SYLVAIN LÉVI
irritant dans sa négation ; mais alors c’est l’homme, le plus parfait des organismes connus, qui vient occuper le faîte de l’Univers. Triste roi, piteux sur son trône de mascarade, jouet de forces inconnues qui l’assaillent et l’écrasent ! Dieu est une leçon de modestie et de sagesse; son nom est un symbole qui met en regard du fini tout ce que le fini ne saurait contenir.
Mais le symbole ne vit que du consentement acquis; supprimez ce consentement, et le drapeau n’est plus qu’un morceau d’étoffe teinte. Le symbole suppose l’imagination et l’exige. Or les esprits « raïsonnables ,» proscrivent l’imagination ; ils vident les symboles Ce Dieu, réduit au Père Eternel avec sa longue barbe blanche, n’est plus qu’un objet de risée. C’est un symptôme inquiétant de notre époque que cette mutilation consciente et volontaire du domaine de la pensée. L'homme n’est pas libre de tracer une frontière entre l’inconnu et l’inconnaissable ; il peut choisir les problèmes qu'il se croit en état de résoudre ; il n’a pas le droit de nier ceux qu’il désespère d’éclaircir. Son impuissance avérée est un avertissement qu’il lui faut entendre ; voué par la fatalité de son intelligence à la recherche des causes, il ne peut s’épargner le vertige effroyable des réflexions sur la cause première ; sa science, fondée sur les lois et sur l’ordre de la nature, postule une sorte de lieu géométrique de ces lois et de eet ordre. Et je vous félicite sincèrement d’avoir rendu à l'actualité un mot presque désuet, frappé d’une sorte de tabou par ceux qui croient pouvoir écarter de l’esprit humain l’angoissante obsession du mystere.
M. Charles Henry,
Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes.
M. Charles Henry, qu'on a appelé le « poète des mathéma- “tiques », dirige depuis de longues années à la Sorbonne le laboratoire de physiologie des sensations. Mathémaficien d'une envergure telle que bien peu de non spécialistes peuvent le suivre, arrivant par son Cercle chromatique à des principes d'art dont des peintres et des poètes se sont inspirés, arrivant par sa Généralisation de la Théorie du Rayonnement à-une métaphysique positive, on peut dire de lui qu'aucun bomme de notre temps n'a autant contribué à jeter un pont entre la science et la philosophie; Robert Mirabaud ajoute : « entre la science et la religion », dans Se opuscule récent: Charles Henry et l’idéalisme scienti-
que.
À quelqu'un qui lui demandait : « Croyez-vous en Dieu ? » on dit que Laplace répondit : « Monsieur, j'ai pu jusqu’à présent me passer de cette hypothèse. >» Quoique Laplace fût imbu de la philosophie du xvir siècle, sensualiste et sceptique, cette réponse était celle d’un vrai savant; il n’avait pu jusqu'alors relier scientifiquement à l’idée de Dieu aucune des données astronomiques, ni des problèmes cosmogoniques qui l’intéressaient. Mais il n’estimait pas qu’une telle idée fût nécessairement dénuée de toute valeur explicative pour l’évolution.
La doctrine idéaliste voit dans Dieu un système conscient des relations universelles successives et simultanées. La caractéristique conscience est un état d'équilibre des sensibilités psycho-phy-