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EN MANIÈRE D’AVANT-PROPOS

Monsieur et cher Confrère,

Vous avez institué, dans la Vie Heureuse, une enquête intéressante sur « l’Idéal des enfants ». Vous voulez bien me demander d’interroger mes souvenirs afin d’y retrouver le rêve d’avenir de mes dix ans.

J’ai eu naturellement dix ans, comme tout le monde... ou à peu près. Je n’ai jamais eu d’enfance. C’est une grande tristesse! Seules, les enfances heureuses font les âmes apaisées. Aussi les parents sont-ils coupables de ne pas mettre, autant qu’ils le peuvent, du sourire dans les yeux de leurs chers enfants, alors que la vie se charge si vite d’y mettre tant de larmes.

Je n’ai pas connu ma mère : el J e est morte quelques mois après ma naissance. Mon père était le fils aîné d’un petit rabbi d’Alsace, sans aucun bien. 11 avait dû, à la mort de son propre père, prendre la sacoche du colporteur et commencer son tour de France. Le hasard des grands chemins le conduisit au Havre. La ville lui plut et le retint. A force d’économies, il avait amassé quelque argent : il loua, pour un mois, une boutique et y installa un déballage; la boutique prospéra et devint un magasin; le magasin allait devenir un comptoir de pacotilles. Je suis né entre les deux premières étapes : le déballage et le magasin. Mon père, tout à sa vie de travail, que n’égayait aucune distraction, n’avait pas trouvé le temps de s’instruire; il était trop intelligent pour ne pas , en souffrir : il voulut, au moins, m’épargner cette amertume, et, comme un peu de vanité lui était venu, avec un peu de fortune, il se mit à souhaiter que je ne prisse pas la suite de son commerce. C’était le temps où Scribe, abandonnant ses « colonels », venait de mettre à la mode le parfait ingénieur; tous les pères ré-

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vaient des héros de Scribe et de Feuillet. Mon père dut caresser ce rêve. En attendant qu'il se réalisât, il me fit entrer au collège de la ville. J’étais un bambin de sept ans. Bénie soit sa mémoire pour cette touchante ambition! Je lui dois le peu que je suis devenu. Mon père m’aimait d’ailleurs à sa manière, c’était la manière biblique; il ne s’appelait pas pour rien Abraham. En me faisant donner une instruction, qui lui avait douloureusement manqué, il s’estimait quitte envers moi. Je me mépriserais de lui faire grief de m’avoir privé de toute éducation. A quel moment eût-il appris la chose? Qui même lui eût enseigné le mot? Chaque soir, je quittais le collège où j’étais simple externe pour retourner à l’appartement, modeste que mon père occupait au-dessus de son magasin. Fidèle à ses habitudes d’économie, il n’employait qu’une domestique, et, pour 11e pas la surmener, en l’obligeant à me veiller, il m’emmenait avec lui au théâtre : c’était son seul plaisir. Je m’y endormais régulièrement dès le premier acte. Il y en avait généralement une douzaine! Je 11e saurais compter le nombre de comédies, de

XXVIII CE QUE MES YEUX ONT VU drames et d’opéras variés que j’ai ainsi dormis pendant deux ou trois ans. Ce régime de « carcere theatrico » aurait dû m’inspirer le dégoût de la littérature et de la musique. Ma bonne étoile me permit d’y échapper. Chacun a sa destinée.

Lors de mes grandes et petites vacances, aussi bien qu’aux dimanches et jours de fête, mon père m’abandonnait à son unique bonne, qui m’abandonnait à ma fantaisie, et ma fantaisie était de gaminer par les rues avec les petits vauriens de mon âge; nous jouions en plein air, aux billes, à la marelle, à saute-mouton; ce que nous préférions, c’était de faire, avec l’eau et la boue des ruisseaux, de grands pâtés et de petites maisons; ce furent, jusqu’à dix ans, mes premiers, mes seuls châteaux en Espagne.

