LA REPRÉSENTATION DU « JOUEUR DE FLUTE » AU « PALAIS POMPÉIEN
Non, non, c’est trop d’audace et je baisse les yeux, Car le mortel s’aveugle à regarder les dieux.
Pourtant, j’aurais voulu, grande était ma folie. Célébrer par un chant cette sœur d’Italie,
Que de Sardaigne en France a conduite un hymen,
Où chaque époux tendait un peuple avec sa main ; Vous dire sa beauté, grâce, parfum et joie Du palais lumineux où la fête flamboie... Qu’entends-je? Suis-je encor dans le monde païen? Une flûte à trois trous, en mode lydien,
Joue un air comme Pan en siffle au jeune pâtre.
Des acteurs s’ajustant des masques de théâtre
Se recordent les vers de leurs rôles tout bas,
Thalie en se chaussant prépare ses ébats.
L’Odéon de Pompéi relevé de sa chute
Représente « un prologue » et « le Joueur de flûte ».
C’est une pièce antique et j’en connais l’auteur.
Un jeune Gallo-Grec en fut le traducteur
Un peu libre... il s’égare en sa verve profane;
S’il estime Ménandre, il aime Aristophane;
Mais un cœur attendri bat sous cette gaîté ;
Son rire large et franc est plein d’honnêteté.
Théophile Gautier.
J’ai gardé précieusement le manuscrit et l’ai placé, en manière de frontispice, en tête des Derniers jours de Pompéi, que Maurice Ray, l’artiste si personnel, m’a bellement illustrés.
Et mon amie continua :
— Je revis le prince en 1870, quand la guerre venait d’être déclarée. Il partait pour l’Italie, chargé d’une mission dont les premières victoires prussiennes empêchèrent le succès. Il était grave, presque triste.
Je ne le revis plus qu’une fois après la guerre ; il était devenu le tuteur du prince impérial, puis son héritier. Plus tard, il se proclama républicain ; je n’ai pas grand goût pour la république ; il le savait et ne chercha plus à me revoir ; je l’aurais doucement grondé, ajouta-t-elle avec un aimable sourire. »
56 LA DAME AUX VIOLETTES
Ce qu’elle négligea de me dire, ce que j’appris depuis, c’est que, la seule fois qu’elle ait revu le prince après la guerre, c’était chez lui, le jour où il fut expulsé et où elle était allée mettre toute sa fortune à sa disposition pour le service de sa cause. Le prince refusa et remercia, tout ému de ce joli trait qui méritait d’être noté.
LE TESTAMENT d’uN HÉROS
Il est des êtres pour lesquels les années sont courtes et les jours trop longs. Il en est d’autres qui ne s’aperçoivent de la fuite ni des jours ni des ans. Tel fut le cas de notre amie. Elle continuait à cultiver son jardin secret et à soigner ses amis. Quoiqu’elle ait vécu loin du bruit, tout lui était proche. Elle apprit la maladie et la mort du duc de Morny, sans soupçonner le trou noir que sa disparition allait creuser dans l’Empire qu’il avait rêvé de rendre libéral. Elle partageait un peu les préventions du prince Napoléon à l’endroit de ce grand seigneur qui faisait de la politique en se jouant et dissimulait, comme on l’a dit, une main de fer dans un gant de velours. Toujours frondeur et poussant l’amour de la contradiction jusqu’à se déjuger lui-même, le prince ne faisait d’ailleurs pas meilleure figure à M. Rouher, qui fut le grand pontife de l’Empire autoritaire. Il fronda
LA DAME AUX VIOLETTES
contre l’expédition du Mexique ; il critiqua notre inaction avant Sadowa et notre fébrilité après la défaite de l’Autriche.
Comme son cœur avait désappris le chemin de la rue de l’Arcade, vers 1865, c’est par l’ami de toutes les heures, le fidèle Girardin, qu’elle apprit l’accès de colère folle qui secoua le prince lors du discours de M. Rouher contre l’évacuation de Rome et son fameux mot « jamais », auquel les événements devaient malheureusement infliger de si éclatants démentis. Elle n’ignora pas davantage que les magnificences de l’Exposition de 1867 n’avaient pas émerveillé le prince au point de lui dissimuler les premiers craquements qui se faisaient entendre dans l’édifice impérial. Il avait prévu le dénouement de l’expédition du Mexique. Il s’affligea de l’exécution de Maximilien ; il ne s’en étonna pas. Il lui écrivit pour lui dire combien il blâmait les poursuites qu’on avait décidées contre leur vieil ami Flaubert et son œuvre immortelle : Madame Bovary.
