‹ Ce que je peux direChapitre 8 sur 14 · ET D’AUJOURD’HUI · texte numérisé non relu

ET D’AUJOURD’HUI

Et d’abord, voici le lever de rideau annoncé.

Chaque année, au début de la season — encore une expression que nos chroniqueurs, en mal d’an* glomanie, ont empruntée à nos voisins d’outre- Manche, comme si la langue de Victor Hugo et de Théophile Gautier n’était pas assez riche de mots expressifs — donc, chaque année, on peut lire dans les feuilles mondaines : Mmes X..., Y... et Z... viennent de rouvrir leurs salons. Ce sont évidemment des salons très parisiens. Mais, hélas ! aujourd’hui, il n’y a plus de salon, de salon sans épithète. La société est une sorte de corps énorme et déformé auquel il manquerait une tête. Certes, je sais des maîtresses de maison qui s’ingénient pour qu’on se plaise chez elles : elles donnent à danser, à jouer, même à causer quand le bridge le permet ; il en est qui ont chez elles la Comédie- Française ou l’Opéra ; certaines ont une excellente

table et, à eette table, un académicien attitré; ainsi le veut la mode.

Les dîners de Mme Aubernon de Nerville sont restés fameux : on y dînait bien, on y conversait mieux. Elle pensait, à l’encontre de Sosie, que « le véritable amphitryon est l’amphitryon où l’on cause ». Elle tenait à la main une sonnette redoutée et, comme un parfait metteur en scène, elle réglait la conversation, donnant la parole ou la reprenant à son gré. Sa maison était un véritable bureau d’esprit où elle s’amusait à soulever les problèmes littéraires les plus délicats ou à poser les questions de morale les plus embarrassantes. C’est ainsi qu’un jour elle interpella une de ses amies, sans lui laisser le temps de s’asseoir :

— Vous arrivez à propos, ma chère ; nous disputons sur la question de l’adultère. Qu’en pensezvous?

— Excusez-moi, ma bonne amie, répondit-elle gravement ; je ne me suis préparée que sur l’inceste !

A la promptitude de la réplique, tous ses amis reconnaîtront Mme Strauss, la fille de l’illustre auteur de la Juive, veuve du non moins illustre auteur de Carmen, l’épouse, en secondes noces, d’un des maîtres les plus estimés du barreau parisien.

Tous les dimanches, elle recevait à dîner des hommes éminents, de fins causeurs heureux de

se retrouver à la table d’une maîtresse de maison aussi charmante que distinguée.

Préoccupée, comme l’était jadis Mme Geoffrin, du choix des mets, elle l’était encore davantage du choix des convives, et ses convives accoutumés s’appelaient Anatole France, Jules Lemaître, son cousin Ludovic Halévy, Henri Meilhac, Victor-^ n Sardou, Louis et Étienne Ganderax, le docteur Pozzi, Grosclaude, Porto-Riche, Guy de Maupassant, Capus, le baron d’Eichtal, etc. Sans que je fusse de son intimité, elle me faisait parfois la grâce de m’inviter ; elle no cessa que du jour où l’affaire Dreyfus, qui a séparé tant d’êtres si bien faits pour s’entendre, brisa des relations qui m’étaient précieuses. Et en écoutant modestement tous ces hommes d’esprit, je me demandais comment Mme Strauss ne les avait pas rassemblés en une sorte de gerbe, pour faire de ce cercle si hautement littéraire un salon, exerçant au dehors une autorité incontestée. Peut-être n’en avait-elle pas la préoccupation; je croirais plutôt qu’il lui était advenu, comme à son amie, Mme Baignères, dont tout Paris répète les mots étincelants, la mauvaise fortune d’avoir trop d’esprit, et de n’avoir pas la vertu de le voiler. Pour diriger un chœur, il ne faut pas en faire partie. Pour constituer un salon, c’est-à-dire pour réunir des esprits

et des cœurs souvent disparates, il faut à la mattresse de maison qui en a l’ambition l’art suprême de faire naître une causerie et de l’assurer sans jamais la dominer ; il lui faut savoir écouter et faire écouter ceux qu’elle excelle à faire parler; il faut, avec une douce autorité, interrompre finement les a parte, couper court aux colloques bruyants, exciter délicatement les silencieux. Une véritable maîtresse de maison saura offrir la raquette, mais se gardera de lancer le volant. Elle peut, elle doit avoir une pointe de coquetterie, mais égale avec tous ses amis, de telle façon que chacun, quand il est seul avec elle, puisse s’estimer le préféré, sans se croire jamais inférieur aux autres quand il leur est réuni. Elle doit amener les confidences sans les provoquer, consoler les tristesses qui se découragent, enflammer les ardeurs qui s’éteignent ; enfin, elle doit non seulement rapprocher les affinités lointaines, mais encore dissiper les antipathies préconçues, et c’est seulement quand tous ces beaux esprits sont assouplis et comme fondus, qu’elle peut mettre leurs forces intellectuelles, sociales, mondaines ou politiques, au service du but qu’elle poursuit sans le laisser soupçonner : elle devient ainsi le centre d’un foyer lumineux dont elle dirige les rayons de façon à éclairer ou laisser dans l’ombre les choses et les

gens qu’elle conduit avec un fil de soie, ainsi qu’on fait pour les chevaux de sang. C’est un travail de magicien : il y faut l’enchantement de la femme et son tact. Des hommes illustres eurent un salon, mais c’était celui de leur amie : Chateaubriand recevait chez Mme Récamier, Guizot recevait chez la princesse de Liéven. Aucun homme, que je sache, n’eut un salon personnel.

Quel homme songerait d’ailleurs à disputer à la femme le domaine où sa grâce et son charme la rendent invincible, quand tant de terrains lui sont réservés où sa force lui permet de triompher? N’a-t-il pas la tribune s’il est orateur, le laboratoire s’il est savant, la chaire s’il est prédicateur, l’usine s’il est industriel, enfin le champ de bataille s’il commande des armées? Quel homme s’adapterait à cette fonction si délicate et se soumettrait à toutes les servitudes qu’elle comporte? J’ai eu la chance de rencontrer dans la société actuelle des femmes auxquelles ce rôle de directrice de l’opinion, si glorieux parfois, si utile toujours, semblait réservé. Certes, elles ont les dons propres à leur faciliter un si beau ministère, mais j’imagine qu’inconsciemment elles les dispersent et les gaspillent. Les riches sont parfois des prodigues.

D’une grande naissance, femme d’un parfait gentilhomme qui sait se faire pardonner son

immense fortune par sa bonne humeur, par ses belles façons et par une bienfaisance que rien ne décourage, admirablement douée, la comtesse Greflulhe pouvait prétendre à cette souveraineté. Son entrée dans un théâtre, aux expositions de peinture, dans un salon ou dans un comité artistique, fait toujours sensation ; chacun admire son élégance toute personnelle et sa beauté idéale et rêveuse. Incessu patuit dea! On excusera cette citation, je n’en abuse pas. A la ville, dans son hôtel de la rue d’Astorg, aux champs, dans sa propriété de Boisboudran, elle a vu défiler tous les rois qui ont « reçu une couronne » et tous les poètes « qui la donnent » ; elle se plaît à les voir passer, elle n’a pas le goût de les retenir. Son salon est comme une sacristie un jour de grand mariage. La famille souhaite qu’il y ait foule, qu’on la complimente en masse, mais que le flot disparaisse au plus vite pour faire place à une autre vague. Pour que cette sacristie devienne une petite chapelle et même une grande, il suffira à Mme Greffulhe de le vouloir. C’est une magicienne.

La comtesse Jean de Castellane est une « grande et haulte dame », fille du duc de Talleyrand et Valençay et de la comtesse de Hatzfeld, veuve en premières noces d’un prince médiatisé ; on la voit volontiers tenir cercle, à Berlin, dans le salon

réservé aux altesses ; Française de naissance, à demi Allemande par son premier mariage, elle est redevenue tout à fait Française par son mariage avec le second fils du marquis et de la marquise de Castellane, le comte Jean de Castellane, son cousin, qui a témoigné, à chaque occasion, de sentiments sincèrement nationalistes. Ses dîners sont célèbres, ses réceptions sont recherchées, son esprit retient ceux que sa beauté attire. Malheureusement, le rôle qu’elle pourrait jouer exige une grande assiduité ; or, elle aime les déplacements et les voyages, en un mot la variété dans l’existence. La comtesse Jean de Castellane accepterat-elle jamais les servitudes de son rôle ? Nous le souhaitons de grand cœur.

La marquise de Ganay est la fille du comte de Béhague, homme d’un goût sûr et affiné. Elle a épousé le comte de Ganay, devenu marquis à la mort de son père, l’une des personnalités les plus entendues dans toutes les questions d’art que j’aie connues. Aussi l’hôtel de l’avenue de 1 Alma est-il un pur bijou où se continuent les traditions ancestrales. Dans ce cadre où l’amateur le plus délicat ne pourrait découvrir une erreur, la marquise de Ganay a su s’entourer d’hommes distingués. Elle a le don rare de savoir les écouter et de les entretenir des sujets qui leur sont familiers, mais mai-

heureusement elle est empêchée, par les multiples exigences de la vie mondaine, de les recevoir assez souvent pour créer chez eux la douce habitude de sa personne et de sa maison.

En décrivant minutieusement l’existence d’une femme telle que Mme de Ganay, il me semble que j’intéresserai mes lecteurs, et qu’en tout cas je servirai 1’ « intermédiaire des chercheurs » des âges futurs. C’est une tranche de vie très moderne.

Tantôt il lui faut aller à Fontainebleau, où elle préside avec autorité la société qu’elle a fondée avec notre excellent ami, M. René Fouret, ou bien veiller chez Georges Petit à l’installation des expositions qu’elle a su organiser ; tantôt, elle accompagnera aux réunions sportives son mari, le très élégant propriétaire d’une écurie souvent victorieuse ; puis ce sont les dîners, les thés de « cinq à sept », les séances interminables chez les grands faiseurs, les réceptions à l’Académie, le golf, le tennis, le bridge ; puis encore la cure à Marienbad, la « grande semaine de Deauville », les déplacements chez le roi Édouard ; à l’automne, la chasse à tir et la chasse à courre ; enfin la vie de château à Courance, avec tous ses devoirs d’hospitalité ; si elle vient à Paris, c’est qu’elle y est appelée par quelque comité de bienfaisance, quelque grande conférence, quelque première sensationnelle, ou les

séances périodiques de la Croix- Rouge. Mais, me dira-t-on, expliquez-nous comment une femme aussi intelligente peut s’embarrasser à ce point de devoirs si discutables où entrent tant de « mondanités » ? La critique est superficielle. Chaque condition a ses charges. On ne s’en dégage pas à demi. Le monde n’est pas une thébaïde d’où l’on peut sortir, où l’on peut rentrer à sa convenance, et l’on risquerait fort, en voulant y échapper par moments, de perdre le contact et, parlé, l’influence nécessaire à qui voudrait y jouer un rôle important. Le temps seul peut faire la sélection ; quelque jour, Mme de Ganay reconnaîtra, avec lord Palmerston, que la vie serait supportable s’il n’y avait pas tant de plaisirs, et je ne serais pas étonné qu’alors l’hôtel de l’avenue de l’Alma ne devînt un véritable « salon ».

La marquise de Ganay a une sœur, la comtesse de Béarn, qui restaure en ce moment, avec une véritable piété artistique, le magnifique château de Fleury, dont les bois rejoignent le parc de Courance. Dans son hôtel de Paris, Mme de Béarn offre à ses nombreux amis des raouts très artistiques.

La comtesse Jean de Montebello, qui est restée toujours belle, a su ajuster son milieu à ses goûts et à ses aptitudes ; elle a formé un salon intéressant, mais presque exclusivement diplomatique ;

à se spécialiser ainsi, elle a forcément restreint son action.

Depuis la mort de son mari, qui fut sinon le plus grand seigneur de France, tout au moins parmi les plus grands, et dont la parfaite aménité n’avait d’égale que la profonde érudition, Mme la duchesse de La Trémoïlle a fermé sa maison qu’elle entr’ouvrait seulement pour quelques fidèles. Je n’en citerai qu’un, le marquis de Breteuil, ancien officier et ancien député. Chez le petit-neveu de la marquise du Châtelet, la spirituelle amie de Voltaire, chez le petit-fils du ministre célèbre de Louis XVI, l’hérédité ne s’est pas démentie. Il avait exercé son esprit, si délié, à être prêt pour toutes les circonstances. Ce sont les circonstances qui lui ont manqué jusqu’ici.

Par contre, la duchesse de Rohan a eu l’heureuse inspiration d’ouvrir toutes grandes les fenêtres de son vieil hôtel du boulevard des Invalides, pour y laisser pénétrer un air frais et vivifiant. Avec son sourire fait de bonté et de charme, son naturel enjoué, avec sa simplicité de grande dame dont elle partage le privilège avec une autre grande dame, la duchesse d’Uzès douairière, elle a séduit par son accueil le plus encourageant les peintres et les sculpteurs que lui présentait sa fille la princesse Lucien Murat, dont les essais artis-

tiques ont obtenu le succès le plus flatteur. Puis elle a appelé auprès d’elle les poètes et les écrivains, vers lesquels la portaient ses affinités personnelles. La duchesse de Rohan n’a-t-elle pas, en effet, publié des œuvres poétiques qui ne sont pas restées inaperçues? Enfin, elle n’a pas craint de comprendre dans ses invitations des journalistes, ces terribles journalistes que tant de mondains flattent, mais négligent assez souvent.

Aidée par deux exquises jeunes femmes, ses belles-filles, la princesse de Léon et la vicomtesse de Rohan, elle a fait les honneurs de ses dîners et de ses réceptions, jusque-là réservés à la société la plus aristocratique et la plus élégante, au monde des vrais intellectuels ; d’autre part, elle conviait ses relations mondaines à des conférences, à des lectures inédites, opérant ainsi la plus heureuse fusion entre le monde des professionnels et celui des amateurs, qui apprennent par là, les uns et les autres, à se connaître et, par conséquent, à s’estimer.

C’est ainsi que s’est formé un véritable cénacle littéraire, et si quelque jour, de ce cénacle très épuré et très sélectionné, surgit un rythme nouveau, une formule imprévue, un poète ou un écrivain que l’opinion consacre et que l’Acadé-

mie appelle, la duchesse de Rohan aura accompli la jolie tâche de créer un salon, c’est-à-dire un rayonnement. Il se fait grand temps.

Par un paradoxe singulier, c’est, en effet, dans le pays le plus démocratique du monde que les titres de noblesse exercent le plus grand prestige, et c’est lorsque le féminisme en révolte déclare la guerre à la plus vilaine moitié du genre humain, que les femmes abdiquent les plus beaux privilèges de la féminité.

On s’étonnera plus tard que tant de femmes de goût, de tact et d’intelligence aient pu subir si longtemps les caprices de la mode que décrètent les couturiers, aient pu accepter les leçons de moralité ou plutôt d’immoralité que dictent les auteurs des music-halls et même de certains théâtres. En se virilisant, les femmes ont éloigné d’elles trop d’hommes disposés à perdre le culte et jusqu’au respect de la femme ; en adoptant à l’excès les « modes tailleur », en tolérant les attitudes trop cavalières et les conversations trop libres, les femmes ont encouragé les hommes à les traiter en garçons. Si trop d’hommes ressemblent à des femmes aujourd’hui, c’est peut-être parce que certaines femmes ne se distinguent plus assez des hommes. Le monde est devenu une sorte d’école mixte. Souhaitons que la femme ressai-

sisse au plus vite ses armes naturelles et se souvienne enfin

Que l’éventail toujours fut le sceptre du monde.

L’éventail de la femme ! Il a, pendant deux siècles, rythmé de ses battements toute la vie française. Une maîtresse de maison a présidé à chacun des grands changements qui se sont opérés alors dans la société, dans les mœurs, dans les idées. Aux premières années du dix-septième siècle, au lendemain des guerres de religion, la vie de société n’existe pas en France : une grande dame spirituelle, instruite, honnête et modeste va la créer. La marquise de Rambouillet imagina de réunir, sur un pied d’égalité momentanée, grands seigneurs et écrivains, femmes du monde et hommes de lettres. Les femmes s’appelaient Longueville, Sévigné, Lafayette ; les grands seigneurs, La Rochefoucauld et Montausier; les écrivains, Malherbe et Corneille, Balzac et Voiture. Les mondains découvrent la littérature, les littérateurs découvrent la politesse. Ainsi se forme cette société qui a vécu jusqu’en 1789. Ainsi se détermine cet idéal classique qui s’exprimera dans les chefs-d’œuvre de notre théâtre. Et c’est ainsi que la « chambre bleue d’Arthénice » a été un salon, le premier de nos salons.

Au dix-huitième siècle, le goût public change : on n’aime plus la conversation pour elle-même, ni la littérature pour ce qu’elle renferme d’art et de charme : la propagande philosophique a tout envahi. Elle a pour instrument l’Encyclopédie. Mais l’entreprise encyclopédique aurait-elle pu être menée à bien sans le concours que lui prête Mme Geofïrin? Dans son « royaume de. la rue Saint-Honoré », comme l’appelle son brillant historien, le marquis de Ségur, elle groupe les encyclopédistes, encourage leurs audaces et, à l’occasion, les arrête de son fameux : « Voilà qui est bien ! » C’est chez elle qu’ils mettent en commun leurs idées et qu’ils essayent leurs théories. C’est de là que les dogmes nouveaux vont prendre leur vol pour s’abattre sur la nation. Le siècle s’avance ; la Révolution s’annonce ; le temps est désormais aux actes et aux faits. La transition pouvait-elle se faire sans cataclysme? Ce fut ce qu’espéra cette femme d’esprit si sage, d’âme si ardente, Mme Necker. Pendant les sept années qui séparèrent les deux ministères de Necker, son salon fut l’asile de la France libérale et modérée. Elle a dans le comte d’Haussonville un petit-fils digne de la continuer.

Maintenant la Révolution est un fait accompli. Les Girondins essayent d’y former un' parti poli-

tique. Ils trouvent une Égérie : Mme Roland. Ce sont de beaux talents desservis par des caractères faibles. Nous savons comment ils se nomment aujourd’hui : ce sont les mêmes. Comme toujours, le dernier mot reste aux violents. Et celle qui avait cru pouvoir à son gré déchaîner et endiguer le flot populaire paye de sa tête ses illusions. « O liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » dira-t-elle avant de mourir.

1789 avait toléré le salon de Mme Roland, 1793 ferma tous les salons. Pas plus que le creuset de Lavoisier, l’éventail de Célimène ne pouvait trouver grâce devant les terroristes.

L’émigration éparpilla à travers l’Europe l’aristocratie française, brutalement réveillée de ses rêves d’émancipation et d’équité sociales ; elle la condamna pour longtemps aux agitations stériles des intrigues et des conspirations ou aux travaux souvent misérables qui étaient devenus, pour beaucoup d’entre eux, l’unique gagne-pain. La Terreur, qui ne se donna même pas les dehors hypocrites d’être une justicière, décapita tous oeux qui n’avaient pas mis la frontière entre leur tête et la guillotine. C’est seulement chez les frères Davenport qu’on entend les décapités parlants.

Sous le Directoire, les salons se tenaient en

plein air. Sur une borne, Ange Pitou chansonnait Barras et Mlle Lange :

Barras est roi, Lange est la reine.

C’était pas la peine (bis).

Non pas la peine, assurément.

De changer de gouvernement.

Dans les jardins du Palais- Royal, Incroyables et Merveilleuses conspiraient « sous leurs perruques blondes et leurs collets noirs » et préparaient, dans une pirouette, la réaction et la monarchie, sans soupçonner que Bonaparte allait les confisquer à son profit.

Avec le Consulat et l’Empire, qui rouvraient les portes de la patrie à tous ceux qui avaient fui devant les massacres, la société commençait à respirer ; mais alors, comme l’écrivit Musset, « un seul homme était envié en Europe, le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons simplement de l’air qu’il respirait ».

Quand on se bat, on n’a pas le loisir de causer ; le bruit des bottes, l’éclat des uniformes étoufient le bruissement des conversations et le cliquetis des mots d’esprit.

Il n’y eut pas de salon sous le premier Empire. Napoléon avait sa manière — une manière historique — d’aimer les femmes. L’illustre Mme de Staël et la belle Mme Récamier furent exilées

pour les propos, souvent sanglants, qu’elles tenaient un peu partout contre l’Empereur et le régime impérial.

Lorsque la France, fatiguée de tant de gloire, voulut se reposer d’abord à l’ombre de la monarchie restaurée, puis se relever au grand souffle de la liberté sous Louis-Philippe, la société française s’était reconstituée ; mais la Révolution y avait mis son empreinte : elle l’avait divisée. Aux uns, ceux qui n’avaient rien appris ni rien oublié, elle apparaissait comme un monstre ; les autres y apercevaient, à condition qu’il fût contenu, le germe de l’indépendance humaine, avant-courrière des sociétés futures.

Le pavillon de Marsan abritait, sous l’inspiration de Mgr le comte d’Artois, avec les préjugés et les espoirs de revanche des anciens émigrés, toutes les campagnes menées contre le duc Decazes, l’éminent ministre de Louis XVIII qui, à leurs yeux, incarnait le libéralisme, auteur de tous les maux. Les « Ultras » allaient triompher sous Charles X, et conduire le roi aux Ordonnances, c’est-à-dire à Cherbourg, à l’exil et à la mort sur la terre étrangère.

Devant la chaise longue où le baron Gérard a allongé à demi son admirable modèle, Mme Récamier tenait agenouillé un peuple d’amis qu’elle a pu

conserver, tous heureux d’adorer ensemble une idole, également insensible à tous les hommages.

Par une singularité presque unique dans l’histoire, Mme Récamier a vu passer devant ses yeux tout un siècle d’horreurs et d’épopée, de grandeurs et de servitudes. Née sous Louis XVI, mariée sous la Terreur, elle a pu bouder le Directoire, fronder le Consulat, conspirer contre l’Empire ; elle consacra la gloire de Chateaubriand qui gouvernait son salon, s’enguirlandant de ses lauriers, s’endeuillant de ses tristesses, fière de s’immortaliser à ses côtés ; elle pleura la chute des Bourbons, assista sans enthousiasme à l’avènement des d’Orléans, puis, comme si elle devait voir sa vieillesse se refléter dans le miroir de ses vingt ans, elle allait, devant les fenêtres de l’Abbaye-au-Bois, entendre les cris de « Vive la république 1 » après 1848, et crier « Vive Napoléon I » au lendemain de l’élection du prince président. Dans une hallucination dernière, elle pouvait croire que Brumaire et Waterloo avaient été des jeux de son imagination.

1830, une grande date littéraire et artistique, 1830, disons-nous, fit surgir de la terre arrosée du sang de tant de héros une floraison de génies, si fiers et si indépendants qu’un seul salon n’aurait pu les régler ni les diriger.

Pendant que l’ancienne société, hostile au nouveau régime, prenait possession de presque tous les salons, les lettres et les arts trouvaient un refuge chez la comtesse Jules de Castellane qui avait installé un théâtre d’amateurs dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, théâtre dirigé par la duchesse d’Abrantès et où Got débuta ; chez la comtesse de Saint e-Aul aire, la comtesse de Rémusat et Mme Ancelot, toutes trois femmes d’académiciens réputés ; chez la princesse Czartoryska, qui inaugurait l’hôtel Lambert ; chez Mme Sophie Gay, la mère célèbre de la non moins célèbre Mme Émile de Girardin, où fréquentaient assidûment Vigny et Musset, Lamartine et Balzac, Eugène Sue et Alphonse Karr, Berlioz et Liszt, et enfin chez la belle princesse Belgiojoso, que l’amour de Musset devait glorifier. Elle avait une cour d’artistes ex d’écrivains ; Augustin Thierry logeait chez elle ; ses autres familiers se nommaient Victor Cousin, Mignet, Laprade, Henri Martin, Heine, Villemain, et M. Thiers lui-même.

Quant au faubourg Saint-Germain, il vengeait les « flétris de Belgrave Square » par une guerre de persiflages, de sarcasmes et de traits souvent terribles contre les Tuileries. C’était la guerre en dentelles ! Tout le jour, Berryer et son ami, le duc de Fit z- James, faisaient tonner la tribune de

leurs éloquentes diatribes contre la monarchie de Juillet, et le soir la jeune duchesse réunissait, dans son salon, tous ceux qui étaient restés fidèles à l’ancien régime. Autour d’elle se pressaient la duchesse de Doudeauville, la duchesse de Lévis, la marquise de Biencourt, la duchesse de Polignac, la comtesse de Mortemart, la duchesse de Gèvres. Quel joli bataillon de frondeuses ! Elles étaient dignes d’enflammer quelque nouveau Marsillac, et de lui faire rimer, comme jadis :

Pour conquérir leur cœur, pour plaire à leurs beaux yeux. J’ai fait la guerre aux rois, je l’aurais faite aux dieux !

Si l’opposition se tenait compacte et irréconciliable, les salons du monde officiel, au contraire, étalaient leurs divisions. M. Thiers groupait chez Mme Dosne les adversaires de M. Guizot, et M. Guizot invitait chez la princesse de Liéven tous les ennemis de M. Thiers. Malgré sa science du monde, la comtesse Duchâtel échouait dans son effort de réconcilier ces nouveaux Capulets et Montaigus, adversaires irréconciliables.

Plus heureuse, une belle étrangère, radieuse de grâce et d’élégance, tentait d’opérer la fusion entre les deux camps. C’était la femme du ministre de Belgique à Paris, le premier qui y fut accrédité, la comtesse Lehon. Elle y réussissait,

grâce à sa situation diplomatique. Chez elle on voyait briller la duchesse d’Ayen, la duchesse de Dino, la duchesse de Mouchy, Mme Récamier, la princesse Belgiojoso, la vicomtesse de Noailles, la duchesse de Liancourt, Mme de Chastenay, la duchesse de Maillé, la duchesse de Praslin, Mme Liadières, la baronne James de Rothschild, Mme Ernest André, la princesse d’Essling, la comtesse de Contades, la comtesse Delaborde et ses trois filles également belles, également recherchées, Mme Delessert, Mme Edouard Bocher et Mme Odier. La comtesse Lehon s’était d’abord installée rue de la Chaussée-d’Antin. L’entrée de l’hôtel s’ouvrait sur la campagne et les jardins s’étendaient jusqu’à l’Opéra actuel. Elle avait la nostalgie des quartiers neufs et, à travers ses déplacements, on peut suivre, comme sur une carte, la marche vers l’ouest du Paris élégant. Après la Chaussée-d’Antin, elle s’établit rue du Faubourg-Saint- Honoré, dans l’hôtel du baron Gérard ; puis elle avait acheté un grand terrain à la porte de l’octroi qui, à cette époque, barrait le rondpoint des Champs-Elysées. O temps bibliques ! L’hôtel Lehon est resté célèbre par le goût supérieurement raffiné de sa propriétaire, l’illustration de ses hôtes et l’éclat de ses réceptions. A ses côtés, s’élevait bientôt une élégante demeure

qu’on avait surnommée plaisamment « la niche à Fidèle ». Toujours éprise de changement, la comtesse Lehon abandonna un beau matin sa maison du rond-point pour acheter, dans l’avenue du Bois-de-Boulogne, un immense terrain sur lequel le grand parfumeur Monpelas avait bâti un hôtel somptueux. Elle s’en lassa bien vite, et le revendit à Mgr le duc de Nemours. A la mort du prince, hôtel et terrain furent achetés par Mme Maurice Ephrussi, née Alphonse de Rothschild. La comtesse Lehon ne sut jamais compter avec ses fantaisies : elles étaient toujours élégantes, mais encore plus coûteuses. Les mauvaises langues de l’époque n’avaient pas cependant omis de raconter, lorsqu’elle quitta l’hôtel Gérard, que si elle s’était installée à deux pas de l’octroi, c’était certainement pour économiser les droits d’entrée !

A côté de l’élégant boudoir, tout plein des « odeurs de Paris », l’austère chapelle remplie des « parfums de Rome » ! Une femme y préside, Mme Swetchine, que ses familiers traitent en mère de l’Église, et ses amis, qui défendent Dieu en ce salon mystique contre l’esprit voltairien qui règne partout, se nomment Montalembert, le Père Lacordaire, Falloux, le duc de Broglie.

Reconstituée à grand’peine, après la tourmente révolutionnaire, la société française se divi-

sait, au moment précis où elle eût dû rassembler toutes ses forces contre un adversaire d’autant plus dangereux qu’il se présentait sous les traits charmants d’un cadet de grande maison anglaise. J’ai nommé le club.

Déjà les émigrés, et au premier rang Mgr le comte d’Artois, avaient rapporté, dans leur berline démodée, certaines modes anglaises dont ils s’étaient férus pendant l’exil. Brummel avait formé en France son meilleur élève, le comte d’Orsay, et le dandysme avait reçu droit de cité dans les oeuvres de notre grand Balzac. Le cabriolet cédait le haut de la chaussée au tilbury et le mail-coach sillonnait les routes qu’avaient seules parcourues pendant longtemps les diligences légendaires. Mais ce n’était là qu’une goutte d’eau : la Française avait su opposer son goût traditionnel à l’invasion étrangère, et l’invasion étrangère avait momentanément reculé.

Avec le club, l’infiltration ouvrait la brèche par laquelle le torrent étranger devait passer, submergeant tout ce patrimoine de belles façons, de bon ton, de haute courtoisie, où nous n’avions pas rencontré de rivaux en Europe.

Quelques hommes élégants avaient décidé la création du Jockey-Club. Ce fut, — avec Y Union, — le premier des clubs français, et Mme Émile

de Girardin ne s’y trompe pas lorsqu’elle écrit :

« Les cercles, cette singerie anglaise, ont achevé la ruine de nos salons. »

Fondé en 1833 par deux princes, Mgr le duc d’Orléans et Mgr le duc de Nemours, puis par MM. le prince de la Moskowa, lord Henry Seymour, le comte Demidoff, le comte de Cambis, le chevalier de Machado, Maxime Caccia, Delamarre, Fasqueil, Charles Laffitte, Ernest Leroy, Denormandie et Rieussec,, le Jockey-Club réduisit au début son ambition à l’encouragement du cheval de sang et au développement des courses qu’on venait d’inaugurer au Champ-de-Mars.

Sollicité vers 1835 par ses collègues du Jockey, le duc d’Orléans prêta le terrain de Chantilly pour qu’on y courût un grand prix. Ce fut le premier ; il fut gagné par Frank, un cheval qui appartenait à lord Seymour, président du Jockey-Club; ce prix était de cinq mille francs, tout comme celui de Paris, à l’origine. Il s’élève aujourd’hui à deux cent cinquante mille francs. Les propriétaires d’écuries étaient devenus plus gourmands. Le Jockey-Club le fut aussi.

Par une extension toute naturelle, il devint bientôt un lieu de réunion où les hommes prirent l’habitude de se rencontrer, à la fin de la journée, pour y causer chevaux, affaires, chasse, politique,

sport, en toute liberté, sans aucune gêne, sans la contrainte qu’impose naturellement la société des femmes aux hommes bien élevés. L’éventail de Célimène, qui s’était relevé des coups de la Révolution, allait-il se briser définitivement?

On ne pouvait pas attendre que le second Empire se mît en réaction contre l’anglomanie.

Quand il était en exil à Londres, celui qui devait s’appeler Napoléon III avait fréquenté les clubs anglais et, sous le nom de prince Noir, avait figuré dans des courses de gentlemen. Pour reconnaître l’hospitalité qu’il avait reçue de l’Angleterre, l’empereur Napoléon n’avait pas hésité à faire la guerre de Crimée.

Il y eut à cette guerre une autre cause, une toute petite ; je crois avoir dit qu’il n’y en avait jamais de grandes.

Napoléon III, pour notifier aux souverains son avènement au trône, avait employé la formule protocolaire : Monsieur mon frère. Tous les souverains répondirent de même. Un seul fit exception ; l’empereur de Russie, Nicolas Ier, mit en tête de sa réponse ces mots : Mon grand ami. C’est la formule employée pour les présidents de république. Napoléon III comprit l’intention ; aussi, rencontrant à la réception du 1er janvier le comte de Kisslewe, ambassadeur de Russie, il s’approcha de lui et lui dit :

— Je viens de recevoir une lettre de votre souverain qui me flatte beaucoup. Il m’écrit Mon grand ami; on choisit ses amis, on ne choisit pas ses frères.

L’armée française se chargea, à Sébastopol, de préciser le genre d’amitié que l’Empereur des Français avait vouée à l’Empereur de Russie.

Après la paix, la reine d’Angleterre et le prince Albert venaient à Cherbourg, puis à Paris, remercier la France et l’Empereur, et le prince de Galles, plus tard Édouard VII, devenait notre hôte le plus fêté.

Nos boulevards n’étaient pas encore peuplés de magasins anglais, mais il était déjà de bon ton de s’habiller à Londres et même d’y faire blanchir son linge.

La Cour des Tuileries, qui fut peut-être frivole, mais qui, quoi qu’on en ait pu dire, ne fut jamais corrompue, devait être nécessairement plus hospitalière qu’aucune autre à l’élément étranger. L’Empereur avait assis sur le trône, à ses côtés, une Espagnole de grande race, belle et élégante entre toutes. L’impératrice Eugénie appela aux Tuileries et y fêta ses plus aristocratiques compatriotes. Biarritz fut le trait d’union entre les deux Cours et les deux sociétés.

En se développant, les moyens de transport

avaient facilité la venue en Europe et surtout à Paris de tout un bataillon de jeunes Américaines, que le mariage sut bientôt y retenir. Ce fut la seconde phase de l’invasion étrangère.

Au moins autant que sous la monarchie de Juillet, la société française, sous le second Empire, se coupa en deux camps bien distincts : les Tuileries et le Faubourg. Les deux camps pouvaient voisiner mais ne fusionnaient jamais.

Un grand salon, le salon par excellence, a dominé presque jusqu’à nos jours le monde impérialiste : c’est celui de la princesse Mathilde. Fille du roi Jérôme et d’une princesse de Wurtemberg, nièce du grand Empereur qu’elle n’avait jamais vu, elle lui avait cependant emprunté son masque césarien et une démarche superbe, sans être théâtrale, qu’elle avait conservée jusqu’à ses derniers jours. De son séjour à Florence, où elle avait été élevée, elle avait gardé l’esprit, les attitudes et les goûts d’une grande dame de la Renaissance. Elle protégea les arts : mieux, elle les cultiva. Elle avait ébauché un petit roman d’amour avec son cousin le prince Louis, auquel elle conserva une amitié fidèle. Très fière de ses mains de patricienne, elle ne consentit jamais à les déshonorer en portant des bagues : aussi c’était dans une petite cassette qu’elle conservait la bague de

myosotis que son cousin lui avait offerte au temps où ils pensaient se fiancer.

Son salon de la rue de Courcelles sous l’Empire, ainsi que celui de la rue de Berri sous la République, fut accepté comme un terrain neutre par toutes les élites et toutes les élégances. Le talent était le seul titre qui fût réclamé à la porte. On avait surnommé la princesse : Notre-Dame des Arts. Tous les grands écrivains dont son frère, le prince Napoléon, s’était entouré, étaient reçus chez elle et, avec eux, tous les artistes célèbres : Carpeaux, Gérôme, Baudry, Garnier, Hébert, Cabanel, Carolus Duran, Giraud, son premier professeur, Frémiet, Bellanger, Pills, Meissonier, Dubufe, Ed. Détaillé. Elle faisait de la musique avec le vieux Sauzay et de la peinture avec son vieil ami Hébert. Bonne et indulgente à tous, elle autorisait toutes les libertés, mais n’entendait pas le badinage sur la religion et la patrie. Ignorant la morgue et le snobisme, elle se réclamait fièrement du fondateur de sa race. A quelqu’un qui la félicitait de ce culte constant :

« N’est-ce pas naturel? Sans lui, je vendrais des oranges sur les quais d’Ajaccio. »

Elle ne pardonna pas à Taine, qui fut un de ses familiers, ses attaques contre l’Empereur, et au lendemain de son fameux article de la Revue

des Deux Mondes, elle lui envoya sa carte avec ces simples lettres : P. P. C.

Elle avait la religion de l’armée. Au moment de l’affaire Dreyfus, sa raison et son cœur se mirent facilement d’accord et certains hôtes de sa maison, devenus dreyfusards de marque, durent oublier le chemin de la rue de Berri. Ils savaient qu’elle avait dit avec beaucoup de finesse et d’à-propos :

« Je n’ai pas le choix : j’ai un officier dans ma famille ! »

J’ai entendu conter que, lorsqu’elle rentra en France — sous Louis-Philippe — au bras de son époux, le prince Demidoff, elle embrassa sur les deux joues le premier soldat qu’elle rencontra à la frontière.

Après la chute de l’Empire et pendant la Commune, elle vécut à Bruxelles, où son cœur de Française et de Bonaparte saigna douloureusement. Elle rentra à Paris avec l’armée de Versailles et s’installa rue de Berri, où les républicains, respectueux devant cette infortune si dignement supportée, ne songèrent jamais à l’inquiéter. Son salon devint bientôt le terrain d’élection où, à côté des fidèles de l’Empire, toutes les illustrations, toutes les élégances, toutes les opinions aimaient à se donner rendez-vous.

Mgr le duc d’Aumale désira revoir la belle et

bonne princesse, qu’il avait connue alors que son père régnait aux Tuileries. La rencontre chez Bonnat ne manqua ni de pittoresque ni d’émotion.

Lorsque le tsar Nicolas II vint rendre visite à la France, Félix Faure eut une inspiration touchante. L’empereur de Russie avait désiré faire un pèlerinage au tombeau de l’Empereur. Félix Faure pria la princesse Mathilde de s’y trouver, pour que le tsar pût contempler, à côté de la dépouille impériale, ce qui restait de vivant de l’effigie césarienne. La princesse Mathilde fut exacte ; elle était accompagnée par la comtesse Benedetti, la charmante belle-fille d’un diplomate trop longtemps méconnu. Elles étaient seules dans la crypte. Tout à coup, le silence, plein de mystère, fut étrangement troublé. De loin, on entendit le pas des chevaux, puis la sonnerie des clairons, puis le roulement des tambours qui battaient aux champs, et, enfin, le cri de : « Vive l’Empereur ! » poussé par des milliers de bouches.

La princesse était agenouillée sur son prie- Dieu. Et alors ce fut une vision inoubliable ! Que n’ai-je, pour la dépeindre, la plume de Frédéric Masson? Il sembla à la Princesse que le grand Empereur avait subitement soulevé la pierre de granit rouge sous laquelle il reposait et que, debout, précédé des douze statues de la Victoire

qui s’étaient animées, suivi de Duroc et de Bertrand, il était sorti de la chapelle pour aller passer devant le front de la grande armée, comme au matin d’Austerlitz.

« Vive l’Empereur ! Vive l’Empereur 1 » criaient éperdument les vieux grognards.

Le silence était retombé des hautes voûtes de la chapelle, l’ombre était autour du tombeau. L’empereur Nicolas était entré et baisait la main de la princesse.

Quand la princesse Mathilde mourut, ce fut un deuil général. Également tendre pour ses deux neveux, les princes Victor et Louis Napoléon, elle marquait une prédilection particulière à son autre neveu, le comte Primoli. Elle lui a légué tous ses papiers, qui ne sauraient être en des mains plus intelligentes. Le comte Primoli, qui occupe une situation considérable à Rome, a été adopté par la société parisienne, où il ne compte que des amis. C’est un véritable artiste, très éclectique. Il se plaît à grouper, dans son salon de l’avenue du Trocadéro, à inviter, le même soir, des personnalités de toutes les conditions, de tous les sentiments, de toutes les opinions.

Le salon de la princesse Mathilde tranchait sur la légèreté générale. Le règne de Napoléon III fut une longue féerie, et comme dans toute féerie

qui sait ses traditions, il y eut une bonne et une mauvaise fée. La mauvaise fée — celle qu’on n’avait pas invitée — ce fut l’Allemagne ; la bonne fée — celle dont la grâce rayonnait sur la Cour, et aussi sur la ville — ce fut l’impératrice. Sa baguette donna le signal des divertissements. On dansait aux Tuileries, à l’Hôtel de Ville ;les ministères donnaient des bals costumés et des redoutes ; à Compiègne, à Fontainebleau, on jouait la comédie, on représentait des « tableaux vivants ».

Pendant le carême, chaque lundi, l’impératrice entr’ouvrait à ses intimes la porte de ses « petits salons »; Auber, l’illustre auteur de la Muette, dirigeait les concerts spirituels et Mérimée, qui avait bercé sur ses genoux la jeune comtesse de Teba, tenait le département des lettres. Elles étaient plus honorées que cultivées. Un jour, à Compiègne, l’auteur de tant de petits chefsd’œuvre fut prié de composer une narration et de la dicter aux souverains et à leurs invités. Elle avait vingt-deux lignes. Mérimée corrigea trentedeux fautes dans la dictée de l’Empereur. Cicéron en eût-il relevé une seule dans les Commentaires de César, que Napoléon III devait annoter plus tard?

Le faubourg Saint-Germain, nous l’avons dit, restait absolument fermé au monde officiel. S’il

n’y avait pas de salon prépondérant, il y en avait qui faisaient autorité et qui délivraient des passeports sans lesquels il était impossible de circuler dans le monde. C’était d’abord le salon de la duchesse Pozzo di Borgo, née Crillon, l’un des cénacles de la bonne compagnie. La duchesse était un type accompli de la grande dame française. Elle avait l’accueil d’une grâce infinie ; remarquablement belle, elle avait acquis, dans la société des hommes les plus distingués qui ont vécu en Europe, une véritable supériorité intellectuelle.

La duchesse de Doudeauville, née Verteillac, était une personne d’humeur enjouée et de caractère heureux. Elle ne manqua jamais une occasion d’être serviable et avait une telle indulgence qu’elle marquait une surprise ingénue quand on lui racontait une méchante action ou une mauvaise parole. Elle recevait tous les dimanches, du 1er janvier jusqu’au 15 juin, et était aidée, pour faire les honneurs de son salon, par ses nièces, la princesse de Léon, la comtesse de Durfort et la princesse de La Tour-d’Auvergne.

La duchesse de Polignac recevait dans le magnifique cadre de l’hôtel Crillon. Femme d’une grande distinction, elle avait chez elle la même société que la duchesse de Doudeauville ou la duchesse Pozzo di Borgo.

La marquise de Blocqueville, fille du maréchal prince d’Eckmühl, offrait cette singularité de goûter fort l’Empereur, mais de faire une guerre acharnée à l’Empire. Son salon était académique et orléaniste. La mort l’a fermé après la guerre. Ses familiers se nommaient Cousin, Villemain, le comte d’Haussonville, M. Target, le duc Decazes, le duc d’Audiffret-Pasquier, etc.

Le salon de la marquise de Lillers ne se distinguait de ceux que nous venons de citer que par la personnalité de l’aimable douairière qui en faisait les honneurs et qui y mettait une pointe de sa personnalité propre.

Le caractère essentiel de toutes ces maisons où s’entretenait une opposition vivace contre les Tuileries, c’est qu’elles se défendaient contre toute intrusion étrangère et ne supportaient guère d’exceptions qu’en faveur du monde diplomatique.

Avec la guerre, la chute de l’Empire et l’installation du gouvernement qui garda longtemps l’anonyme, la société française allait subir une nouvelle transformation. De Bordeaux, le gouvernement de M. Thiers s’était transporté à Versailles. M. Thiers, qui, pendant ses divers ministères sous Louis- Philippe, avait eu à combattre l’action de certains salons politiques, était mieux fait que personne pour mesurer et gagner à sa politique l’influence

des femmes intelligentes et avides de jouer un rôle. Il avait connu à Paris la princesse Troubetzkol, née Besselovsky. Elle venait fréquemment en France à la fin de l’Empire. Sa sœur, la comtesse Paul Schouvalofï, avait épousé l’attaché militaire russe à Paris, qui, à la fin de sa carrière, devint ambassadeur de Russie à Berlin. De tout temps, on avait attribué à la princesse des velléités politiques et on attachait beaucoup d’importance à ses propos qui étaient plus malicieux que méchants ; aussi ne justifiait-elle pas le sobriquet de « vipérine », dont on l’avait injustement affublée. M. Thiers n’ignorait pas qu’elle se plaisait à recevoir des hommes importants et à réunir à sa table les ténors de toutes les opinions. Aussi, lui qui fuyait le salon des « Précieuses Radicales », ne dédaignait-il pas de fréquenter chez elle, à Versailles, et plus tard, à Paris, dans son hôtel de la rue de Courcelles. Il savait y rencontrer des adversaires politiques sans se compromettre ni les gêner.

Son salon était certainement curieux. Je ne sais si elle a voulu jouer le rôle de la princesse de Liéven auprès de M. Guizot, mais je sais bien que M. Thiers entendait s’en servir plus que servir ses curiosités ou ses ambitions. En relations avec le prince Gortchakoff, alors chancelier de l’Empire russe, elle avait toujours la maladresse préméditée

de sortir sa dernière lettre et d’en parcourir tout haut quelques lignes.

M. de Marcère, le duc de Grammont, le baron de Saint-Amand, le général Fleury et le baron de Bourgoing étaient ses hôtes les plus assidus. Elle marquait un goût particulier pour M. Raoul Duval, alors député de l’Eure, le plus catholique des protestants, un orateur à la parole chaude et vibrante, qui rêva le premier d’une république habitable dans laquelle pourraient se réconcilier tous les bons Français. Il mourut avant d’avoir vu la Terre promise. C’est le sort de tous les girondins, c’est-à-dire de tous les ralliés, d’apercevoir la mer qui les en sépare et de la teindre trop souvent en rouge avec leur propre sang.

Gambetta et le général Fleury se rencontrèrent chez elle dans un thé fermé. Ils se mirent d’accord sur beaucoup de points de la politique extérieure. C’est encore chez elle que M. Thiers et le général Fleury s’entretinrent de toutes les questions relatives à la liste civile et aux objets personnels de l’Empereur et de l’Impératrice que le général était chargé de réclamer.

De sa petite voix flûtée, M. Thiers, qui n’avait pas oublié qu’il faut diviser pour obtenir et garder le pouvoir, disait aux orléanistes :« La monarchie du comte de Chambord est impossible : c’est le

drapeau blanc et le retour du billet de confession » ; de même, il disait aux royalistes :« L’Empire, c’est Waterloo et Sedan :1a France n’en voudra jamais »; et dans le même temps, il affirmait au général Fleury : « Vos amis ont bien tort de m’attaquer sans relâche et de s’unir aux droitiers pour me renverser. Avec leurs divisions intestines, monarchistes de droit divin et monarchistes constitutionnels sont impossibles. C’est vous qui devez hériter de moi... mais après moi? »

Toutes ces malices n’empêchèrent pas M. Thiers d’être renversé du pouvoir par une poignée d’opposants ; il mourut sans avoir pu y remonter.

Vers 1880, la princesse Léon Troubetzkoï renonça à la politique ; elle n’habita plus Paris qu’en passant. Elle avait certes de l’esprit, mais peu de charme féminin, malgré ses mines provocantes et un décolletage savant qui n’était pas sans produire quelque effet sur certains parvenus de la politique. Napoléon III, qui s’y connaissait, l’appelait la «jolie laide». En dépit de légers travers, la princesse était une très honnête femme, supérieurement douée.

La vicomtesse de Renneville avait, rue de la Ville-1’ Évêque, un salon exclusivement ouvert aux membres de la droite de l’Assemblée. C’était une fort belle personne, dont le mari siégeait à la Chambre, après avoir brillamment servi en 1870.

Dans le magnifique hôtel de famille de la rue de Varenne, la duchesse de Bisaccia recevait tous ceux qu’on appelait alors les chevau-légers, c’està-dire l’extrême droite de l’Assemblée. Née princesse de Ligne, la duchesse de Bisaccia n’était pas seulement remarquable par sa beauté et son élégance, mais par sa rare affabilité. J’ai déjà eu l’occasion de dire, dans mon précédent volume, ce qu’on doit penser de la fidélité constante, des belles manières et du grand sens politique du duc de Bisaccia. Je n’ajouterai qu’un trait, si l’on me permet d’ouvrir une parenthèse. Le duc de Bisaccia avait accepté l’ambassade de Londres. Il l’occupa avec magnificence ; c’était une tradition. Chateaubriand avait failli s’y ruiner. M. Thiers estimait justement que, surtout sous la république, certains postes devaient être presque exclusivement réservés à ceux que désignent leur naissance et leur bonne éducation ; c’est ainsi que la France était représentée à Londres par le duc de Broglie, puis par le duc de Bisaccia, à Constantinople par le marquis de Vogüé, à Berlin par le vicomte de Gontaut-Biron, à Vienne par le marquis de Bouillé, à Florence par le comte de Choiseul, à la Haye par le marquis de Gabriac, et même à Washington, auprès d’une nation républicaine, par un gentilhomme de grande maison, le marquis de Noailles.

La naissance crée, en effet, des relations qui ne s’improvisent pas ; l’éducation confère le tact, qui ne s’acquiert jamais sans elle, et qui est aujourd’hui la qualité essentielle d’un diplomate, dont le télégraphe et le téléphone paralysent l’initiative et inutilisent les conceptions personnelles. Le duc de Bisaccia eut la chance de démontrer victorieusement cette vérité.

L’empereur Alexandre II était venu visiter la reine Victoria ; une revue fut donnée en son honneur. L’Empereur, à cheval, passait devant le front des troupes. Il remarqua un jeune cavalier qui se tenait modestement au milieu de ses camarades de Woolwich. Ayant repris sa place à la tête de son état-major, Alexandre II dit un mot à l’oreille d’un de ses aides de camp. L’officier se détachait aussitôt et allait chercher le jeune cavalier, que l’Empereur plaçait à ses côtés.

Les troupes anglaises défilèrent ainsi devant l’empereur Alexandre et le prince Louis Napoléon. Le tsar s’était souvenu qu’il avait été l’hôte de l’empereur Napoléon III, son père, aux Tuileries, mais il avait oublié que Napoléon III était mort et que son fils, le prince impérial, était devenu l’héritier du trône et, par conséquent, le principal adversaire de la république.

