‹ Ce que mes yeux ont vuChapitre 6 sur 9 · MC · texte numérisé non relu

MC

Cependant, plus tard, à la veille des élections générales de 1869, le ministre de l’Intérieur, qui était un homme austère, estima que sa façon d’administrer manquait de gravité. D’un trait de plume, il le révoqua. Janvier de La Motte ne protesta pas, mais il fit annoncer par tous les journaux qu’il posait sa candidature dans les

quatre circonscriptions de l’Eure. En haut lieu, on s’émut; on savait que Janvier de La Molle était très aimé dans l’Eure et l’on pensait que sa quadruple élection dans ce département, dont on venait de le chasser, produirait un effet déplorable. On négocia, on transigea, et Janvier de La Motte fut installé à la préfecture de Nîmes. Il s’y fit aimer et apprécier comme à Evreux, car, je le répète, il connaissait admirablement les affaires départementales et les traitait avec une compétence et une autorité tout à fait exceptionnelles.

Quand je le connus, il était encore dans l’Eure; je ne songeais guère à lui proposer ma collaboration, et ce fut lui qui me dit brusquement:

— J’ai besoin d’un chef de cabinet, voulezvous venir avec moi?

Et sans attendre ma réponse, il ajouta :

— C’est dit, je vous attends à Évreux.

J’étais, je suis un fanatique de Balzac. Ayant

eu l’occasion — que je ne cherchais pas toujours — de fréquenter certains de ses personnages à Paris, je n’étais pas fâché de voir se

dérouler sous mes yeux quelques scènes de la « Vie de province », et je partis pour Évreux. C’était un dimanche; je me fis conduire à la préfecture. Le préfet était au cercle, je m’y rendis. Janvier était assis; dès qu’il me vit, et sans se lever, il me cria de loin : « Meyer, il y a cinq louis en banque, les faites-vous? » Mon initiation à la vie administrative débutait, on le voit, de façon plutôt imprévue.

Je fis, avec Janvier de La Motte, une tournée électorale qui eut d’ailleurs un plein succès. Le préfet ne faisait pas de façons avec les électeurs et leur disait nettement, sans recherche de périphrases, ce qu’ils pouvaient attendre du candidat officiel. Les ayant réunis sur la place publique, il leur tenait, ou à peu près, ce langage :

« Le candidat que nous combattons a bien fait de ne pas vous promettre de pont, car ce pont vous ne l’aurez jamais s’il est élu député. » En ces temps éloignés, la candidature officielle était pratiquée sans hypocrisie, surtout sans violence et sans férocité. On s’est rattrapé depuis.

Je n’avais aucune vocation pour la carrière

administrative. Je rentrai donc à Paris pour reprendre la recherche interrompue d’une position sociale offrant quelque stabilité; je connus des heures difficiles dont les amertumes me furent adoucies par la grande bonté de mon ami Aurélien Sclioll, qui, pour m’épargner le souci de découvrir un gîte, m’offrit chez lui une affectueuse hospitalité. Ce n’était pas une offre banale; j’étais à ce moment un peu plus que désargenté et Scholl savait que je serais très heureux de l’accepter.

Une fois de plus, je pus constater que la Providence me venait en aide à la bonne heure; ce jour-là, elle me fut particulièrement secourable, car elle me conduisit en quelque sorte parla main dans une voie qui fut la préface de ma carrière de journaliste. Aurélien Scholl me présenta, en effet, à Edmond Tarbé, avec qui je ne tardai pas à me lier. Edmond Tarbé allait fonder le Gaulois.

Edmond Tarbé appartenait à la haute bourgeoisie parisienne. Sa mère, née Andryane, était la fille du compagnon d’infortune de Silvio Pellico; elle habitait, en 1868, un très joli hôtel

situé rue Boudreau. Mme Tarbé était une musicienne de talent; elle avait composé un opéra, I Battavi, qu’elle eût voulu faire représenter au Théâtre-Italien. Pour favoriser cette ambition, son fils Edmond rédigeait de temps à autre des « Notes musieales » que publiait le Figaro.

Je ne sais plus pour quelle cause Edmond Tarbé quitta le Figaro ; il avait appris à connaître la puissance d’un journal bien posé et il se proposait d’en créer un qui, dans sa pensée, devait ouvrir tout d’abord à sa mère les portesdu théâtre rêvé. C’est plus tard que lui vint l’ambition de faire concurrence au Figaro. Il savait que j’avais coopéré à la fondation d’une revue ; à ses yeux je prenais figure d’ancêtre, et en me confiant ses projets, il me demanda de m’y intéresser. C’était pour moi le salut à l’heure précise où j’étais en droit de me considérer comme un naufragé de la vie, un radeau où je fus heureux de me réfugier, en attendant que la destinée m'offrît un abri plus certain.

Edmond Tarbé et moi relevâmes pour le jour-

nal un titre superbe qu’avait abandonné le docteur Del Bricbt : le Gaulois! Tarbé en était tout naturellement le directeur; il cherchait un rédacteur en chef; je lui désignai Henry de Pêne.

Henry de Pêne, Béarnais comme Henri IY, était grand, très beau et bien bâti, d’une distinction qu’accentuaient sa froideur apparente et ses façons quelque peu hautaines. Il se familiarisait peu, regardait l’humanité à travers un lorgnon carré qui ne quittait jamais l’œil où il était en quelque sorte enchâssé. Sa parole était élégante et correcte et semblait affranchie de toute passion.

En réalité, c’était un cœur d’or, affectueux pour ses amis, secourable à ceux qui faisaient appel à sa bonté, reconnaissant des services qu’on lui rendait et pratiquant sinon le pardon, tout au moins le dédain des injures. Je l’ai appris à son contact. Son père, riche entrepreneur, lui avait fait faire d’excellentes études : il fut l’un des lauréats du grand concours, et lorsqu’il se croyait assuré d’une vie heureuse et facile, des revers de fortune

le contraignirent à gagner son pain quotidien.

Il accepta sans murmurer ce brusque changement dans son existence et bravement se mit à l’œuvre, tirant parti des connaissances qu’il avait acquises et des facultés littéraires qu’il sentait s’éveiller dans sa jeune imagination. Il avait vingt ans; il se mit courageusement à la besogne et ne tarda pas à prendre situation dans la presse. C’était un journaliste de bonne roche et capable d’écrire, au courant de la plume, l’article quel qu’il fût qui lui était commandé, politique, artistique ou littéraire; au besoin, il rédigeait des réclames ou des faits divers.

C’est à cette faculté d’improvisation que se reconnaîtle vrai journaliste. J’en ai compté quelques-uns parmi mes collaborateurs, au cours de ma carrière dans la presse : Henry Fouquier, Raoul Toclié, mon excellent ami Robert Mitchell, Emmanuel Arène, et dans le domaine très élevé de la littérature — ne reculant cependant devant aucun sujet — Emile Faguet. « Toujours prêt », telle est la devise de cet éminent académicien. Jamais je ne l’ai vu réclamer un délai, si court fût-il, pour fouiller dans sa biblio-

206 CE QUE MES YEUX ONT VU thèque bien fournie ou dans sa mémoire, encore mieux meublée.

Il y a trois ans j’appris, vers cinq heures, au Gaulois la mort de Brunetière. J’envoie chez M. Faguet. Il n’était pas chez lui. A sept heures, il accourt au Gaulois. Avant de me mettre à table, je le trouve installé derrière un bureau, fumant son éternelle cigarette, écrivant presque sans relever la plume. Je lui demande s’il avait dîné, il me répondit affirmativement en s’excusant d’être venu si tard ; il avait passé chez Brunetière pour lui rendre un dernier hommage.

« Vous aurez votre article dans une heure », ajouta-t-il; et, en effet, une heure après, l’article était à la composition, sans une rature. Ce fut, à mon avis, la meilleure page qui ait été écrite sur Brunetière. Écrire vite et bien, sur n’importe quel sujet, n’est-ce pas la marque du bon journaliste?

Dans le cas de Faguet, comme dans celui des divers écrivains que j’ai cités plus haut, l’improvisation n’est pas à proprement parler la mise en œuvre immédiate d’idées rapidement

conçues. C’est l’appel de pensées, de scènes qui flottent dans le cerveau, attendant qu’on les évoque; c’est en quelque sorte la photographie instantanée d’images déjà formées et dessinées.

Le cerveau de l'improvisateur est une bibliothèque admirablement classée, où il n’a qu’à fouiller toujours pour y trouver les matériaux dont il a besoin. De Pêne, je le répète, appartenait à cette famille rare, qui semble avoir été spécialement créée pour notre profession. Mes relations avec lui s’étaient continuées sans interruption depuis notre rencontre à la Nouvelle Revue de Paris, et comme il était fort obligeant, il me donnait souvent des places pour assister aux premières représentations, qui étaient alors très courues.

Ob 1 les premières représentations, avant 1870! Que de démarches, que d’intrigues pour obtenir le moindre strapontin ! On ignorait alors et les répétitions générales et les répétitions de couturières. Le dix-neuvième siècle avait ses naïvetés! Aux avant-scènes, s’étalaient les demoiselles les plus cotées, quand elles ne flgu-

raient pas elles-mêmes devant la rampe; a l’orchestre, on pouvait mettre un nom sur toutes les personnalités. A la première représentation de la Belle Hélène qui fut un triomphe inoubliable, et à laquelle j’assistai grâce à je ne sais plus quels prodiges d’ingéniosité, je me souviens d’avoir vu le duc de Morny, qui occupait une loge de face, avec Mme de Morny, une des femmes les plus exquises du second Empire. Pendant un entr’acte, je le croisai dans les couloirs. Fidèle aux modes de sa jeunesse, il portait l’habit bleu à boutons d’or, avec la cravate noire et le pantalon gris perle. Il n’était pas possible d’allier de meilleures façons à une plus grande simplicité. Il causait avec Ludovic Halévy, son collaborateur pour cette spirituelle saynète : Monsieur Choufleury restera chez lui. Peut-être ébauchait-il le scénario d’un nouveau proverbe, alors que le jour, à son fauteuil présidentiel, il ébauchait le scénario de l’Empire libéral. Il était souriant. Il ne soupçonnait guère que ses jours étaient comptés et encore moins que l’expédition du Mexique, qu’il avait publiquement conseillée, se dénouerait trois ans

plus tard dans les fossés de Queretaro. Malgré cette faute, qui nous fut si funeste, ses adversaires eux-mêmes furent indulgents à sa mémoire. Mon vieil ami, Édouard Boclier, m’en parlait un jour avec attendrissement. « Nous siégions, me disait-il un jour, à l’Assemblée nationale presque côte à côte. 11 m’appelait Édouard, je l’appelais Auguste. Le Deux-Décembre nous sépara à tout jamais. Une seule fois, pendant l’Empire, je le rencontrai rue du Bac; il conduisait son pliaéton à deux chevaux. Il me regarda, épiant mon salut. Je détournai les yeux. Quand je sus sa fin prochaine, j’accourus au palais de la Présidence; il venait de mourir. J’ai toujours regretté d’être arrivé trop tard. »

Une autre solennité musicale était fébrilement attendue. On annonçait la première représentation de Y Africaine. Des légendes couraient qui attisaient la curiosité. L’illustre Meyerbeer, disait-on, avait travaillé quinze ans à son œuvre; il s’était éteint sans avoir pu l’achever. Rossini, qui avait eu une syncope d’un quart d heure en apprenant la mort de son rival

et ami, criait au chef-d’œuvre! Fetis,le compositeur belge, qui avait reçu le mandat de mettre la pièce en scène, était menacé, ajoulail-on, d’un procès par la famille, qui l’accusait de s’ètre permis de faire quelques coupures dans la partition I Enfin, l’in terprétation — cela du moins était certain — était magnifique : les principaux rôles étaient attribués à Faure, Naudin et à Marie Sasse. Tout le monde voulait assister à la première — moi aussi naturellement. Je n’avais, hélas! aucun titre. J’imaginai alors de demander à la veuve du maître la faveur d’étre reçu. Elle daigna y consentir, mais quel dut être son ébahissement quand je lui proposai de consacrer tout un journal à Meyerbeer, ses origines, sa vie, son œuvre et, enfin, son dernier ouvrage, le tout agrémenté d’anecdotes, d’autographes et de dessins, et quand je ne lui demandai en échange qu’un tout petit coin pour la première! Mme Meyerbeer n’accepta pas ma proposition, mais pour me récompenser de mon audace, qui l’avait surprise, et surtout de ma pensée, qui flattait sa piété conjugale, elle m’oifrit une place au parterre. Et voilà com-

ment le démon qui me tourmentait à chaque première représentation me souffla l’idée du journal d’actualités, tel tju’il fut réalisé beaucoup plus tard. La soirée de Y Africaine fut un triomphe. Je ne me serais pas consolé d’y avoir manqué; j’ai néanmoins regretté que mon journal fût mort-né.

M. de Pêne, et par droit de conquête et par talent, assistait à toutes les premières avec Mme Henry de Pêne, une des plus belles femmes de son temps; ils occupaient le plus souvent deux fauteuils au premier rang des premières galeries, et les journaux satiriques prétendaient qu’à l’issue de la représentation le régisseur s’avançait vers la rampe et disait avec une respectueuse émotion :

« Monsieur et madame de Pêne est-il content? »

Je mis de Pêne en relations avec Edmond Tarbé; dès lors, le Gaulois était fondé. A cette époque, le principal souci d’un lanceur de journal était de publier un roman sensationnel. Ah! si Victor Hugo voulait nous favoriser! disait-on. Victor Hugo attendait à Guernesey que la des-

tinée le dégageât de l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis de la France.

Et s’il n’en reste qu’un; je serai celui-là t

Il fut convenu qu’Henry de Pêne et Edmond Texier, un excellent journaliste, seraient envoyés en ambassadeurs auprès du grand poète et que je les précéderais — modeste fourrier — pour préparer le voyage.

Chaque semaine un bateau partait de Saint- Malo pour Guernesey. J’arrivai trop tard, le bateau était parti la veille. Je m’enquis de l’armateur et lui demandai s’il ne pouvait pas me louer un bateau. Il fit des difficultés; ce que nous lui demandions, c’était, disait-il, l’expropriation d’un service public au profit d’intérêts privés. Ce serait chéri Ce fut cher, en effet. Nous nous embarquâmes et en arrivant à Guernesey nous fîmes tonner un petit canon ornant la passerelle, ce qui causa une vive émotion dans toute la ville.

Nous frappâmes à la porte monacale du cottage que tout le monde connaît aujourd’hui grâce à la photographie et à la gravure : c’était Haute ville House.

Le maître ne recevait pas. Nous laissâmes nos cartes et nous nous retirâmes, et bientôt à l’hôtel où nous étions descendus on nous remit la lettre que voici :

« Chers confrères,

« Je suis au bain. J’aurai la plus grande joie de vous serrer la main. Voulez-vous me faire l’honneur de venir déjeuner avec moi, à midi? Je compte sur vous. Que de choses nous avons à nous dire! Que vous êtes charmants d’être venus sur mon rocher!

« A midi, n’est-ce pas?

« Je vous serre la main avec effusion.

« Victor Hugo. »

Je crois inutile d’ajouter que nous fûmes exacts au rendez-vous : nous décrivîmes au poète, avec force commentaires et réflexions de nature à flatter son légitime orgueil, les incidents de notre expédition et, par une singulière fortune, je fus de sa part l’objet d'une faveur spéciale. Il connaissait Henry de Pêne et Edmond Texier, qui était un vétéran de la

214 CE QUE MES YEUX ONT VU presse, et mon nom à moi lui était inconnu : il me prit pour le bailleur de fonds et, comme il avait le culte de l’argent, je fus traité par lui avec des égards particuliers.

L’affaire fut rapidement conclue. Victor Hugo nous promit les Travailleurs de la Mer. Le Gaulois allait prendre son essor. Dirigé par deux hommes du monde accomplis, il devait, dès l’abord, présenter le caractère de correction dont il se fait honneur encore et plus que jamais aujourd’hui. La presse n'était pas alors américanisée et la première place, absorbée aujourd’hui par le reportage, était occupée par la chronique. C’était le clou d’or! J’ai eu la curiosité de relire les premiers numéros de mon cher journal et j’y vois Edmond About avec ses « Épîtres au Gaulois », Francisque Sarcey, Jules Noriac, Albéric Second, Nadar, que nous enterrions hier, Barbey d’Aurevilly, Edmond Texier, Gaston Jollivet, J. -J. Weiss, Paul Féval et Dumas fils lui-même Quel bataillon !

J’avais acquis les sympathies d’Henry de ■ Pêne et celles de Tarbé. On m’offrit la direction d’une rubrique très variée et surtout très

chargée, qui comprenait les échos de la ville et du théâtre, du monde élégant et du sport. J’acceptai sans hésiter (que n’aurais-je pas accepté?), puis je m’avisai que je n’entendais rien à ma nouvelle besogne et, franchement, je le déclarai à Henry de Pêne, qui s’olfrit à entreprendre mon instruction. Tous les matins j’allais chez lui, comme on va chez Berlitz; il m'apprenait le métier que j’ignorais encore; je fis des progrès assez rapides et l’on m’alloua royalement six cents francs par mois sans aucuns frais accessoires. Que penseraient mes confrères d’aujourd’hui d’une aussi maigre rétribution? 11 me fallait payer mes voitures et mener un train de vie — tout au moins apparent — qui me rapprochât du monde dont la fréquentation quotidienne était pour moi une obligation professionnelle. J’étais donc contraint de m’attacher au « paraître » plutôt qu’à « l’être », et de sacrifier le confortable à la forme extérieure.

Je déjeunais chez Bignon, au coin de la chaussée d’Antin; mon addition ne dépassait jamais 2 fr. 40 ; le menu était invariable : un œuf, 0 fr. 40; une côtelette nature, 1 franc;

pain, 0 fr. 50. Pour unique boisson, un petit verre d’eau-de-vie, que je coupais d’eau naturelle, 0 fr. 50. Je justifiais ce breuvage économique en m’attribuant une grave maladie d’estomac. Les bonnes femmes ont raison : on arrive à tout avec de l’ordre et de l’cconomie 1

Sans doute, j’aurais pu me nourrir plus abondamment et au même prix dans un restaurant moins haut coté, mais chez Bignon, grâce à ce menu digne d’un Spartiate, je me trouvais en contact avec tous les Athéniens de Paris. Lentement, prudemment, par étapes successives, je me rapprochais de la fameuse table des célébrités, où, finalement, je fus admis à m’asseoir.

Me voilà reçu dans le Tout-Paris littéraire et artistique, et, dès lors, je n’eus plus à solliciter des interviews sensationnelles, des échos inédits; il me suffisait, pour être renseigné, d’écouter et aussi, de temps à autre, d’interroger. Néanmoins ma tâche était encore lourde. On pourra la mesurer, pour peu qu’on lise les pages qui vont suivre.

Les meilleures associations finissent par se

rompre. Henry de Pêne et Tarbé, qui avaient toutes raisons de s’accorder, se séparèrent pour des causes assez futiles, et de Pêne quitta le Gaulois pour créer un journal concurrent.

Sans perdre une minute, il fonda le Paris, qui devint plus tard Paris-Journal. Je m'attachai à sa fortune. Au Gaulois, je signais Octave de Parisis, un des personnages de la Comédie d’Arsène Iloussaye; au Paris-Journal j’adoptai le pseudonyme de Jean de Lutèce.

Un journal satirique, le Nain Jaune, publiait tous les mercredis des portraits à la plume sous ce titre : « Figures de cire », signés du pseudonyme de Curtius, qui dissimulait un journaliste jusque-là peu connu, M. Carie des Perrières; il s’est fait depuis un nom dans la presse. Je dînais un mercredi soir avec mon ami Georges de Heeckeren et M. de Goldstein à la Maison Dorée. La maison, aujourd’hui disparue, était alors dirigée par MM. Verdier frères, qui apportaient une telle courtoisie, une telle bonhomie dans leurs fonctions, qu’on les traitait plutôt en amphitryons qu’en restaurateurs. Georges de Heeckeren demanda naturellement

le Nain Jaune; c’élait le plat du jour; il le lut, pas un muscle de son visage ne broncha, il nie tendit le journal en me disant : « Lisez, mon cher Parisis, et digérez bien tout de môme. » L’article était intitulé : « Le duc Jean ». Octave de Parisis était duc, le prénom de ma nouvelle signature était Jean. Il n’y avait pas d’erreur. Il n’y avait pas non plus de doute à avoir sur la tournure qu’il fallait donner à l’incident et je priai mon ami Georges de Heeckeren de vouloir bien être un de mes témoins.

Georges de Heeckeren était un type de bravoure légendaire. Il avait accompli mille exploits au Mexique, où il s’était engagé. Il devait les renouveler plus tard pendant la guerre de 1870. 11 était taillé en force et en beauté comme un burgrave. Il avait de qui tenir : son père, le sénateur, était, avec le comte de Nieuwerkerke et les comtes Olympe et Onésime Aguado, parmi les beaux hommes du second Empire. Ses deux fds devaient plus tard le continuer

Mon meilleur ami Henry de Pêne, qui était aussi un superbe cavalier, voulut bien m’assister. Je paraissais tout petit, encadré entre ces

deux géants. Nous nous battîmes à l’ile de Croissy. C’était là que se dénouaient toutes les querelles parisiennes, comme autrefois au Préaux-Clercs. Je cite de mémoire les duels les plus fameux : ceux de MM. de Cassagnac, aujourd’hui général; Gaston Jollivet, Feuillant, marquis de Modène, comte du Lau, Chapperon, Ollivier. Aussi Louis Leroy, le spirituel vaudevilliste, les avait-il appelés les mousquetaires de Bougival.

Ces mousquetaires, puisque mousquetaires il y a, étaient presque toujours accompagnés d’un médecin qui s’appelait Létendard, et Chavette, le joyeux chroniqueur, avait introduit dans son code du duel comique cet article : « En cas de contestation, on peut tirer sur le docteur Létendard. » Le dénouement de l’affaire fut moins gai. Nous devions chacun tirer deux halles au commandement. M Carie des Perrières me raconta plus tard qu’il fut fort étonné de m’avoir manqué à la première balle; il se rattrapa à la seconde, que je reçus en pleine ceinture. On me crut mortellement blessé. Mes témoins dissimulèrent leur alarme,

et je me souviens que sur la barque qui nous ramenait au rivage, nous fredonnions l’air célèbre de l’opéra d’Hérold.

Je gardai le lit pendant un mois et la chambre pendant les deux mois qui suivirent. Je ne fus pas abandonné; mes deux témoins venaient me voir tous les jours. Ma situation de journaliste parisien et mondain m’avait ouvert les portes du monde élégant de cette époque. Aussi ma petite chambre du quatrième étage de l’hôtel de Florence, rue des Mathurins, semblaitelle une succursale d’un club à la mode : c’était Edmond de Lagrenée, fils de l’ambassadeur, diplomate lui-mème, très répandu à cette époque; Raynald de Choiseul, Georges de La Brunerie, Antoine et Daniel de Espeleta, deux des cinq frères qui étaient venus s’installer à Paris, il y avait quelques années, où leur belle tournure et leur bonne grâce les avaient bientôt fait accueillir dans tous les milieux; leur table hospitalière et éclectique avait amené pour la première fois la fusion entre les hommes du monde et le monde du journalisme; c’étaient encore Xavier Feuillant, Masséna, avec lequel

je nouai des relations amicales que la mort seule a interrompues; Henri Cartier, Alexandre Duval, Gaston Jollivet, le comte Welles de Lavalette, Tomas y Caro, San Cesario, Jules de Divonne, Georges Manceaux, Edmond de Castries, que je retrouvai plus tard si vaillant, pendant le siège; Gaston de Saint-Maurice, un parfait gentleman qui avait deviné la vogue du bibelot; mon vieux camarade du Havre, Georges Bostrom, et enfin MM. Émile et Albert Abeille et Festugière, mes anciens condisciples de l’École de droit. On avait beaucoup d’esprit à ce moment-là, et du meilleur; j’aurais pu rédiger mon ancienne rubrique des échos sans sortir de ma chambre.

Ces visites espacées me laissaient de grands loisirs pour lire les livres nouveaux qui figurent aujourd’hui dans toutes les bibliothèques. C’était : de Dumas fils, l’Affaire Clemenceau, qui paraissait bien hardie pour l’époque; d’Ernest Feydeau ,Fanny, un de nos premiers romans psychologiques; d’Octave Feuillet, M. de Camors, qu’on disait un livre à clef; de Laboulaye, Paris en Amérique, une œuvre qui nous fit connaître

pour la première fois le Nouveau Monde; l’Ami Fritz, d’Erckmann-Chatrian, dont les noms aujourd’hui doivent nous être doublement chers, et, enfin, un délicieux roman déposé un jour anonymement dans les bureaux de la Revue des Deux Mondes et dont on devait connaître plus tard l’auteur : le Péché de Madeleine. J’occupais aussi et surtout mes loisirs à lire et à étudier les journaux qui paraissaient à cette époque. Je m’approvisionnais pour l’avenir! Je ne choisissais pas, je lisais tout : l’Union, l’organe de la fidélité immaculée, de M. de Riancey; l’Univers de Louis Veuillot, qui venait de publier une très curieuse et très éloquente satire de son temps sous ce titre : les Odeurs de Paris; le Courrier du Dimanche, dont les tendances étaient nettement orléanistes et que rédigeaient Hervé, J. -J. Weiss, Alfred Assolant, John Lemoinne, Saint-Marc Girardin, Lanfrey, qui venait d’écrire un pamphlet de trois volumes sous le titre : Histoire de Napoléon I"; un grand écrivain, le comte d’Haussonville, le père de l’éminent académicien actuel, académicien lui-même, un des hommes à la parole la plus mordante, à la

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 223 plume la plus acérée que nous ayons connus; Target, Lambert de Sainte-Croix, Louis Teste, aujourd’hui et depuis vingt ans mon plus fidèle collaborateur au Gaulois , et qui déjà se distinguait par des qualités de style et de pensée vraiment exceptionnelles; Ranc y publiait des articles de critique dramatique; je lisais — déjà! — le Journal des Débats , où écrivait Prévost- Paradol, qui y était entré après avoir quitté le Courrier du Dimanche, supprimé en 1860 à cause d’un de ses articles et reparu en 1868. Avant de partir pour l’Amérique, il alla serrer la main à Louis Teste, au Journal de Paris; il causait lorsque, à la grande surprise de notre ami, il s’interrompit brusquement et, désignant un encrier qui était sur la table : « Enlevez ça, s’écriat-il non sans quelque violence, enlevez ça, je ne veux pas le voir! » Déjà la neurasthénie le guettait.