Je me souviens cependant — et c’est un souvenir que je suis heureux de vous dédier, monsieur et cher confrère... un jour de carnaval, nous vagabondions à travers la ville, selon notre coutume; nous courions après tous les masques, leur jetant, avec mille cris assourdis-

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sants, tout ce que nous pouvions ramasser le long- du chemin, sans soupçonner que nous devancions l’heure des confetti. Tout à coup, au détour d’une rue, un grand diable d’homme nous barre la route. Nous ne songions pas d’ailleurs à nous sauver, nous étions comme pétrifiés devant cet être fantastique. Ce que je me rappelle vaguement du personnage, après tant d’années écoulées, c’est qu’il ne ressemblait en rien aux bonshommes dessinés sur les images que nous admirions aux étalages des libraires! Ce dont je me souviens nettement, c’est que l’homme tenait, à la main, une grande ligne à laquelle était suspendue une pêche, en manière d’hameçon. Nous étions des enfants; à cet âge, les impressions s’effacent vite, et nous n’avions pas plus tôt aperçu la ligne et la pêche que nous avions oublié le bonhomme. Nous n’avions plus qu’une idée : c’était d’attraper la pêche. Mais alors la ligne, d’un mouvement rapide, s’enlève de terre et virevolte audessus de nos têtes, puis elle vient raser le sol. Nous nous précipitons, elle reprend son vol dans l’air, nous cingle le visage, comme une

banderilla, trempe dans le ruisseau, nous frôle; nous nous ruons, nous nous battons pour atteindre la pêche miraculeuse. Elle nous fuit et trompe toutes nos ruses. Ce fut, deux heures durant, une course folle, du vertige. Nous ne nous lassions pas. L’homme à la ligne pas davantage. Seule la pêche s’était lassée. Il n’y avait plus de pêche. S’était-elle déchiquetée et réduite à néant, dans sa course folle? l’ avionsnous dépecée au vol? Ce fut le secret de l’homme qui ne nous le dit, pas. Je me plus néanmoins à croire que nous nous en étions tous régalés et que j’avais eu mon morceau du festin. Le soir, encore tout époumonné et tout ému, je rentrai au logis où je racontai mon aventure. « Ohl le petit vaurien, — dit la fidèle Véronique, — une pêche qui est allée dans le ruisseau. Vous n’avez pas honte d’y avoir mordu après tout le monde ! »

Mais me redressant fièrement, je répondis : Non, Véronique, car j’ai mordu où personne n avait touché. Ma nature venait de se révéler dans ce cri enfantin. Depuis, j’ai continué à courir après toutes les pêches que la Destinée mali-

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cieuse me tendait au bout de sa ligne, et j’ai toujours eu la prétention de mordre où personne n’avait touché. A ce jeu, j’ai usé quelques dents. Je ne m’étais pas assez méfié du

noyau .

LA CHUTE DE L’EMPIRE

LA CIIUTE DE L’EMPIRE

Aix-les-Bains, 4 septembre 1910.

Le Gaulois du Dimanche évoquait récemment les témoins de l’année terrible! De ceux-là, il en est que je ne connais pas, il en est aussi qui sont nos adversaires politiques; mais je les aime tous d’avoir caressé les mêmes espérances, d’avoir subi les mêmes déceptions, les mêmes cruautés de la Fortune, d’avoir enfin vécu depuis 1870 dans un même rêve de réparations toujours attendues et toujours reculées.

Heureuses les générations qui nous ont suci cédé, car elles ne voient dans la guerre de 1870, dans le désastre de Sedan, dans la capitulation de Paris, dans les crimes de la Commune, que

Ides faits historiques, lointains, presque effacés, comme l’étaient pour nous la Terreur et Waterloo! Elles n'ont pas assisté à l'amputation

de la patrie. On n’a pas arraché sous leurs yeux un lambeau de leur chair !

Heureux ceux qui nous ont succédé, car l’Alsace-Lorraine, qui fut pour nous la terre perdue, peut être pour eux la terre promise, s’ils veulent s’unir dans une même pensée, dans un effort énergique et persévérant.

