SITUATION DE SÉPULTURE
30e Division 8e Ligne N° 20
Chemin Guersant De Loynes
O poésie de la vieille ballade ! Un employé en fait un simple indicateur.
Pour gagner le chemin Guersant, je dois franchir une voûte obscure. Sur ma tête, j’entends un roulement de tonnerre. C’est le pont Caulaincourt qui a coupé en deux la ville morte, pour y faire passer le tapage de sa vie intense : les sifflets des automobiles, les mugissements des autobus, les apostrophes des cochers, les appels des crieurs de journaux : « Demandez la Patrie ! Demandez les dernières nouvelles I Demandez la
VERS LA MORT
violation de la tombe de Mme Lantelrne ! » C’est encore le grouillement des passants qui se pressent, s’agitent, courent, sans se soucier du temps et de l’espace, côtoyant, indifférents, le Champ du Repos, s’imaginant sans doute, parce qu’ils dominent la mort, qu’elle n’est plus suspendue sur leur tête. C’est le carnaval de la vie, côte à côte avec le grand silence de l’au-delà, et, comme pour symboliser cette alliance macabre, apparaît une muse dont la grâce fait honneur à l’artiste qui l’a exécutée, une muse très profane dans sa demi-nudité qui semble plutôt un déshabillé.
Elle se penche sur la dalle qui recouvre la sépulture de Meilhac pour y déposer une couronne ; un pli voile son visage, si bien qu’on ne sait pas s’il cache une larme ou un sourire ; on dirait que la muse célèbre la comédie de la mort.
Je me suis enfoncé dans les allées. Je retrouve le silence et le recueillement. Je croise enfin des gens qui prient et qui pleurent. La tombe de Mme de Loynes est si modestement dissimulée que je dois consulter un gardien qui veut bien m’y conduire. Je m’incline, en passant, devant la double pierre sous laquelle reposent Émile de Girardin et Delphine Gay. Je me découvre devant le tombeau d’Ernest Feydeau, qu’a fleuri une main pieuse, celle de son fils, le spirituel auteur draina-
tique. J’admire la dalle où le génie de Saint-Marceaux a fixé Dumas fils pour l’immortalité. Dumas fils, Girardin, Feydeau, les noms amis !
Nous sommes arrivés. Le gardien me dit : « C’est là. »
Quelle simplicité ! Pas de monument. Une grille, qui surmonte un petit soubassement de pierre, protège une bande de terre où poussent quelques plantes ; à l’extrémité, une modeste colonne surmontée d’une croix et, sur cette colonne, les noms de deux parents qui ont précédé notre amie dans la tombe, puis son nom de famille, et, dessous : Comtesse de Loynes. C’est tout. Aucune épitaphe, rien qui la désigne.
J’avais retiré du livre de M. Jules Lemaître, où je l’avais placé, ce qui restait du petit bouquet de violettes qu’elle m’avait offert. Je l’ai enfoui dans la terre, pour que quelque chose qu’elle avait aimé pût rejoindre ce qui restait d’elle.
La comtesse de Loynes était rentrée dans le rang ; elle avait repris sa place, à son heure, dans le caveau de famille. Jusque dans la mort, la Dame aux Violettes avait montré du tact.