Je lisais les deux journaux siamois : le Constitutionnel et le Pays, qui s’abritaient dans le même hôtel de la rue de Valois pour monter la garde autour de l’Empire autoritaire; le Constitutionnel repris avec succès par le docteur

Véron et qui, après avoir été dirigé longtemps par Paulin Limayrac, venait d’être confié à notre ami Robert Mitchell, un doyen de la presse, qui vibre encore aujourd’hui comme un conscrit, mais écrit comme un vétéran; et le Pays , dirigé par M. Granier de Cassagnac, ami personnel de l’Empereur, un orateur éloquent doublé d’un remarquable journaliste, ayant à ses côtés son fils Paul, qui, après s’être essayé brillamment dans certains journaux satiriques, venait d’aborder la carrière politique à laquelle il devait désormais vouer son tempérament, sa verve et son talent.

Bien jeune encore, mes yeux l’ont vu tenir tête avec un admirable sang-froid à une foule déchaînée; c’était le 2 février 1870. L’Empire libéral était en pleine lune de miel. Victor Hugo, fidèle à son serment, n’était pas rentré en France, mais il avait permis que son répertoire passât la frontière. On donnait Lucrèce Boryia à la Porte-Saint-Martin. Les républicains, les libéraux s’étaient donné rendez-vous pour acclamer l’exilé. Dès qu’ils aperçoivent Henri Rochefort à l’entrée du balcon, ils lui font une ovation. Paul

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 225 de Cassagnac vient d’entrer et de s’asseoir dans une loge de face; la salle entière l’accueille par des huées. Paul de Cassagnac se lève, se croise les bras et reste debout pendant tout le temps que dure le charivari; son attitude est si calme, si fière, qu’elle impose silence aux manifestants et la pièce peut commencer dans un grand silence.

Enfin le Temps, qui fut créé en 1861, était l’organe de la bourgeoisie éclairée et libérale. Son fondateur, M NeITtzer, journaliste averti, s’était entouré d’écrivains de valeur : deux devinrent célèbres à des titres différents; le premier, qu’une rubrique mit en vedette : les Comptes fantastiques cTHaussmann; c’était Jules Ferry; le second s’appelait Scheurer-Kestner, il fut l’initiateur de l’affaire Dreyfus. Ce n’est qu’en 1870 que M. Nefftzcr passa la main à notre doyen et maître à tous, M. Adrien Hébrard, qui a porté le Temps à une fortune inconnue jusqu’à lui.

En ce temps-là, Edmond About, qui jusquelà n’avait eu que des romans, d’ailleurs justement célèbres, se préparait à assumer la direc-

226 CE QUE MES YEUX ONT VU tion du Soir. C’était un écrivain de race et un journaliste d’un esprit rare. Son talent lui avait gagné des admirateurs, son esprit lui avait valu des ennemis, aussi se vengaient-ils par mille traits; ils lui prêtaient, entre autres, ce propos : « On m’a tout offert, j’ai tout accepté, je n’ai rien reçu. »

On prétendait encore qu’un jour l’Empereur lui avait demandé s’il connaissait la langue espagnole :

— Pas encore, Sire, répondit Edmond About, qui depuis longtemps souhaitait un poste important dans la diplomatie.

Il se procure une grammaire et un dictionnaire espagnols et, quelques mois après, abordant le souverain :

— Sire, lui dit-il, je peux aujourd’hui parler l’espagnol.

— Ahl répondit l’Empereur un peu surpris, je vous en félicite.

— J’ai appris l’espagnol parce que l’Empereur m’avait demandé si je connaissais cette langue.

— Oui, oui, je me rappelle maintenant. Je

venais de lire Don Quichotte dans l’original et i 'avais trouvé un grand plaisir à cette lecture.

Je feuilletais aussi la Vie Parisienne — titre qu’Offenbach emprunta pour l’une de ses meilleures œuvres. Le dessinateur Marcelin qui venait de la fonder, y avait groupé une rédaction qui comprenait les meilleurs écrivains de son temps. Nul ne signait, car le journal était d’une hardiesse plutôt dangereuse et la justice, sous l’Empire, était beaucoup plus pudibonde qu’elle ne l’est aujourd’hui. Elle ne sait plus rougir.

Il me revient que la Vie Parisienne fut condamnée sévèrement pour un article de Feydeau où l’auteur de Fanny contait, sous une forme insuffisamment atténuée, la déconvenue d’une danseuse dont le maillot s’était déchiré en scène. Depuis cette époque, les maillots n’ont plus d’occasion de se déchirer; dans beaucoup de théâtres, ils ont disparu.

Quand je quittai la chambre où j’étais depuis si longtemps confiné, je me trouvai de nouveau sans emploi. La fortune n’avait pas couronné les efforts d’Henry de Pêne, qui ne pouvait

môme plus m’allouer les six cents francs de traitement mensuel avec lesquels j’avais quelque peine à vivre. Le Soir m’accueillit.

C’était un Anglais, Merton, qui subventionnait ce journal; il était fort joli garçon, dépensait royalement un patrimoine que la spéculation lui avait permis d’augmenter, mais qu’elle devait lui reprendre. Il connaissait admirablement la Bourse et ne craignait pas, au lendemain de la guerre, de prédire qu’à une époque fixée, précisée par lui, la Rente gagnerait le pair; il était sûr de son diagnostic et s’engagea à fond dans une spéculation qui devait tripler sa fortune. Malheureusement pour lui, Merton se trompa; la hausse prévue, annoncée par lui, se fit attendre six mois; complètement ruiné, Merton disparut dans un petit nuage de fumée, comme le vibrion de Y Étrangère.

Ce fut au Soir que Janvier de La Motte vint me chercher pour m’adjoindre, en qualité de secrétaire, au comité plébiscitaire.

J’ai raconté tout cela par ailleurs.

Pendant près de dix ans — jusqu’en 1879 — je ne collaborai à aucun journal; je m’entrete

nais la main en allant voir tous les matins, vers sept heures et demie, Émile de Girardin, qui me montrait toujours une grande amitié. Il recevait, vêtu d’une sorte de froc, dans une chambre monacale où l’on gelait en hiver, car on n’y faisait jamais de feu.

Dès cinq heures du matin il était debout et se mettait au travail; il variait la forme de ses articles, rarement le fond, car il pensait que l’idée la plus simple ne pénètre pas du premier coup dans une cervelle humaine et qu’il fallait l’acclimater pour qu’elle produisît tout son effet. Sa besogne faite, il montait à cheval, s’occupait de ses affaires financières et, de la journée, nereprenait la plume.

Après le mariage de son fils Alexandre avec Mlle Vimercati, il prit l’habitude de recevoir à dîner et à déjeuner; sa belle-fille faisait les honneurs de sa maison avec une grande affabilité. Rarement il allait au théâtre et d’habitude se couchait de fort bonne heure.

Quand j’entrais le matin chez Girardin, je me croisais le plus souvent dans l’antichambre avec le baron de Soubeyran, qui en sortait. Le

baron de Soubeyran était un financier fort avisé, doué comme Merton de facultés quasi divinatoires et que la fortune abandonna vers la fin de sa carrière. Lui aussi avait prévu la hausse de certaines valeurs; il s’était engoué non de la rente, mais des fonds égyptiens et hardiment il en acheta une énorme quantité avec les réserves et pour le compte du Crédit F oncier, dont il était alors sous-gouverneur. Cette opération n’étant pas autorisée par les statuts de cet établissement de crédit, on l’accusa d’avoir fait un usage illicite des sommes dont il avait la gestion, et, pour éviter des poursuites, il dut se résoudre à payer une indemnité considérable, que l’on peut évaluer à une douzaine de millions. Le baron de Soubeyran, qui avait remué des millions, est mort pauvre, il y a quelques années. C’est à son honneur.

Un matin, j’étais chez Girardin, quand on annonça M. Le Faure, député; discrètement je voulais me retirer; Girardin me retint :

— Restez, me dit-il, vous allez assister à une scène qui pourra vous être profitable

M. Le Faure entra et prit une chaise :

— Je ne vous ai pas dit de vous asseoir

— Cependant...

— Taisez-vous et écoutez-moi. C’est moi qui vous ai fait député, c’est moi qui vous ai fait nommer rapporteur du budget de la guerre; j’aurais fait de vous un ministre, mais hier vous vous êtes permis d’attaquer à la tribune le général de Cissey, la baronne de Kaula, qui sont mes amis. Eli bien, je vous déclare que bientôt vous ne serez plus rien, rien, rien...

M. Le Faure sortit sans répliquer et Girardin, se tournant vers moi :

— Retenez bien, me dit-il, ce que vous avez entendu.

Je l’ai retenu, mais je n’ai pas profité de la leçon ; je n’ai pas l’humeur méchante et je n’ai jamais exécuté personne. On le sait. Je plains ceux qui en abusent.

Girardin s’était donc mis en tète de me faire acheter un journal. Je l’ai déjà écrit : c’était le but de mes efforts. Mais il ne lui plaisait pas que je risquasse dans une aventure tous les bénéfices que j’avais laborieusement acquis à la Louise. Très obligeamment il me mit en

rapport, avec un banquier, M. de Werbrouek, qui, de son côté, voulait donner plus d’extension à ses affaires en s’assurant le concours de quelques organes influents. Il avait déjà affermé le Bulletin financier du Figaro.

Ap rès la rupture survenue entre mes deux amis de Pêne et Tarbé, je n’avais pas cessé d’observer d’un œil presque paternel la fortune du Gaulois. Jusqu’à la guerre, son progrès avait été constant et non interrompu. La campagne de M. Angel de Miranda sur les affaires d’Espagne accentua son succès; cette campagne, on le sait, aboutit à la révolution militaire et à la chute de la reine Isabelle.

Le Gaulois s’était rallié au mouvement libéral qui provoqua la retraite de M. Rouher et l’avènement du ministère Ollivier. Il n’accueillit pas sans quelques regrets la démission de MM. Buffet, TalhouëtetDarUjlorsqu’ilfutdécidé que les réformes constitutionnelles seraient soumises à la ratification du peuple; aussi, quand s’ouvrit la campagne plébiscitaire, le directeur du Gaulois , M. Edmond Tarbé, s’y rallia-t-il sans enthousiasme.

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 233 « Je laisserai tomber mon oui dans l’urne », écrivit-il dédaigneusement.

Cependant le ministère Ollivier avait perdu quelque peu de sa popularité parlementaire par la retraite de MM. Buffet, Talhouët et Daru. M. Buffet était un esprit judicieux, prudent, et sa présence au ministère des finances, qu’il avait dirigé sous la république, donnait toute satisfaction à nos grands financiers. M. Daru avait beaucoup d’autorité dans le monde diplomatique et sa parfaite connaissancedes questions extérieures, ses relations avec les hommes d’État étrangers, offraient à notre pays de sérieuses garanties pour la paix générale de l’Europe.

Le marquis de Talhouët, qui avait accepté le ministère des travaux publics, s’était fait une excellente situation au Corps législatif; redevenu simple député, il fut chargé du rapport sur les crédits de la guerre, à la veille des hostilités; il soutint avec une ferme éloquence les projets de loi suivants :

lu Crédit de 50 millions pour le ministère de la Guerre; 2° crédit de 16 millions pour la marine; 3° mobilisation de la garde mobile;

234 CE QUE RIES YEUX ONT VU 4° autorisation d'engagements pour la durée de la guerre. Ces divers projets furent adoptés à la séance du 15 juillet 1870.

Certes, M. de Talliouët était complètement irresponsable des événements que provoqua la guerre entre l’Allemagne et la France; dans son ardent patriotisme, il ne pouvait cependant se consoler de la part indirecte qu’il y avait prise. Je le vis plusieurs fois avant la guerre, quand j’étais au journal le Soir, et la dernière fut à l’occasion du mariage de sa fdle. C’était un gentilhomme de belle allure, et d’une absolue simplicité. On sait qu’après le Quatre- Septembre, il avait noblement renoncé à la vie publique, estimant que tous ceux qui avaient participé, même indirectement, au grand effondremen t de 1 87 1 , devaient disparaître de la scène .

Ce fut le duc de Gramont qui prit la succession du comte Daru au quai d’Orsay. Il quittait l’ambassade d’Autriche qu’il avait occupée avecune rare distinction pendant quelques années. A Vienne, il avait appris la haine de la Prusse, et l’espoir des patriotiques revanches. Je me rappelle avoir entendu dire : « Si jamais Gra-

mont est ministre, nous aurons Ja guerre. » Il fut ministre et nous eûmes la guerre. Une seule fois je l’ai vu à la tribune : c’était au cours d’une séance décisive. Il avait la mine haute et le verbe puissant. Plus tard, en 1872, ayant appris que je me rendais à Chislehurst, il me fit prier de remettre, en mains propres, à l’Empereur, le premier exemplaire du volume dans lequel il justifiait son action diplomatique. Je remplis fidèlement ma petite mission : l’Empereur me chargea de remercier le duc de Gramont de son aimable pensée.

Pendant le premier siège, Edmond Tarbé ne quitta point Paris, mais la Commune le fit émigrer à Bruxelles, où il transporta son journal. Cet exode ne nuisit pas à la fortune du Gaulois, dont le tirage atteignit et même dépassa le chilîre de 100 000 exemplaires. Il revint à Paris quand les troupes de Versailles y rentrèrent, mais il ne retrouva pas le succès d’autrefois; la cause impérialiste à laquelle Tarbé demeurait attaché avait perdu toute popularité, les abonnés se retiraient et Tarbé se décourageait Cette situation me fut révélée par l’un des prin-

236 CE QUE MES YEUX ONT VU cipaux rédacteurs du Gaulois, Jules Richard, que je rencontrais chez M. Rouher.

Après la guerre, M. Rouher était rentré à Paris, où il habitait, rue de l’Élysée, un petit hôtel qui appartenait à l’Impératrice. Le vice- Empereur, qui avait assumé la direction du parti bonapartiste, recevait tous les soirs les amis demeurés fidèles; c’étaient des réunions intimes sans luxe, sans apparat : Mme Rouher, la marquise de La Valette, sa fille aînée, Mlle Rouher en faisaient les honneurs. M. Rouher prenait peu de part à la conversation, il faisait des patiences ou jouait au bésigue lorsqu’il trouvait un partenaire digne de lui. C’était généralement M. Charles Ahattucci, le passionné et vibrant député d’Ajaccio, ou encore M. Cottin, l’ancien chef de son cabinet, alors qu’il était ministre d’État, et qui s’était montré un des membres les plus distingués du Conseil d’État. M. Cottin était le père d’une des femmes les plus appréciées de la société, Mme Frédéric Masson, et, par conséquent, le beau-père de notre éminent collaborateur, M. Frédéric Masson.

De temps à autre et sans interrompre la partie, il se mêlait à la discussion par un mot, une appréciation ou une rectification toujours très brève. M. Rouher était à peu près chauve; il dissimulait sa calvitie en ramenant sur le sommet de son crâne les mèches très longues, qu’il enroulait avec beaucoup d’art, mais qui se montraient parfois rebelles, surtout quand le vice- Empereur était à la tribune. On voyait alors sa mèche unique se détacher du crâne, se détacher lentement et finalement retomber jusque dans le dos.

A dix heures, on servait invariablement du tilleul et des gâteaux à la crème. M. Rouher, qui avait sur toutes choses des idées très arrêtées, considérait le thé comme un excitant nuisible produisant sur le cerveau de très fâcheux effets.

Mlle Rouher se mettait quelquefois au piano; Henri Chevreau, le dernier ministre de l’intérieur de l’Empire, fidèle entre les fidèles, lui tournait les pages. Mme Rouher poussait un soupir résigné, car elle avait conservé le souvenir attendri des maîtres de sa jeunesse, tandis

238 CE QUE MES YEUX ONT YU que Mlle Rouher témoignait un mépris profond aux musiciens de l’École italienne et même française. En littérature comme en musique, elle faisait montre d’une certaine hardiesse dégoût et d’une remarquable compréhension; les lectures les plus ardues ne la rebutaient pas et les obscurités de certaines l’attiraient en obligeant son cerveau à un effort soutenu. Elle apprit le polonais et bientôt elle put traduire des romans que publiait avec grand succès un grand journal de Varsovie. Mlle Rouher, devenue baronne de Raulny, a publié des romans i qui ont rencontré ici même des éloges mérités.

Mme de La Valette se plaisait mieux aux élégances de son temps; jolie femme, elle aimait > la vie et jouissait de l’admiration discrète que provoquaient ses charmes et son esprit. Et quand elle devait croire qu’elle avait fixé le bonheur dans sa maison, une effroyable catastrophe anéantit de la façon la plus tragique ; toutes les joies de ceux qui l’aimaient. Une ! étincelle tombée sur sa robe etla pauvre femme, brûlée vivante, mourut dans les plus atroces I souffrances !

M. Rouher fréquentait peu les bibliothèques. Et qu’avait-il besoin de lire? Son cerveau était encyclopédique et l’on a pu dire de lui ce que l’on disait de Pic de La Mirandole, qu’il savait « toutes choses connues et aussi quelques autres ». Jamais il ne préparait ses discours, tout au moins la plume à la main, et son gendre, le marquis de La Valette, m’a conté comment il avait conçu en quelques instants le plan, la forme, le développement de son plaidoyer en faveur du libre-échange. Lorsque l’Empereur, séduit par les théories de Cobden, voulut doter la France d’un régime économique nouveau, il fît appeler M. Rouher, qui était à cette époque très protectionniste.

C’était quelques heures avant la séance où devait s’ouvrir le débat sur la question du libreéchange ; le ministre d’État discuta longuement avec le souverain; finalement, ce fut le souverain qui convainquit le ministre, et M. Rouher, parti de chez lui protectionniste, était libreéehangiste en quittant les Tuileries. C’est dans la voiture qui le conduisait au Corps législatif qu’il composa les grandes lignes du discours

2i0 CE QUE MES YEUX ONT VU

où il allait défendre les idées de l'Empereur.

Le marquis de La Valette avait conservé le brouillon du discours où son beau-père devait exposer ses propres sentiments. M. de La Valette est mort. Il serait intéressant de savoir ce qu’est devenu ce précieux brouillon.

Autre exemple de sa prodigieuse facilité. On sait qu’après la guerre le Parlement s’était réfugié à Versailles; j’y accompagnais un jour M. Rouher. En entrant à la Chambre, il eut la surprise d’entendre le duc d’Audi Gfrot-Pasquier prononcer contre l’Empire un admirable réquisitoire, qui provoqua sur tous les bancs de la majorité un véritable enthousiasme. On se rappelle encore la virulente apostrophe : « Varus, rends-nous nos légions. » La salle entière acclama l’orateur. M. Rouher ne s’attendait pas à cette catilinaire, il n'y était pas préparé; cependant, quand le duc d’Audiffret-Pasquier eut terminé son discours, il demanda la parole et ce jour-là, et aussi le lendemain, il présenta devant une Chambre vibrante et hostile la défense du régime qu’il avait servi; il parla longuement, n’oubliant ni un fait, ni une date, ne

concédant rien, revendiquant même, pour un homme que cependant il n’aimait point, M. Clément Duvernois, l’honneur d’avoir rendu possible la défense de Paris en l’approvisionnant en temps utile.

J’ai dit que j’avais rencontré Jules Richard chez M. Rouher, et qu’il ne m’avait pas dissimulé l’état d’âme de son directeur; il m’invita de la façon la plus pressante à engager des négociations avec Edmond Tarbé pour acquérir le Gaulois; je l’écoutai et je pris jour avec Edmond Tarbé pour entamer des pourparlers. Ils furent assez longs. On a grand’peine à se séparer d’un enfant qu’on a élevé. La nécessité fut plus forte, et Edmond Tarbé consentit à me louer le Gaulois, avec promesse de vente.

La veille du jour où je devais signer, je réunis à dîner Emile de Girardin, le général Fleury, le comte de Camondo, le marquis de La Valette — tous morts aujourd’hui — et Félix Duquesnel, Dieu merci, bien vivant; ils s’accordèrent à me conseiller de hâter la négociation projetée et gravement on but à la prospérité du Gaulois. Le toast lui a porté bonheur.

J'ai raconté ailleurs que j’avais pris possession de la direction de ce journal le jour même où mourut le Prince impérial, et que je m’étais rallié naturellement au Prince Napoléon, désigné comme héritier de l’Empire par le plébiscite de 1870; je ne pouvais guère soupçonner qu’il changerait brusquement son rôle et renierait ses titres : j’avais en effet toujours sous les yeux une scène qui avait vivement frappé mon imagination. Aux funérailles de Napoléon III, en avant du cortège, un homme de haute stature se tenait à côté du Prince impérial, le bras sur son épaule, comme s’il prenait devant le cercueil l’engagement solennel de le protéger et de le défendre. C’était touchant.

Dugué de La Fauconnerie, qui jouait à cette époque un rôle important, me fit l’honneur de me présenter au Prince Napoléon qui, je l’avoue, me séduisit dès la première entrevue Ce qu’il me dit me surprit un peu cependant :

— Yoyez-vous, jeune homme, la forme du pouvoir n’importe guère. C’est au pouvoir qu’il faut s’attacher. Et, en prononçant le mot de pouvoir, sa voix s’enflait comme un tuyau

d’orgue. Ce n’était plus un César déclassé, comme l’avait appelé Edmond About, c’était un César attendant son Suétone.

Causant avec un de mes amis, qui m’a rapporté la conversation, il expliquait ainsi sa conception :

« Quand une femme du monde consent à vous aller voir dans votre garçonnière, le plus souvent elle vous fait promettre que vous la respecterez comme une sœur. Vous promettez, vous jurez même, au besoin; mais si vous étiez assez niais pour vous montrer fidèle à cet engagement, elle ne vous le pardonnerait jamais. Eh bien, j’invite la République à venir dans ma garçonnière. Comprenez-vous'? »

Lorsque je pris la direction du Gaulois, encore tout jeune, ma fortune me grisa tout d’abord. Je ne me contentais pas de croire à mon étoile — je la voyais déjà dans mon assiette, comme il advint au principal personnage des Pilules du Diable. Je n’avais pas assez de calme et de patience. Je croyais plus à mon intelligence qu’à mon bonheur et j’attribuais à mes seuls mérites ce qu’en partie, tout au

moins, je devais à la chance. Je me suis assagi depuis. Les vicissitudes m’y ont aidé.

Me voilà donc à la tète d’un grand journal dont la rédaction s’était un peu dispersée. 11 fallait, meubler la maison et, pour m’exprimer plus simplement, former une rédaction qui assurât le succès du Gaulois et acci'ût son autorité.

Tout d’abord, je pris au Figaro son collaborateur le plus utile, Gornély, que j’élevai à la dignité de rédacteur en chef. Mais à ce colonel il fallait des officiers; d’abord je m’empressai de conserver les meilleurs parmi les collaborateurs qu’avait su attirer ou former mon excellent ami Edmond Tarbé : Auguste Yitu, de la race des vrais journalistes, apte à traiter toutes les questions avec un égal talent et une égale compétence; Francisque Sarcey, qui devait continuer la tradition de ses devanciers Janin, Fiorentino, Gautier et Saint- Victor ; M. de î ourcaud, le critique si fin, qui n’a pas fait déchoir la chaire des Beaux-Arts où il a succédé à Hippolyte Taine; Ernest Daudet, un érudit et un lettré; Arsène Houssaye, qui avait écrit le 41e Fauteuil et à qui l’Académie eut le

tort de refuser le 40e; enfin d’excellents chroniqueurs élevés à l’école des Aurélien Scholl, des Villemot et des Wollf : Poupart-Davyl, l’auteur d’une comédie, la Maîtresse légitime, qui eut un grand succès; Émile Blavet, Monljoyeux et Fervacques, un mondaniste, qui précéda les Mondanités ;Va\A Ferrier, un observateur délicat, un humoriste bienveillant; Raoul Toché, qui devait écrire sous le pseudonyme de Frimousse d’étincelantcs fantaisies et dont le rire éclatant devait s’éteindre dans un sanglot suprême. Ensuite je m’appliquai à former une troupe de choix et, au risque d’éprouver fâcheusement ma modestie, je dois reconnaître que je montrai dans l’accomplissement de celte tâche un certain discernement, car j’appelai au Gaulois des écrivains dont la renommée encore incertaine est devenue. depuis, des plus éclatantes.

Paul Bourget tenait le « département » de la chronique. Au Parlement, fondé par M. Ribot, il écrivit ses premiers articles; c’est là que j’allai le chercher; puis Mme Adam, charmée par celte prose si ferme, cette pensée si originale, cette abondance d’idées toujours présentées sous une

246 GE QUE MES YEUX ONT VU forme élégante, l’attaclia à la. Nouvelle Revue, où il publia son premier roman, on sait avec quel

succès.

Mau passant, qui atteignit la gloire en dédaignant l’Académie, me donna ses premiers contes; Ganderax, d’abord collaborateur de M. Ribot, continua ses débuts au Gaulois où la Revue des Deux Mondes le découvrit et se l’annexa. Depuis, il a fondé, avec M. Lavisse, la nouvelle Revue de Paris, qu’il dirige toujours avec autorité, mais il ne saurait oublier — nous non plus — les années de sa jeunesse où il démontrait, dans ses chroniques du Gaulois , sa connaissance delà vie comme, plus tard, sa science du théâtre dans ses remarquables critiques de la Revue des Deux Mondes. C’est aujourd’hui notre collaborateur et ami M. René Doumic qui tient à la Revue le sceptre des Planche et des Sainte- Beuve. Sa critique fine et pénétrante, son goût si sûr, sa langue impeccable et élégante lui ont ouvert les portes de l’Académie où il siège auprès de son directeur, M. Francis Charmes, un journaliste dont la presse s’honore justement. Pendant quelques années Paul Hervieu

ne connut que notre maison. 11 fut l’une des plus précieuses parures du Gaulois; mais se laissa attirer par le théâtre où il conquit, en pleine jeunesse, un fauteuil à l’Académie française.