Lorsque Girardin arriva chez elle tenant « la fameuse lettre » de l’Empereur au baron de Mackau, le doyen toujours si vaillant de nos parlementaires, elle ne fut pas éblouie par les grands mots de « revendication », de « première conquête de nos libertés », de « rajeunissement de l’Empire par le
libéralisme » qui enthousiasmaient Girardin. Son bon sens estimait qu’à se travestir on risque fort de se défigurer, et que comme la République, qui est la liberté, cesse d’être la République quand elle devient autoritaire, l’Empire, qui est l’autorité, cesse d’être l’Empire alors qu’il devient libéral.
Quand un train est en marche, ce serait folie de se jeter devant lui pour l’arrêter ; on a tout loisir de ne pas y monter au départ. Elle n’essaya pas d’arrêter le mouvement ; elle se contenta de ne pas prendre place dans le train ! Cependant, quand le premier ministère libéral fut désigné, quand Émile Ollivier, réconcilié avec l’Empire, mit à son service sa grande parole, sa grande loyauté, sa grande foi, elle ne put refuser sa sympathie à cette entreprise qui paraissait si généreuse. Et son grand chagrin, elle me le dit vingt fois, fut de n’avoir vu qu’une seule fois Émile Ollivier. « C’est un grand magicien, me disait-elle plus tard ; il m’avait ensorcelée au point de me faire douter un instant de toutes mes idées ou plutôt de tous mes instincts. » Elle reçut tout au moins chez elle, amenés par Girardin, les écrivains qui dans la presse défendaient le ministère Ollivier et, au premier rang, Clément Duvernois et Hector Pessard. Nos lecteurs de la première heure peuvent se souvenir de la façon magistrale
avec laquelle Hector Pessard exerça la critique au Gaulois, après la mort de mon ami de Pêne. Quant à Clément Duvernois qui fut un excellent journaliste, avant de devenir le dernier ministre de l’agriculture de l’Empire, nos petits-neveux, moins ingrats que ses contemporains, lui rendront cette justice qu’il eut le rare mérite d’avoir approvisionné Paris, de telle sorte que nous pûmes soutenir le siège pendant de longs mois, sans trop de souffrances.
Ce fut Hector Pessard qui apporta à Mme de Loynes les premiers bulletins du plébiscite de 1870. Pour elle, comme pour tous les Français, l’ivresse fut courte. Elle connut alors les deux plus grandes émotions de sa vie : les alarmes d’une patriote et les inquiétudes d’une amoureuse. Son cœur venait de s’éveiller au grand amour de sa vie. On lui avait présenté, peu d’années auparavant, un jeune homme, fds d’une des plus hautes personnalités du second Empire, Ernest Baroche. Son père avait été, avec M. Billault et M. Rouher, l’un des trois ministres de la parole les plus éloquents de l’Empire autoritaire. Son frère cadet avait suivi avec succès la carrière administrative : il était receveur général à Caen. Lorsqu’il mourut, il laissa la réputation d’un administrateur des plus avertis et des plus ordonnés. Sa fille a épousé un avocat
très distingué, hier encore bâtonnier de l’ordre, M. Busson-Billault, qui réunit ainsi sur sa tête trois grands noms chers aux bonapartistes.
Ernest Baroche, épris de nouveau, ardent, primesautier, avait quitté le Conseil d’État pour se lancer dans les affaires. Il s’en était vite lassé. Il s’était précipité avec la même ardeur du côté du théâtre et, dès son début, avait rencontré un très grand succès : le Testament de César Girodot, qu’il avait écrit en collaboration avec Villetard et Adolphe Belot. Mais, d’humeur essentiellement changeante, il avait quitté le théâtre pour reprendre les affaires. Il venait de fonder une société pour l’exploitation des Malfidano. Cette fois, la fortune lui avait souri en dormant. Cette mine devait être plus tard une vraie mine de Golconde.
