ce que je sais de dieu
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, AVANT L'ÉDITION ORDINAIRE : I10 EXEMPLAIRES SUR PUR FIL LAFUMA, DONT 100 NUMÉROTÉS D£ I 100, ET 10 AUTRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE H.C. À A H.C. J,— PLUS 550 Ex- EMPLAIRES SUR ALFA BOUFFANT, DONT 500 NUMÉROTÉS DE IOI A 600 ET 50 AUTRES HORS- COMMERCE, MARQUÉS DE H. C. I A H.C. L. CES EX- EMPLAIRES CONSTITUENT L'ÉDITION ORIGINALE.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Les cahiers que nous ouvrons ici paraîtront chaque fois que nous croirons avoir mené l’un d'eux à maturité. Le nombre en sera limité. Il n'y a pas, pour l’homme, cent questions essentielles et qui méritent que l’on fasse appel, pour les résoudre, aux premières intelligences de notre pays.
Nous avons commencé par le Commencement.
Nous avons dit à nos correspondants: « Il ne s'agit point d'une enquête superficielle. Les éditeurs de ces cabiers, comprenant combien est profonde actuellement l'angoisse bumaine devant le mot Dieu, ont l'ambition de présenter au public 1n résumé de la pensée des bommes qui le plus ont médité sur les problèmes religieux et philosophiques ».
Sentant l'outrecuidance de poser une question aussi grave, aussi vaste que celle-ci: « Quel est le résultat final de vos méditations sur Dieu ? », nous avons laissé chacun de nos éminents collaborateurs maître de la forme, de la longueur, des particularités de sa réponse.
À tous nous avons promis la plus attentive impartialité. Nous pensons n'avoir point failli à notre promesse. Nous avons insisté auprès des principaux représentants de la pensée contemporaine — savants, philosophes, théologiens des trois religions suivies
en Occident. Si ce cahier n’est pas encore aussi complet que nous le soubaïitions, nous ne pouvons en être "accusés.
Et d'ailleurs n'est-il point complet ? Ne pouvonsnous penser que, parmi ceux qui ne nous Ont point répondu, un certain nombre n'avaient rien à répondre.
La chimie (M. Charles Moureux), la physique (Mme Curie, M. Langevin, M. Branly), ne limitentelles point leurs recherches intellectuelles à ellesmêmes ?
Les professeurs de philosophie de la Sorbonne et du Collège de France ne devaient-ils pas juger notre question oiseuse ? Nous les avons tous interrogés. M. Emile Brébier n'a-t-il point traduit leur senti:ment en nous répondant, avec beaucoup de courtotsie : « Je ne vous écris ce mot que pour vous remercier de votre aimable invitation à collaborer aux Cahiers, ef aussi pour me récuser, n'ayant vraiment rien d’utile à dire à vos lecteurs sur le sujet que vous me proposez » ? M. Henri Delacroix nous a confessé de même: « À mon grand regret je ne vois rien d'intéressant à vous communiquer pour le moment sur le thème que vous me proposez ».
Nous concevons fort bien d’ailleurs que — en ce dur temps d'après la guerre — le temps fasse défaut à nos contemporains pour écrire une méditation sur Dieu. Si nous marquons quelques abstentions, c’est pour qu'on ne puisse nous reprocher de n'avoir point interrogé tel ou tel maître. Et notamment les deux chefs d'école dont les théories suscitent actuellement le plus de commentaires : M. Léon Brunschvicg et M. Emile Meyerson. Celui-ci nous dit : « Je suis tout à fait honoré de votre demande, mais il m'est
Miparauemens impossible d'y donner suite. » Et
Brunschvicg : « Votre aimable insistance m mobite à Confesses mon 1mpuissance à rien 1MProviser sur le sujet qui vous intéresse : si je m'y engageais, ÿ ’accumulerais les explications dans un volume, et dort l'épaisseur dépasserait de beaucoup la substance à.
Il nous fallait obtenir des ministres des religions confessées par les Français, des pages où ils voulussent bien préciser leurs raisons de croire et aussi leurs manières de croire. Nous avons trouvé l'accueil le plus flatteur awprès des professeurs de théologie protestante des facultés de Paris et de Strasbourg, aïnsi qu'auprès du grand rabbin du Consistoire central des Israélites de France, M. Israël Lévy : « La question que vous voulez bien me poser intéresse au plus baut degré les ministres de la religion », nous a écrit celui-
1, et il a désigné pour nous satisfaire le professeur le plus qualifié de l’école rabbinique.