Grosclaude et Capus formèrent, pour le plus grand profit de notre journal, une association qui fut des plus heureuses; ils signaient Dupuis et Cotonnet, et sous ce double pseudonyme, publièrent d’exquises fantaisies.

Je m’attachai successivement deux jeunes journalistes qui eurent depuis des fortunes diverses : Alfred Edwards et Octave Mirbeau. On connaît la carrière de M. Mirbeau, qui fut d’abord mon secrétaire.

Alfred Edwards fut le créateur du journal le Matin; il le conçut, l’agrandit, le développa, et, pour me servir d’une expression qui n’est plus guère à la mode, il le lança. Depuis, le succès du Matin est allé grandissant.

Le Gaulois fut donc une sorte de Conservatoire où se révélèrent — s’ils ne s’y formèrent — quelques grands ténors du livre et du journal. Je l’avais transformé; il lui fallait cette consécration judiciaire que le gouvernement accorde

toujours aux journaux dont il redoute l’opposilion. Elle ne lui fit pas défaut.

Le prince Napoléon tournant décidément le dos à l’Empire, dont il était le seul représentant, je ne pouvais faire mieux que l imiter; il était devenu nettement républicain, je demeurais dynastique, et comme à ce moment précis le général de Charette donnait un banquet royaliste à Cbamans, le Gaulois en rendit compte de telle façon que le parquet voulut l’englober dans les poursuites engagées à propos de cette manifestation.

Mais en ce temps le bon sens n’avait pas encore complètement dévasté les cervelles officielles : le procès fut abandonné. Le Gaulois cependant eut sa revanche, et son principal rédacteur, Cornély, comparut en police correctionnelle pour avoir traité sans ménagements le tribunal des conflits : on lui alloua dix jours de prison. Pendant ces dix jours, Cornély se croisa les bras, voulant, disait-il, profiter des loisirs que lui faisait la justice pour se reposer. Quand il entra en prison, le Gaulois était encore bonapartiste; lorsqu’il en sortit, le journal avait ac-

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 249 compli son évolution vers la royauté. Cornély ne s’en étonna ni ne s’en émut. Il reprit sa plume, mit au service de la Monarchie le talent qu’il avait dépensé au profit de l’Empire. Il ne me demanda d’ailleurs aucune explication.

M. de Werhrouck, qui était le plus fort actionnaire du Gaulois, estimant sans doute que j’avais choisi la Royauté comme étant le plus court chemin de l’Empire à la République, ne me dissimula pas l’intérêt majeur qu’il avait à ce que le Gaulois s’y ralliât au plus vite. A ce moment Gambetta, qui était tout-puissant, patronnait le scrutin de liste. M. de Werhrouck pria le vaillant député de La Réole de cette époque, M. Robert Mitchell, qui avait l’oreille du dictateur, de solliciter pour moi une entrevue; Gambetta accorda immédiatement l’audience demandée. Je refusai de le voir, je refusai de soutenir le scrutin de liste, je refusai de déserter la cause que j’avais librement adoptée. M. de Werhrouck réunit les actionnaires du Gaulois. Je fus révoqué et expulsé manu militari. Ce jour-là je sacrifiai allègrement une situation considérable. Je n’ai fait que mon devoir; j’en tombe d’accord. J’ai tenu

250 CE QUE MES YEUX ONT VU simplement à le rappeler à une heure où certaines gens font semblant de l’ignorer ou de l’avoir oublié.

Jules Simon, aidé par M. de Cyon, un Russe fort distingué, se chargea de conduire le journal vers de nouvelles destinées, mais les lecteurs d i Gaulois ne pouvaient s’accommoder de la république, même présentée par un charmeur comme l’était Jules Simon. D’autre part, M. de Werbrouck commanda à Émile Zola un roman moral, honnête, un de ces romans qui doivent rester sur la table des familles. Zola promit tout ce qu’on exigeait de lui; on le paya d’avance et, en donnant son reçu, il livra Pot-Bouille. Ce roman malpropre et particulièrement obscène faillit porter le dernier coup au journal.

La destinée me devait une revanche. Elle m’en donnera d’autres. Un an s’était à peine écoulé qu’on revenait à moi — j’étais, paraît-il, le terre-neuve qui devait, une seconde fois, ramener à la rive le Gaulois en train de se noyer. On vint me chercher au Paris-Journal, que je venais d’acheter et que je dirigeais avec Henry de Pêne, et je lis une rentrée triomphale

dans mon ancienne maison, que je n’ai plus quittée depuis plus de trente années. C’était en 1881. Je n’avais pas trente-six ans.

Je fusionnai les deux journaux et, de ce jour jusqu’à sa mort, Henry de Pêne fut plus que mon collaborateur, ce fut mon associé; nous travaillions à la même heure, sur le même bureau à deux faces.

A la place considérable que je lui attribue légitimement dans ces pages sincères, on peut mesurer celle qu’il a occupée dans ma vie. J’ai dit qu’il avait fait mon instruction littéraire et qu’à son contact familier j’avais pu me constituer une sorte d’éducation qui m’avait totalement manqué jusque-là; j’ajouterai que si je suis resté vivant et debout dans la crise terrible que je dus subir, c’est à son amitié inébranlable que j’en suis redevable. Une minute d'hésitation, une seconde de défaillance et il ne me restait plus qu’à disparaître!

M. Édouard Drumont avait reproduit dans la France juive l’article de Carie des Perrières paru dans les « Figures de cire », sous ce titre : Le duc Jean; je lui envoyai des témoins. Henry

252 CE QUE MES YEUX ONT VU de Pêne était fort ému. Il me cachait, mais ne se dissimulait pas qu’une rencontre à l’épée avec Edouard Drumont avait toute chance de se terminer tragiquement, car celui-ci, très courageux, très fougueux, se jetait sur son adversaire sans montrer le moindre souci de sa propre défense et avec lui on pouvait toujours appréhender le coup fourré.

Et, en effet, les choses se passèrent à peu près comme Henry de Pêne les avait prévues.

Après plusieurs engagements, nous en vînmes à un corps à corps que les témoins n’eurent pas le temps d’arrêter; nous étions à ce point rapprochés que j’avais perdu en quelque sorte la liberté de mes mouvements. Je ne sais comment il se fit qu’à un moment donné je saisis instinctivement avec la main gauche l’épée de mon adversaire qui me cherchait à la portée de ma main qui était ballante; en même temps mon épée, qui fourrageait entre ses deux jambes, le blessa grièvement. C’est le souvenir le plus douloureux de ma vie.

Quand je rentrai au Gaulois, je racontai à

Henry de Pêne, qui m’attendait anxieusement, les phases de la rencontre, sans en rien atténuer. Henry de Pêne m’écouta, puis silencieusement m’attira sur sa poitrine et m’embrassa longuement. La rédaction entière du Gaulois, forte de cet exemple, se serra autour de moi. Je scnlis que j’étais sauvé.

Devant le bruit soulevé par cette rencontre, la justice fut saisie. Le tribunal, qui eut à connaître do l’affaire, estima que ma rencontre avec Édouard Drumont avait eu le caractère d’un « combat au couteau » plutôt que d’un duel ordinaire. Je fus condamné à deux cents francs d’amende; c’était l’acquittement. Ce jugement n’effaça pas à mes yeux l’incorrection qui m’était reprochée; j’en éprouvai un tel chagrin que mon existence en fut complètement changée ; dès ce moment je renonçai aux occupations qui jusque-là prenaient le meilleur de mon temps; je me repliai sur moi-même, je travaillai et ce fut pour moi le résultat heureux, inattendu, d’un duel dont je conserve encore le souvenir attristé. Je m’étais mûri pour les luttes de la politique; le Boulangisme, qui était immi-

ncnt, allait me fournir l’occasion de m’éprouver

moi-même.

Depuis, des campagnes communes m’ont rapproché d’Édouard Drumont. J’ai appris aie connaître, j’ai pu admirer en lui un des plus grands écrivains de notre époque — un précurseur, qui est resté un apôtre — et je n’en éprouve que plus de regrets de l’avoir blessé dans les circonstances que je viens de rapporter fidèlement.

La mort de mon meilleur ami, je ne pourrai jamais l’oublier, et la douleur qu’elle me cause persiste encore, malgré tant d’années écoulées. Brusquement, en quelques jours, de Pêne fut enlevé au moment où il venait d’obtenir deux succès avec deux romans, Trop belle et Née Michon, à la veille du jour tant souhaite où l’Académie lui aurait ouvert ses portes.

Ce fut pour moi un cruel chagrin. Je perdais un collaborateur aimé, avec qui, pendant sept ans, j’avais travaillé quotidiennement dans le même bureau, à la même table. La douleur produit quelquefois d’ékanges effets. Ma calvitie remonte à une époque si lointaine que je ne me souviens plus d’avoir eu des cheveux; et

cependant, encore aujourd’hui, le moindre courant d’air m’enrhume et j’évite soigneusement toute impression de froid; ch bienl au mois de janvier, cependant, par une température des plus rigoureuses, j’ai suivi, tète nue, le cercueil d’Henry de Pêne de la rue Taitbout à la Madeleine, et de la Madeleine au cimetière Montmartre, sans en être le moindrement incommodé. Pas un instant, je n’ai eu froid. Il ne faut pas nier l’auto-suggestion : on ne souffre que quand on veut bien souffrir.

Je restais seul pour diriger le journal. A ce moment précis, le Clairon, qu’avait fondé Cornély après notre expulsion du Gaulois, donnait des signes certains d’une fin prochaine; je le recueillis comme j’avais recueilli le Paris-Journal et Cornélv reprit sa place et ses fonctions. Je le chargeai de l’article quotidien que l’on appelait alors Y Éditorial et, chaque jour, il rédigeait une chronique.

Lorsqu’il nous quitta, ce fut un journaliste de grand mérite, un de ces rares écrivains dont j’ai parlé qui peuvent improviser un article, M. Robert Mitchell, qui recueillit une partie de

250 CE QUE MES YEUX ONT YU sa succession et nous fournit une collaboration qui ne fut plus interrompue.

Personnellement, j’ai été mêlé à tous les grands drames politiques de mon temps; j’ai dit plus haut comment j’avais été mêlé au panamisme et au boulangisme, et quelle avait été mon attitude au cours du procès Dreyfus. Mes campagnes n’ont pas été toujours favorables aux intérêts du Gaulois. J’espère que mes actionnaires m’ont pardonné. Beaucoup de royalistes étaient nettement hostiles à Boulanger; je perdis à cette époque plus de neuf cents abonnés. Tous les juifs étaient partisans de l’innocence de Dreyfus. Plus d’un millier d’entre eux m’ont abandonné, qui ne sont pas revenus; ce sont des chiffres, ce n’est donc presque rien. Ce qui m’attriste bien autrement, c’est la perte d’affections, semées au cours du chemin, dans les batailles d’hier et dans celles d’aujourd’hui. Toujours d’accord avec moi-même, je me suis attaché à la poursuite de l’idéal conservateur, ce qui, en un temps où dominent les idées révolutionnaires, me comdamnait naturellement à de successives déconvenues. Je suis et resterai un contre-

révolulionnaire. Je n’ai pas à redire les motifs qui m’avaient déterminé à rechercher le triomphe des principes d’hérédité, d’autorité et de réconciliation nationale avec les représentants de la monarchie traditionnelle, lorsque l’héritier des Bonaparte renonça volontairement à son rôle dynastique. C’est ce qui m’a permis d’assister successivement aux obsèques de Napoléon III, du Prince impérial, de Monsieur le Comte de Chambord, de Monsieur le Comte de Paris : quatre morts qui furent fatales à la France, puisqu’elles permirent à la république, dégagée de toute inquiétude, de commettre, dans l’impunité absolue, toutes les fautes et tous les crimes dont nous souffrons, dont nous mourrons peut-être.

Je me souviens qu’un jour, me disposant à me rendre à une audience que j’avais eu l’honneur d’obtenir de Monsieur le Comte de Paris, j’allai voir le général Fleury, qui m’avait toujours témoigné beaucoup de sympathie depuis la première visite que je lui fis lorsqu’il habitait

le Louvre, dans la cour Caulaincourt. Il était alors grand écuyer; il ne quitta le Louvre que pour aller représenter la France en Russie, en

C’est à Saint-Pétersbourg que vinrent le surprendre brusquement l’annonce de la candidature Hohenzollern, les négociations avec la Prusse et le coup de la dépêche d’Ems. Le général jouissait d’un grand crédit auprès de l’empepereur Alexandre; mais les événements se précipitèrent avec une rapidité si foudroyante qu’il ne put ni essayer de gagner à la France les sympathies de la Russie, ni tenter de contrarier celles qu’il sentait s’éveiller et se développer au profit de nos ennemis. Il demanda à être relevé de son poste pour prendre du service. On lui répondit que sa vraie place de combat était en Russie. Il ne s’en consola jamais.

« Voyez-vous, me disait-il un jour, c’est un grand malheur que je n’aie pas été aux côtés de l’Empereur à Sedan, l’Empereur soutirait tellement que c’est à peine s’il pouvait se tenir à cheval; en tout cas, il n’aurait pas pu charger Impassible, il attendait la mort qui fauchait son

état-major et ne voulut pas de lui. Je l’aurais attaché à son cheval et, le tenant par la bride, tout droit devant nous, nous serions allés à la mort, comme pendant dix-huit ans nous étions allés à la joie et au triomphe. Que n’étais-je là? Nous aurions ajouté une page à la légende. Tous les Napoléons ne peuvent pas finir à Sainte-Hélène. »

J’annonçai donc au général ma visite à Monsieur le Comte de Paris. Le général n’oubliait pas qu’il avait failli être aide de camp du Duc d’Aumale. Il me chargea de présenter ses respectueux hommages à Monsieur le Comte de Pai'is.

— Dites au Prince, ajouta-t-il, que s’il faisait au bonapartiste impénitent que je suis le grand honneur de lui demander un conseil, je lui donnerais simplement celui de chausser les bottes du Prince impérial.

Chausser les bottes du Prince impérial 1 II semblait évidemment au général Fleury qu’un tel conseil ne pouvait déplaire au grand Prince qui avait, on le savait, la clarté de tous les devoirs, la compréhension de toutes les réalités.

Le général Fleury se souvenait que Monsieur le Comte de Paris, en allant saluer à Frohsdorf le « Représentant de la Monarchie », avait entendu renouer la chaîne de la tradition, interrompue depuis 1830, mais que plus tard, en admettant le principe du plébiscite consécrateur, il s’était incliné devant le dogme moderne de la souveraineté nationale. Il pouvait donc souhaiter au Prince de réunir, dans sa personne royale, les deux forces directrices du monde : le droit et le nombre, — le nombre qui reconnaît le droit, comme l’a dit excellemment Monsieur le Comte de Paris, mais ne le crée pas.

Quel magnifique spectacle offrirait une monarchie dont les racines, depuis des siècles, seraient inébranlablement attachées au sol de la patrie, tandis que ses jeunes rameaux s’éclaireraient aux feux du grand soleil populaire, une monarchie que tous les Français réconciliés, sans distinction d’origine ou de religion, accepteraient précisément parce que, se confondant avec la France elle-même, elle aurait la force de résister aux fluctuations de l’opinion publiquel

Une telle monarchie, faite Je tolérance et Je justice, pourrait seule nous assurer le relèvement national sans être obligée, pour Jurer, Je subir cette formule si Jangereuse : « Tout pour le peuple, tout par le peuple. » Tout pour le peuple, oui, car c’est le programme commun à tout gouvernement Je braves gens; tout par le peuple, non, car c’est une utopie, forgée par ses pires aJversaires, pour le berner et l’asservir. Le peuple est un granJ enfant qu’il faut protéger contre ses propres caprices, contre ses trop fréquents entraînements. Cet enfant terrible — l’histoire nous l’enseigne — est prompt à casser son jouet pour voir ce qu’il y a JeJans.

En ce moment-ci, regarJez bien à travers les morceaux Je son joujou, et vous verrez que ce qu’il y a au fonJ, c’est le suiciJe!

Il me fallait beaucoup d’activité, on le concevra sans peine, pour meubler Je menus faits ou Je grands événements les trois colonnes qui

m’étaient réservées chaque jour dans le Gaulois. Aujourd’hui la rédaction d’un journal est divisée en plusieurs « rubriques », compartiments distincts les uns des autres et sur lesquels divers chefs ont mission de veiller. Tout était alors confondu et je devais seul accomplir cette tâche aussi absorbante que délicate; le programme de mes journées, comme celui de mes soirées, ne laissait pas que d’étre fort chargé. En me les remémorant, je veux faire passer sous les yeux du lecteur — ainsi que l’on déroule le mince rouleau d’un cinématographe de salon — une rapide évocation de l’existence parisienne à la fin du second Empire.

Alors Paris, le Paris élégant, ne vivait pas le matin. On veillait volontiers, on se couchait fort tard et on se levait de même, car le sport n’était pas à la mode : on ignorait le tennis et à plus forte raison le polo et le golf encore plus modernes. J’aurais donc eu la facilité de consacrer au repos mes matinées, au moins jusqu’à onze heures, si je n’avais été tenu d’assister fort ponctuellement aux grands enterrements et aux grands mariages. J’aurais man-

que à tous mes devoirs, par exemple, si je n’avais pas vu défiler le cortège qui mena à sa dernière demeure le baron James de Rothschild, un des cinq personnages qui portaient à cette époque, dans les cinq grandes capitales, ce célèbre nom de finances. Le baron James était d’autant plus connu à Paris qu’il avait beaucoup d’esprit, et un esprit très fin; sur les boulevards, ses mots étaient aussi légendaires que sa bienfaisance était notoire. Quelque temps avant sa mort, il avait, pour quatre millions cinq cent mille francs, acheté le château Laffitte. Naturellement, on parla beaucoup de cette acquisition, mais plus encore d’un autre événement : la réconciliation de M. de Rothschild avec l’Empire, dont le souverain fut même l’hôte à Ferrières — réconciliation d’autant plus remarquable que l’on savait le baron très sincèrement orléaniste et que la reine Amélie avait toujours témoigné pour Mme de Rothschild les plus flatteurs sentiments d’affectueuse sympathie.

Encore moins que l’enterrement du baron James, je n’ai oublié les funérailles de Rossini :

celles-ci m’ont laissé une profonde impression d'art., une des plus vives qu’il m’ait été donné de ressentir. La cérémonie avait lieu à la Trinité; la Patti et l’Alboni y chantèrent le Stabat Mater. Dans le vaste vaisseau de l’église récemment construite, ces deux voix incomparables, qui se mêlaient harmonieusement, firent entendre des accents d’une beauté presque surnaturelle.

fc *

Le Gaulois n’était pas encore fondé lorsque fut célébré, à l’hôtel des Missions étrangères, le mariage sensationnel de Mlle de La Rochefoucauld, fille du duc de Bisaccia et de Mlle de Polignac, avec le duc de Luynes, qui devait tomber en héros à Patay. Aussi parmi les mariages auxquels j’assistai, c’est celui du prince Achille Murat dont j’ai conservé le plus vivant souvenir. Cousin de l’Empereur, Achille Murat, qui s’était engagé, avait brillamment gagné ses épaulettes. Ce soldat si vaillant était un des plus jolis hommes que j’aie connus. Le sang des Murat se mariait en lui au sang pur d’une

belle race américaine : sa mère appartenait à une famille écossaise, les Fraser, qui, après la chute des Stuart, avait été chercher un refuge dans l’Amérique du Nord.

Achille Murat épousait une princesse de Mingrélie, aimable et gracieuse entre toutes. Je crois voir encore le carrosse qui amena à l’église la jeune épouse, un carrosse somptueux, à l’ancienne mode, et orné par derrière de deux grands diables de valets de pied, coiffés de bicornes, et qui tenaient en main deux cannes interminables . Ce carrosse de conte de fées devait être conduit, comme il convenait, par un cocher énorme, quelque chose comme un Falstaff du fouet. La veille du mariage, le cocher tomba malade et mourut. Il ne fallait pas songer à le remplacer. Alors, le prince Achille Murat imagina de prendre un de ses lads, de lui faire faire un faux ventre et de le hisser sur le siège. Il y fit merveille... Un autre détail s’est logé encore dans ma mémoire. La princesse ayant été élevée dans la religion orthodoxe, on observa pendant la cérémonie les rites et coutumes russes; et au-dessus de la tète des

liancés, les quatre garçons d’honneur suspendaient des couronnes qui semblaient planer.

Parmi les siens, Achille Murat ne possédait pas seul le privilège précieux de la beauté : il avait pour sœur la très belle princesse Anna Murat, qui épousa le duc de Mouchy. La vraie beauté est impérissable. Le temps a épargné ses outrages à la duchesse de Mouchy comme à la comtesse de Pourtalès. Ils avaient pour frère aîné le prince Joachim Murat, ce superbe colonel des Guides, qui, un peu plus tard général à Metz, était à la fameuse charge dont l’héroïque audace aurait pu arracher au roi de Prusse le même cri d’admiration qu’à Sedan : « Ah! les braves gens ! »

De cette belle famille survit un seul frère d’Achille Murat, le prince Louis, qui, par les qualités de son esprit, sa prestance et ses manières, est, avec son neveu, le prince Joachim, chef de la Maison, le vivant témoignage de tous les dons qu’a légués un glorieux atavisme à tous ceux de sa race.

Après avoir assisté à une cérémonie ou nuptiale ou funèbre, je songeais à déjeuner. J’ai

déjà noté plus haut quel était mon menu chez Bignon. J’étais parfois, mais bien rarement, infidèle à ce dernier pour me rendre chez Lucas, qui venait d’ouvrir la première taverne anglaise de Paris. Il m’arrivait aussi d’être invité au café d’Orsay, rendez-vous des officiers de la Garde, des officiers de la Maison de l’Empereur et de quelques jeunes députés.

L’après-midi.. Ah! l’après-midi, mes heures ne m’appartenaient plus et j’aurais voulu pouvoir doubler le nombre des minutes. Avec une hâte fébrile je courais en vingt endroits divers. Malgré mon ingéniosité et tout mon zèle mes yeux ne pouvaient tout voir ; mais des amis heureusement me renseignaient. Par exemple, ils me tenaient au courant de ce qui se passait sur les hippodromes où souvent triomphaient les couleurs du comte de Lagrange, fort aimable gentilhomme, doublé d’un homme politique; je l’appréciai plus tard au comité du plébiscite.

L’enceinte du pesage à la fin de l’Empire était

2GS CE QUE MES YEUX ONT VU extraordinairement élégante, et, pour qu’on s'en fasse une idée juste, il faut se souvenir de ce que sont, sur un hippodrome restreint, près d’une plage à la mode, comme celle de Deauville, les réunions les plus select. Le pesage n’était pas envahi par une cohue de somptuosités souvent discutables ; il était l’endroit d’élection des élégances incontestées. On y pouvait admirer toutes les jolies femmes de Paris. Mon rôle m’invitait à noter leur présence et aussi à décrire leur toilette. Je n’y manquais pas, et peut-être mes lectrices — si j’en ai, comme je veux l’espérer — me sauront gré de transcrire un de ces croquis de modes fait à la plume par un « reporter » consciencieux :

« Robe de taffetas « gorge de pigeon », avec jupe à petite crinoline, terminée, dans le bas, par un plissé plat et rehaussée d’une tunique festonnée, relevée en pouf. Courte casaque à longues manches plates, ornées de petites ruches « à la vieille » et de nœuds de taffetas. Minuscule toque de taffetas, avec passe de velours « pensée », garnie de cabochons. Brides en perles. »

La toilette que je décrivais ainsi était signée Worth. Ce maître, dont les fils et les petitsenfants continuent la tradition, avait inauguré l’ère des grands couturiers; les grandes couturières qui luttaient s’appelaient Mmes Ode, Roger, et Caroline Laferrière : un nom qui est toujours agréablement connu de nos élégantes.

D’autres enceintes que celle du pesage sollicitaient aussi mon attention; car je ne devais pas plus négliger les réunions artistiques ou littéraires que les réunions hippiques. J’éprouve du plaisir à me rappeler encore aujourd'hui quelle extraordinaire assemblée d’œuvres magnifiques ou séduisantes fut le Salon de 1869. Cette année privilégiée nous permit, en elfet, de connaître les Souvenirs de voyage de Harpignies, la Femme couchée de Henner, les Mauvaises Ilerbes de Jules Breton, la Tentation de Louis Leloir, la Vue du Mont Blanc de Français, le « plafond » pour l’hôtel Païva exécuté par Baudry, des fresques de Puvis de Chavannes, les Muses de Bouguercau, le Repos pendant la bataille d’Édouard Détaillé, le Portrait du maréchal Prim par H. Régnault, le Combat des

270 CE QUE MES YEUX ONT VU Cerfs de Courbet, et, à la sculpture, la Cléopâtre de Clesinger, YOphélie de F aiguière. Un jeune artiste avait envoyé au Salon la Jeunesse de Dante, qui fut remarquée. C’était un débuL. Il promettait. Ce débutant s’appelait Saint-Marceaux. Il a tenu.

On commençait à parler des trois grands artistes que sont Monet, Degas et Renoir, et j’entendais prononcer tout bas le nom de Rodin. Manet était très discuté, et devant ses toiles s’arrêtaient plus de railleurs que d’admirateurs. Il n’avait vraiment qu’un défenseur, qui était aussi son seul acheteur : M. Durand-Ruel, que les soi-disant malins critiquaient sous cape, mais qui depuis a pris une belle revanche.

11 n’était pas moins à la mode d’aller sous la coupole de l’Institut qu’au Salon. Les réceptions académiques étaient déjà suivies par les « belles madames » et je me souviens d’avoir assisté à celle de M. Jules Favre, qui avait l’éloquence des mots et l’ignorance des réalités. Il est à remarquer que, sous l’Empire, l’Académie ne comptait que quelques bonapartistes : Sainte-Beuve, Nisard, Augier, Ponsard, Feuil-

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 271 let, Mérimée, Émile Ollivier; elle s'honorait d’être de l’opposition.