Ce qui conquit la Dame aux Violettes, ce fut la violence même du changement. La hardiesse d’Ernest Baroche, son esprit d’aventures, jusqu’au décousu de son existence, tranchaient si fort sur la vie toute de symétrie, de causeries et d’habitudes qu’elle avait menée à côté de ses amis, qu’elle en fut comme bouleversée. Dans leur égoïsme d’épicuriens, ses amis, en ouvrant leur esprit, s’étaient surtout avisés d’orner le sien par surcroît ; mais, peu préoccupés des questions
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de cœur, ils ne s’étaient jamais demandé si le sien resterait toujours fermé. Le prince Napoléon avait en amour, comme ailleurs, des appétits de fauve impérial. Aussi lui était-il indifférent, quand il se mettait à table, qu’on prît sa part du repas. Comment eût-elle pu se montrer insensible aux accents si nouveaux pour elle d’un amour passionné, ardent et respectueux? Ernest Baroche lui offrit, en effet, de l’épouser. Si séduite qu’elle pût être par cette proposition, si désireuse qu’elle fût enfin de s’en aller d’elle-même et d’occuper normalement la condition vers laquelle tout son effort s’était porté, elle hésita.
Elle craignait les désenchantements qui suivent les premières ivresses ; surtout elle ne voulait pas exposer l’homme qu’elle aimait aux difficultés, aux luttes que pouvait soulever cette union chez les siens. C’était cependant bien tentant pour « la Dame aux Violettes » de devenir « la Dame » tout court I Et c’est au milieu de ces scrupules, de ces combats, où elle craignait autant d’être vaincue que d’être victorieuse, qu’éclatèrent les premiers bruits de la guerre.
Ernest Baroche, qui était commandant de mobiles, devait rejoindre son régiment. Sans affecter ridiculement des sentiments cornéliens, elle était de cœur avec cette marquise de Presles qui, dans
le Gendre de Monsieur Poirier, crie à son mari : « Et maintenant, va te battre ! »
— Allez, mon ami, lui dit-elle, faites votre devoir, nous nous marierons après la guerre.
Ce qu’elle lui dissimula, ce sont les pressentiments qui ne cessaient de l’assiéger. Elle n’en faisait pas mystère à son grand ami, Émile de Girardin.
Girardin venait la voir tous les jours ; heure par heure, il dressait à son intention un véritable bulletin des événements du jour. Il lui disait nos espérances de paix, le retrait de la candidature du prince de Hohenzollern, puis la déclaration du maréchal Lebceuf : « Il ne manque pas à l’armée un seul bouton de guêtre 1 » enfin la fausse dépêche d’Ems. Quand la guerre parut imminente, il tenta de rassurer ses appréhensions sur l’issue de la campagne en lui rappelant nos victoires de Crimée, d’Italie, du Mexique.
— Oui, oui, je me rappelle. Que ce fut beau le retour des troupes d’Italie 1 Mais je me rappelle aussi ce que m’a dit l’ami Ricord et je tremble I
— Mais vous ne m’avez jamais parlé de cela, interrompit Girardin.
— C’était le secret professionnel et il m’avait fait jurer de n’en rien révéler. Les événements me délient aujourd’hui et vous allez comprendre
LA DAME AUX VIOLETTES
pourquoi je tremble. En 1867, notre ami Ricord avait été appelé en consultation par le maréchal Niel avec son illustre confrère Nélaton. Tous deux avaient reconnu, à première vue, la présence de la pierre, mais tous deux étaient tombés d’accord qu’il y avait le plus grand danger à tenter l’opération. Obligé, par dépêche, de se rendre à Vichy auprès de son vieux client, le vice-roi d’Égypte, Ricord avait couru chez Nélaton, lui avait annoncé son départ, lui avait affirmé que son absence ne dépasserait pas la semaine et que, naturellement, il le priait de surseoir à toute décision jusqu’à son retour. La fatalité voulut qu’il fût retenu une douzaine de jours à Vichy. Quand il revint, il se précipita chez le maréchal : il agonisait. Nélaton avait fait l’opération sans l’attendre. Quelques jours après, la France pleurait un de ses meilleurs' serviteurs. Ricord était à peine remis de cette secousse qu’il était mandé aux Tuileries. Au chevet de l’Empereur, malade et alité, il retrouvait Nélaton. L’Empereur fut examiné, ausculté religieusement. Le diagnostic de Ricord fut net, impératif. L’Empereur avait la pierre ; Nélaton hésita, puis il déclara qu’il n’était pas assez certain d’un corps étranger chez l’auguste malade pour juger l’opération indispensable. L’Impératrice, tiraillée entre ces deux opinions contradic-
toires, se laissa emporter par son affection conjugale et dominer par l’inquiétude d’une opération qui était encore redoutable à ce moment où la , lithotritie était à l’état d’embryon. Elle donna raison à Nélaton contre Ricord et même contre le docteur Germain Sée, qui, malgré ses sentiments républicains, accourut aux Tuileries, au premier appel.
