MS PEUE RER LE TIRE SR AR EE A EE 6 ES : GATE
194 E. CASLANT
cience et embrase son être. Tous ceux qui ont passé par de tels états, en conservent une empreinte ineffacable et ne considèrent plus les choses sous le même aspect. La lueur entrevue sur le divin les dégage des mesquineries de l'existence quotidienne et leur fait supporter les épreuves de la vie avec une sérénité dont ils étaient incapables auparavant.
Il est évident que dans ces conditions le sentiment de l’observateur devient mystique et confine à l’extase. La conception intellectuelle de Dieu fait place à une impression directe. C’est une confirmation du point de vue Hindou, à savoir que les hommes peuvent atteindre le divin, de deux manières, l’une par la voie mystique, l’autre par celle de la sagesse. Cette dualité se conçoit aisément, puisque la connaissance peut se faire par la déduction, c’est-à-dire par la logique, ou par l'intuition, c’est-à-dire par la réceptivité. Mais tandis que l’une est émotive et dépend de l’évolution morale, car les basses jouissances, l’égoïsme, l’orgueil nous murent dans notre matière et nous empêchent de voir l’universel, l’autre est intellectuelle et dépend ‘de nos acquisitions mentales, de notre jugement et de notre absence de parti pris. L'une est l’apanage des religions, l’autre est celui de la science.
La première a précédé la seconde ; tandis que la science entr’ouvre avec de pénibles tâtonnements la porte qui donne une issue sur le divin, les religions ont en tout temps prodigué aux hommes les enseignements nécessaires, en les appropriant aux races et aux époques ; c’est pourquoi elles ont été multiples et de formes diverses. Elles
LY) d'in À
E. CASLANT 195
ont amplement indiqué la manière dont Î’homme devait agir pour concevoir Dieu. Il suffit pour s’en convaincre de prendre deux exemples immédiats, empruntés à la religion de nos races occidentales. Dans les évangiles, il est dit : < Heureux les purs de cœur, car ils verront Dieu ». C’est affirmer que l’homme peut percevoir Dieu, mais à la condition essentielle qu’il ait sacrifié les jouissances matérielles et qu’il ait détruit en lui-même tout élément trouble ou mauvais, afin que le voile de la matière devienne translucide et lui fasse apparaître l’Omniprésence. Dans le Pater, le premier des sept vœux : « Que ton nom soit sanctifié » exprime comment chacun de nous, bien qu’impuissant à comprendre Dieu, peut s’en faire la représentation, quelle que soit sa mentalité. Qu'il rassemble toutes les perfections qu’il peut concevoir : miséricorde, justice, sagesse, puissance, bonté et autres, et qu’il les compose pour les adapter à la plus haute expression synthétique d'harmonie qu’il puisse concevoir ; il construit ainsi une image intérieure, parée de toutes les vertus, c’est-à-dire sanctifiée et il obtient une représentation de Dieu, la seule qui soit appropriée à son degré d'évolution, la seule qui puisse être adoptée par tous, parce que nous possédons tous une esthétique innée, enfin celle qui rapproche de Dieu dans les conditions les plus favorables, parce qu’elle hâte l’évolution en incitant l’homme à tendre aux perfections qu'il s’efforce ainsi de concevoir.
Mais la voie mystique, qu’elle soit positive ou négative, c'est-à-dire affirmant ou niant Dieu a priori, ne convient qu'aux âmes réceptives. Elle
196 E. CASLANT
est rejetée par ceux qui, par constitution déductive, sont sensibles seulement à la méthode intellectuelle, A ceux-là la forme rationnelle et scientifique est indispensable ; c’est pourquoi les religions qui ont voulu étouffer la pensée et créer l’obscurantisme ont échoué et par contre coup ont introduit dans leur propre existence des germes mortifères. Le sectarisme religieux est d’autant plus impardonnable que la science complète la mystique tout en paraissant devoir aboutir aux mêmes fins. Car d’une part, par le processus que nous avons indiqué, elle créera entre les hommes le terrain d’entente rationnel qui manque aux religions ; d’autre part elle rendra de plus en plus nette la conception de l'infini qui de nos jours semble purement spéculative et sans portée pratique, parce que nous sommes enfermés dans des bornes étroites dont nous sommes encore incapables de nous affranchir. Autrement dit, en élargissant sans cesse les bords de l’abime qu’elle creuse dans la recherche de la connaissance, suivant l'expression résumée d’Herbert Spencer, la science conduira l’homme à l’illimité ; alors elle le dégagera de la prison des formes et de l’emprise illusoire de la matière, et elle lui fera voir Dieu par le mental, comme le mystique le voit par le cœur. Mais c’est l’union seule de ces deux états. d’être qui apportera la solution complète sur la conception de Dieu.