Auprès de certains des principaux représentants de la pensée catholique — laïcs ou religieux — peutêtre avons-nous rencontré quelque réserve. Nous n'en sommes que plus reconnaissants à ceux qui ont bien voulu se rappeler que Saint Paul avait argumenté … devant les Atbéniens et les Corinthiens, et que s’il
n'avait jamais consenti à affronter les hostiles et les + sndifférents, le christianisme eût été privé de la fécondation du sang versé dans le cirque. D'ailleurs, abstention n'est pas toujours défiance et nous sommes beureux des vœux et des encouragements que nous ont adressés le R. P. Sanson, l'abbé Brénrond, le curé Loutil, etc Parfois l'abstention n'est qu'humilité: « Cette terrible simplicité de Dieu, ce rapport bumble, soumis, débordant de la seule tendresse,
comment dire cela, comment exprimer cela. Il y jaut la plume d'un Arge et la grâce d'un Saint ]+ ne suis ni l'un ni l’autre. » (Lettre d'Henri Massis)
Aux réponses des représentants de la foi, d'cutres s'ajoutent ici. Elle émanent toutes d'hommes ce valeur et de bonne foi.
Ce cahier apporte-t-il une solution à l'angaisse de tant de nos contemporains, à la question qai s’impose à l'homme avant toute autre ? Nous le soubaitons, mais nous nous interdisons de préseiter une conclusion, qui reflèterait sans doute nos propres croyances.
Dieu apparaît-il évidemment dans ces pages ? Apparaît-il comme un être connaissable, ou comme le grand Inconnaïissable épandu au-dessus des possibilités intellectuelles des fervents et des incrédules ? Les bommes qui pensent voient-1ils leurs vues se concilier dès qu'ils atteignent une certaine bauteur de méditation ? Ou bien, au contraire, est-ce depuis la source, depuis le Moteur universel que partent les divergences des idées ? Dieu doit-il être démontré, discuté, ou toute conception à son égard se réduitelle à l’adoration ou à la craintive indifférence ? Catholiques et protestants suivent-ils les mêmes méthodes de démonstration ? Ou ceux-là veulent-ils prouver Dieu par lui-même et par le monde, et ceuxc1 par eux-mêmes ?
Que le lecteur découvre ici les réponses. Elles s’y trouvent. Et bien des pages qui suivent offrent d'immenses perspectives.
Pour nous, notre souhait est d'avoir été utiles.
FERNAND DIVOIRE.
Le R. P. de Tonquédec,
Rédacteur aux € Etudes ».
Le R. P. de Tonquédec, prédicateur admiré et efficace, dit sa foi avec une joie grave. Raison ou sentiment © Il ne choisit pas plus entre ces deux voies qu'entre Virgile et Béatrice. Il offre un beau chemin harmonieux vers l'expérience intime de Dieu, si nous osons dire. On retrouvera dans ces pages à la fois le prêtre à qui l'on doit La Notion de vérité dans la Philosophie nouvelle, l'essai sur l'Immapence, l'Introduction à l'étude du Merveilleux et du Miracle, et l'écrivain qui a étudié l'Œuvre de Paul Claudel et G.-K Chesterton.
Je trouve en moi, à propos de Dieu, deux courants de connaissance : pareils à deux rivières de nuance diverse et de température inégale, venues de sources séparées, mais qui coulent dans le même lit, en mélangeant leurs reflets. Car dans la vie du croyant, les actes de foi et les actes de raison voisinent, se compénètrent, se soutiennent mutuellement ; et sous la lumière de la foi, méme les objets accessibles à la raison prennent une teinte et une figure nouvelles. Cependant, pour la clarté de ma réponse, je dois faire le départ de ces deux sortes de connaissances.
