DES ECLAIRS DANS LES TENEBRES
Une chose pourtant agace les grands parlementaires, leur donnerait à la longue une manière d'inquiétude : c'est la maladresse du baron de Reinach. N'a-t-il pas loué, Chaussée d'Antin, un appartement secret qu'il laisse assiéger par tous les aigrefins de la capitale! Et non content de chanter, il menace : « Si l'on me perd, ditil, il y en a beaucoup qui seront perdus
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avec moi. » C'est à croire que la peur affole ce gros homme. Gomment ne voit-il pas qu'à livrer les corrompus il se dénoncerait corrupteur, et qu'au résumé sa sécurité est certaine, pourvu qu'il ne livre pas d'armes contre lui-même ? Le fracas de ce poltroti gras horripile les grands parlementaires.
C'est à ce moment où ils distinguaient chez ce juif « vulgaire et compromettant » la prétention de les « faire marcher », que les grands parlementaires constatèrent avec un sincère étonnement l'apparition d'un certain esprit public devant lequel les services qu'ils avaient rendus et les rémunérations qu'ils avaient reçues pourraient paraître coupables. Ce danger les ramena à s'intéresser aux affaires du financier quand elles ne lui donnaient plus que de l'irritation. Et soudain ils s'aperçurent qu'ils les connaissaient mal.
Nous-même,nous avouerons nos ténèbres que trouent seulement quelques lumières.
Notre regret de présenter au lecteur des événements éclairés par les jaillissements d'une lanterne sourde — la lanterne de la police — peut-il être atténué par la sorte de poésie étouffante qui naît de ces mystères criminels ?
« J'ai connu le baron de Reinach par « Joseph Reinach, a dit M. Rouvier; il « avait entretenu avec mes prédécesseurs « au ministère des Finances, et non des « moins éminents, des rapports tout aussi « fréquents qu'avec moi, et il s'occupait
« de toutes les affaires économiques. Je crois « bien que c'est lui qui a conseillé la créa- « lion du 3 0/0 amortissable. » Ce conseiller occulte des finances françaises entrait dans toutes sortes d'affaires où il apportait comme contribution son influence parlementaire. Dans les fournitures militaires, dans les Chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer et toujours avec un caractère d'infamie. Quand M. Quesnay de Beaurepaire, ayant accepté de faire condamner le général Boulanger par le Sénat, cherchait partout des témoins à charge, Joseph Reinach proposa son beau-père, mais, « sur le vu des pièces », le Procureur général constata que le baron de Reinach et un ancien ministre radical avaient joué « un rôle plus que fâcheux dans certains marchés de café en tablettes pour l'armée. »
L'influence parlementaire du baron de Reinach tenait le plus souvent à des secrets surpris, à des complicités antérieures. Il ne la vendait si cher qu'en faisant comprendre à ses acheteurs que refuser ses services, c'était s'assurer son hostilité. A ce chantage, il joignait l'escroquerie. De 1886 à 1889, le baron encaissa de la Compagnie de Panama 6 millions. Cette somme énorme, la lui donnait-on de plein gré ? On en jugera sur un trait.