En résumé, dans l’état d’avancement de notre humanité, la conception qui s’attache au mot
E, CASLANT 197
Dieu est strictement personnelle. Les questions : Dieu existe-t-il? Que peut-il être? n’ont pas encore de sens et doivent être remplacées par celles-ci : Croyez-vous en Dieu? Qu'en pensez-vous? Car ce nom est Jusque maintenant une étiquette qui masque l’ensemble des idées et des tendances, le degré d’altruisme et la puissance d’unification de chacun et dont chacun est plus ou moins conscient. Un homme se dira matérialiste, si l’anarchie règne dans ses passions, si chez lui l’orgueil se fait centre et rejette toute supériorité, ou si par étroitesse d'esprit son intelligence ne dépasse pas le tangible et ne voit rien au delà des formes changeantes de la matière et du jeu des énergies. Au contraire une âme fruste, mais sensible aux harmonies naturelles, ou à certaines émanations subtiles des hautes régions, que les états psychiques supérieurs font entrevoir, affirmera l'existence de Dieu, bien qu’elle soit incapable de la définir. Donc autant d’individualités, autant de points de vue distincts, et cette confusion des idées demeurera éternelle, si comme certains le prétendent, le progrès humain n’existe pas en dehors du domaine matériel. Mais si au contraire l’humanité évolue, ainsi que l’admettent les théories modernes, à mesure que le sens moral se développera et que l'intelligence s’élargira, les religions s’unifieront et la science donnera une extension croissante à la commune mesure qu’elle commence à établir entre les mentalités. Par la voie intuitive et par la voie rationnelle, les hommes convergeront vers un point unique, où ils pourront réaliser un équilibre parfait en eux-mêmes et entre eux, et par là engendrer l’état nouveau, inconcevable
HLSBEN E. CASLANT
actuellement, qui est nécessaire pour résoudre le problème posé sur nos destinées et sur Dieu. Car la solution définitive de ce problème ne saurait être accordée à l’humanité, avant que le monde n'ait subi une transformation complète, et qu’elle n'ait réalisé une fusion harmonieuse entre ses membres, puisqu'il est impossible à ce qui est fini et limité d’embrasser l'infini et surtout l'infini des infinis qu’on appelle Dieu.
E. CASLANT.
Ancien polytechnicien.
M. André Lebey.
Devant le mot « Dieu », la Franc-Maçonnerie a-t-elle une doctrine? Et clairement négative?
Notre cahier n'eût été ni complet ni correctement impartal si nous n'avions pas demandé une réponse explicative à ceux dont le temple passe communément pour une sorte de quartier général de la Contre-Eglise.
Voici ce qu'a bien voulu écrire ‘pour nous M. André Lebey, membre du Conseil de l'Ordre, Grand Orateur du Grand Collège des Rites, Suprême Conseil du Grand Orient de France.
Il est bien difficile, en même temps que très délicat, de répondre à une pareïlle question, surtout quand de multiples travaux, différents ainsi qu'opposés, vous talonnent. Je le tenterai du moins, par rapport à ma qualité de franc-maçon, qui vous a fait m'interroger.
Un mot, quand il revient, comme on dit, a tout bout de champ, sans pensée vraiment réfléchie, par suite, aussi, d’une insistance, d’une habitude, ou, encore, d’un renouveau dispersé « dans l’air », n’est une forme ni de la croyance, ni du respect. On parle beaucoup trop de Dieu.
Sous la négligente facilité d’une présomption venue de l'ignorance, de la lassitude et de la paresse, à moins que ce ne soit parce qu’elles dataient trop, nous avons abandonné la plupart des disciplines qui nous permettaient, sinon de maîtriser la vie, du moins de l’incliner davantage vers ce que nous savions, jadis, vouloir ou désirer d’elle. Aussi ne solutionnons-nous plus rien, serviteurs,
la plupart des jours, inconscients du Hasard et de l’Argent, réunis contre nous de manière à vaincre notre liberté. Devenus impuissants, capables de sentir seulement sur le mode le plus inférieur, dépourvus d’intellectualité vraie, pragmatistes ou intuitionnistes, mécontents, sans vouloir plus le confier aux autres qu'à nous-mêmes, nous nous valons l’apparence d’une supériorité dérisoire par de fausses grandeurs ou de faux élans. Qui sait, d’ailleurs, comme se l’est demandé René Guénon, si ce qu'on nomme l'Occident ne périra pas à cause de cela? Il chancelle surtout de ce côté. Le monde blanc, — je n’ai cessé de l’en avertir depuis 1916 dans la plupart de mes conférences — s’affaisse à la fois faute d’une conception de l'Homme et faute d’une vraie demeure spirituelle. Il nous faut, si nous voulons revivre, non une nouvelle divinité — la thèse de Dieu peut être renouvelée, mais Dieu est toujours le même ou il n’est pas — mais un nouvel Humanisme. Le drame d’aujourd’hui se constitue de l’impuissance humaine, en effet, sur le terrain humain de l'Homme, et je ne vois pas comment Dieu, même s’il existe, pourrait le délivrer du moment que l’homme ne s’y appliquerait pas. L'éphémère crée l'Eternel, et — si l’on croit à l’action de ce dernier — réciproquement; or l’éphémère présent ne se crée même plus lui-même; il est perdu dans les choses qui le dominent comme s’il n’avait plus les moyens de s’en extraire pour les posséder. Ceci dans tous les domaines. Un exemple : nous acceptons des succès qui ne sont, la plupart du temps, que des résultats d’intrigues ou de circonstances superficielles dont nous ignorons les coulisses, incapables, étant don-
tt
née l'étendue des problèmes et les nombreuses barrières qu’il faut passer pour pénétrer jusqu’à ceux qui les traitent officiellement, de nous rendre compte; de telle sorte que les vrais avénements, qui devraient seuls s'effectuer à leur heure légitime, se réalisent presque inéluctablement trop tard, quand les possibilités de leur bienfait n’existent déjà plus, près de la mort de ceux qui avaient vu juste, ou après elle. Or j'ai, de plus en plus, la persuasion que le monde moderne est détruit par ce retard entre les exigences de sa réalité et les illusions, dépassées depuis longtemps, dont tous les utilisateurs de ses moyens sociaux l’obligent, ou l’entraînent, à se vaguement satisfaire. Car les organismes d’action existent, mais ce sont des mains mortes au service d’âmes pareilles qui en tiennent les commandes et les volontés. L’impulsion spirituelle manque. Nul ne la donne, nulle part. Les églises, dispersées, assez hostiles les unes aux autres, murées sur leurs dogmes, ne s’inspirent que du passé en face du présent, soi-disant pour mieux calculer l’avenir et s’en emparer.
