‹ Ce que je tiens à direChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le tombeau de Gautier. — Les projets de monuments. — Leurs avortements successifs. — Le vrai monument. — Le mystère de MD. dévoilé. — Les œuvres inconnues qui paraîtront en 192*2.

En i8"3. une souscription, faite entre amis, permit d'élever au cimetière Montmartre un petit monument de marbre blanc, œuvre du sculpteur Godebsky qui, en tant qu'oeuvre d'art, m'a toujours paru contestable. Il s'y trouve un médaillon de Gautier, dont le défaut capital est de ne lui ressembler nullement.

C'est là le seul monument élevé à la mémoire du poète. J'ai toujours pensé que cela était insuffisant.

Toujours, j'ai cru qu'il était du devoir de tous les lettrés d'en ériger un. qui fût digne de celui en qui tous reconnaissent l'un de leurs plus admirables maîtres. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour me mettre à la tête d'une entreprise aussi grosse que celle que comporte l'érection d'un tel monument, je

me suis, à diverses reprises, donné à tâche d'offrir mon concours le plus actif à des gens qui la posséderaient, et de les soulager de la plus grande part de leur besogne.

Je ne raconterai point mes déconvenues, mais je ne puis passer sous silence celle que je rencontrai en 1878, à Tarbes, lorsque j'y demandai l'octroi d'un emplacement. Elle me semble comique.

Le maire de Tarbes étant absent, on m'adressa un adjoint ; un bel homme moustachu, grisonnant, content de lui-même.

Après quelques digressions sur la situation politique — on était dans la bagarre du Seize-Mai — il me déclara qu'il ne pourrait transmettre aucune demande au Conseil municipal de Tarbes, sans froisser les susceptibilités des bons républicains. « Car enfin, terminait-il, Théophile Gautier a été le secrétaire de M. Rouher. »

Démonté par cette grosse bêtise, je n'ai pas eu la présence d'esprit de répondre : « Il l'est encore. »

Car il l'était, sous cette réserve, que, au moment où nous parlions de lui, le secrétaire en question était le fils du vrai Théo. L'adjoint eut toutes les peines du monde à me croire, puis, ne sachant comment se retourner il eut une trouvaille que seul Hervé, dans Geneviève de Brabant, avait eue avant lui :

« Pitou, — demande l'homme d'arme à son subordonné — Pitou, où êtes-vous né ?

— Sergent, je suis pas né.

— Comment ! vous n'êtes pas né !

— Non, sergent, — je suis pas né — je suis né chez ma sœur. Et elle est blanchisseuse I

Alors, ce magistrat dont se délecterait Tristan Bernard, me déclara ceci :

— Monsieur, Gautier n'est pas né à Tarbes.

— Erreur ! Je viens de voir l'acte de l'état-

— C'est vrai, Monsieur, mais il est né à Tarbes par accident. Son père y était simplement fonctionnaire.

Je ne change pas un mot à la réplique de l'échevin tarbais.

Depuis lors, on a placé dans le jardin public de Tarbes un buste. Je ne le connais que par des photographies.

A Neuilly-sur-Seine, au Palais du Luxembourg, mes ouvertures ne furent guère mieux accueillies qu'à Tarbes.

Une fois l'idée me vint d'essayer d'un moyen assez indirect et qui pouvait être excellent. Je me rendis au diner des Amis de Verlaine présidé par Edmond Lepelletier, le co-auteur, avec Verlaine, du Rhinocéros en mal d'enfant et je dis à ce camarade des temps héroïques de la bande à Nina :

— Mon vieux Lepelletier, j'ai des démangeaisons de faire un scandale. Je voudrais proposer aux amis de Verlaine de prendre la tête d'un mouvement qui aboutirait à l'érection du monument à Gautier.

Mme Jane Catulle Mendès — c'est-à-dire la seconde femme de Mendès — qui était assise à côté de Lepelletier, m'approuva avec enthousiasme et Lepelletier me dit de très bon cœur :

— Ça va bien. Allez-y.

Me voici donc à la fin du repas debout derrière Lepelletier, en face d'une assemblée d'esthètes che-

velus — et honoraires pour la plupart — qui sirotaient leur café. Je leur dis sans mâcher les mots ce que j'avais à leur dire. Ah! la chaleur communicative des banquets! qui ne l'a pas connue ce jour-là ne l'a jamais vue. Seulement, comme certaines réactions chimiques, cette fois-là, elle avait produit de la glace, et tellement que je me sentis entouré d'une véritable banquise. Un méridional, à chevelure, aile de corbeau, reluisante, et tendue à plat sur les oreilles, interrompit mon discours par cette exclamation :

« Mais nous avons déjà un poète! Nous ne pouvons pas en avoir deux ! »

Aucun des auditeurs ne broncha.

Oh ! ce ne fut pas long. Sentant qu'on ne tirerait rien de ces gens, je lâchai sur eux ce que je pensais de l'ignorance des uns, de l'ingratitude des autres, de l'arrivisme et aussi de la lâcheté de tous. Et chacun en particulier eut, de la sorte, le droit de croire que je parlais pour son voisin. Si jamais l'un de mes auditeurs du déjeuner Verlaine devient académicien il pourra se charger de faire entrer dans le dictionnaire le mot engueulement et d'en rédiger la définition certaine et complète.

J'ai eu d'autres déboires. Je les ai oubliés.

Depuis lors un Comité nombreux s'est formé, dans le but de célébrer en 191 1 le centenaire du poète et de tenter de lui élever une statue.

Réuni pour la première fois au début de 191 1, il a constitué un sous-comité d'action. Depuis dix-huit mois, sauf quelques interwiews, parus de-ci de-là, rien que je sache n'a été fait par ce sous-comité. Je commence à désespérer de son entreprise.