En 1888, le baron de Reinach dit à M. Cottu. administrateur de la Compagnie de Panama : « Le Panama est contrecarré « par le Crédit Foncier qui veut conserver « le monopole des obligations à lots. Eh
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« bien ! je vous apporte l'alliance du Crédit « Foncier, moyennant 750,000 francs à « verser au gouvernement. Oui, M. Flo- « quet a besoin de 730,000 francs sans « plus de retard, et je suis chargé de vous « les demander. Si vous consentez, on « maintiendra M. Christophle, à condition « qu'il accepte une entente avec vous ; ou « bien, on imposera cette entente à son « successeur. » M. Cottu se récria ; on avait déjà beaucoup abusé de la Caisse du Panama ! 750.000 francs, c'était un gros chiffre ! D'autre part l'accord avec le Crédit Foncier le tentait. « Enfin, conclut- il, il «faut me mettre en présence du président « du Conseil. » Le lendemain matin Reinach venait prendre M. Cottu: « Floquet « est très occupé en ce moment, mais « nous allons chez Clemenceau qui le « représente et vous verrez que la somme « dont il s'agit est bien destinée à vous « ramener le Crédit Foncier. » On arrive chez M. Clemenceau. Le baron lui fait dire que M. Christophle est menacé, ce que tout le monde savait à ce moment-là. On examine ce qu'il adviendrait de son remplacement, mais pas un mot d'argent, rien qui justifie l'histoire du baron. L'impudent ne s'embarrassait guère, et, en sortant, il disait à Cottu : « Avez-vous vu la « gêne de Clemenceau ? C'est délicat ces « questions d'argent devant un tiers ; mais « sur la situation de Christophle a-t-il été « assez net ? » Mal convaincu, mais si désireux d'une alliance entre le Crédit Foncier et la Compagnie du Panama^
M. Cottu versa la somme au baron, contre un papier : « Je déclare avoir reçu de « M. Cottu et de la Compagnie, pour une « affaire de publicité convenue, 750.000 fr. « que je leur restituerai si l'affaire n'a pas « abouti dans six mois. » Le délai écoulé sans résultat, M. Cottu réclamait son argent. Le gros juif ricanait : « Mon cher, « vous n'avez pas la prétention de me « faire restituer une pareille somme, c'est « fait, c'est fait. » AL Cottu, très surexcité, prit Reinach par la barbe : « C'est, « affirme-t-il, la plus grande injure que « l'on puisse faire à un juif. » Il le poussait dans un angle de la pièce en criant à l'escroquerie. Tant il fîtque, séance tenante, le baron de Reinach lui signa un chèque de 1-40,000 francs à titre de restitution.
Ce n'est pas mal déjà qu'un personnage, à qui nos ministres demandent de diriger dans l'ombre et sans responsabilité les finances d'Ltat, soit un bas filou piratant de la Bourse au Palais Bourbon. Mais la magnificence de ces ignobles mystères, c'est que l'œil, en s'y appliquant, voit se multiplier et s'engendrer les crimes, et comme le microscope révèle que la vermine elle-même a sa vermine, une analyse un peu prolongée nous montre que ce parasite engraissait un parasite. On distingue qu'à chaque fois que Reinach s'est gorgé, un Cornélius Herz le pompe et le fait dégorger.
Celui-ci, Cornélius Herz, c'est encore un juif, né àBcsançon, en 1845, d'un petit relieur qui venait de Bavière. En 1848, la
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famille Herz partit pour l'Amérique, d'où Cornelius,naturalisé américain, nous revint à l'âge de vingt et un ans. En 1869, grâce à une recommandation de Legrand du Saulle, il fut reçu à titre d'interne chez le docteur Dumesnil, fondateur de l'asile des Quatre-Mares. La fonction d'interne s'accordait alors dans les maisons d'aliénés sans examen et sans titre. (11 est bon d'entrer dans des détails médiocres et burlesques d'abord, mais qui peignent d'après nature les dieux secrets du parlementarisme. Sur les abjects commencements d'un Cornélius Herz ou d'un baron de Reinach, on mesure leur prodigieuse fortune etla moralité du régime, point méchant, mais de basse corruption, où futpossiblele triomphe de ces laquais allemands.) Aux Quatre- Mares, Cornélius Herz, audacieux, vigoureux, besogneux, plaisait par les ressources de sa bouffonnerie. Il escroqua M. Laiber, pharmacien en chef de l'asile, et l'économe, M. Dufour.