Réunies toutes, ou presque, elles pourraient probablement davantage, mais elles s’y refusent ; elles ont même peur, en tentant de se chercher à ce sujet, de se retrouver plus hostiles qu’en en parlant à distance, de loin en loin, tout en demeurant identiques à la pétrification qu’elles perpétuent. Les gouvernements, craignant de faire voile sur le plus dangereux des récifs pressentis, mais inexistant encore sur la carte d’un possible qu’il leur paraît de plus en plus difficile de prévoir, redoutent tout, surtout d'utiliser leur gouvernail, et ne gouvernent plus. Qu'on y consente ou non, dans
le désarroi général, la Franc-Maçonnerie se précise le seul lien central de confrontation possible, — le dernier temple vivant susceptible d’un courant créateur d’idéalisme et de réalité, — de réalité d’après l’idéalisme et d’idéalisme selon la réalité, par elle — car les deux s’y mêlent au centre de la vie en la possédant pour la transformer. À l'Humanité de voir si elle voudra s’en servir; au lieu de se diluer, une fois de plus, dans les chimères qui, tenues en brides par les plus. forts, consomment son asservissement.
Ainsi, du fonds du désordre de l’homme que nous avons cessé d’être, — De profundis, ad te clamavi, Domine! — nous levons la tête, aux heures où tout se complique trop, en nous murmurani, jusqu’à nous en persuader, que nous croyons à Dieu, que nous < marchons vers lui », que lwi seul peut tout, etc. Nous concluons enfin, avec la même facilité, que tout est perdu « à cause de l’athéisme », comme si l’espèce d’insolence intéressée de cette « élévation » toute matérielle n’était pas pire que le doute honnête, médité, souvent fervent, qui cherche quand même, sans conclure d’une manière définitive, en face de l’Inconnaissable. « Quelle religion je confesse? écrit Schiller. Aucune de celles que tu nommes. — Et pourquoi? — Par religion. »
Une pareille « révélation » de Dieu est, peutêtre, aussi médiocre pour celui qui s’en contente que pour Dieu lui-même. Se satisfaire de si peu pour croire, — le « credo », cette cristallisation splendide, — est certainement pire que le scepticisme dont je viens d’effleurer la réserve et qui ne libère de toutes les chaînes déjà disjointes
t£ je ; ’ AS + ;
ÉS
qu’afin de se mieux rapprocher de toutes les lumières spirituelles, encore confuses sous des aspects mal pénétrés. Vraiment il se dissimule une insulte envers le divin peut-être épars à travers le monde, mais qui ne saurait être saisi que par une pratique humaine de toute la Nature longuement approfondie, puis ramenée à la meilleure expression de son unité à travers son dualisme dépassé par la réalisation de l’homme, dans la trop grande facilité d’une croyance aussi bien que dans la négligence excessive d’une négation rapide, et l'humanité moderne ne se diminuerait-elle pas sur tant de territoires autrefois explorés, hier encore gardés, par suite de l’absence croissante de vie intérieure qui la caractérise? Ceux qui cèdent, avec si peu de virilité, — la virilité est précisément ce qui
nous manque le plus, — feraient bien de relire à la fin des Drames Philosophiques de Renan le dialogue où le Père, — comme disaient, en maté-
rialisant l’idée dans une personne, les disciples d’Enfantin — répond aux reproches d’un ange qui déplore de lui voir toujours préférer les anticléricaux ou les négateurs en rappelant au zèle excessif de ses miliciens que les opposants dénoncés par-eux sont les plus humbles en même temps que les plus sincères, étant donné qu’il n’a que trop bien réussi à se rendre invisible ou inexplicable.
Plus d’une pudeur prolonge sa fierté, attentive et bonne, dans le silence de l’agnostique, attentive parce qu’elle se tient au courant de toutes les manifestations de l’Esprit, bonne parce qu’elle reporte dans la vie courante, par l’amour actif du prochain, à l’aide d’œuvres discrètes, ce besoin de servir qu'il ne saurait satisfaire ailleurs aux illu-
sions d’une contemplation douteuse, par trop commode. « Les dévots ne sont bons à rien », disait le Père Lachaise, qui donna son nom au cimetière que l’on sait. Le chercheur qui n'ose conclure, étant donnés, à la fois, la connaissance de sa petitesse et l’infini de la question que les siècles n’ont pes encore résolue, ne peut être défini seulement et strictement un athée. I] croit autrement. Sa réserve même est d'autant plus pourvue — je l’ai souvent vérifié — d’adoration, de dévouerñent, en certains cas de sacrifice vers tout ce qu’il peut atteindre et aider. Les soi-disants élites en place ne constituant pas, pour les raisons données plus haut, des élites réelles, la société d’aujourd’hui ignore ses meilleurs fils, l’admirable armée discrète des serviteurs obscurs et patients qui en assument, sans qu’on le soupçonne, aussi bien l’ordre matériel que l’ordre moral et, même, l’ordre intellectuel. Il n’importe pas que les uns y croient à ceci ou à cela, qu’ils professent tel ou tel culte, ou n’en aient point d’apparent, il suffit que leur dévouement au Travail et à la Pensée réunis, d’une part, à leurs semblables, ainsi qu'aux nécessités les plus généreuses, les plus intelligentes, les plus exigeantes, de l’autre, par rapport à leur temps, en constituent la légion, — la meilleure de toutes parceque chsoun y trouve sa récompense en soi comme dans les autres, loin des battages. La sympathie désintéressée des vrais hommes et des vraies femmes qui savent, voilà ce qui compte. Le reste est vain. Le reste n’est rien. Là réside la satisfaction. On en est si loin, de nos jours, malgré tant d’airs délibérés et hauts, qui ne trompent personne, parce qu’on l’oublie.