La scène n’avait pas échappé au duc de Bisaccia,

ambassadeur de la République française, qui assistait à la revue. Devait-il relever l’incident, en faire l’objet d’une note? C’était, en vérité, le grossir hors de toute proportion. Pouvait-il l’ignorer, et surtout le laisser ignorer à M. Thiers, qu’il savait hanté par le spectre de l’Empire? Le soir même, il se rendait, avec la duchesse, sa femme, chez la duchesse de Manchester, qui les avait priés à dîner. Ce dîner, purement mondain, n’avait rien d’officiel. M. et Mme de Bisaccia étaient, depuis longtemps, les amis personnels de la maîtresse de la maison. Lord Derby, chef du Foreign-Office, était, au même titre, parmi les invités. Aussitôt qu’il les aperçut, lord Derby s’avança vers eux pour offrir ses hommages à la duchesse et tendre la main au duc, son ami. M. de Bisaccia observa une politesse pleine de courtoisie, mais encore plus pleine de réserve. Pendant le dîner, il affecta une froideur d’autant plus faite pour surprendre, qu’elle contrastait. avec son enjouement habituel. Le comte Derby ne fut pas le dernier à s’en montrer surpris. Après le dîner, il s’approcha du duc :

— Voyons, mon cher duc, il n’y a ici ni ambassadeur, ni ministre, mais seulement des hôtes, j’oserai dire des amis. Pourquoi cette attitude? Il s’est passé quelque chose... Quoi?

Le duc de Bisaccia sembla hésiter un instant,

puis il lui raconta par le menu l’incident de la revue et l’embarras qu’il en éprouvait ; il ne lui dissimula pas la nécessité où il pouvait se trouver d’avoir à résigner une mission qu’on lui rendait délicate et même difficile à remplir.

— Vous avez raison, fit lord Derby ; faites-moi crédit jusqu’à demain.

Le lendemain, à midi, l’empereur de Russie se faisait annoncer à l’ambassade, chez le duc de Bisaccia, qui, averti, venait le recevoir au bas du perron. L’Empereur demanda d’abord à saluer la duchesse, puis, resté seul avec le duc, il lui dit combien il se félicitait que la République eût choisi un pareil ambassadeur ; il lui rappela les diverses occasions où il avait eu le plaisir de le rencontrer, ajoutant qu’il ne se serait pas pardonné de quitter Londres sans lui avoir serré la main. Enfin, il s’excusa d’être venu le surprendre à une heure aussi matinale, sur les nombreuses occupations qu’il avait à remplir avant son départ, et au premier rang desquelles se plaçait la visite qu’il se proposait de faire à l’impératrice Eugénie, à Chislehurst.

— Et à ce propos, mon cher ambassadeur, il faut que je vous consulte. J’ai été reçu aux Tuileries par l’Impératrice. C’est une visite de courtoisie que je lui dois et que je compte lui faire. Mais cependant, si vous estimiez que cette démarche

pût porter ombrage au gouvernement de la République et vous causer quelque ennui personnel, j’y renoncerais immédiatement.

M. de Bisaccia s’inclina respectueusement. L’incident était clos. Il ne pouvait l’être plus galamment. L’Impératrice en eut-elle connaissance? Je ne sais. Ce que je sais, c’est qu’elle fit remettre au duc de Bisaccia, devenu duc de Doudeauville, le livre d’heures de Marie- Antoinette, en souvenir du Prince Impérial, mort au Zoulouland.

Je dédie l’anecdote à nos gouvernants d’aujourd’hui ; ils y trouveront matière à méditation. Il ne me paraîtrait pas décent d’apprécier à ce propos les mérites professionnels de nos diplomates actuels, mais je voudrais savoir s’il en est un seul auquel sa condition personnelle permettrait de se tirer d’une façon aussi élégante d’une passe aussi difficile.

L’avènement du maréchal de Mac-Mahon mit en pleine lumière une illustre famille à laquelle la maréchale de Mac-Mahon, née de Cas tries, était apparentée. Je parle de la maison d’Harcourt, qui peut établir sa filiation jusqu’au compagnon de Rollon, premier duc de Normandie. Depuis longtemps, la famille s’est séparée en deux branches : celle du duc d’Harcourt et celle du marquis d’Harcourt qui nous occupe. Son jeune frère, le vicomte d’Harcourt, placé dans un poste de confiance

auprès du maréchal, y déploya une distinction et une tenue d’esprit que son âge ne pouvait pas faire prévoir. Le marquis d’Harcourt témoigna de son amour pour la France dans une occasion qui vaut qu’on la raconte.

Le marquis d’Harcourt n’était pas riche ; il fut appelé, un jour, en Angleterre, par un membre éloigné de sa famille. C’était le dernier représentant d’une troisième branche qui, à la suite de Guillaume le Conquérant, s’était installée en Angleterre. Il était pair et sa fortune était considérable. Il n’avait pas d’enfants ; il offrit au marquis de l’adopter et de faire passer sur sa tête ses titres et son immense majorât; mais le marquis d’Harcourt devait naturellement abjurer sa religion et perdre sa qualité de Français. Le marquis refusa la pairie et la fortune. Le marquis Bernard et son frère Emmanuel ont fait brillamment leur devoir pendant la guerre ; ils servaient dans l’état-major du maréchal de Mac-Mahon, et, comme lui, furent faits prisonniers, après Sedan.

La comtesse d’Haussonville, présidente de la Croix-Rouge, est la sœur du marquis d’Harcourt. Je ne sais pas de femme qui, mieux qu’elle, pourrait faire les honneurs d’une ambassade française à l’étranger.

La marquise d’Harcourt, née Biron, sœur de

deux femmes distinguées, la princesse Ch. de Ligne et la marquise de Saint-Sauveur, reçoit quelques amis en dehors des membres de sa famille, qui est très nombreuse. Aucune maison, d’ailleurs, ne montre un plus grand esprit de solidarité ; ce fut une des plus précieuses traditions de la société française ; à sa faveur, tout s’atténue sans s’effacer et chaque personnalité, sans perdre sa physionomie, se fond dans l’ensemble familial.

Le maréchal de Mac-Mahon fut le seul chef normal que nous ayons eu. Une nation armée doit avoir à sa tête un soldat. A défaut d’un souverain, il y faut au moins un général. Après sa chute, la République reprit sa course traditionnelle : la course à l’abîme. Mais à défaut d’autres supériorités, elle en présente une sur tous les régimes qui l’ont précédée : elle sait admirablement se défendre. Elle eut raison successivement de Boulanger, de Marchand, de Déroulède, et de toute l’armée pendant l’affaire Dreyfus. Sa raison sociale est de combattre. N’ayant plus d’adversaires devant elle, elle en inventa. Elle déclara la guerre à Dieu et entendit le chasser de l’église et de l’école.

L’opposition, recrutée parmi tous les mécontents, se trouva à l’étroit dans les salons ; les grandes mondaines y établirent leur domaine et, détournées de toute action politique ou littéraire, se rési-

gnèrent à exercer la royauté de la mode. La rue de la Paix connut ses grands jours. Le budget de la Ville y trouva son compte, notre gloire n’y gagna rien.

La princesse de Sagan, qui habitait le magnifique -hôtel bâti par M. Hopp, offrait des fêtes où l’on reconnaissait le goût le plus raffiné dans les détails de l’organisation et le choix des divertissements. Elle a donné trois bals costumés restés légendaires : un bal de bergers, une fête paysanne et enfin celui qui émut la verve de quelques-uns de nos plus célèbres polémistes : le bal des bêtes.

La comtesse de Montgomery, par son activité restée jeune, sa gaieté restée saine, est demeurée, si nous en croyons une femme qui l’a beaucoup connue, une véritable providence pour la jeunesse. Amie dévouée et sincère, d’une conversation vive et enjouée, elle a horreur du langage apprêté dont s’accommodent mal sa franchise et son naturel parfait. Aujourd’hui, elle habite plus volontiers le château de Fervacques, qui donna son nom à un cheval victorieux.

N’oublions pas une silhouette charmante, d’une gracilité élégante. Une des premières, la vicomtesse de Courval fit de son hôtel de la rue Fortin un véritable musée de l’art du dix-huitième siècle. La vicomtesse de Courval donna peu de fêtes. La pre-

mière, elle imagina les dîners par petites tables, et nous n’avons pas oublié certaine soirée qui reproduisait. la décoration du bal de May de Watteau.

La vicomtesse de Courval était la mère de la princesse de Poix, une femme supérieurement douée, qui, frappée très jeune dans ses plus chères affections par la mort de son mari, s’est consacrée presque exclusivement à l’éducation de ses enfants.

Au Cours-la-Reine, la comtesse de La Ferronnays, très attachée à M. le comte de Chambord, avait de fréquentes et nombreuses réceptions. Elle était très libérale dans ses invitations, tenant pour règle que le pavillon couvre la marchandise; aussi ne fermait-elle la porte de son salon à aucune femme, pourvu qu’elle fût accompagnée de son mari.

Son fds fut un des plus vaillants champions de la cause royaliste et son petit-fils a perpétué les traditions paternelles.

Le salon de la comtesse Aimery de La Rochefoucauld, comme celui de la duchesse de Maillé le fut longtemps, resta un centre aimé de la jeunesse. La beauté de la comtesse Aimery de La Rochefoucauld n’a pas souffert des années. On la revoit encore telle que le pinceau de Chaplin l’a immortalisée. Sans trop s’élargir, son salon, sous l’inspiration de son mari, le comte Aimery,

SALONS D’HIEll ET D’AUJOURD’HUI 133

un gentilhomme très estimé au faubourg, et de son fils, le comte Gabriel, très apprécié dans le monde littéraire, s’est enrichi d’hommes d’élite, appartenant à l’Académie et au monde des aits. Un de leurs cousins, le comte Guy de La Rochefoucauld, aidé par son ami M. Fournier-Sarlovèze, préside avec éclat la Société des Amateurs peintres et sculpteurs. Il a épousé la soeur du duc de Mortemart — une famille dans laquelle l’esprit est héréditaire, autant que la fidélité aux nobles causes.

La beauté et la grâce de la comtesse de Pourtalès avaient illuminé la Cour impériale ; la publication des papiers saisis aux Tuileries et, entre autres, de la lettre de la « Comtesse » au général Ducrot, démontrèrent que, dans cette si jolie tête, il y avait un vrai cerveau. Certes, c’est une enfant gâtée de la fortune. Sa beauté a désarmé le temps ; de tous les dons qu’elle a reçus, elle s’est employée à développer le plus délicat, celui de plaire. Elle a plu, elle plaît encore, elle plaira jusqu’à sa dernière heure. Son artistique hôtel de la rue Tronchet, familier à tous les princes et à toutes les aristocraties du monde, s’ouvre plusieurs fois par an à la société parisienne. Elle a marqué une fidélité inaltérable aux souverains qui avaient accueilli si affectueusement ses débuts et est restée la meil-

leure amie de la duchesse de Mouchy, dont elle console la retraite volontaire. Il semblerait que la destinée ait voulu faire payer à Mme de Mouchy sa beauté tant de fois célébrée, en lui enlevant coup sur coup ses deux enfants et, plus récemment, son mari, un grand seigneur des plus affables.

La comtesse de Pourtalès entretient avec la princesse de Metternich, son amie, une correspondance très suivie. Cette correspondance, alerte et profonde, pénétrante et mesurée, ne déparerait pas la collection de lettres du dix-huitième siècle, où les femmes étaient toutes de grandes épistolières sans le savoir. La princesse de Metternich fut la grande Ambassadrice du second Empire : elle accrédita à la Cour la fantaisie et l’originalité. Les qualités prime-sautières qui faisaient son originalité sembleraient presque archaïques aujourd’hui : le siècle est à l’outrance et l’excentricité a détrôné l’originalité. Elle avait l’horreur du convenu. Si, des premières, elle prit du plaisir aux chansonnettes de Thérésa, aux couplets des petites revues et aux refrains des grandes opérettes, elle eut aussi le mérite de défendre contre les salons attardés les audaces des Carpeaux, des Manet et des Flaubert. Elle voulut même nous faire adopter Wagner avant son heure ou plutôt avant la nôtre : on n’a pas oublié que, le soir de la première du

Tannhâuser, à l’Opéra, elle déchira ses gants en luttant contre les sifflets qui accueillirent cette admirable partition. Aujourd’hui, au dire d’une femme de grand esprit, à laquelle je suis fier d’emprunter — après d’autres légers larcins — ce portrait magistralement traité, « c’est une séduisante grand’mère aux cheveux blancs, gardant avec le sens plus rassis d’une vie plus avancée la charmante originalité de son esprit. Musicienne incontestée, elle a contribué à propager le wagnérisme dans le monde, et de chacune des mémorables victoires de l’art nouveau lui revient une notable part de gloire. Elle s’occupe de littérature, de peinture, de musique, et si c’est parfois avec la fougue d’un esprit paradoxal, les manifestations de cette ardeur ont invariablement un charme d’imprévu qui les rend intéressantes. » C’est là une toile de maître : il n’y a pas un trait à ajouter.

Pour être un cicérone exact dans ce petit Louvre de la grâce féminine, il nous faut désigner quelques silhouettes qui se profilent sur la cimaise : ce sont des personnalités d’origine, de conditions et d’âge différents, mais que je ne me pardonnerais pas d’oublier : S. A. R. la duchesse de Vendôme entr’ouvre trop rarement, au gré de ses fidèles, son hôtel de Neuilly ; S. A. la princesse Murat, dont l’amitié très sûre est fort recherchée, reçoit royale-

ment l’hiver à Paris, l’été à Rocqucncourt et l’automne à Chambly ; les Russes et les Français de distinction se rencontrent chaque dimanche à Boulogne, chez la belle comtesse de Hohenfensen, épouse de S. A. I. le grand-duc Paul ; la comtesse R. de Fitz-James a des mercredis très recherchés ; on se dispute les invitations chez Mme Jules Porgès, à Paris, comme à Rambouillet; la marquise de Brou, admirablement secondée par sa fille, la marquise de Saint-Paul, donne à Paris et à Versailles des soirées artistiques où se presse une nombreuse et aristocratique assistance. Chambrées très élégantes et plus ou moins nombreuses chez la princesse de La Tour-d’ Auvergne, la marquise d’Argenson et la princesse de Brancovan ; chez la châtelaine de Montjoie, Mme Standish, née des Cars, qui a fait de la beauté un art et une science delà grâce ; la princesse de Polignac, qui peint, sculpte, fait de la musique et continue, dans son palazzo de Venise, l’hospitalité qu’elle pratique à Paris ; deux délicieuses Anglaises de type différent, également hospitalières à Ferrières et à Presles, l’une blonde comme Diana Vernon, la marquise de Jaucourt, l’autre, brune comme Rebecca à la fontaine, la baronne Alphonse de Rothschild, morte l’an passé et qui se survit dans plusieurs de ses nièces, et surtout dans la baronne Henri de Rothschild, la femme

de l’auteur applaudi de la Rampe; enfin chez la plus spirituelle des Parisiennes, la comtesse Adhéaume de Chevigné, parure de sa propre maison où elle reçoit un cénacle d’amis, éclat des quelques salons où elle fréquente. Sa fille a épousé récemment un jeune auteur qui compte plus d’un succès, M. Francis de Croisset ; notons encore la comtesse de Waru, qu’un deuil terrible confine dans sa propriété de Rambouillet. La comtesse de Waru a fixé la beauté et la grâce, comme si beauté et grâce n’étaient pas périssables. Une artiste des plus distinguées, Mme Madeleine Lemaire ; des femmes aimables, Mme Hochon et Mme Ernesta Stern, sont ingénieuses dans les surprises qu’elles offrent à leurs invités. Mme Bulteau entr’ouvre les portes de son salon à quelques lettrés délicats. Enfin, depuis quelques années, une jeune femme a su attirer par son charme intelligent et retenir par son souci de plaire tout un cercle d’hommes distingués dans les lettres, dans les arts et dans la politique : Mme Lucien Muhlfeld, veuve d’un écrivain qui n’a pas accompli son destin, est la belle-sœur de M. Paul Adam et de M Cappiello, qui ont une place marquée dans les lettres et dans les arts.

Au premier rang des personnalités qui fréquentent quotidiennement chez Mme Muhlfeld,

figure naturellement un membre de l’Académie française ; — tout salon parisien, nous l’avons dit, doit avoir son académicien. — Cet académicien n’est pas des moindres ; c’est M. Henri de Régnier, poète des plus originaux, écrivain des plus délicats, et, ce qui ne gâte rien, le plus galant homme qui soit.

Je n’ai rien négligé. J’ai voulu marquer, à côté des salons qui méritèrent d’être appelés une institution, ceux qui se limitèrent à être le divertissement des mondains et par là n’ont laissé et ne laisseront que la trace de leur éclat, non celle d’une influence. Ceux-là seuls appartiennent en effet à l’histoire, qui ont été le point de départ d’une action appréciable et par lesquels se sont traduits l’âme et l’esprit français en travail de chacun de leurs renouvellements.

La transformation ne fut jamais plus profonde qu’au jourd’hui ; cette fois, aucune femme n’y préside : elle s’opère au contraire contre la femme. Déjà la démocratie, en brisant tous les cadres, avait abaissé les frontières qui, pendant longtemps, avaient défendu la vieille hiérarchie mondaine, si bien qu'aujourd’hui les salons, à peine différents au sommet, se rejoignent tous à la base ; et voici que le cosmopolitisme étend ses ravages sur la société, à travers tous les pays, en lui enlevant

toute physionomie qui lui soit propre, c’est-à-dire toute physionomie nationale. J’ai dit, dans un précédent volume, qu’il n’y avait plus qu’un hôteltype, l’hôtel Ritz. Il en est de même des salons. Je dénonce les copies, je ne me charge pas de découvrir le modèle. Tous les salons se ressemblent : ils ne se différencient que par les époques et la langue. A Paris, pendant la « Grande Semaine » ; à Londres, pendant la « season »; à Baden, pendant les courses ; à Séville, pendant la semaine sainte ; à Rome, après Pâques ; en automne, à Biarritz et à Nice ; sur la Riviera ou aux Pyramides, en hiver, c’est le même personnel, le même décor, la même toilette du même faiseur, le même culte de l’argent, le même snobisme, le même goût de la publicité, le même effroi des questions sérieuses, et le même langage dans des langues différentes. On ne cause plus, on babille ; on ne danse plus, on sautille ; on ne fait plus la cour, on flirte ; on a des fantaisies, on ignore l’amour. Autrefois, l’on s’enlevait ; aujourd’hui, on négocie, on s’arrange. « Tout s’arrange », dirait Capus.

Les hommes peuvent tout sur les lois ; les femmes seules ont une action sur les mœurs. Si la femme veut nous reconquérir, il lui faut tout d’abord se reconquérir elle-même et redevenir simplement une femme, c’est-à-dire, comme nous

l’avons déjà indiqué, un être non de fausse force virile, mais de vraie grâce féminine. Il lui faudra ensuite rétablir l’harmonie et la cadence, en luttant contre une triple conspiration qui travaille à détruire l’équilibre général, celle de l’étranger, du snob et du milliardaire. Nous aimerions pour notre part que la Française se mît à la tête de cette jolie croisade en jabots.

Notre pays retrouverait bien vite le culte de la femme. Je suis convaincu, pour ma part, que si indisciplinés, si insoumis que nous soyons à la dictature des hommes, et peut-être précisément à cause de cela, nous nous soumettrions plus volontiers à une souveraineté féminine. C’est grand dommage qu’on ait maintenu la loi salique. Brantôme écrivait : « Comment la France n’a-t-elle point sacrifié la loi salique aux charmes de Marguerite? » Une reine de beauté aurait aujourd’hui toutes les chances de nous agenouiller devant son sceptre, c’est-à-dire devant son éventail. Qui de vous, mesdames et belles lectrices, veut en tenter la chance?

LA COMTESSE DE LOYNES

LA COMTESSE DE LOYNES

les redoutes d’arsène houssaye

La comtesse de Loynes n’appartenait au monde que j’ai essayé de peindre, en manière de fresque, ni par sa naissance, ni par ses relations, ni par ses habitudes. Elle eut l’esprit de ne pas vouloir s’en rapprocher ; elle eût été la dernière venue dans le monde ; elle fut la première dans le milieu qu’elle sut créer, inspirer, animer.

Le hasard, qui se plaît souvent à paraître aveugle dans la distribution de ses faveurs, avait départi à Mme de Loynes des qualités dont il semblait qu’elle ne dût jamais trouver l’emploi. Qui pouvait prévoir, lorsqu’elle arrivait à Paris, fuyant le logis paternel, qu’elle était destinée à avoir un jour un salon qu’on citerait? La bonne fée avait cependant

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déposé dans son très modeste berceau tous les dons qui constituent une parfaite maîtresse de maison. Comme un écrivain qui mettrait sur les rayons de sa bibliothèque des matériaux précieux, pour le jour où il aurait à les consulter, Mme de Loynes avait classé ses dons, les avait cultivés, développés, affinés en quelque sorte, au contact de ses premiers professeurs et de tous les hommes distingués qu’elle avait rencontrés, avec je ne sais quel pressentiment superstitieux qu’elle aurait certainement à les déployer un jour. Nous avons déjà dit que personne mieux qu’elle ne savait écouter ; personne encore n’avait plus d’habileté à choisir le sujet qui mettait en valeur ses interlocuteurs, si bien que chacun de ses amis, en la quittant, était satisfait de soi — et d’elle, par conséquent. Elle avait l’instinct de la mesure : d’un mot, d’un geste, d’un regard, elle apaisait les discordances et rétablissait l’harmonie.

Je me souviens qu’une fois elle fit chorus, de sa voix de velours, à la forte voix de Paul Déroulède. Celui-ci, qui savait se mêler aux conversations générales en neveu d’Augier et parfois même en petit-fils de Pigault-Lebrun, savait bien moins résister à la tentation de se livrer à la propagande doublement révisionniste. Il le savait même aussi peu que possible. Tout prétexte était bon au Pré-

sident de la « Ligue des Patriotes » pour conclure qu’il fallait détruire Carthage, c’est-à-dire ruiner la prépondérance germanique, ou pour affirmer que la Constitution de 1875 était la cause première, — il eût volontiers dit la cause unique, — de toutes les maladies de la république. Car, hélas ! ce proscrit de la Haute-Cour aimait encore la république ; il l’aime même toujours, et tous les Sancho Pança de la terre ne lui ouvriront pas les yeux sur les laideurs de sa Dulcinée.

Dans la circonstance à laquelle je fais allusion, le débat était plus patriotique que politique.

Déroulède avait pris à partie et malmenait tant soit peu un « désespéré;» de la France :

— On n’avait pas le droit, disait-il, de mal penser et de mal parler de sa patrie. Il y avait plus que de l’ingratitude à rendre la nation solidaire des fautes de l’État. Toute notre histoire était là pour démontrer la fausseté de ce blasphème tant de fois démenti : « Finis Galliæl »

— Que voulez-vous? lui répliquait l’accusé, tout ce que font vos républicains me révolte ; moi, je suis catholique avant d’être Français.

Nous attendions et nous redoutions tous quelque violente algarade de l’ardent tribun. La rapide et spirituelle intervention de Mme de Loynes ne lui en laissa pas le temps :

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— Catholique avant d’être Français ! répéta-t-elle en riant. Oh ! l’heureux homme qui a été baptisé avant d’être né.

La tempête était conjurée et le doux Henry Houssaye acheva de la détourner en jetant la conversation sur la médiocrité de nos expositions de peinture et sur les achats scandaleusement électoraux de nos ministres des beaux-arts.

Mme de Loynes se montrait reconnaissante envers le destin qui l’avait comblée et qui lui réservait encore des bonheurs inattendus.

Désespérée par la mort d’Ernest Baroche, elle crut d’abord que tout s’écroulait autour d’elle ; l’instinct fut le plus fort et elle sut se ressaisir.

Sainte-Beuve, son premier professeur, éclairé par la vie, lui avait enseigné que le destin se joue de nos petits calculs, que souvent il anéantit les chances que nous croyions les plus sérieuses, que d’autres fois il nous assure des succès que nous ne prévoyions pas.

Sainte-Beuve avait raison. La destinée avait enlevé à notre amie un fiancé et une fortune, et, par un retour inespéré, elle mettait sur son chemin mieux qu’un fiancé, un mari, — mieux que la fortune, la richesse, — mieux qu’un nom, un titre. Sainte-Beuve lui avait démontré aussi que toute chance se paie, se balance et s’équilibre, qu’il

faut mériter le bonheur, le fixer par l’effort, l’intelligence, la volonté, qu’en un mot il n’y a d’heureux ici-bas que l’homme intelligent de son propre bonheur, et il ajoutait : « Savez-vous ce que c’est que la chance? C’est d’avoir des qualités et des dons qui ne soient ni au-dessus ni au-dessous des circonstances où l’occasion s’offre à nous de les faire valoir, mais qui s’y trouvent justement à leur niveau. C’est cette coïncidence qui forme toute la chance. Il est évident que si Bonaparte était né cent ans plus tôt ou cent ans plus tard, il n’aurait probablement pas eu l’occasion de devenir Napoléon. »

Et Mme de Loynes se souvenait si bien de cette leçon qu’elle se montrait agacée quand, à propos de certaines gens, elle entendait parler de veine constante ou de malchance permanente.

« Ces mots, disait-elle un jour, dissimulent trop souvent, chez ceux qui s’en servent, la paresse, l’absence d’énergie et surtout la jalousie. Certes, il est une part de bonheur dans les choses humaines, mais il y a une plus grande part de conduite. Je me rappelle ce que mon illustre maître me disait de Bonaparte, je me le rappelle surtout quand je vois ce qu’est devenu Boulanger. Je ne les compare certes pas, je les rapproche seulement : ils sont nés tous deux à une époque et dans des circons-

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tances où leurs dons différents pouvaient s’affirmer et leur assurer le triomphe. Voilà l’égalité devant la chance ! Sainte-Beuve m’aurait prouvé que l’un eut la volonté de sa mission et devint Empereur, et que l’autre recula devant son destin et se tua en exil, et il aurait ajouté : Voilà l’inégalité devant l’énergie ! Aussi je supporte mal qu’on me dise qu’un homme est heureux. Trop souvent, avec ce mot, on tente d’assassiner son homme sournoisement. Qu’est-ce que cela veut dire en bon français? Que c’est un imbécile qui n’a que de la chance.

« Prenez notre ami Gaston Calmette. Combien de fois ai-je entendu dire : « Quel homme heureux ! » Mais on se garde bien d’ajouter que personne n’a, plus que lui, travaillé, lutté, depuis quinze ou vingt ans ; il a gagné ses grades un par un. Je le sais bien, puisque j’étais une des meilleures amies de Magnard, son directeur et son maître. Calmette est aujourd’hui directeur du Figaro , qu’il a gagné de haute lutte : voilà sa chance. L’a-t-il laissé dépérir? Non, il a relevé le Figaro, qui est en train de retrouver sa fortune passée : voilà son intelligence. Et comptez-vous pour rien sa courtoisie à l’égard des hommes, sa déférence vis-à-vis des femmes? »

Elle avait raison, Mme de Loynes. Gaston Calmette, en arrivant à Paris, il y a bien longtemps

déjà, était venu d’abord au Gaulois, dont j’étais directeur. J’ai eu la mauvaise chance de ne pas avoir d’emploi libre à lui offrir. Qui sait? Si j’avais pu l’attacher à mon journal, il serait peutêtre aujourd’hui mon associé, il serait peut-être mon successeur. Je ne le regrette pas pour lui, je le regrette pour moi.

Ingénieux, curieux de nouveau, un beau matin il a mis le Figaro à deux sous. Son initiative a surpris, elle a réussi ; il avait une juste connaissance de son public. Encore une fois, il a fait preuve de clairvoyance.

Au moment où j’allais prendre congé de Mme de Loynes, on annonçait mon excellent confrère de Y Echo de Paris, Henry Simond.

— Encore un intelligent ! me fit-elle.

— Oui, répondis-je, et un heureux qui mérite son bonheur, car il épouse dans quelques semaines une jeune veuve des plus charmantes, Mme Récipon.

Un homme d’esprit a écrit : « Les locataires ne changent pas, c’est l’appartement qui change. » Mme de Loynes devait démentir ce spirituel axiome : son appartement n’avait pas changé, elle pas davantage, ses amis encore moins ; ils avaient seulement redoublé de dévouement et d’attention pour lui faire oublier ses déceptions

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et ses tristesses. Elle leur avait donné de tout temps l’exemple de la sécurité dans l’amitié. Tous les jours, de cinq à sept heures, ils savaient la rencontrer chez elle. Sur un mot de billet, elle les attendait, à leur heure, prête à les conseiller, à les consoler au besoin ; elle se plaisait à dire qu’elle ne vivait que pour ses amis et par eux. Ils le savaient.

Si l’amour, quand il se heurte à une résistance, ne fait que s’enflammer davantage, l’amitié demande à être encouragée et partagée. Ils savaient aussi que son amitié, où elle mettait un peu de tendresse, était prompte à s’inquiéter, et ils la ménageaient. Elle avait en effet adopté cette devise : Je ne crains que ceux que faime, qu’elle avait inscrite en exergue sur son papier à écrire.

Quelques extraits d’une lettre qu’elle écrivait à un de ses amis, au lendemain de sa réinstallation rue de l’Axcade, montreront, mieux que je ne pourrais le faire, le prix que Mme de Loynes attachait à l’amitié, son courage en face des mauvais jours, sa volonté et son espoir de se reprendre :

Lundi matin.

Mon ami bien cher, je vous ai déjà écrit ; par extraordinaire, c’est moi qui ai pris les devants ! Seulement, comme les adresses sont brouillées avec moi depuis

que je suis au monde, j’ai mis « Calvados » ! La lettre fera quelques tours, mais arrivera tout de même.

J’ai reçu la vôtre ce matin — la bonne ! Qu’elle m’a touchée et fait de bien !

Je suis si triste au fond que, lorsque je suis seule, j’en suis écrasée. Aussi, que cette affection m’est précieuse ! Oui, mon cher ami, j’y crois, et, ce qui est encore plus, fy compte, puisque vous le voulez.

C’est doux de penser que l’âge et le temps n’y changeront rien, que la vieillesse viendra sans briser cette chère intimité si profonde, si désintéressée !

J’en ai peu... bien peu de pareilles, n’est-ce pas? vous le savez. Nous bavarderons donc comme cela quand nous serons vieux. En aurons-nous de ces « vous souvenez-vous « !

Ah ! la bonne espérance ! Elle me détend, m’attendrit et me rend courage.

Il y a des temps où je ne regarde pas l’avenir, tant il me fait peur... Appuyée ainsi sur vous, il me semble que je peux lui sourire.

La grande fête a réussi, je pense ; je ne l’ai pas vue, naturellement j mais cette effervescence populaire, ces cris, ces chants de la Marseillaise, tous ces gens en cocardes tricolores m’ont fait, je ne sais pourquoi, une mauvaise impression.

Est-ce parce que cela me rappelait certains épisodes de notre histoire, suivis par tant d’autres lugubres?...

Je veux espérer que ce n’est pas un pressentiment.

Enfin, si j’étais gouvernement, je ne surexciterais pas la populace, comme on l’a fait hier.

Que c’est intelligent de s’en aller dans un joli coi n

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que je n’ai jamais trouvé laid, vert, fleuri, embaumé par la mer et les fleurs, travailler utilement, se sentir vivre dans la nature et en soi !

Sentir sa force, que ce doit être bon ! Ah ! pourquoi suis-je un être inutile et pourquoi m’a-t-on brisée? Mais je me reprendrai en m’appuyant sur les chers j coeurs qui ne se lassent pas de leurs efforts pour me relever.

Aujourd’hui, je pèse de tout mon poids sur le vôtre ; je m’y apaise et je sens que je ne risque pas à lui rendre ce qu’il me donne.

J. de Loynes.

Un seul ami manquait rue de l’Arcade, dont la disparition avait fait un grand vide. En s’éteignant pendant l’Année terrible, Théophile Gautier, le grand créateur d’images et de sonorités, avait eu la consolation de laisser après lui une oeuvre destinée à l’immortaliser, derrière lui une fille, Judith Gautier, deux gendres, Catulle Mendès et Émile Bergerat, auxquels il léguait le culte de notre belle langue, qui avait été son principal amour. Théophile Gautier avait aussi le respect de sa profession et il n’admettait pas qu’on pût ne pas le partager.

Un jour, un directeur- de théâtre, mécontent d’un article de critique de notre ami Adolphe Gaiffe, s’avisa de lui écrire qu’il le mettait en interdit.

— Nous verrons bien ! avait dit le grand Théo.

Et le soir de la première représentation qui suivait cet ukase, Théophile Gautier prit Adolphe Gaiffe par un bras à droite, pria Paul de Saint- Victor d’en faire autant à gauche, et ils se présentèrent ainsi au contrôle.

— Nous entrerons tous trois, dit Théophile Gautier au contrôleur, ou personne n’entrera.

Le directeur consulté s’inclina. Il fit même des excuses à Adolphe Gaiffe.

Ernest Daudet, qui avait été, pour la comtesse de Loynes, un des premiers témoins de ses succès de jolie femme, s’était encore rapproché de son cœur, alors qu’il le savait éprouvé. Pour la distraire, il la tenait au courant des événements du jour, il lui parlait de l’Assemblée nationale, de son effort patriotique pour réorganiser le pays, des intrigues de M. Thiers et de sa chute. Quand le maréchal de Mac-Mahon fut appelé au pouvoir, elle apprenait avec joie la confiance que son ami rencontrait auprès de ceux qu’on appelait les trois ducs, et qui furent trois grands Français : le duc de Broglie, le duc Decazes, le duc d’Audiffret- Pasquier ; et quand Ernest Daudet, alors directeur du Journal officiel, voulut les suivre dans leur retraite et donna sa démission, elle le félicita en lui disant : « Vous êtes un brave homme. »

Mais son esprit ne se fixait pas encore sur les

problèmes de la politique ; elle n’en saisissait que ce qui pouvait passionner le cœur d’une femme.

Elle avait toujours les mêmes idoles : Renan, Taine, About, Flaubert, Gérôme, Victorien Sardou, Arsène Houssaye avaient repris le chemin de la rue de l’Arcade. Flaubert détachait pour notre amie quelques suggestives maximes de son Bouvard et Pécuchet qu’il préparait. Un jour, il lui amena un grand jeune homme :

— Mon filleul, dit-il en le présentant à Mme de Loynes : Guy me dépassera.

Flaubert avait exagéré. Guy de Maupassant, dans quelques-uns de ses contes, a égalé son maître — et c’est déjà fort beau.

Gérôme ne pouvait se consoler de nos désastres. Il conduisait notre amie aux expositions et l’arrêtait surtout devant les tableaux de bataille de Meissonier et de ses meilleurs élèves Détaillé, Alphonse de Neuville, Henry Dupra>.

Renan dînait chaque semaine chez elle. Après le dîner, il semblait se recueillir. Je croirais plus volontiers qu’il somnolait. Il ne sortait de son demi-assoupissement que pour applaudir aux périodes toujours savantes d’Anatole France qu’il avait un jour conduit chez Mme de Loynes.

Taine continuait à dissimuler, sous un air triste, une réelle bienveillance. Il se souvenait parfois

qu’il avait été professeur d’esthétique pour donner des conseils à notre amie sur sa coiffure. C’était sa seule concession au féminisme.

Edmond About n’avait jamais pu se consoler complètement, malgré ses immenses succès dans le roman et même dans la brochure, de ses échecs au théâtre. Serait-il plus heureux dans la politique? Il s’y jeta éperdument. Dans cet espoir, il fondait le Dix-neuvième Siècle et se préparait à y mener une campagne ardente contre le gouvernement du Seize-Mai. Cette fois il avait eu la plume heureuse. Sa première chronique, signée Valentin de Quevilly, l’avait mis au rang des chroniqueurs les plus aimés ; ses premiers articles politiques le classèrent parmi les polémistes les plus redoutés.

Quoique légèrement effrayée par ses audaces, Mme de Loynes pria ses amis de voter pour lui, quand il se présenta à l’Académie. Son talent lui en ouvrit les portes à deux battants.

Elle se préparait à applaudir son discours de réception, mais, comme Émile Ollivier, Edmond About avait été élu et ne devait jamais être reçu. Il mourut avant la date annoncée.

Arsène Houssaye était toujours aussi blond. Le soleil semblait avoir déposé dans sa chevelure et dans sa barbe un rayon que la mort seule pouvait

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éteindre ; il était merveilleux à écouter ; volontiers il faisait revivre les actualités de la politique ou des arts qu’il avait coudoyées dans sa vie si remplie, cette vie si heureuse, si brillante et si optimiste, comme l’a écrit un maître en journalisme, Édouard Drumont, qu’il paraissait avoir été constamment sous l’influence des constellations les plus favorables.

Un jour il amena un jeune homme aussi blond que lui :

— Voilà le bambin, dit-il à Mme de Loynes, que vous avez connu en robe courte. Le bambin a grandi, la robe aussi. Cette robe est aujourd’hui un péplum grec. Je vous présente, ma chère, le petit-fils d’Alcibiade.

Henry Houssaye était à cette époque comme un jeune dieu qui rayonnait d’un éclat doux. Mon ami Vandal en a tracé un portrait définitif. Je me plais à le citer en entier :

« Henry Houssaye avait un beau visage très fin, des traits parfaitement réguliers, le profil d’une pureté antique, la barbe effilée, avec des reflets d’or ; dans tout son être, une sveltesse robuste. Paris souriait à ses débuts, et rien qu’à le voir on était tenté de l’applaudir. La célébrité paternelle l’accompagnait et le désignait. Il portait avec fierté, avec amour, un nom pour qui le succès

littéraire et mondain semblait avoir épuisé ses faveurs. Il n’eut jamais à craindre de ce souvenir une concurrence posthume, car il se fit rapidement, par son œuvre personnelle, aussi célèbre que son père et tout différent.

« Son esprit clair et mesuré, son imagination lumineuse, son aptitude à saisir en toutes choses le côté d’art et de beauté, jusqu’aux lignes harmonieuses de sa personne semblaient le faire contemporain d’Athènes. Dans l’étude de l’antiquité grecque il entra de plain-pied et par prédisposition naturelle. Son histoire d’Alcibiade, ses travaux sur la Grèce attique et byzantine furent grandement appréciés. Il s’y adonna pendant plusieurs années avec délices. C’était l’un des côtés de sa nature que de s’attacher de cœur aux sujets qu’il traitait. Son étude de la Grèce ancienne le fit ardemment et tendrement philhellène ; ce fut jusqu’au bout l’une des passions, l’une des générosités de sa vie.

« La dernière fois où je le vis, malade et mourant, il me parla encore des Grecs d’aujourd’hui et de leurs épreuves. Une obsession douloureuse paraissait le hanter. Parfois aussi son regard semblait atteindre à des visions plus sereines. Sans doute entrevoyait-il la Grèce moderne, sa chère Grèce, dans l’auréole d’un glorieux passé. Il l’apercevait

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à travers les Propylées, à travers le radieux Portique, entre les fûts de marbre que le climat d’Attique a teintés d’or bruni et imprégnés de soleil.

« On s’attendait qu’il entreprît un grand ouvrage sur l’antiquité classique, lorsque, subitement, il se détourna. Il changea de voie et d’orientation. Sans renoncer à aimer la Grèce, il subit la prise de Napoléon et de sa Rome française. Cet Athénien de Paris fut conquis par le dernier des grands Césars latins.

a Cette impérieuse possession s’explique. Henry Houssaye était avant tout patriote ; dès 1870, sa conduite l’avait prouvé ! L’armée était pour lui l’incarnation de la patrie. Napoléon Ier et son armée lui paraissaient l’expression suprême du génie et des vertus militaires. Il se mit à en rechercher passionnément la vision exacte, minutieuse, fidèle, dépouillée de tout appareil légendaire. C’est de ce feu d’amour et de curiosité que sortirent 1814 et 1815, l’un des grands ouvrages contemporains. »

Ce n’est qu’après la mort de son père adoré que le demi-dieu, comme l’appelait Vandal, accepta de devenir un dieu — un dieu de la Grèce ! — aussi bien à l’Académie que chez Mme de Loynes. Lorsque Mme de Loynes inaugura ses célèbres dîners du vendredi, elle plaça Henry Houssaye

en face d’elle. Ce fut sa place réservée jusqu’à sa mort ; nul n’aurait songé à la lui contester. Cette habitude était si chère au cœur d’Henry Houssaye qu’aucune invitation, aucune considération n’aurait pu l’amener à y manquer.

Si la comtesse de Loynes dînait fort peu en ville, elle dînait par contre très souvent chez ses amis, M. et Mme d’Ennery. Elle avait commencé lorsqu’ils demeuraient boulevard Saint-Martin dans la maison contiguë au théâtre, disparu dans l’incendie de 1871 ; elle y rencontrait des amis, des intimes, des collaborateurs du maître. Elle avait continué à l’avenue d’Eylau, et, lorsqu’ils vinrent habiter l’avenue du Bois-de-Boulogne, elle se plut à y revoir, dans des dîners désormais fameux, cette véritable lanterne magique dont les verres changeaient sans cesse et sans cesse présentaient l’actualité du jour.

En effet, de 1878 à 1898, c’est-à-dire pendant vingt années, tous les dimanches, se réunissaient, presque sans invitation, une série d’amis de fondation sur lesquels se greffait le plus souvent une personnalité nouvelle. La conversation y étincelait, l’esprit y coulait à pleins bords ; les convives étaient Aurélien Scholl, toujours en verve ; Meilhac, silencieux et réfléchi ; Ludovic Halévy, conteur charmant ; Edmond Tarbé et son cousin, le capi-

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taine Donop, plus tard général ; deux collaborateurs musicaux du maître de la maison, Gounod, l’auteur de Faust, Massenet, l’auteur de Manon; Eugène Spuller, qui découvrit l’esprit nouveau, et Jules Verne, qui entrevit le monde de l’avenir ; parfois Alexandre Dumas ; enfin notre collaborateur et ami Félix Duquesnel, auquel d’Ennery témoignait la plus grande sympathie.

Rochefort était un intime de la maison et il faisait la joie de toutes les réunions par les ressources inépuisables de son esprit. C’est chez d’Ennery que Mme de Loynes rencontra Henri Rochefort pour la première fois. Si elle était un peu effrayée de voisiner avec l’auteur de la Lanterne, elle se rappelait que son ami Baroche, lorsqu’il avait dû, désigné par le sort, croiser le fer avec Henri Rochefort, lui avait dit en riant :

— C’est tout de même extraordinaire de se battre avec un homme qu’on estime pour un régime qu’on n’aime pas.

Ce soir-là, Henri Rochefort raconta son évasion de Nouméa et ce récit, agrémenté de traits, fut un régal de gourmets. Mme de Loynes fut véritablement conquise.

La maison des d’Ennery était éclectique et le terrain neutre. On s’y rencontrait sans amertume ; Gambetta y dînait quelquefois.

Un soir, il arriva chez les d’Ennery presque à l’improviste ; il s’élail fait simplement annoncer par un de ses amis intimes, qui l’y avait précédé. Il paraissait préoccupé. Mme d’Ennery l’interrogea affectueusement.

— Je suis soucieux, c’est vrai, dit-il, et, ma foi, puisque nous sommes là tous quatre entre amis, je peux bien vous ouvrir mon cœur ; je ne serais même pas fâché de savoir vos impressions. Imaginez-vous que Waddington, qui a mené avec succès des négociations délicates à Berlin, est venu me voir ce matin, presque à la descente du train ; je l’ai retenu à déjeuner. Il m’a raconté qu’à l’issue de la dernière séance officielle du congrès, M. de Bismarck l’avait pris à part et, après l’avoir complimenté sur le tact qu’il avait déployé au cours des discussions, lui avait dit à brûlepourpoint :

— Parlons donc un peu de la Tunisie, si vous voulez bien.

Et sur u n mouvement de Waddington, il ajoutait :

— Oui, je sais, la France a d’autres pensées de derrière la tête. Je ne les crois pas d’une réalisation possible ou tout au moins immédiate, corrigea-t-il par courtoisie. En tout cas, sans engager l’avenir, il me semble qu’il y aurait un champ d’action superbe que vous vous créeriez en con-

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solidant et en étendant votre empire dans la Méditerranée. Pour ma part, je n’y verrais aucun inconvénient.

Vous pensez, mes chers amis, que Waddington fut un peu déconcerté par cette apostrophe... à la Bismarck. Que répondre? Il se retrancha derrière l’opinion du. pays, le sentiment du Parlement, enfin la nécessité d’en entretenir son ministre.

M. de Bismarck eut une réplique pour toutes les objections. Waddington avait épuisé certains argu- 1 ments, il en trouva d’autres.

— Eh bien ! mettons que la France consente à vous suivre dans cette voie, reste l’Angleterre et l’Italie. Que dira l’Angleterre, qui vise Tanger? Que dira l’Italie, qui guette la Tripolitaine?

— Oh ! oh ! fit Bismarck, l’Italie ne parlera pas : elle n’a pas encore été battue!

Gambetta s’était tu. Le dîner se termina dans des propos plus parisiens. On sait la suite. Pour la France, c’était un conseil : nous en avons fait notre profit. Pour l’Italie, c’était une simple boutade... Devenue l’alliée de l’Allemagne, elle a montré tout récemment dans la Tripolitaine qu’elle savait parler haut et se battre vaillamment.

Une autre fois, Mme de Loynes était invitée au repas auquel fut convié le général Boulanger. On reçut magnifiquement le général avec une table

ornée d’œillets rouges... artificiels. La maîtresse de maison, très économe, en fit plus tard une garniture de chapeau.

Le plus spirituel de tous les convives fut à coup sûr le maître de la maison lui-même, ne ratant jamais l’occasion d’un à-propos qu’il lâchait à la volée. Ses mots sont célèbres. J’en voudrais citer quelques-uns, au hasard de la mémoire.

Quand il parlait des pièces de ses confrères, il disait :

« Quand elles sont mauvaises, elles m’ennuient ; mais quand elles sont bonnes, ça... m’embête. »

« Où vas-tu, disait-il à sa femme?

— Où il me plaît.

— Soit, mais quand reviendras-tu?

— Quand il me plaira.

— A la bonne heure, fit-il, mais pas plus tard. »

Dans une heure de philosophie, il disait :

« Savez- vous ce que c’est que les gens sérieux? Eh bien, ce sont ceux qui font des sottises... sans rire. »

Scholl lui avait demandé :

— Pourquoi, toi qui as tant d’esprit dans tes conversations, en mets-tu si peu dans tes pièces?

Il riposta :

— C’est pour ne pas troubler les habitudes de mon public. Si je mettais de l’esprit dans mes

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pièces, il croirait qu’elles ne sont pas de moi.

Il épousa vers 1882 Mme Desgranges, femme de beaucoup d’esprit, autrefois très jolie et qui épargnait peu les femmes plus jeunes qu’elle. Fursy dirait d’elle aujourd’hui qu’elle était « rosse ».

D’Ennery redoutait ses rosseries et s’en vengeait par quelques-unes de ses boutades.

Un soir, c’était à l’Ambigu, Mme d’Ennery était au premier étage pour gagner sa loge, alors que d’Ennery s’attardait en bas. Elle l’appelle :

— Adolphe, monte donc.

Et comme celui-ci n’avait pas l’air de l’entendre, elle l’invectiva :

— Vieux... trompé !

Elle employa l’épithète qui dans Molière désigne le mari trompé. Je l’ai adoucie par respect pour mes lectrices.

Calme, d’Ennery fixa la figure fripée de sa compagne vieillie et se contenta de lui répondre :

— Plus maintenant 1

Le dernier mot de d’Ennery que je veux répéter ici, il le prononça le jour de son mariage. Par faveur spéciale, le maire s’était déplacé et le mariage eut lieu dans le musée qui porte aujourd’hui le nom de d’Ennery. Le maire lui fit observer qu’il fallait ouvrir toutes les portes, au vœu de la loi, pour que tout le monde pût entrer.

— Soit, dit-il, mais vous savez, il n’entrera que des courants d’air.

Adolphe d’Ennery a laissé un neveu qui le continue au théâtre : M. Pierre Decourcelle. L’auteur des Deux Gosses a épousé la fille d’Edmond Ahout, c’est une vraie famille littéraire.

La comtesse de Loynes avait connu, dans les dernières années de l’Empire, un prince de légende orientale, Kalil bey, qui serait aujourd’hui la proie de tous les auteurs de revues. Kalil bey était resté Turc par le faste, la générosité, le goût des femmes et du jeu ; il était devenu Parisien par l’esprit, l’élégance, l’amour du théâtre et des arts. Les petits journaux de l’époque contaient ses mots, ses prodigalités et ses parties fabuleuses dans les cercles les mieux cotés.

Kalil bey donna un dîner en l’honneur de notre amie. Il habitait, à cette époque, le magnifique appartement qui fait l’angle de la rue Tailbout et du boulevard. Cet appartement avait été longtemps occupé par lord Seymour ; il eut pour locataire, jusqu’à ces dernières années, Raphaël Bischoffsheim. On voit que ce n’était pas un appartement pour pauvres.

Après le dîner, il lui fit, ainsi qu’à quelques-uns de ses amis, les honneurs de sa galerie. C’était un musée !

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Le dîner et la soirée furent d’une si belle ordonnance, l’amphitryon se montra si hospitalier et si brillant, que le lendemain Sainte-Beuve écrivait à notre amie : « Il ne se peut de plus spirituelle et plus fastueuse Excellence. » Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle apprit, quinze jours après, que Kalil bey mettait en vente tous les chefs-d’œuvre qu’il avait réunis si intelligemment sur les conseils éclairés d’un véritable précurseur, M. Durand-Ruel? L’Amérique n’achetait pas encore. Aussi les prix auxquels furent vendues ces toiles célèbres sembleraient dérisoires aujourd’hui. On paye actuellement davantage une simple gravure de Rembrandt. J’ai retenu quelques chiffres, les voici pour l’édification de mes lecteurs.

