A MES DEUX PETITES FILLES CIIÉMES
Que Dieu les garde!
Arthur MEYER.
LA DAME AUX VIOLETTES
LA DAME AUX VIOLETTES
LE BOULEVARD DU CRIME
Je suis encor tout étourdie,
Je suis encor tout engourdie ;
Ah ! mon cousin, excusez-moi.
Excusez un moment d’émoi.
Pardonnez à mon bavardage.
J’en suis à mon premier voyage.
Ainsi s’en vient chantant Manon quand, naïve et preste, elle saule du coche où elle n’a eu pour compagnons de route que ses rêves de quinze ans — quinze ans, l’âge de Juliette ! Et dès la première note qu’elle jette, dans un éclat de rire, au nez de son cousin Lescaut, nous sentons tous, jeunes ou vieux, que nous ne nous appartenons plus. Manon n’est plus un personnage de comédie ou d’opéra ; c’est un être vivant, un de ces types d’humanité en qui se réalisent complètement nos qualités et nos faiblesses.
La magie de l’art, au pouvoir de deux maîtres,
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dont le génie s’est complété, a su opérer le miracle de donner un corps et une âme à leur fiction. Désormais, nous vivrons à ses côtés, riant, pleurant et aimant avec elle ; avec elle triomphant ou succombant ; mais toujours indulgents, même à ses pires défaillances, lorsqu’elle ira mourir misérablement sur la route qui devait la conduire à l’exil, il nous semblera que quelque chose s’est envolé qui faisait partie de la vie réelle.
Heureusement, Manon est immortelle. Dans l’histoire, elle se nomme Ninon de Lenelos ou Marion de Lorme ; hier, dans la fable, elle s’appelait Musette ou Marguerite Gautier ; mais elle est toujours la passion, la jeunesse, la fantaisie, le drame et la mort.
Celle dont mon souvenir fidèle va s’essayer à retrouver et à fixer la mémoire avait aussi environ quinze ans quand, s’échappant de la petite maison paternelle où avait. gaminé son enfance, elle s’envola vers Paris qui l’attirait invinciblement. Elle aussi apporte son rêve ! Elle vient à Paris pour s’instruire, car elle sent que, pour accomplir sa destinée, il lui faut nécessairement, non pas certes être une femme savante, mais être tout au moins une femme cultivée, et elle mettra à s’instruire toute sa volonté, cette volonté douce mais implacable qui fut le grand ressort de sa vie.
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Si j’ai évoqué la figure troublante de Manon Lescaut, ce n’est pas que je veuille pousser la comparaison au delà de ses limites justes ; ce serait une inconvenance. Si le départ fut analogue, l’avènement fut tout à fait différent et combien d’autres dissemblances ! Évidemment ce sont deux siècles, deux manières, deux mentalités, et cependant c’est toujours l’éternel — éternellement pareil — féminin !
Manon recherchait l’éclat ; notre héroïne préférait la pénombre. L’une conquérait bruyamment les hommages et négligeait l’amitié ; l’autre gagnait les cœurs discrètement et retenait ses amis par une fidélité qui ne se démentait jamais. Celle-ci affichait ses triomphes, glorieuse de son cortège de. grands seigneurs et de fermiers généraux ; celle-là dissimulait soigneusement sa supériorité, heureuse encore plus que fière du cortège d’écrivains et de savants illustres qui se sont succédé dans son salon. Enfin, si le scandale poursuit Manon jusque dans son agonie, notre amie, avide déconsidération, la recherchera et, par son ardent amour du pays, son culte constant des nobles causes, saura la mériter au delà de son cercle d’intimes.
L’essentiel pour les êtres, créés par l’imagination des écrivains, est de prendre figure à nos yeux. Chacun de nous se les représente selon sa
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mentalité propre. C’est ainsi que je m’imagine une Manon blonde avec de grands yeux bleus, rosée, poudrée, diamantée, en grand habit de gala, tantôt arrogante et tantôt familière, rieuse de toutes ses dents, onduleuse de tout son corps, toujours prêt à l’abandon, avec un je ne sais quoi d’amer qui met parfois un pli à ses lèvres. Un Watteau achevé par Forain !
Notre amie, il me plaira toujours de la revoir telle que, vers 1863, Amaury Duval a fixé son image dans une toile superbe qui a sa place marquée au Louvre : la robe est d’une étoffe si noire qu’elle se perd dans le fond du tableau très sombre. L’artiste a voulu donner toute la valeur au visage et, dans le visage, aux yeux, à ces yeux gris que les poètes ont tant de fois célébrés. C’est du soleil sur de l’ombre. La lumière semble venir de l’intérieur et s’évader par ces deux trouées magnifiques qui vous cherchent, vous pénètrent et vous possèdent sans vous violenter. Les cheveux noirs bien plantés sont séparés par une raie en parties égales qui forment bandeaux. Le nez est d’un dessin parfait. La bouche petite et bien meublée. Le teint est mat. Tout est calme, discret, harmonieux. Pas de bijoux ; simplement au corsage un petit bouquet de violettes de deux sous : un emblème, sans doute. Le menton qui repose sur la
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main droite aux doigts longs et diaphanes accuse seul l’énergique volonté du modèle ; ainsi, elle vous regarde, mais en même temps semble se pencher pour mieux écouter. Regarder et écouter, voilà les deux secrets d’une maîtresse de maison accomplie ! Ce sont des dons de naissance et celle-là qui fut la comtesse de Loynes, après être, comme Manon, arrivée à Paris en si petit équipage, les possédait au suprême degré ; grâce à eux, elle devait un jour grouper dans son salon, soumis volontairement à une royauté qui se faisait oublier, toutes les illustrations de la naissance, de la politique, de la plume ou de la parole.
Dès son arrivée à Paris, la bonne fée qui lui avait donné le meilleur des talismans, le charme, mit sur son chemin un écrivain dont la jeune célébrité venait s’ajouter à la gloire paternelle. Fils naturel d’un père prodigue de génie et d’argent, Alexandre Dumas fils avait pu faire lever, par l’intervention du duc de Morny, l'interdit qui pesait sur la Dame aux Camélias. Le succès de la pièce avait dépassé le succès du roman ; c’était un triomphe. Dumas fils s’était enlevé du premier coup d’aile et placé très haut.
C’était à cette époque un grand garçon dégingandé, aux épaules carrées, au masque puissant, aux cheveux à demi crespelés, où se sentait la
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tare originelle. On disait, en effet, qu’il y avait du j nègre dans ce Parisien ; mais ce noir, en tout cas, avait plus d’esprit que deux blancs. Ses mots faisaient fortune.
Les forts sont naturellement attirés vers la fra-
gilité. Dumas fut touché par les côtés de sensibilité qui lui rappelaient, chez sa nouvelle amie, cette Marie Duplessis, que son cœur reconnaissant venait d’immortaliser sous le nom de Marguerite Gautier. Mais il ne découvrit pas de suite ce qui se dissimulait d’énergie sous cette enveloppe de grâce enfantine, et, comme elle disait un jour :
— Vous savez que je suis venue ici pour m’instruire ; je veux apprendre.
— Et pourquoi? dit Alexandre Dumas.
— Parce que je veux avoir un jour Paris à mes pieds.
— Vous, si modeste ! Mais vous ne serez jamais la « Dame aux Camélias ». Vous êtes et resterez, ma chère enfant, la « Dame aux Violettes ».
La Dame aux Violettes fit si bien, que Dumas fds fut amené à lui choisir tout d’abord un professeur ; et ce professeur ne fut pas le premier venu : il se nommait Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve était, à cette époque, critique littéraire au Constitutionnel, il faisait autorité dans la presse. Au physique, il était gros, court, bedon-
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nant, un aspect monacal, tout rasé, chauve. Le front était large, les cheveux d’un blanc jaunâtre, ainsi que les sourcils, des yeux expressifs, une bouche spirituelle, mais un peu dédaigneuse. Il avait une certaine manière très caractéristique de faire la moue, quand quelque chose ne lui plaisait pas.
Théophile Gautier, qui faisait la critique au Moniteur universel, disait :
— Oh ! mes enfants, il y a quelque chose qui ne marche pas, l’oncle Beuve fait son cul de poule !