I. — Au point de vue naturel, j'avoue ne pas comprendre comment une intelligence droite, qui m'a pas peur d’elle-même, qui ose raisonner et conclure, peut ne pas aboutir à Dieu. Un incroyant fort intelligent et cultivé, que je questionnais un jour avec insistance sur sa manière d'expliquer le ‘monde, et qui ne trouvait pas la réponse à mes derniers « pourquoi », finit par me dire: € Que
voulez-vous ? je n’explique pas tout. Vous, vous voulez tout expliquer. Moi je reste au pied d'un mur que je me reconnais incapable de franchir. » Voilà, bien marquée, si je ne me trompe, l'opposition de deux mentalités. L’impuissance à conclure sur Dieu provient, chez la plupart, d’une impuissance générale. à conclure dans le domaine rationnel, d’une invincible défiance à l'égard du raisonnement, d’une répugnance à dépasser les données et les vérifications de l'expérience, bref de cet engourdissement, de cette paralysie de la faculté métaphysique, endémique dans le monde moderne, et qu’exprime si bien la boutade humoristique de Chesterton : « Le cerveau humain est une machine à produire des conclusions : s’il n'arrive pas à conclure, c’est qu’il est rouillé. » Je ne puis songer à développer ici les preuves de l’existence de Dieu (1). Quelques mots suffiront ‘pour indiquer les sources de pensée qu'elles ouvrent. Soit la « preuve par l’ordre du monde », que Kant lui-même à saluée d’une parole de respect. En face des marques de desseins suivis, empreintes partout dans la structure des choses, et par exemple, de ces organismes d’une délicätesse et d’une complication infinies, où une fibre placée de travers eût suffi à tout gâter, comment éviter de conclure à une Intelligence ordonnatrice, à un
(1) Je l'ai fait pour l'une d'elles, dans une petite brochure, d'allure populaire, intitulée : Une preuve facile de l'existence de Dieu : l'ortre du monde (Beauchesne 1918). Ce mot de « facile » m'atlira la raillerie d’un jeune écrivain. Je crois pourtant que Dieu, tout mystérieux qu'il est, doit être pour nous facile à (rouver, car, comme dit saint Paul : « 1l n'est pas loin de nous. » Mais il y faut
quelque sérieux ; plus sans doute que ee jouvenceau de lettres n'en possédait.
te Te EN Let) ANT EE RS PU |
Esprit, immanent à son œuvre certes, mais évidemment distinct d’elle ? car ce n’est pas, à coup sûr, l'organisme lui-même qui est intelligent... Ceux qui parlent ici de « la Nature » ou de « la Vie Universelle », ou de « la Pensée immanente », substantifient des abstractions. La Vie universelle ou la Nature ne sont pas des explications, mais les données mêmes qu'il s’agit d'expliquer. C’est de cela qu’il faut partir, à cela qu’il faut trouver une cause, une raison suffisante. Et pour peu que l'on s’entende soi-même, est-il possible de concevoir « la Pensée » en dehors d’un sujet pensant, c’est-à-dire d’un esprit éveillé et clairvoyant ? Qu'est-ce qu’une « pensée » incons- ciente ou aveugle, sinon l’équivalent d’un cercle carré ? Quant à l'évolution, quand on l’oppose à . la thèse théiste, on la conçoit comme une suite de hasards heureux — ce qui est puéril, — ou comme le développement d’un ordre préformé dès l’origine en ses éléments, comme l’actuation de viritualités concordantes, harmoniques, enfouies dans les éléments primordiaux — ce qui est une | pétition de principe, — car, en ce cas, l’on suppose un ordre déjà réalisé. Peut-être l’évolution montre-t-elle comment un ordre existant se déve- . loppe, comment on passe d’un certain ordre à un autre. Elle n’énonce pas le principe de l’ordre ; elle ne le découvre pas ; et surtout elle n’expli- -que pas comment il pourrait se réaliser indépendamment de toute pensée : ce qui est le point vif et aigü de la difficulté. Au contraire, en con- - cluant que l’ordre cosmique procède d’une Intel- *ligence, transcendante, mais concrète, individuelle, on se dégage de la piperie des abstractions, et
de ces pensées mal éclaircies qui estompent, dans leurs nuageux contours, la contradiction. On entre en possession d'une explication honnête et franche, qui tient ce qu’elle promet, car elle touche hardiment le fond du problème, pour en dire quelque chose d'intelligible et de cohérent (2) Prenons la « preuve du premier moteur >». Sous son antique vêtement aristotélicien, on reconnaît une vérité éternelle : le devenir ne se suffit pas à lui-même. Nous vivons dans un monde mobile, ondovant, où tout se défait et se refait sans cesse, dont l'aspect, pour employer les expressions de saint Paul, est toujours en train de passer, præterit figura hujus mundi. On peut s’en tenir à cette constatation. Et c’est en somme ce que font certaines « philosophies nouvelles », qui posent, par décret, que le mouvement est une chose, la plus simple du monde, complète en soi, qui s’explique toute seule, et à quoi il est superflu de chercher des raisons. Laissons-les à leur quiétude. Mais d’autre part, chercher ici une solution définitive est une étrange entreprise. En effet, si nous voulons expliquer à fond le changement, le moindre changement, nous nous trouvons relancés toujours plus loin ; nous n’en découvrons nulle part, dans le monde, la raison dernière. Chaque explication partielle postule une explication semblable ; chaque influence déterminante ne détermine qu'à la condition d’être elle-même déterminée. La science ici ne saurait dénouer l'énigme et dire le mot de la fin, car loin de songer à expli-
(2) J'ai montré, dans Ja brochure mentionnée plug haut, que des désordres apparents ne sauraient iofiriner cel argliment, ct qu’en réalité, dans la Création, il n’y a pag de « désordres ». |
quer le changement, elle en part comme d’une donnée première ; tous les faits dont elle s’occupe sont de l’espèce qu'il affecte ; et les antécédents qu’elle découvre sont tout pareils aux conséquents qu'il s’agissait d'expliquer : ils suscitent
des problèmes identiques. Nous sommes au rouct.