La distance qui nous sépare de Dieu est telle que, si j'en crois l’Église, il aurait envoyé luimême des intermédiaires, le plus grand de tous, d’abord, son propre fils, puis les saints, qui détiennent, par délégation, une partie de sa puissance. Au porche de Saint-Ouen, à Rouen, la belle ville : ‘aux belles églises, dans laquelle chacune est comme ‘une nef éternelle à l’ancre de la Seine, qu’elle semble accompagner de son immobilité même pour emmener le rêve vers le ciel, Dieu présente en personne Jésus-Christ, son enfant, — qui est appelé le Fils de l'Homme, — sur sa croix; mais, parmi les fidèles qui passent sous ces prodigieuses ogives bénédictines, sont-ils nombreux ceux qui lèvent le front afin de l’agrandir du symbole dont les domine ici la pierre vivante? La manie de porter Dieu à tout coin de journal, d’essai de critique eu de roman, — négligeant Henry Bordeaux, mais pour montrer que le plus novateur rejoint le plus effacé, prenez le dernier Drieu la Rochelle, si curieux, violent et beau, même, l’Homme couvert de femmes, — n’entraînerait pas à le supposer. Quel orgueil, quel égoïsme dans cette adaptation de Dieu à ses plus étonnantes ou misérables affaires, purement personnelles, aux plus désordonnées aussi, et quel égoïsme ingénu, jusqu’à annoncer qu'on l’aimera plus tard tout à fait! Comme eet ensemble montre d’ignorance dans l’art de vivre, presque l'impossibilité d'y parvenir ! Pourtant, quelques-uns acceptent de donner une consécration si peu religieuse pour une déférence, presque une preuve. Il se peut qu’elle le soit, au fait, puisque l’incroyant seul s’en déconcerte. On a tant déraisonné à ce sujet que le silence opposé par des
poètes comme Alfred de Vigny et Leconte de Lisle ‘« au silence éternel de la divinité » découvre sa sagesse. Est-elle suffisante? Voïlà, sans doute, un des aspects de la question. Voltaire, qui n'était peut-être pas aussi athée que l’assure son étiquette la plus répandue, a hésité, assurant, tour à tour, que si Dieu n’existait pas, il fallait l’inven-
ter — apologie du mensonge de l’ennemi, de l’Infâme — et, — ne parlons pas de son ennuyeuse et choquante Pucelle, si ridicule, — dans la Hen-
riade, qu’il ne suffisait pas de se pendre à la Ra:ison: « Dieu t’a fait pour l’aimer et non pour le comprendre. »
Dans le curieux livre de Wells sur l’Invisible Roi — Dieu et mon Droit — entre « celui qui est » de la religion juive et « celui qui devient » de la religion musulmane, Dieu apparaît le désir, la garantie, le confident, l’ami — le terme de toutes les sociétés bibliques, — la garantie de chacun, même avec brevet du gouvernement, sinon tout à fait d'aujourd'hui, du moins déjà de demain, conjecture favorable à l’égotisme de celui qui reste si persuadé de le mêler à ses moindres fantaisies. Mais ce n’est toujours, peut-être, ni pour grandir Dieu, ni pour l’honorer tout à fait. Aux couleurs d’un vitrail différent, d’une autre secte, mais de la même « english church » dans la préface de sa Jeanne d’Are, la meilleure de toutes au théâtre, et qui rejoint presque celle de Michelet — Shaw seul a compris l’évêque de Beauvais — l’Irlandais protestant insinue que le malheur du monde viendrait de notre manque de déférence envers les puissances supérieures qui, dans une pareille interprétation, auraient besoin de nous au point
de nous en vouloir de ne pas les vénérer, notamment avant la guerre, pendant et après. — Il est bien intéressant de reconnaître là, une fois de plus, le Dieu utilitaire de la pensée anglo-saxénne, le Dieu qui rapporte et doit rapporter, surtout, ainsi que d’abord, aux anglo-saxons, car il a commencé ‘par être anglais, bien entendu; il est rajeuni, retapé, non sans talent, avec souplesse, mais le même, ressuscité autrement encore que pour vous bénir toujours, à la faveur, — si l’on peut écrire, — du grand massacre! — Là-bas, dans un lointain que plusieurs jeunes gens, pleins d’un avenir auquel ils pensent, et ne dissocient pas de leur succès, s’appliquent à repeindre de tons frais, le Dieu théocratique de Joseph de Maistre (1), vers lequel l’holocauste sanglant de la terre fume sans fin, atroce, lagneau pourtant emmailloté des sept bande-
(1) Si l’on en doute, qu’on prenne le livre de Mr. James Balfour (traduit chez Bossard), L'Idée de Dieu et l'Esprit humain. L'auteur y invoque sans cesse l'intérêt bien compris à l'appui de sa thèse. L’élan vers ce qui pourrait être Dieu n'a rien de sacré. Il ne vient pas d’une construction
intellectuelle rigoureuse ou d’une sorte de sentiment par
delà tous les sentiments. 11 ne saurait même penser à la douleur probable de l'auteur du monde devant son œuvre et, pour remédier à son immense malheur, impuissant, susciter le dévouement nécessaire à une réadaptation de l'homme et du monde (il y a bien, au fond de la philosophie de Jésus-Christ comme du vrai catholicisme, un peu de cette interprétation à la fois si humaine et si divine) ; non, il n'existe que l'intérêt, au point qu'il s'étonne
7% «Fo Descarles ait placé la raison de la pensée avant celle
e Dieu, — comme si sans la Pensée Dieu pouvait être conçu. Mais écoutez-le: « Ce que j’aspirais à vous démontrer, c'est que la culture humaine, dans tout ce qu'elle à produit de supérieur, soit dans le domaine du Beau, soit
dans celui du Bien, soit dans celui de la Science, réclame
Dieu pour soutien; que l'esprit humain, sans l'idée de Dieu, perd plus de la moitié de sa valeur.»