L’année 1870 s’était levée dans une apothéose : l’Empire rajeuni était devenu l’Empire libéral. Certains esprits surannés estimaient bien qu’en s’allongeant d’une épithète, l’Empire s’était affaibli, mais l’opposition elle-même avait désarmé et un de ses chefs les plus qualifiés, M. Thiers, avait approuvé cette évolution en déclarant que ses opinions étaient sur les bancs du ministère. Le plébiscite allait enfin, avec l’éloquence de ses chiffres, donner une réplique triomphale à ces esprits chagrins, en affirmant par huit millions de suffrages sa foi dans l’Empereur et sa confiance dans l’Empire libéral. A ce propos, je me vois encore, modeste secré-

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taire et seul survivant du grand comité du plébiscite, accompagnant aux Tuileries son viceprésident, le duc d’Albuféra, et son secrétaire général, M. Janvier de La Motte, qui allaient porter à l’Empereur les premiers résultats du scrutin.

Dissimulé derrière mes chefs, je pouvais à loisir contempler Napoléon III. Le marbre et la couleur ont popularisé ses traits. Mais aucun peintre, aucun sculpteur n’a pu rendre son regard. Ce regard ne fixait pas, il enveloppait, et chacun, cependant, se sentait réchauffé par son rayonnement. De toute sa personne émanait une bonté universelle, et cependant chacun sentait qu’il en pouvait prendre sa part. L’Empereur écoutait debout. Son masque impassible s’éclaira subitement d’un sourire de fierté. Ce n’était pas de la fierté personnelle; je pourrais dire, si je l’osais, qu’elle m’apparaissait plutôt deux fois paternelle, pour son fils que le peuple venait de sacrer à ses côtés, pour le peuple qu’il aimait, comme un fils, jusqu’à la faiblesse; il dit simplement : « Merci, messieurs », puis, soulevant le prince impérial, il

ajouta : « Saluons ensemble notre petit Empereur! »

Pauvre petit Empereur qu’allait frapper cruellement la destinée et qui, des privilèges impériaux, ne devait plus connaître que l’exil!

Un ver s’était glissé sous les fleurs; l’armée — une armée prétorienne, au dire de l’opposition — avait déposé dans les urnes du plébiscite 45 000 non sur 220 000 votants. 45 000 soldats ralliés à l’opposition! C’était beaucoup. 220 000 hommes figurant à l’effectif ! C’était peu.

Dans l’ivresse de son triomphe, le gouvernement n’avait pas été frappé par ces chiffres inquiétants qui éclairaient les partis d’opposition sur leurs forces politiques, et M. de Bismarck, notre vigilant ennemi, sur notre faiblesse militaire. Cette défection d’une partie de notre armée eut d’immédiates répercussions.

Ce fut d’abord la « manifestation » des blouses blanches, qui préludaient à l’émeute par des combats d’avant-garde et durent être

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refoulées dans les faubourgs; Henri Rochefort, sa Lanterne à la main, menait l’assaut contre la personne même de l’Empereur, aux applaudissements de la bourgeoisie amusée; enfin, après la mort de Victor Noir, la foule essayait ses forces contre l’armée et, cette fois, venait s’y briser.

Pendant que les premières fissures apparaissaient dans l’armature impériale, des craquements, sinistres précurseurs des grandes secousses, se faisaient entendre à nos frontières de l’Est.

M. de Bismarck, escomptant, d’après les chiffres du plébiscite, les défaillances de notre armée, comprenant, d’autre part, qn’il trouverait dans ceux qui troublaient et compromettaient la paix des rues ses meilleurs alliés, eut la vision claire de la fragilité de la nouvelle Constitution impériale, et jugea que l’heure était venue d’abattre la dernière carte de la partie qu’il avait entamée en Danemark et continuée dans les plaines de Sadowa.

Il lança la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne. La nouvelle n’émut

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pas tout d’abord l’opinion; pour la troubler, il fallut l’interpellation de M. Cochery, le choc des partis, au Parlement, si malheureusement restauré, enfin la polémique des journaux; et ce fut une vision assez inattendue! Pendant que les journaux, défenseurs de l’Empire, conseillaient la paix dans la dignité, certains organes de l’opposition, spéculant, je veux croire, inconsciemment, sur les chances des combats, préconisaient la guerre, et c’étaient ceux-là mêmes qui avaient applaudi aux Gaietés du Sabre, sœurs aînées du Pioupiou de l’Yonne.