Nous tournons dans un cercle, dont tous les points s’équivalent, où nous sommes toujours en réalité au même point, où nous n’avançons jamais d’une ligne vers la solution. Pour trouver celle-ci, il faut briser le cercle, nous évader du devenir, et chercher, hors de lui, sa raison dernière. L’être éphémère, évanouissant, débile, ce perpétuel indigent qui emprunte et mendie sans cesse à d’autres, non moins indigents que lui, — tout cet ensemble vacillant et mal assis demande à s’appuyer sur l’Etre solide et immuable, qui ne change pas, qui ne s’évanouit pas, qui ne « devient » pas, qui ne passe pas: < immobile », non par engourdissement mais par plénitude de vie, et pour être établi en la cime qui dépasse tout et qu'on ne dépasse pas. Toute cette pauvreté, toute cette indigence misérable du monde implore le grand Riche, Celui qui l’est de son propre fonds. Tous ces cordons indéfinis, interminables, de minuscules flammèches tôt éteintes, qui s’allument l’une l’autre, supposent quelque part un Foyer indépendant, le grand Incendie où flambe inextinguiblement l’Acte pur. Toutes ces petites vagues qui se poussent l'une
. l'autre, qui s’élèvent, brillent un instant et retom-
bent, supposent, au-dessous d’elles, pour les alimenter et les soutenir, Celui que saint Jean Damascène appelle, d’un mot magnifique, répété par saint Thomas: « la mer, infinie et sans rives, de l'être. »
Je m'’arrête. La place dont je dispose m'interdit de m’enfoncer davantage dans ces fascinantes perspectives, que la seule raison naturelle a suffi pourtant à m'ouvrir. J’en ai dit assez pour faire entrevoir ce que c’est — même en dehors de toute foi religieuse — que de croire à Dieu, que de méditer sur Lui. Quand on a une fois goûté à ces. hautes pensées, on comprend qu’au sein du paganisme, et parlant en philosophe, Aristote ait pu écrire: « ce qu’il y a de plus délicieux en ce monde, c’est la contemplation. »
II. — Mais le chrétien, s’il est homme de raison, et parfois de philosophie, n’est pas que cela. La foi l'introduit dans un autre domaine. En y pénétrant, il n’a rien à abandonner de ses acquisions intellectuelles antérieures. La raison et la foi ne sont ni ennemies, ni rivales. C’est la première qui conduit l'homme au seuil du Paradis, où elle s’eflace devant la seconde, comme Virgile devant Béatrix. En dépit d’un préjugé vulgaire — et grossier —, la foi n’est ni un instinct du cœur, ni une exaltation du sentiment ou de l'imagination enchantés d’un beau rêve, ni un décret arbitraire de la volonté commandant « le saut dans le noir » ; c’est un acte éminemment raisonnable, fondé sur des motifs certains. Si l’on ne démontre pas les mystères, on démontre qu’il faut les croire. Comme la raison prouve l'existence de Dieu, elle prouve ses interventions dans l’histoire humaine. On peut faire la critique historique des Evangiles, des écrits des Apôtres, et montrer qu'ils relatent des événements authentiques, qu'ils témoignent d’un fait, humainement certain, mais humainement inexplicable : l’histoire de Jésus.