Plus loin: « Je ne serais pas pleinement satisfait d’une
lettes et des sept sceaux de l’Eglise ne suffisant plus sur l’Autel à ces diacres sans consécration, mais qui se la valent par l'effet de ce qu’ils croient une littérature. — Entre les deux, à jamais, le Christ. Il n’est pas mieux traité que son Père, comme comme si nous ne nous rendions plus compte à force de devenir, parallèlement, l’époque de toutes les subtilités les plus ténues et celle de toutes les grossièretés les plus souveraines. Bien sigmificatif, d’autre part, que ces erreurs viennent de ceux qui entendent défendre et prétendent sauver, — drôle d'idée que de « sauver » Dieu et Jésus-Christ, — ce qu’ils accusent. Ils se trouvaient là, au contraire, pour maintenir la pureté intangible de la doctrine, tout au moins sa forte finesse. Nulle preuve plus claire de décadence chez les pasteurs qui assurent parler au nom de ce qu’ils achèvent: le christianisme réel, au même titre que le catholicisme agis-
sant, — pas seulement le christianisme. primitif, qui y est devenu hérésie — est-il encore compris à Rome? — Le pape vient de remplacer la cou-
ronne de bois du plus ineffable par une couronne d’or. Le Christ est désormais prince royal. Sa principauté, assure la dernière Encyclique, comprend les trois pouvoirs: législatif, judiciaire, exécutif. Les chefs des nations doivent témoigner publique-
forme de théisme qui ne fournirait pas une assise assez large pour soutenir tout ce qu'il y a d’essentiel dans les aspirations humaines. » Et encore: « Si nous voulons soutenir la valeur de nos croyances et de nos émotions les plus hautes, il faut que nous leur découvrions une origine pertinente. »
Quand on va au fond de ces raisonnements nécessités, quelle absence de croyance s’en dégage! Or, on n'a pas le droit d'imposer une croyance, en principe, — encore moins quand on y croit si peu. |
2 ANR mer © 209 ment de leur obéissance à cette principauté, faute de quoi rien ne saurait leur réussir, — quelle imprudence! — et si les peuples ne reconnaissent pas dans leurs chefs l’image en même temps que l’autorité du Christ, ils sont libres de ne pas obéir, — quelle leçon plus dangereuse encore! Le laï- ‘cisme est flétri comme il convient. C’est une peste. Au même titre que la religion naturelle. Un évêque comme Mgr de Villerabel, primat de Neustrie, pour la surprise de ses ouailles cultivées, ne dirait pas mieux. N'insistons pas. Quant au catholicisme de M. Paul Claudel, qui en retranche les républiques, — bien qu’il en soit fonctionnaire et entende le demeurer — et en extrait les « infâmes » — c’est bien leur tour ! — comme Voltaire et Michelet, Renan et Hugo, dont l’âme « est avec les chiens morts », — heureux chiens! — il accepte Jésus- Christ, mais recomposé à sa facon, différente d’ailleurs, de celle du Saint-Père: « Certes, écrit-il, nous aimons Jésus-Christ, mais rien au monde ne nous fera aimer la morale. » Félicitons-nous donc que cet amoraliste, — immoraliste, dirait André Gide, qui a été sans doute plus loin tout en défendant la Grâce, — aime Jésus-Christ. Il aime aussi Dante, qui fut considéré comme hérétique, s’affirma Gibelin et qualifiait Rome sans ménagement de « lupa putaneggia ». Etrange désordre d’esprit, à moins que ce ne soit moins encore, peut-être, une vaniteuse futilité. Il ne manque que le charmant abbé Brémond, académicien du mysticisme. Qu'en pense-t-il? Pour moi, une sorte de pudeur m'empêche d'insister. J'ai l’instinct qu’on piétine ici, par snobisme, sous l’œil charmé de vieilles dindes qui pavoisent les salons prétendus littéraires,
tocs et déclassés à surprendre le second Empire lui-même, des reliques vénérables, encore suscitarices de hautes noblesses et de sublimes désintéressements. Dans son meilleur livre, Terre du Christ, Joséphin Péladan, à la manière de son temps, sur une note encore aurevilyenne, — le canon sur lequel attendait la Vellini, devant le large, un poignard dans sa jarretière, — avait noté déjà cette dégénérescence de ce qui représente l'Eglise, et il s’y félicitait que le véritable Saint-Sépulchre fût dans la mosquée d’'Omar. Il n’hésitait pas à y découvrir le signe d’une protection surnaturelle. Car on interprète toujours Dieu d’après ses opinions personnelles, ce qui n’est pas sans danger, surtout quand celles-ci deviennent collectives. Croire à Dieu sur commande, c’est ne pas y croire. Croire à Dieu librement, telle est la seule possibilité. J’ai le droit de croire à Dieu quand jy crois, comme de ne pas y croire quand je n’y crois pas. Je le veux non seulement par conscience, mais parce que la sincérité profonde est l’hommage le plus pur en même temps que le plus véridique. Si j'y croyais, je dirais que je le veux pour Lui. Mais parler à sa place, jamais : ni dans un cas, ni dans l’autre, ce n’est acceptable. Parler de soi à travers lui, en faisant couvrir ses opinions par celles qui sont décrétées les siennes, encore moins: quoi de plus monstrueux! Que penser de ceux qui s’y risquent tout naturellement? La nouvelle école, même philosophique, les multiplie.