Notre ami Robert Mitchell, alors rédacteur en chef du Constitutionnel, fut pris comme tète de Turc avec M. Paul de Cassagnac, le jeune et vaillant directeur du Pays, par leurs confrères de l’opposition, épris tout à coup de l’amour des combats. La veille, ils prêchaient le désarmement et accusaient le maréchal Niel de vouloir faire de la France une caserne; puis, quand ils soupçonnèrent que la guerre était évitée, ils redoublèrent de sarcasmes et d’injures, en criant bien haut que le ministère Ollivier était devenu « le cabinet Pétaud » et qu’entre les

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mains de Napoléon III l’épée d’Austerlitz n’était plus que « la batte d’ Arlequin ».

*- itf

J’entends encore le prince Poniatowski raconter que, faisant son service à Saint-Cloud, il avait introduit de grand matin l’ambassadeur d’Espagne, M. Olazaga, auprès de l’Empereur, que la conférence avait duré plus d’une heure et qu’en le reconduisant, le souverain avait embrassé le diplomate en lui disant : « Dieu soit loué, c’est la paix! » Puis Napoléon III avait chargé le prince Poniatowski de porter cette bonne nouvelle au prince Richard de Metternich, alors ambassadeur d’Autriche à Paris.

Le prince Poniatowski ajoutait : « Jamais je n’avais vu l’Empereur aussi heureux; il ne ressentait plus le mal dont il souffrait. »

M. Émile Oilivier, qui avait réprimé avec une remarquable énergie le mouvement quasi révolutionnaire dont les funérailles de Victor Noir avaient été le prétexte, se montrait également soucieux d’une solution pacifique.

Je puis l’affirmer, car je fus le témoin d’une scène qui a été souvent racontée, mais qu’il me faut rééditer pour démontrer péremptoirement quelle était la véritable mentalité de M. Émile Ollivier.

C’était le 16 juillet 1870. La séance de la Chambre venait de s’ouvrir, les députés frissonnants attendaient à leurs bancs la réponse à la note du duc de Gramont. Les tribunes étaient bondées. La salle des Pas-Perdus, si grouillante d’habitude, était presque déserte. Un seul groupe s’y montrait. Le baron de Plancy, député, et M. Léonce Détroyat, directeur de la Liberté, échangeaient leurs impressions sur la question angoissante du jour.

Je les écoutais fiévreusement. Tout à coup nous apercevons M. Émile Ollivier débouchant des bureaux qui donnent sur la place du Palais- Bourbon. M. Émile Ollivier semblait radieux.

Pour entrer dans la salle des séances par la porte tambour — qui y donne accès — il lui fallut passer devant nous. Il reconnut son collègue M. de Plancy, il s’arrêta pour lui serrer la main. Je l’entends encore répondre do

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cette voix chaude et sonore qu’on lui connaît :

« Ah! oui, je suis heureux et vous le serez avec moi et la France le sera avec vous lorsque vous saurez ce que j’ai là sur moi », et il nous montrait la poche intérieure de son vêtement.

Ce qu’il avait sur lui était en effet bien précieux, c’était la fameuse dépêche, la dépêche de renonciation du prince de Hohenzollern.

La salle des Pas-Perdus n’était plus absolument vide. Un journaliste était entré et avait suivi notre conversation. M. Zaban, qui signait du pseudonyme bien connu de Castorine des articles financiers au Charivari, s’était vivement rapproché de nous : « Pardonnez-moi mon indiscrétion, nous dit-il, que vous a dit le Président? »

Léonce Détroyat, tout joyeux de la bonne parole du ministre, lui rapporta fidèlement la réponse de M. Émile Ollivier.

M. Zaban ne fit qu’un bond jusqu’à sa voi ture et se fit conduire à la Bourse. Là, il commença par faire une importante opération à la hausse, puis il colporta adroitement la nouvelle.

Elle se répandit comme une traînée de poudre; la Rente monta de deux francs.

Comme l’Empereur, comme M. Émile Ollivier, le monde des intérêts avait estimé que la renonciation du prince de Hohenzollern assurait définitivement la paix.

La rue, travaillée par les journaux de l’opposition, montrait moins d’enthousiasme.