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Quand on ne se donne pas le ridicule de rejeter cette histoire en bloc, il est bien difficile, — disons: impossible, — d’en expulser les miracles et les affirmations dogmatiques; car les unes et les autres font partie de son tissu le plus serré et le plus ancien. D’autre part, la grande révolution morale du christianisme, le miracle séculaire et permanent de l’Eglise faisant éclore dans l’humanité, selon la remarque de Taine, des fleurs et des fruits de vertu que nulle autre institution n’obtiënt : voilà encore des réalités visibles, qu’une intelligence droite peut constater. Alors, il faut se rendre. Dieu est là ; là, Dieu se manifeste et se révèle ; il faut passer outre aux répugnances de l'esprit et de la chair, et s’incliner devant sa parole. Il faut croire. Et soudain une porte s’ouvre, une frontière est franchie. Nous voici dans la région du mystère. Mais l’ombre lumineuse qui y règne fait pâlir les plus vives clartés de la raison. Îci nous apprenons sur Dieu de merveilleux secrets. Ici, nous sommes initiés, si j'ose dire, à sa vie intérieure. Le sein de l’Infini s’entr’ouvre, et nous /y apercevons d’ineffables nouveautés. Ce n’est plus seulement, devant nous, le Premier Etre, ‘la Perfection Souveraine, l’Auteur du monde, mais c’est le Père, le Fils et le Saint-Esprit : le Père, « notre Père qui est dans les cieux » et qui nous aime comme ses enfants ; le Verbe, qui s’est fait chair pour venir vers nous et nous sauver; le Saint Esprit qui habite nos âmes, qui les régénère par l'infusion d’une vie divine, qui les meut, qui les pousse et les soulève au-dessus de la terre.
Cela est cru, certes, mais aussi cela est vécu. Comment décrire ici tout ce que nous enseigne
cette vie avec Dieu, tout ce que nous savons de Lui par cette voie ? Comment dire ce que nous apprennent nos prières, nos communions, nos Imesses, nos oraisons solitaires ou nos stations devant les tabernacles de l’Eucharistie, et les liturgies triomphales que nous célébrons autour d’elle? Qui n’a pas l’expérience de ceci ne saurait le comprendre. Nec lingua valet dicere, dit’ saint Bernard, nec littera exprimere, expertus potest credere. C’est un commerce, une familiarité avec Dieu. une habitude de Dieu, qui pénètre toute l'existence et qui la transfigure. C’est l'intimité de la misère humaine avec la Bonté infinie, de la créature avec son Créateur, du serviteur avec son Maître, de l’enfant avec son Père, du pécheur relevé et racheté avec son Sauveur. Certes le voile de la foi ne se lève jamais ici-bas ; la nuit enveloppe mes rencontres avec mon Dieu. Mais je sais qui est là, dans l’ombre, derrière le voile ; je le reconnais à ses effets: à la paix insondable où me met sa Présence, à la force généreuse dont elle me remplit, aux aspirations célestes qu’elle suscite en moi, au parfum de pureté dont elle m’embaume, à la sérénité avec laquelle je regarde de là les évènements les plus terribles. Peut-être un profane pensera-t-il que je rêve, qu’une trop belle illusion me fait extravaguer. Je n’ai à lui répondre qu’un mot, le mot du Christ à la Samaritaine : Si scires ! Si vous saviez! Vous ne savez pas. Voulez-vous savoir ? Venez et voyez. Venez où je suis et vous verrez ce que je vois, et vous saurez de Dieu ce que j'en sais.
Josepx DE TONQUÉDE.
Le KR. P. Yves de la Brière,
Professeur à l’Institut Catholique de Paris.
Rédacteur à la revue les « Etudes ».
Ce sont les « certitudes rationnelles » du catholicisme. que nous apporte le R. P. de la Brière ; les cinq voies par lesquelles Saint Thomas d'Aquin mène à la foi en un Dieu connaïssable ; l'identité de croyance du laboureur et du théologien.
Document d'une précieuse clarté.
Deux témoignages me parlent de Dieu: celui de la raison naturelle et celui de la révélation surnaturelle.
La raison naturelle conclut avec certitude l’existence de Dieu du fait même de l’existence des choses terrestres et de l’existence de la pensée humaine.
La révélation surnaturelle, garantie par les signes transcendants de vérité de l’Ancien et du Nouveau Testament, nous apporte le témoignage direct que Dieu se donne à Lui-même et qu’Il nous transmet par les messagers de sa parole et de son amour. Après avoir parlé, d’abord, par les Prophètes, Il a parlé par son Fils unique, Jésus-Christ, le Verbe incarné. Les croyants ont lu et médité le prologue sublime du Quatrième Evangile. Le Verbe est la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Nul enfant des hommes n’a, ici-bas, vu Dieu face à face. Mais le Verbe incarné, le Fils
unique qui est dans le sein du Père, a daigné nous ‘communiquer sur les mystères de la vie divine ce que Lui seul connaissait par propriété et identité de nature.
Mais, lorsque l’on nous interroge sur ce que nous savons de Dieu, l’on considère moins ce que les croyants recueillent de la révélation positive et surnaturelle, sur le Dieu unique en trois Personnes, et l’on pense plus communément à ce que nous déclarons atteindre des choses divines par les moyens et les méthodes ordinaires de la connaissance humaine. Il s’agit surtout de notre connaissance naturelle de Dieu.