Tantôt j’entendais quelque cours sensationnel au Collège de France, j’écoutais Nisard inaugurer la doctrine des deux morales et Caro parler de Dieu — dont il était encore, en ce temps-là, de bon ton de faire l’éloge! — Tantôt c’est à la musique que je prêtais mes oreilles, aux concerts qu’avait créés Pasdeloup et qui faisaient fureur. C’était l’ancêtre des Lamoureux et des Colonne. Il me fallait tenir mon public au courant des grands travaux que l’on poursuivait, comme ceux du Grand Hôtel ou du Grand Opéra, parachevés peu d’années après. Le Palais de Justice m’était interdit; j’aurais dû taire les nouveaux mots de M. Floquet, même s’il n’était pas devenu muet, depuis sa fameuse apostrophe à l’Empereur de Russie. Je n’avais pas davantage à indiquer les phases du duel oratoire qui, à la Chambre, sur la question du plébiscite, mettait aux prises Gambetta et Emile Ollivier, un vaillant athlète, qui serait de taille encore aujourd’hui à lutter victorieusement avec Briand ou Clemenceau.

11 était surtout un endroit où, professionnel de l’actualité, je devais fréquenter — un endroit que tout provincial ou tout étranger soucieux d’entrevoir la vie parisienne n’avait pas le droit d’ignorer — le « Bois ». Le principal article du code de l’élégance exigeait de ceux qui l’observent le a Tour du lac », chaque après-midi, entre trois heures et six heures et demie. Cette promenade consacrée, l’Empereur la faisait en phaéton à deux chevaux. L’Impératrice et le Prince impérial se montraient au Bois dans leurs grandes « daumonts », que précédait un piqueur et que suivaient deux hommes d’attelage.

Les daumonts à quatre, c’était alors le chic suprême, comme maintenant une 40 HP pourvue d’une carrosserie de grand luxe. Je notais celle de la plus spirituelle des ambassadrices, la princesse de Metternich — dont la livrée d’un jaune serin s’apercevait de loin, — celles de la duchesse de Mouchy, de la duchesse de Bisac-

cia, de la comtesse de Mercy-Argenteau, du marquis de Louvencourt, du comte Edmond de Lambertye et du comte de Liedekerke.

Les mail-coaches osaient sortir et n’attendaient pas pour rouler la grande fête annuelle des Drags. Chaque jour nous en voyions six ou sept suivre les avenues du Bois et l’on avait vite fait de reconnaître à qui ils appartenaient. Le comte O. Aguado, M. Ilainguerlot, M. Baron, M. Wilkinson, le prince Troubetzkoï, M. Orner Talon, M. Richard Hennessy étaient propriétaires de mail-coaches. Des hommes très élégants, comme MM. Édouard André, Maurice IlaritolT, Paul Demidolf, sortaient souvent en demi-daumont.

Je n’aurais eu garde d’oublier les équipages admirablement attelés en daumont ou les calèches à huit ressorts, appartenant aux plus fameuses représentantes d’un monde à-côté. Ainsi l’on pouvait contempler Mme Musard, la femme du chef d’orchestre — « la belle Mme Musard » — d’une beauté impeccable, si désespérément régulière et si régulièrement présentée que les railleurs prétendaient qu’elle avait dérobé un bandeau de cheveux à son

274 GE QUE MES YEUX ONT VU mari, qui se coiffait toujours à la Capoul. Un jour, une nouveauté fit sensation; on eut l'étonnement de voir Mme Skittles apparaître dans une voiture très élégante, dénommée « cabriolet cà pompe », et que suivaient à cheval deux hommes d’attelage — tout comme pour les daumonls impériales.

Avant de clore ce petit chapitre des voitures, je voudrais rappeler un trait de mœurs qui nous semblera aujourd’hui assez archaïque : une femme d’un certain monde, à l’époque dont je parle, ne se serait pas montrée à l’Opéra, à un mariage ou au seuil d’une ambassade, autrement qu’en voiture à housses. Des housses : on n’en voit plus maintenant que dans les musées de la carrosserie 1

Les attelages ne contribuaient pas seuls à l’aspect luxueux et brillant qu’offrait le Bois chaque après-midi, en ce temps où il semblait encore éloigné du Paris commerçant et populaire, où nul tramway ou chemin de fer ne pou-

vait amener du centre et des faubourgs des visiteurs peu soucieux d’élégance, où il avait enfin tout son caractère de parc aristocratique. Les cavaliers s’y montraient volontiers — l’aprèsmidi, jamais le matin — les hommes toujours vêtus de redingotes et coiffés de chapeaux hauts de forme, les femmes en amazones serrées à la taille et le chapeau masculin planté un peu de côté, telles qu’elles nous apparaissent évoquées par le talent sympathique et sincère de Constantin Guys et le talent un peu démodé, mais distingué et séduisant, d’Ed. de Beaumont.

Et je retrouve dans mes souvenirs les noms des plus assidus parmi ces cavaliers et ces amazones : le duc d’Ayen, le marquis de Modène, M. Mackensie-Grieves, M. Quiclet, les généraux Friant et de Lasalle, le prince de Sagan, le duc de Castries, le comte Gustave de Juigné, le marquis de Mornay, M. de La Haye-Jousselin, M. Ashton Blount, le marquis de Castelbajac, et ces charmantes femmes, dont la plupart, Dieu merci, vivent encore aujourd’hui, qui s’appelaient duchesse de Fitz-James, duchesse de Crussol, baronne de Saint-Didier, marquise

de Castellane, comtesse de Clermont-Tonnerre et la baronne Alphonse de Rothschild, qu’on enterrait à Londres, il y a quelques jours à peine.

Six heures. En toute hâte je me rendais à mon journal pour y griffonner notes, échos., comptes rendus; et il me fallait ensuite trouver coûte que coûte le temps de m’habiller chez moi avant d’aller dîner. On dînait alors bien plus tôt que maintenant. On mangeait fort peu au club, on y dîne beaucoup aujourd’hui; par contre, le restaurant était très en faveur. Au Café Anglais, tous les soirs la même table réunissait les mêmes fidèles : le vicomte Daru, le prince Radziwill, le prince Soltikoff, M. Charles Laffitte, le marquis de Scépeaux, le comte Delamarre, M. Jakobleff et le comte de Germiny — seul survivant aujourd’hui de cette si brillante tablée, et qui, à quatre-vingt-quatre ans, préside encore avec le cerveau le mieux adapté, l’esprit le plus alerte, cinq ou six conseils d’administration. Ces convives de choix étaient l’objet de toutes les prévenances et de toutes les attentions du personnel de la maison, et particulièrement de Dugléré, un maître d’hôtel

légendaire, qui a inventé des plats demeurés au répertoire de la gastronomie, la « sole Dugléré » et le fameux « potage Germiny », une flatterie à l’adresse de l’habitué le plus choyé.

Un autre endroit préféré des dîneurs était le Moulin-Rouge, le premier du nom, installé avenue d’Antin, et non pas, comme on pourrait le croire, sur la Butte, aussi ignorée alors que le Chat Noir ou Y Abbaye de Thélème. Au Moulin- Rouge les uns prenaient place dans le jardin, les autres dans un kiosque, d’autres, enfin, dans la maison; et, par les fenêtres, les dîneurs de la maison échangeaient des propos amicaux avec les dîneurs du jardin.

La situation du Moulin -Rouge en faisait un lieu très confortable. De là il était aisé de se rendre à quelque spectacle en vogue. Les gens calmes pouvaient applaudir au Cirque d’Été le triomphant Léotard, premier trapéziste de son siècle, ou entendre de la bonne et agréable musique au concert Musard qui devint bientôt le concert Besselièvre. Ils choisissaient de préférence le vendredi; c’était le soir « chic ». Les jeunes gens, les viveurs, n’hésitaient pas, eux, à

porter leurs pas vers Mabille — Mabille dont le nom réveille l’écho de tant de joyeuses polkas, de tant de bruyants flonflons et de tant de fêtes de nuit mémorables, où l’on célébrait le vainqueur du Grand Prix — ou bien ils entraient au Jardin des Fleurs, sur l’emplacement duquel Mme de Païva éleva cet hôtel dont Juliette Adam,

dans ses « Mémoires » si intéressants, contait récemment les curieuses annales.

S’il arrivait qu’on passât les ponts, c’est chez Foyot que l’on dînait, et chez Magny, où se donnaient les fameux dîners du prince Napoléon dont les habitués s’appelaient Sainte- Beuve, Renan, G. Sand, Ed. et J. de Goncourt, etc. Mais, pour décider les Parisiens du boulevard à se rendre sur la rive gauche, une circonstance exceptionnelle était nécessaire, par exemple une première à l’Odéon.

On aimait, en effet, beaucoup le théâtre, tous les théâtres, et deux ou trois personnalités en étaient si engouées qu’on pouvait les apercevoir tous les soirs de l’année en quelque coin de loge ou baignoire. Le compositeur Auber apparaissait régulièrement dans une baignoire —

il est vrai qu’il n’y demeurait pas toujours éveillé — invariablement escorté de deux actrices, Mme Dameron et Mlle Queniot. Le bruit courait que cette dernière était une mascotte : réputation qu’elle ne démentit pas, puisque, vers cette époque, Auber donna à la scène — - avec les inoubliables Marie-Rose et Victor Capoul — le Premier jour de bonheur, qui remporta un grand succès. Comme Auber, le prince Demidofï' pre nait tous les soirs une avant-scène de rez-dechaussée dans un théâtre de genre où il était accompagné par Mlle Duvergier, une Dame aux Camélias aussi élégante à la ville qu’au théâtre. Le prince Demidoff était le mari séparé de longue date de la Princesse Mathilde, dont l’esprit original, l’intelligence prompte, étendue, pénétrante, et la grande honté étaient si appréciés d’une véritable cour d’écrivains et d’artistes.

A l’Opéra, à l’Opéra-Comique et dans les théâtres où l’on entendait de la musique, partout où un chef d’orchestre levait son bâton, j’étais assuré de rencontrer le Persan, l’inévitable Persan, dont personne ne connaissait le nom et qu’on ne désignait jamais que par cette

appellation géographique, le Persan toujours revêtu de costumes qui faisaient éclater, parmi les habits noirs, leur somptuosité orientale.

J’ai entendu Paris applaudir, je l’ai entendu siffler; il siffla lorsque Henriette Maréchal fut jouée à la Comédie-Française et Gaétana à l’Odéon; des sifflets avaient encore accueilli Mlle Cora Pearl qui, dans Orphée aux Enfers, n’avait pas craint de planter des diamants jusque sur ses cothurnes. Paris semblait avoir perdu l’habitude de manifester; mais Paris, notre cher Paris, sommeillait. Il se réveilla pour imposer l’interdiction à’ Après moi. M. Bernstein, tardivement, retira sa pièce. La conscience publique était satisfaite. Au Vaudeville, le Vaudeville de la place de la Bourse, qui venait d’émigrer et de fixer ses pénates au coin de la chaussée d’Antin, le Jockey-Club avait, quelques années auparavant, organisé un tel charivari contre le Cotillon qu on avait dû mener au poste plusieurs de scs membres : et il ne fallut rien moins que

l’intervention du duc de Morny pour qu’on relâchât les « beaux messieurs » delà jeunesse dorée.

La critique dramatique ne rentrait pas dans mes attributions, mais que de bruits, nés dans les coulisses, que d’échos recueillis dans les théâtres je devais soigneusement fixer! Un joui je rapportais un mot sur Hortense Schneider, le lendemain une anecdote sur Sarah Bernhardt. Elles avaient entre elles une ressemblance : la beauté de la voix. La belle actrice des Variétés qui, après son triomphe de 1867, avait été surnommée le « Passage des Princes », avait une voix aussi charmante qu’extraordinairement personnelle, si je peux dire. L’an passé, me promenant sur le boulevard, j’entendis chanter derrière moi une voix de femme dont je remarquai le timbre : « Si Hortense Schneider vivait à Paris, me dis-je, ma foi, je croirais que cette voix est la sienne. . . » Je me retournai, regardai : la passante à la voix harmonieuse était Hortense Schneider!

Les poètes ont justement célébré la voix d’or de Sarah Bernhardt à ses débuts; elle venait, dans le Passant, de prêter le charme de celte

282 CE QUE MES YEUX ONT VU exquise voix aux vers de mon illustre ami François Coppée. Un soir, accompagné d’un autre de mes amis, Charles Haas, je vais rendre visite à Sarah Bernhardt chez elle. Tandis que nous causions avec l’artiste et que nous la félicitions, soudain le feu éclate dans son appartement, et en quelques instants ses progrès sont tels que nous n’avons que le temps, Charles Haas et moi, d’emporter Sarah et son fils Maurice. Mais, si les vies étaient sauves, les dégâts matériels étaient assez considérables. La grande artiste n’était pas riche à ce moment de sa vie; elle n’avait pas encore fait les tournées triomphales qui ont permis à notre littérature dramatique d’acquérir encore plus de gloire et à sa propre gloire de recueillir des millions. Une représentation à bénéfice nous sembla le moyen indiqué pour réparer le dommage causé par cette petite catastrophe. Et je songeai que puisque Sarah Bernhardt chantait si bien la « Tourterelle », de Coppée, il fallait, pour lui venir en aide, m’adresser à un véritable rossignol. Mme Patti, priée par moi, eut la bonté de consentir à passer les ponts, pour la première

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI 283 fois de sa vie, et mon collaborateur et ami Félix Duquesnel, alors directeur de l’Odéon, put organiser une représentation dont il a certainement conservé vivace le souvenir.

Je me rappelle le grand succès qu’obtint à la Comédie-Française, sous l’aimable direction d’Édouard Thierry, la Julie d’Octave Feuillet. Qui n’a pas connu celui-ci n’a pas pu goûter le charme dans la simplicité et la réserve dans la sensibilité. C’est de l’excès de cette sensibilité si délicate qu’il devait mourir. Ses nerfs, dans les derniers temps de son existence, étaient devenus d’une susceptibilité extrême; le moindre bruit le troublait au point de l’empêcher d’écrire. Et, pour lui assurer un cabinet de travail aux murs tout à fait muets, Mme Octave Feuillet avait le soin de louer non seulement l’appartement situé au-dessus du sien, mais la boutique située au-dessous.

Rien de nouveau sous le soleil, dit un dicton familier. Rien de nouveau dans la vie théâtrale.

284 CE QUE MES YEUX ONT VU On parle beaucoup en ce moment de la facilité dont les artistes témoignent à abandonner la comédie pour l’opéra-comique, ou le café-concert pour la comédie. A la fin de l’Empire on put noter déjà quelques-unes de ces transplantations volontaires. Ainsi le ténor Roger, qui avait perdu un bras à la suite d’un accident de chasse, alla créer Cadio à la Porte- Saint-Martin. Je ne soupçonnais guère alors qu’Anna Judic, qui rivalisait avec Thérésa dans les cafés-concerts, deviendrait la diseuse exquise que nous avons récemment connue. Beaucoup plus près de nous, Mmes J. Hading et J. Granier devaient nous faire admirer de brillantes métamorphoses. De nos jours enfin M. Antoine ne nous montret-il pas comment il sait faire d’un Dranem, voire d’un Footitt, un pensionnaire de l’Odéon?

Je ne devais pas négliger les théâtres de musique, très courus alors. Après un tour à i’Opéra — où l’on donnait le Don Carlos de Verdi avec Faure et Marie Sasse — j’entrais au Théâtre lyrique de Carvalho. Ce théâtre avait abandonné le boulevard du Crime pour prendre racine place du Châtelet. Gounod et Mistral

avaient associé leurs rares génies pour lui donner ce chef-d’œuvre : Mireille. Aux Italiens triomphaient la Patli, Tarnberlik et Mario. Le directeur, Bagier, avait eu la jolie idée de monter un opéra-bouffe des frères Ricci, Crispino e la Comare, qui était très applaudi. Le Tout-à-Wagner ne sévissait pas encore.

La sortie des Italiens, sous le péristyle de la place Ventadour, offrait un des spectacles les plus élégants, les plus séduisants qu’on puisse imaginer. Tant de jolies femmes s’y pressaient que l’on eût cru voir une corbeille de fleurs rares — une corbeille où les Heurs eussent été mobiles et animées. Là défilait l’élite de Paris et de la colonie étrangère — restreinte et alors en quelque sorte à l’état embryonnaire. Les noms reviennent en foule à ma mémoire : la duchesse de Mouchy, la marquise de Galliffet, la princesse Stanislas Poniatowska, la duchesse de Doüdeauville, Mme Blcrzy, la marquise d’Aoust, la baronne Scbickler, la comtesse Eu-

gène de Merey, la baronne de Poilly, la comtesse de Pourtalès, la comtesse Walewska, Mme Magnan, la baronne de Rothschild, la baronne Hottinguer, la comtesse Tolstoï, Mme Paskevitch, la comtesse de Castiglione qui, le jour, dans les tableaux vivants de la baronne de Meyendorff, remportait le triomphe que lui méritait une royale plastique. Dans la vie de son temps, elle joua un rôle plus secret mais plus important. On ne se rend pas compte encore à l’heure actuelle de toute l’importance de ce rôle, parce qu’on connaît mal les actes clandestins de cette ardente patriote italienne qui mit sa beauté et son génie d’intrigue au service de Cavour et de ses successeurs par amour pour sa race. Un de mes amis possède et conserve avec vigilance une centaine de billets de la comtesse de Castiglione; s’il consentait à ce qu’ils soient publiés, bien des petits mystères historiques seraient subitement éclaircis.

Sous le péristyle des Italiens, on pouvait remarquer aussi un délicieux bataillon de jeunes Américaines : miss Ridgway, qui est devenue la marquise de Ganay; miss Forbes, la duchesse

de Praslin; miss Penniman, la comtesse de Brimont; miss Paine, Mme Bichoffsheim, et misses Slidell, les charmantes filles du dernier et vaillant représentant de l’Amérique du Sud aux Tuileries. L’une d’elles épousa le baron d’Erlanger, l’autre le comte de Saint-Roman, dont un récent mariage a uni la fille au colonel Marchand, le héros de Fachoda.

Auprès de ces jolies étrangères, on remarquait une belle Française, Mlle Haussmann, qui fut épousée par le vicomte Pernelti. Le nom qu’elle portait était encore très populaire et très aimé. Sait-on que le baron Haussmann, ce grand « ordonnateur des rues », était un excellent paysagiste? Au cours d’une tournée électorale entreprise avec un de mes amis, le baron fit arrêter la voiture devant un paysage qui l’intéressait, pour le contempler tout à son aise. Mais son front se rembrunit et, montrant du bout de sa canne deux arbres majestueux :

— Il faudrait les enlever, dit-il à son compagnon de route, ils gênent l’horizon !

Ce sentiment de la perspective, ce goût des

belles ordonnances symétriques, expliquent son

œuvre.

Le clan des hommes, aux Italiens, était aussi très brillant. J’y rencontrais chaque soir les trois soupirants de la Patti : le baron de Saint- Amand, M. Narischkine et le marquis de Caux. Dans ce galant tournoi, c’est ce dernier qui devait rester vainqueur, en épousant l’inimitable diva. Parmi les hommes de club, on voyait le duc de Mouchy, le comte de Pontevès, le duc d’Ayen, le comte de Choiseul, le marquis du Iiallays, Paul Demidoff, le colonel vicomte de Beaumont, le prince Edmond de Polignac, le colonel Gibert, le marquis de Mornay, le comte Aimery de La Rochefoucauld, le duc de Montmorency; — quelques membres de la colonie étrangère : le duc d’Albe, Toledo, le duc do Rivas, Cottreau, le gentleman au dernier et inévitable mac-farlane, Ramon Errazu, le comte Gabrielli, le comte Pisa, le duc de San Ccsario, qui se retrouvaient un peu plus tard au Café Napolitain ou chez Imoda.

Il était de bon ton, avant de finir la soirée aux Italiens, de passer quelques instants au

Gymnase; je suivais le mouvement, avec l’espoir d’y glaner quelque renseignement accommodé à la « parisine ». C’est qu’on y jouait les Grandes Demoiselles, pièce qui n’était certes pas un chef-d’œuvre, mais qui avait spirituellement fourni au directeur avisé qu’était M. Montigny l’occasion de faire passer et de grouper sur la scène toutes les plus jolies comédiennes de Paris. On comprend aisément que les « cocodès » s’y donnaient rendez-vous. Que de resplendissantes beautés étaient réunies là comme par le coup de baguette d’un magicien!

rdmes Angelo, Massin, Athalie Manvoy y rivalisaient de séduction avec deux artistes qu’aujourd’hui l’on applaudit encore, Mme Marie Magnier et une des futures étoiles de la Comédie-Française, Mme Blanche Pierson, dont il est superflu de vanter le charme exquis et le talent accompli. Porel, qui devait par la suite être un éminent directeur de théâtre, alors comédien, débutait brillamment au Gymnase. Petite curiosité qui ne me semble pas indigne d’être signalée : sur l’affiche succéda, aux Grandes Demoiselles, une pièce dont le titre —

après ce que nos yeux ont vu — nous surprend et nous fait sourire : Thérèse Humbert.

La grande première de cet hiver dont j’évoque les souvenirs, ce fut Patrie, magnifiquement interprétée par Mme Fargueil et par Berton et Dumaine. La scène du « Sonneur » fît vibrer toute la salle. Par l’émotion que suscita brusquement ce succès retentissant comme un coup de clairon, la première représentation de Patrie fut un événement comparable à celui qu’a été de nos jours l’apparition de Cyrano, de Rostand.

Victorien Sardou ine marquait déjà une amitié dont j’étais très fier et qui s’est continuée jusqu’à sa mort, amitié profonde à peine obscurcie par nos divergences dans l’affaire Dreyfus. Sur l’affaire il se fît une opinion d’auteur dramatique; il chercha de quel côté il construirait, à l’occasion, « la meilleure scène à faire », et il se mit résolument de ce côté-là. En voulez-vous la preuve? Voici ce qu’il m’écrivait au cours de l’ affaire : « Vous avez raison, mon cher Meyer,

de relire Pairie. Iliea ne ressemble plus au premier acte de Patrie que ce qui s’est passe pour cette exécrable affaire. Relisez le premier acte. Vous verrez comment un malheureux peut être arbitrairement et illégalement jugé et condamné par l’état-major du duc d’Albe, aux applaudissements de la canaille. » Pour un peu, il aurait ajouté que la canaille c’était nous! Et en parlant ainsi, comme il était honnête homme, il aurait été sincère

Môme à l’heure où les théâtres avaient fermé leurs portes, ma tâche d’informateur n’était pas finie, puisque la vie mondaine continuait plus avant dans la nuit. Je ne parlerai pas des bals costumés des ministères et de la présidence de la Chambre : ils ont été vingt fois décrits et illustrés. D’autres bals, un peu partout, ani» maient le Paris nocturne. La jeunesse dorée en organisait aux « Frères Provençaux », un restaurant installé dans le Palais-Royal. Pauvre Palais-Royal! Il n’était pas encore, à cette époque, un lieu démodé, délaissé, désert : bien au contraire, centre des élégances, il était tout l’après-midi paré du luxe des étincelantes vi-

292 GE QUE MES YEUX ONT VU trines de Boucheron, de Fonlana, de Daux, de Tissier-Deschamps, de l’Escalier de cristal; il était encore embaumé par les jolies Heurs de Mme Provost, la seule bouquetière que connût Paris et chez laquelle il fut de bon ton de commander ses gardénias, quand on n’était pas du Jockey et qu’on ne pouvait pas s’adresser à Isabelle. Depuis ce temps, les palais de fleurs des Labrousse et des Lachaume se sont multipliés à l’infini. Fleurissez-vous, mesdames, fleurissez-vous 1 Pauvre Palais-Royal! Aujourd’hui, 1’ « Hirondelle » de Yernet semble gémir mélancoliquement au-dessus du dernier vestige, mais vestige transformé, des splendeurs passées; Véfour subsiste, mais déguisé en taverne anglaise.

Plus brillantes encore peut-être que les bals des Frères Provençaux, les redoutes qu’Arsène Houssaye organisait dans son hôtel: j’y ai vu les personnages les plus graves qui étaient heureux de s’y mêler aux couples les plus gais. Des actrices connues donnaient à danser : Mmes Marie Colombier, romancière à ses heures; Crenise, applaudie au Palais-Royal;

Delphine de Lisy, qui parut aux Variétés... Chez d’autres comédiennes oe n’étaient pas les danseurs, mais les joueurs qui étaient conviés. On n’a pas oublié le scandale qui éclata chez Mme Barrucci et qui devait amener en police correctionnelle, pour y témoigner, en même temps que les deux héros d’une triste aventure, toute la fleur de la noblesse française de l’époque

C’est surtout dans les cercles que le jeu trouvait un asile favorable. Chaque matin, les clubmen me dénombraient les pertes formidables de la nuit, me racontaient les superbes bancos tenus par Khalil pacha, un Turc qui semblait échappé des Mille et une Nuits et qui s’était installe à Paris dans l’ancien appartement de lord Seymour. Les joueurs les plus fameux s’appelaient le baron de Plancy, — qui a laissé des mémoires piquants, railleurs, bourrés d’anecdotes, — Nariscbkine, le baron de Pompignan, le marquis de Rougé, le marquis de Miramon, le baron de Morassin, le lieutenant Massing — aujourd’hui général.

On jouait aussi dans les grands restaurants. Chez Voisin, tous les dimanches, le dîner était

294 CE QUE MES YEUX ONT YU suivi d’une grande partie de baccara, qui avait supplanté dans la faveur des joueurs le lansquenet, pendant longtemps fort en vogue.

Je me souviens d’un trait de munificence de Daniel W..., qui ne songeait guère à cette époque à la politique et à ses vicissitudes. Un soir qu’il donnait à dîner, il plaça sous la serviette de chacune de ses invitées mille francs en or, afin qu’elles pussent miser lorsque sonnerait l’heure du baccara. Ce geste fastueux rappelait celui d’un autre amphitryon magnifique, Alexandre Dumas, qui mettait des louis dans des coupes de cristal à la disposition des joueurs conviés par lui. De tels viatiques n’auraient pas été nécessaires à la très belle Mme Léonide Leblanc, joueuse enragée, qui savait perdre avec un intrépide sang-froid : dans un roman qui reçut l’écho de ses confidences, elle a raconté qu’elle a gagné et perdu à Bade plus d’un million.