L’Empereur devait trop écouter les bruits de la rue, mais c’est là la fatalité de tous les régimes qui sont nés uniquement de la popularité; ils obéissent à tous les caprices de l’opinio-n, ils ne gouvernent que pour elle et par elle. Déjà, pour la flatter, Napoléon III avait fait la guerre d’Italie ; déjà, pour ne pas l’affronter, il s’était entêté dans l’expédition du Mexique qui, arrêtée à temps, n’eût été qu’une erreur, mais qui, continuée désespérément, tourna au désastre. Je l’ai dit, Napoléon III pouvait, il devait résister au courant de l’opinion et accepter malgré elle et contre elle comme un succès la renonciation du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne. Guillaume II parlait le langage de la vérité, quand il disait dans son récent discours de

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Kœnigsberg qu’il faut pour gouverner se montrer indifférent aux manières de voir du jour. L’Empereur Guillaume parlait en monarque héréditaire. Napoléon III n’était qu’un empereur populaire : il céda aux manières de voir du jour.

Il y céda avec une tristesse profonde, et dans la proclamation officielle, lorsque la guerre fut déclarée, il laissa entrevoir que ses résolutions ne s’accordaient pas avec ses sentiments; son tort d’avoir cédé s’en augmente.

Les événements se précipitaient. Après la dépêche d’Ems, savamment allérée, faussée par M. de Bismarck, la guerre était inévitable; elle fut déclarée. Ce fut une ivresse dans toute la France : on pavoisa, on illumina, on acclama les petits soldats qui traversaient Paris; on les accompagnait à la gare en criant : « A Berlin! » On obligeait les artistes les plus aimés du public, Faure, Capoul, Mme Marie Sasse, à chanter dans la rue la Marseillaise, jusque-là interdite, désormais autorisée.

J’assistais, à l’Opcra, dans la loge de mon maître et ami, Émile de Girardin, à la représentation de la Muette de Portici.

C’était le 21 juillet 1870. Paris était en pleine effervescence patriotique. Le public venait de bisser le duo :

Amour sacré de la patrie...

lorsqu’un cri s’éleva de toutes parts : « La Marseillaise, la Marseillaise ! » Alors, fendant la foule qui venait sur la scène de se soulever à l’appel de Masaniello, Marie Sasse apparaît, toute drapée de blanc et brandissant le drapeau tricolore. Un immense hourra l’empêche d’abord de se faire entendre : « Debout, Messieurs », crie une voix au parterre. Toute la salle s’est levée et écoute l’hymne redevenu national, dans un silence recueilli.

Après le dernier couplet, l’enthousiasme est devenu indescriptible; hommes et femmes reprennent en choeur le dernier refrain, et tout à coup j’entends devant moi Girardin, comme électrisé, s’écrier : « Vive l’armée ! » et la salle entière répond : « Vive l’armée 1 »

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Les souvenirs de Malakoff et de Magenta flottaient dans l’air; nos victoires avaient malheureusement créé dans le peuple la légende de notre invincibilité.

Les petits succès du début étaient venus la fortifier; les échecs de la deuxième heure n’avaient pu l’ébranler. Combien fut terrible notre réveil lorsque nous apprenions, coup sur coup, la défaite du vainqueur de Crimée et d’Italie à Reichshoffen, sa retraite et la défaite de Spickeren. A Reichshoffen, nos mitrailleuses étaient restées impuissantes, elles avaient même été capturées. A Spickeren, les Prussiens nous avaient battus à la baïonnette, à la baïonnette, l’arme favorite du petit pioupiou français! Et cependant on nous avait répété que la mitrailleuse était l’arme magique, plus magique que la baïonnette; il nous semblait que, en perdant ce talisman, nous avions tout perdu.

O superstition des mots ! Avec le mot mitrailleuse nous nous croyions assurés de la victoire; aujourd’hui l’aéroplane exerce sur nous la même magie; défions-nous! Certes,

c’est un merveilleux instrument; il faut être fier que notre génie l’ait découvert; il faut nous enorgueillir que l’endurance et l’énergie de nos officiers et de nos compatriotes civils aient i forcé l’admiration du monde entier. Mais à j côté de l’engin de guerre, si perfectionné qu’il i soit, aéroplane d’aujourd’hui, canon rayé de ( jadis, pour assurer la victoire, il faut aussi et I surtout l’unité du commandement en haut, la (| discipline absolue en bas, la foi partout dans le l chef. ï