Du côté de l'Orient, plus universel, plus incertain, moins défini, mais condensé, tout entier, sur l’idée religieuse, on se demande, en étudiant ses livres saints, si Dieu existe tout à fait, — le Rama-
PR Eu SE A NO PT en
yana contient des phrases bien singulières où, en parlant de l’Etre des êtres et du secret du monde, les auteurs anonymes en arrivent, après avoir songé que lui seul le savait, à ajouter textuellement: « Et encore le sait-il? » — Et il semble que l’idéal soit, surtout, de sacrifice ou de renoncement, de manière à ce que, par l’épuration de soi-même, l'individu s’affranchisee peu à peu du temps et de l’espace, — Leconte de Lisle, qui s’en inspire, parlera de même: « Et rends-nous le repos que la vie a troublé, » — jusqu’à ne plus exister, cé qui est la manière de se perdre dans le Nirvâna.
Devant ces différentes conceptions dont rien ne peut établir, fixer, ni, même, condamner les différentes certitudes incertaines, fréquemment opposées, sans cesse contradictoires, la Franc-Macçonnerie du Grand-Orient de France a pensé de son devoir, à la fois par respect et libéralisme, de rester fidèle à la charte de la première constitution maçconnique, celle d’Anderson, qui laisse la liberté de conscience la plus entière, la plus absolue, à ses adeptes. Elie estime qu’il n’existe déjà que trop de divisions entre les humains et elle entend n’en pas
- ajouter, qui viendraient de l’idée religieuse : mé-
fions-nous même qu’elle ne renaisse pas derrière bien des partis de guerre civile, ou entre nations, sous d’autres étiquettes. (Soit dit en passant, nous n’en sommes peut-être pas éloignés.) Elle réunit de la sorte dans ses temples, depuis longtemps, depuis toujours, les hommes qui croient en Dieu, au même titre que ceux qui n’y croient pas, « pourvu qu'ils soient honnêtes, libres et de bonnes mœurs ». Tous ensemble, unis, bien souvent, par une qualité de sincérité, d'expérience et d'abandon au vrai dont
les autres milieux fournissent rarement un pareil exempie ou, du moins, à un pareil degré, ils cherchent de leur foi réfléchie, croyante et sceptique, illuminée par la ferveur, la vérité la plus exacte, tandis que brille sur eux au centre de l’Atelier le Delta flamboyant qui symbolise la conjonction : des plus hautes lumières en même temps que la pureté d’un désintéressement perpétuel. Ils se tiennent ainsi devant ce qui est en s’efforçant de répartir dans « le monde profane » les enseignements de ce qui devrait être. Quant à moi, je ne sais rien de plus noble, ni de plus généreux, ni de plus véridique, ni d’aussi confiant dans le mystère qui nous emporte tous, croyants et incroyants réunis, malgré ceux qui les séparent, ailleurs, vers le but inconnu. Si Dieu nous voit, il nous estime d’avoir répudié à jamais la plus petite supercherie. Nous agissons, évidemment, sur un plan différent de celui qu'ont adopté les âmes sincères de 1outes les églises qui le prient et le louent uniquement, aux seuls cadres de leurs dogmes respectifs, mais qui sait si, par delà les guerres religieuses ou autres, plus tard, nous ne les aiderons pas un jour à se réconcilier? Tandis qu’ils tendent principalement vers le problème céleste, nous préparons le meilleur ordre terrestre et, en construisant, nous allons peutêtre plus loin que ceux qui se contenteraient de ne pas agir. Garant des mysticismes excessifs, qui tournent si souvent à la niaiserie, nous aidons à sauver la Raison. En dépit du sarcasme des prétentieux, c'est quelque chose. Modestes mais sûrs, pourrait être notre devise. La lucidité de l'Esprit a besoin de combattre afin de vaincre les ombres où plusieurs aimeraient tant à l’ensevelir. Le service de l’Intel-
ligence nécessite la lumière. Si l’on n'avait pas été de part et d’autre tant intéressé à mentir pour faire durer ce qui ne tient plus, on se rendrait mieux compte que, s’il est un ordre céleste, le meilleur moyen de le servir est encore de réaliser l’ordre terrestre. Car, comme il est dit dans nos vieux rituels, ‘ ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.
