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c’est de cet acte de déférence qu’est né ce petit volume. Si vous regrettez de l’avoir feuilleté, relisez bien vite une des œuvres de M. Maurice Barrés, et les heures exquises que vous trouverez dans cette lecture vous feront lui pardonner le pernicieux conseil qu’il a donné à l’auteur des pages qui vont suivre.
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Je n’ai pas les mêmes opinions politiques que M. Arthur Meyer. Je suis républicain depuis un demi-siècle et n’ai jamais songé à changer d’opinion. Je n’en suis, ou je ne me sens, que plus à l’aise et pour dire tout le plaisir que les souvenirs de M. Arthur Meyer m’ont donné et pour les apprécier avec ma liberté et ma tranquillité ordinaires.
Les souvenirs de M. Arthur Meyer sont toute une histoire, rapide, légère et à vol d’aéroplane, de la troisième république française. Ils partent de 1870, ils viennent jusqu’à 1910. Il s’est passé beaucoup de choses pendant ces quarante années; mais, parce que ces souvenirs ne sont pas, évidemment, écrits sur notes
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et sur fiches, les grands événements seulement y apparaîtront, étant ceux qui accaparent la mémoire et qui éliminent tous les autres. Et c’est ainsi que ces souvenirs portent presquo exclusivement sur la Commune, sur la chute de Thiers, sur le principat de Mac-Mahon, sur l’avènement et la chute de Grévy, sur le Boulangisme, sur le Panamisme, sur le Dreyfusisme.
L’insurrection de la Commune qu’il eût été, je crois, assez facile de prévenir, fut une erreur de Thiers et de son entourage. Thiers et son entourage (sauf Ernest Picard), et il faut dire aussi la grande majorité de l’Assemblée nationale, ne connaissaient rien de Paris. Thiers, en particulier, savait l’Europe; mais il connaissait la France moins que l’Europe et Paris beaucoup moins que la France. Il prit des mesures qui devaient exciter le mécontentement de la classe populaire à Paris. Ce mécontentement devint une insurrection; cette insurrection devint la plus épouvantable des guerres civiles. A la vérité (l’historien devant enregistrer avec impassibilité les immoralités de l’histoire), les
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ni
conséquences de cette erreur et de cet affreux malheur furent bonnes. Thiers était, à cette époque, très nécessaire à la France. Or, il n’eût pas conservé six mois la confiance de l’Assemblée nationale; il n’eût pas été, quelques mois après la Commune (31 août 1871), de simple « chef du pouvoir exécutif », nommé par l’Assemblée « président de la République française », s’il n’avait, par la répression de la Commune, obtenu la confiance, longtemps hésitante, toujours mêlée d’arrière-pensée, mais enfin la confiance de l’Assemblée nationale.
Thiers, servi — et encouragé — par la mort de Napoléon III, tomba par suite d’une impatience un peu sénile qu’il avait de constituer la République, de faire une Constitution républicaine, ce qui m’a toujours semblé inutile à cette époque, en tant que prématuré et incertain, et j ce qui était très dangereux. Il tomba. Le duc d’Aumale fut nommé président de la république française. Le public ne s’en est pas aperçu; mais il fut nommé président de la république française et sur un mot de lui, qui était tout un programme et qui était très beau : « Je veux
bien être une transaction; je ne serai pas une transition. » Cela voulait dire : « Quelque chose d’intermédiaire entre la république et la monarchie. je veux bien l’être ; un moyen de passer de la république à la monarchie, non! » Le comité directeur des droites avait nommé le duc d’Aumale sur ce programme. Il fut président de la république une nuit. Au matin, les bonapartistes — si peu nombreux qu’ils fussent, ils comptaient — vinrent dire que si le duc d’Aumale était maintenu président, il ne fallait pas compter sur leur concours. On abandonna le duc d’Aumale et l’on choisit le maréchal de Mac-Mahon.1
L’impossibilité d’arriver à une fusion entre les orléanistes et les légitimistes accula l’Assemblée à faire cette Constitution républicaine qu’elle avait refusée à Thiers. Après quoi elle se retira.
Désormais, de par la Constitution, il y avait deux Chambres La Chambre des députés nommée après la dissolution de l’Assemblée nationale, fut en majorité républicaine; le Sénat, en majorité, encore conservateur. Mac-Mahon pou-
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vait rester; il resta. Mais, après le renouvellement pour un tiers, le Sénat lui-inême devint presque républicain. Mac-Mahon ne pouvait plus rester. Il démissionna. Jules Grévy fut nommé Président le 30 janvier 1879. La République républicaine était fondée.