Au moral : très laborieux, très érudit, ne laissant rien au hasard, très sensitif, nerveux à un tel point qu’il n’était pas abordable les jours de neige ou les jours d’orage. Il portait invariablement une calotte de velours noir, perchée sur le haut de la tête. Il adorait les chats, il en avait un qui s’appelait « Polémon » et qui avait le privilège de circuler au milieu de l’amoncellement des livres ou des revues. Il se couchait de bonne heure, se levait vers cinq heures du matin, prenait une tasse de lait pour se soutenir et travaillait chaque jour jusqu’à midi. Il déjeunait alors frugalement, se couchait et dormait jusqu’à quatre heures, et alors il sortait, comme il disait, « pour fatiguer la bête ». D’une humeur à peu près égale, on le vit cependant un jour fort en colère, presque humilié II
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avait fait le sacrifice d’aller à Compiègne. L’Empereur, très gracieusement, lui avait dit : « Monsieur Sainte-Beuve, je vous lis avec beaucoup d’intérêt au Constitutionnel. » Or, il y avait deux ans que Sainte-Beuve avait quitté ce journal, et ses articles paraissaient au Moniteur universel. Très bon ami et très serviable avec ceux qu’il aimait bien. Il est mort de la pierre en 1869. Quand le docteur Gosselin fit l’autopsie, on trouva dans sa vessie deux pierres grosses comme des œufs de poule. Il avait fait des études de médecine ; aussi se rendait-il bien compte de la gravité de son mal et de l’imminence de sa fin. Quelques jours avant sa mort, il fit venir une amie, l’admirable compagne d’un de nos meilleurs collaborateurs, qu’il tenait en haute estime. — « Ma bonne chère amie, lui dit-il, il va falloir se quitter... Je suis heureux d’avoir pu tenir parole à mes éditeurs. Ils m’avaient fait des avances ; je leur devais un ouvrage : il est fait. Je n’aurais pas voulu mourir comme un malhonnête homme qui ne paye pas ses dettes. Dites bien à Félix qu’il ne s’obstine pas au théâtre, c’est une misérable carrière. Il est écrivain, qu’il écrive et il réussira. » Félix Duquesnel a écrit et il a réussi.
Ajoutons à ce portrait qu’il était très galant avec les femmes et qu’il adorait la femme. Ce fut
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une bonne fortune pour lui de recevoir l’élève que lui confia Alexandre Dumas fils. Il s’adonna avec amour à cette formation d’un jeune esprit désireux de tout savoir. Il lui montra beaucoup de ce qu’on apprend dans les livres. Heureusement pour elle, elle allait recevoir la leçon des choses, la leçon de la vie. Elle avait dit à Alexandre Dumas qu’elle voulait « avoir un jour Paris à ses pieds », et Dumas fils avait pensé qu’en parlant ainsi elle songeait à la royauté de la scène. Il était en relations avec un des directeurs de théâtre les plus prestigieux de l’époque : Marc Fournier ; il la lui présenta.
Marc Fournier présidait alors aux destinées de la Porte-Saint Martin et c’était en vérité un directeur magnifique. Le succès semblait avoir élu domicile dans son théâtre et pour un très long bail. Marc Fournier accueillait la chance comme si elle lui devait tout ce qu’elle lui apportait, montait superbement des pièces à grand spectacle vers lesquelles se ruait le public et, superbement, dépensait de superbes recettes. Il faut bien penser que, sur le char du triomphe, la tête lui tourna un peu, puisqu’il rencontra, quelques années plus tard, un fossé et ce qu’on trouve au bord d’un fossé ; et cependant la Biche au Bois, durant sept ou huit mois de l’Exposition de 1867, avait fait encaisser
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à la Porte-Saint-Martin plus de huit cent mille francs ! Qui se souvient encore, à ce propos, de la belle Mlle Delval, illustrée par le crayon de Marcelin, qui venait de fonder la Vie parisienne, un peu pour célébrer sa beauté? Marc Fournier s’éprit de l’élève de Sainte-Beuve, tout comme Sainte- Beuve s’était épris de l’amie de Dumas fils. Il aurait bien voulu, dans son théâtre, lui donner le rang de vedette ; mais être applaudie comme actrice ne convenait pas à cette grande et douce ambitieuse. Elle dédaignait les planches, ou plutôt ne les eût considérées que comme un passage qui lui aurait permis de monter sur la scène du monde où, déjà, elle songeait à tenir un premier rôle.
Pour un tel dessein, il fallait connaître Paris et son temps. La jeune femme était bien placée pour prendre des leçons de choses : elle n’avait qu’à ouvrir les fenêtres de la Porte-Saint-Martin et à regarder. A cette époque, en effet, tout le mouvement, toute la vie pouvaient s’observer dans ce quartier des théâtres qui s’amorçait au Gymnase et, faisant une enjambée jusqu’au boulevard Saint- Martin, affirmait réellement sa royauté au boulevard du Temple, qu’on appelait familièrement le Boulevard du Crime. Boulevard Saint-Martin ! Dans un café déjà célèbre pendant la Restauration, ou sous les platanes qui ombragent la
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chaussée, se retrouvent les dramaturges qui travaillent pour Marc Fournier, ou pour F Ambigu, le théâtre voisin et rival, c’est-à-dire les Ferdinand Dugué, les Brésil, les Victor Séjour, et le plus illustre de tous, le roi du mélodrame, comme Dumas père était le roi du drame, Adolphe d’Ennery. Théodore Barrière fait des mots profonds, Lambert Thiboust fait des mots gais. Débraillé, démonstratif, sévère, romantique, Frédérick Lemaître est sur le boulevard, comme à la scène, prince de l’attitude; tandis que le triomphateur du Courrier de Lyon , Paulin Ménier, passe, sobre de gestes comme de tenue, n’ayant plus rien de ces bandits en guenilles dont il donne au théâtre une truculente vision...
Et c’est aussi, vêtu comme un dandy bourgeois, Paul de Kock, qui demeure boulevard Saint- Martin, à quelques pas des d’Ennery ; chaque jour, il vient faire, en face de la Porte-Saint-Martin, la même promenade, sauf lorsqu’il villégiature dans le petit vide-bouteilles qu’il possède aux Lilas, les Lilas qui en ce temps-là sont encore la province. Boulevard du Crime ! Toutes les maisons, ou presque, sont des théâtres serrés à la queue-leu-leu ; appuyés pour ainsi dire les uns contre les autres, ils offrent une série de façades surannées qui datent de la fin du dix-huitième
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siècle ou du commencement du dix-neuvième et sur lesquels se détachent leurs noms.
Et ce sont la Gaîté, les Folies Dramatiques, les Funambules, le Cirque Olympique, le Petit Lazari, les Délassements Comiques, le Théâtre Historique, plus tard, le Théâtre Lyrique.
A la Gaîté., en dépit de la logique, le drame est toujours assuré de trouver un asile et un public enthousiaste qui n’oublie pas que là fut monté, vingt ans plus tôt, un des modèles du genre, la Grâce de Dieu. C’est à la Gaîté que Frédéric Febvre, qui fut un grand comédien, comme il est aujourd’hui un écrivain distingué, a vu rouler de vraies larmes des yeux de son illustre camarade, Frédérick Lemaître, alors qu’il jouait Paillasse.
Aux Funambules, appelées familièrement par le peuple « les Funambes », c’est une tout autre spécialité qui triomphe : la pantomime. Après Deburau père, qui était une manière de célébrité, c’est Deburau fils qu’on applaudit chaque soir. Au succès qu’on lui fait se mêle un peu’ de curiosité sympathique. On sait que joli garçon, d’une physionomie fine et expressive, il fait de très brillantes conquêtes et l’on se répète tout bas que Mme Stolz, de l’Opéra, brûlant de mille feux pour lui, l’a enlevé un beau soir. Aux côtés de Deburau, dans les rôles de traître et de Cassandre,
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deux artistes se taillent une réputation : Kalpestre, un Hongrois, et Amable, dont le fils devint un de nos meilleurs décorateurs.
