‹ Ce que je tiens à direChapitre 4 sur 32 · PRESENTATION · texte numérisé non relu

PRESENTATION

A l'heure où paraîtront ces lignes, j'aurai atteint ma soixante-dixième année. Je me croirai donc en droit d'être le vieux monsieur au masque brun, aux cheveux blancs et à la barbe blanche, qu'on voit chaque jour appuyé sur le parapet du pont des Arts, gravement et longuement occupé à contempler les pêcheurs à la ligne, s'intéressant à tout ce qui les intéresse.

Parfois son attention est distraite par la venue d'un bachot à fond plat évoluant au milieu de la rivière et du haut duquel des mariniers privilégiés, accomplissant des miracles d'équilibre, lancent leur épervier. A chacun de leurs gestes, l'esquif pique du nez et semble prêt à les lancer à leur tour au fond de la Seine. Le filet ayant fouillé l'eau claire ou l'eau trouble, remonte, tantôt plein, souvent vide, et le vieux monsieur demeure pensif en face de ces gens qui. sans souci de la chute, s* acharnent à jeter

dans la gueule du hasard ce filet, qui est tout à la fois et le symbole et le dispensateur de leur vie.

Parfois las d'observer, entraîné par la rêverie qui toujours — chez lui du moins — suit l'effort de l'observation, il lève la tête pour regarder en artiste son cher Paris.

Et. tel un capitaine allant et venant sur sa passerelle, il contemple pour la dix millième fois sous ses divers angles, et toujours avec une admiration nouvelle, le panorama qui se déroule devant ses yeux. Tout près de lui il voit le dôme solennel du Palais Mazarin et la silhouette contournée de sa façade aux terrasses garnies de lourds pots à feu, qui semblent autant de sentinelles montant la garde sur un rempart. Tout près de lui se dresse la bâtisse plate et pompeuse de la Monnaie, et, au loin, apparaissent le Palais de Justice, la Sainte-Chapelle, l'Hôtel-de- Ville, la tour Saint- Jacques, les clochers de dix églises. Les pignons bariolés de cent maisons géantes donnent une vie plus intense à l'ensemble de la vision.

Aux jours où la brume ferme, comme d'un rideau gris clair, l'horizon qu'elle rapproche, toutes ces merveilles semblent des silhouettes d'un gris très foncé découpées du bout d'un tranchet dans une surface sans apparence d'épaisseur. Tout au contraire, dans les jours de soleil, elles se développent en de vastes reliefs, et s'embellissent de la beauté des arbres qui leur servent de broderie]; elles se profilent sur l'émail bleu du grand ciel qui leur verse sa lumière douce, profonde et vibrante .

Et le vieux monsieur, encore qu'il jouisse chaque jour de ce même spectacle, embrasse une fois de plus la ville sacrée, bonne et superbe où il est né, où il a vécu de tous temps, dont il a partagé toutes les épreuves douces ou cruelles. Il la couve de ce regard qu'ont les petits enfants, pour dire à leur mère qu'ils voient en elle l'oeuvre la plus belle et la plus profondément bonne de toute la création. Puis, sondant du regard l'horizon, il voit, et plus encore par la pen- ■ sée que par les yeux, la théorie sans fin des bateaux qui viennent de là-bas où la rivière est encore jeune et la descendent d'une marche rapide et presque au fil de l'eau conduits par les remorqueurs traînant impérieusement derrière eux la longue jupe de moire verte, aux mille petits replis pailletés, de leur sillage.

Et lorsque vient le soir, il ne manque jamais d'aller s'appuyer de nouveau sur le parapet du pont des Arts et de contempler de là-haut, aussi longtemps que dure l'effet du soleil couchant, les vieux murs du vieux Louvre perdus dans la poussière d'or qui change en marbre rose les reliefs merveilleux des chefs-d'œuvre qui brodent son manteau de pierres noircies parles siècles, et les frondaisons puissantes des jardins des Tuileries et des Champs-Elysées qui émergent d'une atmosphère qui n'est plus qu'une fournaise, cependant que là-bas, là-bas, éclairés d'un jour pâle, qui bientôt se violacé, puis tourne à l'orangé, puis à l'aigue-marine, les clochetons, les coteaux et les verdures qui bordent l'horizon du cœur de Paris s'effacent petit à petit sous le voile de la nuit qui monte .

Dans ce vieux monsieur que je suis, pacifique, solitaire, et toujours vivant son rêve, je retrouve l'image complète de ce que fut toute ma vie. Et c'est pourquoi je me présente ici au lecteur, afin qu'il sache par avance, à qui il a affaire et ce que peuvent valoir les propos que je lui offre d'entendre.

J'ai connu, j'ai pratiqué toutes les gloires que le soleil couchant du dix-neuvième siècle a glorifiées, et sanctifiées avant qu'elles entrent dans l'Ombre éternelle et dans l'Immortalité. Je les ai contemplées avec tendresse et avec respect. Leur regard me fut le plus souvent très doux et la déférence que j'avais pour elles a facilité maintes fois le bonheur que j'ai eu de mieux connaître les hommes en qui le sort les avait placées.