Thiers avait dit : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. » La République n’a pas été conservatrice et elle a été. Thiers n’en avait pas moins absolument raison. La République a été continuellement en butte à des assauts et en proie à des orages auxquels elle a failli succomber et qui l’ont laissée, au bout de quarante ans, extrêmement faible et sentant tellement sa faiblesse qu’elle en est encore à s’appuyer sur des partisans exigeants qui la compromettent, qui l’épuisent et qu’elle exècre en les redoutant.
Le premier assaut livré à la République fut le boulangisme. Le boulangisme était la conjonction spontanée de tous les mécontentements; mais c’était surtout la réaction contre la curée du « Panama ». Comme dans toute république démocratique, les parlementaires besogneux,
accablés de dépenses électorales et mal payés, s’étaient précipités sur les millions de la Compagnie du Panama et avaient fait rétribuer largement le concours qu’ils donnaient ou promettaient à cette Compagnie. Le boulangisme fut le sursaut de colère d’une partie de la nation contre ces pratiques auxquelles elle n’était pas encore habituée. Ce fut, très exactement, le même mouvement d’opinion qui s’était produit un siècle auparavant contre le Directoire. Ce qu’une partie considérable de la nation désira alors passionnément, ce fut une République consulaire, une République gouvernée par un homme énergique. Les paysans delà Charente, que je fréquentais alors, n’avaient tous qu’un mot : « Il nous faut un homme! » Ils donnaient là la formule même de la monarchie indéterminée, de la monarchie avec n’importe quel monarque, de la monarchie républicaine, même, mais de la monarchie, et c’est-à-dire d’un régime où l’on ne fût pas gouverné par une troupe, et par une troupe besogneuse, intrigante et suspecte.
M. Arthur Meyer fut au nombre des tout premiers boulangistes. Mais il y avait des boulan-
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gistes consulaires et il y avait des boulangistes monkistes, c’est-à-dire qui voyaient dans Boulanger, non une transaction, mais une transition et qui pensaient qu’à un moment donné il donnerait la main à une restauration royaliste. M. Arthur Meyer était de ces derniers. C’était exactement la même idée qu’avaient eue vers 1798 beaucoup de bonapartistes-royalistes, qui pensaient que Bonaparte serait le Monk de Louis XVIII. Seulement, et moi qui ne fus ni boulangiste consulaire, ni boulangiste monkiste, je puis le dire avec impartialité, les boulangistes monkistes voyaient plus juste que les boulangistes consulaires. Les boulangistes consulaires voyaient dans Boulanger l’étoffe d’un premier consul; les boulangistes monkistes, jugeant l’homme à sa véritable valeur, estimaient qu’il ne pouvait être qu’une doublure et qu’une fois au pouvoir, le retournant, on montrerait à la France, et avec succès, l’étoffe royale.
Quoi qu’il en fût, deux comités, que je ne vois pas qui aient jamais eu aucune entente entre eux, se constituèrent, l’un consulaire, l’autre monkiste, où la duchesse d’Uzès, M. Dil-
Ion, M. Arthur Meyer figuraient au premier plan et travaillaient avec activité. La République chancela. A Paris et en province, Boulanger eut de tels succès électoraux que tout autre homme que Boulanger eût fait sauter les neuf cents par les fenêtres. Il était nul. Consulaires et monkistes s’étaient, non pas également, mais les uns et les autres, trompés sur lui. Il n’étaiL pas capable d’être un Bonaparte; mais il n’était même pas capable d’être un Monk. Il était un quinquagénaire amoureux, un Antoine. La Belgique fut son Égypte.