Au Cirque Olympique, la pièce militaire et la féerie font également fureur, et d’Ennery, fécond, ingénieux et toujours spirituel, réussit dans l’un et l’autre genre, soit qu’il donne l'Histoire d'un Drapeau, soit qu’il fasse représenter la Poule aux œufs d'or avec Rothomago. Ce sont les drames que l’on goûte au Théâtre Historique. Bouffé y triomphe dans Maître Jacques, mais sans pouvoir jamais se hausser jusqu’à la taille du grand Frédérick ! Ce sont des revues que l’on goûte aux Délassements Comiques et ces revues sont signées Ernest Blum, un jeune conscrit qui gagnera brillamment ses épaulettes. Les Délassements Comiques ont pour directeur Léon Sari, dont l’esprit, d’un tour original, fait école. Il était sorti l’un des premiers de l’École polytechnique et avait été d’abord précepteur du prince Murat ; il fondera plus tard les Folies-Bergère, l’Office des théâtres et le Pari mutuel. C’est l’homme-orchestre. Mais comment désigner les pièces bizarres, étonnantes, qui tiennent de la farce, du guignol et de la parade, et qui attirent au Petit Lazari des spectateurs d’une gaieté bruyante? Elles ont des titres qui rappellent ceux de la littérature de foire : le Bœuf
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à l'huile, la Punaise et le Philosophe, et les acteurs ne se font pas faute d’en modifier le texte à leur gré. Pas de jour où il n’y ait une « scène dans la salle », sans qu’elle ait été réglée par les auteurs. Un auditeur lance de son fauteuil ou du haut de l’amphithéâtre une réflexion vertement exprimée ; et les comédiens qui sont en scène lui répondent dans l’argot le moins prude ; d’où menaces réciproques, invectives qui enchantent toute la salle, laquelle joue parfois le rôle de choeur antique, jusqu’à l’intervention des autorités, bienveillantes d’ailleurs. Dans tous ces établissements, le spectacle commence dès six heures du soir. Il est copieux et long, ne marchande point au public la nourriture comique ou dramatique ; souvent on lui sert douze, voire quinze actes dans la même soirée ! C’est une tradition qui encore aujourd’hui s’est perpétuée en province.
Le goût pour le théâtre, à cette époque, est, chez la foule parisienne, si général, si vif, si passionné, que l’on peut voir pour certains spectacles, dès trois heures de l’après-midi, les amateurs des petites places prendre rang devant les guichets et faire queue jusqu’à l’ouverture. On pense bien que les patients n’ont, pas la patience discrète et silencieuse. Très animés et fort bruyants, ils se consolent de la lenteur des minutes, à force de lazzi, de
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cris et de chansons, et, entre les barrières de bois, les « titis » dînent avec du pain et des saucisses qu’arrose un verre de bière à deux sous. Pourvu que le menu du spectacle soit varié, que leur importe que le menu du dîner ne le soit pas? Autour de ces bataillons de fanatiques du théâtre tourbillonne une population pittoresque de petits négociants ambulants, marchands de coco qui portent sur leur dos une barrique en zinc peinturluré, marchands de plaisirs, — « Qui veut du plaisir, mesdames? » — marchandes d’oranges qui portent devant elles des paniers pleins de fruits. Si les premiers ressemblent à de vieux philosophes déchus et désabusés, les autres sont accortes. Aussi les gavroches leur adressent-ils des propos d’une galanterie plus joviale que délicate. A côté de ces types populaires, on rencontre les hommes les plus connus, les dandjs les plus notoires de la capitale. On commence à les nommer des gandins ou des petits crevés. Des auteurs dramatiques, des critiques, des écrivains qui sortent de leur café d’élection, arpentent le trottoir en parlant de leur prochain mélodrame ou de leur futur article. Un Albéric Second, un Aubryet, un Scholl, u-n Gaiffe, un Monselet, un Villemot, un Woliï, un Jules Lecomte, chroniqueurs à la mode, content l’anecdote du jour à des Parisiens de race qui ont poussé
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leur promenade jusqu’aux parages des « Délass- Com’ » — petit nom qu’on donne aux « Délassements Comiques » — où Mlle Rigolboche, qui nous a laissé des Mémoires savoureux, atlire Tout-Paris avec un numéro sensationnel : le Grand Ecart.
Tous les soirs, c’est un parterre de jeunes élégants, pour la plupart membres du Jockey-Club, c’està-dire de la Société d’encouragement, accourus au « bouiboui » à la suite du comte Charles de Fitz-James, pour encourager cette interprétation échevelée du Cancan, une danse éminemment nationale. Ce sont d’abord le duc Édouard, le frère aîné du comte Charles ; puis le comte de Lauriston ; le marquis de Galliffet, alors simple lieutenant; le duc d’Albe, beau-frère de l’Impératrice ; le marquis de Scépeaux, seul descendant, avec le duc de Luynes, d’un connétable deFrance ; des offic'.ers pimpants du régiment des guides : d’abord leur brillant colonel, le comte Fleury, plus tard général, grand écuyer et ambassadeur; puis leur commandant, le prince Joachim Murat, une Altesse royale, universellement estimée à la cour comme au faubourg ; M. Édouard André, l’aimable millionnaire, qui devait épouser plus tard une artiste célèbre, Mlle Jacquemart ; le beau comte de Comminges, père de notre distingué collaborateur, et enfin le marquis de Massa, mort
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l’an passé, à notre vîf regret, et qui, pendant la guerre d’Italie, avait pu prendre des notes pour le Service en campagne, sa jolie pièce du Théâtre- Français ; c’était encore M. Charles Laffitte, dont la boutonnière est toujours fleurie d’une rose ; le comte de Saint-Priest, le comte Bozon de Périgord, qui fut plus tard, sous le nom de prince de Sagan, un des souverains de la mode ; le comte Gérard de Sainte-Aldegonde ; le comte d’Osmont, qui, privé d’un bras à la suite d’un accident de chasse, conduit un mail-coach avec une maestria incomparable ; le comte de Rennepont ; un descendant des rois de Pologne, le prince Poniatowski ; le comte Jules de Divonne, officier d’étatmajor ; le prince Auguste d’Arenberg et son frère Louis, qui devait être assassiné, quelques mois plus tard, à Saint-Pétersbourg, par son valet de chambre et deux moujiks, ses complices ; le duc de Caderousse, dont le dandysme est légendaire ; les princes Charles et Édouard de Ligne ; le duc de Crussol, officier et en 1871 député ; deux amis inséparables, le comte Edmond de Castries et le marquis de Saint-Sauveur ; le duc de Rivoli, le petit-fils chéri de la Victoire ; le comte Alain de Chabot, plus tard comte de Porhoet, puis prince de Léon et enfin duc de Rohan, et sous tous ces noms successifs, ardent défenseur de Dieu et du
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Roi ; M. Edgard Cordier, dont la femme, sœur de la marquise de Galliffet, était célèbre par sa beauté ; le comte Étienne de Ganay, qui aimait le bibelot avant qu’il fût à la mode ; le marquis de Jaucourt ; le vicomte Daru, un des rois du whist; le comte Robert de Vogüé, qui devait mourir héroïquement en 1870 ; le marquis de Rougé, d’une grande naissance, d’une belle tournure, d’une grosse fortune, hier encore zouave pontifical ; M. Sommier, le futur propriétaire et restaurateur de Vaux ; le marquis de Modène, un des rares survivants de ce joyeux escadron. Ses mots méritent d’être cités. A quelqu’un qui s’étonnait que la lune fût si pâle : « C’est qu’elle a passé tant de nuits ! » répondit-il ; trois élégants coureurs de ruelles et de boudoirs, MM. Albert Couvrcux, Alexandre Duval et Georges Manceaux ; le marquis de Forton ; un brave, le général Friant ; un autre brave, Emmanuel Bocher, le fils de mon vieil ami et protecteur M. Edouard Bocher ; d’aimables Russes, Paul Demidofî, le comte Tolstoï, le prince Soltikofî, le prince Troubetzkoï; des Anglais : le duc de Hamilton, qui mourut en descendant l’escalier de la Maison d’Or ; MM. Ashton Blount, un gentleman- rider très haut coté ; Van Sittart. qui, après deux nuits de jeu, s’endormit si fort à la première de la Belle Hélène, qu’il fallut le réveiller après le dernier
LE BOULEVARD DU CRIME
acte, sans que le tonnerre des applaudissements ait pu troubler son sommeil ; M. Strachan, à la pipe aussi légendaire que celle de Giboyer ; trois jeunes étrangers, MM. Alexandre, Olympe et Onésime Aguado, auxquels leur élégance, leur faste et leur affabilité donnèrent bien vite droit de cité à Paris ; enfin M. Hope, un grand joueur devant P Éternel, qui fît bâtir un somptueux hôtel rue Saint-Dominique et le vendit, dans un jour de malchance, au baron Seillières. C’est aujourd’hui un véritable musée où MM. Seligman présentent à leurs riches clients des objets d’art inestimables. Je vois encore des Espagnols qui ne se quittaient jamais, MM. Calderon, Antonio de Ezpeleta, Toledo, le duc de Frias et Tomas y Caro ; des hommes de courses dont les couleurs triomphaient sur les hippodromes : le comte de Lagrange, le comte de Cossette, le baron Finot et le comte de Saint-Germain, tué si tragiquement dans un steeple-chase ; des membres du service d’honneur des Tuileries : le marquis de Castelbajac, le comte de Komar, le marquis d’Espeuilles, le baron Davillier, le comte Clary, Charles Duperré et, enfin, M. Raphaël Bischofsheim, l’illustre Bich, en quête déjà d’étoiles à découvrir.