Le Bain turc d’Ingres, qui vient d’être vendu 150 000 francs il y a quelques mois, fut adjugé à 20 000. L 'Assassinat de V évêque de Liège, par Delacroix, avait son histoire : il avait appartenu à Mgr le duc d’Orléans ; le prince l’avait payé 1 500 francs à Delacroix. A la vente Kalil il atteignit le prix, énorme pour l’époque, de 46 000 francs. Son propriétaire actuel en a refusé 500 000 francs. Un autre Delacroix, Le Tasse, avait été offert par Mgr le duc d’Orléans à Dumas père. Il fut payé 16 000 francs, et en vaut aujourd’hui 80 000 ; un Corot de 60 à 80 000 francs

fut adjugé à 2 054 francs ; un Courbet de même valeur, Hallali de chevreuil, ne trouva d’acquéreur qu’à 4 000 francs ; un Daubigny fut vendu 3 500 francs : il a été adjugé 150 000 francs dernièrement. C’est le même prix qu’atteignit récemment la Tribu nomade en marche, de Fromentin, qui fut payée 23 000 francs.

La célèbre toile de Rousseau, la Grande Allée de châtaigniers, qui avait été refusée au Salon, est aujourd’hui la propriété de la marquise Carcano qui en a refusé 500 000 francs ; Kalil bey l’avait payée 10 000 ; elle fut vendue 27 000 francs.

On put avoir pour 6 500 francs Paysages et Animaux, de Troyon, qu’on paierait aujourd’hui 100 000 francs.

Parmi les peintres du dix-septième et du dixhuitième siècle les mêmes écarts sont à noter : un Greuze est payé 2 000 francs ; un Boucher, V Atelier de peintre, 14 000 francs. Il y a quelques années, il s’est vendu 100 000. On a un Paul Potter, la Prairie, pour 2 250 francs. Vous en offririez vainement aujourd’hui 80 000. Le Moulin à vent de Ruysdaël est donné pour 1 175 francs; un Téniers, Galerie de l'archiduc Albert à Bruxelles, pour 15 000 ; un Terburg, la Dépêche, pour 7 300 francs. Tous ces tableaux, on le sait, valent aujourd’hui de 60 000 à 100 000 francs.

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Enfin, un des clous de la vente, le Voyage à Cythère de Watteau, atteignit difficilement le prix de 4 600 francs. Il faudrait ajouter au moins deux zéros à ce chiffre pour acquérir aujourd’hui un pareil chef-d’œuvre.

La vente fut dirigée par Haro, un expert célèbre. Il y eut trois jours de vacations qui produisirent, comme chiffre global, la somme de 636 705 francs. Le soir de la dernière bataille, Haro disait : « Quelle victoire 1 » Son fils qui lui avait succédé avec le même succès et qui est mort, il y a quelques mois, aurait dit : « Quelle défaite I »

Kalil bey avait dû réaliser toutes ces merveilles à la suite de pertes énormes au baccara. On parlait de plusieurs millions.

Kalil bey m’avait traité avec beaucoup de bienveillance, lorsque je lui avais été présenté au début de ma carrière de journaliste. Je le retrouvai plus tard après la guerre. Il était devenu Kalil pacha. Il avait gagné en honneur, il avait perdu encore en richesse. La mauvaise fortune ne l’avait pas corrigé de son péché favori. Un soir, chez la séduisante duchesse Caracciolo, qui nous avait priés à dîner dans sa villa de Dieppe, Kalil pacha, Gaston de Saint-Maurice, le prince Poniatowski, le peintre Édouard de Beaumont et moi, on improvisa au fumoir un petit baccara en l’honneur de

Kalil. Le plus fort enjeu avait été fixé à 10 francs. Il gagna cinq louis. Il était radieux comme Allah lui-même ! Il mourut quelques jours après, dans le rêve d’une revanche éclatante contre ses grands adversaires les Narischkinc, les Plancy, les Pompignan, qui l’avaient vaincu et ruiné autrefois.

Girardin était le fidèle entre les fidèles. Il fût resté le dernier du carré de Waterloo 1 Comme jadis, il venait tous les jours rue de l’Arcade où il avait retrouvé sa place accoutumée. Le temps s’était découragé devant ce lutteur opiniâtre et avait respecté sa vieillesse. Il n’avait pas changé. Je le revois tel que l’a fixé dans le bronze le ciseau de Sarah Bernhardt vers 1876 : la fameuse mèche dessine toujours son S connu sur le front à peine déshonoré d’une ride ; les yeux sont toujours aussi vifs, la figure toujours aussi glabre ; les traits se sont seulement creusés et la bouche accuse le rictus ironique qu’elle esquissait autrefois.

J’ai placé ce buste pieusement dans mon cabinet de travail comme celui d’un ancêtre qu’on respecte, sachant ne pouvoir jamais l’égaler.

Chez moi, un soir après dîner, Sarah Bernhardt avait pris sur un guéridon un volume deMusset. Elle en avait lu quelques pages tout haut avec cette magnifique voix d’or dont le charme ne sera jamais surpassé. Elle avait lu ainsi toute la soirée ; l’heure

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avait passé dans un enchantement ; personne ne songeait à l’interrompre. Tout à coup Girardin se leva, alla vers elle et l’embrassa avec effusion.

— Ah ! mon maître, dit Sarah Bernhardt, que vous me faites plaisir 1 Voulez-vous m’en faire plus encore? Vous ne posez pour personne ; voulez-vous poser pour moi?

Et c’est ainsi que Sarah Bernhardt fît le buste de Girardin. Plus tard, elle me l’offrit.

Girardin avait quitté Paris, en 1870, avant l’investissement. Il était allé d’abord retrouver à la Rochelle son neveu, Léonce Détroyat, ancien marin, qui avait été nommé général et chargé d’organiser un camp. Il accompagnait son neveu à cheval dans ses tournées. Comme M. Thiers, il ne lui déplaisait pas de jouer au grand capitaine. A Tours, où il s’était ensuite réfugié, il reprit sa plume et écrivit de nombreuses lettres à des journaux de province. Il les réunit en une brochure, qui parut sous le titre : Les Cent- J ours. Il y attaquait, avec sa virulence ordinaire, le gouvernement de la Défense nationale, et c’est avec la même violence que, rentré à Paris, il combattait énergiquement la Commune, sommant M. Thiers de se délivrer des hommes du 4 Septembre, qu’il considérait comme les auteurs responsables de la défaite de la France et de l’insurrection de Paris.

Entre temps, il défendait un projet de république fédérative, puis une idée de scrutin de liste uninominal pour toute la France. N’avait-on pas dit de lui qu’il avait une idée par jour? Une autre fois, cet homme infatigable apprenait à Mme de Loynes qu’il avait acheté le Petit Journal avec M. Janty, député de la Vendée, et M. Gibiat, administrateur général du Pays et du Constitutionnel, qui étaient déjà ses associés à la Semaine financière. Sous son habile direction, le Petit Journal se développait heureusement, mais c’est M. Marinoni qui lui donna un essor que notre excellent confrère, M. Prevet, a su lui conserver. Le Petit Journal est resté en effet l’émule des journaux à énorme tirage, tels que le Matin, le Petit Parisien, le Journal. En même temps, Girardin mariait son fils, ouvrait son hôtel à des dîners, à des soirées, à des bals costumés, dont sa belle-fille, Mme Alexandre de Girardin, l’aidait à faire les honneurs avec distinction.

Un autre jour, il achète la France; il se désole de ne pouvoir la galvaniser quand surgit le 16 Mai ; il se réconcilie avec Gambetta pour mener une campagne acharnée en faveur des 363. La réconciliation avec Gambetta était toute politique, toute de surface. Jadis, il l’avait accusé d’avoir trahi Paris et la France. De pareilles attaques

peuvent se négliger, elles ne s’oublient pas. Girardin était jaloux comme une femme. Il détourna Mme de Loynes de connaître Gambetta, dont il redoutait l’influence. Elle ne le vit jamais.

Gambetta était, d’ailleurs, l’âme d’un autre salon, celui de Mme Adam. Un jour, Edmond Adam, un très aimable homme, alors secrétaire général du Comptoir d’Escompte, amena à sa femme un de ses amis, qu’il avait invité à dîner. Il portait une redingote noire, un chapeau de panama et un pantalon de coutil blanc. C’était Gambetta. Mme Adam dut lui apprendre l’utilité de porter un habit noir et aux opportunistes l’opportunité de s’habiller en parti de gouvernement. C’est chez elle que Gambetta arma ses amis contre le 16 Mai et le 24 Mai.

Elle était belle à cette époque, comme la république elle-même le paraissait à tous ceux qu’elle n’avait pas encore désabusés. Aujourd’hui, son patriotisme l’aiguille vers tous les adversaires de ses anciens amis. A Gif, où chaque dimanche ses nouveaux amis savent la rencontrer, elle a préparé et publié des mémoires qui sont un réquisitoire contre le radicalisme et même contre l’opportunisme, le régime de ses premières amours. Elle y a même doucement mis sur le gril le grand orateur.

qui, dit-on, avait brûlé jadis pour elle, sans aucun succès d’ailleurs.

Mme de Loynes, très jalouse de ses amitiés, sut toujours respecter les amis des autres femmes ; elle ne songea pas un instant à disputer Gambetta à Mme Adam. Quand Anatole France cessa de la voir, pour devenir le pontife écouté d’un autre grand salon, elle le regretta, mais elle n’essaya pas de le reconquérir.

Après l’avènement de M. Grévy, Girardin, sans déserter complètement la politique, consacra son activité, toujours en éveil, aux grandes affaires. Notre pays connut, de 1880 à 1882, une « furia francese » d’un genre nouveau ; il n’y avait plus qu’une rue à Paris, la rue Quincampoix prolongée, où s’élevaient, à côté de l’Union Générale, cent banques diverses. Girardin eut la sienne, la Banque Nationale, qu’il fonda avec MM. Gibiat et Janty. Les actions de la Banque Nationale atteignirent des prix fabuleux. Girardin, écrivain, polémiste, directeur de cent journaux, auteur dramatique à ses heures, remueur d’idées, de projets, d’affaires, de chimères, qui avait été nommé sénateur en 1870, avant la guerre, sans avoir pu jamais prendre place au Sénat, qui fut élu député en 1879, sans avoir jamais siégé à la Chambre, qui ne voulut pas être ministre et. qui rêva peut-être-

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d’être chef d’État, avait toujours vécu dans le luxe, sans compter. Il attendait la fortune du journalisme, elle lui vint de la spéculation. Encore un bon tour du destin I Quand il mourut, il laissait à son fils, Alexandre de Girardin, un paquet énorme d’actions de la Banque Nationale. M. Joubert lui en offrit huit millions. Alexandre de Girardin, trop gourmand, refusa. Cassant, ce pot au lait, avec beaucoup d’autres cruches, le krach survint, le krach de 1882. Il eût été en vérité curieux de voir le vieil athlète lutter pour défendre ses intérêts contre la tourmente, comme il avait combattu pour ses convictions contre toutes les tyrannies.

Que reste-t-il de Girardin? Des brochures que personne ne lit plus, des articles dont on ignore même le titre. C’est le sort des journalistes d’être vite oubliés et leurs succès sont d’autant plus éphémères qu’ils ont été plus retentissants. Parfois il se donnait la joie de prendre sur ses genoux son petit-fils Émile et de dire entre ses dents : « Enfin voilà un Girardin légitime 1 Ça n’est pas arrivé dans notre famille depuis trois ou quatre générations. »

Hélas 1 le petit Émile, sur qui reposaient tant d’espérances, est mort, précédant de quelques années dans la tombe son père, Alexandre de Girardin, mort il y a quelques mois à peine.

Et, malgré moi, je pense aux vers de Lamartine :

Ici gît... point de nom. Demandez à la terre ;

Le nom, il est inscrit...

J’arrête la citation. Ce nom d’Émile de Girardin, notre fameux ancêtre, il n’est inscrit nulle part ; nulle trace n’en restera ; un enfant, en mourant, l’a effacé sur le sable où son grand-père l’avait tracé.

Émile de Girardin, qui présentait tous ses amis à Mme de Loynes, lui avait fait connaître M. Janty, un de ses associés, et M. Ernest Lalou, qui devait lui succéder à la France.

M. Janty cachait, sous une grande bonhomie, une profonde expérience des affaires et une précieuse faculté de persuasion. Il avait pris une grande influence sur l’esprit de Mme de Loynes. Il l’avait initiée aux grandes affaires ; elle avait voulu s’y intéresser. Sur les conseils d’Émile de Girardin, sur les inspirations de M. Janty, elle avait vendu un gros lot de Malfidano pour les placer en actions de la Banque Nationale. Le krach n’avait rien épargné ; des quinze ou dix-huit cent mille francs que Mme de Loynes avait confiés à ses amis, il ne restait que quelques chiffons de papier. Girardin était mort avant le cataclysme. Elle n’était pas femme à pleurer l’argent perdu ;

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elle pleura longtemps, elle pleura toujours le grand ami disparu, celui qui aurait pu, mieux qu’un témoin, noter, à la façon d’un greffier, les moindres battements de son cœur, les plus profonds replis de son esprit, pendant plus de trente années de sa vie.

Souvent, j’ai aperçu, en visitant la forêt de Fontainebleau, au lendemain d’un incendie, un jeune arbuste, épargné par le sinistre qui avait jeté à terre, consumés ou mutilés, des arbres gigantesques. Pauvre petit arbuste 1 On sentait que, dépouillé de l’abri qui le protégeait, il était condamné à périr à son tour au premier souffle du plus prochain orage. Ce sont les larmes des choses 1

Telle Mme de Loynes. Accoutumée à s’appuyer sur les cœurs qui l’avaient si longtemps réchauffée, elle se trouvait isolée et comme désemparée, alors que la mort s’était abattue successivement sur toutes ces têtes si hautes qui, comme les chênes de la forêt, n’avaient connu que les sommets. Elle savait, avec le grand fabuliste, que, pour ne pas rompre, il faut pouvoir plier ; elle pliait, mais sous le poids de quelles tristesses I

Que de chers disparus ! Après Prévost-Paradol, qui était allé mourir en Amérique, Sainte-Beuve, dont, absente, elle n’avait pu consoler les derniers jours ; puis Gautier, puis Flaubert, des illustres

entre tous ; puis Marc Fournier, son premier initiateur aux choses et aux gens de Paris ; puis Feydeau, puis About, dont le sourire narquois n’avait pu dérider la mort impitoyable ; puis Amaury Duval, dont le pinceau l’avait célébrée. Renan luttait vaillamment contre la vieillesse. Taine s’absorbait dans ses travaux ; Sardou se berçait dans sa jeune gloire ; le prince Napoléon, un instant drapé, après la mort du Petit Prince, dans la pourpre impériale, l’avait rejetée pour revêtir la tunique rouge du tribun et s’était éloigné de ses anciennes amitiés. C’était toute une génération qui disparaissait. Quelle génération lui succéderait?

Le crépuscule était descendu sur elle, une aube nouvelle se lèverait-elle jamais?

Oui, certes. Elle voulait le croire. N’avait-elle pas écrit à l’un de ses meilleurs amis, dans la jolie lettre dont nous avons cité plus haut des extraits :

« Sentir sa force, que ce doit être bon ! Pourquoi suis-je un être inutile? Pourquoi m’a-t-on brisée? Mais je me reprendrai... »

Elle se reprendrait donc ! Sainte-Beuve lui avait dit souvent : « Rien ne se perd, car tout sert. » Elle sentait en elle un réservoir accumulé d’initiative et de culture, de souplesse et d’énergie; pourquoi le destin l’aurait-il autant gâtée, s’il

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devait permettre qu’elle fût désormais un être inutile?

Elle avait, il est vrai, cinquante ans, mais elle seule pouvait le soupçonner : elle avait toujours ses yeux d’aigue-marine et ses mains d’ivoire, ses cheveux étaient à peine gris et n’enlevaient rien à la fraîcheur du sourire. Elle avait encore la voix la plus prenante qui se puisse rêver. A peine lourde d’années, elle se sentait légère de cœur. Devait-elle cesser d’espérer? Allait-elle éprouver la terrible loi de tout craindre? C’était impossible.

Un matin du mois de mars, Arsène Houssaye, l’un des plus énergiques survivants, avec Ernest Daudet, le comte de Marigny et Gérôme, du bataillon sacré, vint la voir selon son habitude :

— Je donne une redoute dans quelques jours. Vous êtes la première informée, je viens vous inviter.

— Vous n’y pensez pas, dit-elle ; je suis une vieille femme : vous resterez, vous, éternellement un jeune homme. Une redoute, sous la République ! Vous retardez... Nous ne sommes plus sous l’Empire.

Arsène Houssaye insista, vous pensez dans quels termes.

— Vous êtes un vil flatteur, fit-elle, et si j’y vais, ce sera bien pour ne pas vous chagriner.

Je ne voudrais pas mettre un pli sur le front d’Olympio.

— Invitez de ma part Loizillon.

— Le général ne viendra pas. Il se marie. Il épouse une femme des plus distinguées.

— Ah! En tout cas, je compte sur vous.

Elle réfléchit. Elle était superstitieuse. Elle se souvint que c’était dans une redoute, chez Arsène Houssaye, qu’elle avait rencontré, intrigué, amusé Prévost-Paradol. Elle se demandait si la destinée, qui met parfois de la joie où l’on attendait de la tristesse, ne lui réservait pas une nouvelle surprise.

Elle irait 1

Les redoutes d’Arsène Iloussaye sont passées à l’état de légendes. Pour les faire revivre dans leur réalité saisissante, j’ai fait appel, me défiant de ma mémoire, à mon vieux camarade et excellent collaborateur Émile Blavet ; grâce à lui, je peux évoquer, en toute sécurité, une époque, un monde, des personnages, une atmosphère que les Parisiens d’aujourd’hui ne soupçonnent pas. A ces redoutes, on respirait comme un parfum des bals de l’Opéra du temps de la Régence, quand régnait Mme de Parabère, et du temps de la Restauration, quand la duchesse de Berry donnait « le ton et le sourire ». Le chevalier de Grammont était des premiers bals, le comte d’Orsay des

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seconds. Toute mode parisienne s’incarne dans une personnalité qui en marque la date. La mode des redoutes s’incarne dans Arsène Houssaye. Ces deux noms sont inséparables l’un de l’autre.

L’origine des redoutes d’Arsène Houssaye?

Le hasard a des caprices prodigieux : elles sont filles d’un de ces caprices.

Le mardi gras de 1868, le célèbre auteur du Quarante et unième fauteuil avait à dîner, dans son hôtel de l’avenue Friedland, quelques amis : un de ces « dîners en têtes » qui depuis firent fureur. Afin de flatter le goût de l’amphitryon pour les choses du théâtre, tous les convives étaient venus, après accord préalable, en figures de Poquelin. Aussi le repas fut-il gai comme une cérémonie du Malade imaginaire. Au champagne, quelques femmes du monde qui allaient à un bal costumé, voyant la galerie illuminée a giorno, firent irruption avec la belle gaieté des femmes du second Empire. Cette improvisation carnavalesque eut un tel succès que les belles intruses oublièrent leur bal ; et l’on fut si content les uns des autres qu’on se promit de recommencer le mardi suivant, et tous les mardis de carême, hors celui de la semaine sainte, ces dames voulant faire leur salut au moins ce jour-là, pour être en état de grâce quand Pâques serait venu.

Le mardi suivant, quelques cantatrices et comédiennes furent aussi de la fête, sous prétexte de chanter et d’improviser des comédies. On était vingt-cinq le premier soir, on fut cent cette fois, bien qu’Houssaye n’eût invité personne. Le troisième mardi, les dames de la Cour voulurent faire leur partie dans cet ensemble pittoresque et bigarré. Il en vint une avalanche, et des plus en renom, emmitouflées dans d’adorables dominos, de vraies palettes à la Velasquez, à l’Isabey... et à la diable 1 Les familiers des Tuileries avaient ouvert la voie, Persigny d’abord, puis Canrobert, puis Nieuwerkerke, et aussi les plus graves personnages. On disait même tout haut que Napoléon III s’était risqué sous le masque du duc d’Albe ou de Vivier, avenue Friedland, pour surprendre dans sa spontanéité l’opinion de ses sujets et de ses sujettes. Jamais on ne sut bien au juste la vérité. Au quatrième mardi, pourtant, on vit à visage découvert le duc d’Albe et Vivier, tandis qu’un troisième personnage jouait les Napoléon III à s’y méprendre. Certes, Napoléon III n’avait rien de Don Juan, ni de Lovelace, ni d’Orsay ; mais on se souvient qu’à sa Cour les femmes étaient les plus courtisées. Aussi fallait-il voir comme les plus belles s’acharnaient à sa poursuite dans la grande galerie. Un peu plus, comme

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Joseph, il laissait son domino dans les mains de mesdames Putiphar, lesquelles, dès qu’il fut parti, se rabattirent sur les grands cordons des ambassadeurs et des ministres. Si légende il y a, elle est proche parente de la vérité.

Ce qu’il y avait de plus bizarre, c’est que le maître de la maison n’invitait toujours pas. On s’invitait d’office et on venait là comme dans une réception ouverte. Aussi Houssaye disait-il gaiement : « Je m’amuse chez moi, comme si j’étais chez un autre ! »

Hélas ! tout finit, même ce fortuné carême. On se donna rendez-vous au carême de 1869. Cette année-là, l’hôtel mauresque — contigu à l’hôtel Renaissance où s’étaient données les premières redoutes — était achevé. Les deux hôtels n’en firent plus qu’un, et le maître put réunir jusqu’à mille invités, tout le dessus du panier parisien, depuis la Cour jusqu’au théâtre. La Patti, alors dans tout son éclat, Marie Sass, Delphine Ugalde, Thérésa, Blanche d’Antigny, dont l’hôtel, 96, avenue Friedland, voisinait presque avec ceux d’Houssaye, y furent les beaux oiseaux chanteurs. Sarah Bernhardt, déjà dans toute la poésie de sa jeunesse et de son talent, y joua le Passant avec Marie Colombier. Et comme elle joua ! Elle fut portée en triomphe dans des gerbes de fleurs 1

A côté des étoiles, des comédiennes « pour de bon », les femmes du monde jouaient leur rôle de « charmeresses » — style Arsène Houssaye — avec des « charmeries introuvables » — comme eût encore dit le maître du logis. Toute une comédie de minuit à l’aurore, non pas une nuit blanche, mais une nuit empourprée. Ceux ou celles qui ne la vivaient pas du cœur soupaient à fond de train ; une table de quatre-vingts couverts qui rappelait la chanson de Banville :

Nous étions quatre-vingts rimeurs I

Car on y rimait bien, rimes sonores se becquetant comme des oiseaux énamourés ! Tandis que, le long de la rampe célèbre, s’échangeaient les plus galants propos et se nouaient les plus délicieuses intrigues 1

Les journaux illustrés du temps ont immortalisé par le crayon ce gala vénitien, la Vie parisienne surtout, où le regretté Arnold Mortier, alors à ses débuts, s’en était fait le « Monsieur de l’orchestre » avant la lettre. Il y esquissa gaiement toute la diablerie de l’inoubliable redoute. M. Deloye, l’éminent sculpteur, peintre à ses heures, s’en est inspiré dans une délicieuse aquarelle que je possède. C’est par ces documents précieux qu’on peut juger aujourd’hui delagrâce nonchalamment amoureuse des

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femmes du second Empire. On les voit belles à travers leurs masques, car Houssaye avait dit déjà :

« La beauté sous le masque est de rigueur. » Il ne voulait pas qu’on fût trompé chez lui.

La princesse de Metternich, toujours curieuse, hasarda là son joli pied ; elle voulut avoir, elle aussi, sa redoute in fiocchi. Elle aussi entendait la mise en scène avec tout Part d’une archiduchesse. A quelques comédiennes près, ce fut le même monde qui se retrouva chez elle et qui continua la conversation interrompue chez Arsène Houssaye.

Ce qui faisait le charme principal de ces belles fêtes, c’était leur éclectisme, c’est qu’elles constituaient un terrain neutre où se rencontraient toutes les noblesses, tous les talents, toutes les beautés — celles-ci sous le masque — et toutes les opinions plus ou moins démasquées. C’est pour cela qu’à la reprise, sous la République, elles eurent d’abord la même vogue que sous l’Empire et qu’en 1875 on y put voir, coude à coude, M. le comte de Paris et le général Fleury, le maréchal Canrobert et l’amiral Pothuau, le général Türr, qui prit Gaëte, et le général Bosco, qui la défendit, le ministre grec et l’ambassadeur ottoman, Paul de Cassagnac, le vaillant directeur du Pays, et Maggiolo, le bouillant rédacteur de V Union, Alexandre

Dumas fils et le comte d’Haussonville, etc., etc. Et il n’y eut pas échange de cartes.

Neuf ans après seulement, dans un cadre plus étroit, rue du Bel-Respiro, — aujourd’hui rue Arsène-Houssaye — nous eûmes le même spectacle, et le magnifique imprésario qui nous l’offrait put dire, tout heureux de voir sa popularité rajeunie :

« C’est bien simple et bien agréable de recevoir comme je le fais, puisque ce sont les invités qui font les frais de la fête, celle-ci par sa beauté, celui-là par son esprit, tous par leur humeur joyeuse. On ne paie pas en entrant ni en sortant, mais que de beaux mots et de beaux sourires on a dépensés 1 » Par malheur, il y eut à cette redoute beaucoup plus d’appelés que d’élus, l’exiguïté relative de sa nouvelle installation ayant obligé le maître de la maison à restreindre ses listes. Il avait réuni dans un album l’énorme correspondance qu’il avait dépouillée depuis un mois. Émile Blavet fut admis, par grâce spéciale, à feuilleter ce livre d’or, et il y fit de bien curieuses trouvailles. D’abord, ce billet d’excuse de l’héritier politique de Monsieur le comte de Chambord :

« Ce n’est pas ma grandeur qui m’attache au rivage, c’est le rivage, avec son soleil, ses fleurs parfumées et ses ombrages d’hiver, qui attache ma grandeur... à la Méditerranée. »

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Et cet autre de S. M. la reine Isabelle :

« J’attendais depuis longtemps l’hirondelle porteuse d’un message de « mon ami » Houssaye. Je regrette de ne pouvoir emprunter leurs ailes aux oiseaux pour venir retrouver mes amis de France. »

Les rois et les reines se faisaient poètes pour écrire au Poète. Puis c’était la série des petits billets fleurant bon, des missives aux coins armoriés. Une grande dame venait tout exprès de Parme, écrivait-elle, pour apporter des violettes de... Plaisance ; d’autres faisaient savoir qu’elles organisaient, de Nice à Paris, un train de plaisir. Les signatures de toutes les belles de l’ancienne cour figuraient, au bas d’une demande d’invitation, dans ce recueil unique. Camille Doucet, dans un mot où il protestait contre l’obligation du loup, disait : « C’est surtout la laideur qu’il faudrait masquer. » Paul de Cassagnac déclarait, lui, que les loups ne lui faisaient pas peur : « Je ne vais me promener dans les bois que lorsqu’ils y sont, ce que ne font pas les petits enfants. » Du jeune duc de Morny : « Je raffole des dents de loup, d’où jaillissent des perles blanches. » D’une belle comtesse qui venait d’être « cloîtrée par son tyran » à l’occasion du carême : « Je sauterai par la fenêtre pour assister à votre redoute 1 » De Londres, lord Lytton mandait : « Je crains de ne pouvoir

venir à temps pour saluer en son Louvre le roi de Sparte. » On sait que le blond Arsène était président du dîner des Spartiates, lui, cet Athénien I Le baron de Billing sollicitait un laissezpasser pour une Altesse royale. Que sais-je encore? Mais, de toutes ces requêtes, la plus originale est assurément celle-ci, formulée sur une carte de visite :

Le Prince ...

Restera chez lui le vendredi 28 mars, si M. Houssaye ne lui octroie pas une invitation pour la fête qu'il doit donner le même soir.

Est-il besoin de dire que le prince ... ne resta pas chez lui le 28 mars 1884?

Jetons maintenant un coup d’œil sur le cadre où resplendit cette belle fête, qui ne devait avoir qu’un seul lendemain.

Voici d’abord la galerie monumentale qui traverse tout l’hôtel et se termine par un immense balcon donnant sur l’avenue des Champs- Élysées et surélevé de quelques marches. C’est là que chanta Gayarré, c’est là que Saint-Germain et une partenaire... masquée improvisèrent — parfai-

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tement — une comédie. Les murs disparaissent sous des toiles superbes. Des esquisses de Théophile Gautier et de Victor Hugo font pendant à V Avril peint par... Arsène Houssaye. Les comédiennes de Nattier sont mêlées à six portraits de Rachel ; Armande Béjart, Mlle Molière, sourit à la femme de Diderot, par Chardin, voisinant avec Marie-Antoinette. Les Watteau, les Greuze, les Fragonard se succèdent et se coudoient. Voltaire jeune, par Largillière, fait la nique à Voltaire vieux, par La Tour. Sur la cheminée, une chasseresse en marbre, offerte par M. de Persigny, en face d’un meuble Louis XV chargé d’émaux précieux et de miniatures. Un peu plus loin, le buste de l’impératrice Eugénie, par M. de Nieuwerkerke, et celui de Napoléon Ier. Sur la rampe de l’escalier, deux bustes exquis de Coysevox, auprès desquels rayonne cette merveille, la Léda, de Michel-Ange, Manon Lescaut et Des Grieux, de Boucher, etc. ; — un petit Louvre, comme disait lord Lytton, où l’on voyait cent mètres carrés de toile peinte, qui valaient plusieurs millions.

Un salon perpendiculaire à la galerie conduisait' au buffet, installé comme par miracle. La place manquait. Que faire? Houssaye apprend à la dernière heure qu’un appartement mitoyen est libre... Il démolit la cloison, fait garnir de tapisseries

somptueuses les pièces annexées et donne ainsi place « aux rafraîchissements et aux commodités de la conversation ».

Dix heures et demie. La fête commence. Faut-il la décrire? A quoi bon? Le grand art d’Houssaye consistait à ne pas imposer à ses hôtes un « plaisir » officiellement réglé par programme. Il ouvrait sa maison, il y recevait la fleur de tous les mondes, il installait, sous la vaste baie qui surplombe la galerie, un orchestre, l’orchestre de Métra ; il donnait à danser, il donnait à causer, il donnait à souper. Après quoi, chacun était libre de chercher son plaisir où il le trouvait. Le maître de la maison lui-même n’était plus que son propre invité, et ce n’est pas celui qui s’amusait le moins, je vous le jure.

Une « individualité sans mandat » avait fini par obtenir une invitation, de guerre lasse. Comme le fâcheux entrait dans la fournaise, tout glorieux sous son manteau vénitien, deux dominos se pendirent, l’un à son bras gauche, l’autre à son bras droit, et sans crier gare, à l’unisson, sur l’air du Signe à mam'zelle Bousque, — un refrain de Serpette qui faisait fureur alors, — ils entonnèrent cette scie patriotique :

Depuis quinze jours, il essaye D’aller chez Arsène Houssaye î Maintenant il sait Chez Arsène où c’est I

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Ces sortes de gaîté sont communicatives. Toute l’assistance entonna le quatrain en chœur. L’intrus prit la fuite. Plus on ne le revit.

Si la discrétion ne me permet pas, même après si longtemps.de dénouer les cordons des masques, je ne suis pas astreint à la même réserve vis-à-vis des invités masculins. Je citerai donc quelques noms, au hasard de la mémoire, pris dans tous les mondes :

Une .Altesse royale, — à tout seigneur tout honneur, — Mgr le comte d’Eu ; des académiciens en fleur ou en herbe, MM. Camille Doucet, Émile Augier, Henri Meilhac, Halévy, Sardou, Hervieu, Ricliepin, Prévost-Paradol, Cherbuliez, Victor Duruy, Jules Simon, Caro, François Coppée, F. Masson, Francis Charmes, Édouard Pailleron, Jules Claretie, André Theuriet. Ernest Daudet, Becque, Marcel Prévost, Capus ; des artistes illustres ou célèbres, Hébert, Cabanel, Pills, Georges Clairin, Henri Gervex, Jean Béraud, Falguière, Géiôme, Chaplin, Madrazzo, Léon Commerre, Bellanger, Bouguereau ; des directeurs de journaux et des journalistes, H. de Yillemessant, Adrien Hébrard, Francis Magnard, Henry de Pêne, Paul de Cassagnac, Robert Mitchell, Paulin Limayrac, E. Portalis, Edmond Tarbé, Blowitz, J.- J. Weiss, Louis Teste, Anatole de La Forge, Edouard Lockroy, Henry Fouquier, Gaston Jol-

livet, Aurélien Scholl, Albert Wolff, Charles Monselet, Albéric Second, Gaston Bérardi, Jules Lecomte, Chapus, Georges Boyer, de Saint-Albin, François Oswald, Pierre Véron, marquis de Cherville, Molinari ; un jeune Américain, très répandu, fils du fondateur du Herald : M. Gordon Bennett; des diplomates, le prince de Metternich, le chevalier Nigra.le comte de Kapnitz, le comte de Solms ; des compositeurs de génie, Gounod et Bizet ; des écrivains et des poètes de toutes les écoles et de toutes les grandeurs, Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor, Théodore de Banville, Edmond de Goncourt, Lavoix, Paul Féval, Jules Barbier, baron de Saint- Amand, Georges Ohnet, Richebourg, Jacques Normand, Ponson du Terrail ; des officiers de terre et de mer : le maréchal Canrobert, toujours le plus fêté ; le général Fleury, le général Thur, le général Riou, le général Pittié, le général Read, le général Schmidt, le général comte de La Salle, le général Billot, l’amiral Coupevent des Bois, le commandant Charles Duperré ; deux polémistes redoutés, Émile de Girardin et Rochefort ; le grand Français Ferdinand de Lesseps ; des hommes politiques de tous les partis, MM. Ferdinand Duval, Lambert de Sainte-Croix, vicomte de La Guéronnière, baron de Heeckeren, Armand Roll, Abattucci, Dugué de la Fauconnerie, duc de Rivoli, et plus

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tard Bardoux, Rouvier, Antonin Proust, Oscar de La Fayette, Camescasse, Andrieux; des directeurs de théâtre en renom, MM. Vaucorbeil, Montigny, Félix Duquesnel, Marc Fournier ; des membres des clubs les plus élégants, prince de Sagan, marquis de Massa, vicomte de La Redorte, marquis de Rougé, comte de La Ferrière, marquis de Breteuil, vicomte de Savigny, comte de Viel- Castel, Emmanuel Bocher, le comte Walewski, marquis de Bois-Hébert, comte Hallez-Claparède, Xavier Feuillant, comte Hubert Delamare, comte Raczinski, comte Raynal de Choiseul, Edmond Veil-Picard, duc de Perdifumo, barons Antoine et Daniel de Ezpeleta, comte de La Riboisière, Georges de Heeckeren, MM. Edmond de Lagrenée, Gaston de Saint-Maurice, comte Nicolas Potocki, comte de Mercy-Argenteau ; des savants et des médecins venus un instant oublier leur laboratoire ou leur cabinet, MM. Le Verrier, Jules Oppert, Robin, Ricord, Corvisart, du Sommerard, Jobert de Lamballe ; des financiers qui, dans un pareil milieu, n’avaient rien d 'emprunté, le comte Pillet-Will, le baron Alphonse de Rothschild, baron Hottinguer, Bamberger, Joubert, Henry Thors, Pereire, Donon, Mirés, Raymond Seillière, baron de Soubeyran, Badel, etc...

On le voit, chez Arsène Houssaye, ce soir-là,

on aurait pu créer, lancer et publier un journal, faire une élection à l’Académie, contracter un emprunt, négocier un traité, bâtir un scénario, composer la partition, en arrêter la distribution et la mise en scène, ouvrir une exposition, combattre une maladie, inventer une planète et surtout former un concours d’élégance et de beauté !

Si Mgr le comte de Paris eût été présent à cette redoute, il aurait pu dire — plus justement encore — ce qu’il disait à M. Duvergier de Hauranne, à la redoute de 1875 :

— Il y a bien longtemps qu’on n’a pas eu autant d’esprit dans un salon. Si l’hôtel croulait, il ferait demain presque nuit à Paris.

Cette redoute fut la dernière grande redoute d’Arsène Houssaye. Celle de 1886 eut le sort des reprises ; ce fut presque un désenchantement !

Elle y était venue ! Du plus loin qu’il aperçut son domino violet, Arsène Houssaye se précipita au-devant d’elle, pour la conduire dans un petit coin qui lui avait été réservé et d’où elle pouvait voir et observer sans être incommodée par le flot d’invités qui se pressaient dans les deux salons de l’avenue Friedland et jusque sur les marches de l’escalier.

C’était toujours le même cadre ; au mur étaient pendues les mêmes toiles ; c’étaient toujours les

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mêmes violons, ce n’était plus le même air. Autrefois, l’orchestre de Métra rythmait 11 Baccio ou la Chanson de Fortunio, aujourd’hui celui de Désormes scandait la Boiteuse et le Petit Bleu. Le temps avait marché ; la musique aussi. C’était la même cohue ; des dominos élégants se suspendaient aux bras d’hommes qu’on disait connus. Ces hommes, elle ne les connaissait pas. Peu ou pas de survivants du second Empire : à peine si elle voyait passer dans la foule une de ces figures amies des temps révolus qui semblent pleurer les absents et que console mal la gaieté des visages nouveaux.

Certes, les dominos étaient élégants ; ils l’étaient même trop : trop de dentelles, de fleurs, de bijoux. Il se pouvait que les flacons fussent semblables, mais l’essence n’était plus aussi subtile. Le parfum sentait trop fort. La gaieté était plus bruyante, les propos moins discrets, les rires plus sonores. Pour échapper à tout ce mouvement, elle ferma les yeux un instant : elle revit par la pensée la première redoute à laquelle elle avait assisté dans ce même salon. C’était il y a vingt ans. Déjà vingt ans ! Là elle s’était promenée au bras de Nieuwerkerke ; ici, elle avait causé avec Canrobert ; au pied de cette statue, elle s’était arrêtée avec Ferdinand de Lesseps ; plus loin, Sagan et

Massa, en la croisant, lui avaient offert une fleur et un compliment ; enfin, elle était assise sur ce même fauteuil, dans ce même coin, lorsque Ludovic Halévy lui avait présenté Prévost-Paradol, et longtemps, longtemps, ils avaient causé.

A ce moment, quelqu’un lui toucha l’épaule et la réveilla de son rêve.

— Je vous cherchais, chère amie, lui dit Henry Houssaye ; je vous présente un de mes jeunes amis, M. Jules Lemaître. Vous savez qu’on ne parle que de lui depuis son article sur Georges Ohnet.

Elle pria M. Jules Lemaître de s’asseoir à côté d’elle et dans ce même coin où elle avait causé longtemps, longtemps, avec Paradol, elle causa encore plus longtemps avec M. Jules Lemaître.

L’heure avait passé. Mme de Loynes le pria de la conduire à sa voiture.

— Venez me voir, lui dit-elle, je suis tous les jours chez moi à la fin de la journée.

— Mais dites-moi au moins qui vous êtes?

— Vous êtes, vous, un curieux. Demandez-le à notre ami Henry.

Quand elle rentra chez elle, Mme de Loynes se sentit comme apaisée. Son appartement lui parut moins désert, moins silencieux. Elle s’endormit. Elle rêva que ses grands amis, tous

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vivants, s’étaient serrés autour d’elle pour y faire place, au milieu d’eux, à un jeune écrivain, plein de simplicité, de modestie et de talent, qui causait à merveille ; elle rêva encore qu’entre eux tous sa vie allait se continuer, jusqu’au triomphe de ses secrètes espérances, et qu’il n’y avait qu’un ami de plus, aussi empressé que les anciens à la seconder.

M. Jules Lemaître s’était laissé conduire par un ami à la redoute d’Arsène Houssaye. Tout d’abord effrayé à l’idée de pénétrer, ne fût-ce que pendant une nuit, dans un milieu si nouveau, si différent de celui où il avait vécu jusqu’alors, il céda sans trop de peine, entraîné par ce goût de la découverte qui fut toujours en lui. Car un trait qui domine chez M. Jules Lemaître — il ne l’explique pas tout entier, mais il explique l’essentiel : il a fait son mérite et son originalité — est la curiosité intellectuelle. Donc, M. Jules Lemaître se flattait de découvrir chez Arsène Houssaye le Paris mondain, élégant, artiste et politique, qu’il ne soupçonnait pas. Il soupçonnait encore moins où devait le conduire son premier voyage d’exploration à travers ce monde inconnu de lui jusque-là.

Jules Lemaître avait alors trente-trois ans. Il était dans le premier éclat de sa renommée, à cet instant privilégié où l’écrivain bénéficie de

l’espèce de surprise qu’a causée la révélation de son talent : les uns ne se repentent pas encore de l’admirer, les autres n’ont pu préparer les armes dont ils l’attaqueront. Il venait d’entrer au Journal des Débats pour y occuper la place la plus en vue, le rez-de-chaussée célèbre des Geoffroy, des Jules Janin, des J. -J. Weiss. Chaque semaine, son feuilleton dramatique était attendu de tout le public qui sait lire, apprécié, savouré, commenté : c’était l’événement littéraire de la semaine. Je vais tâcher de retrouver dans ma mémoire le Jules Lemaître de ce temps-là, tel qu’il apparaissait les soirs de répétition générale ou de première, et d’analyser l’impression qu’il faisait sur l’interlocuteur.

Je n’avais pas alors le plaisir d’être en relations avec lui. Je l’ai beaucoup vu depuis. Nous ne nous connaissons plus aujourd’hui.

Ce qui frappait tout d’abord en lui, c’était un air de réserve et même, il faut le dire, de particulière gaucherie. Il y avait aussi sur lui comme un peu de mélancolie. Regrettait-il? Que regrettait-il? Dans ce monde des lettres où il n’est presque personne qui* soit tout à fait dépourvu de cabotinage, où c’est un peu une nécessité de métier de plastronner, de se faire voir et de se faire écouter, il tranchait par une sorte d’effacement

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volontaire. Était-ce sentiment instinctif de la mesure? Était-ce une modestie où il entrait quelque chose de cet esprit de méfiance qu’on remarque dans nos provinces du centre? On sait que Jules Lemaître est fils de petits bourgeois campagnards de l’Orléanais : il est né à Tavers, près Beaugency, où on le voit maintenant aussi souvent qu’à Paris. Il aime la maison qu’a habitée, jusqu’à ces derniers temps, une mère qu’il adorait : ce fut la maison du physicien Charles, le mari d’Elvire, chantée par Lamartine. Il aime jusqu’aux séances du conseil municipal, dont, pour rien au monde, il ne manquerait l’obligation.

Puis il passa par le séminaire, et l’on ne saurait nier la profondeur de l’empreinte que mit sur lui l’éducation ecclésiastique. Il avait achevé de se former à l’École normale, dirigée alors par un fin lettré et par un sage — sa mort fut d’un stoïcisme héroïque, — Ernest Bersot. Il y avait en lui de tout cela, du fils de paysan élevé par des prêtres et devenu universitaire.

Il se tenait partout un peu en arrière et toujours un peu de côté ; le regard très malicieux s’abritait sous un lorgnon presque professoral ; le geste était, de parti pris, menu et rare ; la parole s’achevait par un petit rire de tête. Amusé d’abord par la conversation, il s’y prêtait par de brèves

remarques singulièrement avisées et pénétrantes, avec des échappées de fantaisie et de boutades, puis, très vite, il se lassait, comme il se lasse de tout. On sentait que son attention se dérobait, que son esprit était ailleurs.

Après les années d’ École normale, le jeune professeur avait été envoyé au Havre, où il avait fait des cours de jeunes filles. Poète plus habile qu’inspiré, il avait portraituré ses gracieuses auditrices dans des Médaillons doucement ironiques.

A Alger, sous le ciel implacablement pur, il avait rêvé du ciel pensif et des tremblants peupliers de la Loire, et il avait aussi écrit une thèse sur Dancourt qui lui a valu d’être docteur en Sorbonne, et qui prouve que, dès cette époque, sa curiosité était sollicitée par les choses du théâtre.

A Grenoble, devant la « magnifique horreur » des Alpes, comme disait Mme de Staël, il n’y tint plus ; il abandonna sa chaire officielle de littérature française et prit le premier train. Il arrivait à Paris — pour le découvrir.

Nous avons déjà dit qu’il avait cette curiosité de tout connaître, la plus éveillée, la plus ingénieuse et la plus avertie qui se soit rencontrée dans la littérature, dçpuis Sainte-Beuve.

La première découverte que devait faire M. Jules Lemaître, dans ce Paris qui l’avait attiré, ce fut

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celle du personnel littéraire qui occupait alors le devant de la scène. Il passa en revue tous ceux qui comptaient, qui, à tort ou à raison, occupaient l’attention. Il lut tous leurs livres. Il en dégagea le portrait le plus ressemblant qu’on eût encore tracé de chacun d’eux.

Il y avait alors une revue, qui existe toujours et qui est restée digne de son brillant passé, mais qui, justement vers ces années, était dans le plein de son succès : la Revue Bleue. Le directeur en était Eugène Yung, le même qui, aux dernières années de l’Empire, avait fondé les conférences de l’Athénée, avec Francisque Sarcey, Émile Deschanel, Alfred Assollant, Henri de Lapommeraye. La revue était comme une continuation des conférences : elle s’était appelée d’abord Revue des Cours et Conférences. Maxime Gaucher y faisait le compte rendu des livres, Hector Dépassé traitait les questions de politique, Brunetière, Larroumet, Bourget, Anatole France, Faguet écrivaient des articles de fond ; Gaston Bergeret donnait des nouvelles d’un humour bien français ; Henry Roujon et Hugues Le Roux de vivantes chroniques. C’était une pléiade. Pour public, tous les lettrés. Il a toujours fallu, à côté des grandes revues, dont la grandeur même comporte certaines obligations, une revue plus libre d’allures et de ton, plus engagée

dans le mouvement. L’emploi était alors tenu par la Revue Bleue.

C’est là que parut la prestigieuse série des Contemporains. Ces portraits, étudiés, fouillés et pourtant d’un tour si aisé, si rapide, que Jules Lemaître, avec une facilité tenant du prodige, trouvait le temps d’écrire et de porter à leur point de perfection dans le court espace d’une semaine, réussirent, comme le succès réussit à Paris. Du jour au lendemain, le nom de leur auteur fut célèbre.

Le premier dont Paris fit ses délices fut l’article sur Georges Ohnet. C’était un éreintement. Il était cruel, par conséquent injuste. Et Jules Lemaître, sur la demande d’Eugène Yung, en avait atténué ou supprimé certaines cruautés !...

Le portrait de Renan n’était pas très tendre. « Cet homme a connu le plus effroyable drame qui puisse ravager une conscience, remarquait le critique; il a passé toute sa vie dans l’étude des problèmes les plus troublants, — et il est gai ! »Le Renan des dernières années — Gaudeamus igitur ! — commençait à scandaliser, ou tout au moins à gêner ses meilleurs amis. « Et maintenant, dit-on à Lemaître, il vous reste une chose à faire : allez voir Renan ! » Le conseil l’étonna d’abord ; — je vous ai dit qu’il lui restait pas mal de découvertes

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à faire ; — mais, celte fois aussi, il se laissa convaincre. Renan fut d’une politesse onctueuse, et de cette onction presque sacerdotale qu’on lui connaissait. Ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.

Gaston Boissier fut un peu piqué du chapitre qui lui était consacré. Mais il était du Midi, et on ne le déconcertait pas facilement.

— Lemaître, disait-il, je le connais bien : il a été mon élève. Il s’appelle :1e débutant qui cherche à se faire une réputation aux dépens des célébrités.

De Leconte de Lisle à Coppée, de Feuillet à Maupassant, de Dumas fils à Daudet, à Loti, à Bourget, l’ingénieux critique, avec une étonnante souplesse, avait fait le tour de leur œuvre et marqué d’un trait sûr ce qui caractérisait chacun d’eux. Était-ce, d’ailleurs, qu’il n’avait pas de maison à lui? Il était entré dans leur « maison » à tous et en était devenu aussitôt l’hôte familier — et malicieux.

Le feuilleton des Débats avait ouvert devant lui un autre monde : celui des théâtres. Il y promena ses regards, amusés et volontairement naïfs, de nouveau venu. On s’égaya quelque peu dans la presse d’un de ses premiers articles où il « découvrait » Sarah Bernhardt. On lui assura que, depuis

vingt, ans et. plus, cetto « débutante » n’était plus une inconnue pour le public parisien et même mondial. Peu importait d’ailleurs à ce dilettante. Il continuait son voyage de jeune Anacharsis en Grèce.

Tel était M. Jules Lemaître lors de son premier voyage dans cette Athènes moderne où le guidait si amicalement Henry Houssaye, qui y avait ses habitudes, et tel j’ai cherché à le fixer, avec la sincérité qu’on doit à un immortel.

C’est ainsi qu’il apparut, je pense, à Mme de Loynes. Je n’ai pas reçu les confidences de M. Jules Lemaître, mais on peut imaginer aisément que, conduit par sa curiosité naturelle à découvrir chez Arsène Houssaye la Parisine sous sa forme la plus essentielle, il fut tout surpris et tout heureux d’avoir découvert, par surcroît, la plus parisienne de toutes les femmes.

Ils avaient causé longtemps, très longtemps, pendant la redoute. Il avait trouvé, m’a-t-on dit, que sa parole était une grâce quand elle l’interrogeait sur ses travaux et ses efforts, que son silence était une flatterie quand il lui répondait par le récit de ses luttes et de ses espérances. Elle savait tout de lui, il ne savait rien d’elle, pas même son nom, puisqu’elle avait refusé de le lui dire.

Dès le lendemain, il alla demander ce nom à Arsène Houssaye.