La République, avec l’alliance russe, se releva de ce grave échec; car d’avoir été ébranlé par Boulanger, restait un échec considérable, ou tout au moins une forte dépréciation. L’alliance russe fut certainement une chose bonne en soi, quoique, depuis qu’elle existe, nous ayons rendu à la Russie beaucoup plus de services qu’elle ne nous en a rendus; encore c’était une chose bonne en soi; mais il ne faut pas non plus se dissimuler qu’à un certain point de vue elle nous a fait un assez grand mal. Je parle d’un mal moral. Jusqu’à elle, diminuant d’année en
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année, mais toujours subsistant et ayant eu sa part importante dans le boulangisme lui-même, l’espérance de réparer les désastres de 1870 était vivace au cœur des Français. A partir d’une alliance dont on ne connaissait pas les termes, mais qu’on savait sûrement qui n’était que défensive, on comprenait plus ou moins distinctement que cette alliance c’était la diminution de la France acceptée par nous, non pas seulement devant le vainqueur, mais devant un tiers, consacrée par un acte de caractère européen et en quelque sorte la signature de la Russie ajoutée au traité de Francfort. C’était la Russie disant à l’Europe : « Nous acceptons le traité de Francfort, la France aussi ; mais nous nous opposerions à ce qu’on la mutilât davantage. » Or, cela fut compris, plus ou moins, par tout le monde et une sécurité exclusive des grands espoirs et un peu, par conséquent, des grands efforts, devint l’état d’esprit de la plupart des Français. Je fais remonter à l’alliance russe, sinon comme à sa date initiale, du moins comme à une de ses dates essentielles, le fléchissement, momentané, je l’espère, du patriotisme en France. Encore
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une fois, l’acte fut bon; car, comme dirait le bon sens populaire, « il vaut toujours mieux avoir des alliés »; mais il eut indirectement certains résultats qui ne sont pas bons.
A peine respirant, la République subit une nouvelle bourrasque qui faillit la faire sombrer. Un mouvement d’esprit tout nouveau, absolument inconnu en France depuis trois siècles, s’était manifesté environ depuis 1885 : c’était l’antisémitisme. Le chapitre de M. Arthur Meyer sur l’antisémitisme est excellent. Il montre, et quoique beaucoup moins passionné que lui, je lui donne presque entièrement raison, que c’est la république qui a créé l’antisémitisme. La république des républicains, comme nous eût dit M. Thiers, la république anticatholique, et qui se croit forcée d’être anticatholique parce qu’elle s’appuie sur cette portion de la nation qui n’a pas d’autre idée politique que d’être anticatholique, la république des républicains a, naturellement, en dehors de la plèbe anticatholique, cherché des soutiens chez les juifs et les protestants. Elle les a flattés, adulés, favorisés, préférés dans ses choix, protégés par
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tous les moyens en son pouvoir. De là, et chez les catholiques sacrifiés et chez les indifférents mêmes, non favorisés, une grande animosité contre ces gens à qui allaient comme leur étant dus toutes les places et tous les honneurs. Le juif et le protestant (confondu avec le juif et très souvent pris pour en étant un) furent l’homme qui est bien avec le gouvernement et « l’homme qu’il n’y en a que pour lui ». Ils furent jalousés et détestés. Des haines religieuses qu’on croyait à jamais éteintes reparurent. Elles étaient nées delà haine que manifestait le gouvernement pour les chefs moraux de très honnêtes gens (les catholiques) qui étaient au moins une minorité très considérable dans le pays. Comme dit très bien M. Arthur Meyer, l’antisémitisme est une fondation de la troisième république française.
Or, au moment justement le plus aigu du mouvement antisémitique, l’affaire Dreyfus éclata et le Dreyfusisme se constitua. Il faut distinguer, et M. Arthur Meyer distingue très bien. Il y a eu les Dreyfusiens et les Dreyfusistes II y a eu les hommes qui ont cru qu’on
avait condamné injustement ou au moins irrégulièrement le capitaine Dreyfus; et il y a eu les hommes qui ont saisi cette occasion pour montrer l’armée à la foule comme un objet de colère, de haine et de mépris, et — l’Eglise ayant immédiatement compris la solidarité qui l’unit, elle, force sociale, à l’armée force sociale — pour dénoncer également l’Église à la foule comme objet de colère, de mépris et de haine.