Cette interrogation est loin d’étonner et de déconcerter les croyants. La foi catholique se porte elle-même garante de la valeur légitime et objective de nos certitudes rationnelles concernant l’existence du vrai Dieu. Le Concile du Vatican, à propos des rapports de la raison humaine et de la foi chrétienne, tint même à définir en propres termes que le Dieu unique et véritable peut être connu d’une manière certaine par les lumières naturelles de la raison humaine. La révélation elle-même rend témoignage à la compétence de la raison dans les matières qui sont du domaine propre de celle-ci.
Les textes les plus fameux qui concernent la connaissance de Dieu dans l’Ancien Testament, au livre de la Sagesse, et dans le Nouveau Testament, au début de l’Epître aux Romains, affirment explicitement l'existence de Dieu comme discernable avec certitude par la raison naturelle et au moyen des choses créées. Ils nous disent que le spectacle du monde terrestre permet de conclure sans hési-
tation à l’existence du Maître suprême et incréé qui en est l’ouvrier divin. Par la grandeur et la beauté de la créature, Le Créateur de ces choses pourra être discerné analogiquement (Sap. XIII, 5). Quant aux hommes qui ont assez de savoir pour apprécier la splendeur de ce monde, comment n'’ont-ils pas su reconnaître plus facilement encore Celui qui en est le Seigneur ? (Sap. XIII, 9). Saint Paul estime que de tels hommes sont inexcusables (Rom. I, 20). Par les œuvres visibles de la Création, en effet, le vrai Dieu ne cesse pas de se rendre témoignage à Lui-même (Act. XIV, 16).
Les philosophes chrétiens décrivent une connaissance populaire de Dieu, qui se forme confusément, qui naît d’une manière presque instinctive dans les âmes droites, et qui résulte du spectacle, d’abord connu, des créatures et de l’âme. Tertul- Len dirait que c’est l’une des formes du témoignage de l’âme naturellement chrétienne.
En outre, les philosophes chrétiens décrivent une connaissance philosophique du vrai Dieu, qui consiste à refaire d’une manière distincte et réfléchie, en marquant et en motivant les étapes, la même route qu’on. a parcourue d’un bond dans la connaissance populaire et instinctive. De prémisses reconnues certaines, on déduit alors une conclusion rigoureuse, en se rendant nettement compte du bien fondé de ce passage des prémisses à la conclusion.
Mais il n’y a pas de différence essentielle entre la connaissance populaire et la connaissance philosophique. Saint Augustin, saint Thomas, Bossuet décrivent avec pénétration, décomposent avec dé-
en RE RER RE
tail, systématisent avec profondeur, illustrent avec lyrisme les mêmes arguments, exactement les mêmes, dont la force probante a été confusément discernée dans la connaissance populaire par les laboureurs ou les charrons qui croient en Dieu.
Marquons d’un mot chacune des cinq voies par lesquelles le Docteur angélique, saint Thomas d'Aquin, le principal maître des Ecoles Catholiques, établit rationnellement l'existence de Dieu.
Le passage de l’immobilité au mouvement, et, à plus forte raison, le passage du non-être à l'être, ou encore du pouvoir-être à l'existence réelle, exige et suppose un être déjà existant, qui soit le moteur d’où provient le mouvement, et, à plus forte raison, la cause active d’une nouvelle production d’être. Donc, l’existence du mouvement dans le monde et le passage constaté du non-être à l'être démontre l'existence initiale d’un Etre déjà en acte, qui est toujours en acte et dont l’essence méme est d’être. C’est l’Acte pur. C’est Dieu. Voilà quelle est la première voie.
Dans la série des causes efficientes, il est nécessaire de remonter, en dernière analyse, à une première Cause efficiente, qui n’ait elle-même besoin d'aucune cause efficiente. Cette première Cause est Dieu. Voilà quelle est la seconde voie.
L'existence constatée des choses contingentes, c'est-à-dire qui peuvent être ou ne pas être, exige l'existence d’un Etre nécessaire, c’est-à-dire qui ait sa raison d'être adéquate en Lui-même et ne puisse pas ne pas exister. Cet Etre nécessaire est Dieu. Voilà quelle est la troisième voie.
L'existence constatée des propriétés imparfaites,
dépendantes, limitées des choses du monde visible suppose l'existence d’un Etre d’où dérive, en dernière analyse, tout le reste et qui possède ces qualités d’une manière parfaite, indépendante, illimitée. Cet Etre parfait est Dieu. Voilà quelle est la quatrième voie.