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— Venez me prendre demain, lui dit celui-ci, je vous mènerai chez elle.

Et le lendemain il entrait pour la première fois dans ce salon de la rue de l’Arcade, illustré par tous ses aînés en littérature. A son ordinaire, elle était assise près de la cheminée, où chantait une éternelle bûche, allumée toute l’année. Pas d’apprêt. Pour lui créer dès le début une atmosphère sympathique, elle avait simplement prié Renan, Halévv, Ernest Daudet, qu’il connaissait, de venir la voir. La conversation, un instant interrompue, se continua légère, vive, se posant sur tous les sujets, ne s’appesantissant sur aucun.

Mme Heilbronn venait de mourir. Halévy s’en montrait très attristé ; il disait comment il l’avait connue et conseillée, quand elle débutait dans les Brigands. Fragoletta était devenue Virginie de Massé, Juliette de Gounod, Manon de Massenet : trois grandes amoureuses que l’amour avait terrassées. « Son âme, ajoutait-il, qui s’était éveillée tardivement à leurs sanglots, s’était brisée comme la corde d’une harpe trop tendue. » Octave Feuillet avait donné la veille Chamillac à la Comédie- Française. Renan, qui sortait d’une séance à l’Académie, racontait qu’il avait chaudement félicité son confrère de son nouveau succès.

— Il n’avait ni ses idées ni ses sentiments,

disait-il, mais il estimait son talent original et distingué, sa grande probité littéraire, son attitude fière et désintéressée.

— C’est le dernier de nos respectueux, fit Henry Houssaye.

On effleura d’autres sujets. M. Jules Lemaître avait peu parlé. Il avait eu, à son habitude, un petit rire de tête. Quand il partit avec Henry Houssaye, Mme de Loynes lui dit :

— Vous connaissez maintenant la femme que dissimulait le domino violet ; si elle ne vous a pas trop déçu, venez la revoir.

M. Jules Lemaître revint. Il revint pendant plus de vingt ans, et rien ne fut plus touchant pour ceux qui la virent au début ou qui y assistèrent par la suite que cette parfaite union de deux êtres qui se complétaient parfaitement. Il y eut en effet union, il n’y eut jamais association. Qui dit association sous-entend concert, programme, but intéressé. Mme de Loynes ne se dit évidemment pas : « J’ai perdu presque tous mes grands amis qui m’avaient dirigée ; voilà un être jeune, remarquablement doué : je vais le diriger à mon tour. Avec lui, par lui, pour lui, j’aurai de nouveau un grand salon littéraire, et, si les circonstanceslepermettent, un grand salon politique et peut-être un jour...» Elle dut penser plus simplement : « Je voudrais

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qu’il devînt mon ami pour me réchauffer à sa jeunesse. »

M. Jules Lemaître ne s’était vraisemblablement pas dit : « Cette femme fut et restera un élément de force et de conquête. Grâce à elle, j’atteindrai la fortune littéraire et peut-être un jour... » Je serais étonné qu’il n’eût pas songé uniquement : « Je voudrais qu’elle devînt mon amie pour m’appuyer sur cet être de grâce et de séduction. »

On dit qu’aux échecs un joueur peut dresser, dès le début de la partie, son plan de campagne et disposer ses pions de manière à faire son adversaire échec et mat, presque mathématiquement. Il se peut, mais je doute que les plus habiles diplomates sachent d’un seul coup d’œil embrasser tout l’horizon et régler scientifiquement leurs opérations. M. de Bismarck pouvait, dès la première heure, rêver à la « plus grande Allemagne», mais ses combinaisons n’avaient quelque chance de se développer qu’au cours des circonstances, et, pour que ses ambitions patriotiques pussent se dérouler et se réaliser, il lui fallut souvent modifier son jeu et déjouer celui de ses adversaires. Cette union, toute de spontanéité, fut donc exempte de calculs vulgaires ; si je ne craignais d’emprunter à M. Jules Lemaître lui-même le titre d’une de ses plus jolies pièces, je dirais que ce fut une sorte de Mariage

blanc, dont le temps fit un mariage gris perle quand l’âge vint argenter les cheveux. Que Mme de Loynes se fût réjouie tout d’abord de parer son salon d’un écrivain dans tout l’éclat de son jeune renom, cela n’est pas douteux. J’ai dit que je ne lui ai pas connu de mobiles bas ; je me garderais bien d’affirmer qu’il n’y en eut pas d’exclusivement personnel. Son salon était sa grande coquetterie ; elle l’ornait pour elle-même et non pour la galerie, dont elle ne se préoccupa jamais ; elle fuyait la publicité, elle avait en horreur les indiscrétions ; sa bienveillance naturelle lui interdit de fermer sa porte complètement, même aux heures de crise aiguë, à d’anciens amis devenus des adversaires. Elle ne fit qu’une exception : un de ses familiers, un jeune artiste, avait répété au dehors un propos tenu chez elle ; elle lui écrivit qu’elle ne le reverrait jamais. L’indiscret ne reparut plus. Elle aimait le succès. Elle marquait un certain goût pour les divinités du jour et les hommes à la mode. Elle se plaisait .à les attirer. Elle conquit ainsi tous ceux qu’on disait des conquérants : Clemenceau et Paul Deschanel, Boulanger et Rochefort, Déroulède et Dru mont. Son salon y gagnait en rayonnement et sa séduction aimait à se mesurer avec leur énergie. 11 n’y a pas de pièces d’or sans alliage, pas d’action humaine qui n’ait sa part

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d’égoïsme, mais l’égoïsme lui-même peut avoir sa beauté, s’il s’emploie au profit d’êtres qui vous sont chers, dussiez-vous tirer un bénéfice moral de leur élévation. Il put donc entrer de l’égoïsme dans l’affection absolue, exclusive, dont Mme de Loynes enveloppa M. Jules Lemaître, mais ce péché si humain se rachetait par le sentiment qui l’inspirait. Elle souhaita qu’il fût un écrivain illustre. Il le fut. Elle rêva qu’il fût un chef de parti. Il le devint. Il ne tint pas à elle qu’il ne jouât le premier rôle dans l’État, mais son .travail, qui l’absorba bientôt tout entière, fut si discret qu’il resta invisible à ses amis et peut-être même à celui qui en était la cause et le but.

Comme Girardin autrefois, M. Jules Lemaître prit l’habitude de venir voir Mme de Loynes tous les jours. Souvent il déjeunait seul avec elle ou avec des intimes ; plus tard seulement ces déjeuners devinrent des repas politiques. Il y dînait naturellement tous les vendredis avec les amis qu’elle savait choisir pour lui faire honneur ou plaisir. Il y dînait le dimanche avec les membres de sa famille, et, quand il n’était pas prié par des amis, il lui arrivait le plus souvent de dîner avec elle dans l’intimité. Après le dîner, ils causaient ou faisaient une partie de cartes. M. Jules Lemaître se retirait de bonne heure, car Mme de Loynes avait une

santé assez délicate qui lui imposait de grands ménagements.

On sait que, le vendredi, la place d’honneur était réservée à table à Henry Houssaye, le dimanche, au contraire, au plus ancien membre de la famille. Les soirées, le dimanche, se terminaient invariablement par une partie de billard, où Mme de Loynes triomphait. C’était un coin de province dans le quartier parisien par excellence. Mme de Loynes s’accordait ainsi un jour de repos dans son existence si remplie, où ses amis et leurs affaires tenaient presque toute la place.

Les autres jours appartenaient à Paris, le Paris intellectuel, artiste, mondain, qu’on pouvait y rencontrer, de cinq heures à sept heures, et surtout le vendredi. Ce soir-là, les dîners avaient une physionomie particulière ; ils ne sauraient être comparés en rien aux brillants raouts de Mme Adam, ni aux repas académiques de Mme Aubernon de Nerville. Ils offraient un des derniers tableaux pittoresques et colorés de Paris, où tout, désormais, prend l’aspect d’une grisaille. Ceux qui ont eu, comme moi, le grand plaisir d’y être invités ne pourront jamais oublier quelle exquise maîtresse de maison fut cette femme, qui avait même su décourager la vieillesse pour ne pas attrister les regards de ses amis.

LA COMTESSE DE LOYNES

Son autorité douce se faisait sentir sans s’imposer. La conversation était pleine d’aisance et, en dépit du proverbe, on disputait surtout des goûts et des couleurs, qui sont justement les deux choses dont les gens d’esprit peuvent surtout disputer. Pendant longtemps, la politique fut presque exclue de ce rassemblement bigarré, qui s’était harmonisé sous la baguette magique de Mme de Loynes ; elle avait eu l’art, en réunissant fidèlement autour d’elle des hôtes habituels, de les unir entre eux.

Au début, ses amis de tous les partis étaient venus s’asseoir, en hommes de lettres, à cette table hospitalière. Ce n’est qu’au souffle des passions déchaînées que leur âme s’ouvrit aux luttes de la politique, et que des déchirements se produisirent. Les historiettes mondaines, un peu hautes en couleur, dont les modernes Tallemant des Réaux s’appelaient MM. Grosclaude et Alfred Capus, apparaissaient avec la fumée des premiers cigares, alors que les convives se réfugiaient, dans une grande antichambre qui formait premier salon. Ce n'est, pas que Mme de Loynes affectât un rigorisme exagéré, mais elle ne pouvait supporter l’odeur du tabac. Elle avait la plus grande amitié pour Coppée : elle avait dû l’autoriser à allumer son éternelle cigarette dès le rôti, mais elle

lai pardonnait difficilement de le lui avoir demandé.

Mme de Loynes n’était pas gourmande, sa santé ne lui permettait pas le luxe de la table ; elle l’avait pour ses invités. Sa cuisine était excellente, sans excès de recherche — à la française. Elle soignait ses menus ; jamais elle ne dînait en ville ou au restaurant, sans emporter la recette du plat qu’elle avait apprécié. Elle connaissait les bons coins et les meilleures marques. Ce sont des raffinements auxquels se reconnaît une maîtresse de maison qui a le souci de plaire.

Du jour où elle découvrit un intérêt et un but dans sa vie qu’elle croyait désormais inutile, elle voulut plaire davantage, et, cette fois, pour conquérir à son nouvel ami des amitiés et des influences précieuses. Elle n’eut pas la prétention, comme Mme de Warens, d’avoir deviné un nouveau Jean- Jacques : M. Jules Lemaître s’était déjà révélé avant qu’elle le connût. Elle voulut au moins le seconder, en combattant le doute qu’il avait de lui-même, la méfiance qu’il marquait aux autres, et, en adaptant son être physique et moral au nouveau milieu dans lequel il allait évoluer, elle, voulut aussi multiplier son talent en le décomposant, comme le prisme fait pour la lumière. J’ai vu avec quel art elle transformait le critique en créateur,

quand elle le dirigeait vers le théâtre, les conférences et la politique.

Si elle ouvrait son salon à ses amis qu’elle désirait connaître, si elle les priait à sa table, elle avait su conserver tous ses hôtes familiers, pour en faire les auxiliaires de ses desseins. M. Jules Lemaître trouvait donc tout improvisés un foyer d’affection et un cercle d’amis.

Il y avait alors à Paris trois petits-neveux de Voltaire qui avaient hérité de son esprit, mais l’avaient reçu à correction. D’abord, M. Anatole France, qui prenait à sa raillerie sans pitié et sans exception un plaisir un peu satanique. On sait que ce Satan devait plus tard se mesurer avec le dieu des armées lui-même ; puis le plus âpre et le plus mordant de tous, Francis Magnard, alors rédacteur en chef du Figaro, un bourgeois de Paris, comme Molière et comme Regnard, chez qui l’esprit avait pour formule : le bon sens aiguisé d’ironie ; c’est cet esprit qu’il répandait chaque matin dans son journal où il créa le fameux « éditorial », repris avec succès par M. Gaston Calmette. Enfin, le plus illustre des trois, Ernest Renan, de son séjour au séminaire avait toujours conservé quelque chose de sacerdotal ; c’était, suivant le mot d’Edmond de Goncourt, une « cathédrale désaffectée ». M. Jules Lemaître méritait d’être le quatrième mousque-

taire de cette compagnie que Mme de Loynes se plaisait à rassembler le vendredi. Le plus piquant, c’est qu’un de scs articles les plus délicieusement ironiques fut précisément consacré à l’historique d’une soirée où Victorine Demay, une chanteuse de café-concert très en vogue, s’était rencontrée avec l’auteur des Origines du christianisme, et où tous deux avaient mis en commun quelques « idées ».

LA CONVERSION d’üN DILETTANTE

M. Jules Lemaître avait été heureux de retrouver Arsène Houssaye et son ami Henry, qui s’est toujours vanté d’avoir amené la « conjuration des étoiles » ; il rencontrait M. Ernest Daudet, pour lequel il professa dès la première heure une grande amitié et une profonde estime ; M. Biart, honnête archiviste, qui jouissait de la confiance de Mme de Loynes, au point qu’elle l’avait, avant sa mort, institué son exécuteur testamentaire. Les auteurs dramatiques de la maison lui faisaient fête. N’ét aitil pas le grand critique autorisé? Sardou cherchait à le désarmer, mais sans grand succès. M. Jules Lemaître l’appelait, quelque temps après, à propos de la Tosca, le Caligula du drame, déclarant « qu’il nous ramenait aux mortels combats de gladiateurs et qu’il avait soif de sang ». Le futur auteur de la Bonne Hélène réservait son meilleur sourire à

l’auteur de la Belle Hélène, car il avait écrit, au moment de la représentation de l'Abbé Constantin : « D’acte en acte, on se sent devenir meilleur. C’est d’un catholicisme tout à fait attrayant et qui amènera des conversions. »

La sienne se fit attendre assez longtemps.

La verte et spirituelle vieillesse de M. d’Ennery amusait son esprit, et les Deux Orphelines trouvaient grâce devant sa sévérité, qui rarement s’attendrissait. Il voyait dans ce drame un geste de la destinée « qui nous fait passer, disait-il, tout près de notre bonheur ou de notre malheur, dont nous ne sommes séparés que par l’épaisseur d’une occasion ».

La maison de Mme de Loynes était restée très éclectique. M. Clemenceau et M. Paul Deschanel y étaient pareillement reçus, mais ils avaient leurs jours différents, comme ils avaient leur place marquée des deux côtés de la barricade. De M. Clemenceau, M. Lemaître devait dire plus tard : « J’aime son esprit, mais j’exècre ses idées » ; quant à M. Deschanel, il ne soupçonnait guère qu’ils siégeraient un jour sous la même coupole. Mme de Loynes s’en doutait un peu.

Lorsque M. Paul Deschanel fut élu à l’Académie, elle assista à sa réception. Ce n’était pas la seule preuve de sympathie qu’elle lui eût donnée en

LA COMTESSE DE LOYNES

la circonstance. Voici le joli billet qu’elle écrivit le soir même à un de ses amis :

Le 2 février 1900.

Vous êtes tout à fait mieux, n’est-ce pas, mon ami? C’était triste de vous voir un peu abattu, vous qu’aucun orage n’abat.

J’ai été hieràla réception de Deschanel. Extra select ! Des femmes, des daines même faisaient la queue dans la cour à neuf heures !... Mon domestique qui allait chez Pingard les a vues...

Quelle folie ! Lui, très, très éloquent, disant à merveille, presque trop bien. Discours anti -allemand comme vous avez vu, donc très français. Bravo ! mais aussi très anglais : j’ai appris que sa mère est Anglaise. En voilà un qui a le vent en poupe... Quel rêve que cette existence-là! Jusqu’où ira-t-il ?

Promenez-vous, ne travaillez pas, ne vous tourmentez de rien, soyez serein !

Je vous aime bien fort.

J. de Loynes.

Elle avait deviné cette brillante destinée : elle en était fîère. L’amitié qu’elle éprouvait pour M. Deschanel résista aux luttes et aux passions politiques. Mais, pour parler franc, ce qui la séduisit d’abord, ce fut la légende qui courait sur ses conquêtes dans les ruelles et dans les boudoirs. Les femmes, qui ont été des idoles, sont un peu comme les généraux qui ne combattent plus. Ils recherchent les récits de batailles. C’est l’odeur de la

poudre chez les uns ; c’est Yodor di femina chez les autres. Mme de Loynes se plaisait à provoquer ses confidences comme, plus tard, celles du général Boulanger ou du comte de Castellane. A les écouter, elle se sentait encore jeune.

Voilà, si mes souvenirs sont exacts, les premiers invités des vendredis de Mme de Loynes. Elle voulut que son salon s’enrichît de nouvelles recrues. Un jour, M. Anatole France amena un grand garçon imberbe, portant haut la tête, écoutant beaucoup, parlant peu, d’une voix forte que nuançait un accent lorrain très prononcé. M. Maurice Barrés, à vingt-quatre ans, n’avait encore publié qu’une petite revue d’avant -garde : les Taches d’encre, et qu’un livre : Sous l’œil des Barbares. Mais, dans ces premiers essais, s’accusait déjà une forte originalité : c’était un mélange d’ironie et de sensibilité pénétrante, la vigueur de pensée d’un philosophe avec les soudaines lueurs et les trouvailles d’expression d’un poète — tout ce qui un peu plus tard, après le fameux article de Bourget : Avez-vous lu Barrés ? allait faire du jeune écrivain le représentant le plus significatif et le chef le plus en vue de la jeunesse contemporaine.

M. Maurice Barrés était tout heureux de retrouver, rue de l’Arcade, des amis de son âge, comme M. André Maurel et M. Auguste Germain,

218 LA COMTESSE DE LOYNES

deux jeunes journalistes de talent, en même temps que de saluer ses aînés, qui le traitaient affectueusement, en jeune confrère de lettres, dont ils devaient faire plus tard leur « confrère » tout court,

M. Jules Lemaître lui présentait à son tour son camarade d’école qu’il affectionnait particulièrement, M. Émile Faguet, et un tout jeune auteur dramatique dont il pressentait le rare talent, M. Henri Lavedan. M, Émile Faguet, comme M. Jules Lemaître, non seulement avait passé par l’École normale, mais comme lui avait été professeur, comme lui avait écrit sur les grands contemporains des portraits remarqués, comme lui rédigeait un feuilleton dramatique.

J’ai dit, dans mon précédent volume, sa puissance de travail, sa fertilité de production, les ressources inépuisables d’un cerveau que l’étude a formé, que l’expérience a fortifié. J’ajouterai un seul mot : c’est un honnête homme.

M. Henri Lavedan, dont le père dirigeait avec autorité le Correspondant , était un jeune homme de vingt-cinq ans, lorsque, en 1885, il débutait par un volume qui portait ce titre suggestif : Marri zelle Vertu. Bientôt il recevait de l’Académie française un prix Montyon... C’était préluder à merveille à l’éloge de M. de Montyon lui-même, auquel on sait que M. Lavedan n’a pas manqué. Il

inventait alors ces rapides dialogues, si alertes, si pittoresques et d’une vie singulière qui firent sa fortune. Il collabora aux Quarts d'heure du Théâtre Libre, à l’époque héroïque, en 1887 : déjà Mme de Loynes portait intérêt à M. André Antoine qu’elle devait contribuer à faire nommer directeur de l’Odéon par M. Henry Roujon, directeur des Beaux-Arts.

Dix années à peine devaient suffire pour mener M. Lavedan à la célébrité qu’il atteignait du premier bond, avec le Prince d'Aurec. Il ne s’est pas arrêté en si beau chemin.

M. Émile Faguet et M. Henri Lavedan briguèrent le même fauteuil à l’Académie. Mme de Loynes avait appris à les aimer et à les estimer également. Elle eut sa petite crise de conscience. Sainte-Beuve lui avait inspiré le goût des luttes académiques : elle s’y mêla toujours avec ardeur. Malgré toute son admiration pour M. Lavedan, sous l’inspiration de M. Jules Lemaître, Mme de Loynes fut « Faguettiste ». M. Henri Lavedan fut néanmoins élu et se vengea spirituellement en faisant campagne pour M. Faguet lorsqu’il se représenta plusieurs mois après. Cette fois M. Faguet fut nommé et le salon de Mme de Loynes compta deux académiciens de plus.

Elle lisait attentivement la Revue Bleue dont

LA COMTESSE DE LOYNES

M. Jules Lemaître continuait à être le collaborateur fidèle. Elle avait remarqué certains articles où son ami signalait les mérites naissants de deux jeunes écrivains ; elle le pria de lui présenter MM. Grosclaude et Alfred Capus. M. Alfred Capus venait de se révéler dans son premier roman Qui perd gagne. M. Grosclaude écrivait, au Gil Blas, les Gaîtés de la semaine, et sa verve éclatait en fusées joyeuses, même quand la semaine manquait de gaîté.

C’étaient deux Parisiens jumeaux. Nos lecteurs de cette époque n’ont pas oublié les articles si pleins de brio, de jeunesse et de fantaisie qu’ils publièrent au Gaulois sous le pseudonyme de Dupuis et Cotonnet.

On sait la fortune littéraire qui les attendait tous deux. M. Alfred Capus, journaliste encore à ses heures, a conquis la renommée dans le roman et surtout par le théâtre ; citer ses pièces, c’est écrire des bulletins de victoire. Nous devons savoir gré à M. Grosclaude d’avoir voulu rester exclusivement journaliste : il a créé un genre où il est le premier; on dit de certains débutants : c’est un Grosclaude. Quand j’entends dire que l’esprit est mort en France, je me prends à dire que tant qu’ Adrien Hébrard, Grosclaude, Capus et Maurice Donnay, pour ne citer que ceux-là, seront de ce monde, il sera aussi vivant que jamais.

Le salon de Mme de Loynes s’était donc reconstitué un peu à la façon de ces régiments mutilés dans lesquels on verse de jeunes recrues, ardentes à égaler les vétérans, et ces jeunes recrues avaient apporté à ce régiment d’élite le souffle du dehors fait d’esprit frondeur, de scepticisme et d’ironie. Élevée à l’école des grands lutteurs qui combattaient pour le droit à la pensée libre, mais avec leur tempérament, leur franchise et leurs grands coups d’épée, elle admirait moins les jeux d’escrime où le fleuret savant tâtonne et s’insinue quand l’épée franche et nue se tend et perce. Ses nouveaux amis n’avaient pas mordu sur ses respects et ses croyances. Contre eux, elle défendait la petite fleur bleue, qu’elle avait cueillie, un matin, au balcon de Jenny l’ouvrière. C’était un brin d’idéal !

Elle avait rencontré, chez ses amis d’Ennerv, le général Boulanger. Le grand magnétiseur de foules l’avait séduite ; elle avait appris ce qu’en pensait le prince Napoléon qui l’avait reçu à Prangins. Qu’en eût dit Girardin? Elle voulut le juger de plus près.

Elle pria son ami M. Lalou, le directeur de la France, de le lui amener. Il vint la voir plusieurs fois. Il lui conta ses anciennes campagnes, ses relations avec M. Clemenceau, son entrée au ministère, ses réformes dans l’armée, ses angoisses et ses

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espérances patriotiques au moment de l’affaire Schnœbelé. Ernest Baroche, qui était mort pour la patrie, n’eût pas parlé autrement. Elle admira Boulanger patriote.

Il lui conta encore sa rupture avec M. Clemenceau, sa chute du ministère, son départ en locomotive pour Clermont-Ferrand, les ovations de la foule, les ivresses de la popularité ; il lui confia comment, sous un déguisement, il était accouru à Paris, non certes pour retrouver des conspirateurs, mais pour voler au chevet d’une femme qu’il aimait, Mme de Bonnemains, et qu’on lui avait dit mourante, sans se soucier de sa situation, de ses espérances et de ses ambitions. C’est ainsi que Baroche eût agi. Elle aima Boulanger d’avoir autant aimé.

Par une coïncidence bizarre, Mme de Bonnemains avait pris à son service une ancienne femme de chambre de la comtesse de Loynes : Louise était souvent venue entretenir sa maîtresse d’hier de la bonté qu’elle retrouvait chez sa maîtresse d’aujourd’hui.

M. Jules Lemaître et quelques autres de ses amis ne partageaient pas l’enthousiasme de Mme de Loynes pour le « brave général ». M. Jules Lemaître appartenait toujours au Journal des Débats; il était tout à fait représentatif de l’esprit qui y

régnait, — il en était même la quintessence, — esprit sceptique et mesuré, frondeur et formaliste, à la façon des grands bourgeois de 1830, dont Bertin avait été le type le plus accompli. Aux dîners des Débats, brillamment présidés par notre ami Nalèche, leur directeur, M. Jules Lemaître s’asseyait volontiers à côté du général de Galliffet. Le général se réglait sur les femmes qui se refusent aux hommages, mais ne pardonnent pas à celles vers qui ils se portent. Sans énergie pour conquérir la popularité, il souffrait de la voir aller à qui la courtisait.

Ce petit cénacle de raffinés raillait doucement mais implacablement le général au cheval noir, aux yeux bleus, à la barbe blonde, que chansonnait Paulus ; à leurs yeux, la Marche à l'Etoile se distinguait à peine de l'Epopée chatnoiresque de Caran d’Ache.

Plus tard, quand le critique devint homme d’action, quand le sceptique se révéla patriote, M. Jules Lemaître comprit que sur ces tréteaux de foire, qui lui avaient semblé si grossiers, un grand drame populaire s’élait joué, où le premier rôle était tenu par la France, une très noble personne qui avait rêvé d’un Boulanger libérateur, la délivrant, au dedans de ses maîtres méprisés, au dehors de ses vainqueurs à jamais détestés.

224 LA COMTESSE DE LOYNES

L’âme des foules a des mystères que seuls pénètrent les initiés.

Combien de fois a-t-on entendu dire à M. Jules Lemaître, retour de Canossa : « J’aurais dû être boulangiste. Le boulangisme était an symbole ! »

Mme de Loynes n’espérait pas qu’un miracle transformât, brusquement, la mentalité de son ami ; elle comptait sur le temps, la leçon des événements, sa finesse à les discerner, à en tirer les déductions qu’ils comportaient : son premier succès était bien fait pour l’encourager ; en effet, de la salle où il se divertissait à démonter le mécanisme ingénieux des pièces de théâtre, et des coulisses où il notait les manèges d’artistes qu’il devait un jour railler dans Flipote, M. Jules Lemaître se décidait à passer sur la scène. Il y parut d’abord comme conférencier. Aujourd’hui qu’il est devenu le conférencier le plus applaudi de Paris, on peut bien rappeler que ses premières causeries à l’Odéon ne promettaient pas l’éclatant succès qui devait accueillir un jour, à la Société des Conférences , ses cours sur J.- J. Rousseau, sur Racine, sur Fénelon et, cette année même, sur Chateaubriand. Certes, l’étude était fine, pleine d’idées et d’esprit, mais si imparfaitement dite ! Oui, celui qui devait plus tard devenir le premier diseur de Paris, celui dont la voix aux inflexions incom-

parablement nuancées sait faire tout valoir, tout comprendre et même tout deviner, trahissait alors les choses qu’il disait par la façon de les dire. La voix et le lorgnon tombaient à la fin des phrases et l’orateur s’embarrassait dans ses périodes et dans ses papiers. Cela ne laissait pas de gâter l’effet. Le brave Henri de La Pommeraye tenait à un de ses amis le propos suivant : « Ah ! s’il me donnait seulement cinq minutes !... Je lui apprendrais son métier. » Son métier! Il le sait maintenant comme pas un; mais est-ce bien celui qu’Henri de La Pommeraye lui aurait appris?

Enfin le jour était venu où, à force de voir les pièces des autres, le critique se disait qu’il pourrait bien en faire autant — et quelquefois mieux. Ce seront alors ces comédies si fines, d’une psychologie si déliée et presque racinienne : Révoltée, le Député Leveau, Mariage blanc, le Pardon, V Aînée, la Massière. Mais cette brillante série est postérieure à la date où nous sommes. La première représentation de Révoltée eut lieu en 1889 ; on en sait le succès.

M. Jules Lemaître était devenu créateur et multipliait ses incarnations : tour à tour critique littéraire et dramatique, chroniqueur au Figaro et au Temps, où il donnait ces délicieux « billets du matin », romancier, auteur dramatique parmi

LA COMTESSE DE LOYNES

les plus'applaudis, il allait voir, grâce au progrès de sa réputation, s’ouvrir naturellement devant lui les portes de l’Académie française, sans qu’il y eût fait effort, sans que Mme de Loynes eût besoin d’y travailler.

Elle s’était contentée d’être son génie doux et familier. Ses horizons s’élargissaient ; la première étape franchie, il fallait en aborder d’autres.

Nous avons montré comment Mme de Loynes avait eu l’art de renouveler incessamment son salon ; elle sentait que, pour ne pas vieillir, il faut s’entourer de jeunes visages ; mais elle avait, par contre, la superstition des objets familiers au milieu desquels elle vivait. Il lui en coûtait de s’en séparer. Païenne, elle eût surtout sacrifié aux dieux lares. Elle avait vécu près de trente ans rue de l’Arcade, où elle s’était fixée pour épargner à ses amis le voyage de la place Royale. Il lui aurait plu de s’y perpétuer au milieu des êtres et des choses qui lui étaient également chers. Mais Paris avait émigré à son tour ; la vie et le mouvement s’étaient transportés dans les quartiers neufs. La plupart de ses amis y demeuraient ; il fallait donc se déraciner pour ne pas dépérir dans l’immobilité. Elle décida de chercher un appartement au cœur du Paris nouveau : elle en trouva un

dans l’avenue des Champs- Élysées, presque au rond-point de l’Étoile, et s’y installa.

Tout en ayant subi plusieurs transformations depuis 1850, les Champs- Élysées présentaient, il y a vingt-cinq ans, une physionomie qui chaque jour s’efface davantage. A cette époque, on pouvait encore se promener dans l’avenue et on ne risquait pas sa vie en la traversant. Sur les bas-côtés s’élevaient des restaurants, des cafés, des concerts, des théâtres, mais clairsemés dans une oasis de verdure. Le palais de l’Industrie, comme une sentinelle perdue, semblait faire la faction contre l’envahissement du « modern-style ». Certes, il n’était pas beau, ce pauvre petit palais de l’Industrie, mais il avait abrité notre première exposition et notre premier concours hippique. C’était comme un ami de collège !

Le restaurant Ledoyen se dissimulait derrière des massifs touffus et le Jardin de Paris, qui avait succédé au concert Besselièvre et au concert Musard, allongeait ses allées, foulées par tant de jolis pieds, à l’ombre du Panorama national, où se déroulaient les tristes épisodes de l’Année terrible.

De l’autre côté, les Ambassadeurs et YAlcazar, pour se défendre contre l’obscurité, alignaient leur modeste rampe de gaz. Comme adossé aux Folies- Marigny, le restaurant Laurent, dans un îlot de

LA COMTESSE DE LOYNES

verdure, avait la tenue correcte qui convient à une maison de bonne compagnie, et, à quelques pas, le Cirque d’Été se courbait ainsi qu’un saule, pleurant la splendeur de ses grands samedis disparus, inquiet de sa démolition imminente.

Les Champs-Élysées formaient ainsi un parc verdoyant, coupé par d’agréables constructions où il y avait encore un peu de nature. Aujourd’hui la nature dispute désespérément à tous les établissements, qui tentent de l’envahir, chaque pouce de parterre, de bosquets, de massifs, chaque arbre, presque chaque feuille.

Le Jardin de Paris, qui a déménagé et remplace le restaurant de l’Horloge, déborde presque sur la chaussée. Ledoyen s’enfle à craquer, le Palais de Glace lance dans l’air la pointe orgueilleuse de son dôme doré. De l’autre côté, le palais Paillard forme une tache blanche sur le fond des jardins de l’Élysée; les Folies-Marigny, haussées de deux étages, commandent et dominent l’avenue Marigny; enfin, opérant une déchirure dans l’avenue autrefois ininterrompue des Champs-Elysées, les deux Palais, le grand et le petit, tandis qu’ils réservent leurs élégantes façades aux Parisiens qui veulent traverser le pont Alexandre, n’offrent aux promeneurs de l’avenue que leurs plus vilaines faces et leur plus monotone aspect.

Le soir venu, tout s’éclaire, s’illumine, flamboie : c’est le palais de l’électricité où les guirlandes, les arcs, les ifs, les pyramides de feu, vous aveuglent et vous pourchassent jusqu’au rond-point. Là, s’étendrait désespérément le royaume des ombres, si les façades de quelques hôtels et les annonces lumineuses des magasins d’automobiles ne perçaient violemment les ténèbres. Les hôtels particuliers se font chaque jour plus rares ; de-ci de-là, l’hôtel Païva, document intéressant du second Empire, aujourd’hui devenu le Traveller' s-Club; l’hôtel Sommier, qui se dérobe derrière son jardin, l’élégant hôtel du duc de Gramont, le somptueux palais de M. Dufayel, et surtout l’hôtel du duc de Massa, témoin des élégances du dix-huitième siècle et dont son propriétaire a su intelligemment protéger la façade et le grand parc.

Par contre, l’avenue est devenue le quartier général des hôtels dont presque tous portent un nom étranger : le Palace, le Garlton, l’Astoria voisinent avec les tea rooms, les bars, les pharmacies, les épiceries et les fabricants de meubles anglais qui se sont multipliés. Ce domaine, conquis par l’étranger, il le partage fraternellement avec les fabricants d’automobiles de tous les pays qui ont chassé les marchands de chevaux et les carrossiers des maisons qu’ils occupaient. Et cette

LA COMTESSE DE LOYNES

mainmise sur la plus belle avenue du monde caractérise notre siècle : l’bôtel où s’installe l’étranger, maître de Paris, et l’automobile qui permet aux Parisiens de fuir ce Paris qui ne leur appartient plus.

Rien n’arrêtera ce mouvement qui a successivement détourné la vie de la place Royale et du Palais-Royal, et menace aujourd’hui la place Vendôme ; déjà le Bois de Boulogne n’est plus qu’un immense parc où vous arrêtent, à chaque coin, des restaurants et des cafés. L’automobile impose des promenades plus lointaines que le Bois de Boulogne. Le jour où de nouvelles avenues mettront Paris et Saint-Germain, Versailles et Paris en communication directe, le Bois deviendra le jardin de récréation des enfants parisiens. On n’y verra plus que des « voitures aux chèvres ! » Le Conseil municipal multiplie les arrêts et les édits pour défendre les arbres et la verdure contre l’envahisseur qui les menace. Il faut le louer pour son effort, mais si l’on arrête un instant le torrent, on ne le supprime pas.

La comtesse de Loynes s’était installée aux Champs- Élysées. En se rendant au Bois, en descendant vers Paris, ses amis n’avaient qu’à pousser sa porte toujours hospitalière, et, de ses fenêtres, ils pouvaient, à des heures diverses, voir la même

foule acclamer également les souverains qu’on conduisait à l’Élysée pour saluer le chef de l’État, ou les révolutionnaires qui tâchaient de s’y précipiter pour l’en déloger.

Elle entendit du moins rester fidèle à son culte des choses. Son appartement fut la reproduction exacte de celui de la rue de l’Arcade : mêmes meubles, mêmes rideaux, mêmes garnitures, mêmes tapis, mêmes bibelots, mêmes fleurs et même parfum. Dans la cheminée, une petite flamme discrète continuait à égayer le foyer, au printemps comme à l’automne.

La même bergère voisinait avec le même petit guéridon ; la maîtresse de la maison tenait à la main la dernière livraison de la même Revue des Deux Mondes et le livre du jour.

Toute chose est encore à la place connue,

comme chante Werther, de notre illustre ami Massenet.

Pour tout ornement nouveau, sacrifiant les gravures démodées, elle avait fixé au mur quelques tableaux de maîtres. Son idéal portrait par Amaury Duval se mirait dans la glace de la cheminée qui lui faisait face ; elle lui avait donné deux magnifiques voisins : la Fuite en Egypte, le chef-d’œuvre du grand maître Luc-Olivier Merson, et la Sula-

mite, de son grand ami Hébert. Enfin, par une délicate attention, elle avait placé sur la cheminée une superbe Aphrodite polychrome de Gérôme.

En se retrouvant à l’avenue des Champs-Elysées, les amis de Mme de Loynes avaient donc eu l’impression très nette que rien n’était changé ; la décoration de l’appartement avait gardé sa date : c’était du vilain Empire, le second, plus laid que le premier 1 Vilains meubles, vilains bronzes, vilains bibelots, vilaines toilettes ! Mme de Pompadour se fût écriée : « Oh ! l’horreur 1 » « Fi donc ! » eût riposté Richelieu, et cependant le recul du temps avait déjà classé toutes ces laideurs ; les toilettes étaient devenues des costumes ; l’ameublement constituait une époque.

Mme de Loynes n’avait pas eu la prétention de réagir contre le style Louis XV ou Louis XVI qui nous submerge sous ses petits carreaux, ses faux trumeaux, ses portes cintrées, ses plafonds et ses panneaux surchargés de pâtisseries, avec ses meubles dits anciens, et désespérément semblables ; elle savait simplement le prix de l’habitude ; elle se souvenait de ce mot profond d’un auteur dramatique de ses amis : « Le public n’aime que les pièces qu’il connaît. » Elle avait donc voulu que les yeux de ses hôtes ne fussent distraits par aucune vision nouvelle et que la conversation,

interrompue rue de l’Arcade, eût l’air de se continuer avenue des Champs-Elysées.

La causerie se continuait, en effet. Un nouveau venu y faisait sa partie et quel causeur! M. Maurice Donnay. M. Jules Lemaître était allé un jour le prendre par la main au Chat Noir e t l’avait amené, tout botté d’esprit, à l’avenue des Champs- Élysées.

Le Chat Noir! Mes lecteurs savent-ils tous ce que fut ce cabaret, ancêtre de !’ Abbaye de Thêlème? A mi-côte entre le Paris du jour qui pense et qui travaille, et le Paris de nuit qui s’oublie et qui rigole, le Chat Noir du « gentilhomme » Rodolphe Salis remettait à la mode les cabarets artistiques ; l’ingénieux limonadier avait eu l’idée de réveiller la muse montmartroise depuis longtemps plus qu’assoupie et d’offrir ou de rendre aux Parisiens un mélange de fantaisie, de blague, de genre bohème et artiste, qui mêlait la tradition du romantisme bousingot à celle de la chanson du Caveau. Il avait su grouper des artistes, Caran d’Ache, Villette, Henri Rivière ; des chansonniers, Mac Nab, l’auteur de ces deux chefsd’œuvre restés populaires, le Bal de l'Hôtel de Ville et l' Expulsion des princes; Jules Jouy, dont les chansons macabres enfermaient un grain de la folie à laquelle le malheureux devait succomber ;

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de vrais musiciens tels que Fragerolle ; des poètes tels que notre ami Jean Rameau.

Le coup de génie, ce furent les représentations d’ombres chinoises, rebaptisées pour la circonstance : ombres françaises. Sur le transparent minuscule, au fond de la petite salle bondée de spectateurs, où montait la fumée bleue des cigarettes, se profilaient les silhouettes artistement découpées. Salis faisait le boniment, à moins que l’auteur lui-même ne débitât son oeuvre, vers ou prose.

C’était le moment où les gloires napoléoniennes recommençaient à parler à notre imagination. Le Chat Noir donna sa note, à sa manière, dans le concert de l’enthousiasme général. L’Epopée, de Caran d’Ache, fut dans l’art du théâtre ce que le Dix-huit cent quatorze, de Meissonier, représente dans la peinture d’histoire. Ainsi, pour ses débuts, le Chat Noir s’était tout de suite élevé au sublime ; c’était parfait, à condition de s’en évader au premier jour et de ne pas confondre les hauteurs de la Butte avec celles de l’Olympe. Or, un soir de janvier 1891, sur ce même petit théâtre, on vit se dérouler une série de tableaux ironiques et charmants, qui évoquaient l’histoire de Phryné, dans un cadre renouvelé des auteurs de la Belle Hélène. Tandis que l’accompagnateur jouait en sourdine une par-

titionnette, l’auteur, debout, accoudé au piano, disait des vers — des vers d’ironiste et des vers de poète — d’une voix presque sans timbre avec, aux lèvres, un sourire à peine perceptible. C’était M. Maurice Donnay.

Au premier rang, M. Jules Lemaître l'applaudissait de tout son cœur. Voulez-vous d’ailleurs, retracé par lui-même, le souvenir d’une de ces soirées? Voici comment, quelques années plus tard, il la décrivait :

« Je le vois toujours tel qu’il nous apparut la première fois qu’il récita des vers au théâtricule du Chat Noir, avec son visage ambré, ses cheveux bleus, ses yeux noirs et doux, ses lèvres bonnes sous la moustache un peu tombante, sa voix caressante et paresseuse. Je le comparai tout de suite à un mandarin annamite, parce qu’il en avait la figure et aussi parce qu’il semblait, comme un lettré de la race jaune, subtil, indolent, voluptueux, d’un nihilisme très fin et très gai. »

Tel était l’hôte nouveau que M. Jules Lemaître avait présenté à Mme de Loynes et qui devint le convive habituel des dîners du vendredi. Son esprit en était un des régals.

En descendant à temps de la Butte, M. Maurice Donnay ne soupçonnait guère que le meilleur

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chemin pour aller à l’Académie c’était l’avenue des Champs- Élysées. Ce fut ainsi.

M. Maurice Donnay eut l’ambition de scènes plus vastes que celle du Chat Noir : il connut des succès retentissants avec Lysistrata, surtout avec Amants , où deux artistes incomparables, Mme Granier et M. Guitry, montrèrent une maîtrise sans égale, et enfin avec le Retour de Jérusalem , qui opéra une petite révolution. Certes, l’auteur ne reniait aucune des idées qu’on lui connaissait. Mais c’était avant tout un artiste. Il attendait le succès du mérite de son œuvre et non du scandale qui pouvait se mener autour d’elle. Il avait lu sa pièce chez Mme de Loynes. Après la lecture, il demanda à son ami, M. Jules Lemaître :

— Eh bien! quel est votre sentiment?

Pour toute réponse, M. Jules Lemaître aurait pu remettre sous les yeux de son ami les lignes qu’il lui consacrait dans les Débats , en 1891 :

« ... Vous trouverez dans la revue symbolique de M. Maurice Donnay, Ailleurs! la traduction plastique de quelques-unes des idées les plus chères à MM. Lavisse et de Vogüé, ces deux guides autorisés de la jeunesse contemporaine. Car, pour plaire au premier, les vieux adolescents pessimistes et symbolistes y sont traités avec un généreux mépris, et. pour plaire au second, un vague esprit

évangélique y circule, un Christ ami du monde moderne y apparaît et l’aube des temps nouveaux y est saluée. Et l'auteur y a su mettre encore , pour les « gens du monde » éclairés, un peu d'antisémitisme élégant et de socialisme bien porté. »

Sous la forme la plus délicatement ironique, M. Jules Lemaître indiquait sa mentalité alors tout à fait dédaigneuse en matière sociale et religieuse. Mais ces ironies de 1891 devaient toutes tomber, comme les pièces d’un costume qui n’allait plus à sa nouvelle taille ; l’heure était proche où sa pensée allait grandir de toute la hauteur d’une foi ardente pour la patrie et pour l’armée. Cette évolution n’est pas rare chez les grands penseurs et les grands écrivains ; chez M. Jules Lemaître, elle marquait un esprit en croissance.

Un jour qu’on parlait devant M. Émile Faguet d’une nouvelle incarnation de son ami, M. Jules Lemaître :

— Oui, dit-il, Lemaître fait ses cinq ans.

Le trait était joli ; il faudrait ajouter, si M. Faguet le permet, que son futur confrère de l’Académie, à chaque période de rengagement, avait gagné un galon de plus.

D’abord républicain sans épithète, puis républicain libéral, il avait failli être républicain plébiscitaire. Le futur président de la « Patrie fran-

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çaise » et le président de la « Ligue des patriotes » se rencontrèrent à Florence. Déroulède lui récita des vers de Virgile. Puis ils admirèrent ensemble le palais Pitti et les Offices. L’admiration rapproche. M. Jules Lemaître s’était pris à ne plus considérer son compagnon de musées comme un simple harangueur de foules. Il était même arrivé à penser qu’il pouvait y avoir du bon dans les doctrines plébiscitaires, étant donné que leur avocat était virgilien et avait jadis remporté un prix de vers latins.

De son côté, M. Paul Déroulède avait le pressentiment que cet « indécis supérieur » saurait accomplir son devoir avec résolution, le jour où il le connaîtrait ; pour le moment, il le cherchait. Le boulangisme l’avait fait sourire ; la condamnation de Rochefort, iniquement impliqué dans un pseudo-complot royaliste, l’indigna profondément. Rochefort, le déboulonneur de Napoléon III, le prisonnier de Nouméa, le républicain de la première heure et de toutes les heures, exilé par des républicains, quelle ingratitude, quel scandale ! Quel scandale encore plus grand l’affaire du Panama !

M. Jules Lemaître devenait nettement antiparlementaire lorsque M. Jules Delahave se dressait à la tribune pour dénoncer les cent quatre membres

du Parlement ; et lorsque derrière le paravent où notre ami M. Maurice Barrés, dans un magnifique transport de généreuse indignation, faisait grimacer leurs Figures , il aperçut la France, humiliée, en deuil, il devint patriote autant que le président de la Ligue lui-même. Les sentiments qui vibraient en lui, on peut les voir se refléter dans l’article qu’il fit sur Messire Duguesclin, le beau drame de Paul Déroulède, représenté en 1895 •

... Moi, j’aime bien les vers patriotiques ; mais je les aime dans la mesure où ils sont beaux, et il me plaît mieux de les lire tout seul, pudiquement, que de les entendre hurler par un masque de théâtre. J’étais donc un peu gêné l’autre soir. Mais, en y réfléchissant, j’ai vu que c’était là sentiments étroits d’humanité. Après tout, ce qu’on acclamait, était — tout sens littéraire écarté — le Courage, la Pureté, la Fidélité, l’Héroïsme, la France, l’Armée française ; et ce sont choses plus intéressantes en effet, et plus émouvantes que la beauté plastique et même que la profondeur et la vérité des peintures dramatiques. J’ai conçu avec un peu de honte combien les idées de ce public (où il n’y avait certainement ni filles, ni fêtards, ni brasseurs d’affaires, ni politiciens prévaricateurs, ni gouapes aux dernières galeries) étaient en cette occurrence plus belles que la mienne ; et alors j’ai applaudi comme les camarades.

M. Jules Lemaître applaudissait M. Paul Déroulède du même cœur que les camarades ; il ne per-

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mettait plus, en effet, à sa raison de subtiliser avec son cœur ; il fuyait les nuances. Comme les camarades, il était devenu nationaliste ; enfin, le dreyfusisme, qui s’abattait sur la France ainsi qu’un cyclone, pour tout déchirer, tout diviser, tout détruire, Dieu, patrie, armée, le rendait violemment militariste. La conversion du dilettante était accomplie. Mme de Loynes attendait le moment, désormais prochain, où le critique disparaîtrait devant l’homme d’action.

C’est vers cette époque qu’un ami commun me ramena chez Mme de Loynes. Je lui avais été présenté par Émile de Girardin, quelque temps avant sa mort ; elle m’avait grondé pour un écho malencontreux publié à mon insu dans le Gaulois. J’avais eu le tort de m’éloigner de sa maison ; je fus heureux de m’y retrouver.

Elle ne fit aucune allusion au puéril incident qui nous avait séparés. Comme autrefois, elle était toute grâce, toute séduction, tout enveloppement. Elle me pria de venir la voir souvent, ajoutant que je ne rencontrerais chez elle que des amis qui magnifiaient les idées que je défendais et qui lui étaient chères.

J’avais croisé un peu partout M. Jules Lemaître. J’admirais son talent, je ne connaissais pas l’homme. J’avais entendu conter qu’il écoutait beaucoup

et qu’il parlait peu, qu’il était flottant dans ses opinions comme dans ses sentiments, et que, jusqu’à son sourire, tout était estompé. S’était-il transfiguré? M. Jules Lemaître s’amusait franchement des anecdotes qui se débitaient autour de lui ; il disait à l’occasion son mot, toujours très fin et souvent malicieux ; comme chez son ami Donnay, il y avait chez lui du gamin de Paris, mais d’un gamin de Paris élevé, lui aussi, par Aristophane. Avant tout, il était simple et naturel.

C’est d’ailleurs une observation que j’ai pu faire et que je désire noter : au cours de l’affaire Dreyfus, où toutes les passions étaient déchaînées, jamais je n’ai remarqué, chez tous les grands littérateurs qui avaient pris position, la moindre affectation, le moindre désir d 'épater le bourgeois. Ils vivaient le drame de la France, ils ne le jouaient pas.

On raconte volontiers que les écrivains, toujours en représentation, même devant leur propre personne, aiment, souffrent, combattent pour la galerie, et que, dans leurs émotions publiques, ils ne se préoccupent que de 1’ « article à faire »; volontiers on leur appliquerait, en les détournant de la signification qu’ils avaient réellement, les vers désenchantés que Louis Bouilhet dédiait aux poètes

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qui, comme Byron ou Alfred de Musset, se drapaient, romantiques, dans leur douleur :

Je déteste surtout le barde à l’œil humide,

Qui regarde une étoile en murmurant un nom,

Et pour qui la nature immense serait vide.

S’il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.

Les intellectuels de droite se seraient désolés d’être confondus avec des bardes, et jamais M. Jules Lemaître ne songea à prendre l’attitude du Gladiateur antique. Ils étaient tous, ils restèrent tout simplement de bons Français et de grands écrivains.

M. Jules Lemaître continuait ses feuilletons aux Débats, où il avait eu la joie de célébrer les succès de son futur confrère en nationalisme et en Académie, M. Henri Lavedan, dans le Prince d' Aurec. Lui-même se faisait applaudir successivement au Vaudeville dans le Député Leveau, aux Français avec Mariage blanc, au Gymnase avec le Pardon et V Aînée. Si la politique avait gagné un vigoureux athlète, la littérature n’avait pas perdu un de ses meilleurs champions.

