TESTAMENT
Et ce sera icy le testament de la jeunesse de ce vieux monsieur, qu'on voit chaque jour sur le Pont des Arts, longuement et gravement occupé à suivre les rêves, les espérances, les succès, les déboires des pêcheurs à la ligne, à compter les coups de filets, heureux ou malheureux, des bateliers agiles qui, d'un large geste de semeur, lancent, en éventail, dans les eaux saumâtres delà Seine, leurs éperviers aux mâchoires de plomb.
POST-SGRIPTUM
Me voici parvenu à la quatre centième page du présent livre — où de peu s'en faut — et je n'y ai dit encore qu'une faible part de ce que je tiens à dire.
C'est à peine si j'y ai fait mention des jeunes gens parmi lesquels j'avais pris rang et qui, encadrés des revenants des proscriptions de Décembre, luttèrent contre le Second empire, durant cette période que Gambetta appelait la période héroïque.
De la guerre, je n'ai donné ici qu'une simple impression d'Art, me réservant de montrer, plus à l'aise, les événements par où j'ai passé et les hommes des mondes les plus divers, auxquels j'ai été mêlé, durant cette année extraordinaire de 1870-1871.
Enfin, je n'ai, jusqu'ici, noté que très accessoirement, et même en deux lignes, les vingt-cinq années durant lesquelles j'ai, soit comme associé de Charpentier, soit pour mon seul compte, exercé la profession d'éditeur. Là, j'ai vécu de très près, parmi les maréchaux des Lettres françaises, et côtoyé sans
cesse les officiers, sous-officiers et soldats de ces mêmes Lettres françaises.
Je n'y ai jamais perdu contact avec le monde politique et j'y ai repris ma place à certaines heures.
J'ai, en outre, mis le meilleur de mes efforts ai service des explorateurs qui, à la fin du xixe siècle, ont enrichi la science de leurs découvertes et créé et monde nouveau vers lequel le vieux monde se met en marche.
Tout ce que je tiens à dire là-dessus — estimant qu'il y a des enseignements utiles à en tirer — ce me serait un crève-cœur de l'écourter.
La relation que j'en ai entièrement rédigée consti. tue la fin de mon manuscrit, soit un sac aux his-! toires non moins gonflé que celui que les typographes ont déjà dégagé ici même.
L'impossibilité matérielle absolue où je me trouve de tout faire tenir en un seul volume, me force don< à constituer un second tome; je vais sans retard mettre la dernière main.
Je n'adresse donc point ici mes adieux au lecteur, je lui dis simplement au revoir et à la saison prochaine.
Juin 1912.