L'adaptation des moyens aux fins atieste la préexistence d’un Ordonnateur intelligent. Or, les lois qui, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, régissent le monde sensible et en assurent la constance, l'harmonie, la perpétuité, représentent indubitablement une adaptation intentionnelle des moyens aux fins. Donc, la finalité des choses créées atteste l’existence d’un Ordonnateur intelligent et suprême, qui est Dieu. Voilà quelle est la cinquième voie.
Quiconque réfléchit à ces arguments palpables et profonds doit reconnaître la vérité du langage de saint Paul, disant du vrai Dieu devant l’Aréopage d'Athènes : il n’est pas loin de chacun d’entre nous, pourvu que nous prenions la peine de le chercher comme à tätons. (Act. XVII, 27).
Dieu est invisible. Mais Dieu est connaissable. Ses œuvres merveilleuses attestent à chaque intelligence droite son existence réelle et certaine. Saint Grégoire de Nazianze avait raison de dire à ses auditeurs de Constantinople, à la fin du 1V° siècle: « Vous entendez la mélodie admirable exécutée de l’autre côté de la muraille par un joueur de harpe, et vous pourriez prétendre que vous ne discernez pas s’il existe un artiste ? »
Nous tous qui entendons partout la divine har- Mmonie, reconnaissons l'existence du divin Artiste.
Recueillons aussi la réponse unanime et mélodieuse des créatures terrestres et célestes qui nous disent, comme autrefois à saint Augustin : « Regarde plus haut que nous. C’est Lui qui nous a faites. Ce n’est pas nous qui nous sommes faites nousmêmes. » Je crois en Dieu.
R.P. Yves DE LA BRIÈRE.
M. l’abbé Jean Viollet.
M. l'abbé Viollet, membre du Conseil supérieur de la natalité, nest pas seulement l'admirable organisateur de la charité à qui maintes personnes de toutes confessions confient leurs dons. Il est un propagandiste de la foi qui ne craint d'affronter aucun contradicteur. Il répond 161, avec une ferveur d'apôtre qui aime l'homme et trouve en lui de divines et démonstratives analogies.
N’étant pas philosophe, ce n’est donc pas en philosophe que je me propose de répondre à la question posée.
Je m'’efforce seulement d’être un homme de foi et de bon sens et c’est en faisant appel à mes préoccupations d'homme raisonnable, mais en même temps religieux, que je vais m’efforcer d’y répondre.
La contemplation du monde créé porte avec elle des énigmes. La souffrance, le mal, sont autant d’objections apparentes contre l'existence de Dieu.
Cependant, il me parait impossible de nier les réalités supérieures sous prétexte que les réalités inférieures portent avec elles des obscurités.
Il est plus absurde de faire sortir le monde de la monade primitive, par voie d’évolutions et de sélections spontanées que d’affirmer à l’origine du monde un être puissant et personnel ayant par avance conçu le plan de l’évolution et le réalisant par phases successives. L'esprit humain se refuse à accepter que le plus puisse sortir du moins et que l'intelligence ordonnatrice puisse naître spontanément du néant et du désordre.
Je ne vois done aucune déraison à accepter l’hypothèse d'un Dieu créateur, maître et ordonnateur du monde.
Il reste que le monde est imparfait et que Dieu est par définition l'être parfait. Comment dans ces conditions admettre que le monde soit son œuvre?
Le monde est imparfait, c'est ce qui ressort aveè évidence de l'observation.
Mais si nous nous efforçons d'en comprendre la constitution intime, peut-être en viendrons-nous à considérer que cette imperfection est la condition même de sa perfection future.
Si la création est une œuvre d'amour, il va de soi que l'amour, entre Dieu et sa créature, ne se pourra concevoir que sous l'angle de la liberté. L'amour n'est plus l'amour dès lors qu'il est imposé.
En conséquence l’homme est libre. Il peut chercher son créateur, s'appliquer à obéir à ses lois ou, au contraire, se déclarer indépendant et ne reconnaître d'autre maître que lui-même.
Cette liberté, elle apparaît avec évidence dans l'humanité. Ce n'est pas à dire que ce soit une liberté toute faite et pleinement achevée. Elle est une liberté qui se cherche à travers les développements progressifs de l'intelligence et de la conscience.
Il en résulte que les responsabilités de la créature grandissent à mesure qu'elle se reconnait plus libre et par conséquent plus indépendante dans ses décisions.