11 était fort peu à la mode à la fin de l’Empire de fêter la centième d’une pièce, mais par

contre, le soir de la premièi'e, les actrices avaient coutume de donner à souper. Les journalistes, même les plus modestes, ont souvent la bonne fortune de pouvoir être plus utiles à des artistes que ne le seraient des auteurs très connus et des écrivains de marque. C’est ainsi que ma profession me permettait d’être agréable à beaucoup d’acteurs et d’actrices, et je me plais à reconnaître que c’est dans ce milieu que j’ai rencontré le moins d’ingratitude. A plusieurs reprises, le général LevacholT m’avait particulièrement recommandé deux ou trois artistes, Mme Lasseny, Mlle Deveria et Mlle Blanche d’Antigny, qui avaient joué à Saint-Pétersbourg, à l’époque où il y était préfet de police. Désireux d’être agréable au général, je me mis en campagne pour recommander chaleureusement ses protégées à leurs directeurs : Mlle Blanche d’Antigny débuta dans le rôle de Fleur-de-Noblesse de VOEU crevé. Je vantais dans mes « échos » sa grâce et son talent et, dans mes conversations, je soufflais à mes aimables confrères l’idée de les célébrer. L’humble vérité m’invite à noter que.

par amitié, j’enflais un peu le ton de mon enthousiasme. L’actrice fut fort bien accueillie par la critique et le public.

Le soir de la première représentation du Petit Faust, le chef-d’œuvre d’Hervé et d’Hector Crémieux, dans lequel Mlle Blanche d’Antigny avait créé le rôle de Marguerite, à l’heure où selon l’usage elle donnait à souper, je reçus d’elle ce billet : « Mon cher duc, — j’ai conté comment on m’avait décerné cet aimable sobriquet, — mon succès est attristé par la pensée que, retenu encore chez vous par votre blessure, vous ne pouvez assister à mon petit souper. Vous y auriez eu la meilleure place, entre mes deux auteurs, Hervé et Crémieux, qui vous regrettent aussi, croyez-le bien. Je ne peux oublier tout ce que le Gaulois, grâce à vous, a fait pour moi. Amitiés. — Blanche. »

Mlle Dcveria eut des débuts parisiens également heureux, et les habitués des théâtres du boulevard se souviennent sans doute de cette gracieuse personne qui, sur les planches, ne manquait pas d’adresse. Seule, Mme Lasseny, dont l’esprit était aussi proverbial sur le boule-

PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 297 vard que celui de Mme Suzanne Lagier, survit à ses succès.

Ce vaste domaine que, chasseur de l’information, je devais battre en tous sens, ne comprenait pas seulement les spectacles, les plaisirs littéraires et mondains de Paris. Il me fallait suivre les déplacements de la Cour, à Biarritz, à Compiègne, à Fontainebleau ; c’était l’année où l’Empereur avait reçu la visite du comte de Bismarck. On disait que le souverain avait éludé toute conversation sur la question de la Belgique. On parlait de points noirs qui s’amoncelaient du côté du Luxembourg. Mais c’était là de bien grandes affaires pour un petit reporter. Je devais me tenir simplement au courant des incidents qui animaient les villes d’eaux où accouraient les élégants. Ludion, Vichy et Bade dont Musset, quelques années auparavant, avait tracé une inoubliable image.

Renseigné sur la cour, je devais l’être aussi sur le monde de la grande aristocratie qui boudait l’Empire et était très fermé. Ce n’était pas une tâche très aisée que d’apprendre ce qui se

passait à la Gaudinière, chez le duc de Doudeauville, et à Esclimont, chez le duc de Bisaccia, les deux plus fastueux gentilshommes que le dernier siècle ait connus, et chez lesquels, disait-on, le faste n’avait d’égal que la générosité ; à Maintenon, chez le duc de Noailles ; à Boursault, chez le duc de Crussol; au Héron, chez le marquis de Pomereu,le plus grand propriétaire foncier de France...

Ainsi, aux divers étages d’une société dont notre temps se représente difficilement l’éclat, dans cette ville brillante de la fin de l’Empire, je passais, — passant forcé d’avoir les yeux bien ouverts, les oreilles aux aguets, et de ne jamais oublier les exigences de son métier. Et comme je l’ai dit plus haut, pour tant de pas, de marches, de veilles, d’attention, d’efforts — et tant de fiacres! — je touchais six cents francs par mois, un louis par jour - — cinq francs de moins que n’en avait reçu Baudin pour mourir sur la barricade...

SA MAJESTÉ L’ARGENT

SA MAJESTÉ L’ARGENT

Je considérerais ma série de visions parisiennes comme inachevée si, en manière de distraction ou même de récompense, je ne faisais pas recevoir mes lecteurs à la cour du plus ancien et du plus moderne des souverains, dont le royaume ne connaît pas de frontières, dont les sujets non seulement acceptent, mais encore réclament la tutelle tantôt bienfaisante et tantôt délétère, qui ignore les lois humaines du temps et de l’espace; cette cour, c’est celle de Sa Majesté l’Argent, qui a son palais principal place de la Bourse. Toute Majesté qu’elle est, elle subit les caprices de la mode : je vais essayer de les noter.

Pour raconter les évolutions — on pourrait dire les révolutions — qu’a subies le monde de l’argent depuis cinquante ans, il me faudrait des volumes; li me faudrait surtout une compé-

302 GE QUE MES YEUX ONT VU tence que je dois décliner. Je vais simplement, esquisser à grands traits, comme en un diptyque, les deux aspects qu’il présentait autrefois et qu’il offre aujourd’hui.

Vers 1865, époque où mes yeux ont commencé à voir, il y avait de grandes banques, dont l’organisation répondait admirablement aux besoins de l’époque. Seuls leurs chefs, avec quelques rares institutions de crédit à peine naissantes, représentaient le monde de la finance. Une maison, la grande Maison, planait sur toutes les autres de toute la hauteur d’un chêne colossal : c’était la maison Rothschild; elle occupait trois ou quatre immeubles de la rue Laffitte, où ses membres demeuraient et se réunissaient même dans certains repas de famille aux jours de fêtes religieuses. Quand le baron James mourut, ses trois fils, unis par une amitié qui, d’ailleurs, ne s’est jamais démentie, lui succédèrent et maintinrent le grand renom de la maison. Aucun emprunt français ou étranger, aucune grande affaire ne pouvait se conclure sans son secours ou son patronage. L’aîné des trois frères, le baron Alphonse, excr-

SA MAJESTÉ L'ARGENT 303

çait une autorité que les deux autres étaient les premiers à proclamer. Ce que fut cette royauté entre ses mains, je n’ai pas à le rechercher en dehors du cadre que je me suis tracé. Ce que je sais, ce que tout le monde se rappelle, c’est l’intervention du baron Alphonse au moment de l’armistice et des premiers versements qu’il fallut faire aux Allemands.

Ce que je sais et ce que j’ai vu pendant que j’étais à la Bourse, c’est que le baron Alphonse, au moment de crises qui pouvaient compromettre le bon renom de notre marché, est intervenu de sa personne et de son crédit pour arrêter la panique imminente. C’est un beau rôle qui n’est plus tenu par personne aujourd'hui et qui ne peut plus l’être, dans le fonctionnement actuel de notre organisme financier.

La maison Rothschild existe toujours, dirigée par les frères, le fils et les neveux du baron Alphonse, mais elle a entendu rester presque complètement étrangère à toutes les grandes opérations qui se sont conclues depuis sa mort; elle semble' se confiner, pour le moment du moins, dans la gestion des immenses affaires

industrielles qui absorbent une grande partie des capitaux des chefs de la maison, de leurs parents ou alliés et des amis qui leur ont confié leurs intérêts. Il est difficile d’en mesurer l’étendue et d’en fixer le chiffre.

La haute finance était représentée jusqu’à la guerre par des maisons considérables dont la plupart subsistent aujourd’hui et qui ont dû, pour maintenir leur haute situation, participer au grand mouvement d’évolution moderne.

Nous citerons, avant tout, la maison Hottinguer, qui a pour chef, depuis plus de quarante ans, le baron Rodolphe Hottinguer, régent de la Banque de France; c’est, sans conteste, une des personnalités le plus universellement respectées; — la maison André Marcuard, devenue la banque Neuflize; le baron de Neuflize, régent de la Banque de France, sportsman réputé, est mêlé à toutes les grandes affaires de notre époque; — la maison Furtado Heine, devenue maison Heine et frères, aujourd’hui dirigée par

SA MAJESTÉ L’ARGENT

M. Georges Iïeine, fils de M Michel Heine; tout Paris financier et mondain a connu MM. Michel et Armand Heine; — la maison Seillière-Dema' chy, actuellement dirigée par M. Charles Demachy, président de la Banque de Paris, une autorité incontestée : qui ne se rappelle la correction toute britannique de M. Demachy qui contrastait essentiellement avec la bonhomie toute parisienne du baron R. Seillière? — la maison Mallet, dont le crédit était déjà si affirmé que son papier figurait dans le portefeuille d’un grand capitaliste de l’époque qui n’acceptait que cinq ou six signatures. Dans cette brillante pléiade figurent encore, au premier rang, les maisons Vernes, Mirabaud, Davillier, qui se sont ralliées aux lois de la finance moderne; la grande maison Stern, dont un des membres, M. Edgard Stern, fait partie du conseil de la Banque de Paris; deux financiers venus tout droit du pays des légendes orientales et qui, comme entrée de jeu, avaient déposé 40 millions à la Banque de Fiance, MM. de Camondo; ils ont laissé deux fils : l’un d'eux, M. Isaac de Camondo, n’est

pas seulement un compositeur distingué, mais encore un financier des plus écoutés; d’autres venus d’Égypte, terre promise des audacieux, MM. Oppenheim et Alberti, enfin des maisons aujourd’hui disparues, mais dont le crédit était à cette époque égal à la respectabilité : la maison Aubry-Donnon, celle que dirigeait M. Périer, d’une lignée célèbre non seulement dans la politique, mais aussi dans la finance, la banque de M. Charles Laffitte, frère du premier ministre de Louis-Philippe; enfin celle de M. Dacier. Sait-on que c’est M. Dacier qui obtint la concession de toutes les maisons qui forment une couronne autour de l’Arc de Triomphe? Sait-on pourquoi on baptisa cette place circulaire place de l’Étoile? Vous vous imaginez — comme moi d’ailleurs hier encore — que c’est à cause de Napoléon, de Rude, de l’Arc de Triomphe, de la Marche à l’Étoile! Point! Ce fut une maison de bougies qui s’appelait l’Étoile et qui occupait un immeuble sur la place qui lui donna son nom. On l’a conservé. Vanitas vanitntum I

Il y avait aussi de grandes maisons d’es-

SA MAJESTÉ L’ARGENT

compte qui, plus spécialement, comme leur titre l’indique, ne s’occupaient que de l’escompte du papier : c’était la maison Lehideux, fondée en 1849, qui a cette chance heureuse de conserver à sa tête les fils de ses fondateurs, chance qu’elle partage avec la maison Claude- Lafontaine, la maison Noël, la maison Olï'roy- Giard, etc., etc. Ces dernières banques étaient en relations avec les grandes et les petites banques de province. Sous la poussée du mouvement qui a entraîné la banque parisienne vers des horizons nouveaux, la plupart de ces maisons de province sont tombées comme autant de châteaux de cartes; elles ont été remplacées, comme nous le dirons plus loin, par les succursales ou les agences des grandes institutions de crédit qui allaient étreindre le pays dans leurs mille tentacules. Au point de vue sentimental, je trouve cette évolution fort regrettable.

Les chefs des anciennes maisons connaissaient, en province, tous leurs clients; souvent ils faisaient acte de père de famille et savaient aider, non seulement de leurs conseils, mais

30S CE QUE MES YEUX ONT VU de leur crédit, un négociant momentanément gêné; en un mot, ils avaient le droit d’avoir du cœur. Une agence, une succursale n’a qu’une caisse.

On raconte que le maréchal de Castellane, alors colonel, en passant devant le vignoble de Clos-Yougeot, fit porteries armes à sa troupe. Portons-les devant la vieille maison nationale : la Banque de France; il nous plaît personnellement de constater qu’elle est aujourd’hui gouvernée par un de nos anciens confrères, M. Pallain, ce qui est très glorieux pour notre corporation. Je connus M. Pallain pendant le siège de Paris, il était alors secrétaire du journal l’Électeur libre , qui était dirigé par un des anciens Cinq. M. Ernest Picard répandait à profusion l’esprit dans son journal. Son élève, à cet égard, M. Pallain est aussi heureusement doué que l’était son ancien chef, sinon que M. de Talleyrand, sur lequel il a écrit des ouvrages remarqués. ïl aurait aussi, s’il était nécessaire, le sang-froid du marquis de Plœuc, qui, pendant la Commune, sut défendre, au péril de sa vie, le gage de la fortune nationale.

SA MAJESTÉ L’ARGENT 309

Le Crédit Foncier est une des créations du second Empire. C’est la banque hypothécaire par excellence. Nous n’avons pas à dire les services que cet établissement rend aux propriétaires fonciers. En créant ses obligations à lots, toujours si recherchées, le Crédit Foncier a permis à tous les Français de devenir des propriétaires. C’est le sol mis à la portée de tout le monde. D’autres établissements de crédit ont détaillé les sous-sols de la France. Rendre ainsi la propriété de nos richesses mobilières et immobilières, accessible à tous les Français, c’est peut-être la meilleure solution de la question sociale. M. Frémy fut le fondateur et le premier gouverneur du Crédit Foncier. Après la chute de l’Empire, ce furent MM. Renouard, Christophle, M. Labeyrie, un très aimable fonctionnaire de la carrière financière; M. H. Morel occupe aujourd’hui ce poste important avec une grande distinction; il était sous-gouverneur de la Banque de France quand il fut désigné pour succéder à M. Labeyrie. C’était une excellente école. A cette école, M. Morel est devenu un maître à son tour.

Le baron de Soubeyran fut longtemps, au Crédit Foncier, le coadjuteur de M. Frémy d’abord, de M. Christophle ensuite; jel’ai beaucoup vu au Crédit Foncier, à la Banque de Paris, enfin à la Banque d’ Escompte, qu’il avait fondée et qui ne lui survécut pas; c’était un financier prestigieux, dont l’histoire, si on l’écrivait, se confondrait avec celle de toutes les créations financières de son temps ; un homme d’une puissance de travail, d’une faculté d’assimilation merveilleuses; il dormait cinq heures d’un sommeil de bœuf; à son réveil il lisait tous les feuilletons en cours, présidait dix conseils, avait l’air de sommeiller pendant la discussion, puis une fois qu’elle était close, résumait les questions débattues avec une lucidité qui émerveillait ses collègues. M. de Soubeyran n’a pas accompli son destin.

J’ai perçu le premier bégaiement de ces maisons de crédit, qui allaient bientôt emplir le monde de leur voix formidable. C’était d’abord

SA MAJESTÉ L’ARGENT 311

le Comptoir d’Escompte — honneur au doyen! Le Comptoir d’Escompte est le plus ancien des établissements de crédit. Il remonte à 1848. Il fut fondé par un groupe de commerçants qui, atteints par la panique générale, ne trouvèrent que ce moyen de placer leur papier. Son capital initial était de 20 millions de francs : on l'a porté à 200 millions. Depuis sa création, le Comptoir occupe le même immeuble, rue Bergère, au centre de ses opérations; seulement l’immeuble s’est élargi, il est devenu un hôtel; aujourd’hui c’est un palais. Ses opérations sont assurées par la grande succursale qui forme l’angle de l’avenue de l’Opéra et de la rue du Quatre-Septembre, par 40 bureaux à Paris, 15 dans la banlieue, 170 en province et 23 aux colonies et à l’étranger.

Son fondateur, M. Pinard, joua un rôle important dans la finance de son temps. M. Denormandie, sénateur inamovible, présida ensuite aux destinées du Comptoir d’Escompte, après avoir gouverné la Banque de France. C’est M. Alexis Rostand, oncle du poète illustre, qui est aujourd’hui le président du grand établisse-

ment de la rue Bergère, secondé puissamment par M. G. Ullmann, vice-président-directeur, et JM. Y. Boyer, administrateur-directeur.

Comme le Crédit Lyonnais, le Comptoir d’Es compte subventionne les institutions de prévoyance et de solidarité fondées par son personnel. Le Comptoir d’Escompte, dont le crédit n’avait pas de limites dans le monde entier, pouvait se connaître des rivaux, il n’avait même pas d’adversaires. On le vit bien, lorsqu’une panique irréfléchie vint menacer jusqu’à son existence. Tous les établissements de crédit, tous les grands financiers, répondant à l’appel de M. Rouvier, se réunirent, constituèrent un consortium et offrirent au Comptoir les ressources nécessaires pour traverser victorieusement la crise. Qui s’en souvient aujourd’hui?

C’était ensuite le Crédit Industriel, qui s’était fondé vers 1859, sous l’empire de l’ancienne charte; il devait adopter bientôt le régime nouveau, qui règle encore aujourd’hui les sociétés de crédit. Le Crédit Industriel a conservé sa place parmi les grands établissements de crédit; il figure dans tous les grands syndicats

SA MAJESTÉ L’ARGENT

au premier rang. Et c’est justice. Il eut longtemps pour vice-président M. Albert Dehaynin, qui savait être poète en même temps que calculateur. C’était un cerveau encyclopédique.

J’ai vu naître une société de féerie, j’ai vu surgir deux magiciens qui allaient imprimer aux affaires une impulsion nouvelle. Je parle du Crédit Mobilier, je parle de MM. Péreire. La trace qu’ils ont laissée dans les affaires de leur temps est encore lumineuse et les noms des entreprises qui leur doivent la vie est dans toutes les mémoires. Seulement, ils avaient éveillé de nombreuses jalousies; leur esprit hardi acceptait mal les entraves les plus légitimes et leur audace se plaisait souvent dans les aventures de la spéculation. Aussi leur crédit était-il très discuté. C’est ainsi qu’un jour on avait demandé au baron James de Rothschild, auprès duquel M. Péreire avait débuté comme caissier : « Avez-vous du Mobilier? » Et le baron de répondre : « Non, je n’ai pas de Mobilier, mais, moi, j’ai du Crédit. »

Le Crédit Mobilier a donc un passé glorieux, mais quelque peu houleux. Ce n’était plus qu’un

fantôme quand un financier de la jeune école eut l’idée de l’exiiumer, de le réinstaller rue Saint-Georges, dans un immeuble occupé précédemment par la Banque Internationale, une société créée par M. Ernest May, qui connut de grands jours. Ce financier, averti, actif, c’était M. de Lapisse. Aujourd’hui le Crédit Mobilier est au capital de 60 millions de francs. Il s’est intéressé à des affaires considérables; il reprend sa place à côté des grands établissements de crédit. La banque est menée avec une prudence qui n’exclut pas l’initiative.

C’est précisément à l’occasion du Crédit Mobilier et de certains excès de spéculation, reprochés à ses directeurs, que le gouvernement impérial fut pris un beau jour d’un accès d’austérité imprévue. On voulut, en opposition avec le Crédit Mobilier, fonder un établissement qui fût étranger à toutes spéculations de Bourse, et lorsque M. Schneider, fondateur de la Société Générale, fut reçu par l’Empereur pour lui expliquer le champ d’opérations où allait se mouvoir le nouvel établissement de crédit, l’Empereur lui dit : « Mon cher député, surtout

SA MAJESTÉ L’ARGENT 315

maintenez bien le sous-titre ; pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie; ce doit être votre programme. »

Après M. Schneider, la Société Générale eut pour président M. Denière. Elle quittera certainement avec regret son hôtel de la rue de Provence, pour installer ses bureaux derrière l’Opéra, dans un immeuble considérable; c’est la maison qui a le plus grand nombre d’agences en province — on parle de 700 ou 800 — c’est donc un des plus puissants leviers que possède la finance actuelle, puisque ce levier repose sur un nombre incalculable de points d’appui en province. Son directeur actuel, M. Dorizon, qui est l’âme de cette grande force financière, passe pour être un organisateur de premier ordre.

Quand le sol est mûr pour certaines floraisons, de tous côtés surgissent les mêmes pousses vigoureuses. Pendant qu’en France se constituaient de grands groupements finan-

316 CE QUE MES YEUX ONT VU ciers, pendant que le Crédit Lyonnais installait modestement une succursale rue de Clioiseul, alors que MM. Aubry et Donon, chefs d’une vieille maison de banque parisienne dont nous avons parlé, instauraient au coin d’une jeune avenue une banque de crédit sous le nom de Caisse des Dépôts et comptes courants, un banquier hollandais, issu d’une vieille famille de financiers, M. Louis Bischoffsheim, le père de M. Raphaël Bischoffsheim, que tout Paris saluait du prénom de Bische, fondait à Amsterdam une banque sous le titre de : Banque de Crédit et de Dépôts des Pays-Bas, et en même temps créait des succursales à Bruxelles, Anvers et Paris; il avait le don de savoir choisir les hommes : il mettait à la tête de la succursale de Paris M. Henri Bamberger et lui adjoignait comme sous-directeur un tout jeune homme qui avait à se faire pardonner son âge; il avait fait ses débuts au Crédit Industriel, où son oncle, M. Gabriel Dehaynin, un des fondateurs de la maison, l’avait fait entrer. Ce jeune homme est aujourd’hui un de nos financiers les plus connus; mieux que moi, il pourrait racon-

SA MAJESTÉ L’ARGENT

ter l’histoire de cette petite succursale d’une maison d’Amsterdam, devenue la Banque de Paris, un de nos établissements de crédit les plus considérables. Ce Parisien, c’est M. Henri Thors, qui, d’étape en étape, est devenu directeur, puis directeur général, et est aujourd’hui administrateur, c’est-à-dire assis à la fameuse table du conseil où siègent les chefs des plus importantes maisons de banque de Paris, qui pourraient à eux seuls, s’il leur en prenait fantaisie, souscrire personnellement les emprunts qu’ils émettent.

A peu près vers cette époque, poussés par le même instinct du groupement, trois financiers : MM. Schnapper, le baron de Haber et le baron de Soubeyran, fondaient la Banque de Paris et s’adjoignaient dans leur conseil M. Delalmnte, M. Cernuschi et M. Joubert.

Immédiatement après la guerre, dans les premiers mois de 1872, les personnalités qui dirigeaient la Banque des Pays-Bas et celles qui présidaient la Banque de Paris songèrent à fusionner, et désignèrent pour conduire à la fortune les deux gouvernements amis et alliés,

M. Bamberger et M. Joubert. Ceux qui ont connu ces deux financiers ont discerné en eux les types les plus complets des deux écoles financières les plus opposées.

M. Bamberger, c’était la finance méthodique, presque réactionnaire, en un mot la finance classique. M. Joubert, Parisien mêlé à tout le mouvement artistique, littéraire et mondain, c’était l’école moderne, pleine d’initiative et presque romantique; aussi le conseil, pour les départager, nomma-t-il deux directeurs généraux, MM. Villars etThors.

M. Joubert, qui s’honorait ajuste titre d’être l’ami des princes, fut longtemps président du conseil; à sa mort, sa succession fut recueillie par M. Gouin, un nom essentiellement français, qui jusqu’à près de quatre-vingt-dix ans, dirigea la Banque de Paris dans une voie chaque jour plus florissante.

On se souvient de cette opérette d’Offenbach où le roi Agamemnon chantait à pleine voix :

J’en ai dit assez, je pense,

En disant mon nom.

Ce refrain peut s’appliquer à la Banque de

SA MAJESTÉ L’A K G E NT 34 9

Paris. En disant le chiffre des bénéfices de son dernier exercice, moi aussi j’en aurai dit assez : il s’est élevé à vingt millions de francs.

Ajoutons cependant un épisode qui pourrait figurer sur ses tablettes d’or : la Banque de Paris participa largement à la libération anticipée de notre territoire. M. Ernest Dutilleul, qui fut plus tard président de la Banque de Paris, était à cette époque directeur général du mouvement des fonds au ministère des finances, c’est-à-dire le premier collaborateur de Pouyer- Quertier. Ce fut lui que l’on chargea de négocier avec Bismarck toutes les questions relatives au paiement de l’indemnité. M. Dutilleul s’adressa d’abord à la Banque de Paris et il trouva auprès de ses administrateurs le concours le plus éclairé pour réunir dans les délais fixés les sommes énormes que nous devions verser en numéraire.

La Banque de Paris occupe aujourd’hui trois ou quatre maisons de la rue d’Antin. Le conseil siège dans l’une d’elles, qui est l’ancien hôtel Mondragon. Devenu bien national pendant l’émigration, il fut transformé en mairie et

c’est clans un de ses salons, aujourd'hui cabinet de travail du directeur général M. Turettini, cjue fut marié le citoyen Bonaparte avec la citoyenne Tascher, veuve du citoyen Beauharnais. Si les murs pouvaient parler! Détail caractéristique : nous avons dit qu’au début la Banque de Paris s’appelait Banque de Crédit et de Dépôts. Or, aujourd’hui, elle ne reçoit pas de dépôts et ne fait pas de crédit. On peut donc dire de la Banque de Paris que c’est le type de la Banque fermée.

La banque ouverte par excellence est représentée par le Crédit Lyonnais, mécanisme financier d’une souplesse extraordinaire, dû à la volonté géniale de son fondateur, M. Henri Germain. Le Crédit Lyonnais débuta modestement à Lyon, en 1863. L’année suivante, une agence, devenue depuis le siège principal, s’ouvrait à Paris dans un modeste appartement de la rue de Cboiseul, puis se transféra bientôt au boulevard des Capucines. Ce n’est qu’un peu

SA MAJESTÉ L’ARGENT 321

plus tard que le Crédit Lyonnais s’installait dans un local du boulevard, au coin de la rue de Choiseul, dans cet étrange pâté de maisons, monstrueuse verrue formée de passages qui ne conduisaient à rien, d’impasses invraisemblables qui dégageaient d’affreux relents. Il y avait là des maisons hybrides où l’on voyait des opticiens, des marchands de cravates, des fabricants de pipes, etc. Mes yeux ont vu cela dans le temps où M. Henri Germain concevait le prodigieux organisme qui peu à peu allait se développer et du même coup animer ce coin du boulevard, en démolissant les bicoques borgnes où maintenant se dresse l’imposant parallélogramme du Crédit Lyonnais, qui ne mesure pas moins d’un hectare.