Il réjouissait de son amour la blanchisseuse de l'établissement; elle lui prouvait sa reconnaissance en marquant C. H. les chemises du docteur Bergognier, maire de Rambouillet. Le scandale prenant des proportions exagérées, le docteur Dumesnil le mit à la porte. Il navigua sur Chicago, fit l'emplette d'un diplôme de médecin, épousa une jeune fille de Boston, puis partit pour San-Francisco où il s'associa avec le docteur Stout.« Cornélius Herz »,— a dit le docteur Stout en prenant possession de sa chaire à l'hôpital de Saint-Luc, —
« c est le plus grand filou qui ait jamaiî « existé. II m'a entraîné dans une faillite. I « m'a soustrait plus de vingt mille livres! » Cornélius se présenta alors à la loge Mount- Mariah. Abusant de la naïveté de deus frères, il leur extorqua plus d'un million Avec ce million il fonda un cabinet pour le traitement des maux de tête. Procédé, raconte-t-on, d'une simplicité comique. Le client s'assied ; Cornélius l'électrise jusqu'à 1 abrutissement, puis lui fait signer des lettres de change. M. Lyon et M. Latham peuvent en témoigner. D'un saut, il est à Boston où il multiplie ses exploits. A Laval, en 1871, après l'armistice, médecin à l'armée de Chanzy, ce Scapin perd au café de Lorient, tenu alors par M. Jarry, mille francs contre M. Chrétien ; il cherche à solder sa dette par un coup d'épée et finit par signer un billetjusqu'à ce jour impayé. Il revient à Paris et fonde la Lumière Electrique avec Gabanellas. Celui-ci ne pouvant lui fournir à date fixe la solution du problème de la transmission de l'énergie Cornélius invente Marcel Deprez et, par une réclame merveilleusement comprise, de ce savant distingué, en quelques mois Il tait un génie. Il l'impose à Paul Bert, a Gambetta, aux Rothschild. Politiques et gens d'Académie, comme des moutons, s empressent à donner du grand savant et du Mécène aux Herz. M. Joseph Bertrand subit la fascination au point de recommander l'entreprise par un article de la Bévue des Deux-Mondes, puis M. Maurice Lœwy rédige un rapport.
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Sous ce couvert de science, Herz négociait d'autres orviétans. Il obtenait des concessions du Conseil municipal, du gouvernement, des particuliers. Il opérait luimême dans les choses d'électricité, il recédait les marchés de fournitures au baron de Reinach ; de là leur association. Il procédait, en somme, comme M. Hébrard,qui a reconnu ne pas être entrepreneur et qui participait cependant aux affaires d'Eiffel. C'est ainsi encore que la première concession de téléphones fut donnée à MM. Hébrard et Foucher de Careil qui la passèrent immédiatement à un banquier.
Nous touchons là le tuf du régime, le secret que voilent les belles apparences, dites « luttes d'idées et nobles débats ».
Cornélius et Reinach avaient chacun leur personnel à la Chambre et dans les ministères. L'équipe du baron de Reinach, c'étaient les rédacteurs de la République Française : Devès, président du Conseil d'administration, Anlonin Proust, Jules Roche, Rouvier, etc.. Comme trotteur, il usait de son neveu et gendre Joseph Reinach.Mais comment se passer des radicaux à une époque où les ministères étaient tous de concentration ? De là, le rôle de Cornélius: Celui-ci disposait de la Justice et avait de nombreuses relations à l'extrême-gauche: Clemenceau et Ranc étaient ses hommes. Il allait trouver un Freycinet et, brutal juif, disait à ce petit homme faible, merveilleusement intelligent et bien élevé : « Si vous ne nous donnez pas cela, « nous avons un groupe qui votera contre
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«vous. »Freycinet s'est plaint à dhonnêtes gens de cet état de choses : « Si vous S «croyez que c'est commode de gouver- j « ner! »Et tout en parlant, l'incomparable vieillard prenait le soin de rouler des larmes dans ses yeux.
Un nommé Chabert, ingénieur, qui, par la suite interrogé, refusa de s'expliquer, réunit souvent dans son cabinet Cornélius Herz et Reinach. Il leur servait d'arbitre. A plusieurs reprises Reinach le chargea d'argent pour Cornélius. Ces remises de fonds se faisaient sans reçu. Entre les deux complices éclataient des querelles continuelles et de quel ton violent ! Puis dans le moment de leurs plus grandes fureurs, ils se remettaient, paraissaient au mieux. Ils déclaraient leurs affaires terminées, et dès le lendemain en commençaient de nouvelles qui ramenaient les mêmes crises. En septembre 1887, Reinach écrivait : « Mon « cher Chabert, les comptes ont été clos « devant vous à mon bureau, par sa parole « d'honneur de ne plus me demander « aucun prêt. » Les comptes étaient si peu clos que, vers la fin de mai 1888, quand le parti radical arrivait au pouvoir et que Cornélius, appuyé sur Clemenceau, était tout-puissant, le baron de Reinach suppliait M. de Lesseps de lui remettre 10 à 12 millions, se disant ruiné, pressuré par Cornélius Herz et dans une telle angoisse que ses battements de cœur l'allaient faire périr. M. de Lesseps ayant répondu à Reinach qu'il ne pouvait pas lui donner plus de 3.500.000 francs, un officier d'ordon-
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nance vint le prier de passer au ministère de la Guerre vers cinq heures du soir, où M. de Freycinet lui déclara :
— Ce matin, deux hommes politiques considérables, du parti républicain, sont venus me demander pendant que j'étais au Conseil des ministres. J'ai quitté le Conseil et j'ai été causer avec eux. Ces hommes politiques m'ont signalé leurs grandes craintes de difficultés ou de scandales qui pourraient surgir par suite de règlements non faits. Je vous demande, et j'invoque l'intérêt de la République, de faciliter la solution des difficultés que je vous indique...