Mme de Loynes voulait bien que son salon glissât vers la politique, elle n’entendait pas que celle-ci l’absorbât complètement. Jusqu’au jour des déchirements définitifs, elle s’employa avec un art et un tact parfaits à amener les transitions entre les

opinions d’hier et celles du jour, les transactions entre des amis qui n’étaient pas encore devenus des adversaires.

M. Anatole France venait encore dîner le vendredi ; un soir, il avait raconté qu’il se proposait de tirer une pièce du Lys rouge. Il voulait faire du théâtre comme son ami, M. Paul Hervieu, dont il admirait fort le talent. Dans Crainquebille, M. Anatole France montra que le grand écrivain ne connaît pas de frontières. Il ne marchandait pas ses félicitations à son confrère François Coppée, qui venait de triompher à l’Odéon avec Pour la couronne, ni ses compliments à Henry Houssaye d’avoir déserté le Parthénon pour le Panthéon. Dans son Dix-huit cent quatorze et son Dix-huit cent quinze, Henry Houssaye venait, en effet, de tresser des couronnes au front de Napoléon, après avoir couronné de roses la tête d’Alcibiade. Ce fut le dernier dîner auquel assista M. Anatole France : le repas des Girondins.

Sardou annonçait la reprise imminente de Madame Sans-Gêne, il s’en montrait glorieux. Mais il disait son chagrin d’avoir blessé involontairement la princesse Mathilde, pour laquelle il professait une estime toute particulière. A la première de Madame Sans-Gêne, en effet, la princesse Mathilde, blessée des propos que l’auteur prêtait aux prin-

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cesses de la famille Bonaparte, n’avait pas attendu la fin de l’acte pour se retirer.

Au dîner qui suivit l’élection de M. Jules Lemaître à l’Académie, on apporta au dessert une glace qui représentait un chapeau d’académicien ; à côté était posée l’épée en sucre filé.

En sücre filé ! Était-ce un hasard ou un pronostic?

M. Henry Roujon se leva et adressa un petit speach très bien tourné à M. Jules Lemaître. M. Henry Roujon est un des esprits les plus délicats de ce temps et un des plus galants hommes qu’on puisse rencontrer. Il ne partageait pas les opinions qu’on défendait chez Mme de Loynes ; aussi signa-t-il avec elle une petite convention. Il fut entendu qu’on n’aborderait devant lui que les sujets qui pourraient rapprocher, jamais ceux qui pouvaient diviser, et j’ai été témoin pour ma part de la loyauté qui présida à l’exécution de ce pacte.

Un vendredi, M. Jules Lemaître revenait de Tavers. Il avait fui chez sa mère pour se dérober aux dernières corvées du candidat. Il raconta qu’il avait emporté avec lui les Trophées de Heredia, le Disciple de Bourget, les Déracinés de Barrés, trois œuvres superbes entre lesquelles se partageait son admiration, et les derniers livres de Pierre

Loti, dont il disait : « Je les ai lus, serré contre la terre maternelle, et je me suis senti parfaitement ivre. » Faguet devenait hyperbolique en parlant de la première de Cyrano de Bergerac. Il ne savait pas, disait-il, s’il admirait davantage Rostand ou les spectateurs qui l’avaient applaudi. « J’aurais volontiers, ajoutait-il, embrassé ce public enthousiaste sur ses deux mille joues. »

Mme de Loynes ne dissimulait pas l’impression que lui avait causée la lecture de la France juive, de M. Édouard Drumont. Par un ami commun, elle avait envoyé ses félicitations au grand maître de l’antisémitisme. Elle n’était pas, certes, antisémite dans le sens exclusif et farouche qu’une certaine école a donné plus tard à ce mot ; elle appartenait à une époque où tous les Français vivaient en bonne intelligence, où les majorités n’étaient pas oppressives, où les minorités étaient respectueuses, où enfin les querelles de race et de confession étaient ignorées. Plus tard, elle pensa, avec tous les honnêtes gens, que certains juifs politiciens, en plaçant le salut d’un individu et l’intérêt de leur race au-dessus de la cause sacrée de la patrie, avaient méconnu la dette de reconnaissance qu’ils devaient à la France, à la France qui avait fait à tous les juifs une condition qu’ils ne trouvaient nulle part ailleurs.

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Cette aimable harmonie que Mme de Loynes, en maîtresse de maison supérieure,. avait tenté de maintenir, allait être terriblement troublée. Déjà des dissonances s’étaient fait entendre, des ruptures s’étaient annoncées. Un matin, un torrent furieux se déchaîna, avec un bruit formidable, à travers là ville à peine éveillée. Des milliers et des milliers de camelots hurlaient à tous les carrefours le fameux pamphlet : « J’accuse ! » De la main qui avait corrigé la Mouquette, M. Zola souffletait la France dans ce qu’elle avait de plus sensible : son culte pour l’armée. A cet affront, tous les braves gens sentirent le sang monter à leur visage. Désormais, la France allait voir rouge.

Je dînais chez Mme de Loynes le soir où Coppée, encore tout bouleversé, nous raconta la visite qu’il avait reçue.

— Oui, mes amis, dit-il, Zola est venu me demander de me joindre à tous ses intellectuels pour proclamer l’innocence d’Alfred Dreyfus. J’eus ainsi la primeur de son misérable écrit. Il m’en traça les grandes lignes. Oh ! mes amis, j’ai été bien troublé, bien ému. J’aime Zola, j’admire son immense talent. C’est mon vieux compagnon de lettres, mon maître. J’avais fait campagne pour lui à l’Académie et je sentais que nous allions

être séparés à tout jamais ! Je lui dis, je lui criai tout ce que mon cœur me dictait pour le détacher de son épouvantable projet. Je cherchai à lui démontrer que son œuvre était moins une plaidoirie en faveur de Dreyfus qu’un réquisitoire impie contre l’armée, qu’il n’y avait pas de probabilités pour l’innocence de son client, qu’il était certain par contre que la France était innocente. Zola n’avait pas bougé. A bout d’arguments, je lui jetai cette phrase que j’espérais décisive :

— Mais, mon pauvre ami, vous allez avoir contre vous toute votre clientèle. Vous ne vendrez plus un seul livre !

Je crus qu’il allait céder. Il réfléchit longtemps, puis, d’un accent désolé, il me dit :

— Vous avez raison, mais j’ai promis !

A qui a-t-il promis? Qu’a-t-il promis? Terrible énigme que mon amitié ne veut pas approfondir. »

Coppée s’était tu. Nous étions profondément remués. De nous tous, M. Jules Lemaître était le plus indigné. Qu’ils étaient loin, ces dîners du vendredi où M. Anatole France, après une discussion, concluait par ces paroles : « Qu’importe tout cela, quand on le contemple du haut de Sirius? » et où M. Jules Lemaître faisait écho d’un simple mot : « Après tout, pourquoi pas? »

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On ne soupçonnait guère que, même contemplé de Sirius, le spectacle qui allait se dérouler soulèverait un frisson d’horreur chez les plus indifférents !

C’était d’abord le procès Zola, puis la mort mystérieuse de Félix Faure, l’ignominie de la Haute Cour, Waldeck-Rousseau, ancien républicain modéré, ouvrant à un socialiste les portes du pouvoir, le suicide du colonel Henry, la révision, la réhabilitation de Dreyfus, la désorganisation de notre armée, la ruine de notre flotte, l’humiliation de Fachoda, l’avènement de Combes avec André et Pelletan, l’organisation des fiches, la délation, la mort de Syveton, le geste impérial de Tanger et notre humiliation, la séparation de l’Église et de l’État, l’expulsion des congrégations, la spoliation des églises et des couvents, le scandale des inventaires, la répression sanglante des grèves, la soumission devant la C. G. T., le drapeau tricolore s’abaissant devant le drapeau rouge, les révoltes des vignerons de l’Aube et, pour couronner une si belle œuvre républicaine, la capitulation de la France cédant une partie de son territoire, au Congo, sans avoir combattu pour le défendre. Véritable musée des horreurs !

La déclaration de guerre de Zola fut décisive. Elle obligea chacun à prendre sa position de combat. Le fifre de Zola servit à faire le rallie-

ment de tous les bons Français ; M. Paul Deschanel est assez riche pour nous pardonner cet emprunt à un de ses récents discours ; il est vrai qu’il appliquait la phrase à M. de Kiderlen.

Quoi qu’il lui en coûtât de combattre d’anciens amis, Mme de Loynes n’hésita pas. Et l’attitude simple, mais résolue, qu’elle adopta depuis cette époque, l’influence prépondérante qu’elle exerça autour d’elle, au profit des idées que nous aimons, lui mériteront, comme je l’ai écrit au début de ce petit volume, en dehors du cercle de ses amis, l’estime de tous ceux auxquels il plaît de saluer, chez un être de faiblesse et de charme, la vaillance active et persévérante. Elle ne sépara plus jamais deux ambitions qui lui étaient également chères : la gloire de son ami M. Jules Lemaître, et le salut de son pays. Elle les associa, elle les confondit. Elle pressentait le grand combat et ne s’en effraya pas. Elle voulut, puisque M. Jules Lemaître était écrivain et poète, que, comme Tyrtée, il encourageât les troupes à la bataille ; elle voulut peut-être davantage : qu’il les dirigeât vers la victoire. N’était-ce pas usurper sur le rôle de la Providence? C’est ce que nous allons savoir.

« Vive la « Patrie française ! » Vive l’armée ! Vive Jules Lemaître ! » tels furent les cris qu’on put entendre le vendredi 13 janvier 1899, dans la salle à manger de l’avenue des Champs- Élysées. M. Jules Lemaître n’avait plus son sourire d’ironie ; cette fois, son rire s’épanouissait franchement.

De sa place, il remercia, déclarant que son ami François Coppée, président d’honneur de la « Patrie française », avait, mieux que lui, le don des improvisations chaleureuses. François Coppée se leva, quitta son éternelle cigarette et sut trouver des accents émus pour féliciter M. Jules Lemaître d’avoir accepté la présidence de la « Patrie française », qui allait grouper toutes les résistances contre les ennemis de la patrie.

Quant à Mme de Loynes, tous ces vivats, tous ces toasts trouvaient un écho dans son cœur.

Elle écoutait, à son habitude ; mais dans ce silence que de joie, quel triomphe ! Chez elle, dans cette salle à manger, où, pendant de si longues années, la conversation avait d’abord voltigé en propos légers, spirituels et badins, l’entretien allait prendre son essor et s’élever jusqu’aux cimes les plus hautes de la politique.

En fermant les yeux, elle revoyait le prince Napoléon. Quand le neveu du grand Empereur l’avait rencontrée, il pouvait devenir César, s’il avait suivi les conseils d’Émile deGirardin ; malheureusement il avait employé sa merveilleuse intelligence à se « déclasser ». Elle regardait M. Jules Lemaître ; quand elle l’avait connu, c’était un critique des plus autorisés ; il était devenu depuis écrivain, auteur dramatique, conférencier applaudi, et ce fils d’honnêtes et modestes bourgeois de Tavers allait peut-être se classer parmi les Césars historiques. La comtesse de Loynes réalisait les rêves les plus ambitieux de la Dame aux Violettes.

Elle n’avait pas dissimulé sa joie, quand on était venu lui demander d’user de son influence auprès de M. Jules Lemaître pour le décider à accepter la présidence d’honneur de la « Patrie française » ; elle avait dit : « Je le déciderai ! » et elle avait remercié M. Barrés, qui avait poussé l’abnégation jusqu’à refuser pour lui-même cette

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présidence et avait désigné son ami Jules Lemaître comme le plus digne de l’occuper.

Ainsi que l’architecte plante un drapeau au faîte de la bâtisse achevée, elle pensait pouvoir fixer une oriflamme, l’oriflamme aux trois couleurs nationales, sur son œuvre terminée !

Certes M. Maurice Barrés ne déclinait aucune responsabilité ; son âme est à la hauteur de tous les devoirs, comme son talent et son caractère le faisaient digne de la première place. Nos lecteurs se rappellent sa modeste entrée chez Mme de Loynes. Il avait, je crois, vingt-sept ans, lorsqu’il en faisait une plus sensationnelle à la Chambre, où il se fit accepter sans chercher à s’imposer ; il faisait de rares et discrètes incursions sur le terrain politique, se bornant* à signaler avec beaucoup d’esprit et de bon sens les abus du pouvoir et surtout des hommes que le pouvoir emploie. Il sentait qu’il pouvait être dangereux d’aborder les grands emplois sans bien connaître la tribune ; il n’eut pas cette témérité et s’appliqua surtout à forcer l’attention de ses adversaires avant de les combattre ; il quitta la Chambre n’ayant pas donné sa mesure ; mais la retraite lui fut profitable, et, lorsqu’il y reprit sa place comme député de Paris, après la mort si regrettable de M. Archdeacon, il retrouva les sym-

pathies qu’il y avait semées et il sut promptement conquérir une autorité qui le fait écouter et applaudir, même de ses adversaires. Dans des débats récents, il s’est élevé à la taille des plus grands orateurs, et des plus courageux.

Cependant, l’affaire Dreyfus divisait déjà profondément notre pays ; d’une part, ceux qui s’intitulaient eux-mêmes les « intellectuels » semblaient ne point admettre que l’on pût élever la patrie audessus de certain idéal de justice dont ils pensaient détenir la formule ; d’autres estimaient, au contraire, que l’on doit aimer la patrie par-dessus toutes choses et que l’on ne peut, sans commettre un véritable crime, défendre contre elle un acte, une idée, un sentiment, alors même que l’on serait cor?vaincu de l’excellence de cet acte, de cette idée et de ce sentiment.

Il faut le dire aussi : à cette époque déjà lointaine, l’idée de patrie avait perdu de sa netteté ; on savait que les maîtres de la république étaient décidés à tout céder, à tout subir, à tout accepter sans même essayer de tirer l’épée. C’était la bonne heure pour les intellectuels, pour ceux qui rêvaient de faire de la France une Byzance où les docteurs domineraient les généraux, où le soldat ne se distinguerait plus d’un agent de police. Depuis longtemps, les gouvernements appliquaient

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avec une étrange rigueur le vieux principe : Cedant arma togæ, et les universitaires, pensant que l’heure était enfin venue d’assurer la victoire définitive de la pensée libre sur Vâme asservie, du costume civil sur l’uniforme militaire, se groupèrent autour de celui qu’ils affectaient de considérer comme une victime expiatoire et livrèrent résolument bataille à la France militaire et patriote.

Certes, beaucoup d’entre eux ne croyaient pas viser la patrie, mais ils en avaient une conception qu’ils estimaient nouvelle, et qui avait pris naissance dans les temps très anciens où les peuples désabusés de la gloire militaire voulaient s’assoupir décidément dans un raffinement subtil de recherches littéraires et de controverses philosophiques.

MM. Havet, Séailles, Gaston Paris, Psichari, Zola, Anatole France, etc., avaient entrepris cette démilitarisation du patriotisme, et l’affaire Dreyfus leur apparut comme le moyen, en quelque sorte providentiel, de réaliser leur projet.

On se mit à l’œuvre et tout fut tenté pour remuer l’opinion publique et l’engager dans la voie nouvelle, en s’adressant d’abord aux professeurs, aux écrivains ; ce fut autour de Dreyfus, frappé par les chefs de l’armée, que s’engagea la bataille.

Peut-être ceux qui la menaient croyaient-ils, en effet, à l’innocence de l’homme que les conseils de guerre avaient condamné, mais cela n’importait point ; on visait plus haut, on voyait plus loin que la réhabilitation de Dreyfus et c’était la France nouvelle, la France des intellectuels, qu’il s’agissait d’édifier sur les ruines de la barbarie militaire ; c’était le règne de l’esprit que l’on entendait assurer en détruisant le règne de la force. Nous savons depuis si la force a pris sa revanche.

Beaucoup se laissèrent entraîner par cet apostolat qui se réclamait de la « justice » et de la « vérité » ; le plus grand nombre cependant s’étonna de voir l’Europe, on pourrait dire le monde entier, se passionner pour une cause que nul, hors ceux qui l’avaient jugée, ne pouvait connaître, et proclamer l’indignité des conseils de guerre qui avaient frappé Dreyfus.

Pendant ce temps, un autre camp se constituait dans le silence ; à la levée en masse des normaliens apportant au service du dreyfusisme leur esprit de caste et leur mépris de ceux qu’ils appelaient des Béotiens, on opposa bientôt une contre-manifestation vraiment nationale et l’un des premiers, dans le Petit Journal, M. Judet se fit l’interprète des résistances de la patrie.

M. Judet, cependant, hésitait à se jeter dans la

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mêlée ; ce n’est pas qu’il eût des doutes sur ses propres résolutions ou qu’il reculât devant les périls auxquels il lui fallait s’exposer, mais il écrivait dans un journal dont il n’était pas le maître, et, bien qu’il y fût entièrement libre, il ne lui plaisait pas de l’associer à la campagne à laquelle le poussait son tempérament ; il s’y décida cependant et nul ne mena la bataille avec plus de fougue, de talent et d’audace véritable. Il la continue à l'Eclair, qu’il dirige dans la même ligne, imperturbablement.

M. Henri Simond, qui dirigeait l'Echo de Paris, défendait les mêmes idées avec autant de netteté et de vaillance, mais de façon plus méthodique. Quoique très jeune encore, il exerçait sur lui-même un absolu contrôle, s’appliquant à connaître les hommes et à apprécier les choses et, lorsque M. Jules Lemaître quitta le Figaro, il n’hésita pas à le placer au premier rang de ses collaborateurs.

Et de suite M. Jules Lemaître entreprit une admirable campagne où il éclaira d’une lumière crue les dessous ténébreux de l’affaire Dreyfus, démontrant avec son talent accoutumé que, dans le camp de ceux qui entendaient défendre la France contre le « chambardement » dont on la menaçait, il n’y avait pas que les primaires ; il encouragea ceux des intellectuels qui ne caressaient pas

le rêve d’une décadence antimilitariste ; bientôt un certain nombre de professeurs, s’opposant résolument aux « déliquescents » de l’Institut, eurent la pensée d’offrir un banquet à M. Judet et en même temps de chercher à dégager nettement, clairement, l’idée de patrie, des sophismes derrière lesquels on prétendait la voiler. Ils n’étaient pas à proprement parler antidreyfusards, mais avant tout ils entendaient défendre la patrie qu’ils sentaient menacée par ces prétendus intellectuels, recrutés en majeure partie parmi des hommes étrangers à notre pays, à nos traditions, à notre génie, au premier rang desquels il faut citer Zola Zola de qui M. Barrés écrivait :

« Cet homme n’est pas un Français ; il y a une frontière entre lui et moi. Quelle frontière? Les Alpes ! »

Ils s’entendirent, se groupèrent ; il leur fallait un chef; M. Jules Lemaître était naturellement désigné par son talent, ses campagnes antérieures, sa situation d’académicien, qui permettait de l’opposer à M. Anatole France.

On fut donc le trouver, on lui demanda son nom ; il hésita ; il assura que Coppée était beaucoup plus qualifié que lui, qu’il fallait le décider. M. Barrés dit à M. Dausset : « Il n’y a qu’une personne qui puisse vaincre les scrupules, très honorables d’ail-

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leurs, de M. Jules Lemaître, c’est Mme de Loynes. » Nous l’avons déjà indiqué : elle n’eut pas un instant d’hésitation. Elle sut convaincre M. Jules Lemaître. Cependant, avant de donner sa réponse définitive, il demanda que la présidence d’honneur fût réservée à Coppée et que la première réunion de la « Patrie française » eût lieu chez lui.

l’état-major de la «patrie française»

Le 27 janvier 1899, la « Patrie française » est fondée, en pleine affaire Dreyfus. Son premier bureau fut composé de MM. François Coppée, président d’honneur ; Jules Lemaître, président ; Louis Dausset, secrétaire général ; Maurice Barrés, Brunetière, Marcel Dubois, de Mahy, délégués ; Gabriel Syveton, trésorier ; Henri Vaugeois, secrétaire adjoint. Dans le comité : MM. Cavaignac, Clunet, Détaillé, Forain, Vincent d’Indy, colonel Monteil, Rambaud, ancien ministre. L’état-major de l’élite !

L’article 3 des statuts définissait le but de l’association : maintenir et fortifier l’amour de la patrie et le respect de l’armée nationale, surveiller et combattre les ingérences et les propagandes de l’étranger. Fut-il jamais plus noble programme ?

La réunion chez Coppée, présidée par lui, fut

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vibrante, enthousiaste. On y lut une lettre de Déroulède, qui envoyait sa sympathie à la « Patrie française ».

Déroulède est républicain, nous l’avons écrit plus haut, il ne craint pas qu’on le répète ; il l’est par patriotisme, ce que l’on a quelque peine à comprendre. Il a atteint l’âge d’homme à une époque où la foi dans les vertus des « grands ancêtres * était encore, pour les vrais démocrates, un dogme sacré, où l’on croyait éperdument aux armées improvisées et inlassablement victorieuses.

Pour lui, le mot république avait, à un autre point de vue, un pouvoir magique, irrésistible. Cette république, il l’a toujours cherchée vainement ; il la poursuit encore et se désespère de ne la point rencontrer. Nul ne juge plus sévèrement la succession de profiteurs, d’exploiteurs, de fantoches qui, sous le vocable dont ils se réclament, ont gouverné notre pays. Cependant, devant la statue de Jeanne d’Arc, il excommunia solennellement de bons Français qu’il estimait, et qu’il aimait, au profit de ces gens si médiocrement renommés qu’il détestait et méprisait.

Sa faiblesse, c’est qu’il ne veut donner l’assaut au pouvoir qu’avec une armée républicaine, et se refuse à comprendre qu’une révolution est

assurée de la défaite, si elle ne s’opère avec le concours actif ou tacite des Français de tous les partis.

Déroulède pouvait être le chef acclamé de tous les opposants ; il se contenta de grouper autour de sa personne les républicains mécontents qui ne sont pas encore désabusés.

Il eut un beau geste à Reuilly, lorsqu’il voulut entraîner le général Roget à l’Élysée; mais il ne se rendit pas compte de l’inutilité d’une entreprise dont l’objet n’était pas clairement défini. Ce qu’il projetait, c’était un coup d’État contre les républicains, sans le concours des adversaires de la république. Il fut étonné de ne pas rencontrer à Reuilly le général qu’il attendait et qui avait fait demi-tour vers Paris, peut-être parce qu’il comprenait les intentions de Déroulède.

Déroulède voulait bien être battu mais, se souvenant de la déclaration de Ducrot, la veille de Champigny : « Je rentrerai mort ou victorieux », il ne voulait pas être ridiculisé.

Il ne le fut pas. Son acquittement devant le jury, sa scandaleuse comparution devant la Haute Cour, l’abominable verdict auquel M. Fallières, quoique président du Congrès, ne craignit pas d’associer son vote, l’exil, le regrettable duel avec Buffet, sa rentrée triomphale à Paris, sa retraite

2 G2 LA COMTESSE DE LOYNES

voulue et honorable, mais non définitive, tout cela c’est de l’histoire d’hier.

Paul Déroulède, en envoyant son adhésion à la « Patrie française », voulait bien marquer qu’il comprenait que l’œuvre de cette Ligue devait se distinguer de la sienne, — la sienne ayant surtout un caractère de revanche ; — il devenait l’aile droite delà « Patrie française », qui resterait la protestation de l’intellectualisme patriote contre l’intellectualisme international. Ce fut si bien son sentiment que son admirable Pylade, M. Marcel Habert, alla rendre visite à Mme de Loynes, lui affirma sa sympathie, son admiration pourM. Jules Lemaître, et lui dit : « Il faut de l’argent pour le banquet « qui s’organise. Je veux être le premier souserip- « teur pour mille francs. »

M. Marcel Habert revit souvent Mme la comtesse de Loynes ; ce Français avait compris cette Française. Il était né pour jouer les premiers rôles, car il possédait les deux qualités maîtresses qui fixent la fortune des ambitieux : le courage et le talent. Il préféra associer sa destinée à celle de Déroulède, accepter le second rôle, et se placer au second rang ; il croyait que Déroulède aurait l’occasion de régénérer la république, que les circonstances lui permettraient de prendre la place à laquelle il avait le droit de prétendre,

et simplement, noblement, il s’effaça devant ce qu’il considérait comme un devoir patriotique. Déroulède n’a pas seulement des dons de chef ; taillé en force et en vigueur, il veut persuader et séduire. MM. Maurice Barrés, Gauthier de Clagny, Henri Galli, aujourd’hui conseiller municipal, demain député, mais toujours patriote, Millevoye qu’on n’entend plus assez souvent à la tribune — pour ne citer que ceux-là — ont pour lui presque de la dévotion.

Le jeudi 19 janvier devait être une date mémorable pour la « Patrie française ». C’était la première grande réunion à la salle des Agriculteurs de France. M. Jules Lemaître allait y prendre la parole.

Plus de quinze cents personnes — sommités du monde des lettres, des sciences, des arts — assistaient à cette première conférence.

On acclame François Coppée, qui, d’une voix que l’émotion fait trembler, remercie les ligueurs de l’empressement qu’ils ont mis à se rendre à la réunion :

— Je ne chercherai pas, leur dit-il, de grandes phrases pour vous exprimer notre reconnaissance. Je vous exprime simplement l’émotion de nos cœurs.

M. Jules Lemaître prend la parole; en termes d’une rare élégance, il expose les raisons pour

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lesquelles on a créé la ligue de la « Patrie française ». « La ligue se place au-dessus de la fameuse « affaire ». C’est à son occasion que l’on s’est réuni, mais, ajoute l’orateur, la ligue survivra à 1’ « affaire ».

— Un jour, dit-il, nous avons voulu rasséréner les braves gens, en montrant que tous les intellectuels n’étaient pas de l’autre côté. Nous l’avons montré abondamment, je crois, et cette manifestation aura des lendemains.

François Coppée demande à l’assemblée de confirmer les pouvoirs du comité provisoire de la ligue. Cette proposition est adoptée à l’unanimité ; à l’unanimité aussi l’on adjoint aux membres du comité MM. Cavaignac, Forain et le colonel Monteil. C’est de l’enthousiasme, du délire !

On se demandait si Mme de Loynes assisterait à cette conférence ; elle y assista dans une loggia, la seule qui existât dans la salle : « C’est elle 1 C’est elle ! » dit-on de tous côtés, et tous les yeux se fixèrent sur la petite loge où elle était entrée, accompagnée de sa fidèle gouvernante, Mlle Pauline, que connaissaient et estimaient tous ceux qui fréquentaient l’avenue des Champs-Élysées. Elle, si modeste, ne pouvait échapper à la curiosité sympathique que sa présence provoquait. Elle en était comme gênée, et cependant...

Cette inauguration sensationnelle de la « Patrie française », c’était son œuvre, longtemps caressée, enfin réalisée ; on s’en rendait compte ; cette influence cependant demeurait discrète. Elle mettait le doigt dans toutes les questions : certes il lui plaisait qu’on le remarquât, mais, par excès de coquetterie, elle préférait qu’on n’eût pas l’air de s’en apercevoir. Elle ne se méprit pas toutefois sur son rôle et son action ; on prit l’habitude de se réunir chez elle, et, de son côté, elle prit l’habitude de retenir à déjeuner les membres directeurs de la « Patrie française ». C’était chez elle, à sa table, qu’on discutait les sujets qui devaient être traités à Paris et en province par les orateurs de la « Patrie française ».

Il y avait à la « Patrie française » deux influences rivales : celle de Syveton, ardente, impulsive, et celle de M. Dausset, plus modérée, plus pondératrice.

M. Dausset n’avait ni l’aspect ni sans doute le tempérament d’un sectaire ; un des premiers parmi les initiateurs du mouvement nationaliste, il se distinguait complètement de son collègue universitaire, M. Syveton, physiquement et moralement. Autant Syveton était flegmatique, distant, un peu superbe, autant M. Dausset est vif, affable et modeste. Il était, il est resté républicain.

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Il devint révolutionnaire par raison, lorsque les faits lui démontrèrent que le véritable esprit conservateur était en dehors des Chambres et que l’on ne pouvait rendre à notre pays sa force qu’à la condition d’abattre ceux auxquels il semblait qu’il eût confié ses destinées.

Mme de Loynes, qui l’avait deviné sous ses dehors d’universitaire pacifique, entreprit de le faire élire président du conseil municipal, contre M. Paul Escudier. Elle réussit dans cette entreprise au succès de laquelle on pouvait ne pas croire, et M. Dausset fut élu contre M. Escudier.

M. Escudier, cependant, avait des qualités qui le pouvaient recommander au choix des bons Français. Il montrait du goût pour les hommes d’opinions moyennes, qui, sans combattre la république, défendaient les idées d’ordre et de conservation sociale auxquelles la république livrait en ce temps-là, comme elle le fait encore aujourd'hui, de rudes combats. Il ressemble physiquement à Henri IV, et docile aux leçons du grand monarque, il semble que son « violent amour » pour son pays lui eût fait accepter à l’avance comme honorables et justes les transactions que d’autres plus violents eussent fâcheusement repoussées.

Il fut presque trop modéré ; on lui préféra

M. Dausset que l’on estimait plus profondément engagé dans les voies nouvelles. Après M. Dauss 't, M. Escudier occupa la présidence et prouva qu’on peut se montrer national, sans être exclusivement nationaliste.

A ce moment, d’ailleurs, le nationalisme avait le vent dans ses voiles et les élections municipales, en lui donnant la victoire, semblaient assurer son triomphe prochain dans les élections générales.

Le voyage du tsar en France enraya dans une certaine mesure le mouvement qui se dessinait déjà dans toute la France ; le tsar était l’hôte du gouvernement : le gouvernement bénéficiait donc de la grande popularité que le souverain russe avait conquise chez nous.

Pouvait-on répudier un régime auquel notre allié rendait publiquement hommage? Le peuple ignorait les exigences de la diplomatie, les obligations auxquelles devait se soumettre notre grand ami. Aux yeux du tsar, le gouvernement, c’était la France elle-même, et il tendait la main comme il convenait à ceux qui officiellement la représentaient.

Si Nicolas II éprouva quelques déceptions pendant son séjour à Compiègne, il sut les dissimuler, dans l’intérêt supérieur de l’alliance. Il comprit qu’on l’avait empêché de venir à Paris, malgré

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son vœu, pour punir Paris de ne pas penser et sentir comme M. Waldeck- Rousseau. C’est à Saint- Pétersbourg, après son retour, qu’il apprit la démarche qu’avait faite M. Dausset, président du conseil municipal.

Le 19 septembre 1901, M. Dausset se rendit à Compiègne, accompagné de son chef de cabinet. Il se proposait de renouveler de vive voix, auprès de l’Empereur, l’invitation que le bureau du conseil avait adressée à Sa Majesté.

Il était cinq heures lorsque M. Dausset arriva à Compiègne. Il apprit que le train impérial avait près de deux heures de retard. Le président du conseil municipal ne pouvait, dans ces conditions, qu’attendre le retour du tsar ; c’est ce qu’il fit.

A huit heures, M. Dausset se présenta au château. Mais il se heurta aux consignes les plus sévères.

M. Dausset fit alors demander M. Waldeck- Rousseau. Le président du conseil venait de se mettre à table avec le président de la République. Ce fut un fonctionnaire du cabinet de M. Waldeck-Rousseau qui vint exprimer à M. Dausset les regrets du président du conseil de ne pouvoir le recevoir.

M. Dausset déposa alors sa carte, pour que le tsar n’ignorât pas la démarche de courtoisie qu’il

était venu faire auprès du souverain. On m’affirme qu’elle ne parvint jamais au tsar. Ce jourlà, M. Dausset s’était montré un véritable « maire » de Paris, un véritable interprète des sentiments du pays.

MM. Jules Lemaître, François Goppée multiplièrent leurs efforts ; on peut dire qu’ils répandirent sur toute la France des torrents d’éloquence, tandis que d’autres orateurs, animés du même zèle, inspirés par la même pensée patriotique, faisaient écouter partout la bonne parole. Et ces orateurs se nomment : MM. Maurice Barrés, F. Brunetière, le général Mercier, Marcel Dubois, René Doumic, Syveton, Dausset, Vaugeois.

La politique avait fait de M. Jules Lemaître un lutteur ; et il lutta, triomphant souvent avec les armes mêmes que l’étude lui avait données dans de paisibles tournois littéraires. Improvisé orateur, ce devait être sa gloire de ne jamais courber son talent devant les passions des auditoires de réunion publique. Il ne se défendit pas longtemps néanmoins contre l’ivresse des acclamations populaires. Cet encens grossier pervertit les plus délicats. Un vendredi soir, nous le vîmes arriver très tard chez Mme de Loynes. Il était tout poussiéreux, un peu las, mais encore tout vibrant. 11 venait de faire trois réunions. Dans les

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trois réunions, il avait été acclamé. « C’était, disait-il, de bon augure pour les élections. » M. Jules Lemaître, hier encore écrivain de race, était devenu en effet orateur, et orateur populaire. C’est un phénomène qui se peut constater, mais en sens inverse, chez notre ami, le comte de Mun. Après avoir illustré la tribune, il a su conquérir la première place dans le journalisme.

François Coppée, de cœur égal mais de sang plus chaud, dès le premier jour s’était mis au ton des discours politiques et cherchait l’invective, comme, au théâtre, il est d’usage de hurler les imprécations célèbres. Il prenait à ce paradoxe un goût de dilettante et n’était jamais plus heureux que lorsque la salle saluait au passage une plaisanterie facile, une critique violente, auxquelles cependant la bonhomie de l’orateur, autant que la tenue générale de son langage, enlevait toute amertume. Coppée, dans scs harangues politiques, risquait des choses que personne autre que lui n’aurait pu dire, et ce jeu l’amusait beaucoup. « Je lui en ai envoyé une raide » était la formule familière où le bon poète, lancé à corps perdu dans la violence, exprimait le plus souvent l’agrément que lui causait l’heureux maniement d’un art nouveau pour lui.

M. Jules Lemaître, lui, n’envoyait rien, il por-

tait à domicile. Et par là il faut entendre que dédaigneux de tous services étrangers, de l’aide facile des formules convenues autant que des « effets » classés, bien commun où tous les orateurs politiques ramassent leurs armes, il s’en allait, tout seul, avec son talent à lui, si personnel et si sobre, dont il ne consentait jamais à altérer la forme pure, au-devant de l’auditeur à qui il apportait lui-même, d’un petit pas tranquille et sûr, la vérité et la conviction. Le plus curieux, c’est que le public, peu raffiné cependant, des réunions politiques prisait infiniment une telle manière faite pour des esprits éclairés. Mon excellent collaborateur, M. de Maizière, qui sait regarder et écouter, me rappelait l’autre jour avoir assisté à une réunion contradictoire organisée auprès de Paris par la « Patrie française ». Il s’agissait d’élire un député et c’était à qui ferait montre de plus d’attachement à la république. En ce temps-là on ne parlait encore que de république ! L’un des candidats, — c’était, je crois, M. Aymond, aujourd’hui sénateur, — était un habile homme et qui parlait bien et haut. Il « envoya », comme disait Coppée, à ses électeurs une série de proclamations de la plus élégante forme. Cet homme, qui tonnait à bout portant, paraissait avoir grand crédit sur les masses et l’on pouvait craindre malgré tout pour

M. Lemaître. Combien l’on avait tort, car la belle petite allure, nette, paisible et franche du nouveau combattant qui entrait en lice, devait avoir en rien de temps raison du courage désordonné du précédent gladiateur. La foule aime, paraît-il, qu’on la flatte et ce lui fut une délicate flatterie que de s’entendre traiter comme les lettrés ont coutume de se traiter entre eux. Elle sut gré à ce délicat de lui apporter lui-même, en un beau langage, des arguments précis et des grâces d’artiste. L’autre, le candidat, semblait avoir fait la parade pour annoncer le talent de son adversaire. C’est ainsi qu’en ces temps-là M. Jules Lemaître combattait pour la république. Il ne devait point s’en tenir là et il appartenait à ce philosophe si épris de sincérité de continuer ses travaux et ses recherches. Nous marquerons un jour les étapes que franchit ce raffiné, ce dilettante pour découvrir le nationalisme intégral, c’est-à-dire la monarchie.

Coppée demeura toujours fidèle à ses croyances, à ses opinions ; il vécut et mourut catholique et bonapartiste. La nature lui avait donné le masque de Bonaparte, premier Consul, et je crois bien qu’il en éprouvait quelque fierté ; ce catholique, ce conservateur, cependant, avait du goût pour l’action, et j’imagine qu’un jour de révolution on l’eût rencontré dans la rue, peut-être derrière la

barricade, pour défendre de sa personne ses idées et ses sentiments.

Je l’ai beaucoup connu, je l’ai beaucoup aimé. En dépit de ses opinions politiques, il se laissait facilement émouvoir par un beau geste. Lorsque Mgr le duc d’Orléans vint à Paris pour revendiquer le droit de servir sa patrie, je lui demandai d’apprécier dans le Gaulois cette noble et virile résolution.

Voici sa réponse :

Mon cher Meyer,

J’ai essayé, ces jours-ci, de trouver quelques vers sur le jeune prince, dont l’acte m’a paru chevaleresque et touchant, et envers qui le gouvernement montre une véritable méchanceté. Mais cela n’est pas bien venu, et j’ai jeté mes vers au feu. Malgré tout, j’ai une invincible répugnance pour tout ce qui touche à la politique.

François Coppée.

Un matin que je causais politique avec lui, quand il était déjà malade et alité, je hasardai une question, probablement indiscrète, sur la persistance de ses sentiments politiques de jeunesse :

— Je suis, me répondit-il, selon le mot de Girardin, que je rappelais l’autre jour à mon excellent ami Troubat, du parti qui régnait au temps où j’étais jolie femme.

LA COMTESSE DE LOYNES

Il n’a pas été donné à tout le monde d’avoir été jolie femme, et l’auteur du Passant retraçait dans sa pensée cette soirée triomphale de l’Odéon, où tous les spectateurs debout, frémissant d’enthousiasme, acclamaient le jeune poète, qui, timide devant un tel succès, cherchait à se dissimuler dans un coin de la vaste salle.

Je l’allai voir chaque jour, jusqu’à sa mort. Il souffrait beaucoup, mais soutenu par cette foi chrétienne qui ennoblit la douleur et suggère la résignation, il n’en laissait rien paraître. Connaissant mon goût pour les beaux livres, il m’envoya une superbe édition du Passant, dont le principal attrait à mes yeux était encore un sonnet original qu’il avait voulu écrire sur la feuille de garde, de sa main déjà défaillante.

Ce fut, je crois, sa dernière œuvre poétique.

Ses obsèques furent celles d’un citoyen dont la patrie se montre fîère. On se pressait, on s’écrasait à Saint-François-Xavier, sur la place, dans les rues adjacentes; la police était hors d’état de contenir l’immense foule qui venait rendre un suprême hommage au « poète des humbles ».

François Coppée goûtait peu le parlementarisme. Ce qui lui avait plu dans la «Patrie française», c’était la guerre déclarée au gouvernement, à sa corruption, à son action néfaste ; aussi la vit-il

avec peine dévier de sa mission originelle. En effet, à mesure que l’influence de M. Dausset diminuait, celle de Syveton grandissait et, phénomène singulier, c’était le modéré qui, comme Dausset, voulait maintenir la « Patrie française» dans sa voie antiparlementaire, tandis que Syveton, le militant, l’inclinait vers une action nettement parlementaire. Ce fut une grande erreur et nous serons toujours étonné qu’un homme de la trempe de Syveton l’ait commise et l’ait fait partager à M. Jules Lemaître.

M. Jules Lemaître s’était haussé, à la veille des élections, à la taille des hommes politiques les plus courageux et les plus virils. Il fit afficher un dernier appel dans lequel il publiait la déclaration du général de Gallifîet :

« II y aura d'un côté toute V armée, la majorité des Français et tous les agitateurs, de l'autre le ministère, les dreyfusards et l'étranger. »

Mme de Loynes rêva-t-elle à ce moment, grisée par les succès de parole que remportait M. Jules Lemaître dans ses tournées, d’en faire le grand électeur? C’est possible. Les élections générales eurent lieu, le succès en fut mitigé. Autre chose en effet est d’avoir des succès d’éloquence, et de séduire des auditeurs, autre chose de conquérir des électeurs.

La « Patrie française » cessait insensiblement d’être un comité de propagande dans le pays pour devenir un comité parlementaire.

Syveton, qui l’aiguillait dans cette voie, avait quelques-unes des qualités physiques et intellectuelles par lesquelles se distingue et se reconnaît le chef d’un grand parti.

De taille élevée, il portait la tête haute et paraissait avoir conscience de son incontestable supériorité. Le monocle qui semblait vissé dans son œil lui donnait un air méprisant qui contrastait étrangement avec le bienveillant sourire de M. Jules Lemaître, la bonhomie sympathique de François Coppée et la gravité cordiale deM. Maurice Barrés.

Il aimait les vers, surtout les vers familiers, où le français dispute au latin le privilège de braver l’honnêteté dans les mots et souvent il lui arrivait de parler à table dans la langue des dieux.

Il goûtait peu les « études » psychologiques et montrait un goût prononcé pour les romans d’aventures 1 II se reconnaissait volontiers dans certains héros de Dumas père et je crois bien qu’il avait en lui l’étoffe d’un grand aventurier. En d’autres temps, il eût porté la casaque d’un reître, et la Fortune, qui en fit un professeur et l’exila dans un collège, méconnut son caractère, ses goûts et son tempérament.

Il était trésorier de la « Patrie française». On ignorait les sources auxquelles il puisait ses subsides ; depuis, on a connu les sommes dues aux libéralités magnifiques d’une personne que je ne désignerai pas davantage, car je sais son horreur pour la publicité. Quand tout allait bien, Syveton aimait à se rendre au Bodega pour y prendre un verre de porto. Le porto était un baromètre. Ces jours-là, le monocle était souriant et encore plus hautain.

Autrefois, on se réunissait très souvent rue d’Artois, chez M. Jules Lemaître. Les délégués généraux, MM. Syveton et Dausset, faisaient leurs rapports, exposaient la situation. M. Jules Lemaître écoutait et, presque toujours, laissait le soin de prendre les décisions d’abord à M. Dausset et ensuite à M. Syveton, quand celui-ci accapara toute l’influence. Plus tard on se donna rendez-

LA COMTESSE DE LOYNES

vou? à la Maison Dorée, le restaurant qui avait abrité l’état-major dreyfusard, pendant les jours terribles de l’affaire Dreyfus.

L’erreur de la « Patrie française », grande arme de guerre, fut d’abord de placer le combat sur le terrain parlementaire et de s’occuper de la cuisine électorale, car, outre que c’était tourner le dos à son programme, elle devait rencontrer sur ce terrain l’Action libérale, et il fallut tout le tact de M. Piou pour éviter les heurts et les conflits inévitables.

L’Action libérale, fondée par M. Jacques Piou, n’était à proprement parler qu’un essai de constitution d’une droite républicaine dont les éléments se devaient recruter dans tous les partis conservateurs.

Déjà, en 1889, M. Piou avait essayé de former à la Chambre un parti constitutionnel sans dénomination précise et qui se proposait de créer dans la république un groupe combattant le régime dont il reconnaissait cependant la légitimité.

Suspecté par l’opposition, dénoncé par la majorité, ce parti nouveau n’eut qu’une existence éphémère et disparut avec la législature en cours dans laquelle il était né.

M. Piou est un orateur du plus grand talent, qui s’efforce plus de persuader que de vaincre. Si

nous vivions dans un temps où l’on peut avoir raison de la passion politique, où l’électeur recherche la vérité, où le suffrage universel se laisse convaincre par des raisons plus hautes, plus nobles que la haine ou l’intérêt, M. Piou et sa ligue auraient certainement en France une très grande influence. Il est vrai que, s’il arrivait à convaincre les électeurs, à les rallier à ses idées, la logique les entraînerait à tourner le dos à la république, même patronnée par des hommes honnêtes et éminents, et à chercher dans une direction nouvelle la voie du salut

Autre erreur : pour remplir son nouveau rôle, la « Patrie française » voulut gagner l’oreille du public, se mettre à la mode, prendre le mot d’ordre du jour ; elle continua à être militariste, mais comme l’opinion était anticléricale, elle crut machiavélique de faire un acte qui établit son anticléricalisme.

Coppée était notoirement catholique, catholique croyant, catholique militant ; il fallait le sacrifier. On provoqua sa démission.

Le 23 mai 1902, Coppée adressait à M. Jules Lemaitre une lettre douloureuse dans laquelle il énumérait les motifs de sa résolution. Cette lettre fut publiée, mais non point in extenso. Une phrase, en effet, pouvait être interpi étée de telle sorte

280 LA COMTESSE DE LOYNES

que les catholiques-ligueurs n’auraient pas manqué de suivre Coppée dans sa retraite, si elle avait été connue. Plusieurs démarches furent faites auprès du poète pour qu’il la sacrifiât à l’intérêt du parti. Il résista d’abord, mais, noblement, finit par céder. Je ne crois pas que cette phrase ait été jamais encore publiée. Les rares personnes qui en prirent connaissance alors sont mortes depuis ou l’ont sans doute oubliée. Seul, M. Daniélou possède le texte in extenso de ce document. C’est une épreuve imprimée où la phrase fameuse est rayée de la main du poète avec, en marge, ses initiales : F. C.

M. Daniélou nous l’a communiquée :

C'est avec tristesse, écrivait Coppée, que je quitte mes compagnons de lutte; mais ma conscience m'ordonne d'agir et mon devoir est aussi impérieux qu'évident. Je ne puis laisser ignorer à l'opinion que la présence d'un catholique ayant le courage de sa foi est une gêne pour le comité directeur de la « Patrie française ».

Si M. Daniélou a consenti à nous communiquer ce document, c’est qu’il a estimé que sa publication ne pouvait plus nuire aujourd’hui à personne et qu’il est l’expression vraie du grand esprit de foi qui anima Coppée, depuis l’heure de sa conversion jusqu’à la dernière minute qui précéda sa mort.

M. Daniélou est une jeune personnalité qui s’est affirmée récemment. Il mérite qu’on s’y arrête. Secrétaire de M. Syveton, au temps où celui-ci était trésorier de la « Patrie française », il fit ses premières armes dans le journalisme, à l'Echo de Paris. C’était une excellente école. Il s’y fit remarquer. Il sut habilement préparer, pendant un an, une campagne électorale qu’il mena ensuite vaillamment. Il flatta ses compatriotes du Finistère, en se présentant dans toutes les réunions publiques, revêtu du vieux costume breton. Il fut élu. Il a fait ses débuts à la tribune en soutenant avec courage et talent son interpellation sur l’affaire des poudres. On l’écouta, on l’applaudit. Très bon début, plein de promesses. Mme Daniélou est une admirable associée. C’est elle qui dirige, en face de l’enseignement officiel, l’École Normale libre de jeunes filles de la rue Oudinot.

La nouvelle de la démission de François Coppée produisit dans l’ensemble du parti nationaliste une impression des plus fâcheuses. En voici un témoignage pris sur le vif. M. René Doumic avait prêté à la « Patrie française » le concours désintéressé de sa parole ; il n’avait jamais fait partie des comités directeurs.

M. René Doumic était encore professeur à Stanislas, mais avait demandé et obtenu un congé

282 LA COMTESSE UE LOYNES

illimité. Il fut un des premiers et des plus écoutés parmi les universitaires qu’avait révoltés la propagande antipatriotique des « intellectuels ». Depuis, il a gagné tous ses grades; il est aujourd’hui un des collaborateurs les plus goûtés du Gaulois, en même temps que le critique autorisé de la Revue des Deux Mondes qui, sous la direction de M. Francis Charmes, est restée la première Revue du monde. Enfin il est membre de l’Académie française. Il ignorait tous les dessous de cette démission. Sous le coup de l’émotion, il adressa une « lettre ouverte » à François Coppée, qui parut en tête de la Voix nationale, journal de M. Dausset. M. René Doumic manie volontiers l’ironie. Avec une ironie qui, cette fois, se faisait amère, il feignait de croire que ceux qui venaient de « débarquer » Coppée en éprouvaient un vif chagrin, et rappelant les services que Coppée leur avait rendus par l’éclat de sa notoriété et par son inlassable dévouement, il concluait :

Je ne puis parler en leur nom, mais je puis parler à leur place.

Alors que la conscience française subissait une éclipse, vous avez élevé votre protestation d’honnête homme. Vous avez rallié plusieurs de ceux qui aiment leur pays et qui ont horreur de la trahison. Vous vous êtes jeté dans la lutte avec votre enthousiasme de poète. Vous n’aviez rien à y gagner; vous y perdiez

votre repos ; vous y exposiez une santé déjà chancelante. Aucun de ceux qui vous ont entendu n’oubliera la chaleur de votre accent et la générosité de votre langage.

Quant à moi, je me réjouis de n’appartenir ni au Parlement, ni à aucun groupe politique, pour conserver le droit d’envoyer mon modeste salut à celui qui, dans une heure de crise nationale, a fait si vaillamment son devoir et donné un si grand exemple.

Dans cette lettre s’exhalait l’indignation d’un citoyen de la bonne France. Qu’eût écrit M. Doumic s’il avait connu la phrase que François Coppée avait consenti à supprimer?

François Coppée m’a témoigné pendant plus de vingt ans une affection qui est une de mes fiertés. Lors de mon mariage, il voulut être mon témoin avec M. Mézières, l’éminent président de la Société des Journalistes parisiens. J’allai trouver Coppée, après avoir lu sa lettre de démission, dans cette petite maison, vraie retraite de poète, où il dissimulait ses souffrances, héroïquement supportées, à côté de sa sœur « la bonne Annette ». Je me montrai inquiet, attristé. C’est lui qui me consola.