M. Henri Germain était un des cerveaux les mieux ordonnés de ce pays. Il savait, comme à miracle, deviner les besoins de son temps. Il avait épousé une femme extrêmement intelligente, Mlle Yuitry, fille de l’ancien ministre, président du conseil d’État. Il eut la joie, rare chez les créateurs, de voir, avant de mourir, son œuvre arrivée presque à son parfait déve-

322 CE QUE MES YEUX ONT VU loppement. M. Mazerat, qui fut le principal collaborateur de M. Germain pendant quarante ans, lui succéda. Il montra de précieuses qualités. En moins d’un demi-siècle, voici ce que M. Henri Germain, secondé par d’éminents lieutenants, a fait du Crédit Lyonnais. Son capital initial était de 20 millions de francs : il est aujourd’hui de 250 millions, plus 140 millions de réserve; 314 agences à Paris, en province, aux colonies et à l’étranger, sont en relations quotidiennes avec le siège social. C’est M. Henri Germain qui eut l’idée d’installer des coffresforts que le Crédit Lyonnais mettrait à la disposition de sa clientèle : rien que dans les soussols du palais du boulevard des Italiens, reliés entre eux par une série d’ascenseurs, il y a 30 000 compartiments en location. On les portera bientôt à 45 000.

Le personnel de Paris est privilégié. Il jouit d’un excellent restaurant que fréquentent, au déjeuner, 1 200 employés. Et le personnel féminin bénéficie d’un jardin, dont on ne soupçonne pas l’existence et qui s’étend sur toute la toiture de l’établissement : jardin d’été et jardin

SA MAJESTÉ L’AKÜENT 323

d’hiver. Les hommes ont une galerie d’escrime, une salle de douches et même une salle de concerts.

Fait à noter et qui est à l’honneur du Crédit Lyonnais : par la volonté de son fondateur, M. Henri Germain, les plus hautes charges administratives sont accessibles aux employés. Le président du conseil d’administration actuel, M. Émile Bethenot, financier de grande expérience, de larges vues, d’une extrême courtoisie, et plusieurs administrateurs, ont débuté modestement dans l’établissement. C’est aussi le cas de presque tous les directeurs et sous-directeurs. Voilà de la bonne démocratie ! Les deux gendres de M. Germain, M. Fabre-Luce et le baron Brincard, ont gagné laborieusement tous leurs grades. Ce ne sont pas des fils à papa! Ils ont été désignés comme administrateurs délégués par la confiance de leurs collègues. Le Crédit Lyonnais est, nous affirme-t-on, la plus grande institution de crédit du monde entier.

Au moment précis où naissaient, le Crédit Mobilier et la Société Générale, un groupe de financiers considérables obtenait du gouverne-

ment turc une « ferme » des plus importantes. Ils étaient autorisés, pour la Banque qu’ils allaient créer, à émettre du papier, comme la Banque de France. La Banque Ottomane, ce fut son nom, devenait une véritable Banque d’Etat. Elle ne réduisit pas sa fonction à cette simple opération : elle fit des avances au Trésor impérial et pour se couvrir fut amenée à émettre des emprunts. Son conseil est un livre d’or de la haute finance : le comte Pillet-Will, qui vient malheureusement de mourir, était un de ses administrateurs héréditaires. A Constantinople, le directeur général est choisi parmi les hautes personnalités financières et souvent politiques : M. Revoil n’a pas hésité à quitter l’ambassade de Madrid pour remplir ce poste envié.

Je vais avoir l’air de commettre, au moins à demi, un anachronisme, en parlant de la Banque de l’Union Parisienne; chacun sait qu’elle est de création relativement récente et, qu’en tout cas, elle n’existait pas sous sa forme actuelle, au temps lointain que je revis ici. U y avait alors un financier actif et audacieux, M. de Werbrouck, qui eut l’idée de créer un

SA MAJESTÉ L’ARGENT

nouveau type de banque, en faisant résider sa force dans la publicité financière. J’ai raconté l’exploit de M. de Werbrouck, lorsqu’il me fit chasser du Gaulois où je n’avais pas voulu servir scs intérêts politiques. Il réussit très vite à se constituer une jolie fortune. Il passa la main. Si M. de Werbrouck revenait aujourd’hui dans ce monde, il aurait du mal à reconnaître sa modeste banque dans le grand établissement financier qu’est la Banque de l’Union Parisienne, troisième manière, et à la tête de laquelle sont les plus grands financiers de Paris. Elle fut fondée, en effet, par le baron Hottingucr, le baron Mallet, M. Vernes, M. Michel Heine, M.Mirabaud; le marquis de Reverseaux, un de nos diplomates les plus regrettés dans la carrière, fait partie du conseil. Le marquis de Frondeville en est l’administrateur délégué. Dès son début, elle a pris rang parmi les grandes institutions de crédit, sur le patron desquelles elle s’était modelée ; elle s’est associée à toutes les grandes entreprises financières ou industrielles qu’elles ont patronnées. Celles qu’elle a créées, elle-même, ont réussi à souhait.

Le président de la Banque de l’Union Parisienne, M. Villars, s’est formé, d’ailleurs, à bonne école, puisqu’il fut, comme nous l’avons dit, directeur général de la Banque de Paris et des Pays-Bas avec M. T hors. On ne pouvait faire un meilleur choix.

Il y avait donc à la fin de l’Empire toute une armée financière constituée en majeure partie par de grandes maisons de banque qui n’avaient pas encore de rivales, puis par six ou sept établissements de crédit qui n’étaient qu’au berceau et qui allaient, en harmonie avec la marche ascensionnelle générale, prendre un essor inconnu jusque-là. Les malheurs, les désastres, que nous devions subir et qu’on ne pouvait prévoir, en mettant à une dure épreuve le crédit de la France, allaient permettre à toutes ces forces financières de se mettre en mouvement pour collaborer puissamment avec nous à notre relèvement financier. C’était la vraie Armée du Salut!

SA MAJESTÉ L’ARGENT

Pendant la guerre, le marché fut immobilisé.

On parla bien de ce qu’on a appelé l’emprunt « Laurier », mais la Bourse de Paris l’ignora et n’eut pas à s’en occuper

Par un phénomène normal qui. ne peut déconcerter que ceux qui ne réfléchissent pas, nos ?.A désastres ouvrirent une période d’affaires qui tint presque du vertige. Tous les stocks de production étaient épuisés; il fallait les remplacer; il y avait des milliards à payer aux Allemands; il fallait donc créer des rentes, les échanger et par là provoquer à la Bourse un mouvement considérable. Ce mouvement existait encore dans toute son intensité vers 1873, quand j’entrai comme intermédiaire chez un agent de change. Beaucoup de jeunes gens qui, par leur naissance, leur éducation première, la nahure de leurs occupations, semblaient devoir être éloignés des affaires, avaient été attirés vers celte môme terre promise; c’était bien simple, il suffisait d’un crayon, d'une feuille de papier et d’une petite inscription, c’est-à-dire un ordre, pour gagner des courtages importants. Le comte de Saint-Roman, le comte Exelmans,

328 CE QUE MES YEUX ONT YU le baron Nivière, le comte de Maugny, le baron Benoît Méchin, le prince Stanislas Poniatowski avaient trouvé facilement des clients et étaient sur le chemin de la fortune. De futurs écrivains et auteurs dramatiques célèbres s’y essayaient aussi : c’était M. Henry Becque, M Pierre Decourcelle, M. Octave Mirbeau; un jeune artiste de talent, M. Tenré, avait sacrifié ses pinceaux pour prendre le crayon du remisier.

Le prince Poniatowski a laissé un fils unique, le prince André Poniatowski, qui a donné sa démission d’officier de cavalerie pour se consacrer sérieusement aux affaires. Il est aujourd’hui président d’une banque importante, la Banque privée de Paris-Lyon-Marseille qui, par les nombreuses agences dont elle dispose en province, exerce une réelle influence dans tout le sud de la France.

Vu des premières galeries, le spectacle qu’offrait la grande salle de la Bourse devait exercer une attirance aussi spéciale, dans un autre genre, que la salle de l’Opéra un soir de bal masqué. Point de masques, mais le même tapage, la même cohue, la même course vertigineuse.

SA MAJESTÉ L’ARGENT 329

Quand l’oreille s’était accoutumée à ce fracas, quand l’œil s’était habitué à cette mêlée, on pouvait discerner les cris que se jetaient les uns aux autres les agents de change parqués dans la Corbeille. Dans la mêlée, on pouvait distinguer tous les commis d’agents de change, tous les remisiers, tous les intermédiaires, se précipitant, le carnet ou la fiche à la main, pour présenter la cote à tous les clients qui arrivaient en masse, puis se ruant ensuite vers la Corbeille pour transmettre, les premiers, l’ordre important qu’ils avaient reçu. C’était, trois heures durant, une fièvre générale. Quelque chose comme un champ de bataille, qui eut d’ailleurs ses vainqueurs, mais souvent aussi ses vaincus.

Au dehors, sous les arcades, se tenait, par tous les temps, le marché libre, c’est-à-dire la Coulisse. Elle ignorait le froid, la pluie, le vent; elle brassait des affaires énormes; elle montrait, à cette époque, une ardeur, une juvénilité qui la faisait l’égale, pour ne pas dire la supérieure, du marché officiel.

Je vois encore et j’entends M. Isidore Dreyfus, de sa voix sonore, de son geste impératif,

de son air conciliant et jovial, menant la Coulisse à la bataille. Mes yeux n’ont pas oublié une sorte de géant, M. Lange, qui semblait envelopper dans les plis de sa redingote toujours bottante les clients que sa verve méridionale avait subjugués. Ce n’était pas seulement pendant les heures officielles de la Bourse que la coulisse s’agitait, elle ne s’endormait jamais : d’abord, tous les soirs, de neuf à dix heures et demie, elle emplissait de ses cris et de ses appels le boulevard des Italiens et le passage de l’Opéra. Aux grands jours, c’est-à-dire quand il se produisait des événements politiques à l’extérieur ou à l’intérieur, elle commençait ses opérations à partir de dix heures du matin. Les coulissiers prenaient à peine le temps de déjeuner et se retrouvaient à midi, au premier son de cloche, sous les colonnades de la Bourse. Quand M. Thiers fut renversé, la Bourse se tint en permanence sur le boulevard du samedi au lundi matin, et les écarts ne furent pas, dans les deux sens, de moins de trois ou quatre francs sur les rentes françaises.

Je me rappelle une autre journée : c’était au

SA MAJESTÉ L'ARGENT

moment où M. Isaac Péreire rêvait, pour le Crédit Mobilier Espagnol, la fortune du premier Crédit Mobilier : toute la spéculation suivait son étoile. Je reçus tellement d’ordres d’achat de Mobilier Espagnol, que l’agent de change auquel je les transmettais n’eut pas le temps de les exécuter pendant la Bourse. Citait une heureuse époque pour les arbitragistes ; les arbitragistes sont des banquiers qui font, comme leur nom l’indique, l’arbitrage, c’est-à-dire l’échange d’opérations entre plusieurs villes. Dans ces temps préhistoriques, les arbitragistes employaient tout simplement de modestes voitures de cercle pour porter leurs dépêches au poste central de la rue de Grenelle. Un jeune employé d’une grande maison de coulisse, M. Paul Gers, eut l’idée de constituer un groupe de bicyclistes et de les mettre, pour le même prix, à la disposition des banquiers, qui gagnèrentainsi un quart d’heure environ dans l’expédition de leurs télégrammes. Cette combinaison ingénieuse mit notre jeune homme en lumière. Il montra par la suite de l’activité et de l’intelli gcnce. Aujourd’hui, il est le chef d’une maison

de banque qui a sa succursale à Bruxelles, et il emploierait à son tour les fameuses bicyclettes qu'il a inventées, si le téléphone ne les avait reléguées au magasin d’accessoires.

A cette époque, il y avait un marché énorme sur les rentes. C’était un titre essentiellement sensible. Aujourd’hui la rente est pompée par les caisses d’épargne; les plus grandes nouvelles exercent une influence à peu près nulle sur les cours. Il n’était pas rare alors de voir un spéculateur acheter ou vendre un million de rentes. Les opérations de primes, non seulement pour la fin du mois, mais au jour le jour, étaient considérables. Les boursiers ont conservé le souvenir d’un spéculateur qui ne se livrait qu’à ce jeu et qu’on avait surnommé le Maréchal des primes. Enfin j’ai vu un fort aimable homme, M. Cauchois, arrêter d’un coup de crayon des opérations qui ne se chiffraient pas par moins d’un ou deux millions de rente.

Les financiers ne dédaignaient pas alors de venir faire un tour à la Bourse après leur déjeuner. Cette promenade leur paraissait hygiénique et instructive. On pouvait se montrer le

SA MAJESTÉ L’ARGENT

baron Mallet avec son parapluie légendaire, MM. Louis et Jacques Stern, le comte Nissirn de Camondo et plus tard son neveu le comte Isaac, M. Mirabaud, les jeunes lieutenants de la banque de Paris, M. Noetzlin et M. Thors, M. Goguel, M. Hoskier, M. Saki Kahn, le baron de Neullize, M. Michel Ephrussi, M. Hollander, M. Edouard Kohn et son jeune neveu, M. Proper, M. Vlasto, M. Peytel, MM. Machiels, MM. Lebaudy, M. Lévy Crémieux; quant à MM. Louis et Raphaël Cahen d’Anvers, ils se tenaient en permanence dans l’angle qu’ils avaient adopté, de midi à trois heures; cet angle fut toujours très recherché; plus tard, il fut occupé par un spéculateur, longtemps heureux, qui rachetait son bonheur par sa bonne grâce : M. Élie Léon. Je laisse à penser si tous ces financiers étaient l’objet des sollicitations de tous les remisiers et même des chefs de maison. Ils ne donnaient pas toujours d’ordres, mais ils les refusaient avec une rare courtoisie.

J’ai dit que la Bourse était un grand champ de bataille, mais comme, dans une forêt, on coupe un rameau malade et l’arbre continue à

verdoyer, à chaque coupe sombre la Bourse a reverdi de plus belle.

Je vis apparaître un jour un financier que le train du Nord avait déposé à Paris; il venait de Bruxelles pour fonder une banque : la Banque Européenne : il avait d’abord visé le Crédit Mobilier. A la faveur de cette banque, il espérait trouver les capitaux nécessaires pour grouper toutes les petites lignes de chemins de fer, pour obtenir ensuite de nouvelles concessions et créer ainsi un réseau, faisant concurrence aux grandes lignes existantes. Il avait aussi l’idée de doter Paris de ses premières lignes de tramways. Il avait trop d’imagination. Ce fut un boum! ce fut un pouf!

La vague n’avait pas recouvert le cadavre de M. Pbilippart qu’une autre personnalité apparaissait à l’horizon : c’était M. Secrétan, un grand industriel. Il rêva le trust des cuivres, constitua la grande Société des métaux. Il était, pour parodier un vers fameux, « venu trop tôt dans un monde trop vieux ». Ses idées se heurtèrent à la routine générale, il échoua. Secrétan sombra dans un krach formidable.

SA MAJESTÉ L'ARGENT

La liste nécrologique n’était pas close. Cette fois encore il y eut krach, mais il y eut aussi et surtout assassinat. Une banque s’était créée sous l’inspiration d’un homme d’un grand tempérament financier, M. Bontoux : c’était l’Union Générale. Par son influence, par celle d’hommes d’une haute valeur, d’une grande naissance et d’une réelle énergie, il avait su faire de cette banque le pivot d’affaires industrielles considérables en France et surtout à l’étranger. Cette banque comptait évidemment parmi ses administrateurs, parmi ses actionnaires, de grandes personnalités catholiques. C’est incontestable. On en prit prétexte pour lui faire une guerre confessionnelle et pour ameuter contre elle les pouvoirs qui déjà, , sourdement, faisaient la guerre au catholicisme. La lutte fut longue, désespérée, dramatique. M. Bontoux fut arrêté, ses affaires suspendues, la banque déclarée en faillile, et néanmoins les victimes innocentes, sacrifiées à la politique, retrouvèrent 90 pour 100 de leurs créances et toutes les affaires qu’elles avaient lancées ou patronnées sont aujourd’hui des plus florissantes. Je ne veux pas savoir si

3 3 fi CE QUE MES YEUX ONT VU

des fortunes scandaleuses se sont édifiées sur ce véritable attentat commis par le gouvernement et la magistrature; mais il me faut dire que le nombre des ruines qu’a causées cet assassinat est incalculable. L’ effondrement de l’Union Générale est certainement une des causes du développement de l’antisémitisme en France. Dans un registre moins élevé, mais par des ramifications étroites, nous lui avons dû les scandales de l’affaire Humbert.

Quand on se rappelle ce que fut cette véritable secousse sismique qui fit trembler le sol de la Bourse et le laissa jonché des cadavres non seulement de l’Union Générale mais d’une multitude de banques similaires : le Crédit Général Français, le Crédit de France, le Crédit de Paris, la Banque provinciale, que sais-je encore? on trouve, par comparaison, que les krachs qui se sont succédé à la Bourse, à intervalles différents, ne sont que des jeux d’enfants, de nature tout au plus à faire la leçon à des spéculateurs trop aventureux : tels les krachs du Turc, du Péruvien, de l’Argentin, sans oublier un kracli qui atteignit plus encore l’honneur des parle-

SA MAJESTÉ L’ARGENT

mentaires que la fortune des boursiers, je parle du krach du Panama. Malheureusement ce fut la petite épargne qui fut surtout éprouvée, tellement les titres du Panama étaient éparpillés. Il nous faut bondir de plusieurs années en avant si nous voulons revoir les mêmes vertiges, les mêmes emballements, les mêmes ascensions, les mêmes chutes. Ce sont des saignées presques périodiques. Il semble que, pour vivre, la France ait besoin de vider un peu du trop-plein de son sang ou de son argent.

M. de Soubeyran, — encore M. de Soubeyran I c’est de lui qu’on pourrait dire plus justement que du duc de Morny : « Il est dans toutes les affaires! » — donc M. de Soubeyran avait saisi certaines rumeurs qui représentaient le Transvaal comme le pays de Cocagne des mines d’or. Il chargea deux ingénieurs importants de se rendre au Transvaal, de prospecter les mines, d’étudier les filons et de revenir avec un rapport sérieux et substantiel. Le rapport fut détestable; les ingénieurs reconnaissaient bien qu’il y avait de l’or dans les mines, mais ils en contestaient l’abondance, la richesse et

338 GE QUE MES YEUX ONT VU déclaraient qu’en tout cas le coût certain des frais d’extraction dépasserait le rendement éventuel du minerai à exploiter. La chance, ; cette fois encore, trahit M. de Soubeyran. Mieux éclairé, il eût enfin atteint la fortune qu’il poursuivait depuis si longtemps. On peut mesurer d’autre part l’immense bénéfice qu’aurait trouvé : le marché de Paris à acheter de première main des actions qu’il fut obligé de se procurer sur le marché de Londres avec toutes les majorations dont elles furent l’objet. Entre temps, en effet, nous apprenions, en France, que des financiers, anglais pour la plupart, étaient ea train > d’édifier des fortunes fantastiques au Transvaal ; ; on sait leurs noms : MM. Porgès, Wernher, Beit, Farrar, Neumann, Robinson, Barnato. Le marché français se rua sur les mines. L’oncle du Transvaal détrôna l’oncle de Californie; on put relire un vrai chapitre des Mille et une Nuits.

Chacun voulut avoir une part du gâteau. Ce fut la furia francese. Un jeune intermédiaire, M. Jacques de Gunzbourg, ancien lieutenant aux gardes dans l’armée russe, grâce à ses relations avec certains gr nds miniers, avait été

SA MAJESTÉ L’ARGENT 339

avisé du boum qui se préparait. Tl s’associa à une grande maison de Londres, et introduisit les meilleures valeurs de mines sur le marché de Paris. On l’écouta quand il conseilla d’acheter, on l’écouta moins quand il s’agit de se calmer; des spéculations à la hausse formidables s’engagèrent sur ces titres; le krach était inévitable; il arriva, écrasant tous ceux qui avaient pris des engagements trop lourds. Aujourd’hui les mines d’or à rendements ont retrouvé 'un marché tranquille, une capitalisation normale : c’est un marché de tout repos, un marché de père de famille.

La bourrasque fut terrible. Ce fut le dernier krach de la Bourse; je me trompe : ce fut l’avant-dernier. La Bourse devait en subir un plus intense, plus général, mais qui, pour être moins brutal, n’en est que plus difficile à combattre et à détruire. C’est le krach de la spéculation. Aujourd’hui, la spéculation est morte.

Faut-il s’en réjouir avec les moralistes, qui poursuivent le jeu partout où ils croient le découvrir? Faut-il le regretter avec les financiers, qui considèrent la spéculation comm*

une condition de prospérité pour la Bourse et tout ce qui s’y rattache?

Laissons moralistes et financiers disputer sur cette question. Ce qui intéressera mes lecteurs, c’est que je ne me contente pas de signer l’acte de décès de la spéculation, mais bien que j’indique le genre de maladie auquel a succombé la patiente. M’estimant un petit clerc dans la matière, j’ai voulu ne vous offrir que le résultat d’une enquête sérieuse, et je m’en suis allé trouver un ami, dont la compétence est universellement reconnue; voici ce qu’il m’a dit :

« — La situation présente, voyez-vous, a pour cause première le duel qui eut lieu entre la Coulisse et le Parquet. La Coulisse est un instrument jeune, souple, sorte de corps d’éclaireurs, ayant les défauts de ses qualités, un peu libérale dans sa composition, un peu facile peut-être dans les crédits accordés aux clients. La Compagnie des agents de change est un corps considérable dans l’État. Elle tient sa constitution d’un privilège, d’un des rares privilèges qui subsistent encore. C’est donc une

SA MAJESTÉ L’ARGENT

grande maison de tradition à qui toutes les sympathies du Gaulois doivent être acquises. Armé de la loi Fleury-Ravarin, le Parquet a été amené à réprimer les tendances envahissantes de la Coulisse, qui l’annihilait. C’était très naturel.

« Mais supposez, me dit cet ami, que la Coulisse ait conservé le marché de l’Extérieure, du Turc, du Rio, qu’on lui a enlevé. Comme toutes ces valeurs sont classées, qu’est-ce qu’elle en ferait? Sa situation ne serait pas améliorée pour cela. Et s’il n’y avait que cette raison, les spéculateurs, croyez-le bien, auraient trouvé un autre champ d’action. La vérité est que s’il n’y a plus de spéculateurs, c’est qu’il n’y a plus matière à spéculations. Le marché est devenu un marché au comptant, un marché de placement. C’est ici qu’apparaît la transformation profonde de notre marché, par suite du développement de l’épargne française et de l’action des établissements de crédit, — deux termes corollaires.

« Les établissements de crédit sont allés recueillir, grâce à leurs milliers d’agences.

l'épargne aux sources mêmes; partout où il y a un bas de laine de quelques cents francs, ils se sont appliqués — comme c’était leur droit et leur fonction naturelle — à le découvrir en vue d’un placement. Autrefois, tout emprunt se classait, non du premier coup, mais par étapes, ce qui permettait à la spéculation de prendre position en attendant le capitaliste, et aux remisiers de gagner des courtages, en se chargeant de ces opérations. Aujourd’hui, les emprunts sont souscrits immédiatement par l’épargne, même s’il s’agit de valeurs inférieures. C’est au point que les établissements discutent ou diminuent les primes qu’ils accordent aux intermédiaires pour le placement des titres.

« Toutes les valeurs étant classées, la spéculation manque d’aliments pour vivre.

« Les lois fiscales ne sont pas non plus sans influence sur cet état de choses. La loi d’abonnement qui frappe les valeurs étrangères d’une taxe est tellement élastique que les intéressés ne savent pas eux-mêmes dans quelle mesure ils devront être taxés. L’impôt sur le Rio aLteint jusqu’à 1 800 000 francs par anl C’est un impôt

SA MAJESTÉ L’ARGENT

écrasant. D’autre part, le fisc, dans le dessein de contrôler la sincérité des opérations déclarées, a exigé la création d’un répertoire où il doit en être fait état. Ce répertoire est à la disposition des agents du fisc pour les vérifications qu’il juge utiles. Il y a là un contrôle permanent qui peut devenir singulièrement abusif. En tout cas, il permet l’intrusion constante de l’État, devançant ainsi le contrôle vexatoire qui ferait les beaux jours de l’impôt sur le revenu. Résultat : il est telle puissante maison de banque de Paris qui n’accepte plus les ordres d’achats ou de ventes de titres quelconques, pour éviter cette inquisition. »

Comme je demandais à mon ami si la mort de la spéculation est un mal ou un bien, sa réponse fut très nette :

« — C’est un mal certainement. Un marché complet doit comporter ces deux éléments : le comptant et la spéculation. En temps normal, sans troubles à l’horizon, le comptant suffit à maintenir le marché. Mais qu’une inquiétude naisse, tout change : si le comptant se met à vendre sans trouver en face de lui la spécula-

*UÎ CE QUE MES YEUX ONT VU tion — soit qu’elle achète, soit que, ayant pris les devants, elle ait vendu à découvert et soit disposée à racheter — les cours tombent dans le vide. Les inconvénients de la baisse sont beaucoup plus terribles et peuvent déterminer des crises dangereuses. La spéculation à la baisse est souvent une sorte de capiton. Au moment des désastres en Mandchourie, le portefeuille seul possédait des valeurs russes. Ni vendeurs ni acheteurs en spéculation. Les ordres pouvaient affluer sans rencontrer de contrepartie : c’était un désastre sans précédent. Il se trouva alors un homme, qui est une grande figure financière, qui aurait pu tout aussi bien être un grand capitaine qu’il est un grand administrateur. Cet homme empêcha, à lui seul, la vente du Russe. Il se présenta au Parquet et déclara tout net :

« — On ne vendra pas du Russe à découvert. »

a C’était arbitraire, c'était tyrannique; mais, ce jour-là, M. de Verneuil, syndic de la Compagnie des agents de change, sauva la Russie d’une déroute financière et la France d’un véritable cataclysme

SA MAJESTÉ L’ARGENT 345

« — Et le remède à cela?