Et cette jeunesse dorée, qui avait pour historiographe Xavier de Montépin, après avoir couvert de bravos et de fleurs la reine du Cancan, va pen-
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dant les entr’actes emplir de ses propos, de ses rires et de ses cris joyeux les loges et les avantscènes, où s’étalent dans leur jeunesse et leur élégance toutes les grandes demoiselles, actrices fameuses ou gloires du demi-monde : les Manvoy, les Angelo, les Montaland, les Massin. les Léonide Leblanc, les Crenisse, puis les Barucci, les Caroline Aissé ou Letessier, les Anna Deslions, les Cora Pearl, les Juliette Beau, les Catinette, les soeurs Drouard, les Emma Vali, les Lucie Mangin, et enfin la doyenne, Esther Guimond, à laquelle on avait donné le surnom du Lion et qui aurait mieux justifié celui du Tigre. Chacun de ces beaux messieurs, le plus souvent, protecteur d’hier ou de demain d’une de ces jolies personnes, se sent un peu en famille — la grande famille du plaisir — et la petite fête va se prolonger, pour beaucoup d’entre eux, dans une échoppe à l’aspect minable, voisine du théâtre de Rigolboche, où, par une aimable ironie, se danse la Polka des Dindons. Sur une plaque de tôle, chauffée à blanc, apparaissent quatre dindons. Les malheureuses bêtes, pour échapper au contact qui les brûle, lèvent une patte, puis la laissent retomber pour relever l’autre, et ce sont des contorsions et des petits cris jusqu’à ce que le barnum, pour ne pas ruiner son matériel, ralentisse et éteigne le feu. Ce petit
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jeu, d’une férocité relative, suffît à chatouiller, dans leur épiderme, ces jeunes gens, — les derniers qui aient connu la joie de vivre, — et qui, pour se remettre de leur émotion intense, iront achever leur nuit au grand seize du Café Anglais, où règne le maître d’hôtel Ernest, froid et rasé comme un parlementaire anglais, ou au six de la Maison Dorée, où préside Joseph, dont les favoris et la rondeur sont proverbiaux.
Plus modestes, — alors que l’obscurité s’était faite insensiblement sur toute la ligne du boulevard du Crime, tout à l'heure étincelante, — plus modestes, dis-je, les comédiens qui avaient joué dans ces divers théâtres se réunissaient après minuit jusqu’à trois heures du matin, place du Château-d’Eau, au pied d’une fontaine disparue, à l’endroit où s’élève maintenant la statue de la République. C’était comme un « cercle ouvert » où se faisait et se défaisait plus d’une réputation.
Ces juges du « plein air » s’appelaient Febvre, Taillade, Clément Just, Lacressonière, Bouffé, Lassouche, Chilly — et Frédérick Lemaître, lui-même, quand, dans son berlingot attelé de deux chevaux blancs, il n’allait pas, en compagnie de Gil Pérès, sabler quelques bouteilles de Château-Larose dans un petit vide-bouteilles de la barrière d’Enfer.
Parfois, le cercle s’entr’ouvrait pour laisser
LA DAME AUX VIOLETTES
entrer une petite chanteuse, presque une chanteuse des rues, quoique déjà elle se fit applaudir au café du Géant. Cette petite chanteuse portait un nom qui allait un jour devenir fameux : Thérésa, et celle qui devait plus tard succomber sous les bravos, les bouquets, les couronnes et les bijoux était trop heureuse de recevoir, en échange de quelques chansonnettes, des cigarettes et des bonbons.
A trois heures du matin, la bande allait souper chez Truchot et plus souvent encore chez Bertrand, dont l’établissement plus que modeste était situé à l’angle du boulevard et de la rue du Faubourg-du-Temple.
Donc, une sorte de foire permanente ouverte dans la première ville d’Europe, un lieu singulier où voisinaient les gaietés des raffinés et les jovialités du peuple, un terrain où fleurissaient librement toute l’insouciance française, tout l’esprit narquois d’une cité où sont nés Voltaire et Beaumarchais — quelque chose qu’on ne pouvait voir nulle part ailleurs que chez nous et qu’on ne verra plus jamais ; tel était ce boulevard du Crime, une des parties les plus curieuses du panorama de Paris, dont pour attester la gloire déchue il ne reste plus debout que le théâtre Déjazet et le Café Turc, alors fréquenté par les spectateurs élégants des théâtres d’en face, aujourd’hui devenu une
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sorte de « Petite Provence » des bourgeois du quartier. Tel il demeura jusqu’au jour où le baron Haussmann eut la fâcheuse idée de percer la trouée du boulevard Voltaire et l’Empire de décider la création des courses de Vincennes. Cette double décision fut fort mal accueillie et souleva un formidable toile de protestations. Tous ceux à qui était alors chère la physionomie de Paris trouvaient intolérable le projet qui allait ôter à la grande cité un de ses caractères les plus originaux et en quelque sorte la défigurer. Ils prévoyaient que la métamorphose imposée à l’un des plus curieux quartiers de la capitale ne manquerait pas d’entraîner un important changement dans les moeurs parisiennes, et ils ne se résignaient pas à laisser paisiblement abolir tout ce qu’ils y avaient aimé. Quant au dessein gouvernemental, il suscita des objections d’ordre moral. Ceux qui les formulaient très haut et très vivement faisaient remarquer que, pour se rendre au nouveau champ de courses, les voitures étaient obligées de traverser des quartiers populaires : c’était donc offrir à un public de travailleurs, de prolétaires, le spectacle de certain luxe scandaleux, et les jeunes ouvrières des faubourgs, qui demandaient leur pain à un travail souvent ingrat, pouvaient voir passer en brillant équipage de somptueuses hétaïres qui avaient
LA DAME AUX VIOLETTES
été, quelques mois ou quelques années auparavant, leurs compagnes d’atelier. Cet accès de pudibonderie atteignit un grand nombre de contemporains et la campagne d’austérité qu’ils menèrent eut d’autant plus de retentissement que des publicistes de grand talent, comme les Veuillot et les Rochefort, lui prêtèrent le précieux appui de leur ! plume. Là-dessus, un jeune provincial, égaré dans la vie parisienne, s’avisa de se déguiser en postillon pour conduire à Vincennes la demi-daumont de Mlle Ferraris, demi-actrice, demi-cocotte, beauté qui n’était rien moins que farouche. Le scandale alors atteignit son comble et cette fantaisie d’un étourdi fut un prétexte de plus à grand tapage pour les parlisans d’un puritanisme qui semblerait bien singulier aux Parisiens de 1912.
Donc, par une heureuse chance, deux professeurs, l’un illustre, l’autre fameux, avaient ouvert devant les yeux de la Dame aux Violettes le grand livre de l’humanité, qui ne contient que deux chapitres : la leçon du passé et la science de la vie.
Il lui restait, pour atteindre son but, à s’appuyer sur des amitiés solides, et c’est dans cette oeuvre, menée discrètement, que s’exerceront son tact, son charme et sa séduction.