— Je me suis demandé souvent, ma chère amie, ajoutait alors Ricord, pourquoi Nélaton, toujours si perspicace, si clairvoyant, s’était montré réfractaire à une opération que nous jugions, Germain Sée et moi, nécessaire. J’ai pensé qu’au chevet de Napoléon III le spectre du maréchal Niel avait hanté son esprit et altéré ses grandes facultés. Pour moi, je n’ai pas changé de sentiment. L’Empereur a la pierre, sa présence déterminera chez lui des accidents tous les jours plus fréquents, qui paralyseront sa volonté et obscurciront son jugement. Puissions-nous ne pas déplorer un jour les scrupules de Nélaton 1 Puisse la Providence épargner à la France une conjoncture où elle aurait un pressant besoin de l’autorité et de la volonté de l’Empereur 1 »
Ricord s’était tu.
— « Eh bien ! mon grand, comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai peur? N’est-elle pas venue
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l’heure redoutée par Ricord? Que va-t-il advenir, si l’Empereur est réellement malade?
Girardin était d’ordinaire maître de lui. Il ne sut pas modérer son impatience.
— Tout cela est possible. Mais que l’Empereur soit malade ou non, la France doit relever l’outrage qui lui a été infligé. Qu’importe que l’Empereur soit vivant ou mort? La France sera victorieuse et l’Empire restera debout.
Le jour où les hostilités commencèrent, Girardin vint rue de l’Arcade, selon son habitude.
— La poudre a parlé. Laissons la parole au canon. Trêve de discours et d’articles. Nous obéissons à une force mystérieuse plus forte que notre volonté : elle nous conduit, elle nous pousse. Lisez les journaux, l’opinion est unanime ; elle veut la guerre 1 Les Prussiens, nous les reconduirons à Berlin, la baïonnette dans le dos ! — Et il jetait sur la table des coupures de tous les journaux.
Au Constitutionnel, en effet, et au Pays, journaux ministériels, comme à l’Avenir national et au Siècle, journaux républicains assez avancés, au Temps et aux Débats, organes des libéraux, aussi bien que dans les journaux de droite, l’ Univers et l’Union, retentissait la même fanfare guerrière.
Je me trouvais un matin chez Girardin. C’était
longtemps après l’Année terrible. Il avait été vivement attaqué et, contre son habitude, il s’en montrait ému. Il se leva et se dirigea vers son fameux cartonnier. Qu’allait-il en sortir? Ce cartonnier avait sa légende. La renommée avait décrété qu’il était plein de petits papiers que le grand polémiste tenait braqués contre ses adversaires et que la mèche était toujours prête. Quand Girardin mourut, on ouvrit avec respect le cartonnier. On n’y trouva que des coupures de journaux. Il y en avait des monceaux I Girardin avait mystifié ses contemporains ; il avait fait de la terreur blanche à sa manière ! Ce jour-là, il tira précisément des journaux d’un de ses cartons : « Ah ! me dit-il, ils osent s’en prendre à moi... Qu’ils attaquent l’Empire pour son impéritie, pour ses fautes presque impardonnables, c’est affaire aux bonapartistes de se défendre. Mais ils se permettent d’imprimer que seul j’ai provoqué la guerre par mes écrits et par mes gestes ; je vais leur sortir un tour de mon sac à papiers et leur mettre les yeux dans leurs propres articles. » Le lendemain, il publiait de longs extraits des articles de ces écrivains oublieux du passé, et les rieurs furent de son côté. « Prenez quelques copies, me dit-il. Tout sert et tout se paye. » J’ai suivi son conseil. En les publiant aujourd’hui, j’édifie mes lecteurs, en même temps que je rap-
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pelle à mes chers confrères qu’il ne faut pas jouer avec le feu... ni avec la plume. Tôt ou tard, ça brûle.
Voici quelques extraits, entre mille :
AU LENDEMAIN DE L’iNTERPELLATION COCHERY