« — Le remède? Mais il existe. 11 faut d’abord modifier la loi d’abonnement et limiter le droit du fisc en matière de contrôle. Le remède est surtout ailleurs. Les spéculateurs ont déserté la Bourse, parce qu’ils n’y rencontraient plus d’éléments pour exercer leur industrie. Si l’on veut établir le juste équilibre d’un marché qui doit avoir sa Bourse au comptant et sa Bourse à terme, il faut retrouver des valeurs sérieuses, mais otfrant cependant assez d’aléa pour donner une marge à la hausse et créer une amorce pour l’ànie du joueur qui se trouve en tout boursier qu’il soit français ou étranger. Le jour — certainement prochain — - où cet élément sera retrouvé, la Bourse, tout en gardant sa belle rectitude de marché au comptant, connaîtra de nouveau la souplesse et la hardiesse propres au marché à terme. »

L’heure pressait mon ami. 11 consulta sa montre.

« — Deux heures et quart, fit-il, c’est le moment d’aller faire un tour à la Bourse. Venez avec moi; vous verrez que si une révolution

s’est opérée dans le marché, une métamorphose complète a modifié sa physionomie. Ceci illustrera cela. La mode est aux illustrations. Vous hésitez? vous croyez que la Bourse c’est toujours pour vous la Fosse aux lions. Je parierais bien qu’aujourd’hui les lions sont calmés. Mais je n’insiste pas et je vais vous les montrer sans que vous perdiez votre incognito. Accompagnez-moi, nous allons monter au premier étage. J’ai des amis au Syndicat. Nous verrons sans être vus. »

Je monte et, dès la première marche, je m’aperçois en effet qu’il y a quelque chose de changé; les galeries ne sont plus ouvertes, elles sont défendues par une muraille de verre. La Bourse est devenue une véritable serre... la serre aux pommes d’or. Les bombes de Vaillant sont le commencement de la sagesse.

« — Effacez-vous derrière moi, me dit mon ami, on va ouvrir une fenêtre et le public est si désœuvré que tout le monde lèvera le nez en l’air. »

L’effet prévu ne manqua pas; heureusement j’étais masqué par mon ami. La Corbeille n’a fait que s’agrandir depuis 1875, mais elle est

SA MAJESTÉ L’ARGENT

flanquée de quatre petites corbeilles réservées au marché de certaines valeurs étrangères. Muni d’une lorgnette, je regarde, puis j’écoute; je constate qu’il y a toujours du bruit, mais ce n’est pas le fracas d’autrefois; la foule est plus grande, mais ce n’est plus la foule affairée, curieuse, agitée; elle semble inoccupée. Tout à l’heure elle regardait en l’air, maintenant elle s’amuse à suivre du regard des boursiers qui poursuivent de leurs cris et de leurs quolibets un petit vieillard qui ne paraît pas bien méchant.

« — Ah! me dit mon ami, ce doit être encore une niche qu’on fait à ce bon M. Valiche. »

Aucun visage connu ne se détache. Contre les colonnes, dans les angles, aucun habitué. Je m’en étonne auprès de mon ami.

« — Tout est bien changé, je vous l’avais dit; aujourd’hui, tout est ordonné, réglé, chacun est à son poste. Penchez-vous, voyez-vous à gauche? c’est la salle où se tiennent les banquiers qui font du change ou de l’arbitrage. A leur portée, on a placé le téléphone et la télégraphie. En face de vous, la Coulisse. Elle est si calme que vous ne la reconnaissez plus. A droite

3.ÏS CE QUE MES YEUX ONT VU on a placé des box qu'ont loués les représentants de tous les établissements de crédit, des banquiers, des agents financiers. On ne les leur donne pas ces box! Ils les paient bel et bien de 3 000 à 8 000 francs par an. Ce n’est que vers deux heures que vous verriez arriver quelques personnalités financières. Voici M. Besnard : vous l’avez connu lorsqu’il était simple commis du comptant chez un agent de change; par son activité, par son intelligence, il a gravi tous les échelons; c’est aujourd’hui le chef d’une banque des plus importantes et il a attaché son nom à une entreprise très parisienne : le Métro. Il se contente cependant d’une simple chaise ! Chaque semaine, son ami, le baron Empain, qui a le siège de ses affaires à Bruxelles, vient prendre l’air de Paris et l’accompagne à la Bourse; vous savez que c’est le vice-roi du Congo et un des grands maîtres de l’électricité? TYois ou quatre fois par an, M. Sollv Joël, un des rois du Cap, vient saluer ses amis de Paris, je pourrais vous montrer des représentants de la haute banque : M. Mirabaud, M. Edgard Stern, M. Halphen, le beau-père du baron Édouard de Rothschild, et

SA MAJESTÉ L’ARGENT

M. Edmond Beer, le beau-père du baron Robert; voici M. Raphaël, une vieille figure d’autrefois qui vient initier ses fils aux mystères de la finance; le baron Jacques de Gunsbourg, dont vous avez connu les débuts, manque rarement de faire une apparition à la Bourse. C’est aujourd’hui une puissance; administrateur de vingt sociétés et entre autres de la grande « Banque française », que préside M. Rouvier, il crée des syndicats, patronne des affaires nouvelles, a vingt rendez-vous, n’en manque aucun, prend le temps à peine de serrer la main à un de ses collaborateurs, M. Yerdé-Delisle, dont le nom très parisien évoque plus d’un souvenir chez les rares survivants d’avant 1870 et il est déjà parti! M. Noël Bardac, pour qui la Turquie n’a pas de détours, s’y montre quelquefois un instant. Vous verriez M. Gaston Dreyfus, le président des valeurs en banque, et le propriétaire d’une écurie de courses très heureuse; il cause certainement sport avec M. Edmond Veil- Picard, le grand collectionneur, qui vient de vendre la sienne. Je pourrais vous montrer deux aimables gentlemen, très répandus dans la meil-

leure société, MM. J. Nicolopoulo et Adolphe Pinto, et non loin encore, un vétéran, M. Hugo, qui se repose, comme M. Ferdinand Goldschmidt, des grandes batailles d’autrefois.

« Mais ne supposez pas qu’associés d’agents de change, coulissiers, remisiers, se précipitent pour montrer la cote et obtenir des ordres; ce serait peine perdue : là on peut toucher du doigt ce fait, c’est que la spéculation est morte. Si vous vous mêliez aux conversations échangées, vous n’entendriez parler, et sans bruit, que des émissions conclues ou en formation, des valeurs de placement et des emprunts futurs : les bulletiniers, qui sont venus aux nouvelles, les agents financiers importants s’empressent auprès des hommes du jour qui, par leur expérience du marché, par l’influence qu’ils ont gagnée dans les banques de Paris et de l’étranger, savent deviner l’heure propice au lancement d’une nouvelle affaire : c’est d’abord M. Spitzer, un modeste, un simple, auquel « l’amitié d’un grand homme d’affaires, sir E. Cassel, a été d’abord un bienfait des dieux », mais qui a aujourd’hui sa personna-

SA MAJESTÉ L’ARGENT 351

lité. Négociateur avisé, il jouit d’une autorité légitime à la Société Générale et à la banque de Paris; c’est M. Thalmann, très écouté, très suivi, qui a un frère à New-York, ses entrées à l’Union Parisienne, un pied à la Société des Mines, et l’oreille du Crédit Mobilier; c’est M. Victor, qui a débuté comme employé à l’Union Générale; il s’est mis ensuite à la tète d’une petite maison et a répandu une petite circulaire. La petite maison est devenue une importante société au capital de 15 millions, la petite circulaire est aujourd’hui un vrai journal financier, dont les avis font autorité parce que M. Victor a l’intelligence de bien conseiller sa clientèle. J’ai le plaisir parfois de serrer la main à un ancien collègue du Parlement, M. Adam, l’aimable président des banquiers de province, un important syndicat avec lequel il faut compter. Je m’en voudrais de ne pas citer des capitaines et des lieutenants « qui ont peutêtre dans leurs fontes le bâton de maréchal » : M. Llioste, qui va, dit-on, augmenter le capital de sa société, M. Louis Dreyfus, M. Muller, de la Banque Alsacienne; MM. Merzbach, M. Schu-

mann. Ils ont su se faire déjà une place importante.

« C’est donc plutôt, comme vous le voyez, une maison de conversation, une chambre d’enregistrement des cours; un conservatoire où se discutent et se préparent toutes les émissions.

« Grands banquiers, chefs d’établissements, maisons plus modestes, tous sont, en effet, sur le même rail; il s’agit de créer des affaires sérieuses qui tentent l’épargne toujours avide de placements avantageux. Nous sommes loin des boums des mines, des poufs de l’Union Générale ! D’ailleurs, sur toutes ces personnalités, sur tout ce mécanisme nouveau, interrogez donc votre ancien collaborateur M. Albert Nalimias. Il est dans le train! Lui aussi a spéculé autrefois, il ne spécule plus. Il a commencé par placer des titres pour les banquiers qui les émettaient. Il crée aujourd’hui des affaires pour son propre compte et on les dit excellentes; c’est que, comme nous, il a jugé que la spéculation était morte.

« Mais voici trois heures. Ce qui n’a pas

SA MAJESTÉ L’ARGENT 353

changé, c’est la cloche qui annonce la fin de la séance. Examinez toute cette foule qui s’écoule tranquillement et regardez bien. Combien y a-t-il de chapeaux ronds et de chapeaux hauts de forme? Les coulissiers partent à leur tour, ils vont à leurs bureaux comme des bureaucrates ponctuels; ils quitteront leur cabinet à cinq heures et demie; plus de petite Bourse, naturellement, ni le matin, ni le soir. Ils sont heureux pendant les mois d’été que la Bourse soit fermée à deux heures et se réjouissent quand il y a un pont, le fameux pont! Les agents de change, ayant rempli normalement leur fonction, vont expédier leurs affaires et surveiller le courrier, ensuite ils iront à leur cercle, aux thés à la mode ou encore dans le monde où ils sont toujours très recherchés.

« Nos trois Ordres — pardonnez-moi cette image révolutionnaire — viennent de défiler devant vos yeux. S’ils étaient jamais appelés à se prononcer, comme leurs devanciers des États généraux, ils formuleraient, dans leurs Cahiers, la même doléance, le même vœu : de la vie, de la vie, encore de la vie! Le jour où ils seront

écoutés et il n’est pas besoin d’un 89, encore moins d’un 93 pour obtenir ce résultat, vous verrez les trois ordres : clientèle, coulisse, parquet, chacun dans sa sphère, comme il convient, travailler avec le même zèle, la même intelligence, la même activité au développement de notre marché.

« Et maintenant voulez-vous ma conclusion ? La voici : Le public s’est démocratisé, la coulisse s’est embourgeoisée, le parquet s’est aristocratisé, ce qui n’est pas pour déplaire, j’imagine, au journal de toutes les élites. »

Je pris congé de mon aimable ami, non sans l’avoir remercié chaleureusement de la consultation si claire, si topique et je crois si définitive qu’il avait bien voulu me donner. J’espère que mes lecteurs partageront mon sentiment. Et, tout en rentrant au Gaulois, je réfléchissais. Décidément, Sa Majesté l’Argent est le seul monarque qui ne craigne pas les révolutions; ce qu’il semble perdre en qualité chez ses courli-

SA MAJESTÉ L’ARGENT

sans, il le gagne en nombre au centuple. Certes, je respecte la souveraineté que ses ministres exercent sur les capitaux... et les capitalistes; elle peut être féconde, à la seule condition d’ètre contenue. Mais tout bon politique devra se préoccuper de dresser en face d’elle deux autres souverainetés aussi incontestables, mais plus nobles encore, la naissance, qui est du capital moral acquis, et le talent, qui est du capital glorieux en formation.

SON ALTESSE LA PRESSE

SON ALTESSE LA PRESSE

Me voici arrivé au terme de mes souvenirs. En écrivant mon premier article, je n’avais certes pas la pensée d’en imposer beaucoup d’autres à mes lecteurs. Des amis bienveillants m’ont demandé de continuer. Dans le très spirituel billet de M. Maurice Barrés qu’on a lu en tête de ce volume, le grand écrivain me disait, comme au nègre légendaire : « Continuez. » J’ai subi cette douce violence. Les vieillards aiment à se raconter, — les malicieux diront à radoter, — car selon le joli mot de M. de Porto-Riche, dans le Vieil homme, il y a toujours deux expressions pour la même idée : une dont se servent les bienveillants, l’autre que les moins bien intentionnés inventent. Le passé est un miroir dans lequel on aime à se regarder; il vous montre en plus jeune, par conséquent en plus beau. Mes lecteurs me

pardonneront, car ils reconnaîtront que je n’abuse pas souvent de leur patience.

Je ne me serais jamais permis de recueillir la plume que m’avait léguée Henry de Pêne. En bon commandant, j’ai laissé à mon étatmajor — et quel état-major! — l’honneur d’ouvrir le feu. Avec le concours d’écrivains de premier ordre, je me suis efforcé de faire du Gaulois un irréprochable salon de lecture où pouvaient fréquenter les femmes, où pouvaient même s'installer les jeunes filles. On a plaisanté le Gaulois en disant qu’il se posait en succursale de l’Académie. C’est un reproche qui, je j’avoue, me cause quelque fierté.

Le Gaulois a perdu, hélas! Albert Sorel, un grand historien à qui la célébrité s’imposa presque malgré lui, car il avait autant de modestie que de talent; Costa de Beauregard, qui fut un grand cœur et un admirable journaliste; Gebhart et aussi François Coppée, qui a mérité le beau nom de poète des humbles parce qu’il a consacré la meilleure partie de sa pensée aux pauvres, aux malheureux, aux abandonnés; enfin, le dernier disparu, Albert Yandal, une âme

SON ALTESSE LA PRESSE

noble, une plume sincère, une conscience toujours éveillée, que les lettrés et les patriotes doivent également regretter: mus il compte encore au nombre de ses collaborateurs MM. Emile Ollivier, le comte de Mun, René Bazin, Frédéric Masson, Henry Houssaye, Maurice Barres, Henri Lavedan, Faguet, Doumic, Paul Bourget, le marquis de Ségur, Richcpin, Jean Aicard, Henri de Régnier et même, à ses heures, Denys Cochin. Et je ne dois pas taire les noms des académiciens de demain : Jules Dclafosse, Maindron, André Hallays, le général Bonnal, d’Esparbès, Fourcaud, Jean Rameau, Louis Bertrand. Quelle incomparable parure!

Cette affiliation au Gaulois de quelques-unes de nos illustrations littéraires les moins discutées correspond à une première transformation de la presse. Par un phénomène singulier, tandis que les académiciens qui n’avaient jamais fait de journalisme avant leur entrée sous la coupole écrivent depuis lors volontiers dans les journaux, les journalistes, qui sont devenus immortels, consacrent presque exclusivement leur talent, comme Paul Hervieu, au

théâtre, comme Jean Richepin, aux conférences.

Peu de journaux sont restés fidèles à leur formule de la première heure. Le Figaro, tout en augmentant le nombre de ses pages et en abaissant son prix à deux sous, a conservé son ancienne physionomie. Notre ami, Gaston Calmette, s’est contenté de perfectionner l’œuvre de M. de Villemessant, si bien continuée par MM. Magnard, de Rodays et Périvier. Fidèle serviteur des goûts du jour, il a donné une place plus large à la politique extérieure et aux questions théâtrales. Il a aussi ses académiciens et même ses académiciennes : Mmes Gérard d’Houville, la comtesse Mathieu de Noailles et Fœmina. Le Figaro est comme les peuples heureux, il n’a pas d’histoire. Je n’ai donc rien à ajouter. Nous citerons encore le Temps et les Débats, dont nous aurons l’occasion de reparler.

Mais en face de nous s’est dressée, surgissant de la fatalité des choses, une presse nou-

SON ALTESSE LA PRESSE

velle. Girardin disait que la presse est une quatrième puissance. On peut dire aujourd’hui que, parmi les forces actives, la presse arrive au premier rang. Je sais qu’il est d’usage d’en dire beaucoup de mal, surtout quand on n’a pas besoin d’elle. Rappelez-vous les vers satiriques qu’on avait inscrits sur un portrait du grand cardinal :

Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal.

Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.

Ces vers, on pourrait les appliquer à la presse; mais pouvait-elle échapper à toutes les passions qui nous entrainent? Existe-t-il, je ne dirai pas dans les autres industries, mais dans les carrières libérales, plus de désintéressement, plus d’esprit de solidarité, plus d’amour du sacrifice que chez les journalistes? Et ce désintéressement, que l’on rencontre chez nous plus souvent qu’on ne le croit, combien de fois ne serait-on pas tenté d’en user et même d’en abuser? Combien de fois n’ai-je pas entendu dire dos bons, très bons journaux : « Ah! ceux-là, nous n’avons pas besoin de nous en

occuper, ils ne nous attaqueront pas. » Phrase qui est une prime immorale aux rares feuilles tentées de déroger aux lois qui sont l’honneur de notre profession. N’avons-nous pas au moins l’excuse, étant des êtres dont la sensibilité est toujours en éveil, vivant dans une fièvre constante, de subir davantage les influences du dehors? Nous nous vantons d’être des directeurs de l’opinion et nous ne sommes souvent que des reflets et des agents de transmission. On peut donc dire que nos qualités sont bien à nous mais que nos défauts sont à tout le monde, quelquefois exagérés — j’en conviens.

Les époques ont la presse qu’elles méritent. Certes, je préférais le journalisme de l’ancienne école, où chaque journal défendait une idée, un principe, une méthode, où le journal constituait une sorte d’apostolat; mais cette immutabilité ne pouvait pas se prolonger au milieu des révolutions générales. Le télégraphe, les chemins de fer rapides, le téléphone, l’électricité, les transatlantiques ont universalisé la presse. Nous ne pouvions arrêter l’horloge du monde, c’était donc sur elle que notre montre devait se régler.

SON ALTESSE LA PRESSE

La presse parisienne avait aussi à se défendre, car le siège et la Commune avaient exercé sur elle une action décisive. Pendant le siège, en effet, et pendant la Commune, la province, privée de toute communication avec la capitale, apprit à se passer d’elle. Ce fut en ce temps-là que se créèrent les grands régionaux, qui s’outillèrent, se développèrent et, à la paix, firent une sérieuse concurrence à leurs confrères parisiens. Grâce au téléphone, ils furent bientôt aussi rapidement informés et, comme ils faisaient d’excellentes affaires, ils n’hésitèrent pas à s’assurer la collaboration des journalistes les plus justement renommés.

Ils connurent bien vite les grands tirages. Parmi les plus favorisés, nous pouvons citer : la Dépêche de Toulouse , le Petit Provençal, le Petit Marseillais, le Nouvelliste de Lyon et le Nouvelliste de Bordeaux, 1 g Lyon républicain, Y Éclair de Montpellier, Y Express du Midi, le Journal de Rouen, Y Espérance du Peuple, la Dépêche de Lille, etc., etc.

Pour lutter contre cette formidable concurrence, la presse parisienne dut se transformer, donner à l’information la plus grande part de

la place occupée jusqu’alors par la littérature : le Petit Journal et le Petit Parisien se modifièrent dans ce sens, d’autres se créèrent en adoptant la nouvelle formule, le Journal, le Matin, l’Écho de Paris, l’Éclair, etc., etc.

Parmi les journaux anciens, les uns se conformèrent à la nouvelle mode, d’autres s’adaptèrent aux idées modernes en ne renonçant pas cependant à leurs traditions littéraires. Le Gaulois fut de ceux-là.

J’ai assisté aux premiers essais de cette gigantesque transformation, que je vais tenter d’analyser, et qui devait tout envahir. J’ai eu même l’honneur d’être consulté comme un semi-doyen de la presse, en deux circonstances assez particulières. Je reçus un jour la visite d’un homme à l’esprit très audacieux, que j’avais beaucoup connu, puisque — comme je l’ai déjà écrit ■ — - j’avais eu le plaisir de l’avoir longtemps auprès de moi, M. Alfred Edwards :

SON ALTESSE LA PRESSE

— J’ai une idée, me dit-il : je vais fonder le Matin. Je prendrai comme type les journaux américains, mais avec une addition que je soumets à votre jugement. Je confierai l’article de tête à sept personnalités politiques tout à fait différentes. Ce sera une vraie tribune. Le public pourra siffler ou applaudir à son gré.

J’étais resté très vieux jeu; je croyais encore à l’unité d’opinion dans un journal. Je cherchai donc à dissuader Alfred Edwards; il ne m’écouta pas et fit très bien.

Une autre fois, Fernand Xau qui, jusque-là, s’était fait connaître comme un excellent reporter, toujours à l’affût de l’homme du jour à interroger, de l’événement sensationnel à décrire, me dit :

— Vous m’avez toujours témoigné beaucoup de sympathie et il ne me plairait pas de faire une tentative hardie sans prendre votre avis. Je voudrais être au Figaro et au Gaulois ce qu’ils ont été eux-mêmes aux grandes revues. Je voudrais lancer un journal littéraire à un sou et mettre à la portée des petits commerçants, des ouvriers, des instituteurs, des em-

ployés, un peu de littérature. Ce serait la table d’hôte à prix réduit.

Cette fois encore, je dois l’avouer, j’estimai cette conception folle : je pensais que le public, habitué aux romans de Ponson du Terrail ou de Xavier de Montépin, s’accommoderait mal d’une nourriture littéraire quotidienne.

Ceux qui continueront à me traiter de malin en seront pour leurs frais.

Je devais avoir d’autres surprises. Ces journaux : le Matin et le Journal , avec le Petit Parisien et le Petit Journal, ont atteint des tirages formidables. A eux seuls, ils répandent en France et dans le monde entier plus de quatre millions de numéros par jour, et quand j’assiste à ce spectacle, il me semble que je suis à l’Opéra dans la petite loge où d’aimables di l ecteurs, qu’ils s’appellent Gailhard ou Messager et Broussan, veulent bien me donner l’hospitalité, et que j’écoute religieusement la magnifique orchestration de Wagner.

Tout est à l’unisson, tous les instruments concourent à créer des sonorités magnifiques et les notes harmonieuses du ténor ou de la

SON ALTESSE LA PRESSE

chanteuse s’y fondent sans jamais la dominer. La voix humaine y participe à l’égal du violon et du hautbois, et alors je me rappelle les inoubliables soirées de la salle Yentadour, où Mario, la Frezzolini, Tamberlick ou la Patti charmaient mes oreilles dans leurs cavatines ou leurs soli. Jamais l’orchestre ne couvrait leur voix. Tout était fait pour les rehausser, les mettre en relief. C’était le triomphe de l’instrument humain.

Voilà pour moi l’image do la presse d’aujourd’hui; le ténor y existe toujours, mais ce n’est plus un soliste, il n’a que sa part dans l’ensemble. Ce qui domine tout, c’est la machine.

Oui, la presse est devenue une immense machine, où la place de chaque rouage est marquée. C’est la grande forge qui mugit, darde sa flamme et se met en branle. Le minotaure moderne se prépare à dévorer des kilomètres de papier. Après le cerveau qui a élaboré, la main

de fer va fonctionner. Les rédacteurs ont tous donné leur copie; elle est revisée parle directeur ou le secrétaire de la rédaction; elle est envoyée à la composition. A ce moment déjà l’homme commence à disparaître pour faire place à la machine. Le compositeur ne prend plus, comme il faisait jadis, ses caractères dans une série de cases pour composer un paquet, avec des paquets une colonne, avec des colonnes la page du journal, qu’on appelle une forme; aujourd’hui, le compositeur se tient devant un clavier, c’est un pianiste; les caractères viennent se placer d’eux-mêmes dans la ligne et constituer ensuite, ligne par ligne, paquet par paquet, colonne par colonne, la page du journal. C’est ce qu’on appelle la linotypie.

Quand ces pages sont faites, pour gagner du temps, on procède à un travail de clichage, on fait couler sur ces caractères un enduit qui reproduit en repoussé ce qui est en relief; on fait des clichés en nombre proportionné au tirage et par conséquent au nombre de machines.

C’est alors que l’œuvre du géant aux mille

SON ALTESSE LA PRESSE

bras va commencer. Entrez avec moi dans ces usines de la production cérébrale, défendez vos oreilles contre les sifflets stridents des machines, vos yeux contre l’ardeur des foyers incandescents, constamment vidés, constamment remplis; penchez-vous sur les monstres de fer, étagés comme une petite tour Eiffel, qui vont prendre du papier intact, l’étreindre, le couvrir de caractères, le plier, mettre les bandes imprimées et affranchies, et l’empiler en ballots énormes. Ces ballots, des automobiles et des voitures les conduisent aux gares, aux messageries, chez Hachette, ou les distribuent dan® tous les kiosques de Paris, tandis que les porteurs se préparent à sillonner la ville, pour les répartir entre les abonnés.

Pour mieux faire saisir au lecteur ce qu’est cette prodigieuse mise en mouvement de la machinerie, collaboratrice inconsciente de la pensée, je vais le prendre par la main et lui faire faire la tournée, non pas des grands-ducs, mais de mes lecteurs dans les quatre grands journaux de Paris. Mais avant de faire cette véritable chevauchée, en cicerone averti, qui

372 CE QUE MES YEUX ONT VU se pique de n’être, dans la circonstance, ni un juge de tournoi politique, ni un distributeur de prix Montyon, je dois vous signaler que ces quatre journaux ont des physionomies tout à fait différentes et des procédés matériels opposés. C’est ainsi que le Petit Journal, l’ancctre, puisqu’il fut fondé vers 1863, et le Petit Parisien poursuivent le même but : c’est-à-dire arriver sur tous les points du territoire à la première heure du matin; aussi leur faut-il partir de Paris à des heures tout à fait différentes; de là la nécessité de faire un très grand nombre d’éditions successives et de calculer minutieusement l’horaire des chemins de fer.

Une grande partie du succès de ces deux journaux, en dehors du soin qu’ils apportent à contenter leurs lecteurs, consiste donc dans la connaissance de ce qu’on appelle le routage de la France.