Cette foi, cet esprit de discipline, l’armée si semblait les avoir perdus depuis qu’on avait vu « des généraux refuser de se secourir et certain! d’entre eux prononcer même un mot qui pour st être militaire ne rappelait que par la conso- lo nance celui de Cambronne à Waterloo. Cette foi, enfin, le peuple allait la perdre en 1870 : il lèi se montrait déjà mûr pour toutes les défail- 01 lances, tous les excès et toutes les folies. Les nouvelles étaient propres d’ailleurs à achever»

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sa démoralisation. Après les défaites sur le Rhin, on apprenait les défaites autour de Metz où commandait le maréchal Bazaine, Bazaine le disgracié du Mexique, pour lequel l’opinion publique avait réclamé impérieusement un commandement que l’Empire lui avait refusé jusque-là. Les passions politiques ne se dissimulaient plus; elles étaient entrées au Parlement qui renversait M. Émile Ollivier et son ministère, nobles victimes expiatoires jetées à la voracité populaire que ce sacrifice n’allait pas rassasier longtemps. Les adversaires du régime n’osaient pas encore démasquer dans leurs journaux leur joie antipatriotique. Ils n’observaient pas la même prudence dans leurs discours. Nous avons tous entendu, dans les couloirs de la Chambre, Laurier, l’ami de Gambetta, . se faire huer par ses amis politiques, pour avoir oyalement déclaré qu’il préférait le maintien le l’Empire à la défaite de la France. Le minisère Palikao, qui avait succédé au ministère )llivier, avait été accueilli avec une certaine aveur, il ne la garda pas longtemps. Ses prer nières mesures étaient cependant sages : arme-

18 CE QUE MES YEUX ONT VU ment général, mobilisation à Paris de tous les pompiers de la France, enfin ordre à Mac- Mahon de se replier sur Paris pour défendre la capitale. Mais la politique était intervenue et contre -ordre fut renvoyé au maréchal de Mac- Mahon. C’était Paris ouvert aux Prussiens et, ce qui était plus grave, c’était Paris abandonné à lui-même et aux révolutionnaires. Le torrent était déchaîné. Une première fois, le maréchal Baraguay-d’Hilliers, gouverneur de Paris, put l’arrêter au moment où il allait envahir le Corps législatif; je le vois encore barrant de son unique bras — l’autre était resté sur les champs de bataille — le flot des assaillants. Ce n’était qu’un sursis.

La journée du 3 septembre fut morne; de sombres rumeurs , coupées par de grands espoirs, remuaient diversement la foule. On annonçait que l’armée du prince Frédéric- Charles était refoulée et vaincue, on disait Mac- Mahon blessé, l’Empereur prisonnier. On ne

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savait rien, on craignait tout. Je cherchais des nouvelles à travers la ville, sur laquelle, avec la nuit, était descendu comme un voile funèbre. A la hauteur de la Madeleine, je rencontrai deux des membres les plus estimés du corps diplomatique : le baron Beyens et le comte de Moltke; ils savaient, eux, l’immensité du désastre; ils savaient aussi que la Chambre avait été convoquée d’urgence; ils s’y rendaient à pied. Ils voulurent bien m’emmener avec eux dans leur tribune. Il était minuit. Ce fut une des scènes les plus émouvantes que je retrouve dans ma vie, déjà longue, de spectateur. Dans un silence de glace, le général Palikao monte à la tribune. Il dit simplement, avec des larmes dans la voix : Bazeilles incendié, l’armée réfugiée dans les fossés de Sedan, Mac-Mahon blessé, la lutte inutile, arrêtée par ordre de l’Empereur, la capitulation de Napoléon III prisonnier, après avoir vainement cherché la mort sur le champ de bataille, deux cents canons et toutes les aigles entre les mains du vainqueur 1

Je regardais les figures des députés. Maurice Barrés seul pourrait les dépeindre; elles étaient

convulsées par la douleur patriotique, et cependant, immobiles à leurs bancs, tels des sénateurs romains, ils trouvèrent dans leur amour pour la France crucifiée, dans leur fidélité au régime vaincu qu’ils avaient servi dans sa gloire, assez d’énergie pour faire entendre une protestation unanime contre la proposition de déchéance dont M. Jules Favre avait essayé de donner lecture. Ce fut un beau geste; il appartenait au pouvoir d’en faire un acte. En sortant de cette séance historique, le baron Beyens me dit : « Si Paris n’apprend pas demain, en se réveillant, qu’il y a eu cette nuit quarante arrestations, c’est la révolution. »