De tous les auteurs qui fréquentaient chez Marc Fournier, elle distingua le plus illustre : Adolphe d’Ennery. Dès ce moment, se noua entre eux et celle qui devait devenir plus tard Mme d’Ennery un commerce d’amitié que la mort seule a interrompu. Un soir, à dîner, d’Ennery la plaça à côté d’Émile de Girardin ; désormais ce grand journaliste va dominer toute la première partie de la vie de Mme de Loynes ; on peut dire qu’il y tint une place aussi grande que celle qu’il occupa sur la scène publique. Émile de Girardin fut notre maître en journalisme ; je l’ai dit et ne saurais trop le répéter. Comme journaliste, il créa la presse à bon marché ; comme publiciste, il travailla avec acharnement au triomphe de toutes les idées libérales qui lui étaient chères. Il était de cette école de journalistes, — il en était même le chef, — qui professent qu’il ne faut pas craindre de
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répéter la même idée, d’écrire le même article tous les jours, jusqu’à ce que les vérités qu’on y défend aient pénétré dans la tête du lecteur. Il ne se consola pas d’avoir tué en duel son adversaire politique Armand Carrel. Il s’était juré de ne plus se battre, il se tint parole. Il ne fut pas étranger au succès de la candidature du prince Napoléon, mais bouda quelque temps l’Empereur autoritaire. Marié en premières noces à Delphine Gay, d’une famille où la gloire littéraire était héréditaire, il ne fut pas écrasé sous les lauriers de sa femme ; il fut quelqu’un à côté d’elle. Il avait le flair des personnalités, alors qu’elles n’étaient qu’en germe. Il se plaisait à les mettre en valeur et lorsque à ce dîner, chez d’Ennery, il se trouva à côté de notre amie, il découvrit les dons supérieurs qui ne demandaient pour s’épanouir qu’à être reconnus et cultivés. A dater du jour où Girardin la rencontra, il ne cessa de lui être attaché. Quand elle était à Paris, il venait régulièrement chez elle tous les jours après cinq heures, et, au moins une fois par semaine, il y dînait. Ceux qui ont fréquenté la maison dès cette époque savent qu’il y était un peu comme Chateaubriand chez Mme Récamier. « Ma chère douce », disait-il en entrant, et elle lui répondait invariablement : « Asseyez-vous donc, mon grand. »
Il lui témoignait toujours la plus vive sollicitude, et la confiance qu’il avait en elle n’était pas moindre. C’est chez elle qu’il écrivait toutes ses lettres, à elle qu’il demandait des conseils, ne lui ménageant pas les confidences, même en ce qui touchait ses affaires de famille. Lorsque son fils Alexandre, un aimable disparu, qui était aussi un familier de la maison, dut se marier, puis lors des dissentiments si graves qui éclatèrent entre Girardin et sa deuxième femme, elle connut par lui toutes les préoccupations qui troublaient son impassibilité ordinaire. On peut dire de lui que, jusqu’au jour de sa mort, il a été le témoin de sa vie, comme elle fut le témoin de la sienne.
D’Ennery avait présenté Émile de Girardin à la Dame aux Violettes. En 1859, Girardin, par ricochet, proposa au prince Napoléon de la lui faire connaître. Voici dans quelles circonstances. Un jour, le prince dit à Girardin :
— Vous savez ma déférence pour la princesse. Je ne partage pas ses idées ni ses sentiments, mais j’entends que, comme moi, on les respecte. Devant elle, tous mes amis se tiennent, mais j’ai toujours peur. Ab ! si je connaissais une femme jeune et intelligente chez laquelle je puisse recevoir tous ces enfants terribles I Quel salon, mon cher, nous lui ferions l
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— Je connais peut-être cet oiseau rare. Voulezvous dîner avec la Dame aux Violettes?
— J’y consens volontiers, répondit le prince ; Sainte-Beuve m’en a déjà parlé. Vous savez qu’il s’était chargé de son instruction ; c’était un rude maître ; je ne serais pas fâché de voir ce qu’il a fait de l’élève.
Selon son habitude, l’élève charma et conquit le prince, et ce fut le début d’une affection qui se prolongea pendant plusieurs années.
Je ne sais si la violence du prince s’assouplit àce charmant contact, mais il est certain que notre amie exerça sur son esprit indiscipliné une influence dont il tira grand profit en plusieurs circonstances.
La Dame aux Violettes venait de quitter la place Royale pour s’installer rue de l’Arcade. Place Royale, son esprit s’était complu à revivre dans le passé. Le soir, elle pouvait voir dans les jardins glisser l’ombre de Marion Delorme, ou se dresser les spectres ensanglantés de Beuvron, tué en duel, et de Bouteville, exécuté en place de Grève sur les ordres de Richelieu. Dans la journée, de sa fenêtre elle pouvait contempler l’appartement où s’était abrité le jeune génie de Victor Hugo et la chambre où avait agonisé lentement la sublime Rachel. Elle s’arracha à ce pays des « morts qui parlent », pour se rapprocher des quar-
tiers neufs qui n’ont pas d’histoire. Elle avait choisi la rue de l’Arcade, une rue tranquille par excellence. Son ameublement, d’un demi-luxe très bourgeois, comme la rue elle-même, se ressentait de ses premières impressions d’enfant. Elle n’avait jamais perdu de vue la maison paternelle ; d’ailleurs, elle s’est soumise rarement dans son installation, aussi bien que dans ses atours, aux caprices de la mode ; elle est restée toujours très « second Empire ». Elle se tenait dans un petit salon et s’était, dès ce moment, imposé la règle de recevoir tous les jours avant dîner ; toujours assise dans une bergère, à côté d’un petit guéridon, tantôt elle tenait à la main un ouvrage de tapisserie, tantôt elle coupait les feuillets du livre du jour ou de la Revue des Deux Mondes, à laquelle elle se montra toujours fidèle. Elle écoutait. C’est dans ce petit salon de la rue de l’Arcade que le prince Napoléon vint, pendant plusieurs années, causer, s’agiter, rire, fronder et surtout se reposer et se confier en toute sécurité. Il aimait à y voir tous les amis qu’il avait successivement amenés ou les personnes qu’il avait intérêt ou plaisir à connaître. Dès l’antichambre, il demandait à la fidèle Louise, qui venait lui ouvrir : « Qui avons-nous aujourd’hui? » Et si les visiteurs ne lui plaisaient pas, il disait : « Bah ! je reviendrai 1 »
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Il désignait à notre amie les convives avec lesquels il aimait à dîner. C’étaient naturellement ses familiers du Palais-Royal, des personnalités illustres ou qui allaient le devenir : Sainte-Beuve, Renan, Girardin, Flaubert, Taine, Arsène Houssaye, Edmond About. Comme on le voit, le prince triait ses amis sur le volet et la Dame aux' Violettes était toujours à la meilleure école qui fût. Le prince tolérait naturellement chez elle et encourageait toutes les libertés de penser et de dire, dont il s’effrayait chez la princesse. Comme son ami, Émile Augier, s’il était romain par le masque, il était gaulois par l’esprit. Lui-même était d’ailleurs un merveilleux causeur : il avait beaucoup retenu et pouvait donner la réplique à ses plus illustres partenaires.
Renan parlait peu ; avant et après dîner, il se plaçait dans un fauteuil, mettait les mains sur son ventre et avait des inclinaisons de tête approbatrices, comme font les poussahs qu’on agite.
Notre amie le traitait avec une affection respectueuse :
— Asseyez-vous à côté de moi, mon Renan, disait-elle.
Une seule personne avait le talent de le dérider, c’était Hector Crémieux.
— Flagorneur, avait dit un jour d’Ennery à
Crémieux, vous voulez donc monter à Y Acropole du pont des Arts?
A l’encontre de Renan, Flaubert et Sainte- Beuve usaient largement de la liberté permise par le prince ; ils formaient un superbe contraste.
Flaubert, avec son énorme tête, ses moustaches tombantes, sa haute taille, sa large carrure, rappelait ces soldats francs qui envahirent la Gaule. Par une singulière fortune, Sainte-Beuve, qui était un libre-penseur, ressemblait à un évêque laïcisé. Lorsqu’il discutait avec Flaubert, on avait l’impression évocatrice de ces luttes des premiers siècles, où la séduction latine finissait par dominer et assouplir la force germanique.
Sainte-Beuve était resté l’ami de son ancienne élève ; il venait tous les lundis ; il tirait de sa poche son fameux bonnet de velours et se délassait de son travail opiniâtre en racontant ce qui se passait à la cour et à la ville.
— Imaginez-vous, dit-il un jour, que j’ai dîné hier soir chez la duchesse de Mouchy. On y a lu des fragments des fameux Mémoires de Mme de Rémusat. J’y ai entendu des passages où on habille et déshabille Joséphine, Napoléon et Pauline de la belle sorte. Je serais bien étonné que ces passages fussent maintenus dans le texte ; cela donneraittrop à rire aux ennemi' du grand Empereur..
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La Dame aux Violettes se reposait à Arcachon où l’avait envoyée son médecin, quand Sainte- Beuve mourut. Elle eut le chagrin de ne pouvoir revenir pour les obsèques et dut se contenter d’envoyer un énorme bouquet de violettes de Parme à M. Troubat, en le priant de le déposer sur la tombe de son illustre ami. M. Troubat avait été le secrétaire dévoué de Sainte-Beuve. Il a
écrit des livres intéressants à consulter pour qui veut connaître le grand écrivain.
Comme la « garde qui veille aux barrières du Louvre » pour défendre les rois, il monte la garde pieusement autour de la tombe du « prince » de la critique.