J'ai, de même, vuarriver du lointain, un à un, les hommes d'aujourd'hui et ceux de demain, légers de bagage et chargés d'ambition. Ils ont couru au fil de la vie vers le succès, vers le talent, vers ce grand horizon, où dans le soir des jours révolus, leurs anciens s'étaient effacés dans la splendeur du couchant. Je les ai vus revenir à contre-courant, et je n'ai pu m'empêcher de les comparer à ces bateaux que je voyais chaque jour de mon observatoire habituel, attachés aux remorqueurs et tout chargés de butin, ainsi que des pirates remontant la rivière. Le remorqueur, l'étrave dressée en fer de hache, pour fendre l'air, pour fendre l'eau, pour défoncer tout ce qui lui ferait obstacle, traîne en haletant et en mugissant le chapelet des péniches et de chalands reliés par des cordes, articulés en queue

de cerf-volant. Je vois la théorie des esquifs s'avancer en serpentant. Je vois chaque bateau mettant bas cheminée ou mâture, s'engouffrer sous mes pieds dans le porche des arches, disparaître, reparaître. Et le train continue d'une allure de bataille sa marche en avant.

Jai vu tous ceux qui se sont arrêtés sur la berge, pour y jeter modestement quelque bout de fil, et aussi tous ceux qui ont tenté les aléas du coup de filet dans l'eau, ceux qui sont arrivés, ceux qui ont disparu traînés sur leurs barques de toutes les formes et de tous les tonnages.

Jamais, quanta moi, je ne suis descendu de ma passerelle ni pour jeter l'épervier, ni pour monter sur quelque bateau que ce soit, ni pour chercher la renommée, ni pour rentrer en triomphateur dans la cité qui n'a cure de moi. Jamais je n'ai pétri des boulettes de glaise farcies de vermisseaux pour amorcer, comme tant d'autres, la pêche du lendemain.

Jamais je n'ai baissé ni le mât de ma péniche, ni la cheminée de mon remorqueur pour passer sous aucun pont. Aussi n'ai-je jamais rien pris ni dans l'eau claire, ni dans l'eau trouble, aussi n'ai-je jamais rien été qui soit en aucun monde ce qu'on y nomme bêtement quelque chose. Et c'est ma coquetterie à moi, une coquetterie à très bon marché et plus enviable que vous ne pensez, d'avoir commencé la vie avec tous les hommes qui ont été, depuis lors, ou la gloh*e des Lettres, ou la gloire des Arts, ou les plus hauts personnages de la vie pu-

blique, et d'être, jusque dans mes vieux jours, resté le camarade des survivants, sans avoir jamais cherché à prendre place sur leur route. C'est ma coquetterie aussi d'avoir tendu la main, d'avoir tendu parfois la perche aux hommes éminents de la génération nouvelle et d'avoir connu la douce notion de quelques remerciements, et le plaisir d'oublier bien des ingratitudes. Parmi mes vieux camarades, parmi les nouveaux venus qui ont été mes obligés, personne — vous m'entendez — personne ne peut dire que je me suis servi ni de lui, ni de quiconque à côté de lui, au profit d'une vanité quelconque, d'une ambition quelle qu'elle soit.

Je puis parler de ceci sans outrecuidance, n'ayant reçu de la nature aucun appétit de paraître, sachant par trop de choses vues ce que valent les titres et les chamarres de tant de gens dont la faiblesse a été de les rechercher et qui n'ont eu que trop souvent la bassesse indispensable pour les obtenir.

Certes tout cela ne vaudrait point d'être dit; il serait même ridicule de le dire si ce n'était chose nécessaire pour affirmer, preuves en mains, que tout ce que j'ai connu, par la vue ou par le verbe, je le relaterai sans un atome d'envie, car personne ne m'a causé le plus petit déboire d'amour-propre.

Ayant assisté à beaucoup de faits, ayant côtoyé une foule d'hommes qui sont du domaine de l'Histoire, j'apporte à l'Histoire la contribution d'un vieux Parisien de Paris ayant pratiqué tous les détours de Paris et de la vie de Paris. Le témoignage désintéressé, impersonnel pour ainsi dire, que je puis dépo-

ser ici, pourra, je l'espère, servir à l'éclaircissement de menus points de détail concernant la vie de notre temps dont les curieux pourront tirer quelques menus petits profits.

J'aurai dans tous les cas cet avantage de ne jamais avoir à rien dire de moi-même, étant de ceux dont l'épitaphe, plus exacte que celle de Piron, pourra porter : « Il ne fut rien ».

Toute mon autobiographie tient dans cette seule phrase que voici : « J'ai utilisé vingt-cinq ans de ma vie à écrire des livres, j'ai gâché vingt-cinq ans de ma vie à publier les livres des autres. »

Du temps gâché je ne dirai point de mal, car il m'a fourni l'occasion d'exercer un métier que j'ai beaucoup aimé, dont la technique m'a passionné vivement et qui m'a fait vivre parmi des gens très divers, parfois supérieurs, presque toujours curieux et intéressants par quelques côtés spéciaux. Je reparlerai d'eux quelque jour.

Pour l'instant, je ne dirai rien du temps utilisé, car il n'est pas dans mon rôle de parler de mes ouvrages. Ça se fait assez souvent. C'est toujours de mauvais goût. Je me contenterai d'en loger ici, n'importe où, la liste. Les personnes curieuses y trouveront des indications bibliographiques.

Ce qui est suffisant.

Page 1