Paris se réveilla le 4 septembre dans l’éblouissement d’un soleil radieux ; il n’est pas de soleil seulement pour les journées d’Austerlitz. Aucune arrestation n’avait été opérée. Les régimes ont leur destin. L’Impératrice régente avait placé toute sa confiance dans le général Trochu. Ne lui avait-il pas dit : « Je suis soldat, catholique et Breton »? Elle se croyait donc trois fois sûre de sa fidélité, sûre, par conséquent, que l’armée réprimerait patrioti-

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quement le désordre, s’il se produisait. Pauvre souveraine, si tôt abandonnée; c’était le premier pas sur le calvaire qu’il lui faudra gravir jusqu’au sommet!

Cependant, les nouvelles avaient vite circulé; l’érnotion était chez tous; chez beaucoup, la colère et l’indignation; chez certains, les violents, la volonté d’exploiter cette émotion, cette colère et cette indignation. Les faubourgs commençaient à descendre. A midi, les Chambres se réunirent. M. Schneider, ceint de son grand cordon de la Légion d’honneur, était au fauteuil présidentiel : son visage est grave, sa tenue ferme ne se démentira pas jusqu’à la dernière minute.

Jules Favre renouvelle à la tribune la proposition de déchéance; même silence que dans la nuit; mais, cette fois, aucune interruption ne se fait entendre. Les députés ont attendu que le pouvoir accomplit un acte à la hauteur de leur geste, et le pouvoir est resté immobile. La

proposition de M. Thiers pouvait tout sauver, lorsque Gambetta bondit à la tribune. Dans une de ces phrases sonores qui ont établi son succès, il fait appel à toutes les forces de l’émeute. L'émeute a entendu; déjà elle a envahi le palais et, triomphante, va lui faire cortège jusqu’à l’Hôtel de Ville. En chemin, Gambetta rencontrera le général Trochu et on verra le soldat catholique et breton aux côtés du tribun révolutionnaire et athée, s’asseoir à la même table pour constituer avec lui le gouvernement provisoire. L’Empire était à terre, abandonné par ses propres troupes. Devant le Corps législatif comme dans tous les postes militaires, on avait dit aux soldats : « L’Empereur est prisonnier, il n’y a plus de guerre. Guillaume l’a déclaré : « Je fais la guerre à Napoléon. » Napoléon est vaincu, Guillaume ne fera pas la guerre à la France; c’est la paix. » Et les troupes, confiantes, avaient fraternisé avec le peuple.

Je me suis promené dans Paris pendant toute la journée du 4 septembre, j’ai vu descendre aux Tuileries le drapeau, au moment où l’Im-

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pératrice, persuadée par ses quelques amis restés fidèles, consentait enfin à abandonner le palais à l’émeute triomphante. J’ai vu Sardou entrer dans le palais des rois après m’avoir dit : « Je veux être des premiers pour la protéger si elle n’a pu partir. » J’ai vu sortir des Tuileries le brave général Mellinet, à la tête des derniers bataillons restés fidèles, et j’ai vu la garde nationale s’y installer à leur place. J’ai vu des gens qui décrochaient des écussons impériaux, d’autres qui abattaient les aigles, d’autres enfin qui brisaient les N couronnés, dans leurrage de détruire tout ce qui pouvait rappeler l'idole de la veille.

C’était un véritable jeu de massacre pour de grands enfants. A certains jours, il souffle sur le peuple un vent de destruction; cette fois le peuple détruisait pour s’amuser. Et si certains bandits n’avaient voulu se venger de la tyrannie sur un malheureux sergent de ville en le jetant à l’eau, on aurait pu croire qu’on assistait à quelque