Cette indépendance va être la source d’un nombre considérable de maux humains, mais ces maux
conditionnent l’acte suprême de toute vie religieuse, c’est-à-dire l’amour.
Au reste, il semble bien que ce soit pour aider l'humanité dans la recherche de sa vocation, c’està-dire dans la recherche d’une union tous les jours plus intime avec Dieu, que le monde dont nous sommes les maîtres nous apparaît comme un monde imparfait et incomplet.
Si l’homme est destiné par Dieu à partager un jour sa propre vie divine, il lui faut conquérir sa dignité d’enfant de Dieu par l'effort sur luimême, par le travail source de tout développement humain et de toute liberté, par un effort constant pour dominer les forces inférieures et développer les puissances supérieures de l’âme.
Comment cet effort pourrait-il se réaliser, comment l’homme pourrait-il être considéré comme un être semblable à Dieu, c’est-à-dire responsable de l'acte religieux par excellence, c’est-à-dire de son union avec son Créateur s’il était, par définition, créé d’un coup dans un état de perfection.
Conquérir sa liberté, c’est se trouver en face d’un monde imparfait et s’employer à le rendre meilleur. C’est bien dans ces conditions que le monde se présente à nos observations.
L’homme par son travail, par son intelligence, par sa liberté, par sa conscience est tenu de tra- ‘vailler au perfectionnement progressif du monde dont il est le roi.
Il a reçu pour cette mission des prérogatives qui le rendent vraiment semblable à Dieu. Et c’est dans la mesure où il mettra en valeur ces prérogatives qu’il découvrira la divinité et s’unira à elle.
Il a reçu l’attribut d'amour. Par l’amour, l’hom-
me est non seulement responsable de la vie hu-
maine, mais encore du développement de l’intelligence et de la conscience de l'humanité, en tant qu’il a recu les prérogatives d'autorité et de paternité et qu'il est responsable de la formation morale des enfants.
Par le travail, les hommes apprennent à con-
naître qu’ils sont solidaires les uns des autres et.
doivent s’entr’aider en vue d’une plus grande liberté. C’est qu’en fait la recherche du bien ne peut être la recherche isolée d’un homme séparé des
autres hommes, mais l’effort collectif de toute l’hu-
manité. Par le travail, l'humanité prend possession du monde et rend peu à peu la vie individuelle plus libre et plus indépendante.
L’humanité a reçu l’attribut d’autorité. Ceux qui ont l’expérience ont reçu la mission d’aider et de former la conscience de l’humanité. Cela ressort avec évidence de la contemplation de la vie familiale où l'enfant est guidé par l’autorité
des parents et par la constitution des sociétés où :
l’autorité est chargée d’aider les faibles en apprenant aux hommes à maintenir entre eux la paix et la justice.
Les hommes sont également dépositaires de l’attribut de sainteté. Par leur conscience, ils se doivent de devenir parfaits comme le Père céleste est parfait.
Ils ont reçu l'attribut de justice. Responsables de la justice dans ce monde, ils se doivent de réaliser entre eux une justice tous les jours plus grande.
Aïnsi l’homme apparaît comme le maître du monde, mais il ressort de ce qui vient d’être dit
qu'il ne doit se servir de son pouvoir que pour devenir tous les jours davantage semblable à Dieu.
Aïnsi s'explique à la fois l’imperfection du monde et les aspirations de l'humanité vers la perfection.
La volonté de bonheur qui réside au fond de chaque être humain, achève de nous donner l’explication religieuse de l’existence du monde. Cette aspiration qui ne trouve pas sa satisfaction sur la terre, oblige l’homme à chercher dans un autre monde, c’est-à-dire en Dieu, la réalisation de ses aspirations les plus intimes.
Telles sont, en résumé, les quelques considérations qui naissent dans l'esprit religieux en face des réalités du monde créé.
Ces considérations n’épuisent pas le problème. Il reste que Dieu est en partie inaccessible et que son mode d’existence dépasse infiniment tout ce que l'esprit humain peut concevoir.
Ce n’est donc pas l’homme abandonné à ses seules forces qui pourra connaître Dieu, mais Dieu qui sera obligé de s’abaisser jusqu’à l’homme pour se faire connaître à lui.
Nous entrons par cette porte dans l’examen de la révélation religieuse.
La plupart des religions se déclarent révélées. Mais pour connaître celle dont la prétention répond à la réalité, il faut examiner de très près la manière dont chaque religion nous présente la divinité.
Il va de soi que les révélations qui nous représentent la divinité à l’image de l’humanité ne retiendront pas notre attention. Seules les révélations qui nous révéleront un Dieu susceptible d’ai-