M. de Lesseps répondit à M. de Fi-eycinet:
— Vous ignorez certainement que ce dont vous me parlez doit nécessairement se lier à une demande de 10 à 12 millions que me fait M. de Reinach, comme conséquence de ses relations avec Cornélius Herz...
Freycinet répliqua:
— Personne ne m'a parlé de chiffres; je me borne à vous recommander de faire tout ce que vous pourrez pour résoudre les difficultés que je vous ai signalées.
Dans le même moment, Clemenceau priait M. de Lesseps de passer rue Clément- Marot et l'engageait, lui aussi, à payer, tandis que Floquet, président du Conseil, faisait télégraphier aux deux Lesseps de venir au ministère où il leur répétait le même avis.
Le 10 juillet 1888, Herz télégraphia en
clair, de Francfort, à Marius Foutane : <( Votre ami cherche à tricher ; il faut « qu'il paye ou saute, et, s'il saute, ses « amis sauteront avec lui. Je briserai tout « plutôt que d'être volé d'un centime.
« Avisez, car il n'est que temps. »
« Votre ami » désigne le baron de Reinach, et « ses amis », ce sont les collaborateurs parlementaires du baron.
Ce télégramme ne fut pas unique ; Herz en lança un grand nombre, chiffrés, qui reposent sous les serrures du ministère de l'Intérieur où l'on refuse de les communiquer. Il est possible que les deux maîtreschanteurs et certains hommes politiques aient rédigé d'accord ces papiers comminatoires afin d'ajouter à la pression du gouvernement et pour mieux faire suer la Compagnie.
Le 16 juillet, Lesseps s'exécuta à demi et remit près de 5 millions à Reinach. Celuici s'étant ingénié par ailleurs versa, le 18 juillet, à son infernal parasite 9 millions 972,175 francs, soit environ 10 millions. Ces sommes énormes ne suffirent point, et telle était la puissance de Herz, qu'à ce moment même il extorqua du malheureux Reinach un nouvel engagement, un bon de 2 millions.
Dans ces noires obscurités, au milieu de ces montagnes d"or qui sont des coupegorge, nous ne distinguons point le secret qui faisait marcher nos hommes politiques et qui jetait Reinach sous le couteau de Herz. Ce secret, les tribunaux et la Commission d'enquête parlementaire ont tram-
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blé de le connaître. Floquet, Freycinet et ces deux hommes politiques (Clemenceau et Ranc) qui allèrent supplier Freycinet au Conseil des ministres de convaincre Lesseps et de faire donner satisfaction à Herz par Reinach, n'eussent parlé sans doute que mis au brodequin. Pour qu'on ne fasse pas la lumière, M. Joseph Reinach interdira au curateur légal, M. Imbert, de poursuivre Herz pour chantage au nom de la succession Reinach: il renoncera à la succession. D'ailleurs, déclare Joseph Reinach, que d'exagération! « Mon « oncle et beau-père avait seulement ac- « cepté trop à la légère de cautionner la « Compagnie de Panama dans les 10 mil- « lions qu'elle s'engageait à donner à Herz « pour qu'il achetât du Parlement l'auto- « risation d'émettre des valeurs à lots. » Famille sans pareille, où, pour restaurer l'honneur des siens, on est trop heureux de les présenter comme de simples maîtres-chanteurs et comme des marchands d'influence politique 1
Le système de défense adopté par Joseph Reinach ne résiste pas à l'examen. Il est exact qu'à la fin de l'année 1885 Ch. de Lesseps, cautionné par Reinach, avait promis à Cornélius une somme de 10 millions au cas où celui-ci obtiendrait de la Chambre l'autorisation d'émettre des valeurs à lots. Mais Cornélius avait échoué dans son œuvre de corruption et c'était déjà fort généreux de lui laisser la provision de 600.000 francs qu'il avait touchée. C'est en 1888 que, se préoccupant de l'endroit où