Ainsi donc, jusqu'ici, un seul monument existe, et il est celui que Gautier déclarait le plus beau monument qu'un poète puisse souhaiter.

J';ii la coquetterie de cueillir dans un livre déjà ancien quelques phrases qui constituent la définition de ce monument.

« Grâce à une série de publications posthumes entreprises par son éditeur, son nom garde quelque chose de militant, qui sied bien à ce rude travailleur prématurément tombé... Il résulte de [cette situation rare et particulière que son nom profite à la fois de la consécration que donne seule la mort»... (etc )

Et encore ceci :

« Rien de ce que le maître a signé ne mérite d'être perdu, tout se retrouve et ainsi est réalisé et prouvé le sage aphorisme qui nous prescrit de laisser bâtir au Temps le monument qu'il doit épargner.

« Ce monument, le Temps l'édifie sous nos yeux lentement, il est déjà énorme. »

Cette petite apologie de l'éditeur des œuvres posthumes, cel éloge de l'architecte qui a érigé ce monument pèche par une infime lacune que leur auteur aurait trop facilement pu éviter, à savoir le nom de l'éditeur de ces œuvres dont il parle.

Mais peu lui importe et c'est tout au plus s'il aurait le droit de se plaindre. En ,tête des oeuvres qui lui devront de survivre et auxquelles il devra de ne point disparaître du souvenir des Lettrés, il a placé des préfaces et des notices qu'il n"a jamais signées que de ses seules initiales M. D.

Cet excès de discrétion eut des conséquences assez farces. Des belles madames, sachant que

Maxime Ducamp était un ami d'enfance de Gautiei lui attribuèrent le travail qui portait des initiales qui sont aussi les siennes. Et lui, souriait en pre nant des airs modestes; il ne disait ni oui ni noi Tant et si bien que la légende se forma. Son excuse est peut-être qu'il n'entendait pas les compliment qu'on lui adressait car il était sourd comme une potiche fêlée.

Je ne crois point être un de ces personnages qi s'emparent du cercueil d'un grand homme pour battre la caisse, afin d'ameuter la foule autour des tréteaux sur lesquels ils font le boniment. Mais il me semble que, après quarante ans, bientôt, d'effacement et d'anonymat, je puis bien me déclarer l'auteur de préfaces et des notices signées M. D. et, par consé quent, l'auteur des longs travaux auxquels elle correspondent.

D'ailleurs à l'heure actuelle, je ne considère point ma tâche comme achevée. Loin de là. En 187^ en terminant la préface de V Histoire du Romai Usine et après avoir expliqué la nature du travai auquel je m'étais livré, je finissais sur ces mots

« Le souvenir de dix ans d'une amitié et d'une intimité de chaque jour, nous a donné le courage d'entreprendre notre œuvre et il nous conservera celui de la mener à bonne fin »...

Cette besogne, qui est celle d'un exécuteur testamentaire et dont, par un document écrit, Gautiei m'a confié la charge, à l'exclusion de tout autre hormis Charpentier — des circonstances diverses m'ont obligé à la suspendre, mais jamais je n'î renoncé à tenter de l'accomplir jusqu'au bout.

Aussi, quand à l'automne de 1922, l'œuvre de Gau-

tier tombera dans le domaine public, paraîtront — ou tout au moins seront prêts à paraître — dix ou douze volumes inédits, dont je ne crains point de dire qu'ils ne seront pas inférieurs aux meilleurs ouvrages du Maître parus jusqu'ici.

Conformément à la méthode en usage chez les constructeurs modernes qui montent et ajustentsur place les pierres, taillées en carrière, les bois et les fers ouvrés en usine j'aurai pris toutes mes précautions pour qu'il ne reste plus, en 1922, qu'à exécuter un travail purement matériel d'ajustage, un travail de mosaïste.

D'ores et déjà, je possède tous les éléments de ma préparation. Ils datent pour une part de l'époque où j'en conférais journellement avec Gautier, et mes plans sont conçus, — dans leur ensemble tout au moins, — selon ses indications.

Toutes ces œuvres inconnues seront des genres les plus divers. A côté des Cocassilés, (ce titre m'a été donné par Gautier) qui datent de l'époque des Jeunes France et sont de la même veine, il y aura des études d'ensemble sur les classiques grecs et latins, sur les comiques et les tragiques français, sur les trésors d'Art de Paris, sur la construction du nouveau Louvre, sur les Musées anciens du Louvre, sur les œuvres des artistes de la période romantique, et des Voyages autour de la France. D'autres livres encore seront non moins importants que ceuxlà et qui seront de même des œuvres d'une seule et même tenue. J'y joindrai deux recueils de morceaux choisis. Proses et vers pour la Jeunesse et Petites Histoires pour les enfants.

En io,22.je ne serai probablement plus de ce monde.

En tout cas, étant donné l'âge que j'aurais alors, je n'en vaudrais guère plus. Mais peu importe, chaque volume sera représenté par un fascicule où seront mentionnées, avec la précision la plus absolue et dans leur ordre nécessaire, toutes les parties qui le composent. L'indication du lieu où chaque texte devra être trouvé, les côtes même des bibliothèques où on pourra faire les copies seront inscrits à côté de chacun d'eux.

Enfin des petites préfaces et des petites notices, analogues à celles qui existent déjà pour les livres précédents, donneront l'explication du plan de chaque livre. J'y joindrai au besoin des renseignements sur des gens ou sur des faits d'actualité, parfois cités par l'auteur, et que le public de 1922 ne sera pas tenu de connaître.

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