Nous avons dit la dissemblance qu’offraient Sainte-Beuve et Flaubert. Sainte-Beuve était un charmeur ; Flaubert était un conquérant. Mais ce conquérant ne dédaignait pas, à l’occasion, de mettre un peu de rouge aux talons de ses grandes bottes. Prié un jour par la mère du comte Primoli, la bonne princesse Charlotte Bonaparte, d’inscrire une pensée sur son album, il écrivit ce joli madrigal:
« La bonté est la dixième muse et la quatrième grâce. »
Même opposition entre Émile de Girardin et Théophile Gautier. Girardin s’était façonné à ne rien laisser paraître de ses impressions et des sen-
timents qu’il entendait tenir secrets ; il ne se fâchait qu’à bon escient, et les expressions de sa colère étaient toujours contenues dans les limites qu’il leur avait assignées. Il soutenait ses idées avec une chaleur suffisante, finissait presque toujours par les imposer à ceux qu’il n’essayait même pas de persuader. N’oubliant jamais qu’il était journaliste et intéressé à tout savoir, il multipliait les questions, demandant à chacun de se raconter. Il avait une certaine manière de vous regarder de son œil où était vissé un éternel carreau, qui déconcertait ceux qui n’étaient pas habitués à ses façons ; mais il les rassurait par un sourire, un sourire à la Voltaire qu’il tâchait de rendre aimable.
Théophile Gautier, au contraire, « le bon Théo », s’animait, s’enflammait au choc de ses propres paroles et ne se mettait vraiment en colère que lorsqu’il avait à défendre ses amis ou la langue française, à laquelle il montrait une véritable « dévotion ».
Taine était rude et presque sauvage ; il avait un cœur d’or qu’il cachait avec soin. Il ne recherchait pas la popularité. Il eut le rare mérite de ne tenir aucun compte des légendes acceptées, des jugements acquis, dit son fait à la Révolution française à une époque où il y avait quelque mérite
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à le faire, et creva les outres les plus gonflées de cette période où la férocité remplaçait la fermeté, où l’audace tenait lieu de courage. Par avance, il avait sapé le Bloc que devait ingénieusement créer M. Clemenceau. Il n’avait malheureusement pas la superstition de la tenue.
— Je suis allé dans la forêt, dit-il un jour ; j’ai mangé comme un ogre, je me suis étendu sur un rocher, au soleil, et j’ai dormi tout le jour.
Edmond About était un délicieux causeur, comme il était un maître dans l’art d’écrire, mais sa verve souvent indiscrète réduisait le prince Napoléon au silence. Notre amie lui en faisait le doux reproche et calmait l’impatience que le prince en éprouvait et qu’il ne savait pas dissimuler.
— Ce feu d’artifice, disait-il, me fatigue plus qu’il ne m’éblouit.
Edmond About aimait, en effet, à faire briller toutes les faces de son esprit et, dans cette exhibition, il n’apportait pas toujours une discrétion suffisante. Il affectait vis-à-vis de l’Empereur une indépendance qu’il rachetait par une attitude plus déférente à l’égard des ministres et, sincèrement, il croyait qu’avec un bon mot on se tire toujours des plus graves embarras.
M. Fould, qui l’aimait beaucoup, lui fit un jour présent d’un porte-crayon orné d’un très beau
rubis. Sans le remercier, Edmond About — qui n’était pas encore décoré — mit le porte-crayon à sa boutonnière, ne laissant voir que la pointe rouge.
— C’est un commencement, dit-il ; quand me donnerez-vous la rosette?
Edmond About s’essaya au théâtre ; l’essai ne fut pas heureux. On sait le charivari que menèrent les étudiants contre Gaëtana. Ils reprochaient à l’auteur d’être le familier de la princesse Mathilde et du prince Napoléon. Us firent d’ailleurs le même sort à Henriette Maréchal de MM. Edmond et Jules de Goncourt, qui commettaient à leurs yeux le crime de fréquenter rue de Courcelles.
En ce temps-là, les étudiants aimaient la république et croyaient à ses beautés. Dieux d’hier, idoles d’aujourd’hui ! Aujourd’hui qu’elle a pour amants de cœur tous les apaches des faubourgs, ils cherchent d’autres amours.
Notre amie avait assisté à la première représentation de Gaëtana. Elle savait que la salle serait houleuse et elle voulait aller au feu avec l’auteur et pour l’auteur. Elle fut la première à le consoler. Il obtenait d’éclatants succès dans le livre et dans la presse ; il se désespérait de ne pas rencontrer la même faveur au théâtre. Toujours le violon d’Ingres ! Je vous fais grâce de l’anecdote.
Si elle avait dérogé à ses habitudes de retraite
en faveur d’Edmond About et de quelques intimes, notre amie n’en continuait pas moins, dans son aversion pour les démonstrations publiques, à éviter les premières représentations ; elles étaient déjà assez recherchées, quoique, à cette époque bienheureuse, les journaux, qui mesuraient aux événements leur importance réelle, n’en accordassent aucune à ce que nous appelons aujourd’hui les solennités théâtrales. Par contre, la critique théâtrale était exercée par des maîtres, et quels maîtres ! — Fiorentino, Paul de Saint- Victor, Nestor Roqueplan, Gautier, Jules Janin, Pontmartin, Gaiffe, Frédéric Béchard, Édouard Fournier, dont le fds est un peintre renommé. Si vous feuilletez un journal de 1860, vous serez étonné de n’y trouver aucune rubrique pour les échos de la ville ou du théâtre, les modes, les courses et les mondanités — voilez-vous la face, courriéristes mondains ! Les chroniques étaient représentées par ce qu’on appelait les Variétés. Une très petite place était réservée aux faits divers et à la gazette des tribunaux. Les criminels n’avaient pas encore leur livre d’or. On ignorait les concours et les primes. L’Amérique ne nous avait pas dotés de l’interview ; ainsi, pas de grandes révélations, pas d’indiscrétions et encore moins de scandales. Et l’on avait fait la Révolution de 89 !
Il y avait cependant de grands journalistes, et les Français avaient autant d’esprit pour le moins qu’aujourd’hui, ce qui était à leur honneur, puisqu’ils ne le trouvaient pas tout fait dans leur journal du matin.
Si haut que fût dressé à cette époque le « mur de la vie privée » auquel le député Guilloutet devait donner plus tard son nom, il n’apparaissait pas à notre amie comme un rempart suffisant contre les indiscrets ; aussi consola-t-elle d’un sourire son ami Bravay qui, n’ayant pu obtenir, même au poids de l’or, une loge pour la première de Mireille, lui apportait tout déconfit un coupon pour la seconde.
Bravay était arrivé du pays des Mille et une Nuits avec une légende dorée sur toutes les tranches.
Les Parisiens ignoraient encore les milliardaires américains. Ils étaient un peu blasés sur le boyard russe et le mylord anglais. Ils firent fête à celui qu’un maître illustre, Alphonse Daudet, devait célébrer sous le nom du Nabab.
Le Nabab fut promptement à la mode et connut tous les caprices et toutes les ambitions. Il se donna la fantaisie d’acheter un domaine dans le Midi, simplement pour se présenter à la députation. Trois fois les électeurs le nommèrent. Trois
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fois ses collègues, pris d’un accès de puritanisme, l’invalidèrent, malgré l’influence prédominante du duc de Morny, alors président de la Chambre.
— Est-ce que l’étoile de Morny pâlirait? dit le prince Napoléon à ses amis, non sans une certaine satisfaction. Le Tibère du Palais-Royal goûtait peu le Pétrone du Palais-Bourbon.
Le public de la seconde représentation de Mireille cassa le jugement rendu par les spectateurs de la première. Gounod avait déjà fait l’expérience de ces jugements contradictoires, lors de la première de Faust; c’est un phénomène singulier que les Parisiens, si jaloux de leur souveraineté, accueillent fraîchement les œuvres musicales dont la primeur leur est réservée. Il semble qu’il faille aux opéras, pour être applaudis à Paris, la consécration étrangère ou la révision du temps. Dans un tout petit genre, deux opérettes qui sont devenues populaires, la Fille de Madame Angot et les Cloches de Corneville, faillirent quitter l’affiche, faute de recettes.
Gounod vint rendre visite à notre amie dans la loge qu’elle occupait avec Bravay. Il demanda la permission de lui présenter son collaborateur, Frédéric Mistral. Mistral était célèbre depuis la veille : il est devenu illustre depuis. Il avait quitté sa chère Provence, qu’il nous a fait tant aimer, et
venait à Paris pour la première fois. Il avait de la naïveté et du lyrisme à fleur de cœur. A première vue, il tomba éperdument épris de notre amie et, dès le lendemain, il allait le lui dire. Il voulait tout quitter pour vivre avec elle.
— Vous êtes un grand enfant, lui répondit-elle doucement, que j’aime et que j’admire. Partez dès demain ; retournez dans votre Provence, continuez à la chanter et ne revenez ici que lorsque votre cœur aura des cheveux blancs.