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sa victime pourrait se fournir pour le payer et songeant à la Compagnie de Panama, il imagina de se faire donner par Reinach un papier ainsi conçu :« Monsieur le D' Herz. « — Suivant convention verbale datant « de la première demande de la Compa- « anie de Panama pour l'obtention d'un « emprunt à lots, vous aurez a toucher « 10 millions de francs le lendemain du « jour où la Compagnie aura touché elle- « même du public le montant du premier « versement sur les obligations à lots pour « lesquelles elle demande actuellement l'au- « torisation des Chambres. » Signé: « Reinach. » Il saute aux yeux que cette convention en date du 2 mai 1888 est le prétexte consenti par Reinach qui tremblait qu'on connût le secret qui le soumettait aux exigences de Herz. Si Reinach confirme et fortifie par écrit, en 1888, et quand il sait ne pouvoir pas y faire face, un engagement qu'il a pris en 1885 et qui est évidemment périmé, puisque Herz n'en a pas rempli les conditions, ce ne peut être par un scrupule qui, même aux yeux du plus délicat des hommes, n'aurait pas de sens: c'est qu'il ne peut pas résister à une près sion de Herz.
Au reste, dans cette lettreinexplicable de 1888, il n'est question que de 10 millions. Quand il a payé cette formidable somme, nous venons de voir qu'il consent encore 2 millions. Pourquoi? On ne dirapluscette fois qu'il s'agit des engagements pris par Reinach au lieu et place du Panama.
En réalité. Herz a tiré de Reinach tou-
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tes sommes et tous services sans que cette domesticité se rapportât nécessairement à la Compagnie de Panama. Le Herz avait réduit le Reinach au rôle de rabatteur ; il le forçait à lui procurer des affaires. Bien plus, Reinach ne possédait rien qui ne fût à Herz.
Reinach avait la passion de collectionner des « petits papiers » avec quoi, dans le parlementarisme français, qui n'est qu'un système de chantage, on fait marcher les hommes. Herz exigea qu'il lui livrât ces armes. Le 17 juillet 1888, le baron de Reinach fit copier par ses employés des chè- 3ues, que le même jour, et pour assurer es concours à la Compagnie de Panama, il distribua aux hommes politiques. Sur ces copies il laissa en blanc le nom des donneurs d'acquit, mais, de sa propre main, il inscrivit des initiales indiquant les véritables bénéficiaires des chèques. \''oilà un précieux document. Il l'enrichit encore deux ans plus tard pour le livrer en meilleur état à Cornélius.
C'était en mars ou avril 1890. Arrivant ver midi à la banque Propper où il avait un bureau, il appela un employa le nommé Stéphan, qui lui servait quelquefois de secrétaire : « Asseyez-vous et écrivez, » Il lui dicta une note fort explicative où il dénonçait MM. Emmanuel Arène, Devès, Barbe, Albert Grévy, Jules Roche, Dugué de la Fauconnerie, Floquet, Rouvier, puis cinq personnages dont nous ignorons encore les noms, ensuite Pesson, Rouvier (déjà nommé), Léon Renault, Gobron,
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Proust, Béral, Thévenet, Floquet (déjà nommé) et enfin cent quatre autres députés, parmi lesquels il citait seulement MM. Sans-Leroy, Le Guayet Henry Maret.
Puis sans permettre à Stéphan de se relire, il saisit le papier, le vérifia, le plia, le mit sous enveloppe. Il hésita à faire écrire l'adresse parle même; il dut penser à un autre employé, ne le trouva pas.
« Mettez votre chapeau, dit-il, et portezmoi ça chez M. Clemenceau.» Stéphan courut en fiacre rue Clément-Marot.