Les Dreyfusiens furent nombreux; mais les Dreyfusistes le furent incomparablement davantage et, en trois mois, j’en ai très bien fait le compte, de protestation contre un jugement particulier, le Dreyfusisme devint, pour n’être plus que cela, le groupement de tous les anarchismes. Encore une fois, la république chancela. Il lui était indifférent qu’on sapât l’Église; mais elle ne tenait pas du tout à ce qu’on ruinât le prestige et l’autorité de l’armée, de son armée; que, par le mépris qu’on versait sur elle, on développât l’antimilitarisme et l’antipatriotisme. Pourquoi n’y tenait-elle pas? Parce qu’elle était un gouvernement, cependant, faisant figure en
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Europe, ayant une alliance, en préparant d’autres, et qu’un peuple qui a des alliances les perd immédiatement quand on sait qu’il n’a pas d’armée ou qu’il a une armée non fidèle à l’armée, ce qui revient au même. En conséquence, le gouvernement hésita beaucoup. Il fut d’abord très nettement antidreyfusiste. Il dessaisit une chambre de la Cour de cassation, chambre qu’on savait favorable à la révision du procès Dreyfus, pour saisir de l’affaire la Cour de cassation tout entière. Il se montra antidreyfusiste pendant environ un an.
La révision s’imposant, par suite d’un « fait nouveau » très considérable, M. Dreyfus fut jugé par un second conseil de guerre et condamné une seconde fois. A ce moment le gouvernement était devenu dreyfusiste, et cette seconde condamnation le gêna très fort. Il gracia M. Dreyfus et espéra que toute cette affaire se calmerait par cette mesure.
Il n’en pouvait rien être, le dreyfusisme ayant tellement grandi qu’il était une opinion, qu’il était un parti et un grand parti, et qu’aux yeux de beaucoup d’esprits, quoique à tort, il se con-
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fondait avec le républicanisme lui-même. Le gouvernement crut devoir faire procéder à une seconde révision du procès Dreyfus; et on peut le dire en historien, sans aucune crainte d’erreur, cette fois, pour en finir , il fit comprendre à la Cour de cassation qu’il désirait que le jugement condamnant M. Dreyfus une seconde fois fût cassé sans renvoi devant un troisième conseil de guerre, appréhendant que ce troisième conseil de guerre ne condamnât M. Dreyfus comme les deux premiers. La Cour de cassation fut de cet avis et cassa sans renvoi, mais fut forcée, pour cela, de présenter l’article 445 du code d’instruction criminelle d’une façon absolument antijnridique, cet article ne lui permettant pas de casser sans renvoi dans la situation où se trouvait M. Dreyfus, et elle s’appuyant sur cet article même pour casser sans renvoyer. L’affaire Dreyfus était finie.
— Elle^était précisément condamnée par cet arrêt à ne jamais finir, répond [avec beaucoup de raison M. Meyer. Désormais, en effet, il est admis par la Cour de cassation que tout conseil de guerre devant qui eût été renvoyé M. Drey-
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fus l’eût condamné; et il est avoué par la Cour de cassation qu’elle n’a pu casser l’arrêt qu’en ne se conformant pas au texte précis de la loi; de sorte que, si l’affaire Dreyfus c’est une partie de la nation en animosité contre l’armée, une partie de la nation en animosité contre la magistrature, l’arrêt de la Cour de cassation, non seulement laisse ces deux armées en présence, mais encore les excite et leur donne des munitions. Il y a des manières peut-être douteuses d’entendre l’apaisement.
Aussi, quoique, par simple lassitude, l’affaire Dreyfus soit moins aiguë aujourd’hui qu’il y a cinq ans, encore est-il qu’il y a beaucoup de vrai — je ne dis pas que tout soit vrai — dans cette page vigoureuse de M. Arthur Meyer :
« Je n’ai aucun goût pour le pays des ombres. Je ne m’attarderai donc pas sur l’affaire Dreyfus; mais, malheureusement, le dreyfusisme est vivant, et c’est son œuvre néfaste qu’il faut combattre et détruire, et à ce combat on peut appeler indistinctement tous les bons Français, quels qu’aient été leur sentiment et leur opinion de la première heure.
« Qu’ils regardent avec moi et qu’ils voient ce qu’est le dreyfusisme; qu’ils mesurent le gouffre béant qu’il a creusé sous nos pas.