— J’avais accepté le poste par dévouement. Je le quitte sans rancune. Je n’étais cependant pas bien gênant 1 Vous savez le mot de Job : « Dieu me l’avait donné, Dieu me le reprend ; que sa

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volonté soit faite l » C’est tout de même assez amusant de penser que Syveton, un ancien universitaire, chasse du temple un vieux catholique comme moi. Il a dû endoctriner mon ami Lemaître, en lui représentant que c’était le salut du parti. J’aimais Jules Lemaître hier, je l’aimerai tout autant demain. On s’imagine sans doute autour de lui qu’il peut sauver la France à lui tout seul 1 Qu’il y réussisse et je serai le premier à l’en féliciter. Mme de Loynes vient de m’inviter à dîner pour vendredi prochain : j’irai. Vous voyez que je ne boude pas. Ce qui m’enrage un peu, c’est de voir que la « Patrie française », qui, selon moi, devrait avoir pour but de réconcilier tous les Français, même les mauvais, arrive à diviser entre eux même les bons. J’ai agi tout autrement, je m’en flatte. J’avais plaisanté le général Mercier, alors qu’il était ministre de la guerre. Quand j’ai constaté que c’était une des plus nobles victimes de l’affaire Dreyfus, quand je l’ai vu toujours regarder ses ennemis en face et ne jamais reculer devant leurs attaques, je l’ai traité en frère d’armes et l’ai défendu de tout mon cœur. Voyez Cavaignac. Comme bonapartiste, je ne lui pardonnais pas d’avoir, au concours général, refusé une couronne des mains du Prince impérial. Ce fut un beau tapage l Depuis, il a déployé

une honnêteté qui va jusqu’à l’intransigeance. Il n’a pas hésité à sacrifier et à vouer à la mort un officier du ministère de la guerre, qui avait fabriqué une pièce destinée à s’ajouter aux preuves recueillies contre le condamné. Beaucoup prétendaient qu’il aurait dû détruire la pièce, mais sa droiture ne pouvait s’accommoder de ce qu’il considérait comme une supercherie. Je ne l’en estimais que davantage : j’étais heureux d’être son collègue à la « Patrie française » et de lui serrer la main en toute occasion. Ce que je faisais, moi, simplement, dans ma petite sphère, la « Patrie française » devait le tenter en grand. C’était son rôle. Elle m’exclut, elle fait faillite, c’est son affaire. Dieu veuille qu’elle ne le regrette jamais ! Tâchez de vous faire inviter au prochain dîner chez la comtesse. Vous verrez si je suis beau joueur 1 »

Les dîners du vendredi s’étaient en effet continués. Ils avaient changé de physionomie. C’étaient plutôt des repas de bivouac, où tous les convives, dans la crainte d’une alerte, déposaient leurs armes, mais les laissaient à portée de leurs mains. La politique, qui est au demeurant une bonne fille, quand on sait la courtise#r et même la prendre, cédait parfois la place aux questions littéraires ou artistiques du jour ; le plus souvent

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la conversation s’alimentait du récit des excès, des iniquités, des vilenies de tous les vainqueurs de demain, qui, dès la veille, occupaient la France, comme un pays conquis. On pense si l’ardeur des convives y puisait un nouvel aiguillon.

En dehors des membres influents de la « Patrie française », qui tous, ou presque tous, se succédèrent à la table de Mme de Loynes, notre amie se plaisait à convier toutes les personnalités que leur énergie, leur talent ou leur vaillance désignaient comme des alliés précieux. Trois figures se détachent de toute la hauteur de leur illustration : ce sont celles d’Henri Rochefort, Édouard Drumont et le colonel Marchand.

Tel était Rochefort vers 1900, tel il est aujourd’hui. Il n’y a pas à pourtraicturer celui dont les enfants eux-mêmes, dans la rue, disent : « Tiens î c’est Rochefort. » Son esprit est une monnaie d’or qui n’a pas de millésime, car elle aurait cours dans tous les temps. Vous avez certainement vu les images où des hommes du premier âge dansent en cercle et lancent des javelots contre des ennemis invisibles : ainsi Rochefort pique ses adversaires en riant.

Pour être plus tard venu dans la galerie des contemporains, Édouard Drumont a sa place marquée au premier plan ; grand pontife de l’antisé-

mitisme, il ne faut pas croire qu’il pontifie dans la conversation. N’attendez pas de lui qu’il répète à tout instant : « Hein I ai-je eu assez raison? » Il laisse au temps le soin de le démontrer. Il a fait jaillir le premier d’un roc inexploré une source abondante ; beaucoup s’y sont abreuvés, qui s’y sont même grisés. Dans la conversation, de la verve et beaucoup de bonhomie, sans trop d’amertume contre ceux qui oublient trop vite les immenses services qu’il a rendus aux idées de défense sociale et religieuse.

J’avais eu le plaisir de le voir pour la première fois, depuis notre rencontre, chez Mme Alphonse Daudet, la veuve très distinguée de l’illustre écrivain. Elle avait eu la délicate pensée, qui lui avait peut-être été inspirée, de réconcilier les deux anciens adversaires dans la maison même de celui qui avait été le témoin de l’un d’eux. J’ai su qu’ Édouard Drumont trouvait grand agrément aux dîners de Mme de Lovnes. « Je regrette, disait-il plus tard, de ne pas y être allé plus souvent, mais je suis un sauvage, je n’aime pas beaucoup à me mettre en habit. Mme de Loynes m’avait bien dit :« Venez comme vous voudrez »; mais je n’aime pas davantage à me distinguer des autres. Alors, j’y suis allé moins que je n’aurais voulu. Je le regrette, je le regrette ! »

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Le soir où le colonel Marchand alla dîner chez Mme de Loynes, ce fut une féerie. On- ne pouvait se rencontrer avec le colonel Marchand sans être vivement impressionné. Il y a du madhi, c’est-àdire de l’inspiré, chez ce soldat qui est un poète ; aussi chez lui le sublime voisine-t-il avec l’enfantin ; le soleil d’Orient semble s’être couché dans ses yeux : ils en ont conservé le rayonnement. C’est qu’à l’encontre de ce que prétend La Rochefoucauld, il a osé regarder en face le soleil et la mort.

Le colonel Marchand parla, pendant tout le dîner, de ses espérances, de l’endurance de ses hommes, de sa chevauchée à travers les pays inconnus, de son désespoir quand il fut arrêté à la minute même où il allait triompher, de son retour à Paris, de sa violente altercation avec M. Delcassé. Nul ne songea à l’interrompre. On savait qu’il avait conquis par la force, on sentait qu’il pouvait subjuguer par la persuasion.

Pour faire honneur à François Coppée qui avait accepté, comme nous l’avons dit, son invitation, Mme de Loynes avait convié tous ceux qui aimaient et admiraient le cher poète : MM. Jules Lemaître, Albert Vandal, Henry Houssaye, Ernest Daudet, Gaston Jollivet, Paul Escudier, Robert Mitchell, Syveton, Dausset, etc. ; elle ne m’avait pas ou-

blié. Éclairé par quelques phrases révélatrices de Coppée, j’observais les acteurs de ce drame intime où s’étaient jouées, en partie, les destinées de la «Patrie française». Le dîner fut gai, presque trop gai. On sentait que quelque chose était entré dans l’esprit des convives, qu’ils voulaient à tout prix ne pas montrer. On écarta les sujets politiques. Mme de Loynes, toujours également empressée auprès de tous ses invités, était cependant parfois distraite. Son regard se posait plus volontiers sur Coppée. Qui pourrait dire ce qu’il y avait derrière ce regard, ce qui s’agitait dans ce cerveau, et comment luttait son coeur contre sa raison? Seul un psychologue tel que M. Paul Bourget, — celui qui a le mieux connu et analysé la femme depuis Balzac — seul, M. Bourget pourrait mesurer tout ce qu’il entrait dans son regard d’amitié attendrie et aussi de triomphe inquiet ! Elle affectionnait sincèrement François Coppée et elle avait permis à Syveton de lui infliger un chagrin immérité ; elle était fervente caiholique, et elle avait laissé frapper on croyant.

Enfin, Française et patriote, elle avait supporté qu’on exilât de la «Patrie française» le plus pur et le plus patriote d’entre les poètes. Elle devait en souffrir. J’ai su plus tard qu’elle en avait souffert. Elle se laissait évidemment dominer par une pas-

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sion exclusive et aveugle. L’amitié est souvent aussi jalouse que l’amour. On avait dû exploiter ces sentiments chez elle, lui montrer que peutêtre la popularité de Coppée obstruerait la route de M. Jules Lemaître. Et alors elle laissa sacrifier François Coppée* Je n’ai pas dit que Mme de Loynes fût parfaite. Je crains bien que ce jour-là elle n’ait subi une crise d’ambition irréfléchie et que dans la lutte son coeur, généralement mieux inspiré, n’ait succombé devant des préoccupations étroites et personnelles dont, adroitement, s’était servi Gabriel Syveton. Pour réaliser son but, il ne devait être arrêté par aucune considération. Il voulait exercer une influence unique, absolue, exclusive. Son empire était désormais incontesté à la « Patrie française » comme chez Mme de Loynes. Certes, Syveton avait, nous l’avons dit, une intelligence supérieure. Il ne lui manqua, pour conserver le rang auquel l’avait porté son énergie, que d’avoir un peu plus de méfiance de sa propre valeur, un peu plus d’estime pour celle des autres. Il lui manqua aussi un peu de sensibilité.

Je dînai chez Mme de Loynes le soir où Syveton lui présenta sa femme et sa belle-fille. Après le dîner, Mlle Syveton — c’est-à-dire Mlle de Bruyn — se mit au piano et chanta, d’une voix délicieuse, des romances sentimentales.

La jeune fille évoquait la figure de Marguerite avant l’arrivée de Méphisto ; le visage était nimbé d’une épaisse couronne de cheveux blonds. Tout dans son allure, ses gestes et sa toilette, était modeste. Elle incarnait la vierge de missel. Mme Syveton, replète, avec de jolis yeux, le corsage abondant et généreusement décolleté d’une femme qui ne veut pas abdiquer ; l’élégance était d’une provinciale qui s’habillerait à l’avant-dernière mode de Paris.

Syveton, lui, faisait effort pour se montrer bienveillant et marquer à l’humanité une condescendance dont il ne la jugeait pas digne.

L’heure était prochaine où il allait occuper la scène de façon retentissante, puis disparaître brusquement, à la veille du procès où il pouvait, où il devait triompher. Il ne songeait pas, alors qu’il enlevait la croix du temple qu’elle sanctifiait, qu’il allait en ébranler les colonnes et qu’il serait un jour écrasé par leur chute.

De concert avec M. Guyot de Villeneuve, il avait dressé contre la franc-maçonnerie et ses complices, les républicains officiels, un formidable acte d’accusation ; M. Guyot de Villeneuve avait révélé publiquement les infâmes pratiques des fils de la Veuve; il les avait montrés associant le régime à d’abominables mouchards, organisant la délation à tous

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les degrés de la hiérarchie républicaine, tentant et corrompant les soldats, qui ne craignirent pas de se déshonorer en espionnant et en dénonçant leurs camarades.

Du haut de la tribune, dans une séance à jamais fameuse, Syveton n’hésita pas à désigner d’un doigt vengeur le chef suprême de l’armée, le ministre de la guerre, comme l’agent soumis et obéissant à la franc-maçonnerie, le soldat félon qui livrait l’armée, dont il avait la garde, aux ignobles rancunes d’une association de malfaiteurs, servant consciencieusement les intérêts des ennemis de la France. Assis au banc des ministres, le général André souriait et haussait les épaules. Tout à coup Syveton se lève, court à lui, le saisit à la gorge d’une main, tandis que de l’autre il lui applique deux gifles retentissantes.

La Chambre s’effare ; nul cependant n’ose défendre de la parole ou du geste le général publiquement déshonoré ; on comprend que c’est le régime tout entier, et non pas seulement une personnalité sans crédit, que Syveton vient de souffleter.

Sous le geste de Syveton, le collectionneur des fiches maçonniques Vadécart disparait, et il semble que la république chancelle sur sa base.

La « Patrie française » triomphait. Mme de Loynes, qui l’avait vue avec peine s’enliser dans

les intrigues électorales, se reprenait d’espoir. Le général André pouvait se relever l’épée à la main ; il préféra demander à la cour d’assises non de le réhabiliter, mais de le venger. Et tandis que l’on préparait l’apothéose de Syveton devant les jurés de la Seine, celui-ci grandissait devant le public souvent conquis par une attitude dont il aime la crânerie.

Par une singulière fortune, en abaissant le ministre de la guerre, Syveton avait relevé l’armée.

J’ai dit qu’en réunissant la cour d’assises pour le juger, le gouvernement préparait l’apothéose de Syveton et, en effet, nous pensions bien qu’il apparaîtrait dans la lumière crue du prétoire comme le grand justicier ; dans les sphères gouvernementales, on se concerte, on cherche le moyen d’éviter l’inévitable ; au temple maçonnique, on s’agite et l’on se ressaisit. Quel projet s’élabore? Quel plan a-t-on formé pour conjurer le redoutable péril ?

Syveton avait confié ses intérêts à un jeune avocat de grand talent, dont on ne compte plus aujourd’hui les succès en cour d’assises, M® Henri Robert. Celui-ci avait la certitude de remporter une éclatante victoire.

La veille de ce jour si impatiemment attendu.

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un bruit sinistre se répand dans Paris : c’est d’abord un murmure imprécis, puis une rumeur encore vague, enfin un coup de tonnerre : Syveton est mort ! Syveton a été suicidé ! Syveton a été assassiné !

Le soir, Coppée, d’autres amis se précipitent au Gaulois, exaltés, enfiévrés. « Ah ! les bandits, ils ont assassiné Syveton ! » Dans les journaux nationalistes, c’est un appel aux armes. On veut faire au mort des funérailles imposantes et peut-être tragiques ! Et voilà qu’une version nouvelle circule, pénètre dans la foule : Syveton avait eu peur, Syveton avait reculé devant les révélations qu’apporterait le ministère public à la cour d’assises, Syveton avait fui dans la mort ! On fait l’autopsie. Certains de ceux qui y ont assisté se rendent en hâte chez M. Jules Lemaître : « Nous avons vu, disent-ils, nous sommes éclairés. Sans aucun doute possible, Syveton s’est suicidé. » EL M. Jules Lemaître, hésitant, vacillant, se rallie enfin à cette opinion après une lutte que je suppose shakespearienne entre sa conscience désormais éclairée — il le croyait — et le devoir qui s’imposait au chef d’un grand parti de ne pas considérer l’individu mais la cause et de ne pas sacrifier, sur une affirmation plus que douteuse, les intérêts dont il avait la garde. Il avait des lettres comme pas un; il

connaissait donc le dogme de la Raison du prince.

M. Jules Lemaître crut au suicide ; il le déclara devant le représentant de la justice, puis l’affirma publiquement. Sans doute, il agissait en honnête homme, puisqu’il était manifestement convaincu ; mais le représentant d’un grand parti, le directeur d’un mouvement, qui semblait à la veille de triompher, avait le devoir de ne pas aider ses adversaires à le désarmer en se ralliant brusquement à une version que ses adversaires avaient tout intérêt à accréditer.

C’était, je crois, le sentiment de la comtesse de Loynes et ce fut le seul nuage qui ait jamais voilé la tendre amitié qui les unissait.

Au milieu des colères et des divergences que suscita la mort do Syveton, M® Ployer fut appelé à prononcer quelques paroles de conciliation dans la maison de l’avenue des Champs- Élysées.

Tout Paris connaît Me Ployer. Un grand cœur, une grande fortune, un grand talent ; telle pourrait être un jour — dans bien des années — son épitaphe. Cette situation privilégiée ne lui a cependant pas créé d’ennemis et ses amis lui sont restés fidèles. Me Ployer est riche, mais la richesse qu’il trouva dans son berceau, il l’eût facilement conquise au barreau, où il exerce une maîtrise que nul ne songe à contester.

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On s’incline devant sa supériorité. Je pourrais dire qu’on la lui pardonne, car à son talent, fait de force persuasive et de grâce souriante, s’ajoute une grande loyauté, une incomparable droiture professionnelle. Et lorsque au moment où l’affaire Dreyfus battait son plein, M6 Ployer, alors bâtonnier, rendit compte de son mandat, tous louèrent la ferme dignité dont il avait donné personnellement l’exemple et dont il sut maintenir les traditions.

Sur ce chapitre douloureux, j’ai reçu des confidences que je ne saurais trahir. Je me suis promis de ne dire que Ce que je peux dire.

M8 Ployer, s’il n’était discret, pourrait, me diton, en conter encore plus long que moi sur l’orage que provoqua le « drame Syveton ». Il en connut les moindres incidents et sagement il réussit à l’apaiser.

On imagine aisément ce que furent les obsèques de Syveton dans cette atmosphère viciée par les légendes, empoisonnée par la calomnie. Ce ne fut plus un défilé, ce fut un cortège de la police.

Quant au comité de la * Patrie française », M. Jules Lemaître l’avait inconsciemment « suicidé » ; il ne survécut pas longtemps à Syveton. Le comité s’est reconstitué plus tard sous la présidence de M. de Marcère, un des plus honnêtes

& désabusés » que je connaisse. L’amiral Bienaimé, qui occupe avec éclat le siège de Syveton à la Chambre, fut un de ses vice-présidents.

A quelques jours de là, je reçus la seule visite que M. Jules Lemaître m’ait fait l’honneur de me rendre au Gaulois. C’était le soir. Il m’exposa les luttes de sa conscience, son chagrin, je pourrais dire son désespoir, mais aussi son absolue conviction de la culpabilité de Syveton. Et sa conversation me causa une si vive impression que, de longtemps, elle ne s’effaça de mon esprit.

Je dois ajouter que cette sorte d’exposé très sincère de son état d’âme accrut notablement l’estime en laquelle je l’avais toujours tenu ; mais en même temps je pensais qu’un grand écrivain, un grand poète, un grand critique ou même un grand honnête homme peuvent malaisément assumer la tâche de diriger un parti politique. 11 ne faut pas confondre Tyrtée avec Thémistocle.

Par sa présence chez Mme Syveton quelques jours après la mort de son mari, par la lecture qu’il fit le soir et le plaidoyer qu’il ajoutait en sa faveur, par son attitude, par sa déposition devant le juge d’instruction, tout le bénéfice qu’on pouvait tirer de cette mort tragique, qui était trop favorable au gouvernement et aux francs-maçons pour être naturelle, fut perdu. Par le choix que Mme Syveton

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fit d’un très éminent avocat, M. Michel Pelletier, qui était un des meilleurs amis de M. Jules Lemaître, toute action directe ou parlementaire se trouva paralysée, toute exploitation du cadavre était devenue impossible. Le cadavre se retournait au contraire contre les amis du suicidé. Par contre, Mme Syveton a gagné tous ses procès. Certes, le talent de M® Michel Pelletier n’est pas étranger à ce succès.

Sorti de Saumur pour entrer au Palais de Justice, quand, bras tendu et tête à l’orage, de sa haute taille il domine l’audience, M® Michel Pelletier, en dépit de sa robe, évoque singulièrement plus l’officier qui mène l’assaut que l’avocat qui manie la chicane. Il est vrai qu’il est façon de plaidoiries qui sont encore l’assaut. Et elles sont rares les défaites que connut la rosette rouge dont s’étoile la robe du nouveau membre du conseil de l’Ordre.

J’accorde donc que le talent oratoire de M® Michel Pelletier a pu servir Mme Syveton.

Mais à une époque où la magistrature jouit d’un crédit des plus discutés sur l’opinion, où les épices ont été remplacées par l’avancement, où la cour de cassation elle-même tolère qu’on l’accuse de faux sans poursuivre ses accusateurs, on peut se demander pourquoi Mme Syveton est devenue subitement un personnage sacré aux yeux des blocards

et des francs-maçons ; et l’on en conclura nécessairement qu’ils lui sont reconnaissants de les avoir préservés momentanément du châtiment qui les attend.

J’ai vu bien souvent la comtesse de Loynes à ce moment ; évidemment elle souffrait de la ruine de ses ambitions, elle déplorait l’abandon du rôle immense, en quelque sorte césarien, que M. Jules Lemaître avait entrevu et presque atteint ; mais il m’a semblé qu’elle souffrait encore davantage de 1’ « abjection » où allait rouler la France, selon le mot même d’un des plus fameux républicains, M. Millerand. Pour elle, elle attendait de nouveaux destins. Savoir attendre fut le secret de grands retours de fortune. Elle pouvait se consoler de la défaite en pensant que la noblesse des desseins se mesure à l’effort et non au succès. Les grandes ambitions d’ailleurs ne sont pas le fait des âmes vulgaires et Prométhée, voué au châtiment éternel pour avoir voulu dérober le feu du ciel, n’est pas moins classé parmi les divinités de la mythologie païenne.

La « Patrie française » fut la conception la plus généreuse de ces dernières années. Ce fut le dernier combat tenté, sur le terrain de la République, contre l’esprit sectaire, antimilitariste, international. Ceux qui l’ont provoqué, ceux qui l’ont

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conduit, ceux qui s’y sont associés, ont droit à l’admiration et à la reconnaissance des bons Français. Dieu, seul maître de l’heure, n’a pas jugé qu’elle fût venue pour notre libération. Attendons cette heure dans le pieux respect de ses décrets, tout en saluant ceux qui, avec M. Jules Lemaître, ont tenté de l’avancer.

PK Tl T CHAPEAU ET GRAND BAPTÊME

C’était à la veille des élections générales. La fièvre avait gagné les esprits, et l’âme des foules semblait pénétrée, remuée, conquise par ces infatigables orateurs qui étaient allés en tous endroits défendre la liberté, l’armée, la patrie. On célébrait par avance la déroute de nos maîtres odieux qui avaient choisi leurs victimes parmi les meilleurs citoyens. Chaque jour la liste s’en allongeait, et je me rappelle qu’à l’un des dîners du vendredi, donné pendant l’automne de 1901, les convives de Mme de Loynes furent violemment émus quand on leur nomma ceux qui étaient montés dans la dernière charrette.

Ces convives s’appelaient, si j’ai bonne mémoire, François Coppée, Ernest Daudet, Henry Houssaye, Robert Vallier, Albert Vandal. M. Jules Lemaître, absent, prêchait précisément la bonne parole dans je ne sais quelle ville du Midi. Albert Vandal était l’un

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des fidèles de la maison, et l’on appréciait fort l’élégance de ses manières, de ses sentiments, de son esprit. Long, mince, extrêmement distingué, Albert Vandal, sur sa figure maigre à moustaches et à monocle, portait un air un peu détaché, un peu distant ; mais il était loin de promener sur la vie, les êtres et les choses, le coup d’œil de l’indifférent. Il savait s’indigner, il ne savait pas dissimuler ses indignations. Dans tous les sens du mot, il était, comme son confrère M. Faguet, l’honnête homme. En politique, sa clairvoyance, sa franchise, sa bonne foi, furent de niveau. Fils du directeur des postes de l’Empire, il ne cachait pas qu’il était bonapartiste, mais bonapartiste consulaire : entendez par là que l’historien du Consulat n’aimait pas le dogme de l’hérédité. J’eus souvent avec lui des querelles amicales, à ce propos. Ses tendances, ses convictions ne l’empêchèrent pas d’avouer une sorte d’inclination pour Monsieur le comte de Paris, dont il estimait hautement la noblesse de caractère et la dignité de vie. Il observait avec bienveillance cette jeunesse à laquelle il enseignait les révolutions du passé, souriait de la voir s’éprendre tour à tour des leaders d’extrême droite ou d’extrême gauche. Toute sa vie, Vandal fut un Parisien, — Parisien jusqu’au bout des ongles, - — qui ne dédaignait

aucun des aspects et des plaisirs de la grande ville et qui, après des séances de sévère labeur, se délassait volontiers dans les couloirs d’un petit théâtre ou d’un music-hall. Certes, ce qui devait le moins déplaire en lui à Mme de Loynes, c’était une délicate galanterie qui, discrètement et brillamment, s’attestait par les soins empressés qu’il rendait aux femmes à table ou dans un salon. Dans sa conversation vive et brillante, un souple dilettantisme se jouait de la plus aimable façon, et lorsque l’iiistorien touchait aux graves questions du présent, il trouvait vite de vigoureux accents.

Ce soir-là, pendant le dîner, l’on vint à parler de Waldeck-Rousscau. Vandal s’empara du personnage, en traça allègrement un portrait satirique.

— La Bruyère, dit-il, l’eût appelé le Dédaigneux. Car cet homme constamment dédaigne. Pour lui, l’humanité est séparée en deux classes inégales : d’un côté, le commun des mortels, la foule innombrable sur laquelle il ne jette pas même les yeux ; et de l’autre, ses amis personnels. Oui, je sais bien, il leur est très fidèle, comme il est personnellement très intègre, mais le hasard, ou sa bonne étoile, a permis que la plupart de ses amis fussent pourvus de yachts luxueux, de chasses somptueuses, de châteaux magnifiques. Par là,

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Waldeck est très prince, car nous le pouvons bien dire entre nous, les princes n’aiment pas payer...

— Les princes? s’écria Mme de Loynes, ils sont toujours, dans la vie, des invités !

— Ce dédaigneux Waldeck, reprit Vandal, tend à l’impassibilité, mais lui, dont la froide figure ne laisse apercevoir d’autres signes d’émotion, dans les minutes graves, qu’une prompte contraction nerveuse des maxillaires, lui, l’homme fort, possède un extraordinaire don de rancune ! Il n’a jamais pardonné à l’un de ses amis, un Parisien des plus goûtés dans la presse, un journaliste des plus appréciés par les Parisiens, d’avoir voulu devenir son beau-frère. Il ne pardonnera jamais à Paris d’avoir élu un Conseil municipal nationaliste. Il ne pardonnera jamais à la France de ne pas partager son opinion sur Dreyfus. En ce moment même, il prouve combien sa rancune est âpre, tenace, et livre un étonnant exemple au psychologue, en montrant à quel point un grand esprit capable de remuer des conceptions larges et d’étreindre de vastes questions, peut s’attarder, s’égarer, s’enliser parmi des détails négligeables et de mesquines vétilles...

— Déjà personne n’ignore plus, interrompit François Coppée, que c’est Waldeck-Rousseau seul qui a empêché le tsar de venir récemment

à Paris. Le tsar a été étonné : il aurait voulu par sa présence remercier la grande ville amie de son peuple. Mais qu’importait au dédaigneux rancunier? Il n’a songé qu’à punir le Conseil municipal, notre ami Dausset et la cité nationaliste, en les privant de la visite d’un Empereur !

— La rancune qu’il couve actuellement, mon cher ami, entraînera pour nous un dommage encore plus réel et plus périlleux, continua alors Vandal. Si je suis bien informé, il ne songe à rien moins qu’à offenser, disgracier, écarter deux des meilleurs serviteurs de la France...

Et, comme on le pressait de questions, Vandal avoua que c’était à l’ambassadeur et à l’ambassadrice de Russie, au marquis et à la marquise de Montebello qu’il faisait allusion :

— Vous savez, continua Albert Vandal, quelle carrière à la fois brillante et régulière fut celle de M. de Montebello. Il est entré tout jeune dans la diplomatie; il a servi sans interruption, sauf en 1870, lorsqu’il a quitté son poste de secrétaire à Saint-Pétersbourg pour s’enrôler dans nos troupes de la Loire et gagner devant Blois la croix d’honneur. Chaque fois qu’un avancement mérité l’a appelé à une situation plus élevée, il s’est trouvé de plain-pied avec elle et en a rempli les devoirs avec aisance. Chez lui le goût du travail et des

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affaires est au service d’un sens très droit, d’un jugement très lucide. La haute distinction de sa personne, sa taille élégante, sa prestance, la régularité de ses traits, la politesse et le charme de ses manières, font de lui un type de beau Français. Il sait représenter dignement et négocier avec efficacité. Il joint à ses mérites une qualité que Mazarin appréciait entre toutes. « Est-il heureux? » demandait l’adroit cardinal, dès qu’on lui proposait quelqu’un. Gustave de Montebello est heureux. Ce petit-fils du maréchal Lannes a le don de la victoire.

« En Russie, notre ambassadeur s’est fait une situation exceptionnelle. Simple et magnifique, accueillant et supérieurement affable, il tient le premier salon de Saint-Pétersbourg. Il y est aidé par une incomparable maîtresse de maison, qui ne cherche jamais à dépasser son rôle et pourrait pourtant tenir celui qu’elle voudrait. Le jour où il lui plaira, elle aura le premier salon de Paris. En elle revivent la grâce exquise, l’esprit pétillant, l’intelligence vive et profonde des grandes dames du dix-huitième siècle, dont elle a le fin visage, la beauté souriante et les cheveux poudrés. La haute société russe, le monde diplomatique, les membres de la famille impériale s’empressent de venir chez notre ambassadrice et sont heureux d’y

paraître. La grande-duchesse Wladimir lui a toujours marqué une affection des plus flatteuses ; c’est chez la princesse qu’elle rencontrait autrefois le grand-duc héritier, aujourd’hui Nicolas II. Quoique d’origine allemande, la grande-duchesse Wladimir n’a jamais dissimulé ses sympathies pour la France, elle nous en a donné des témoignages éclatants.

« J’en citerai un. La grande-duchesse Wladimir conseilla un jour à Mme de Montebello de donner un dîner en l’honneur de l’Empereur et de l’Impératrice, et d’y convier les souverains. Mme de Montebello se récria :

— Votre Altesse Impériale n’y pense pas, madame. L’Empereur et l’Impératrice dîner dans une ambassade! Ce serait une véritable révolution.

— Invitez toujours, repartit la princesse.

« Mme de Montebello suivit le conseil. Il était bon. Elle invita l’Empereur, l’Impératrice et la Cour. L’Empereur, l’Impératrice et la Cour acceptèrent. Le dîner fut magnifique. Deux Français seuls y furent priés : le prince Louis Murat et le comte Louis de Turenne. La soirée qui suivit le dîner, à laquelle furent invités le corps diplomatique, les chefs de l’armée et les grands fonctionnaires, eut un éclat sans précédent. Mme Bartet était venue exprès de Paris pour faire applaudir,

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par nos amis et alliés, les plus grands poètes français qu’ils ont appris à admirer.

« Mme de Montebello ne s’était pas trompée ; la présence inusitée de l’Empereur et de l’Impératrice fut très commentée dans les chancelleries. C’était un petit couplet qui venait s’ajouter aux grandes strophes de l’Alliance russe.

* Or, à Compiègne, un matin, à déjeuner, Mme de Montebello a commis un crime, aux yeux de Waldeck. A l’heure du repas, la marquise, qui sait son monde, n’a pas hésité à descendre à table coiffée d’un petit chapeau. N’était-on pas en été, à la campagne, dans un château situé dans un parc? Mais elle avait négligé d’avertir Mme Waldeck-Rousseau et d’enseigner le protocole aux « dames de nos minisses... » Aussi, à déjeuner, il n’y avait qu’un autre chapeau de femme, un seul : il est vrai que c’était celui de l’Impératrice de Russie. Je vous laisse à penser si les autres convives furent mortifiées d’être prises en flagrant délit d’ignorance mondaine et si le fiel se glissa promptement dans l’âme de certaines d’entre elles, en même temps que dans le cerveau du président du conseil...

— Encore une histoire de « petit chapeau » ! Vous serez un incorrigible bonapartiste, fit M. Ernest Daudet.

— Parbleu, mon cher Daudet, mais ce n’est pas tout. Peu de temps après, une autre circonstance est venue blesser l’irritable dédaigneux. Le tsar recherchait toute occasion de témoigner à l’ambassadrice de France sa respectueuse sympathie. L’avisant un jour après déjeuner dans un cercle de dames, l’Empereur lui dit :

— Ourousofï devait me représenter au baptême de votre petit-fils. N’oubliez pas, madame, que j’ai accepté d’être son parrain ; je suis en France, je serais heureux d’assister à la cérémonie personnellement.

— Sire, répondit Mme de Montebello, qui sentait le danger d’une pareille proposition dans un pareil milieu, je suis très touchée ; mais Votre Majesté est si occupée I Tous ses instants sont employés.

— Vous vous trompez, madame, ma journée de demain est précisément libre.

— Mais, Sire, répondit Mme de Montebello, embarrassée par cette insistance, l’enfant n’est pas ici, il n’est pas préparé...

— Ne vous défendez pas, conclut l’Empereur : je le désire.

C’était un ordre. Mme de Montebello s’inclina.

L’Empereur avait-il voulu donner une leçon détournée à nos gouvernants dont l’attitude lui

LA COMTESSE DE LOYNES

avait fort déplu? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que, le soir même, M. de Montebello demandait à être reçu par M. Loubet et lui rapportait fidèlement l’incident.

— C’est très bien, mais je n’en veux rien savoir, répondit courageusement notre cher président, chef des armées de terre et de mer.

Il fallait une chapelle ; il y en avait une naturellement à Compiègne ; mais, naturellement aussi, elle était comme désaffectée : on en avait fait un garde-meubles !

Pour respecter la consigne, qui était de ne rien déranger, on dut improviser un oratoire en plaçant un autel et des sièges dans une pièce in ha bitée ; et c’est ainsi que dans le palais où avaient résidé, pensé, prié deux grands Empereurs de France, Charlemagne et Napoléon, en présence de l’Empereur et de l’Impératrice de Russie, seuls présents à la cérémonie, fut baptisé, en l’an de grâce 1901, le petit-fils de l’ambassadeur qui avait été le principal artisan de l’alliance russe.

M. Loubet avait exprimé le désir d’ignorer la cérémonie qui se préparait. M. et Mme de Montebello n’avaient donc pu inviter aucun des membres du ministère ; ces messieurs et ces dames, feignant d’ignorer les raisons de cette mesure, s’en montrèrent très froissés, et le soir une de ces dames

traduisait spirituellement l’impression générale :

— Au moins, madame, dit-elle à la marquise de Montebello, nous offrirez-vous des dragées?

Sans se décontenancer, Mme de Montebello répondit :

— Madame, c’est au parrain qu’il faut les demander.

Waldeck- Rousseau lui-même montra un dépit invraisemblable d’avoir été écarté d’une cérémonie à laquelle il avait espéré assister.

Les républicains ont avec les courtisans ce trait commun, cette ressemblance psychologique : ils regardent à la loupe les petits incidents où leur amour-propre est en jeu, et de petites déceptions déterminent souvent en eux de longs courroux.

Quelques jours après, à Compiègne, dans un grand dîner officiel, Waldeck fut placé à côté de Mme de Montebello ; aussitôt et fort ostensiblement il opérait sur sa chaise une conversion d’un quart de cercle ; jusqu’au bout du repas, il affecta ainsi de tourner le dos à l’ambassadrice, à laquelle, de tout le dîner, il n’adressa pas la parole, omettant, avec une insistance voulue chez un homme de son éducation, les devoirs d’élémentaire correction que l’on a envers une voisine de table. A cette offense on peut juger de la rancune de Waldeck et prévoir qu’elle ne se bornera pas

à des impolitesses de diner. Il est malheureusement trop clair que, sans avoir égard aux immenses services qu’ils ont rendus à notre pays, Waldeck fera payer cher aux Montebello, c’est-à-dire à la France, l’histoire du petit chapeau et du grand baptême ! Actuellement nos gouvernants, c’està-dire lui et ses satellites, se contentent de petites incorrections ; mais bientôt c’est par une éclatante ingratitude qu’ils récompenseront les artisans de l’Alliance !

— Ils n’oseraient pas ! dit M. Robert Vallicr.

— Ils n’oseraient pas? ripostai-je alors. Ils ont bien osé se conduire de la manière la plus indigne avec un bon Français, un Français de race qui avait mis au service de son pays de rares qualités de soldat et de diplomate : le général de Boisdeffre. Mais que valent tous les mérites et tous les services rendus, en regard de la sympathie ou de l’antipathie de M. Ranc? Or Boisdeffre est la bête noire de Ranc. Aux yeux de ce sectaire, l’ancien chef d’état-major général est chargé des deux attributs abhorrés, le sabre et le goupillon. Le sabre, parce qu’il l’a tiré lors de la Commune ; le goupillon, parce que le général connaît le Père Dulac et ressent pour lui de l’amitié. Évidemment M. de Boisdeffre, chef d’état-major, soldat qui servait la France républicaine, était en son for intérieur catholique, et d’autre part n’éprou-

314 LA COMTESSE DE LOYNES

vait peut-être pas de tendresse pour la république, mais il est incontestable qu’il n’émettait pas d’opinions suspectes aux républicains, et un gouvernement ne peut demander compte à un officier que de ses opinions, c’est-à-dire de ses sentiments exprimés, et non pas de ses sentiments secrets et intimes.

— Qu’importe, dit Henry Houssaye, si la république maltraite les Montebello ou les Boisdefïre? L’histoire saura dire quel a été leur rôle dans la genèse de l’alliance russe.

— Oui, mon cher Houssaye, et ce seront là do belles pages à écrire, et l’on saura alors combien Chanzy, Laboulaye, Boisdefïre, Montebello, Hanotaux et Freycinet ont fait oeuvre française. Ce sont toujours les contemporains qui sont le plus mal informés, et à l’heure actuelle rares sont les hommes de notre pays et de notre temps qui savent ce que le pays a dû à l’adresse et à la patiente séduction d’un Boisdefïre.

— Continuez donc, mon cher Meyer, me dit Mme de Loynes, et surtout n’oubliez rien,

— M. de Boisdefïre — qui avait été un des plus brillants élèves de Saint-Cyr et était sorti le premier de l’Ecole d’état -major, en 1860 — était, avant la guerre, officier d’ordonnance de Chanzy. Comme tel, en juin 1870, à la suite de l’expé-

dition du général de Wimpfïen sur la frontière du Maroc, il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur. Lors des premiers combats sous Paris, auxquels il assista, il servait à l’état-major de Vinoy ; mais, dans la nuit du 21 au 22 décembre, il quitta la capitale, à bord du ballon le Lavoisier, pour rejoindre son ancien chef. Il y parvint, et c’est dans l’armée de la Loire, aux côtés du général Chanzy, qu’il termina la campagne.

Pendant la Commune, le commandant de Boisdelïre apprend un jour que Chanzy est prisonnier des insurgés et que tout est à craindre. L’officier court à la Santé : c’est bien là qu’on a enfermé l’héroïque général, mais on refuse à M. de Boisdeffre de le conduire auprès de son chef avant qu’il ne soit muni d’une autorisation libellée par Gougenot. Ce Gougenot, ouvrier typographe en rupture de presse, était commandant de la prison. Néanmoins, il ne prend pas sur lui la responsabilité d’accorder à M. de Boisdelîre le droit de visite demandé et le renvoie à l’Hôtel de Ville. Là, ne veut-on pas garder M. de Boisdelîre? Il parvient à s’arracher des grilles des communards et retourne vers Gougenot. Gougenot, cette fois, conseille d’aller voir Duval.

— Mais si je ne reviens pas?

— Si vous ne revenez pas? Vous reviendrez,

LA COMTESSE DE LOYNES

dit Gougenot, car ma tête répond de la vôtre.

Les efforts du courageux officier furent enfin récompensés : il put obtenir la liberté de Chanzy. Quelques semaines plus tard, après l’entrée des troupes à Paris, Gougenot fut arrêté ; il allait être condamné et exécuté ; il le fit savoir à M. de Boisdeffre, et ce dernier sauva la vie de l’insurgé qui avait protégé la sienne. Un bienfait n’est jamais perdu.

— Voilà certes de braves gens, s’écria Vandal.

— Il y en a plus qu’on ne croit, soyez-en sûrs, mes chers amis... Permettez que je continue.

Ainsi le malheur des temps, une estime mutuelle, des faits de guerre accomplis ensemble, tout avait contribué à rendre plus forts les liens entre le général Chanzy et son aide de camp. Après la guerre, ce dernier retourna auprès de son chef, alors gouverneur général de l’Algérie. En 1879, lorsque le gouverneur de l’Algérie devint ambassadeur de France en Russie, le lieutenant-colonel de Boisdefïre fut envoyé à Saint-Pétersbourg à titre d’attaché militaire. Le choix était heureux. Dans ce nouveau poste les qualités de parfait diplomate du jeune colonel devaient faire merveille.

Vous ne sauriez imaginer comme son instinct est sûr, comme son intelligence est distinguée.

Il n’avait donc pas besoin de leçons, ni de maîtres ; mais le destin l’avait placé à bonne école. Le général Chanzy sut en effet, dans un moment fort difficile, faire mieux encore que de représenter avec dévouement et dignité la France : il la fit aimer. Avec le tact des natures supérieures, il eut le bon goût de ne pas trop rappeler que nous étions en république, et auprès d’un gouvernement autocratique de ne pas prononcer ce mot qui sonnait mal. Un exemple aussi sage fut loin d’être suivi par l’amiral Jaurès, dont l’exubérance républicaine a été plus d’une fois bien maladroite : c’est lui qui, au milieu d’un repas officie], s’écria, en réponse à un interlocuteur russe qui parlait administration et finances :

— Tant que vous n’aurez pas la république, ce sera ainsi !

— Chez vous, oui, riposta vertement le ministre de l’Intérieur, mais pas chez nous!

Par ses hautes capacités, par le charme de son esprit et la noblesse de ses manières, le colonel de Boisdeffre devait plaire : il plut. L’empereur Alexandre II honorait l’attaché militaire d’une particulière bienveillance. Le tsar pourtant ne cherchait pas à dissimuler ses tendances tout à fait allemandes, et une fois un petit incident laissa percer dans'un de ses propos son admiration pour

LA COMTESSE DE LOYNES

nos vainqueurs. C’était à Tsarskoié-Selo, pendant une grande revue à laquelle assistait le colonel de Boisdeffre : l’Empereur avait prié ce dernier de se tenir à ses côtés, ce qui était considéré comme une faveur. La manœuvre des troupes se termina très brillamment : l’un des partis fictifs enveloppa ses adversaires dans un mouvement bien calculé et bien enlevé. Alexandre II, enthousiasmé, se tourna vers le général de Werder, aide de camp de l’empereur Guillaume, et lui dit :

— Das ist « comme un petit Sedan » !

Ces mots malencontreux avaient été trop nettement prononcés pour que M. de Boisdeffre eût pu ne pas les entendre. L’officier français aussitôt, en dépit de l’étiquette, fit très vivement et très ostensiblement demi-tour. L’Empereur comprit, alla vers lui et lui dit :

— Ah ! mon cher colonel, vous avez assez de victoires à votre actif, vous autres Français, pour que l’on puisse parler devant l’un de vous, sans offense, d’une défaite !

Alors notre attaché militaire, s’inclinant sur l’encolure de son cheval :

— Oui, sire... mais Sedan est un peu frais !

Le futur Alexandre III et la grande-duchesse, qui devait être un jour l’exquise Impératrice Maria Féodorowna, témoignaient à M. de Bois-

deffre une sympathie dont notre pays a pu un jour bénéficier. Je m’en voudrais de ne pas redire ici qu’en France nous ne rendrons jamais un hommage assez reconnaissant à l’Impératrice pour les sentiments dont elle a fait preuve à l’égard de notre patrie et pour lesquels elle a bien voulu mettre en œuvre les séductions d’une admirable nature.

— Encore une brave femme I s’écriait l’ami Coppée, sans souci du protocole.

— Dès cette époque, la cordiale amitié du général ObroutchefT — alors sous-chef de l’étatmajor général russe — aidait le colonel de Boisdeffre à répandre dans Saint-Pétersbourg un courant d’idées favorable à la France. Le général ObroutchefT était marié à une Française, une vraie Française, dont le patriotisme chaleureux ne restait pas inactif.

Le colonel de Boisdeffre demeura à Saint-Pétersbourg jusqu’en 1882, date à laquelle il devint le chef d’état-major du général Chanzy, qui était appelé à commander le 6e corps à Châlons. Les bienveillances dont notre attaché militaire avait été entouré pendant son séjour en Russie ne devaient pas rester sans effet.

Quelques années plus tard, en 1890, une circonstance curieuse permit de le constater. L’empe-

320 LA COMTESSE DE LOYNES

reur d’Allemagne s’était invité aux manoeuvres de l’armée russe. Or, le tsar Alexandre III n’entendait pas fournir un beau texte aux fausses interprétations, en paraissant n’avoir auprès de lui qu’un hôte de marque et qui serait précisément le Kaiser — notre adversaire. D’autre part, dans son amour de la simplicité, il ne lui aurait guère plu d’être encombré par des missions étrangères. Comme il tenait pourtant à donner à la France un témoignage de sympathie particulière, il eut l’heureuse inspiration de faire convier le général de Boisdeffre à assister à ces manoeuvres, mais seul, absolument seul. Une invitation strictement personnelle fut adressée à l’ancien attaché militaire français en Russie.

Le général, naturellement, accepta. Le Kaiser fut peut-être un peu étonné et de l’invitation inaccoutumée et de la présence imprévue, mais il ne laissa pas voir sa surprise et se piqua de la plus bienveillante aménité. On m’a conté que séduisant il désire toujours séduire, et qu’il met, à montrer les côtés aimables de sa nature, une coquetterie raffinée.

C’est un bon poste, pour un observateur, que d’être auprès d’un souverain dans l’au jour le jour de la vie militaire. A cheval, on cause. A la guerre ou aux manoeuvres, les caractères sont

moins difficiles à étudier ; le psychologue peut plus aisément les saisir sur le vif et noter le trait significatif.

Durant l’une des journées de ces manœuvres russes de 1890, l’empereur Guillaume dit au général Obroutcheff qui y assistait :

— Je suis l’Empereur de la paix. Mais il est des guerres nécessaires, et c’est à Londres que se signera la paix du monde.

Le Kaiser avait une instruction militaire très étendue. Il ne lui déplaisait pas qu’on s’en aperçût. Sur le terrain même où devait être passée la grande revue des troupes, il fit prier le général de Boisdeffre de venir auprès de lui : il se tenait presque seul sur l’un des tertres nombreux qui dominent le champ de manœuvres. Peu de temps après avoir reçu cette première invitation, le général vit arriver vers lui un second, puis un troisième messager, qui lui redirent le vif désir que le Kaiser éprouvait de causer avec lui. Devant une telle insistance, il ne pouvait se dérober et éviter un entretien demandé de la sorte. Il se dirigea donc vers l’éminence où le Kaiser s’était installé, cherchant en vain à prévoir quel serait le thème de la conversation impériale.

— - Général, lui dit Guillaume II dès qu’il

322 LA COMTESSE DE LOYNES

l’aperçut, quel a été, selon vous, le meilleur chef de cavalerie depuis qu’il y a des armées?

— Sire, répondit sans hésiter à cette question inattendue M. de Boisdeffre, Sire, pour moi, c’est Annibal.

— Et pour moi, Napoléon.

Une vive discussion s’engagea entre hommes de l’art. Le général faisait valoir de puissants arguments en faveur de la tactique carthaginoise et traitait techniquement le thème de la bataille de Cannes ; l’Empereur citait les plus belles manoeuvres de Napoléon, montrait avec une étonnante précision quel avait été le rôle de la cavalerie dans ses victoires. Et le temps passait sans que l’interlocuteur de M. de Boisdeffre y prît garde. Depuis une heure déjà, l’entrevue durait, quand le grand-duc Wladimir se décida à prévenir l’Empereur :

— Sire, je dois avertir Votre Majesté que la revue va commencer...

Le général prit congé du Kaiser et, avant de se retirer vers un autre point du champ de manœuvres, il alla s’incliner devant l’Impératrice. Celle-ci lui dit en souriant :

— Il paraît, général, que vous êtes aussi fort bien en cour allemande.

L’empereur d’Allemagne ne s’était pas contenté

de soutenir sa thèse avec chaleur ; il avait promis au général de lui écrire à ce sujet, dès qu’il serait rentré à Berlin et qu’il pourrait étudier dans son cabinet les pièces de ce procès historique. Loin d’oublier sa promesse, peu de temps après, le Kaiser envoya au général de Boisdeffre une longue lettre, écrite de sa main, lettre où il démontrait, avec plans à l’appui, le bien-fondé de sa manière de voir ; il y joignait une carte.

Étrangetés du sort et de la politique I L’anecdote de la lettre autographe fut connue et les dreyfusards, par la suite, imaginèrent de répandre le bruit qu’en se servant de ce manuscrit, l’état-major avait fabriqué des documents : un bordereau annoté par le Kaiser, et, mieux encore, une missive de l’Empereur adressée à Dreyfus I Ai-je besoin de dire que la lettre de l’Empereur sur la bataille de Cannes n’avait jamais quitté le coffre-fort du général, où elle doit se trouver encore, j’imagine, à l’heure actuelle? Mais qu’importent, dans certaines polémiques, non seulement la vérité, mais la vraisemblance? La fable, débitée avec assurance, trouva créance auprès d’un bon nombre de sots ; de plus sots qu’eux — pu de plus foirêrbes — ont, je le sais, essayé de persuader au Kaiser qu’on s’était servi de son autographe je ne sais pour quelle diabolique cuisine de faus-

saires ! Une calomnie aussi stupide ne méritait pas un démenti : le général s’est bien gardé de le donner.

— Il a bien fait, dit Houssaye.

— Mais nous voici loin des manoeuvres de 1890. Revenons-y en toute bâte. Elles auront leur intérêt pour l’histoire de l’entente franco-russe que, durant toute cette période, le général de Boisdeffre, avec autant d’adresse que de constance, s’efforça de préparer. A distance, et à travers le brouillard de AÛngt années, l’entente paraît, aux yeux de la plupart de nos contemporains, s’être tout naturellement, tout aisément établie entre nous et nos anciens adversaires de Sébastopol. C’est là une illusion d’optique. Les bons Français qui ont employé leurs talents à la préparation de l’alliance ont rencontré bien des obstacles ; ils n’ont pas trouvé en Russie, tout d’abord, l’atmosphère favorable à leurs projets ; ils ont été obligés, croyez-le bien, de détruire bien des préventions. Certes, M. de Laboulaye — qui était encore, en 1890, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg — avait continué avec habileté, prudence, modestie, l’œuvre adroite du général Chanzy, et il n’est que justice de se souvenir à quel point l’excellent diplomate a su servir les intérêts de sa patrie dans l’empire du tsar, et, à ce titre, mérite la recon-

naissance de notre pays. Certes, le général de BoisdefTre, au cours des manœuvres auxquelles il avait été invité, fut soutenu dans ses secrets efforts par la bienveillance de l’Empereur et de l’Impératrice, et par l’amitié du général Obroutcheff, qui, devenu chef d’état-major, était une puissance. Mais il faut le dire et le redire : ces trois personnages, le tsar, la tsarine et leur fidèle Obroutcheff étaient seuls, peut-être, en Russie, disposés à une alliance avec les Français, car presque tous les grands-ducs et, derrière eux, toute la cour, étaient, sinon tout à fait hostiles, du moins opposés à un projet de cette sorte, et la note de leurs opinions et de leurs discours était la note allemande, qu’avait donnée l’empereur Alexandre II.