M. Clemenceau a toujours nié avoir reçu ces documents. Ceci reste certain que Cornélius Herz, dans la période préliminaire des scandales de Panama, octobre et première quinzaine de novembre 1892, se vantait de les posséder et disait les tenir de M. Reinach. Il avait aussi en main les chèques enrichis d'initiales par le baron.
Le transfert aux mains de Herz de ces deux armes précieuses à Reinach, puisqu'elles mettaient dans sa dépendance les corrompus, mais terribles contre lui-même puisqu'elles le prouvaient corrupteur, est un des incidents du long chantage de Herz sur Reinach.
Plusieurs personnes virent Reinach blêmir quand il croisait Herz sur le boulevard. « Ce terrible homme me fera mourir », disait-il. Il essaya de l'assassiner.
Un nommé Amiel écrivit du Brésil à Cornélius: « J'ai reçu d'une personne que « je ne connais pas 10.000 francs pour « vous empoisonner. Je devais en toucher
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« 20.000, le coup fait. J'ai préféré passer « à l'étranger. J'ai risqué l'acompte reçu « dans une opération qui a échoué. Je « ne sais pas le nom de celui qui m'a sou- « doyé ; nos entrevues avaient lieu aux « environs de la Madeleine; mais, si j'étais « à Paris, je pourrais le retrouver, >
Cornélius consulta Andrieux, l'ancien préfet de Police, qui avait conservé quelques limiers à sa disposition. Ils découvrirent que cet Amiel était un agent congédié de la Sûreté générale.
— Quels ennemis vous supposez-vous ?
disait Andrieux.
— Reinach ou Boulanger.
— Avant d'envoyer aucun agent à cet Amiel, demandez qu'il vous fournisse un semblant de preuve.
Amiel indiqua comment il avait lu une annonce dans le Figaro : « Bonne récom- « pense pour unhomme décidé à une entre- « prise pénible. » ils cherchèrent et trouvèrent ces deux lignes dans le Figaro. Ils réclamèrent d' Amiel les lettres oii on lui donnait des rendez-vous mystérieux pour préparer l'attentat. Il se décida à leur envoyer une enveloppe. Le baron de Reinach n'avait pas même changé son écriture... Ils rapatrièrent Amiel. II prouva s'être engagé comme domestique dans un hôtel habité par Cornélius.
Cornélius photographia en plusieurs épreuves le dossier de cette affaire et le promena çà et là,notammentchezM. Constans, ministre de l'Intérieur, puis chez le baron de Reinach qu'il accusa formel-
lement. Reinach en fit de grands rires :
— Comment, mon vieux camarade, tu as cru que je voulais l'empoisonner! Toi! quelle farce ! Je voulais l'effrayer, l'obliger à passer la frontière.
Mais Cornélius persislail à « la trouver mauvaise ».
— Si tu avais eu simplement l'intention de me faire fuir, j'aurais connu tes tentatives au moment où elles se produisaient ; or, je ne les ai connues que bien plus tard.
Il est à remarquer que, dans leurs insultes etleurs réconciliations, ils se tutoyaient, puis ils reprenaient le « vous ».
Reinach finit par avouer et sollicita une réconciliation. C'est alors qu'il livra la liste des chéquards, qu'il soutira du Panama pour Herz 10 millions et qu'il demanda M''"* Herz pour son fils. Six mois après, Amiel, qui avait supporté les climats fiévreux, mourut à Paris de mort subite.
Si Ton veut avancer dans le mystère Reinach-Cornelius, entrevoir leurs prises l'un sur l'autre et comprendre à peu près cette solitude où ils règlent leurs intérêts, il faut savoir que ces étrangers, haussés par le parlementarisme du plus profond néant à la plus effrénée grandeur, ne s'étaient pas satisfaits d'une suite de bénéfices et d'honneurs si monstrueuse et contraire à l'honnêteté publique et aux lois : ils se mêlaient de négocier la France même.