« C’est le dreyfusisme qui a hissé au pouvoir MM. Loubet et Faliières, qui a fermé les frontières de la France à de bons citoyens comme MM. Déroulède, Buffet et de Lur-Saluces, mais qui a ouvert les portes du pouvoir aux socialistes; qui nous a désarmés en face de l’ennemi, en confiant les deux ministères de défense nationale à MM. André et Pelletan; qui a avili notre magistrature; qui a jeté les citoyens les uns contre les autres; qui a « éteint les étoiles au ciel » et supprimé la « vieille chanson » ; qui a violé les sanctuaires et fracturé les couvents; qui a amené l’alliance monstrueuse de certains défenseurs du capital et de la propriété avec ses pires ennemis pour opposer ensuite l’ouvrier au patron impuissant; qui nous a humiliés à Tanger, devant les forts, et exaltés devant les faibles, lors du voyage de M. Loubet à Rome. C’est le dreyfusisme qui, en couvant le pacifisme, a créé l’antipatriotisme, et l’antimilitarisme en enseignant l’indiscipline
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et. le mépris des officiers. C’est enfin le dreyfusisme qui, en détruisant la religion et l’armée, a supprimé les deux barrières posées devant la révolution. Voilà l’œuvre du dreyfusisme. »
Il est très vrai que l’alfaire Dreyfus a laissé dans les esprits de très funestes ferments. Chez un grand nombre, l’habitude de ne pas respecter l’armée et de considérer le corps des officiers comme une congrégation cléricale et l’armée elle-même comme une institution surannée; chez un grand nombre, d’un autre côté, l’habitude de considérer le juif comme un personnage au-dessus des lois et devant qui les lois s’inclinent et par suite une haine violente contre le juif, l’aristocratie juive, l’argent juif; aux yeux de tous une diminution morale de la magistrature : voilà, à les réduire au minimum, les conséquences graves de cette affaire, qui d’un bout à l’autre a été menée de la façon la plus inhabile du monde. Il ne faut ni la grossir ni l’exténuer; mais il est incontestable qu’elle fut néfaste.
Depuis l'affaire Dreyfus à demi endormie, la République ne s’est guère appliquée sérieusement qu’à son éternelle œuvre anticléricale,
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comme elle l’appelle, et c’est-à-dire qu’à l’abolition du christianisme en France. Elle s’y est appliquée d’une part avec violence par l’expulsion des ordres monastiques, d’autre part avec une persévérance silencieuse et cauteleuse en encourageant les instituteurs à ne rien ensei gner, à très peu près, si ce n’est la défiance à l’égard de toute religion; d’autre part enfin, à mon avis, avec une prodigieuse maladresse, en séparant les Églises de l’État. — Comme tous mes livres en font foi, j’ai toujours été partisan de la séparation des Églises d’avec l’État; d’abord parce que je n’admets pas que le gouvernement temporel soit, à aucun degré, gouvernement spirituel, et il l’est dès qu’il paye les prêtres et dès qu’il prend part à la nomination des évêques; ensuite parce que je crois, comme Lamennais, comme bien d’autres moins célèbres, que l’Église n’est forte que quand elle est libre et que par conséquent elle ne devient forte que du jour où elle est séparée d’avec l’État. C’est donc, à mon avis, un partisan de l’État qui doit être pour l’association de l’État avec l’Église, et ainsi raisonnait Voltaire; et c’est un partisan
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de l’Église ou un homme sympathisant avec elle qui doit vouloir la séparation. Or, c’est par haine de l’Église que la République française a transformé l’Église française dépendante de l’État en Église libre. Et j’estime que, à son point de vue même, c’est très maladroit.
Ce n’est pas maladroit du tout, à une condition, c’est qu’après avoir séparé l’État de l’Église, le gouvernement continue la guerre J contre l’Église et, soit peu à peu, soit d’un seul coup de force, la supprime. C’est ce que ses partisans lui conseillent vivement ou ce dont ils le somment, lui disant : « Maintenant que vous avez libéré l’Eglise, tuez-la; car, si après l'avoir faite libre, vous ne la tuez pas, vous ne l’avez faite que plus forte. » A cette sommation le ministère actuel ne semble pas du tout disposé à obéir; mais il est assez probable que le ministère d’après-demain y obéira.
Tel est l’historique que M. Arthur Meyer a tracé, d’un crayon abandonné en apparence et
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réellement très surveillé. La République française telle qu’il l’a. peinte, et il est loin de la peindre faussement, a toujours été et n’a jamais voulu être, sauf quelques accalmies, comme celle à laquelle le bon Spuller a laissé son nom, qu’un gouvernement de combat. Elle se croit faite pour détruire, tant qu’il en demeurera un reste, ce qui fut l’âme idéaliste de la France. A cette œuvre elle revient toujours, croyant que c’est pour elle une question de vie ou de mort et que, du jour où elle cesserait de combattre l’idée chrétienne, étant abandonnée de ses partisans, elle serait perdue. Elle n’a jamais voulu entendre qu’elle pût être un gouvernement indépendant des partis et d’un parti et ne cherchant qu’à bien administrer, ce qui, à mon avis, lui rallierait les dix-huit vingtièmes de la nation.