N’importe, M. de Laboulayo et M. de BoisdefTre avaient été de bons semeurs d’idées ; les germes déposés dans le terrain russe fructifièrent rapidement. Deux ans après, M. de Freycinet et M. Ribot, qui savaient combien le général était goûté à Saint-Pétersbourg, l’envoyèrent en Russie comme chef d’une mission militaire française. Cette mission, qui était censée devoir traiter une question de commande d’armes faite par l’armée russe à la manufacture de Châtellerault, avait un objet plus spécial et plus considérable, mais on tenait à ne

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pas éveiller l’attention et les soupçons de l’Europe. Le général de Boisdefîre était chargé de négocier avec le général Obroutcheff, — qui, nous l’avons dit, était chef d’état-major général, — de discuter des conventions militaires et de les signer. Ces conventions formaient les bases de l’alliance ; elles étaient la seule forme sous laquelle l’Empereur voulût l’admettre, et à la condition expresse que le plus strict secret serait observé. Ainsi Alexandre III traitait avec la France, non pardessus la tête du président de la République, mais sans le président.

Ces conventions de 1892 — qui ont été longtemps la seule pièce constatant l’entente franco-russe conservée dans le coffre-fort des Affaires étrangères — consacraient un arrangement strictement défensif : elles étaient faites, dans la pensée de l’Empereur, pour assurer la paix. Elles l’assurèrent trop.

— N’est-ce pas aussi un peu notre faute? interrompit François Coppée. Nous passons notre vie à reprocher aux Russes les milliards que nous leur avons prêtés ; d’abord cela manque d’élégance, et puis le placement est excellent, du moins je l’ai entendu dire, car moi, vous savez, j’ai peu d’argent à placer. Avons-nous demandé en échange quelque chose à la Russie qu’elle nous

ait refusé? Je suis très « alliance russe », mais souvent je me demande si c’est un bien ou un mal.

— Eh bien, mon cher Coppée, reprit Vandal, Faguet répondait précisément à votre inquiétude, quand il me disait hier, à l’Académie : « L’alliance russe est certainement une chose excellente en soi ; malheureusement, elle a été mal interprétée. Du jour où l’Europe a su qu’elle n’était que défensive, elle a eu l’impression que nous avions, en quelque sorte, convié la Russie à apposer sa signature au traité de Francfort, contre la certitude qu’on ne nous mutilerait pas davantage. C’était une diminution de notre prestige dans le monde. Et, pour nous, du jour où, à la faveur de cette alliance, nous nous sommes endormis dans une sécurité trompeuse, nous avons renoncé aux grands efforts et, par conséquent, aux grandes espérances. Ah ! si l’alliance avait été offensive ! me disait Faguet en terminant.

Et je repris :

— Le général de Boisdefîre pensait comme M. Faguet ; aussi, lors de la discussion des termes de la convention de 1892, souhaitant de voir la question de la préparation de la guerre sortir de la région nébuleuse où on la laissait planer, se permit-il respectueusement d’insister pour que

la question de l’offensive, en cas de déclaration de guerre, fût au moins soulevée.

— La guerre? mon cher général, dit le tsar, à quoi bon la prévoir? Croyez-en mes renseignements, ils sont sûrs! Jamais la République ne fera la guerre !

Hélas ! mes chers amis, cette prédiction de l’Empereur défunt s’est jusqu’ici réalisée ; le régime a signé les traités les plus absurdes, les moins glorieux, s’est prêté aux combinaisons les moins avantageuses pour la France, afin de ne pas faire la guerre. L’Empereur avait sinon l’expérience des républiques, du moins celle des républicains !

Au surplus, l’Empereur était préoccupé par notre mauvaise organisation politique. Un jour, il s’en ouvrit au général de Boisdeffre :

— Enfin, général, comment pourriez-vous faire à l’heure voulue la mobilisation de la France militaire avec un gouvernement fragile qui ne commande rien et une Chambre versatile et indécise qui se mêle de tout?

M. de Boisdeffre n’hésita pas :

— Sire, je vous donne ma parole d’honneur que le président Carnot lancera l’ordre de mobilisation et le fera exécuter le même jour que vous !

Quand le général revint à Fontainebleau, il répéta au président de la République les termes

de cet entretien et lui exposa comment il avait été amené à engager sa parole :

— Vous avez bien fait, répondit simplement M. Carnot. Je ratifie.

Le jour où M. Félix Faure arriva à la présidence, le général de Boisdefîre alla le voir à l’Élysée, lui raconta l’importante conversation qu’il avait eue avec l’infortuné M. Carnot. M. Félix Faure lui serra la main :

— C’est entendu, mon cher général ! Moi aussi, je me considère comme engagé par la parole que vous avez donnée au tsar.

Tel fut le rôle du général de Boisdefîre. Et ce grand soldat-diplomate, cet homme d’honneur, dont la parole avait suffi pour engager une grande nation vis-à-vis d’un grand pays, ce Français qui avait travaillé à une alliance dont il était en droit de penser qu’elle permettrait à sa patrie de réaliser de sublimes espérances, nous l’avons vu, peu d’années plus tard, dénigré, disgracié, relevé de ses fonctions par des adversaires plus soucieux du sort d’un officier condamné que du sort de la France ! Voilà, mes amis, comment les républicains avaient traité le garant de la France ! »

En terminant, je priai Mme de Loynes et ses convives de m’excuser d’avoir aussi longtemps retenu leur attention. Elle voulut bien me dire

LA COMTESSE DE LOYNES

que je les avais intéressés. Au moment où on se levait de table, mon ami Vandal s’approcha de moi :

— Pourvu, me dit-il, qu’ils ne frappent pas d’autres victimes ! Quelle chapelle expiatoire ils seront condamnés à leur élever plus tard !

Hélas ! Les républicains ne s’arrêtèrent pas dans ce jeu de massacre. Les inquiétudes d’Albert Vandal se réalisaient. A vrai dire, ce ne fut pas le ministère de Waldeck-Rousseau qui mit brutalement à la retraite M. de Montebello, ce fut celui de M. Combes ; mais le ministre qui accepta ou subit le rôle d’exécuteur des hautes œuvres avait été membre du cabinet précédent, et en l’occurrence, M. Delcassé ne fit que suivre l’inspiration de Waldeck-Rousseau.

Quelques mois auparavant, un incident avait permis aux initiés de pressentir les intentions du gouvernement à l’égard de l’ambassadeur qui avait su négocier le voyage impérial à Compiègne, puis celui de M. Loubet en Russie. Un jour, le président de la République avait parlé au tsar d’un mouvement diplomatique que préparait le ministère. Nicolas II, surpris et courtois, se contenta de répondre à ce propos imprécis :

LA COMTESSE DE LOYNES

• — J’espère bien que nous conservons M. de Montebello?

M. Loubet ne s’était pas attardé plus longtemps sur ce sujet et, comme il lui arrivait à l’ordinaire, il avait glissé. Mais, sans doute pour s’acquitter de la dette de reconnaissance que les circonstances lui avaient fait contracter vis-à-vis de M. de Montebello, il s’était promis la perte de ce dernier. M. Delcassé qui, en plusieurs occasions, s’était, bien haut, défendu de vouloir toucher à M. de Montebello, eut la faiblesse de céder. Fort heureusement, il montra plus de courage en d’autres circonstances. Il demanda à l’ambassadeur de France en Russie de donner sa démission. « Sans doute, les services de M. de Montebello étaient grandement appréciés du gouvernement français ; mais les idées du marquis étaient trop différentes de celles professées par ce même gouvernement ; la situation politique obligeait le ministre à rappeler l’ambassadeur ; pour épargner à ce dernier l’apparence d’une disgrâce, on lui proposait de se frapper lui-même... »

M. de Montebello refusa de se prêter à une transaction qu’il considérait à bon droit comme indigne de lui. Il répondit :

— J’ai voulu démissionner naguère. Vous m’en avez empêché. Cette fois, je ne démissionnerai

pas. Je crois être encore utile à mon pays, à l’Alliance. Il faudra que vous preniez entièrement la responsabilité de mon départ.

Dans le courant d’août 1902, brusquement, la chancellerie russe reçut avis du gouvernement français que M. de Montebello allait être rappelé et qu’on demandait l’agrément de l’Empereur pour la nomination de son successeur, M. Bompard. La manière, pour le moins, offensait l’usage protocolaire : un gouvernement ne relève de ses fonctions un ambassadeur qu’après s’être mis d’accord avec le chef d’État auprès de qui il est accrédité. La chancellerie russe demanda des explications au cabinet français. Celui-ci, dans une réponse à dessein embrouillée, rappela certaine conversation que M. Loubet avait eue avec l’Empereur et où il avait été question, prétendait-on, du rappel éventuel de M. de Montebello.

Ce dernier apprit de la chancellerie quel était l’étonnement du gouvernement russe et à quel point le tsar était surpris. Aussi bien Nicolas II fit-il offrir aussitôt à notre ambassadeur ses bons offices. Noblement, M. de Montebello remercia et refusa.

— Sire, dit-il à l’Empereur, je suis profondément reconnaissant à Votre Majesté, mais Elle comprendra que je ne saurais représenter un gou-

LA COMTESSE DE LOYNES

vernement qui n’a plus confiance dans son ambassadeur.

Ainsi, contrairement à tous les usages, sans que le tsar eût été consulté, le marquis de Montebello fut rappelé purement et simplement, et son successeur fut désigné : fonctionnaire jusque-là chargé des affaires commerciales et consulaires, très galant homme et même très honnête, homme, M. Bompard n’avait pas le prestige diplomatique de son prédécesseur. C’était gravement compromettre les intérêts français que d’opérer de cette manière un tel changement.

On put mesurer quelle était l’influence des Montebello à la cour de Russie au nombre et à la vivacité des regrets que causa leur départ. Ils quittèrent, au milieu des témoignages les plus touchants, les plus enthousiastes, les plus flatteurs, cette ambassade où, pendant douze années, ils avaient si brillamment et si magnifiquement représenté la France.

Le gouvernement de M. Loubet et de M. Combes n’avait pas mis de formes dans son injurieuse détermination ; mais le tsar Nicolas II entendit donner à notre ambassadeur une marque particulière de son estime. Il remit le grand-cordon de l’ordre de Saint-André au marquis de Montebello lorsque celui-ci lui présenta ses lettres de

rappel. L’histoire se répète : déjà deux Montebello avaient reçu cette distinction suprême, — l’arrière-grand-père et le grand-père de l’artisan de l’Alliance, — le maréchal Lannes, duc de Montebello, et le duc de Montebello qui, lui aussi, avait été, sous Napoléon III, ambassadeur de France en Russie.

Dans la retraite, M. de Montebello, comme l’avait dit mon ami Vandal, « possédait tout ce qui peut consoler et charmer la fin d’une belle vie ». A Paris, comme à la campagne, il était entouré d’amitiés sincères, d’affections dévouées. Mais l’inaction lui était pénible ; ce grand serviteur du pays souffrait de n’être plus utile. Sa santé rapidement s’altéra. Sa femme, ses amis s’inquiétèrent. Le mal ne put être enrayé : en décembre 1907, nous eûmes la douleur d’apprendre sa mort. Je savais dès lors quelle perte faisait la France en la personne de ce loyal diplomate. Je savais quels services considérables il avait rendus, et quel avait été son rôle dans la préparation et la réussite de l’Alliance. Entre ceux qui m’avaient aidé à bien apprécier toute la valeur de ces services et tout le mérite de ce rôle, je dois citer au premier rang le baron de Mohrenheim que j’ai beaucoup connu à l’époque des origines de l’Alliance. C’est sous l’inspiration de ce dernier que j’écrivis deux

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ou trois articles très favorables au rapprochement de la France et de la Russie.

Le baron de Mohrenheim, au début de sa carrière, avait été conseiller d’ambassade à Berlin : il avait pu ainsi observer de près les agissements et la méthode dont il devait plus tard combattre les conséquences. Lorsqu’en 1884, M. de Mohrenheim succéda, comme ambassadeur de Russie à Paris, au prince Orloff, il fut possible de deviner rapidement que la France aurait en lui un ami. Il conçut dès lors l’idée d’un rapprochement entre son pays et le nôtre, et travailla à écarter les nombreux obstacles qui s’opposaient à une telle réalisation. Ce que fut sa popularité en France lorsqu’il eut fait triompher ses desseins, d’autres que moi l’ont dit, et au surplus personne ne l’ignore : on peut dire que le baron de Mohrenheim était devenu presque un Français, alors qu’il accorda la main de sa fille aînée à un charmant officier de notre armée, le vicomte de Sèze. Pour moi, qui me rappelle les conversations fines, savantes, toujours calmes, qu’il tenait dans son cabinet, — celui-là même qu’occupe aujourd’hui si brillamment l’éminent diplomate qu’est M. Isvolski, — je n’ai pas oublié les termes chaleureux par lesquels il exprimait sa sympathie, son affection pour la France.

Mais revenons au marquis de Montebello. Avant

de représenter la France à Saint-Pétersbourg, M. de Montebello l’avait représentée à Constantinople ; et là, il avait remporté un éclatant succès sur la diplomatie britannique. L’habile ambassadeur d’Angleterre, sir Drummond-Wolff, avait fait accepter par la Porte une convention fort avantageuse pour son pays : l’Angleterre consentait à évacuer l’Égypte, mais « se réservait un droit permanent de réoccupation ». Cette convention allait être conclue ; M. do Montebello sut persuader au sultan de ne pas la ratifier.

Sa conduite en cette affaire, et en quelques circonstances moins retentissantes, mit en valeur M. de Montebello et le désigna pour un poste plus considérable. En 1891, M. de Laboulaye prit sa retraite ; on offrit le poste de Saint-Pétersbourg à l’ambassadeur de France en Turquie. Ce dernier eut à subir de flatteurs assauts de courtoisie : le sultan mit tout en œuvre pour détourner les Montebello d’un départ. Il demandait à garder auprès de lui ce Français pour lequel il éprouvait les plus cordiaux sentiments, cette Française qui lui inspirait une respectueuse admiration. De la sympathie du Commandeur des croyants, Mme de Montebello recevait un témoignage bien oriental : lorsque son mari venait à Yildiz- Kiosk, elle avait, par faveur spéciale, permission de se pro-

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mener dans les magnifiques jardins du sultan.

Ce n’était pas sans inquiétudes que la famille de l’ambassadrice la voyait déterminée à partir pour Saint-Pétersbourg. Quitter les tièdes contrées du Bosphore pour les rives glacées de la Néva lui semblait une grave imprudence. Persuadée que la santé d’une Parisienne ne supporterait pas sans péril un tel changement de climat, elle insistait auprès de M. de Montebello pour qu’il renonçât à aller représenter la France dans la neigeuse Russie.

Tout fut inutile. M. et Mme de Montebello avaient compris que leur place était à Saint- Pétersbourg. Ils s’y rendirent, mais néanmoins voulant laisser à M. de Laboulave l’honneur de recevoir la première escadre française qui arrivait en Russie, sur son initiative, ils désirèrent n’arriver qu’après les fêtes qui furent données à cette occasion. Presque au débotté, le nouvel ambassadeur de France remportait un premier succès : il négociait la visite de l’amiral Avelane et des marins russes à Paris. On sait comment cette visite devait être accueillie et j’ai rappelé ailleurs — dans Ce que mes yeux ont ou — les manifestations de cet enthousiasme radieux et spontané de la capitale, qui devait si bien favoriser les entreprises réfléchies de notre diplomatie.

Celle-ci montra dans cette préparation de l’Alliance la plus loyale mais la plus réelle habileté, celle du tact. M. de Montebello possédait, au plus haut degré, ce don de tact qui est pour moi, comme je l’ai dit à propos du duc de Bisaccia, la qualité essentielle du diplomate moderne. Le comte de Lœvenheim, qui était ministre de Suède à Paris lorsque fut établi ici le premier appareil télégraphique, mena sa fille, la duchesse de Fitz- James, voir cette étonnante nouveauté et lui dit : « Regarde bien, mon enfant, ce petit instrument : son succès, c’est la fin de la diplomatie! » La spirituelle réflexion du bisaïeul de ma femme n’a été que trop souvent justifiée par les événements contemporains ; mais le marquis de Montebello a prouvé qu’en dépit du télégraphe et du téléphone, il y avait encore, à notre époque, de par la grâce du tact, des diplomates.

La visite de l’amiral Avelane préparait l’opinion à accepter l’Alliance. Le voyage du général de Boisdeffre, comme nous l’avons vu, affirmait le succès des pourparlers engagés avec Obroutcheff. Dans cette entreprise délicate qui avait tant d’adversaires, ce n’était pas une arme trop forte que l’entente de deux esprits remarquables : M. de Montebello et M. de Boisdeffre surent poursuivre de concert le même dessein, et la diplomatie

proprement dite favorisa le travail delà diplomatie militaire. La situation personnelle de M. de Montebello qui permettait à notre ambassadeur de mener un train magnifique, ses manières et sa qualité — comme on disait autrefois — qui lui ouvraient les portes des maisons les plus difficiles d’accès, mirent le général de Boisdeffre à même d’approcher les hautes et rares personnalités qui n’étaient point animées alors d’intentions hostiles envers notre pays.

Quand M. Hanotaux prend le pouvoir, l’alliance n’est qu’une convention militaire secrète, ce n’est pas une œuvre diplomatique.

L’empereur Alexandre III meurt, M. Carnot est assassiné : les deux chefs d’État, dont les vues secrètes s’accordaient, disparaissent en même temps. A Paris, M. Dupuy et M. Hanotaux comprennenl qu’il faut que l’Europe ait connaissance de notre entente avec la Russie. L’action militaire de M. de Boisdeffre, l’action diplomatique de M. de Montebello — couronnant l’œuvre ébauchée par M. de Laboulaye — nous ont assuré la possibilité de conclure un pacte. Que ce pacte soif conclu, cela ne suffit point ; il est nécessaire que son existence soit divulguée, ou, tout au moins, prouvée. Et M. Hanotaux cherche l’occasion qui permettra d’obtenir ces preuves. Un Russe le seconde

dans ses efforts patriotiques ; notre ministre des Affaires étrangères est très lié avec le prince Lobanoff ; un goût commun les a rapprochés. Le prince s’occupe beaucoup de sciences historiques ; il fréquente à Paris surtout des historiens ; il a pour secrétaire un Français très distingué, professeur de notre Université ; il connaît les coins et recoins de nos archives. Un jour, il dit à M. Hanotaux :

— Vous devez avoir, au ministère des Affaires étrangères, un mémoire datant des premières années du dix-neuvième siècle, consacré à la cour de Saxe, et qui contient des anecdotes scandaleuses.

— Je ne crois pas, répond M. Hanotaux.

On cherche : le prince était bien renseigné, comme à l’ordinaire ; le mémoire avait été en effet conservé un certain temps au ministère, mais on l’avait remis au roi Louis XVIII qui avait demandé à l’emprunter et qui ne l’avait jamais rendu.

« Homme du monde parfait, surtout très intelligent », a écrit la princesse de C..., c’est en quelques mots le portrait de Lobanoff, qui bientôt va être le représentant de l’alliance russe dans le monde.

L’affaire de Kiel survient. La France, cruellement embarrassée, ne sait quelle attitude adopter. On se rappelle les données du problème. A l’inau-

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guration du canal colossal qu’elle venait de creuser, l’Allemagne, par la voix de son Kaiser, invitait les grandes puissances européennes ; la Russie avait accepté ; devions-nous envoyer notre marine à Kiel ou nous abstenir? La minute était grave...

Secondé par M. de Montebello, M. Hanotaux sait trouver une solution élégante. Nous allons à Kiel, mais notre escadre et l’escadre russe naviguent de compagnie ; c’est ensemble qu’elles entrent dans la rade ; c’est côte à côte qu’elles s’installent dans le canal allemand. Comme l’écrivait plus tard Albert Vandal, l’accomplissement d’un devoir de courtoisie devient alors un moyen de manifester l’entente.

Seulement, la signification exacte d’une démonstration aussi délicate échappe à la plus grande partie du pays et à la majorité de ses représentants. M. Millerand interpelle le cabinet sur l’affaire de Kiel. M. Hanotaux, au cours du débat, prononce le mot magique, le mot alliance. Le tsar qui, lui, ne l’a pas prononcé, ne semble pas mécontent de l’intelligente initiative de notre ministre des Affaires étrangères.

Les négociations pour la venue de Nicolas II et de l’Impératrice à Paris, facilitées par le zèle amical de Lobanoff, sont couronnées de succès. Mais le pauvre Lobanoff, qui venait d’écrire à

M. Hanotaux : « Ne vous inquiétez de rien ! J’arrive... Je bouquinerai avec vous... » meurt subitement. L’Empereur est l’hôte de Paris. La grande cité fait au souverain et à son auguste compagne une triomphante réception. Une revue à Châlons permet aux armes françaises de fraterniser avec les armes russes. Tout irait donc pour le mieux... si le mot attendu était dit par le tsar, qui se contente de parler d’ « amitié entre les deux nations ».

M. Hanotaux et M. de Montebello ne se découragent pas. Ils préparent le voyage du président de la République en Russie. Durant l’été de 1897, M. Félix Faure, accompagné du ministre des Affaires étrangères, va à Peterhof et à Saint- Pétersbourg ; ici comme là, il plaît à tous, conquiert à la France de fortes sympathies. Va-t-on partir sans que le mot, le mot si désiré, ait été nettement prononcé? Sur le Pothuau, la veille du jour où M. Félix Faure doit porter un toast au tsar, M. Hanotaux dit au président :

— Tant pis, risquons le paquet; mettons le mot alliance dans le toast de demain !

Le soir, il dîne à côté de Mouravieff, et n’hésite pas à entretenir ce dernier de la nécessité qu’il y a, selon lui, à proclamer l’alliance :

— Avez- vous votre petit papier? lui demande Mouravieff.

LA COMTESSE DË LOYNES

Sous la table, le ministre français passe les feuilles où est noté le projet de toast. Son interlocuteur les lit, et, après dîner, s’approchant de lui :

— L’Empereur vous attend demain matin...

Le lendemain, recevant M. Hanotaux, Nicolas II

lui dit :

— Puisque cela est, pourquoi ne pas le dire?

Félix Faure prononça le toast, et dans le toast,

enfin, le mot alliance! Dans sa réponse, le tsar salue la nation « amie et alliée ». L’accord de la France et de la Russie était consacré à la face du monde.

Tel fut le triomphal résultat des efforts de l’un des meilleurs diplomates de ces cinquante dernières années, et d’un des rares ministres des Affaires étrangères qui, depuis le duc Decazes, aient eu le sentiment d’une politique extérieure française. La journée du Pothuau a été la plus belle page de la vie de M. de Montebello ; elle n’est pas la moins brillante de la carrière de M. Hanotaux.

Dans ces souvenirs où j’essaie de rendre hommage à tous ceux qui contribuèrent soit à la préparation, soit à la conclusion de l’alliance francorusse, je m’en voudrais de ne pas parler d’une admirable princesse, qui a été une exquise Française, de cette grande patriote que fut la fille du

duc et de la duchesse de Chartres. Auprès de la princesse Waldemar, notre diplomatie trouva toujours, à la cour de Danemark, un concours des plus précieux. Chaque fois que le tsar rendait visite à l’auguste patriarche de Copenhague, la princesse, par ses propos persuasifs, l’inclinait vers l’alliance. C’est elle qui obtint que M. Félix Faure s’arrêtât à Copenhague, et eût ainsi l’occasion de voir, de façon plus familière et de façon plus intime, l’empereur de Russie. A ce propos, qu’on me laisse noter une fois de plus quelles heureuses conséquences ont souvent les alliances princières. Je ne m’abuse pas sur leur importance ; évidemment, elles ne négocient pas la paix et ne préparent pas les guerres, mais elles ont une incontestable influence sur le mécanisme politique, influence le plus souvent favorable. Elles constituent, en somme, un avantage dont les pays à gouvernement démocratique se privent sottement. Je ne vois pas, en effet, la nièce ou la bellesœur de M. Fallières ayant quelque crédit auprès même des meilleurs amis ou alliés de la France.

La princesse Waldemar compta au nombre de ces partisans de notre pays qui combattaient, autour de l’Empereur, les partisans, beaucoup plus nombreux et plus anciens, de l’idée allemande. Ces derniers n’épargnaient pas les intrigues,

LA COMTESSE DE LOYNES

les stratagèmes, les subterfuges même, pour détourner le tsar de ses desseins bienveillants à l’égard de notre patrie. Déjà, ils avaient tenté de décourager les bons Français qu’étaient le général de Boisdefîre et l’amiral Gervais, lorsqu’ils étaient venus représenter la France aux obsèques d’Alexandre II. Ils ne se tenaient pas pour battus. Au moment du couronnement, à Moscou, les Montebello offrirent, dans leur hôtel, une fête magnifique ; les décorations les plus fastueuses avaient été aménagées, notamment des fontaines lumineuses, qui étaient alors dans toute leur nouveauté. Le tsar avait promis d’y assister. Peu de jours avant la date de la réception, une grande catastrophe, dont on n’a sans doute pas perdu le souvenir chez nous, désola la ville de Moscou.

— Vous ne pouvez pas, Sire, dit-on à l’Empereur, vous rendre, après un tel événement, au bal de la marquise de Montebello.

— Je n’y danserai pas, mais j’ai promis d’aller en France : j’irai 1

Et l’Empereur vint, accompagné de toute sa famille, chez notre ambassadrice. Alors, ses perfides conseillers tentèrent de l’empêcher d’assister au souper et l’engagèrent à partir avant qu’il ne fût servi. L’Empereur resta.

Alexandre III avait été un sincère ami de la

France : son fils, qui a conservé un véritable culte pour lui, ne pouvait que continuer à notre égard les procédés de son père. Aussi bien Nicolas II — dont la personne inorale est beaucoup moins connue en France que la personne physique — a-t-il avec les Français beaucoup d’affinités par le côté sentimental de sa nature douce et sympathique. Homme de devoir, il n’agit jamais par impulsion ou caprice ; s’il arrive qu’il se trompe, c’est que son esprit a trahi sa volonté de bien faire, et sa ferme raison corrige vite le conseil que lui donnerait une première impression. On peut le définir en deux mots: il est une conscience vivante.

L’Impératrice actuelle aime la vie intime, la vie de famille, et ne cherche pas à franchir le seuil du gynécée. Elle n’a aucune des ambitions politiques de l’impératrice Féodorowna, l’admirable épouse d’Alexandre III qui, en toutes circonstances, montra, comme je l’ai dit, le plus grand zèle pour nous être utile et a passé à juste titre pour une des plus dévouées auxiliaires de l’idée française. La jeune Impératrice nourrit à l’égard de sa belle-mère les meilleurs sentiments, mais prendrait volontiers ombrage de l’influence que Féodorowna a conservée sur le souverain son fils. La femme de Nicolas II vit pour ses enfants et pour

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son mari, très amoureux d’elle, et son existence intime serait heureuse si les craintes qu’elle éprouve pour ceux qu’elle aime ne tourmentaient pas constamment son esprit très impressionnable et très ; imprégné de mysticisme. Les troubles qui ont agité la Russie ont donné à l’infortunée souveraine une affection nerveuse qui accroît à ses yeux les périls qu’elle peut redouter pour le tsar, et qu’elle est toujours prête d’ailleurs à courir auprès de lui et avec lui.

... Les bons Français auxquels Nicolas II accorda son estime et sa sympathie, les Boisdeffre, les Montebello, aussi bien que les Hanotaux et les Freycinet, ont été payés d’ingratitude par un régime sans scrupules, et il est pénible, après avoir esquissé les origines de l’alliance francorusse, de constater que tous ceux qui y jouèrent un rôle aussi brillant qu’utile, aussi efficace que désintéressé, ont été les uns maltraités, les autres écartés par la République, par ces démocrates toujours prêts à frapper ceux qui dépassent de la hauteur de la tête, ou même de l’épaisseur des cheveux, le bas niveau établi par leur propre

mesure.

VERS LA MORT

VERS LA MORT

LE PRINCE GAMELLE

Mme de Loynes me dit un soir :

— Imaginez-vous qu’on fait mon siège, comme si j’étais le fort Chabrol ; l’insistance de mes amis me flatte, mais m’embarrasse. Que puis-je désormais? Nous avons eu le courage malheureux. Vous savez le mot de Louis XIV à Villeroy : « On n’est plus heureux à notre âge. » Je suis bien vieille, mon ami, et je ne suis pas heureuse. Peut-être, d’ailleurs, Dieu exige-t-il des mains exceptionnelles pour une tâche aussi pure ; quand ceux que la Providence aura désignés la tenteront, comme je crois fermement au relèvement de mon pays, ils réussiront infailliblement. Ah 1 s’il m’était donné seulement de pouvoir les aider d’un avis 1 Aussi

VERS LA MORT

voudrais-je voir un peu clair; je suis entourée d’amis qui me tiraillent dans tous les sens. Chacun plaide pour son saint et me déclare qu’il ne manque que la niche : Déroulède, comme ses amis Gauthier de Clagny et Marcel Habert, célèbre avec chaleur la république plébiscitaire ; Edouard Drumont lance toujours son vaillant cri : la France aux Français et, dans la Patrie que je lis tous les soirs, Henri Rochefort défend la république nationaliste et vous savez avec quelle vigueur ; Ernest Daudet tient avec fidélité pour la monarchie libérale; Calmette, Judet, Berthoulat, Spronck, préconisent la république modérée, tolérante, réparatrice : l’oiseau bleu ! Coppée, Vandal et Houssaye rêvent d’un consulat napoléonien ; Delafosse, Robert Mitchell, Gaston Jollivet, Thouvenel vont plus loin et ambitionnent de restaurer l’Empire et la Constitution de 1852 ; nos amis le général Bonnal, Boni de Castellane, Léon Daudet, ne voient le salut que dans la restauration de la royauté, qu’ils appellent, je crois, le nationalisme intégral. C’est d’ailleurs de ce côté que penche M. Jules Lemaître et que, par conséquent, mon esprit se dirige et veut s’éclairer. Vous savez toute la confiance que vous témoigne mon amitié?

— Je le sais.

— Eh bien, j’aimerais connaître les raisons de

LE PRINCE GAMELLE

votre fidélité non seulement à l’idée royaliste mais encore au duc d’Orléans. Vous êtes resté royaliste à travers tant de vicissitudes qu’il faut, évidemment, que ce soit chez vous le fait d’une conviction vigoureuse et solidement établie. J’ai entendu raconter par le docteur Toutée, qui est aussi le médecin de M. Constans, que vous aviez joué un certain rôle dans la jolie expédition du duc d’Orléans à Paris. Voudriez-vous m’en faire le récit? L’anecdote donne parfois des clartés inattendues.

— Je vous assure, madame, que le docteur Toutée a exagéré.

— Racontez. Je suis curieuse de tout savoir. J’aimerais à voir face à face le grand « tombeur » du boulangisme et son « tombé ».

— Il en est de plus importants que moi, madame. Mais vous voulez connaître l’histoire? Je n’y vois aucun inconvénient ; elle est tout à l’honneur du Prince. Voici donc. C’était un soir de l’année 1890, à la fin de janvier ou tout au début de février. Je dînais au château de Bonnelles, chez la duchesse d’Uzès. Parmi les autres convives, je me rappelle qu’il y avait le comte et la comtesse Dillon. On parla de bien des choses, de la situation politique, du général Boulanger en exil, du comte de Paris et du duc d’Orléans.

VERS LA MORT

Quelqu’un remarqua que le duc d’Orléans était près de sa majorité. Alors le comte Dillon évoqua le souvenir de la majorité du prince impérial :

— Il me semble, dit-il, que, lorsque le prince impérial atteignit sa vingt et unième année, M. Rouher écrivit au président de la République réclamant l’autorisation, pour le prince, de rentrer en France et d’y faire son service militaire. Pourquoi le duc d’Orléans ne ferait-il pas de même?

La conversation tomba et l’on parla d’autre chose. Le duc de Luynes m’avait regardé ; nous nous étions compris. Nous échangeâmes à peine quelques mots avant de regagner nos appartements. Le lendemain, j’apprenais que le duc de Luynes était parti brusquement pour Dampierre et plus tard je sus qu’il avait, le soir même, pris le train pour Lausanne, où Mgr le duc d’Orléans se trouvait avec son précepteur et ami le colonel de Parseval.

Le duc de Luynes — je suis heureux de cette occasion de le dire — est doué d’une intelligence des plus averties. Il a l’esprit très ouvert, beaucoup de décision, et, sous les dehors les plus doux et même les plus réservés, une volonté qui sait s’affirmer à propos. Il est courageux comme le fondateur de sa race ; il est cultivé comme le duc

LE PRINCE GAMELLE

de Luynes, son aïeul, un Mécène dont le Louvre rappelle les libéralités. Il a épousé la fille aînée de la duchesse d’Uzès douairière, qui a toutes les vertus de sa mère.

Or, le matin du 7 février, avant sept heures, je suis réveillé par mon domestique, lequel m’annonce que le duc de Luynes demande à me voir tout de suite. Je me lève en grande hâte et je vais vers le duc.

— C’est fait 1 me dit-il.

— Qu’est-ce qui est fait ?

— Eh bien ! le duc d’Orléans est à Paris.

— Vraiment?

— Mon Dieu, oui. A peine lui avais-je raconté la conversation de M. Dillon et nos quelques réflexions, que le Prince m’interrompit :

« Encore une lettre, dit-il; je n’aime pas beaucoup écrire, mais j’aime les voyages. Pourquoi n’irions-nous pas tout simplement à Paris, faire notre affaire nous-mèrnes? Seulement, il ne faut en rien dire à Parseval qui, certainement, me ferait de paternelles objections.»

Ce que le Prince voulait, nous l’avons fait. Nous sommes entrés ce matin à Paris ; le Prince avait une fausse barbe ; nous n’avons pas été inquiétés le moins du monde. Il reste maintenant à agir. Il est décidé que le duc d’Orléans

VERS LA MORT

se rendra avec moi, aujourd’hui même, à deux heures, au bureau de recrutement de la rue Saint- Dominique. Nous comptons sur vous pour que la presse soit tenue au courant des moindres incidents de la journée. »

Tout cela était fort bien et il n’y avait qu’à s’incliner. Mais je me demandais ce qui allait advenir. Si le ministre de l’Intérieur s’avisait, de faire reconduire le Prince à la frontière immédiatement et sans bruit, en se saisissant de lui à sa sortie du bureau de recrutement, le geste n’en aurait pas moins été fait ; seulement il passerait presque inaperçu. C’était un danger. J’ai dit, dans mon premier volume, comment j’avais connu M. Constans. Je le fis prier de m’accorder une audience pour deux heures moins le quart, le jour même, ayant à le saisir d’une affaire de toute importance et qui ne pouvait être remise.

A une heure quarante-cinq, j’étais introduit dans le cabinet du ministre. Je n’ai pas besoin de dire qu’il fumait son éternelle cigarette, ni qu’il me reçut avec le petit air gouailleur qui ne l’abandonne jamais.

Sortant ma montre, je la plaçai sur son bureau. L’imprudence pouvait me coûter ma montre ; non, M. Constans disait volontiers qu’il assassinait luimême, mais une montre ne lui disait rien.

LE PRINCE GAMELLE

— Monsieur le ministre, lui déclarai-je, à deux heures précises, je vous rendrai un grand service. Jusque-là nous pouvons causer de tout et de rien, si vous y consentez.

M. Constans parut se divertir de l’entrée en matière. Il attendit, je dois le confesser, sans impatience. Et lorsque les aiguilles marquèrent exactement deux heures, je repris :

— Eh bien ! oui, je vais vous rendre un très grand service, mais auparavant vous allez me donner votre parole d’honneur de m’accorder, en échange, les faveurs que je vous demanderai.

— Hum 1 hum 1 Dites toujours.

— Il le faut pourtant.

— Soit. Vous avez ma parole.

— Le service que je vais vous rendre, c’est d’empêcher la police — pas celle de M. Lozé, la police secrète — d’être un tantinet ridicule aux yeux du Parlement, de Paris et de toute la France. Savez-vous ce qui se passe, en ce moment même, au bureau de recrutement de la rue Saint-Dominique? Un jeune Français de vingt et un ans se présente et il réclame son inscription dans le contingent pour faire son service militaire avec les autres jeunes Français de son âge.

— Quel est votre nom? questionne le sousofficier auquel s’adresse le jeune Français.

VERS LA MORT

— Écrivez : Son Altesse Royale Mgr le duc d’Orléans, fils de M. le comte de Paris, répond-il.

— Vous en avez de bonnes I dit alors M. Constans.

— N’est-ce pas? Voilà comment je suis. Le Prince est à Paris depuis ce matin. Il est descendu chez la duchesse de Luynes douairière, dans son hôtel de la rue de Varenne. Je viens de vous dire le reste. Et vous savez, du même coup, que le Directeur de la Sûreté générale est un simple écolier, puisqu’il n’a rien vu, qu’il n’a rien fait et qu’il n’a rien empêché. Vous êtes prévenu. A vous de voir ce que vous avez à faire pour éviter cet ennui. Le service dont je vous ai parlé, je viens de vous le rendre. Passons aux conditions.

— Voyons.

— Primo : Vous n’arrêterez pas le duc d’Orléans avant six heures du soir. A cette heure-là, vous ne pourrez plus le reconduire à la frontière.

— Accordé.

— Secundo : Le Prince sera poursuivi et condamné à deux ans de prison.

M. Constans me répondit :

— Ça, c’est la loi, ce n’est pas une faveur. Et maintenant que vous m’avez demandé quelque chose pour votre Prince, n’avez-vous rien à me

LE PRINCE GAMELLE

demander pour vous-même? Je serais heureux de vous être agréable.

— Puisque vous me tentez, voici : le Prince va être condamné à deux ans de prison ; il est trop fier pour jamais demander sa grâce ; mais, voyons, ne voulez-vous pas me promettre de la lui accorder sans qu’il la demande? Nous autres royalistes, nous nous attristerions de voir notre Prince trop longtemps en prison pour une action si française.

— Vous confondez, cher monsieur : je ne suis pas le roi, je ne signe pas de grâces ; mais j’ai promis, je veux tenir. Dans deux ou trois mois, je proposerai à M. le Président de la République l’acte de mansuétude que vous me demandez. 11 décidera.

Et comme je voulais le remercier :

— Ne me remerciez pas. D’abord, je trouve le geste de votre prince assez gentil, et puis, comme républicain, je préfère qu’un prince soit en exil plutôt qu’en prison.

Remarque profonde, digne d’un homme de gouvernement !

Alors le ministre se leva. Il se dirigea, sans se presser, vers le téléphone, et demanda que le président de la République voulût bien le recevoir immédiatement. Puis il appela le gouverneur militaire de Paris.

VERS LA MORT

— Ah I non, m’écriai-je ; ce n’est pas de jeu...

M. Constans sourit, renonça à cette seconde

communication et se mit en devoir d’aller informer le président Carnot de l’arrivée à Paris de ce jeune Français de vingt et un ans qui répondait tout à l’heure :

— Je suis Louis-Philippe-Robert, duc d’Orléans 1

Vous savez tout maintenant, car vous n’ignorez pas que, le soir du 7 février 1890, à six heures, M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, se présentait à l’hôtel de Luynes et y mettait en état d’arrestation celui à qui la France allait donner le surnom populaire de prince Gamelle.

Vous savez aussi que, cinq jours après, le 12 février, le Prince était traduit en police correctionnelle, qu’il y faisait une émouvante et fière déclaration, que son défenseur, M® Rousse, y prononçait une éloquente plaidoirie, et que le duc d’Orléans était condamné à deux ans de prison. Vous savez, enfin, que, le 4 juin, la grâce intervenait, enlevant de Clairvaux le jeune prisonnier. Vous savez qu’il accepta sa grâce sans enthousiasme, déclarant fermement : « Qu’il préférait la prison à l’exil, parce que la prison, c’était encore la terre de France. »

LE PRINCE GAMELLE

Tandis que le Prince était à la Conciergerie, puis à Clairvaux, j’eus l’occasion de revoir M. Constans, à la demande même du duc de Luynes. J’obtins du ministre les autorisations de le visiter nécessaires pour les amis du Prince et pour moimême : le Prince avait tenu à me remercier de mes démarches en faveur de ses amis.

Au jour fixé par M. Constans pour la grâce du Prince, le ministre m’appela près de lui :

— Puisque vous êtes venu m’annoncer l’arrivée du duc d’Orléans à Paris, je veux vous réserver l’honneur d’accomplir le dernier acte. Vous allez porter au Prince la levée d’écrou.

Quelque tentante que fût l’offre, je la refusai. Le monde royaliste ne se fût pas expliqué mon intervention, que Mgr le duc d’Orléans a dû certainement ignorer comme tout le monde.

Mme de Loynes évite de souligner ma conclusion. Après un long silence, elle dit :

— En somme, c’est de toute cette jolie aventure, si française, qu’est sortie l’image qu’on se fait encore du prince Gamelle, un beau nom donné à un beau geste.

— Oui. Ce fut très beau : le Prince venant réclamer l’égalité des droits et des devoirs, c’est cela qui saisit l’opinion.

Après un nouveau et long silence :

VERS LA MORT

— Et que pensez-vous du Prince et du parti auquel vous vous êtes dévoué? questionna-t-elle. Est-ce la foi du charbonnier, est-ce la raison qui vous guide?

— C’est la raison, madame. Je ne suis pas royaliste par tradition. Je n’ai pas la sotte prétention de descendre des croisés, et quand ma famille a quitté jadis la Terre sainte, ce n’est certes pas à la suite de Pierre l’Ermite. Mais le raisonnement, l’étude de l’histoire, l’expérience, m’ont fait prendre parti pour l’hérédité et contre l’éligibilité. Nous savons comment nous lui dûmes, avec une stabilité séculaire, une France organisée, unie et forte. Regardez au dehors : il n’est pas un souverain, devant son trône au hasard de la naissance, qui ne soit supérieur à l’élu du peuple. Tous les systèmes inventés par des hommes sont imparfaits et faillibles comme eux. Mais le système héréditaire est celui qui présente le moins d’imperfections. Pour l’honneur et pour la gloire de la France, je préfère donc à tous le système de l’hérédité.

— J’ajoute que je comprends mal les polémiques entre royalistes et bonapartistes. Quand j’entends les royalistes jeter aux bonapartistes la boue de Waterloo et de Sedan, et quand je vois les bonapartistes répliquer aux royalistes par les fourgons de l’étranger et la berline des émigrés,

LE PRINCE GAMELLE

je ne peux pas m’empêcher de penser que ce sont là des armes, des moyens de polémique qu’expliquent certainement les ardeurs de la lutte, mais qui ne servent pour le succès de leur cause ni les royalistes, ni les bonapartistes. Le duc d’Orléans et le prince Napoléon jouent deux jeux tellement différents ! L’un représente le droit qui, momentanément suspendu, ne saurait jamais se prescrire. L’autre représente le fait qui n’est pas encore arrivé. Jamais, au lendemain d’un démembrement, le pays ne s’est adressé ailleurs qu’aux Bourbons, qui incarnent l’unité française. Toujours, sous la menace révolutionnaire, ou la crainte d’un soulèvement populaire, il est allé aux Bonaparte, qui représentent, à tort ou à raison, la cause de l’ordre ou de l’autorité. Un d’Orléans qui chausse les bottes d’un Bonaparte, un Bonaparte qui se drape dans une fausse légitimité, est en contradiction avec l’histoire et la légende de sa famille. Je reconnais qu’il y a une troisième combinaison pour une restauration monarchique : l’intervention d’un général ou d’un ministre qui détiendrait l’autorité. Un général ou un ministre qui n’aurait pas l’ambition de jouer la partie pour lui-même servirait, évidemment, la solution qui lui apparaîtrait d’une réalisation possible, immédiate. C’est aux princes donc qu’il appartient d’avoir l’attitude qui, en les

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rendant populaires, donnerait au général ou au ministre la sensation que l’opinion ratifierait une combinaison de cette sorte. Et vous avouerez alors que le Prince qui a mérité un surnom populaire est en bonne posture aux regards de l’opinion. La gamelle est le meilleur pot où l’on puisse cuire la poule de son aïeul Henri IV.

Mme de Loynes avait écouté sans sourciller. Elle ne prononça qu’un mot :

— Concluez.

— A mes yeux, il ne peut y avoir de plus grand bonheur pour mon pays que le retour des Bourbons. Vous dites que c’est impossible? Vous pensez que c’est invraisemblable? Mais ce sont là des mots qui ne sont plus français. Jules Ferry revint au pouvoir après le désastre de Langson. Waldeck- Rousseau, chef des modérés, fut le premier qui appela au gouvernement un socialiste. Qui sait si, demain, Clemenceau, votre ami, n’arrivera pas aux affaires? Il n’y a pas d’impossibilité, il n’y a pas d’invraisemblance dans notre pays. Il n’y a que des gens qui manquent de perspicacité ou de bravoure et surtout qui ne veulent rien risquer au jeu.

— Oh 1 je les connais bien, ces impuissants 1 repartit Mme de Loynes. Les salons en sont pleins. Le prince Napoléon me répétait un mot de Rouher

LE PRINCE GAMELLE

à Vuitry qui les peint à merveille : « Moi, mon ami, j’étudie en ce moment les pensées d’un philosophe chinois : je les goûte fort. Ce philosophe s’appelle Je-Men-Fou. » Et M. Rouher ne soupçonnait pas qu’un jour Je-Men-Fou, philosophe chinois, deviendrait un dieu parisien.

J’ignore si ma conversation eut sur mon intelligente amie et sur ses amis immédiats quelque influence. Il me suffisait d’avoir fait, auprès d’elle, mon petit apostolat. Le semeur importe peu, l’essentiel, c’est le grain que l’on sème.

Heureusement pour le succès de la moisson future, d’autres semeurs royalistes avaient autant, et bien plus que moi, l’oreille de Mme de Loynes. Elle les avait nommés : c’était le comte de Castellane, le général Bonnal et M. Léon Daudet.

De M. Léon Daudet, je parlerai brièvement. Les lecteurs de V Action française, et M. Léon Daudet lui-même, trouveraient pour le moins étrange que j’en fisse l’éloge, et ceux qui me connaissent ne me reconnaîtraient pas si j’abritais, derrière les pages d’un livre, les ripostes que je me suis interdit de publier dans le Gaulois. Je dirai simplement qu’il apportait, dans la défense de

ses idées, le tempérament qu’on lui connaît, et que Mme de Loynes l’écoutait affectueusement.

Le général Bonnal, l’un des derniers venus dans le salon de Mme de Loynes, y gagna bien vite la plume blanche : il y était fort apprécié pour la netteté de son langage et le sens critique dont il faisait preuve en toutes circonstances. Le général avait été amené à la monarchie par l’évolution, non pas brusque, mais progressive, de sa pensée. C’est un des esprits les plus réfléchis de ce temps et l’un des plus positivistes. Sa carrière, extrêmement brillante et rapide, devait le conduire jusqu’aux sommets. On le tient pour le meilleur de nos tacticiens et la jeune armée lui doit cette pépinière d’officiers qu’il forma à l’École de guerre, d’abord comme professeur, puis comme directeur.

Mme de Loynes aurait voulu voir le général Bonnal à l’Académie. Ses amis l’y poussèrent un instant. Mais ce fut partie remise.

Le comte de Castellane était de nous tous le plus en faveur auprès de Mme de Loynes. Ce séducteur avait conquis cette séductrice; Célimène vieillie — je ne crains pas de le répéter — se sent toujours rajeunir aux récits de Don Juan. Tout Parisien parle de Boni comme s’il le connaissait. Je dis Boni, car il a ce privilège, réservé à certains^ favoris de la notoriété, d’être partout

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appelé par son prénom. Boni représente donc pour tout le monde le mariage inespéré, le palais Trianon, les bibelots fameux, le château du Marais, les millions jetés aux quatre coins des vents, les duels fameux, les procès retentissants, la séparation, la retraite.

C’est là une sorte de sommaire ; mais dans le livre ainsi feuilleté, que de chapitres négligés 1 Trop souvent, le public soulève à peine la couverture et ne jette au dedans qu’un rapide coup d’œil I

Le comte de Castellane est le type le plus accompli du gentilhomme d’ancien régime qui a voulu faire quelque chose, qui a voulu devenir quelqu’un. Il n’est pas le seul, il est le plus démonstratif du genre.

Il se costuma un jour, chez la princesse de Léon, en duc de Richelieu, et l’on fit judicieusement cette remarque que ce n’était pas un déguisement. Il eût été des soupers du Régent, mais il eût été sans doute appelé au conseil de la régence. Fils de la marquise de Castellane, une des femmes les plus aimées et les plus estimées de la société parisienne, et du marquis de Castellane, dont les débuts à la tribune, vers 1873, firent grande sensation, il voulut, lui aussi, être député, il le fut ; il voulut avoir des succès à la Chambre, il les obtint ; il voulut écrire, il fit des articles et des

brochures qu’on cite encore aujourd’hui ; avant tout, il avait voulu faire un mariage qui lui donnât la puissance, il l’avait fait.