Mistral se désespéra ; rien n’y fît. Aujourd’hui que le temps a blanchi ses cheveux, sans éteindre son cœur, sans amortir son génie, Mistral trouvera certainement avec nous que celle-là, qui avait le droit d’être fière d’un pareil hommage et eut le courage de s’y dérober, fut « un brave homme ».
Détail piquant : c’est à cette même représentation que Gounod, dans la loge offerte par Bravay, présenta à notre amie M. Ernest Daudet, le propre frère de celui qui allait écrire le Nabab , Ernest Daudet, qui devint l’ami le plus sûr, le plus consulté, le plus constant, celui que la comtesse de Loynes devait plus tard instituer son exécuteur testamentaire. Ernest Daudet, disons-le tout haut, a eu le rare mérite de comprendre qu’il ne pouvait pas se contenter de vivre à l’abri de l’illustration de son frère ; il voulut avoir son nom à lui : il l’a
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conquis ! Chargé de missions de confiance par des hommes politiques importants, il les remplit à leur satisfaction. Historien, romancier, écrivain, journaliste, il a montré que rien ne lui était étranger. L’Académie française s’honorerait en le nommant.
Elle consacrerait en même temps un grand nom et un beau talent.
Quelques jours après la représentation, quand Daudet alla la voir, — c’était sa première visite, la dernière eut lieu la veille de sa mort, — elle lui annonça qu’elle allait faire un petit déplacement aux champs. A la campagne, elle? C’était invraisemblable. Ne savait-on pas que, comme Roqueplan, elle estimait que la campagne, « ça manque de réverbères » et que « c’est bon pour les petits pois » !
— Oui, cher monsieur, nous sommes tous invités par le Nabab à passer quelques jours à Belleau, vous savez bien, Belleau, cette terre qu’il fit acheter pour être député. Voulez-vous être du voyage?
M. Ernest Daudet déclina l’invitation ; il était retenu à Paris par ses fonctions au Corps législatif, mais il sut, au retour, par son amie, les merveilles de l’installation, le luxe et le faste déployés par l’amphitryon. Le Nabab avait voulu se surpasser. Ne recevait-il pas le vice-roi d’Égypte,
Ismaïl pacha, auquel il devait sa fortune? Il se souvenait de Fouquet et de Louis XIV. Plus chevaleresque que le grand Roi, non seulement Ismaïl pacha ne montra aucune humeur contre le financier qu’il avait enrichi, mais encore, après avoir beaucoup admiré le château, il lui demanda froidement de l’acheter.
— Mais, monseigneur, Belleau n’est pas à vendre !
— Parbleu ! c’est pour cela que je le veux. Combien?
Et Bravay répondit plaisamment, croyant rompre ainsi une conversation gênante :
— Ah ! si Votre Altesse m’en offre deux millions...
— Ils sont à vous, interrompit le prince, et le château est à moi !
Ismaïl pacha prolongea son séjour ; pendant huit jours, il continua à admirer. Il ne fit pas la moindre allusion à sa proposition. Bravay s’en réjouissait. Sur le marche-pied du wagon qui allait l’emporter à Vichy :
— Mon cher Bravay, dit le prince, je n’oublie jamais ma parole. Voici le chèque de deux millions. Quant au château, je vous le donne.
Le souverain avait royalement payé son hospitalité : le vrai Nabab, c’était lui.
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Ah ! cette maison de la rue de l’Arcade ! Je sais plus d’un immeuble parisien auquel le conseil municipal a décerné complaisamment une plaque et qui méritait moins bien cette distinction ! Que de conversations charmantes, quel cliquetis de mots, quel échange de pensées élevées ! Quelles vues claires sur les choses et sur les gens !
Tel Voltaire chez Mme du Châtelet, . Arsène Houssaye, qui avait été amené par le prince, après avoir quitté la Comédie-Française, était venu donner la lecture chez notre ami de son Quarante et unième fauteuil; ce fut d’ailleurs la seule vengeance que sa bonhomie ait jamais tirée de l’Académie qui lui avait refusé le quarantième. Elle eut le bon esprit de l’accorder à son fils Henry. Jusqu’à sa mort, le bel Arsène Houssaye resta l’hôte assidu de la rue de l’Arcade et plus tard de l’avenue des Champs-Elysées.
Saint-Marceaux, le grand sculpteur, qui débutait, avait connu la Dame aux Violettes toute jeune, à Reims, où elle est née, et volontiers il venait évoquer leurs souvenirs d’enfance. Il pouvait causer peinture et sculpture avec Gérôme, une des plus belles figures d’honnête homme et d’artiste qui se soit jamais rencontrée.
Mocquart représentait chez notre amie le monde officiel. On sait le poste de confiance qu’il occu-
pait si dignement auprès de Napoléon III ; il venait assez souvent rue de l’Arcade. Un soir,, il arriva tout effaré. Il se mit à table, entre la maîtresse de la maison et son amie, Mme Édile Riquier, une future sociétaire, très estimée, de la Comédie-Française, et il raconta qu’il venait de rompre avec l’Empereur ! Pendant ce temps-là* Napoléon III s’était mis à sa recherche et était arrivé chez Mme Édile Riquier, où il pensait le rencontrer. Le souverain s’était assis en l’attendant et, dès qu’il la vit, ce fut pour lui dire :
— Il faut que vous me rameniez Mocquart ; il a été violent, j’ai été brutal : nous avons eu tort tous les deux, moi surtout.
Le lendemain, Mocquart rentrait en grâce et l’Empereur envoyait une superbe bague à Mme Édile Riquier, qui l’a conservée pieusement jusqu’à sa mort.
C’est encore chez notre amie qu’Ernest Feydeau avait lu le premier chapitre de Fanny, cette histoire d’une Bovary de la Chaussée-d’Antin.
Prévost-Paradol avait été présenté à la Dame aux Violettes par Ludovic Halévy qu’il aimait comme un frère, un soir de redoute chez Arsène- Houssaye. Elle avait été séduite par le causeur étincelant qui se dissimulait tout le jour sous l’écrivain irréprochable ; il avait été conquis par-
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la séduction de ce domino violet, auquel le masque ajoutait plus de piquant encore. Il venait la voir tous les jours, et la cherchait où il espérait la rencontrer. On sait qu’il faisait ses visites à cheval. Pour bien marquer ses préférences libérales, orléanistes, pourrions-nous dire, il avait choisi un cheval blanc, le cheval blanc de Lafayette. Quand il venait voir Sainte-Beuve, le maître ne manquait pas de le recevoir en lui disant :
— Notre amie n’est pas loin.
Quelques instants après, la Dame aux Violettes faisait son entrée à son tour. C’était une idylle qu’une balle de revolver allait interrompre brusquement •
Sardou venait se consoler chez la « suprême consolatrice » de ses premiers déboires au théâtre. Il ne se décourageait pas, il savait qu’il serait un des conquérants de la scène. Il possédait déjà cette verve abondante, éblouissante, mais intarissable, qui en faisait un monologuiste admirable et terrible. On connaît cette caricature qui le représente à table : il parle, et comme il est obligé de boire, d’une main il approche le verre de ses lèvres, de l’autre il fait des signes impérieux pour qu’on ne l’interrompe pas. La Dame aux Violettes se fût bien gardée de l’inviter le même jour qu’Alexandre Dumas fils. Ces deux causeurs
n’admettaient pas de rivaux. Ils n’auraient pas desserré les dents. Dumas fils était d’ailleurs capricieux comme Colombine, fantasque comme Arlequin. Un de ses camarades vint un jour le trouver :
— Nous dînons ensemble ce soir : permets-tu que j’amène un mien neveu, capitaine d’artillerie, qui vient d’arriver de sa garnison? Je veux qu’il parle de toi à ses camarades !
Pendant le dîner, Dumas fils, qui n’était pas sur son beau dire, fut muet comme une carpe. Au café, le jeune officier demande à Dumas si, par hasard, il ne serait pas incommodé :
— Pourquoi?
— Vous n’avez pas dit un mot.
Et lui de répondre :
— Est-ce que je vous ai demandé de tirer le canon, mon jeune ami?
Dumas s’était peint en pied dans cette réponse : il était de ces arbustes qui se plaisent à cacher leurs fleurs et à montrer leurs épines.