Cornélius avait acheté une propriété au général Menabrea, près d'Aix, où Crispi et Freycinet vinrent lui rendre visite. Il
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avait dans ses bureaux, à ses gages, le fils de Menabrea, ambassadeur d'Italie, et le fils de Marinovitch. C'est sous le ministère de Spuller qu'il fut le plus important aux Affaires étrangères. Il reçut de ce naïf Badois une mission pour amener un rapprochement entre l'Italie et le Quai d'Orsay, c'est-à-dire pour ruiner la Triple- Alliance. II avait soudoyé Crispi, et mema ce ministre, au moment de sa chute, lui faisait donner le grand cordon des Saints Maurice et Lazare, Le décret avait été signé, mais, Crispi disparaissant, ne fut pas expédié.
Cavour, après avoir fait l'unité de son pays, déclara aux Chambres italiennes 62 millions de « publicité à l'étranger », dont il refusa de préciser l'emploi. Combien de ces millions avaient servi à alimenter l'enthousiasme des partisans de l'unité de l'Italie en France ? — Bismarck déclara au Reichstag que tous ses efforts après Sadowa avaient visé à faire le silence en France sur l'armement de la Prusse et à nous inspirer une fausse sécurité. « Une fois le moment venu, ajoutait-il, « je n'ai eu qu'à supprimer les subven- « tiens à certains journaux français ; ils « sont redevenus du coup patriotes et, « prêchant la guerre, m'ont aidé à la dé- « chaîner. » Ces faits entre tant d'autres ont été relevés par M. Alfred Fouillée. ■ — Plus récemment, méconnaît-on le rôle qu'a joué la cavalerie de Saint-Georges pour nous désintéresser de TLi^gypte et pour surexciter l'affaire Dreyfus ?
Tout l'argent des étrangers ne leur servirait de rien, s'ils n'avaient dans la place des indicateurs, des Cornélius Herz et des Reinach, pour en diriger la distribution. Ces trafics sont d'autant plus aisés que le corrupteur, c'est l'enfance de l'art, épargne au corrompu la gêne de tout savoir, et qu'un politicien aux abois trouve toujours des arguments patriotiques pour justifier dans sa conscience la thèse anglaise, allemande, italienne ou turque, que ses bailleurs de fonds lui commandent.
Comparez maintenant ces deux associés.
Cornélius Herz, un gros court, d'allure commune, toujours agité, avec un petit œil noir qui ne fixait jamais personne et sachez qu'il écrivait très peu, tandis que le frivole Jacques de Reinach, très sale de tenue malgré qu'il fût un riche amateur de musique et de filles, laissait traîner partout ses confidences et ses billets. Supposez que Cornélius, collectionneur acharné, ait pu mettre la main sur des preuves certaines de trahison. Quelle barre n'a-t-il pas sur son complice terrifié ?
Cette longue suite de scapinades immondes, qu'il fallait faire entrevoir pour rendre tant soit peu intelligible la machinerie du Panama, et qui, par la cruauté même du désenchantement qu'elles répandent, prennent une sorte de poésie infernale, se jouaient dans les ténèbres. Quand un flambeau tenu par des mains mystérieuses commença de jeter les premières lueurs sur les panamistes, le grand public applaudit à « la Justice poursuivant le Crime »,
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mais ne soupçonna point que ce fût un chantage entre maîtres-chanteurs : comment eût-ii vu des bandits sous l'illustre électricien Cornélius Hei'z et sous l'honorable banquier bai'on Jacques de Reinach, conseil des Léon Say, des Ribot, des Rouvier et de tous nos ministres des Finances ? Les sages ou, pour parler net, les principaux participants du régime ( par exemple, un Garnot) pensaient qu'il était fatal que dans un système politique libéral, réglé par le marchandage et le chantage, tout appartînt aux trafiquants qui connaissaient le plus exact tarif des consciences et qui possédaient déjà un stock de reçus. Dominés par la peur, maladie endémique au Palais- Bourbon, ils jugeaient de bonne conservation sociale de ne point troubler l'égout où se canalisent les impuretés nécessaires du parlementarisme. Quant aux participants du deuxième et du troisième degré, moins apaisés parce que moins repus, sans chercher à comprendre, ils se demandaient s'ils ne pourraient pas utiliser ces mouvements obscurs pour leurs intrigues de couloirs. Les radicaux, dont l'échiné est toujours un peu maigre, rêvaient d'étrangler les gras opportunistes. Dès la fin d'octobre, certains suspects du centre virent avec terreur se tourner vers eux les crocs de leurs collègues.
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