grande kermesse pacifique. Le peuple fêtait en effet la paix : ne lui avait-on pas dit comme aux soldats que la chute de l’Empire c’était la fin de la guerre, de cette guerre qui ne lui avait apporté que des désenchantements et des humiliations? Est-ce qu’il pouvait penser, dans sa simplicité, avoir commis plus qu’une faute, une folie criminelle, en faisant une révolution devant l’ennemi? Les Parisiens étaient tombés des hauteurs de la colonne Vendôme où plane un César victorieux, pour être précipités dans les fossés de Sedan où s’était brisé un César vaincu. A de pareilles chutes la tête la plus solide peut ne pas résister. Certes, le peuple a ses responsabilités dans cette journée néfaste, mais elles sont limitées. Les bonapartistes .pourront essayer d’atténuer les responsabilités du régime impérial; elles sont inéluctables et l’histoire les enregistrera sévèrement. Mais le peuple et le souverain ne sont pas les seuls coupables. Je ne parlei'ai pas des révolutionnaires ; ils étaient dans leur rôle : ils prenaient leur revanche du 2 décembre, qui n’était pas seulement, comme l’a écrit Melchior de Vogüé, une simple opéra-

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tion de police, mais aussi une barrière posée devant la révolution. Elle avait dû reculer pendant dix-huit ans. Les révolutionnaires sont les ennemis permanents de toute autorité; adversaires de l’idée de patrie, il leur importe peu de la sacrifier à leur instinct de la destruction. C’est leur métier. A quarante ans de distance, je ne m’explique pas encore aujourd’hui que des hommes qui avaient fait à l’Empire depuis sa fondation une guerre systématique mais raisonnée, je ne m’explique pas, dis-je, qu’ils aient pu mettre au 4 septembre leurs mains dans les mains des pires révolutionnaires.

N’ai-je pas vu sur les marches du Corps législatif deux hommes considérables, dont l’un fut un des meilleurs serviteurs de la France, encourager de leur geste et de leur parole l’émeute encore hésitante? L’un d’eux, me frappant sur l’épaule, me dit : « Jeune homme, voyez comment s’effondre un gouvernement odieux. » Certes, pour beaucoup de bons Fran-

26 CE QUE MES YEUX ONT VU çais, Sedan c’était l’aboutissement logique de l’Empire, c’était la plus cruelle réalisation de leurs prévisions; ils n’avaient jamais dissimulé leurs inquiétudes devant ce qu’ils appelaient un régime d’aventures; leur esprit libéral avait souffert de l’oppression et de la dictature; certains d’entre eux, alarmés par la politique extérieure du second Empire, avaient, dès la première heure, prédit, terribles visionnaires, que ses fautes le conduiraient comme le premier à quelque nouveau Waterloo. A leurs yeux, c’était l’heure légitime du châtiment. Mais, cependant, n’eût-il pas été politique, n’eût-il pas été plus raisonnable de montrer moins de hâte, une moindre précipitation? Ne savaient-ils pas que l’Empire ne se soutient que par la victoire et que jamais la France ne pardonnerait à un César vaincu?

Un républicain plus avisé, M. Duclerc, était accouru de province à Paris pour supplier ses amis de laisser à l’Empire le souci de signer une paix humiliante. La France ne pourrait en retirer qu’un grand bénéfice. M. Duclerc était un sage, il ne fut pas écouté : il est des heures

LA CHUTE DE L’EMPIRE

où la passion entraîne les plus calmes, les plus modérés. Paris s’était donc endormi, le 3 septembre, un peu prostré après cette journée de sécurité trompeuse; il se réveilla le lendemain assiégé et prisonnier. Nous raconterons prochainement ce que nos yeux ont vu depuis 1870. Les générations qui n’ont pas vécu cette histoire verront quel parti la république a tiré de l’élan magnifique de patriotisme qui groupa autour du drapeau national les hommes les plus opposés au régime : des royalistes comme Charette et Charles de Luynes, des orléanistes comme Othenin d’Haussonville, des bonapartistes comme Baroche et Saillard; elles verront si la république, à défaut de victoires impossibles, sut nous assurer une paix honorable, si, après la paix, elle s’employa intelligemment à réparer nos désastres et à nous offrir le régime qu’elle avait promis lorsqu’elle ramassait le pouvoir dans les ruines nationales, un régime de concorde, d’honnêteté, de tolérance et de vraie prospérité, si enfin la république a continué d’être belle, selon le mot célèbre de Forain, comme elle l’était sous l’Empire.

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