Le prince, qui entendait que sa présence ne gênât personne, n’admettait pas que l’on oubliât son rang, et sa familiarité toujours hautaine ne tolérait aucune réciprocité. Le « César déclassé » — ainsi que l’avait qualifié Edmond About — avait des dons magnifiques qui l’auraient servi
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sur le trône, mais qui lui devaient nuire dans la demi-opposition où il se complaisait. Né dans une condition moyenne, il eût illustré son nom. Il était particulièrement indifférent à l’égard de cette popularité si passionnément recherchée par les cadets de familles souveraines, et montrait un mépris profond pour le « qu’en dira-t-on ». Jamais il ne fit effort pour séduire l’opinion publique, ni même pour l’éclairer lorsqu’elle portait sur lui un jugement injustifié.
Après le fameux discours d’Ajaccio, lorsqu’il eut été publiquement blâmé et désavoué par l’Empereur, il se rendit rue de l’Arcade, où il rencontra Girardin. On se demandait s’il n’allait pas être arrêté, conduit à Vincennes ; Girardin le suppliait de renoncer à ses dotations et de partir pour Prangins.
— La popularité, lui disait-il, ira vous y trouver et, à la première occasion, le pouvoir tombera entre vos mains.
Il hésita un instant ; il parut céder à ce conseil ; mais le sacrifice lui sembla trop dur, et, finalement, il resta au Palais-Royal.
Ce fut une faute, au dire de Girardin, qui la lui rappela souvent.
Un soir, il arrivait à huit heures chez notre amie qui ne l’attendait pas, sachant que, ce jour-là.
il dînait aux Tuileries. Il cria de l’antichambre :
— Peut-on me donner à manger? Je meurs de faim !
On le servit promptement, et il raconta qu’aux Tuileries, on venait de se mettre à table, lorsque, à propos d’un incident quelconque, une querelle avait éclaté, querelle si violente que, pour y couper court, le prince avait quitté la table avant que le potage fût achevé. Le lendemain, il partait pour Prangins. «. Quand il a une colère à cuver, c’est là qu’il va», disait M. Rouher, et il ajoutait : « Monseigneur boude. »
Le prince était galant à l’occasion, mais à la condition qu’il n’en éprouvât personnellement aucune gêne. Un soir, il était invité avec notre amie chez Sainte-Beuve ; il pleuvait. Arrivé le premier, le prince attendit à la porte qu’elle descendît de voiture ; il se précipite, la prend dans ses bras et lui fait ainsi traverser le trottoir pour éviter qu’elle se mouille les pieds. Mais, au retour, comme il était grand marcheur, il l’obligea à revenir à pied de la rue Montparnasse, où habitait Sainte-Beuve, à la rue de l’Arcade, sans s’apercevoir qu’elle portait des souliers de satin et traînait derrière elle la queue d’une robe de soie blanche.
Quand il devait dîner chez Sainte-Beuve, ce qui lui arrivait souvent, par déférence Sainte-Beuve
lui disait : « Qui voulez-vous, monseigneur? » Invariablement, il mettait en tête de la liste le nom de la Dame aux Violettes. Un soir, il ajouta celui de Delacroix à ses amis ordinaires. Cela fit révolution. Delacroix n’était-il pas un révolutionnaire en son genre?
Le prince ne pratiquait point la religion dans laquelle il avait été élevé et ne fréquentait pas l’église, en dehors des cérémonies officielles, mais il goûtait fort la haute intelligence et la solide instruction de certains membres du clergé catholique. On rencontrait assez souvent au Palais- Royal Mgr Taliani, à ce moment secrétaire de la nonciature à Paris, qui représenta plus tard le Saint-Siège à Vienne et devint cardinal, et aussi le Père Lescœur, de l’Oratoire. Mgr Taliani ne craignait pas de se montrer assez souvent rue de l’Arcade.
La Dame aux Violettes aima-t-elle d’amour le prince Napoléon? Je l’ignore et je croirais plus volontiers qu’elle éprouvait pour lui une affection en quelque sorte maternelle, qui convenait mieux à son tempérament ; volontiers, elle le conseillait, l’apaisait et l’encourageait. Elle avait de très hautes ambitions et le rôle d’une jeune Maintenon eût été celui pour lequel il semblait qu’elle eût été créée.
Je causais un jour avec elle, alors qu’elle était
devenue Mme de Loynes. J’allais la voir souvent, soit l’été dans son cottage du Parc des Princes, soit l’hiver dans son appartement de l’avenue des Champs- Élysées. Par faveur spéciale, elle me recevait entre deux et quatre heures, après sa promenade quotidienne au Bois ; de tristes nouvelles étaient arrivées de Rome ; le prince Napoléon agonisait dans une chambre d’hôtel et, à son chevet, l’admirable princesse Clotilde priait ardemment pour sa conversion et son salut.
— La princesse Clolilde, me dit Mme de Loynes, est une sainte. Que de fois ai-je tenté d’amener le prince, tout au moins à un respect apparent — hypocrite, si vous le voulez — des convenances ! Mes efforts demeurèrent vains. De la déférence, de la vénération même, il en avait pour elle ; on ne pouvait rien obtenir de plus. Jamais homme ne sut mieux que lui accorder deux sentiments qui paraissent inconciliables : la peur du ridicule et le mépris de l’opinion. On a osé dire qu’il manquait de courage, — un Bonaparte !
La vérité est qu’en Crimée il se jugeait impuissant; il était ii rité qu’on s’efforçât de ne point l’utiliser; il faut dire aussi que la maladie avait abattu ses forces ; il revint en France ne prévoyant guère qu’on l’accuserait d’avoir fui devant la dysenterie.
52 LA DAME AUX VIOLETTES
On l’en accusa cependant. La légende se forma, se substituant à l’histoire ; il avait beaucoup d’ennemis qui s’y employèrent activement ; on l’appelait Plon-Plon ; on le surnomma Craint-Plomb. Lorsque le duc d’Aumale répondit par une brochure à un discours qu’il avait prononcé au Sénat contre les princes d’Orléans, je le suppliai de se battre.
— A quoi bon? me dit-il. Un duel prouvera-t-il que le duc d’Aumale a eu tort?
— Mais l’opinion...
— L’opinion, je m’en... moque.
Il fut le premier à rire de l’anecdote dont Paris s’amusa. Le prince et Lambert Thiboust se partageaient les faveurs de la belle Anna Deslions. Lambert Thiboust était de semaine. Un matin,
la soubrette, effarée, entre dans la chambre et s’écrie :
— Madame, c’est monseigneur !
Et, sans se lever, Lambert riposte :
— Dis-lui que c’est le duc d’Aumale qui est là !
Que faire avec ce diable d’homme? Vous
savez le bruit qu’on a mené à propos d’un dîner gras auquel assistèrent quelques-uns de ses amis et lui-même le vendredi saint? La vérité, c’est qu’ils dînaient ensemble presque tous les vendredis chez Magny. On n’avait pas prévu le ven-
dredi saint et le dîner n’avait pas été décommandé. Évidemment on avait eu tort. J’engageai le prince à s’abstenir ; il hésita, puis, brusquement :
— Si je n’y vais pas, je passerai pour un clérical et je serai ridicule.
Il y alla. Je m’excusai, quoique, pour me décider, on m’eût promis qu’il y aurait un second dîner en maigre.
Je demandai à Mme de Loynes si elle avait continué à voir le prince jusqu’à la guerre, jusqu’à l’exil?
— Oui, me répondit-elle, mais, après 1864, il m’écrivait plutôt qu’il ne venait me voir ; d’autres influences tout à fait différentes l’éloignaient de moi ; il vint cependant m’inviter à la répétition générale du Joueur de flûte à sa maison pompéienne. Cette maison avait son histoire. Le prince, qui était un grand voyageur et un grand savant, en avait vu le modèle en Sicile ; il en avait retenu le plan jusqu’aux moindres détails et, lorsqu’il revint en France, il eut l’idée de la reconstituer avenue Montaigne, non loin de la maison normande du comte de Quinsonas.
Dans l 'atrium, on avait installé la scène, ou plutôt c’était Y atrium qui constituait le décor de la pièce.
Et quels interprètes !
LA DAME AUX VIOLETTES
D’abord Émile Augier : quelle vaillante nature et quel admirable talent ! C’étaient son neveu, mon cher Déroulède, le grand Théo, la délicieuse Favart, qui devait créer si magistralement le Supplice d’une femme, fait en collaboration par Dumas et Girardin, et encore Samson, Got, Geffroy, la belle Madeleine Brohan, une troupe impériale !
Le lendemain de la première, qui eut lieu devant la cour, Houssaye m’apporta le manuscrit du petit à-propos en vers qu’avait écrit Théophile Gautier à cette occasion ; je l’ai gardé, le voici. Permettez-moi de vous l'offrir; mais, avant que vous ne l’emportiez, lisons-le ensemble, voulezvous?