On me dira que, précisément, il est impossible, en république, que le gouvernement soit supérieur, ni même extérieur aux partis et qu’il ne peut être qu’un parti qui gouverne, et qu'il n’y a qu’un roi qui puisse être indépendant des partis, pour cette cause qu’étant éternel il n’a aucunement besoin d’eux. Il y a
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beaucoup de vérité dans cette théorie et je l’ai exposée moi-mème plusieurs fois.
Mais, en l’exposant, j’ai dit qu’un roi peut très facilement être indépendant des partis; je n’ai pas dit — et c’est très certainement ce qui me sépare de M. Meyer — qu'il n'y eût qu'un roi qui en fut capable. Un gouvernement républicain pourrait très bien se borner au rôle véritable de tout bon gouvernement, c’est-à-dire à bien administrer, c’est-à-dire à travailler pour le pays tout entier et à le rendre sain, robuste et fort. Il n’y a aucune raison pour que le gouvernement d’une république soit dans l’impuissance de se conduire de la sorte.
— Si bien; parce qu’il dépend de la majorité électorale et que la majorité électorale est un parti et que, pour vivre, il n’a qu’une chose à faire : obéir aux passions de ce parti et le gorger.
— J’entends bien; mais je crois que s’il se bornait à être un bon gouvernement, il se créerait immédiatement une majorité formidable, devant laquelle les partis ne seraient que trois ou quatre minorités imperceptibles.
— Vous croyez donc le pays intelligent?
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— Non ; mais de gros bon sons très sûr relativement à ses intérêts. Il est possible que je me trompe.
Quoi qu’il en soit, je reconnais qu’il serait très difficile à la République française d’être le gouvernement que j’indique qu’elle devrait être, parce qu’elle a établi une tradition qu’il lui serait malaisé de remonter. Gouvernement de combat contre l’idée chrétienne et tout ce qui s’y rattache, gouvernement de combat contre les idées hiérarchiques et contre tout ce qui contrarie l’égalité : voilà la définition de la i troisième République dans l’esprit et de la plupart de ses partisans et de la plupart de ses ennemis. On sort très difficilement de la définition qu’on a longtemps donnée de soi-même. Quand on le fait, il arrive, d’abord qu’on n’est pas reconnu et qu’on est méconnu et qu’on se trouve un peu seul. La transition d’un caractère qu’on a eu à un nouveau caractère qu’on veut prendre ne laisse pas, assez longtemps, d’être malaisée... Il est probable que la République continuera à être ce qu’elle a été, ou ramenée à être ce qu’elle a été depuis trente
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et un ans et par conséquent continuera à être touchée des mêmes secousses dont elle a été si souvent assaillie.
Tels sont les faits et telles sont les idées à travers lesquels M. Arthur Meyer s’est promené avec aisance et élégance, avec, aussi, une très heureuse inégalité de ton, tantôt très vif, souvent, plus souvent, d’une bonhomie nonchalante désabusée et spirituelle, toujours intéressant comme un témoin qui fut très attentif et dont la mémoire est très amusée en même temps qu’elle est très fidèle.
On sent en M. Arthur Meyer un homme qui fut très passionné, de tout temps, pour les idées conservatrices, qui n’a jamais eu la moindre confiance dans « la Révolution avec toutes ses conséquences », comme disait Gambetta, et qui en même temps, ce qui est sa marque originale, a été infiniment curieux de toute nouveauté et d’œil et d’oreille ouverts à tous les spectacles et à tous les bruits de ce monde; qui a été homme d’action jusqu’à être un peu, à l’occasion, conspirateur; extrêmement honnête homme du reste, dans le sens actuel du mot
XXIV CE QUE MES YEUX ONT VU et dans le sens que le mot avait au dix-septième siècle et dans tous les sens; serviable, fidèle, de procédés délicats et de courtoisie extrêmement surveillée; devenu, au moment où nous sommes, d’une indulgence générale, où il est entré beaucoup de bonté et où il reste un peu de raillerie; un type, enfin, fort curieux et fort sympathique, d’homme politique net, énergique et décidé et de très grand journaliste; — le tout dans un homme aimable.
Émile FAGUET, m l’académie française.