A ceux qui critiquaient l’usage parfois futile qu’il faisait de ce véritable trésor de guerre, je l’ai entendu souvent répondre que, s’il avait dépensé plus de quatre cent mille francs pour la fête qu’il avait donnée un soir au Bois de Boulogne, il avait par contre obtenu de la générosité de Mme de Castellane qu’elle consacrât douze ou quinze cent mille francs à la fondation d’une maison qui devait remplacer le Bazar de la Charité ; que, s’il avait paru acheter par caprice des objets d’art à coups de dollars, il n’avait tenu qu’à lui de gagner des millions en les revendant en bloc ; enfin qu’il n’avait jamais méconnu le devoir qu’impose à un vrai Français la possession d’une pareille fortune, puisqu’il s’était fait le grand argentier de la coalition nationaliste contre les antipatriotes, les antimilitaristes, les internationalistes ; de cette dernière affirmation, je puis témoigner hautement.

Déroulède déjeunait chez moi un matin avec le comte de Castellane et M. Marcel Habert. Il développa éloquemment le thème de sa politique et le but qu’il voulait atteindre. Au moment des cigares et du café, M. de Castellane lui dit :

« — Nous ne poursuivons pas la même solution,

VERS LÀ MORT

mais nous avons les mêmes haines, les mêmes dégoûts. Je ne sais si je vous convertirai, mais vous voulez détruire ; moi aussi. Quand il s’agira de reconstruire, on verra quel est le meilleur architecte. En tout cas, si jamais vous avez besoin d’argent, faites-le-moi savoir, j’ai un million à votre disposition. »

On sait les clartés extraordinaires qu’il eut sur le voyage de M. Loubet à Rome et sur la politique de M. Delcassé au Maroc. Je doute qu’en dehors des quelques hautes figures qui semblent audessus de l’humanité et avec lesquelles nul ne saurait se mesurer, aucun mortel ait une foi plus robuste dans son étoile. Comme les chats sur les gouttières, il n’a pas le sentiment du vide ; il doit toujours regarder au-dessus des toits; aussi, pareil à l’astrologue de la fable, n’aperçut-il pas, ou rejeta-t-il dédaigneusement le grain de sable qui se formait sous ses pieds, lentement se développait et devenait la pierre d’achoppement où il allait se briser.

J’ai eu le plaisir d’être reçu dans l’intimité du comte et de la comtesse de Castellane. Je n’ai pas oublié la rare bienveillance que Mme de Castellane me témoignait. J’avais toujours été frappé du sentiment d’admiration presque mystique qu’elle marquait à son mari.

Un jour, après déjeuner, évoquant le souvenir de l’affaire de Reuilly dont je connaissais tous les dessous, je dis à Boni de Castellane :

— Vous l’avez échappé belle ce jour-là, vous auriez pu être arrêté.

Et Mme de Castellane de s’écrier :

— Arrêter Boni, ils n’auraient pas osé 1

Ne trouvez-vous pas ce cri admirable de foi naïve et sincère?

Avec tout le monde j’ai suivi les phases douloureuses du drame domestique qui, pendant un temps, a passionné l’opinion. Comment le premier désenchantement a-t-il pu naître? Comment a pu se produire le déchirement définitif? Où s’en est allée la tendresse, l’admiration, j’oserais presque dire le culte? Mystères du cœur, qu’aucun savant ne pourra jamais radiographier I

A ne pas regarder de près, on pouvait croire jue la mauvaise fortune abattrait la sérénité de M. de Castellane. Il n’a rien perdu de sa confiance, et cette confiance est si impérieuse qu’elle se répand autour de lui et que chacun est amené à penser : « Boni n’a peut-être pas dit son dernier mot. »

Il venait voir Mme de Loynes presque tous les jours. Il l’entourait de soins ; elle le conseillait, le consolait parfois, le réconfortait toujours, mais

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ne lui dissimulait pas les inquiétudes que lui inspirait son mépris du danger.

— Prenez garde, mon cher ami, lui disait-elle ; oui, je sais que vous avez fait un pacte avec la fortune, mais si elle admet qu’on ne l’aide pas, elle ne souffre pas qu’on la défie. Surtout, mon bon ami, ne découragez pas les affections aveugles que vous avez autour de vous ; on a vu des aveugles retrouver la lumière.

Parfois, elle le taquinait :

— Voyons, vous discourez sur la monarchie comme sur Versailles et son architecture. Pour vous, c’est l’ordonnance, l’harmonie, l’unité dans ses lignes, la tradition. Comment alors êtes-vous député républicain?

— Moi, j’accepte simplement la Constitution. Est-ce que la question de monarchie ou de république est posée? Je suis fidèle à mes programmes. D’ailleurs, il y a des républiques parfaitement acceptables, celle de Déroulède, par exemple.

Cette république idéale, toute en beauté, elle aussi en avait caressé le rêve; avec M. Jules Lemaître, elle avait travaillé à la réaliser. Mais n’était-ce pas une magnifique illusion? En tout cas, comme elle me l’avait dit, elle se sentait trop vieille pour être désormais autre chose qu’une sorte d’avocat consultant, de nationaliste honoraire.

Je la trouvais, chaque fois que je lui rendais visite, la tête appuyée sur sa main droite, ainsi que la représente le beau portrait d’Amaury Duval. Son regard fixe semblait plonger dans l’avenir. Qui cherchait-elle?

Elle m’accueillait de son bon sourire, mais toujours légèrement voilé. Sa sympathie pour moi s’était accrue de notre communauté dans la défaite. Tous deux nous avions tenté le relèvement de notre cher pays : elle dans le nationalisme, moi par le boulangisme. Où nous avions échoué, d’autres réussiront, certainement, et je le leur souhaite de grand cœur.

Elle toussait un peu, cela m’inquiétait. Dans la cheminée, le feu était plus intense ; à chaque instant, la fidèle Pauline glissait sur le tapis et venait le surveiller.

Un matin, je la trouvai différente, transformée ; elle avait son air des jours de bataille ; elle allait, en effet, à un combat décisif. Nous étions presque à la veille de la première représentation de la Massière.

Elle allait savoir si la personnalité d’homme politique et de chef de parti avait absorbé chez M. Jules Lemaître sa personnalité d’écrivain. Les ennemis de celui-ci répandaient volontiers le bruit que le critique souple et profond de notre littérature contemporaine, l’auteur dramatique si original du Pardon, du Député Leveau, de l’Age difficile , aurait peine à se relever de l’aventure où elle avait entraîné le président de la « Patrie française ». Dans ces conditions particulières, dans cette atmosphère d’hostilité et de dénigrement, c’était un gros risque que de se remettre en contact avec le public parisien et gouailleur d’une répétition générale ou

d’une première. Ce risque, il fallait le courir ; s:y dérober, c’était abdiquer définitivement. M. Jules Lemaître le comprenait à merveille ; cependant il hésitait. Pas plus que lors de la « Patrie française », Mme de Loynes n’eut un instant d’indécision. Ce furent ses lucides conseils qui le décidèrent. Tout au plus ne le contraria-t-elle pas quand il voulut demander à des amis, mieux au courant qu’elle de la topographie actuelle des théâtres, sur quelle scène il devait faire représenter la Massière.

Le sujet et le ton de la Massière, sans compter la signature illustre de l’auteur, rendaient l’entreprise facile. Les quelques personnes à qui M. Jules Lemaître avait lu sa pièce en avaient été charmées. Donnée dans un théâtre brillant, elle aurait certainement un grand succès, un succès à la fois de lettrés et de public, un succès en un mot sympathique, celui qu’il fallait justement à M. Jules Lemaître à cet instant délicat de sa carrière. La Massière est peut-être dans l’œuvre dramatique de M. Jules Lemaître la pièce la plus humaine, la plus profonde. Aujourd’hui qu’elle a été consacrée par le public et par la critique, sa place serait, il nous semble, sur notre première scène. M. Jules Claretie, qui est un grand lettré et un esprit vraiment libéral, ne

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songe-t-il pas à annexer quelque jour prochain cette belle toile à son musée de l’art dramatique français?

Ce fut le nom de Lucien Guitry que l’on prononça d’abord dans le salon de Mme de Loynes, lorsqu’il fut question du choix de l’interprète principal. Guitry dirigeait alors la Renaissance avec un éclat extraordinaire. On avait donc à la fois le théâtre et l’acteur.

Le directeur de la Renaissance reçut la pièce avec enthousiasme. Le rôle qui lui était destiné lui parut un des plus heureux qu’il eût jamais joués. Le personnage était pittoresque, personnage de comédie, mais de comédie dramatique.

La Massière entra immédiatement en répétitions. Ces répétitions, M. Jules Lemaître les suivit, de la première à la dernière, gai, allègre, comme débarrassé chaque jour pendant quelques heures des soucis politiques qui avaient pesé si lourdement sur son caractère et sur son humeur.

Guitry et lui s’étaient liés d’amitié, mais pas de cette amitié fragile de directeur et d’auteur qui s’illusionne jusqu’à la première représentation, s’efforce de paraître sincère, et n’est qu’une association provisoire d’intérêts. L’écrivain et l’artiste se sentirent au contraire très près l’un de l’autre par une commune tournure d’esprit, par

l’élégance du jugement, par la délicatesse du goût.

Guitry est, en outre, un metteur en scène d’une espèce très particulière. Chez lui, aucune solennité, aucune prétention dans le maniement des artistes. Il n’affecte pas de leur donner des indications d’un air de supériorité et pour poser devant l’auteur, qui assiste à ces petites cérémonies et quelquefois y prend part. Il est, au contraire, familier et tranquille, cherche à se faire comprendre sans imposer son opinion. Qu’un artiste lui semble parler faux et être à côté de son rôle, il se garde de le lui dire, mais il se mettra à jouer le rôle lui-même, comme pour essayer « quelque chose » et « pour voir si ça ferait bien ». Et ce sera d’une si étonnante justesse que l’artiste n’aura qu’à se rappeler le modèle et s’en inspirer.

Guitry, aux répétitions, dans l’ombre et à l’envers du théâtre, c’est un tableau de genre que les auteurs qu’il a joués ne peuvent oublier. Un pas lourd qui va d’un acteur à l’autre, une main qui se pose légèrement sur l’épaule, quelques mots précis dits d’une voix si nette que l’idée ne vient à personne de douter, et si prenante qu’on y obéit tout naturellement et sans s’en apercevoir. Pendant ce temps, la pièce s’organise, chaque

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artiste trouve sa place, les scènes se disposent et se coordonnent ; peu à peu, les détails se réunissent dans le même rythme et l’ensemble de l’œuvre apparaît avec cette harmonie indispensable au théâtre.

Ces façons plaisaient énormément à M. Jules Lemaître et s’ajustaient à son caractère. Il avait vu tout de suite que Guitry comprenait admirablement sa pièce et qu’il allait la monter dans la perfection. Et il se contentait de sourire et d’approuver. Il avait retrouvé le « sourire ».

Mme de Loynes vint aux trois ou quatre dernières répétitions de la Massière. Elle ne trouva pas une observation à faire, pas un détail de mise en scène ou de toilette à rectifier, pas un manque de goût ou de tact. Elle devina le succès que la pièce allait avoir et les raisons profondes de ce succès. Un ami qui écouta cette conversation de Mme de Loynes et de Guitry fut émerveillé de cette critique avant la lettre et avant la critique. Quel bon sens et quelle finesse ! Quelle connaissance des impressions du public et des conditions du succès ! Quels délicats compliments elle sut faire au grand artiste qui interprétait l’œuvre de M. Jules Lemaître !

Elle assista, dans l’obscurité d’une baignoire, à la répétition générale, qui fut triomphale, et, à

la fin de la représentation, elle dit à ses intimes ce mot mélancolique : « Cette fois-ci, je ne m’étais pas trompée sur la pièce. »

Dans son affection toujours indulgente, il lui plaisait de ne pas s’avouer que, si elle s’était trompée, ce n’était pas sur la pièce, mais peutêtre sur l’artiste principal, mal choisi pour le rôle qu’il était appelé à jouer. Qu’importe? Le triomphe de la Massière la remit en possession d’elle-même. Certes, elle ne regrettait pas un instant de s’être mêlée, d’avoir mêlé M. Jules Lemaître au grand combat pour la patrie ; elle reconnaissait que, s’il y avait eu meurtrissure, c’était la loi de la guerre. Mais elle se demandait anxieusement si elle avait eu le droit d’enlever aux lettres, au théâtre, à la critique, à ce qui fait la parure intellectuelle du pays, un grand écrivain, un grand auteur dramatique, et d’avoir ainsi appauvri le patrimoine national. Par ses applaudissements, le public avait répondu. La « Patrie française » devenait, dans la vie de M. Jules Lemaître, une parenthèse glorieuse où il avait démontré qu’au-dessus d’Athènes et de Rome, « les deux patries idéales de tout homme qui pense », il y avait la patrie tout court, à laquelle tout Français doit son dévouement exclusif.

La parenthèse était fermée. Donc, ni regrets,

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ni remords. Mme de Loynes s’appliqua dès lors, en même temps qu’à dissimuler sa mélancolie, à effacer jusqu’aux traces des passions et des luttes des jours passés.

A la fin de l’Empire, j’ai vu les Blouses blanches, lors de leurs manifestations, s’avancer sur les boulevards jusqu’à la hauteur du boulevard Montmartre, s’y grouper en masses profondes et former une muraille humaine, mugissante, que rien ne semblait pouvoir forcer. On entendait alors comme une vague qui descendait de la Madeleine. C’était l’armée de l’ordre. Précédée du commissaire et des tambours réglementaires, elle arrivait lentement en ordre de combat, puis elle s’arrêtait. Quelques mètres séparaient les soldats et les manifestants. Le commissaire faisait les trois sommations, les tambours résonnaient sourdement, et alors les fantassins ouvraient leurs rangs pour laisser passer les gardes municipaux à cheval, qui s’élançaient dans un galop furieux. Les manifestants se débandaient et fuyaient éperdus ; puis le régiment s’ébranlait à son tour. Quand le flot avait disparu, la chaussée, derrière lui, était en quelque sorte lavée, lisse comme un miroir, polie comme un marbre. Tel le salon de Mme de Loynes, après l’orage nationaliste. Plus de heurts, plus de notes discordantes, pas l’ombre de rides sur la surface

désormais apaisée. A peine, de-ci de-là, une discussion que la maîtresse de maison savait assoupir, tant elle avait peur que le patriote qui sommeillait dans l’âme de M. Jules Lemaître ne vînt à se réveiller. Tous les amis qui avaient partagé sa foi et ses espérances s’étaient serrés autour d’elle. Tous ceux qui, sans s’éloigner complètement, s’étaient faits plus rares, reprenaient leurs chères habitudes et venaient presque tous les soirs la voir avant dîner.

Sa maison redevenait le grand salon littéraire, qui s’était légèrement alourdi pendant la période nationaliste, sous le poids de la politique. Par un mouvement de pendule régulier, elle s’était ramenée d’elle-même à son point initial. La littérature, bonne personne au demeurant, si elle n’excluait pas la politique, lui mesurait désormais sa place, mais, en personne qui sait son monde, répugnait aux propos choquants et à ce qu’on appelle le potin. On était assuré de rencontrer chez Mme de Loynes, à côté de Jules Lemaître, de Henry Houssaye, de Maurice Barrés et de Faguet, des poètes comme Coppée, des auteurs dramatiques comme Sardou, Henri Lavedan et Maurice Donnay, des historiens comme Vandal et Gabriel Hanotaux ; les écrivains étaient attirés tout naturellement vers une maison

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qui comptait de tels familiers. Autour de ces habitués, se groupaient bientôt de nouveaux arrivants : c’étaient le marquis Costa de Beauregard, ce parfait gentilhomme qui fut lui aussi un « homme d’autrefois » et greffa si heureusement le talent sur la bravoure du soldat ; le marquis de Ségur, peintre délicat et nuancé de la société du dixhuitième siècle, depuis Mme Geoffrin jusqu’à Julie de Lespinasse, la grande amoureuse du dix-huitième siècle, qui, aimée par tous les familiers du salon de Mme du Deffand, jusque dans sa retraite, ne sut pas gagner le cœur du seul homme qu’elle aima, le comte de Guibert, et en mourut de chagrin.

Par ses relations, Mme de Loynes disposait d’une réelle influence sur les élections à l’Académie. On a pu dire justement qu’elle avait le dernier salon académique. Cette influence, elle la mettait volontiers au service de ses amis, sans qu’ils eussent besoin de la lui demander ; encore fallait-il qu’elle jugeât l’occasion favorable et le moment bien choisi.

En 1900, les amis de M. Paul Hervieu songèrent à lui pour la succession d’Édouard Pailleron. Certes, Mme de Loynes rendait hommage au romancier de Peints par eux-mêmes et de V Armature, qui s’était révélé, dans les Tenailles et la Loi de l'homme, auteur dramatique de premier

ordre. Elle le jugeait tout à fait cligne de la consécration suprême, mais elle souhaitait qu’il la reçût uniquement pour ses mérites d’écrivain ; or, on était en pleine bataille dreyfusiste ; le succès de M. Hervieu, qui s’était signalé parmi les « intellectuels » les plus ardents, pouvait, à un tel moment, être interprété comme une victoire autant politique que littéraire ; elle conseilla à ses amis d’attendre le moment prochain où l’atmosphère se serait rassérénée. Henry Houssaye ne tint pas compte de ce vœu et s’employa, comme d’ailleurs Albert Vandal, à faire élire son ami. Mme de Loynes en eut un peu de dépit et ce fut pour Henry Houssaye, nature délicate et sensible, un chagrin dont il resta longtemps attristé.

L’année suivante, un autre fauteuil devint vacant, celui d’Henri de Bornier. Pour succéder à l’auteur de la Fille de Roland , on songeait à l’auteur de l'Aiglon. Edmond Rostand avait été la plus brillante recrue de l’état-major dreyfusiste ; mais l’apaisement commençait à se faire dans les esprits ; l’élection d’Edmond Rostand serait considérée parmi tous les lettrés comme une juste récompense, accordée uniquement au talent du poète le plus prestigieux de notre époque, celui qui déjà, dans Cyrano, avait su chanter clair.

Comme je l’aLdéjà écrit, JMme de Loynes se

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rallia aux partisans du « poète national », qui pourtant n’avait pas été nationaliste. Elle décida de son élection.

J’en pourrais citer bien d’autres encore : Me Barboux, le maître du barreau, qui fut amené par Me Ployer, et qui, à quelque temps de là, devait succéder à Brunetière, à l’Académie ; M. Jules Delafosse, le galant homme, l’orateur vigoureux, le journaliste de race, à qui l’Académie a donné une fois déjà presque le nombre de voix nécessaire pour être élu, manifestant ainsi son intention de lui réserver un des plus prochains fauteuils dont elle pourra disposer ; M. Henry Roujon, auquel il ne manquait dans son appartement du quai Conti qu’un fauteuil, et qui allait bientôt compléter son mobilier ; M. Adolphe Brisson, qui a trouvé dans l’héritage de Francisque Sarcey la plume de critique du Temps et fait dire partout : tel beau-père, tel gendre ; M. Camille Bellaigue, le critique délicat de la Revue des Deux Mondes; M. Abel Hermant, le fin observateur de la vie parisienne qui sait donner un agrément particulier à ses moindres propos ; M. André Beaunier, qui possède l’art, de mettre une douce et profonde ironie dans les siens : Mme de Loynes l’avait deviné et recommandé à Gaston Calmette, un fort bon juge des choses et des gens. Aujourd’hui M. Beaunier est un des

collaborateurs les plus goûtés du Figaro. Par tous ces lettrés, elle suivait régulièrement le mouvement du théâtre, des arts et des lettres.

Quelque effort qu’elle fit pour laisser filtrer le moins de politique possible dans son salon, elle se gardait d’empêcher notre distingué confrère, M. Berthoulat, de dire toutes ses inquiétudes patriotiques lorsque commença la discussion de la séparation des Eglises et de l’Etat. Elle se souvenait qu’on avait souri des prédictions de Boni de Castellane. On ne souriait plus le jour où il racontait l’arrivée de Guillaume II à Tanger, la démission de M. Delcassé et la série ininterrompue de nos humiliations.

Le salon, si calme à l’ordinaire, se troublait encore plus profondément aux accents indignés de notre vieil ami Gaston Jollivet, chez qui le cœur est toujours à l’unisson de l’esprit et du talent, lorsque les magistrats de la cour de cassation, à la faveur d’un texte altéré, venaient de réhabiliter Alfred Dreyfus.

Qui eût regardé Mme de Loynes à ce moment, aurait vu sur son visage le reflet de toutes les émotions qu’elle voulait contenir. Elle s’était penchée sur son éternel ouvrage, peut-être pour dissimuler une larme. Que d’efforts stériles ! Pourquoi avaient donc lutté Rochefort, Jules Lemaître,

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Coppée, Déroulède, Barrés, Judet, Drumont? Pourquoi la mort de Syveton? Sainte-Beuve avait-il donc tort quand il lui disait : « Rien n’est inutile »? Son salon allait-il redevenir un champ clos? Allait-on, encore une fois, comme jadis, reparler de l’Affaire, alors qu’avec Caran d’Ache elle avait pensé qu’on n’en parlerait plus?

Fort à propos, le plus spirituel des Parisiens, M. Adrien Hébrard, venait d’entrer avec M. Robert Mitchell, dont les lecteurs du Gaulois apprécient le grand talent, et toutes les passions, un instant soulevées, s’étaient subitement assoupies et envolées dans l’air, comme la fumée d’une cigarette, au milieu des paillettes et des mots d’esprit.

Notre grand confrère du Temps, M. Adrien Hébrard, est un peu comme ces gentilshommes fastueux du dix-huitième siècle qui ne cousaient pas les perles de leurs costumes et les laissaient tomber à terre, pour que les passants puissent les ramasser. Son esprit a enrichi tous ses contemporains. Ce jour-là, comme M. Francis Chevassu, un écrivain d’un tour délicat et curieux, lui demandaP pourquoi il n’avait pas assisté à l’enterrement d’une demi-actrice qui répétait fort bien chez elle les rôles galants qu’elle jouait fort mal à la scène :

— Bast, je suis bien sûr de la retrouver dans un demi-monde meilleur.

Le docteur Doyen était arrivé et célébrait, aux applaudissements de son confrère le docteur Landolt, les premiers vols audacieux de M. Santos Dumont et prophétisait la conquête de l’air par l’audace humaine.

Un autre jour, c’était un poète délicat, Musurus Bey, qui avait incité M. Dorchain, l’auteur de poèmes applaudis chez Mme de Loynes, à réciter quelques-unes de ses nouvelles poésies, pendant que son neveu, le prince de Brancovan, s’entretenait de voyages avec le capitaine Hourst, le grand marin, l’explorateur hardi, qui venait d’être frappé pour avoir empêché des missionnaires de se noyer ou de se brûler dans un Tonkin quelconque.

Mais des clameurs, des cris, des vivats, avaient couvert brusquement les conversations. On s’était précipité aux fenêtres : c’était Déroulède qui, rentrant d’exil, reprenait sa « marche à l’Étoile ». En allant de la gare de Lyon à l’avenue Victor- Hugo, il contournait l’Arc de Triomphe, et il pensait mélancoliquement que celui-là seul qui nous aura rendu l’Alsace-Lorraine verra s’abaisser les chaînes qui en défendent l’accès.

Un autre jour, c’étaient d’autres vivats :1e roi et la reine d’Angleterre venaient tâter le pouls à 1’ « Entente cordiale ». Aux acclamations qui les

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accueillaient, ils reconnaissaient que notre pouls battait très fort.

Paul Déroulède avait été amené chez Mme de Loynes par M. Gauthier de Clagny, un orateur parlementaire très écouté, dont tous les partis regrettent la retraite prématurée. Elle voulait le féliciter de sa rentrée triomphale. Il la trouva dans son éternelle bergère, tricotant son éternel bas de laine. A leur habitude, Houssaye et Ernest Daudet étaient adossés à la cheminée ; le cercle se faisait étroit, sur la prière de la maîtresse de la maison qui voulait que chacun pût dire son mot ou ses mots avec quelque chance d’être écouté. Paul Déroulède parla des douleurs de l’exil avec une éloquence si émue, qu’on n’entendit même pas entrer M. Jules Lemaître ; il était arrivé un peu tard, comme toujours, et s’était assis au bout du cercle pour bien marquer qu’aucune place ne lui était réservée.

Pauline, la gouvernante si attachée et si dévouée, avait pu, sans être remarquée, apporter plusieurs fois à sa maîtresse une tasse de tisane et relever les coussins de sa bergère. Mme de Loynes souffrait un peu.

— L’humidité, répondait-elle à ceux de ses amis qui l’interrogeaient.

Elle n’aimait pas qu’on la plaignît.

— Venez dîner vendredi prochain, dit-elle à M. Déroulède lorsqu’il se retira, vous trouverez des amis heureux de saluer votre retour.

Il n’eut garde d’y manquer. Comme patriote, il s’était montré fier de l’ovation que la foule lui avait faite ; comme poète et comme lettré, il était heureux des suffrages qui lui étaient promis auprès d’une élite aussi raffinée. Il fut séduit par la maîtresse de la maison qui lui paraissait un chef d’orchestre irréprochable, «conduisant avec art un ensemble harmonieux ». Et quelle délicieuse musique ! On eût dit une petite cour de capitale allemande au dix-huitième siècle, lorsque y régnait un prince ami des lettres et des arts.

Il revint et j’ai conservé le souvenir précis de ce dîner auquel Mme de Loynes me convia avec lui.

Le thème de la conversation était fourni par M. Maurice Barrés, désormais en pleine possession de sa gloire littéraire et de sa renommée politique. M. Conard, un éditeur ingénieux, lui avait demandé de publier chez lui les biographies des douze plus grands écrivains du dix-neuvième siècle ; chaque biographie formerait un fascicule dont le succès, signé d’un tel nom, n’était pas douteux. Mais il fallait faire le choix et dresser la liste des douze écrivains à qui serait départi l’honneur d’avoir été les plus grands, quelque chose

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comme les douze pairs d’un siècle qui, à défaut de Charlemagne, a eu Napoléon ; et M. Barrés avait songé à consulter, au dessert, le brillant aréopage réuni chez la comtesse de Loynes.

La question plut tout de suite et on la discuta de grand cœur. Un premier point mit aux prises les causeurs : Quelle définition donner du grand écrivain? Un écrivain est-il grand par lui-même et par le seul mérite de son œuvre? Ou l’est-il par le rayonnement de cette œuvre, par l’action qu’il a exercée et par la place qu’il tient dans le mouvement de la littérature? « Il y a des écrivains artistes et des écrivains penseurs », aurait dit Mme de Staël. Convient-il de préférer les uns ou les autres?

— Voici Lamartine et Victor Hugo, interrogea Coppée ; si je ne consulte que mon émotion, le grand poète, c’est l’auteur du Lac et du Crucifix; mais si je songe à ce que nous devons, nous tous ouvriers de la rime, au plus puissant initiateur de la poétique moderne, c’est au chef de l’école romantique que doit aller notre reconnaissance émue. N’est-ce pas vous, mon cher Lemaître, qui avez dit : « Mais le père est Victor Hugo »?

— Eh bien ! fit Jules Lemaître, nous les prendrons tous les deux. Ces distinctions sont toujours trop exclusives. Hugo — pour qui je n’ai pas

de fanatisme — est grand par son œuvre non moins que par son action et Lamartine a eu bien plus d’influence qu’on ne le dit.

Sur un certain nombre de noms tout à fait illustres, l’accord se fit de lui-même. Adoptés : Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Musset, Vigny, Balzac, Stendhal, Flaubert et enfin Renan, le seul qui donna lieu à un léger ballottage. Restaient trois places dont il fallait désigner les titulaires. C’est sur eux que s’engagea le débat, d’autant plus vif que cette fois les noms ne s’imposaient pas avec une autorité incontestable.

Henry Houssaye mit en avant Lcconte de Lisle.

— Dans les Poèmes antiques, il a renoué la tradition avec la poésie grecque, déclara non sans élégance l’auteur de Y Histoire d'Apelles : c’est la grande tradition. Chaque fois que notre goût s’altère, il se trouve un maître pour revenir aux sources pures et éternellement fécondes, et chaque fois notre poésie sort rajeunie de ce bain à' hellénisme.

Il trouva un auxiliaire dans un grand ami de Mme de Loynes, M. A. Vlasto, qui est deux fois Grec, par sa naissance et par son goût éclairé des belles-lettres.

— Houssaye a raison ; Ronsard, qui « relisait en trois jours Y Iliade d’Homère », est le véritable initiateur de votre littérature classique ; au dix-

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huitième siècle, Chénier, fils d’une Grecque, retrouve le sens de la poésie ; de nos jours, ce fut Leconte de Lisle : toute l’école parnassienne découle de lui, c’est-à-dire vous, mon cher Coppée, et Sully-Prudhomme, et le magnifique Hérédia. Avec Houssaye, je vote pour Leconte de Lisle, élu des muses antiques.

Coppée, avec l’accent et le brin de gouaillerie du Parisien resté quand même gamin de Paris :

— Si vous voulez couronner parmi les poètes modernes un héritier des Grecs, il y en a un : c’est Béranger.

Et comme on se récriait :

— Mais oui. L’art grec, c’est la perfection. Qu’y a-t-il de plus parfait, de plus harmonieux en son genre que certaines chansons de Béranger? Je sais bien ce qui vous gêne : Lisette, la gaudriole. Avec ça que les Grecs n’ont pas Anacréon et tant d’autres ! Au moins celui-là n’a pas larmoyé en amour comme les romantiques et comme nousmêmes ! Il est le plus français des poètes du siècle, et même le plus gaulois : c’est pour cela qu’il me fait songer aux Grecs. Du reste, continua-t-il, si vous ne voulez pas de celui-là, j’en ai un autre à votre disposition : le plus puissant, le plus prodigieux inventeur en littérature, celui qui est à la fois l’historien dont l’histoire res-

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semble le plus au roman, et le romancier dont les écrits ont au plus haut point le relief de la vie : c’est Alexandre Dumas, — oui — Alexandre Dumas, le père.

Ne faites pas les renchéris, messieurs. Un jour tout ce que nous avons écrit, et d’autres plus grands que nous, aura probablement péri ; mais d’Artagnan et Monte-Cristo continueront de vivre dans l’imagination populaire. Les hommes ne les oublieront pas. C’est la grande marque et le privilège du génie. Donc je conclus : Béranger ou le père Dumas.

— Il n’y a pas d’historien sur votre liste, remarqua Albert Vandal ; je vous offre Michelet, le prodigieux évocateur, ou Thiers, si précis, d’une intelligence si lucide, ou mieux encore l’admirable auteur des Origines de la France contemporaine, Hippolyte Taine, dont tous, à quelque degré que ce soit, nous procédons.

— Bravo ! fît Gaston Jollivet, c’est précisément ce que me disait Paul Bourget hier soir.

M. Jules Lemaître se borna à formuler son vote en cette phrase concise, dont chaque mot m’est resté dans l’esprit :

— Je choisis Baudelaire parce qu’il a fait cent vers qu’on n’avait pas faits avant lui.

Je me souviens encore de quelques noms qui furent jetés dans le débat ; M. Gaston Calmette

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proposa Mistral et le défendit très brillamment. Il fut très chaudement appuyé par Mme de Loynes ; elle se souvenait sans doute de la première de Mireille! Sainte-Beuve et Théophile Gautier recueillirent beaucoup de suffrages. M. Henry Simond plaida pour Sainte-Beuve, encore un grand écrivain qui n’eût pas déparé la galerie académique de l’Echo de Paris! Théophile Gautier avait deux parrains et des meilleurs, notre ami M. Robert Mitchell et M. Gaston Bérardi,un fin lettré qui, lui aussi, polirait des Emaux et graverait des Camées, si la vie intense de Paris lui en laissait le loisir.

Le nom d’Eugène Sue fut même prononcé, pas très sérieusement, je dois le dire. Si l’action exercée par un écrivain devait entrer en ligne de compte, celui-ci avait eu une action considérable autant que détestable. On ne s’y arrêta pas, non plus qu’à George Sand, dont Mme de Loynes glissa le nom. Elle n’était pas féministe, mais elle se demandait si un écrivain doit être écarté d’office parce que cet écrivain est une femme. Déroulède défendit Émile Augier, avec réserve, parce que c’était son oncle, mais avec conviction, parce que c’est l’auteur du Gendre de Monsieur Poirier et de V Aventurière. Enfin Ernest Daudet présenta les titres de son frère, comme on dit à l’Académie. Il n’y eut pas un contradicteur.

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Comment fut constituée la liste définitive? C’est à M. Maurice Barrés qu’il faudrait le demander ; mais il faudrait en même temps se plaindre que le projet en soit resté là et que les douze biographies n’aient jamais été écrites. La littérature française eût compté une œuvre de plus !

A entendre tous ces beaux esprits disputer, comme aux jardins d’Académus, sur de pareils cas d’esthétique, Paul Déroulède n’aurait pu soupçonner que la plupart d’entre eux avaient été, quelques mois auparavant, les orateurs véhéments, passionnés, exaspérés, de la « Patrie française », et qu’ils avaient fait retentir Paris et la province de l’éclat de leurs discours enflammés ; longtemps Mme de Loynes avait craint que le plus écouté d’entre eux tous n’eût quelque peine à reprendre le ton de la causerie littéraire. Après l’expérience du théâtre, il fallait faire l’épreuve de la conférence. L’occasion fut fournie à M. Jules Lemaître par la Société des Conférences qui, récemment avait conquis l’estime des honnêtes gens en mettant sa chaire à la disposition de Ferdinand Brunetière, exclu de la Sorbonne et du Collège de France par l’intolérance gouvernementale. C’est cette même chaire que M. Jules Lemaître fut appelé à occuper dans l’hiver de 1907. Il y pro fessa un cours sur Jean- Jacques Rousseau qui

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obtint un succès éclatant. Mme de Loynes, dès la première leçon, où elle ne manqua pas d’assister, éprouva une grande joie. M. Jules Lemaître fut égal à lui-même, il fut même supérieur. La finesse pénétrante et la souplesse du critique d’antan se retrouvaient entières ; il s’y ajoutait une largeur de vues, une profondeur d’accent, résultat de l’expérience acquise pendant ces années de lutte et de contact avec la vie nationale.

Mme de Loynes n’assista qu’à la première des conférences de M. Jules Lemaître. Deux fois au cours de l’année 1907, ses médecins la condamnèrent à garder la chambre ; elle s’en défendait avec sa douce opiniâtreté. Il lui en coûtait d’interrompre ses dîners, il lui fut encore plus cruel de suspendre ses déjeuners. Ils lui étaient précieux par leur caractère d’intimité absolue ; elle y invitait les amis personnels de M. Jules Lemaître et plus volontiers des personnalités du monde des théâtres, auteurs, directeurs ou artistes, avec lesquels il pouvait lui être agréable d’échanger des idées : c’était M. Antoine, le directeur de l’Odéon, l’initiateur du geste, au tempérament audacieux, l’homme de son œuvre, toujours en bataille ; M. Albert Carré, un artiste qui a l’air d’un chef militaire et qui ne connaît pas de défaite ; Guitry, dont nous avons dit la maîtrise, arrivait presque

toujours avec M. Alfred Capus, deux esprits jumeaux qu’il eût été cruel de séparer. Elle réunissait encore à sa table tantôt Mme Sarah Bernhardt, la sublime ; tantôt la divine Mme Bartet ; tantôt Mme Jeanne Granier qu’elle appelait volontiers l’humaine, ou encore Mlle Brandès, au talent si dramatique, et même Mlle Suzanne Desprès, dont le tempérament un peu réaliste, un peu outrancier, trouvait grâce auprès de la maîtresse de la maison, cependant si mesurée.

Parmi les amis, je citerai M. Ferdinand Humbert, qui avait mis tout son cœur et tout son talent dans le magnifique portrait qu’il avait fait de M. Jules Lemaître. Un petit fait à noter : M. Humbert et M. Jules Lemaître échangeaient volontiers leur correspondance en vers latins ; M. Ernest Daudet, le fidèle d’entre les fidèles ; Louis Dausset, le vaillant compagnon de lutte de la « Patrie française », et le plus souvent M. Ernest Judet.

M. Ernest Judet avait été le condisciple de M. Jules Lemaître, alors qu’à l’École normale le futur auteur de cette exquise gaminerie qu’on appelle la Bonne Hélène méritait le surnom de titi par les plaisanteries d’un tour très libre dont il criblait professeurs et camarades. Mme de Loynes tenait en haute estime M. Judet, dont

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elle avait admiré la campagne vigoureuse au Petit Journal, dont elle avait encouragé les efforts lorsqu’on lui avait offert la direction de l'Eclair, pour laquelle le désignaient sa vaillance et son talent.

De son commerce d’amitié avec Girardin elle avait gardé un goût prononcé pour la presse ; plus d’un journal lui a dû la vie, plus d’un journaliste lui a dû sa réputation. Elle se plaisait à montrer à ses amis que comme eux elle était du « bâtiment ». Aussi, à côté des vétérans, accueillait-elle les jeunes avec une rare bienveillance. MM. Paul Acker, Ernest-Charles, Olagnicr pourraient en témoigner.

Pour rétablir sa santé, compromise par un surmenage excessif, les médecins de Mme de Loynes lui avaient conseillé l’air de la mer. Elle hésitait entre plusieurs plages ; elle se décida pour Dinard, où un de ses amis, M. Léon Bailby, possédait une villa. M. Léon Bailby, directeur de l'Intransigeant, n’est pas seulement le journaliste avisé, intelligent, épris de nouveau, légèrement audacieux, que l’on sait ; en même temps qu’il s’adapte aux progrès du présent, il sait admirer les gloires du passé. Aussi Mme de Loynes ne pouvait-elle choisir un meilleur guide pour que ce déplacement, dont^ses médecins lui promettaient un grand bien,

devînt, par surcroît, un agrément pour son esprit. M. Bailby la conduisit à Dinan, à Saint-Malo, à Cancale. Devant M. Jules Lemaître, il évoqua les grands souvenirs laissés par Chateaubriand. Il leur fit visiter la maison de la rue des Juifs où il est né, l’hôtel de Mme de Bédé, où l’illustre écrivain, son petit-fils, a composé les Martyrs. A Cancale, il leur montra le petit port où Armand de Chateaubriand, le cousin de René, s’est embarqué pour tâcher de fuir la police de Fouché. Il les mena au Grand-Bé, visiter le tombeau qui semble avoir été taillé dans le même granit que le Génie du christianisme.

Jules Lemaître chez Chateaubriand! Le critique qui, comme Sainte-Beuve, n’avait jamais professé une grande admiration pour Chateaubriand, errant sur les grèves où le jeune poète avait promené ses premières mélancolies, percevant la vision de cet Océan immense dont l’œil du penseur avait, avant lui, percé les profondeurs, c’était au moins piquant. L’impression fut-elle forte? C’est ce que nous apprennent en ce moment même les belles conférences que M. Jules Lemaître consacre à l’élude de Chateaubriand.

Un incident gâta l’excursion de Mme de Loynes au Grand-Bé. Elle avait dû faire trois kilomètres à pied, descendre des marches, en escalader d’autres,

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pour regagner le bateau de Saint-Malo. Elle avait eu chaud ; elle prit froid dans la traversée. Arrivée à l’hôtel un peu frissonnante, elle fut obligée de s’aliter. Trois jours, elle garda la chambre ; lorsqu’elle se releva, les médecins lui conseillèrent de rentrer à Paris au plus vite. Elle dut quitter Dinard sans être allée visiter la villa de M. Bailby. Au moment du départ, elle lui dit mélancoliquement :

— Je crois bien que je ne la verrai jamais !

Elle termina son été dans son cottage de Parcaux-Princes, et elle rentra à Paris plus tôt que de coutume. Elle se sentait toujours du froid par tout le corps et peut-être aussi par tout le cœur ; le feu flambait plus intense que jamais dans la cheminée. Mais à quelle flamme pourrait jamais se réchauffer son coeur désormais endolori? J’allais la voir souvent à cette époque. Pas plus qu’aucun de ses amis, je ne soupçonnais la gravité de son état, qu’elle avait la coquetterie suprême de dissimuler. Pour ne pas attrister la vue de ses amis, elle n’avait jamais voulu leur paraître vieille ; pour ne pas inquiéter leur amitié, elle ne voulait pas leur paraître malade. Je la trouvais plus lasse que de coutume. Il me semblait que cette vaillante, dont j’avais toujours admiré la volonté, n’avait plus la volonté de vivre. Un jour, j’arrivai chez

elle un peu avant quatre heures. Elle était sortie et m’avait fait prier de l’attendre. Quand elle rentra, je lui trouvai l’air assez défait. Pauline me dit : « Oui, il faut gronder Madame ; je l’avais suppliée de ne pas sortir ; elle a voulu faire un tour de Bois malgré la défense des médecins. Il faisait bien froid ! » Elle s’assit dans sa bergère, au coin du feu, pour se réchauffer, sans prendre la peine de retirer son chapeau.

— Oui, oui, je sais, mais il faisait si beau ! Voilà bien des chichis pour une pauvre petite promenade au soleil. Est-ce que les médecins nous défendraient maintenant la chaleur et la lumière? Bah! je n’en mourrai pas, et puis, si j’en mourais !...

— Encore ces vilaines idées ! Mourir ! Vous voulez donc, pour la première fois, faire du chagrin à vos amis?

— Du chagrin? J’en sais qui en auront. Et puis, ça passera ; mais, ne leur en ferais-je pas encore davantage le jour où ils me verraient en vieille bonne femme usée, décrépite, dans une petite voiture? Vous étiez tous très gentils lorsque vous me disiez que j’avais beaucoup de charme. C’était ma fonction à moi. Parti le charme, partie la fonction ! Imbert de Saint-Amand m’a souvent raconté que Mme de Castiglione avait voilé son visage pour

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qu’on ne le vît pas flétri par le temps. J’ai obtenu un sursis. Où serait le mal si je disparaissais maintenant?

Vous souvenez-vous quand Girardin vous amena chez moi pour la première fois, il y a bientôt trente ans? Comme je me sentais forte! Vous souvenez-vous quand vous êtes revenu en pleine affaire Dreyfus, en plein nationalisme? Oh ! vous n’avez pas été long à me deviner ! J’avais beaucoup d’ambition ; ce n’était pas pour moi, je vous le jure. Qu’avais-je à gagner?

Vous souvenez-vous?... Comme c’est doux, quand on vieillit, d’avoir des amis auxquels on peut dire : « Vous souvenez- vous ? »

Personne n’a plus besoin de moi aujourd’hui : Maurice Barrés, que je ne vois plus aussi souvent que je le voudrais, a eu deux fortunes la même année : élu par l’Académie et nommé par les électeurs. Toutes les forces sont en lui et aussi tous les bonheurs. Comme il était joli le discours de Maurice Donnay à l’Académie, ces jours-ci ! J’ai dû le lire; j’étais trop souffrante pour aller l’entendre. Costa, Ségur, Barboux sont maintenant de l’Académie ; Roujon, Ernest Daudet, Delafosse et Capus en seront quelque jour; Déroulède, quand il voudra. Quant à M. Jules Lemaître, il est rentré dans la voie qui l’a illustré; la littérature, la cri-

tique, le théâtre n’ont pour lui que des sourires ; le mien lui est moins nécessaire désormais. Si je laisse des regrets, je n’emporte pas de remords.

Elle sembla réfléchir.

— Ah ! si, reprit-elle, j’en ai un, un seul : j’ai fait de la peine à Coppée ; mieux que personne, vous savez ce que je veux dire. Il m’a pardonné, mais moi je m’en veux toujours ; je sais qu’il est souffrant ; quand on me permettra de sortir, j’irai le voir. Il me parlera de Dieu, — il en parle si bien ! — et de sa justice, et de son indulgence pour les pécheurs et les pécheresses. Le but ne sanctifie pas toujours les moyens, me disait-il l’autre jour. Comme il avait raison !

Entre beaucoup de mes amis, vous êtes celui qui a adopté la meilleure voie ; vous n’avez pas voulu devenir un vieux marcheur ; vous avez épousé une femme exquise ; vous avez, me dit-on, une petite fille adorable. Si on savait, on prendrait la ligne droite.

Et elle ajouta, avec un sourire attristé :

— Il est vrai qu’on ne peut pas toujours.

Vous savez que je vous attends vendredi prochain pour dîner. Tenez, me dit-elle en me tendant une enveloppe, il y a là dedans tout ce qui reste du petit bouquet de violettes qu’Amaury Duval a piqué sur mon corsage. Mettez-le, en souve-

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nir de moi, dans un livre de M. Jules Lemaître.

Allons, allons, ne nous attendrissons pas. A vendredi : vous verrez comme je sais être gaie. D’ici là, je vais me tenir bien au chaud. A vendredi, mon ami. »

Le dîner du vendredi n’eut pas lieu ; elle s’était alitée ; les médecins déclarèrent qu’elle avait une petite bronchite. La bronchite dégénéra en pleurésie. J’allais prendre de ses nouvelles tous les jours. Pauline hochait tristement la tête.

Un matin, je questionnai par le téléphone. Pauline me dit ces seuls mots :

— Monsieur, votre pauvre amie est morte.

Et les sanglots étouffaient sa voix.

Mme de Loynes s’était éteinte doucement, sans souffrance ; un prêtre l’avait assistée à ses derniers moments. Fidèle à la règle qu’elle avait observée toute sa vie à l’égard de ses amis, elle avait voulu du moins leur épargner l’inquiétude. Ils apprenaient presque en même temps sa maladie et sa mort.

La nouvelle tomba sur eux comme la foudre. Aucun d’eux n’y était préparé ; tous en furent accablés. Notre amie s’était trompée lorsqu’elle avait dit : « Leur chagrin, ça passera ! » J’en sais chez qui le chagrin est toujours aussi vivace qu’à la première heure ; j’en sais au moins un qui en a été poursuivi jusque dans satombe prématurément ouverte. Dans son testament — où, en dehors de quelques legs à des amis et de donations très importantes en faveur d’œuvres de charité ou de solidarité, elle laissait à ses parents sa fortune,

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d’ailleurs assez diminuée — elle avait exprime la volonté que ses obsèques fussent très simples. Ses exécuteurs testamentaires s’inclinèrent pieusement devant ce désir. Le curé de Saint-Philippedu-Roule tint à donner lui-même l’absoute à cette paroissienne dont il n’avait jamais en vain sollicité l’inépuisable charité.

Avoir défiler derrière le modeste char qui emportait notre amie vers Montmartre, tout ce que Paris comptait d’illustrations parmi les membres de l’Académie et de l’armée, les journalistes, les écrivains, les artistes, les hommes politiques de tous les partis, le passant respectueux demandait curieusement : « Mais quelle est donc cette personne si considérable qu’on enterre aujourd’hui? Qui était-elle? » Ce qu’elle était? Le charme. Son nom? Qu’importe 1 II ne révélerait rien à la foule, mais il redisait à l’élite, c’est-à-dire aux amis, qui tous avaient voulu accompagner la morte, à pied, jusqu’à sa dernière demeure, il redisait la souveraineté qu’elle exerçait sur eux, sans l’ombre de révolte, parce qu’elle était faite de douceur et de bonté ; ce nom, il leur rappellera, plus tard, s’il est nécessaire, la femme venue à Paris sans instruction, sans famille, sans relations, qui eut le courage de s’instruire, qui eut l’art de constituer, par son charme, une véritable force, et

AU CIMETIÈRE MONTMARTRE Ml

l’ambition (le mettre cette force au service des causes qu’elle croyait nobles, qui fut vaincue avec elles et ne s’en consola pas. Elle échappa du moins à la tristesse amère de savoir que l’œuvre de toute sa vie ne lui survivrait pas. Elle avait le sort de ces joailliers qui, avec un soin précieux, choisissent des perles, les assemblent et forment un collier unique, dont la valeur se multiplie encore plus par leur réunion que par leur rareté. Mais qu’un accident se produise, que le fil se rompe, que le chaton se détache, et voilà toutes les perles qui roulent et se dispersent. Chaque pierre reprend sa valeur d’origine. Le joyau est brisé. Avec un art infini, Mme de Loynes avait su créer un lien entre tous ses amis, souvent disparates, quelquefois divisés : elle avait groupé les affinités, arrondi les angles ; elle les avait pour ainsi dire fondus. La mort allait délier la gerbe. Les rencontres se feraient plus rares, les amitiés se détendraient, les dissemblances s’accuseraient, des inimitiés même, longtemps refoulées, apparaîtraient à la surface. La pierre centrale avait disparu. Le charme était rompu. J’ai toujours pensé qu’une seule épitaphe conviendrait à la tombe de cet être d’harmonie : « Ci-gît le Charme. »

J’ai voulu revoir la tombe de notre amie. A l’heure des obsèques, le respect interdit d’obser-

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ver. On défile, on jette dans le trou béant une pelletée de terre qui fait, en tombant, un bruit de chapelet égrené, dernier écho de ce monde qui arrive aux oreilles à jamais fermées de la morte. On salue, on se retire.

Je voulais regarder et conclure.

J’ai fait souvent le chemin du cimetière Montmartre. C’est là que repose mon grand ami de Pêne. Du Gaulois à Montmartre, la distance est courte ; dès la rue des Martyrs, se dresse, sur la Butte, comme pour vous guider, une colossale guérite de pierre où se tient, invisible, le factionnaire placé par Dieu pour veiller sur la grande ville : le Sacré-Cœur. On s’approche ; aux flancs de la basilique s’accrochent deux cités qui voisinent dans un contraste déconcertant : la cité du travail et du bruit, de la misère et du luxe, la cité d’où Louise descend chaque matin à la recherche de travail, où monte chaque soir Froufrou, en quête de plaisir ; et l’autre cité, celle du mystère et de la paix, où viennent se reposer, pour l’éternité, toutes les Froufrou et toutes les Louise rapprochées par leurs passions, leurs plaisirs et leurs souffrances.

A mon premier pèlerinage, je questionnai le gardien qui défend l’entrée du cimetière. J’ignorais où était la tombe de Mme de Loynes

— Adressez-vous, me dit-il, au bureau des renseignements.

J’entre. Le bureau a l’apparence d’une étude de notaire. C’est propret et lugubre ; les larmes ont dû laver les lames du parquet. Le commis en uniforme feuillette des dossiers, consulte des répertoires ; impassible, il écrit sur une fiche, me la tend et je lis :

Cimetière parisien

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