Une des beautés de la France — cette discrétion qui fait sa faiblesse immédiate, presque toujours passagère, mais sa force permanente dans le temps, — c’est, depuis la fin des Croisades, — en attendant la Croisade suprême, comme disent encore nos rituels présents, — d’avoir abandonné cette intolérable prétention de solidariser Dieu à son destin. Il lui a suffi, à elle, de penser que Dieu la protégeait. Elle laisse aux autres, qui voulaient la tuer, le « Gott mit uns ». Elle sait que s’il est un Dieu, il ne peut être qu’universel. Les gestes de Dieu une fois accomplis par les Francs, elle cherche et se tait là-dessus. Ce sont de ceux de ses fils qui n’ont rien compris à cette grandeur qui voudraient momentanément nous imposer le contraire de notre sagesse. Nous ne le permettrons pas. D’ailleurs sont-ils vraiment de chez nous? La « fille aînée de l'Eglise » n’a jamais préféré les fanatiques et quand il lui a fallu les subir, elle leur a vite tourné le dos. Elle n’en supportera désormais à aucun prix. Si l’on veut la contraindre à croire en Dieu, elle professera l’athéieme avec violence. Si l’on exigeait de lui imposer celui-ci, elle protesterait avec indignation. Elle sait ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’elle n’a pas le droit de faire et ce que son devoir lui impose, aussi s’eflorce-t-elle de se solidariser de plus en plus avec sa conscience. Ne serait-ce pas le
meilleur moyen de servir Dieu, même en doutant de lui? « Si Dieu existe, il ne s’occupe pas des affaires humaines », fait dire Balzac à un de ses héros dans Catherine de Médicis. De fait, les affaires humaines vont mal et ne serait-ce, d’autre part, pas sauver « l’idée de Dieu » dont dissertait si volontiers, même auprès d’une princesse, le philosophe Caro, que de l’en abstraire? Le monde devenant de plus en plus imparfait, au moins par rapport à la balance du péché, la tâche essentielle de l’homme n'est-elle pas de tendre de son mieux à le remettre au point, de manière à dissiper les malentendus qui le déchirent? L’harmonie est le rapport des êtres et des choses. L’introduire dans la bataille même des dissensions terrestres, c’est y faire descendre un peu du ciel ou s’y préparer. Je ne suspecte en rien l’équilibre du délire religieux auquel s’exalte un Max Jacob, et la violence de ses insultes est évidemment la preuve de sa supériorité, mais je me demande en quoi il sert cette régularisation et cet ordre véridiques qui doivent triompher des désordres injustes et des ordres mensongers. Je ne vois là rien de saint ni de sain. Les religiosités maladives des excès multiples d’à présent ne constituent pas une religion. Les dames excitées et flagellantes de « Bombon » le prouvent. Evidemmert, en aimant, en servant le vrai que je puis atteindre, j'accomplis ma tâche. Elle est humble, sans éclat, mais peut-être plus quotidiennement difficile que de présenter à la chronique, de temps à autre, des formules péremptoires, sonores, tapageuses, qui dispensent d'’ailleurs, étant donnée leur vaste excellence, ceux qui les produisent de mettre leur conduite d’accord
avec elles. Ce sont les petites gens, souvent des héros et des héroïnes dans leur obscurité, qui assurent la régularité du monde. Je préfère leur part à celle des bateleurs aux capes pailletées d’or sur les tréteaux. S'il y a une vraie grandeur, elle consiste à servir ces masses discrètes, appliquées et tenaces, à qui leurs vertus véridiques et leurs forces encore en partie intactes, — elles ne le resteront pas si la foire continue, — viennent à bout des petitesses montées sur échasses, couvertes de crachats et de fausse gloire, qui épuisent le monde, la gueule toujours ouverte et le ventre archi-plein.
Il serait assez étrange d'observer que les mauvaises conditions de l'existence, au lieu d’incliner les hommes sur la nécessité croissante qu'il y aurait à les vaincre, les en détache progressivement pour les diluer dans des brumes, leur impuissance devenant la raison de l’appel à une force supérieure, s’il n’en avait presque toujours été ainsi à travers l’Histoire, comme Proudhon l’a observé pour le monde romain. L'Eglise a spéculé dessus, ce qui ne tendrait pas non plus à élever la conception de Dieu qui monte d’une source aussi trouble. Pénible, cette compensation qui aide à se débarrasser du soin des problèmes urgents. Au point de vue de l’Intelligence, qui demeure, tout de même, le plus haut, rien n’est sans doute plus étranger au véritable rêve de Dieu ou de l’Inconnu. Souvenons-nous de l’Euréka de Poë, à une heure où toute une partie de l'Amérique, de plus en plus vide, devenant sèche, sans jeu de mots, rejette la science de Lamarck. Dieu ne peut être un simple dérivatif à la réalité, son œuvre propre, d'autant que, loin de métamorphoser celle-ci, comme certains l’imaginent, il la
viderait de tout ce qu’elle contient par lui en même temps que des efforts indispensables à sa réalisation. En tout cas, cette insistance actuelle vers d’autres choses inscrit un besoin sur la page de l’activité et le mot de Laplace à Napoléon, qui l’interrogeait avec surprise sur son système de monde, apparaît un peu sec à la partie de nos contemporains qui assure penser pour ceux qui se taisent: « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » Je ne nie pas qu’il n’évoque, en effet, du côté du cœur, une certaine insensibilité. Mais il est frappé, d’autre part, d’une rigoureuse grandeur que nous aurions tort d'oublier, au même titre que son désintéressement. Dans mon adolescence, j'avais écrit sur un cahier que le mot Dieu sonnait comme l'appel désespéré d’une cloche à travers la nuit, sans écho. De quel droit, au surplus, non seulement, bien entendu, s’il n’y a rien, mais même s’il existe autre chose, pourrai-je demander une réponse, puisqu'il n’y en a jamais eu? N’en est-il pas encore maintenant de même, sauf que j'ai appris, malgré l’immensité obstinément muette, à mâter une solitude pour en faire du dévouement au malheur des humains? On finit par trouver à la base des religions, surtout dans les plus humaines, — celle de Bouddha et celle de Jésus, — un roc initial de scepticisme douloureux sur lequel le reste s’est édifié.
Rien n’est donc plus mensonger — sans doute volontairement — que la légende qui représente la franc-maçonnerie vouée avec acharnement à l’apostolat le plus négatif. Elle n’a jamais empêché de croire personne, bien au contraire. Elle respecte toutes les croyances sincères; elle n’écarte d’elle-
même — car chacun y est tout à fait libre, ce qu’on ne veut pas admettre chez ses adversaires, — que les superstitions ct les fétichismes; elle ne demande même pas, en échange, qu’on n’insulte point à ses manières de voir. Ceux qui la connaissent savent du moins l’active bonté de ses adeptes en face de la misère humaine, son indulgence et qu’une de ses premières pierres est l’amour fraternel. Cela lui suffit. En ne contraignant personne à croire en Dieu dès son seuil, qui sait — en dehors même de l’'éminente dignité que cette réserve décèle, — si elle ne rend pas Je plus grand service qui soit à un monde dont toute une partie, malgré le maintien d’habitudes anciennes, ne croit guère, ou bien peu?
Nous perpétuons à travers les désillusions successives d’une humanité souvent à bout une raison de plus de se maintenir, de continuer, de chercher et de croire encore d’une autre manière chez ceux que l’étroitesse et l’intransigeance des dogmes avaient amenés à ne se raccrocher à rien. L’avenir, plus perspicace, moins fanatique, découvrira peutêtre que nous aurons été, sous l’anathème, les derniers chrétiens, ceux qui, nés de l'Evangile de Saint-Jean, auront persévéré jusqu’au jour ultime, tenant à la main les clefs qui ouvrent les portes dont parle l’Apocalypse et qui seront celles de la véritable cité de Dieu où, enfin révélé tout à fait par la perfection des hommes qui le manifesteront jusque dans leurs œuvres, Il apparaîtra rayonnant de toute sa gloire sur les fils d’Abel et de Caïn, réconciliés.
25, 26, 27 décembre 1925.
ie, ee
Cette réponse, de qui est-elle? ne L'enveloppe qui la contenait portait le cachet d’une ville de province, du sud de la France. Elle nous est parvenue peu après que nous avions interrogé Alain (notre travail me s'est accompli ni en un jour ni en un mois). Est-ce la réponse d'Alain? Nous devons reconnaître que, si des disciples d'Alain croient trouver ici son style, par contre l'écriture de l'enveloppe, le texte recopié à la macbine et les XXX crayonnés en signature ne nous ont apporté aucune certitude.
Rien et tout.
Rien, selon les lumières naturelles. Tout ce qu'on a accumulé sous le nom de preuves de l'existence de Dieu n’a jamais pu me satisfaire. Et puis, eût-on démontré que Dieu existe que je n’en serais pas plus avancé. Ce qui importe en effet à l’homme, ce qui m'importe du moins, à moi, ce n’est pas qu'il y ait un Dieu, mais bien que ce Dieu puisse être connu et approché. Or, sur ce point, tous les raisonnements humains ont été impuissants à m'apporter la moindre lumière. Comment l'être relatif et borné que nous sommes pourrait-il comprendre ou même seulement deviner Celui qui, par définition, est l'Eternel et l’Absolu?
Aussi toutes les conceptions humaines sont-elles si petites, si bornées qu’elles crient par là-même leur erreur.
Je reconnais donc que la raison est impuissante
vs 219
à me rien dire qui satisfasse le besoin que j'ai de Dieu. Humainement, par les simples voies de l'intelligence discursive, je ne sais rien de Dieu. Mais je crois en Dieu, en un Dieu qui est amour, dont l’essence même est de se donner, qui n’a rien créé que par amour, qui par amour encore a voulu libre la créature humaine afin qu’elle pût répondre à son appel, qui aime cette créature malgré ses infidélités, au point de revêtir pour elle la livrée de souffrance et de mort qu'est notre chair et d'épuiser pour nous la coupe de la douleur humaine, un Dieu enfin qui nous suit pas à pas, nous éclaire, nous guide, nous relève, nous dispute à nous-mêmes parce qu'il veut nous amener peu à peu jusqu’à lui pour nous faire part de sa joie infinie. Bref, je crois à tout ce que nous révèle de Dieu l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Je sais que la raison fait à cette foi des objections logiquement invincibles. Je connais les nombreux problèmes qui se posent et je constate mon impuissance à les résoudre par le moyen de ma seule intelligence. Mais je sais aussi que la foi va plus loin et plus haut que la raison, et que lorsque celle-ci s’arrête épuisée, la foi continue de monter et ouvre à l’âme des horizons nouveaux.
L’angoisse humaine devant le mot Dieu ne viendrait-elle pas de ce que nous voulons étreindre par la seule raison ce qui dépasse la raison et résoudre le plus par le moins ?. Tout le problème est peutêtre de rendre à la foi ses droits, en reconnaissant humblement les bornes de la raison humaine,