Tel n’est pas le cas du Matin et du Journal. Us paraissent le matin comme tous les autres journaux, n’ont qu’une ou deux éditions, à moins d’événements sensationnels, pour lesquels ils se tiennent toujours prêts à satisfaire

SON ALTESSE LA PRESSE

Ja curiosité publique. Ce n’est pas la seule différence qui existe entre ces quatre journaux. Le Petit Journal , tout en cherchant à s’améliorer et à se perfectionner depuis les premières heures de son apparition, a conservé une certaine unité dans sa direction ; et puisque nous nous sommes servi d’une comparaison musicale, nous dirons qu’à travers tous les caprices de son orchestration court un certain leitmotiv, toujours le même. Le Petit Journal a conservé jusqu’à la tradition des articles signés.

Le Petit Parisien, on peut le dire puisque c’est de notoriété publique, tient le record du tirage, non seulement en France, mais dans le monde entier. Au Petit Parisien, en dehors de Jean Frollo, qui est son Timothée Trimm, aucun article n’est signé ; c’est par l’effort constant, unanime, un soin méticuleux de l’ensemble et du détail, par le dévouement des lieutenants au chef suprême, par la pénétration savante dans les moindres coins de la France, qu’il a conquis et qu’il garde la situation prépondérante qu’il occupe.

Le Matin est le journal moderne par excel-

lence; il justifie sa devise : « Je dis tout »; il a des fils qui le relient avec Londres et avec New-York; il a des correspondants partout; chaque matin, il donne à ses lecteurs la primeur des articles et des informations du Times ; républicain, c’est entendu, il n’hésite pas à accorder l’hospitalité aux hommes politiques de tous les partis, à publier des interviews de Monseigneur le Duc d’Orléans comme du Prince Napoléon, il accueille les confidences de Pataud, ne ferme pas ses portes à Jaurès, et, en ce moment môme, publie les « Papiers de Waldeck-Rousseau », il jouit d’un grand crédit dans le monde des affaires : c’est le type du journal qui est la grande tribune parisienne ouverte à toutes les initiatives, à toutes les originalités, à toutes les audaces.

Enfin, nous avons dans 1 e Journal, un autre exemplaire du journalisme contemporain.

Comme nous l’avons dit, c’est la feuille littéraire populaire; l’idée directrice de Fernand Xau a été développée et perfectionnée par ses intelligents successeurs : littérature, beauxarts, curiosités, informations, politique, explora-

SON ALTESSE LA PRESSE

tions, questions sociales, tout s’y trouve confondu, mais jeté dans un pèle-mèlc ingénieux, quelque chose comme la grande marmite d’arlequins où chaque lecteur peut pêcher et trouver le plat qui lui convient.

Souvent, j’ai entendu des personnes très distinguées me dire :

— Mais je ne comprends pas l’immense succès du Journal.

Et je leur ai répondu :

— C’est parce que vous ne comprenez pas cet immense succès qu’il existe. Ce n’est pas à vous, en effet, que s’adresse le Journal, c’est à la masse...

Nous avons promis à nos lecteurs une descente dans les sous-sols de ce monde souterrain de la grande presse. Donnez-moi la main; nous partons.

Le Pelit Journal, nous l’avons dit, est le doyen de la presse à bon marché. Il s’est fondé modestement dans l’hôtel qui s’est agrandi à ce

point qu’il occupe aujourd’hui une superficie de 5 000 mètres. Il emploie 12 linotypes pour la composition, 17 machines pour le tirage. L’administration reçoit 2 000 ou 3 000 lettres par jour, occupe 800 employés, a 20 000 dépositaires, 15 inspecteurs, 6 lignes téléphoniques, des messageries admirablement organisées et qui lui permettent d’être le commissionnaire de tous ses correspondants. Le Petit Journal est propriétaire de publications illustrées qui ont un très gros tirage. Il tire quotidiennement à un million d’exemplaires. C’est un monde 1

Eh bien 1 ce chiffre est encore dépassé par le Petit Parisien qui a un tirage de 1 400 000 tous les jours et de 1 600 000 le dimanche.

Pour suffire à cet invraisembable tirage, le Petit Parisien emploie 16 linotypes, 24 machines rotatives. Pour les quatre dernières, il a dû créer un sous-sol nouveau. Ce sous-sol contient, en outre, une réserve de 800 rouleaux de papier. Le tirage du journal est divisé en deux parties : l’une, consacrée aux lecteurs de province, commence à six heures du soir pour finir à dix heures; l’autre, destinée à Paris et

SON ALTESSE LA PRESSE

à la banlieue, commence à deux heures et se termine à quatre heures et demie. Ses ateliers de clichage, de photographie et de gravure occupent tout un étage de son immeuble. Pour transporter ses journaux et ses publications : le Supplément illustré, Nos Loisirs, son Almanach, le Petit Parisien, qui n’a pas de messageries, emploie 10 automobiles et 15 voitures à chevaux. Enfin, 800 employés, 60 rédacteurs, plus de 20 000 dépositaires sont attachés à sa fortune.

Son propriétaire, hier président du syndicat de la presse, aujourd’hui ministre, M. Dupuy, a créé à Nanterre une usine qui fournit l’énorme quantité de papier que consomme le Petit Parisien. Le jour où M. Dupuy sera propriétaire d’une forêt en Suède et d’une petite flottille pour transporter son bois jusqu’à l’usine du papier, on pourra dire qu’il se suffit complètement à lui-même.

Nous verrons peut-être ce miracle s’accomplir au Petit Parisien comme au Petit Journal, au Matin comme au Journal.

Le journal le Matin occupe, à l’heure actuelle, cinq immeubles qui couvrent une superficie de 3 400 mètres carrés. Il a un personnel de 900 personnes appointées (ce chiffre ne comprenant, bien entendu, ni les correspondants, ni les dépositaires). Il dispose pour son tirage quotidien de six grandes machines américaines qui débitent cent mille numéros à l’heure. Il a une usine électrique qui lui fournit la force et l’éclairage, ce qui lui permet, en cas de grève, de se passer du concours des secteurs.

Il a un outillage de photogravure où il fabrique lui-même les clichés de simili qu’il a été des premiers, dans la presse française, à faire paraître. D’ailleurs, le Matin compose, grave, imprime et tire lui-même non seulement tous ses numéros, mais encore tout ce dont il a besoin pour sa vie quotidienne. Sauf pour le papier et l’encre, il est son propre fournisseur.

Son mouvement de caisse est de 80 000 francs par jour; pour son papier seulement il dépense

SON ALTESSE LA PRESSE

plus de 10 000 francs par jour. En 1909, le coût seul des dépêches qu’il a reçues de l’étranger dépasse un demi-million de francs. Sa rédaction occupe à elle seule une centaine de personnes et est partagée, sous le contrôle du rédacteur en chef, en trois grands services : informations, politique et parlement, service de l’étranger.

Il a un traité exclusif avec le Times, grâce auquel il a droit à toutes les informations et à toutes les dépêches qui se trouvent dans ce journal. Le fil spécial qui joint le Matin au Times va de bout à bout, c’est-à-dire que l’employé qui transmet se trouve dans une chambre du Times, tandis que l’employé qui reçoit se trouve dans une salle du Matin ; il n’y a aucune interruption, aucun relais en route et le mot parti électriquement du Times se déroule sur une bande au Matin même.

Pour le Journal, sa rédaction et son administration, y compris ses ouvriers, photographes, mécaniciens, correspondants, ses porteurs, plieuses, chauffeurs, clicheurs, etc., etc., forment un total de travailleurs s’élevant à deux

mille personnes. D’ailleurs, quand on pénètre dans la ruche de la rue Richelieu, on reste ébloui, stupéfait de l’animation qui règne dans l’hôtel somptueux occupé par mon important confrère.

Le Journal s’imprime sur huit, dix et douze pages. Pour ce travail fabuleux, il emploie 14 machines linotypes, 10 compositeurs à la main, 2 mécaniciens pour les linotypes, 170 ouvriers mécaniciens, 14 machines rotatives livrant le journal collé et plié; 5 photographes et 10 employés à la photogravure sont attachés au service des clichés, 3 automobiles sont mises à la disposition de la rédaction, le service de livraison s’opère en automobiles. Le Journal a également sa bibliothèque et ses archives; il a encore un service télégraphique assuré par le personnel de l’État. N’ètes-vous pas pris de vertige, et quand vous êtes sorti de ces véritables forges de Yulcain, où Mars n’aurait pas eu le loisir de flirter avec Vénus, ne pensezvous pas avoir fait un voyage souterrain dans les mines ou dans les usines du Creusot, ou de Krupp?

SON ALTESSE LA PRESSE

A côté de ces journaux titanesques, une place doit être réservée au Temps, qui rivalise avec les plus grands journaux de l’étranger. Ici qualité vaut quantité. M. Adrien Hébrard est un très grand journaliste; il aurait pu être un grand orateur, un homme politique important; il lui a plu de rester le directeur du Temps.

Il n’a jamais perdu le contact avec Paris. Aussi a-t-il entendu unir « le grave au doux, le plaisant au sévère »; en magicien savant, il a su doser le mélange. La première colonne est de toute éternité consacrée à la politique extérieure, c’est le département de M. André Tardieu. Le prince de Bülow disait un jour plaisamment : « Il y a trois grandes puissances en Europe et... M. Tardieu. » M. Hébrard avait ratifié par avance le jugement spirituel de l’ancien chancelier.

Les filets politiques du Temps se signalent, en dehors de leur opporturnité, par la bonne tenue, la concision et l’impeccabilité de la

382 CE QUE MES YEUX ONT VU forme, nous ne parlons pas naturellement de leurs tendances dont nous sommes, sur la plupart des points, les adversaires résolus. Ces filets sont anonymes; c’est grand dommage pour leurs auteurs que le public aimerait à connaître. Si je ne craignais pas d’être indiscret, je nommerais celui que plus volontiers l’opinion croit reconnaître. M. Lautier me pardonneraitil cette indiscrétion? Les correspondances sont très documentées; on sent qu’elles ne sont pas faites dans les bureaux de rédaction. Les articles militaires sont bourrés comme des pièces de canon. C’est le général Langlois qui tient la mèche.

Pour le côté « plaisant », M. Hébrard a adopté ou a créé des chroniqueurs, ce sont : MM. Jules Claretie, Jules Lemaître, Roujon, Lenôtre, Gaston Deschamps, Mme Gérard d’Houville, M. Nozières, qui ont su, dans leurs chroniques, leurs billets du matin, leurs lettres grandes ou petites, établir le juste équilibre, si nécessaire à la bonne harmonie d’un journal. On ne soupçonne pas l’importance du secrétaire de la rédaction dans un journal; c’est l’aide de camp

SON ALTESSE LA PRESSE

qui non seulement porte intelligemment un ordre, mais sait encore parfois l’inspirer. En choisissant M. Schiller, M. Hébrard est resté dans la tradition du général avisé. Chaque dimanche, le public spécial recherche la semaine financière de M. Manches.

Le feuilleton dramatique du Temps fait autorité et recette... dans les théâtres. J’ai dit que le Temps avait conservé sa physionomie. Adrien Hébrard ne la transforme pas, mais constamment il la rajeunit. C’est notre maître en journalisme.

Chapeaux bas, messieurs, devant un journal plus que centenaire! Les Débats ont paru d’abord en 1789 sous le nom de la Loi et les Décrets. Depuis que le journal a pris son nom définitif, il habite la vieille et ancestrale maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, à l’abri de l’église dont la grosse voix, muette depuis la Saint-Barthélemy, respecte le travail de nos confrères. C’est M. de Nalèche, un directeur des plus aimables et des plus distingués. qui est aujourd’hui assis dans le fauteuil des Berlin. Il a su conserver à la vieille

maison son parfum de courtoisie, de modération et de bon ton. Les filets quotidiens des Débats sont de petits chefs-d’œuvre de précision, d’élégance, toujours écrits dans une langue académique. On sait que les Débats sont l’antichambre de l’Institut. Tour à tour les meilleurs de nos critiques : Jules Janin, Weiss, Lemaître, Faguet, et un instant Doumic, ont occupé le célèbre rez-de-chaussée des Débats. Mieux que le pont des Arts, le feuilleton dramatique mène à l’Institut. Henri de Régnier en a fait hier l’expérience.

J’ai vu naître Y Écho de Paris , et tout d’abord, avec les Parisiens de l’époque, j’avais trouvé le titre détestable. Quelle erreur! Il n’y a pas de mauvais titres, il n’y a que de mauvais directeurs. Et le directeur du nouveau journal était excellent. C’était M. Valentin Simond, qui avait eu l’intelligence de s’adjoindre, comme rédacteu en chef, mon ami Aurélien Scholl. L’association fut heureuse, elle dura quatre ou cinq ans. Mais c’est à la mort de M. Valentin Simond, et sous la direction de ses deux fils, Henry et Paul Simond, qu’il avait su former, que la

SON ALTESSE LA PRESSE 385

prospérité de Y Écho s’est développée, elle ne s’est pas arrêtée. 11 n’atteint pas le chifïre des journaux dreadnoiujhts , mais c’est celui qui s’en rapproche le plus. Un jour, peut-être.. . Et nous ne pourrions que nous en féliciter, puisque ce sera au profit des idées conservatrices.

Le journal, à son apparition, coûtait deux sous; il s’abaissa à un sou et s’applaudit de cette mesure. C’est un organe républicain libéral, conservateur et très littéraire, où écrivent de nombreux membres de l’Académie. Ses informations de l’étranger sont très recherchées. Comme le Matin avec le Times, il a un fil spécial avec le Daily Telegraph. Son reportage est très bien organisé. M. Marcel Hutin, pour interviewer un prince, un ministre, un royaliste ou un bonapartiste irréductible, ne se sait pas de maître. U Echo possède, à l’heure actuelle, une machine formidable, qui imprime 96 000 numéros à l’heure. M. Henry Simond, qui consacre le meilleur de sa vie à l’œuvre familiale, a découvert un journaliste de grand talent, Jumus, qui, en se créant un nom, a presque cessé d’être un anonyme.

En quittant le Petit Journal, où il avait défendu avec une énergie patriotique la cause de la France contre le Dreyfusisme, M. Ernest Judet a repris Y Éclair.

h’ Éclair avait été fondé par M. Cazet et par un de nos plus distingués confrères, M. Denécheau, longtemps député, et qui a pris prématurément sa retraite. Notre aimable confrère M. Sabattier, leur successeur, connut des jours heureux, mais c’est avec M. Judet qu’il a retrouvé ses grands jours. Il y a apporté sa méthode, sa parfaite correction, sa logique et son bon sens. M. Judet n’a pas toutes nos idées, et nous le regrettons, mais nous ne connaissons pas de meilleur défenseur de celles qui nous sont communes M. Judet est, avec M. Tardieu, un des journalistes les plus entendus dans les questions de politique extérieure.

J’ai dit que la presse, telle qu’elle est constituée aujourd’hui, n’est plus faite pour les ténors, mais elle n’exclut pas les grands lea-

SON ALTESSE LA PRESSE

ders : M. Henri Rochefort à la Patrie, M. Drumont, toujours directeur de la Libre Parole, qu’il a fondée, assurent le succès constant et grandissant, l’un du journal auquel il collabore avec éclat, l’autre de celui qu’il dirige imperturbablement dans la voie qu’il s’est tracée.

A Y Autorité, Paul de Cassagnac fut longtemps la force et la parure du journal. Ses fils, spectacle touchant, rivalisent sans se jalouser, pour continuer ses traditions. Seulement, conscients des nécessités de l’IIeure, tout en maintenant à Y Autorité son caractère patriotique, religieux et contre-révolutionnaire, ils ont ouvert toutes grandes les fenêtres du journal à la chronique, à l’actualité, au reportage. C’est aujourd’hui un journal moderne, dont la dernière heure, comme les échos, mérite d’être lue et consultée.

Les hommes du jour ne dédaignent pas d’écrire dans les journaux, comme si la tribune ne leur suffisait pas. Des gourmands! MM. Sembat, Rouanet, Jaurès lui-même, défendent à Y Humanité, avec talent, des idées dont nous sommes les adversaires déterminés. Quel merveilleux ministre de la parole et de la plume

eût fait M. Jaurès sous la monarchie! Qui sait?... M. Baudin dirige brillamment le Voltaire, M. Charles Humbert sonne la fanfare militaire au Journal , M. Pellelan collabore à la Dépêche de Toulouse.

D’autres hommes politiques ont une autorité effective ou occulte dans les journaux parisiens. M. Gérault-Richard ne se contente pas de diriger le Paris-Journal, il y écrit un article quotidien remarqué; M. Puech fut longtemps rédacteur important au Rappel; la Lanterne de M. Flachon, qui se vante, et avec raison, d’ètre le journal le plus anticlérical du monde, compte parmi ses rédacteurs tous les députés importants de son parti; M. Briand y collabora longtemps; Y Action appartient à M. Henry Bérenger. C’est un lettré dont le talent est si incontesté qu’il nous fait regretter davantage do le compter au nombre de nos adversaires les plus dangereux.

La Liberté, seul journal à un sou qui paraisse en même temps que les grands quotidiens du soir, avec lesquels il lutte par la qualité et l’importance de ses informations, est dirigée par un

SON ALTESSE LA PRESSE

de nos confrères, M. Berthoulat, qui fut et qui redeviendra bientôt un homme politique important. M. Berthoulat a fait ses débuts en province. 11 faut que je le dise pour qu’on le croie, M. Berthoulat est nettement républicain, mais nettement conservateur. Secondé par MM. Spronck, Latapie, etc., il soutient vaillamment le combat contre la révolution.

A partir de trois heures, le boulevard est sillonné par des camelots qui crient, les uns Y Auto, le Paris-Sport — Demandez le résultat des currrsses ! — et les autres la Patrie — Demandez les dernières nouvelles I

M. Massard qui se partage entre le Conseil municipal, où il sait ne pas se laisser oublier, et la direction de la Patrie, a la coquetterie de ne pas diriger seulement un journal d’informations, parfois sensationnelles, comme la rupture des négociations russo-japonaises. Personnellement il rédige chaque jour une série de filets très remarqués; chaque jour aussi, M. Henri Rocbefort, le grand athlète toujours debout, rédige l’article de tète ; enfin le nouveau conseiller municipal, M. Marcel llabert, des

300 CE QUE MES YEUX ONT VU députés, MM. Millevoye, Tournadre, Pugliesi- Conti et d’autres, lui prêtent une collaboration précieuse.

De six à sept heures, ce sont d’autres cris : Y Intransigeant et la Presse, qui se disputent les lecteurs du boulevard. La Presse n’a que des rédacteurs anonymes; son Alceste, moins misanthrope que son ancêtre, morigène agréablement ses contemporains; Y Intransigeant est dirigé par un écrivain, M. Bailby, qui a fait plusieurs fois ses preuves de directeur autorisé. Plein de vitalité et d’énergie, il a su assurer la santé de journaux qui avaient grand besoin de ses soins quand on les lui a confiés.

Les journaux catholiques et religieux tiennent toujours — Dieu merci! — une place importante dans la presse du soir : M. François Veuillot, à Y Univers, a de qui tenir; les Croix, sous l’habile direction de M. Féron-Vrau, intelligemment aidé par un ancien député, M. Bouvattier, un de nos plus aimables confrères, luttent courageusement contre le torrent anticlérical.

Enfin, la Gazette de France reste toujours la vieille maison — notre doyenne — qui perpétue

SON ALTESSE LA PRESSE

avec fidélité les souvenirs des âges disparus et qui, nous l’espérons, reviendront, rajeunis, comme il convient. La Gazette de France n’est pas le seul organe de notre parti.

Le Soleil, qui fut créé par un grand écrivain dont l’Académie et la presse ont gardé le meilleur souvenir, M. Édouard Hervé, luit encore pour tout le monde royaliste. Des collaborateurs fidèles et exprimentés se sont groupés autour de son fidèle directeur, M. Ernest Renauld. C’est au Soleil que je me rappelle avoir remarqué la signature de M. de Larègle. C’est tout ce que je savais de lui quand il eut l'honneur d’être désigné par Monseigneur le duc d’Orléans pour diriger son Bureau politique. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais vu, je n’avais jamais échangé avec lui ni une parole, ni une ligne, avant qu’il occupât son poste. Et cependant on insinue constamment que je l’ai inventé, implanté, imposé au Bureau politique, et que j’ai noué avec lui la grande conspiration iudéo-napoléonienne. Je n’ai pas la prétention de détruire cette légende. Les légendes plaisent mieux à l’humanité que rhistoire. L’histoire

c’est la réalité, la légende c’est la fable, et les hommes, comme les enfants, ont toujours montré une prédilection prononcée pour les contes de la mère l’Oie. Je me mépriserais, quand je parle des journaux royalistes, si je passais sous silence Y Action française; mais je me garderai bien de la louer ou de la critiquer. Si je la louais, on ne manquerait pas de dire que je veux la désarmer; si je la critiquais, on me reprocherait de désobéir aux instructions de Monseigneur le duc d’Orléans. Je la cite donc et je passe.

Il est dans la destinée de la République française d’avoir toujours à sa tête des hommes politiques considérables. Fondée par Gambetta, inspirée un instant par Spuller, elle est dirigée aujourd’hui par M Jules Roche, un polémiste qui ne le cède en rien à l’orateur. Comme M. Rouher, M. Roche sait donner de l’attrait aux chiffres. Il a réuni un brillant état-major : M. Bonafous, aujourd’hui député; MM. Latapie, Frédéric Clément, Louis Madelin, tous républicains — malheureusement. La Petite République est une fille qui a mal tourné, c’est un organe

SON ALTESSE LA PRESSE

du Bloc le plus avancé. Son directeur, M. Maurice Dejean, a su augmenter néanmoins son tirage, et avec son tirage, son importance et sa prospérité.

Le Gil Blas connut, sous la direction de M. Dumont, l’extrémité de la fortune. C’est un ancien journaliste, M. de Noussanne, qui préside aujourd’hui à ses destinées si diverses. Il vient de le transformer, en augmentant le nombre de ses pages, et en abaisser son prix à deux sous. Décidément, c’est la mode; nous souhaitons bon succès à notre confrère.

Nous avons encore les Nouvelles, journal de création récente, où se dissimule une directrice charmante quoique de convictions détestables; elle se plaît à garder tantôt le domino comme dans la Fronde, tantôt le masque comme aux Nouvelles.

Nous nous ferions scrupule d’oublier un vieux journal, Y Aurore, qui abrita longtemps M. Clemenceau, alors qu’il était un exilé à l’intérieur. U Aurore est toujours dirigée par notre confrère M. Victor Simond, dont il faut honorer la fidélité à ses principes, car il leur a souvent sa-

39-4 GE QUE MES YEUX ONT VU crifié le meilleur de ses intérêts; il fut longtemps directeur du Radical, où il avait comme premier lieutenant M. Ranc, une Éminence grise dont nous avons déjà parlé et dont le « Bloc » doit ressentir cruellement la disparition aujourd’hui.

Je m’arrêterais dans cette course du flambeau, je dis flambeau puisqu’il est entendu que la presse éclaire le monde, s’il ne me fallait parler d’une autre presse qui s’est non pas créée, mais développée à côté des grands quotidiens : c’est la presse illustrée. D’abord, en dehors des grands périodiques, toute la presse à un sou a introduit l’imagerie dans sa composition, mais voici qu’après Comœdia, journal spécial qui s’est adressé, avec un rare bonheur, à un public spécial, un journal, sous l’inspiration d’un homme hardi, ingénieux, fertile en ressources, M. Lafitte, s’est créé pour subordonner le texte à la photographie : ce journal, c’est Ex'celsior. Dès son apparition, qui est d’hier, Excelsior a rencontré un grand succès et, fait bizarre, s’est juxtaposé aux journaux à un sou sans leur faire de tort; ceux qui l’achètent

SON ALTESSE LA PRESSE

continuent à prendre le journal auquel ils sont habitués.

Pour écrire l histoire du vieux et du nouveau continent depuis 1843, il suffirait de feuilleter la collection complète de Y Illustration, le plus grand et le plus beau des périodiques illustrés qui se publient aussi bien en France ^u’à l’étranger.

Primitivement, le seul procédé à la disposition de Y Illustration était la gravure sur bois. Vers 1885 parurent les premiers essais de reproduction mécanique par la photogravure. Par suite, toute photographie devenait un document et si la reproduction n’avait plus tout à fait ce caractère d’art que lui donnait l’interprétation de l’artiste, elle gagnait une valeur documentaire précieuse pour un journal.

Les similis peu à peu remplacèrent les gravures sur bois, si bien qu’en 1889, il n’était plus guère d’autres illustrations que celles dues au nouveau procédé.

U Illustration a pris depuis quelque temps un développement prodigieux ; son tirage hebdomadaire atteint aujourd’hui 127 000 exemplaires

396 CE QUE MES YEUX ONT VU Ses numéros de Noël sont sensationnels. Son directeur, dont le succès dit le mérite, M. René Baschet, d’une famille de grands artistes, agrandit en ce moment son hôtel de la rue Saint- Georges. Il occupera bientôt tout le quartier.

A côté de Y Illustration, il serait injuste de ne pas noter l'effort constant et heureux du Monde Illustré, dont la devise pourrait être : Je maintiendrai! Et il maintient, grâce à l’intelligente direction de M. Desfossés. Puis : la Vie Parisienne , dont nous avons noté les débuts, qui continue à donner, avec des collaborateurs aimés, sa note légèrement libre et toujours spirituelle; le Journal Amusant, le Charivari, le Rire, Fantasio, etc., qui jettent chaque semaine leurs fusées étincelantes, et le Cri de Paris, son cri ironique et strident.

Avant de lancer Excelsior, M. Pierre Lafitte s’était fait connaître par des fondations très heureuses, qui sont en plein succès : Fémina, Je sais tout, Musica, la Vie au grand air, etc. Ce confrère est terrible, il embrasse tout, rêve tout et tout jusqu’à présent lui réussit.

M. Manzi s’est formé à l’école d’un de nos

SON ALTESSE LA PRESSE

meilleurs éditeurs d’art, M. Boussod : c’est le créateur de la photogravure en couleurs; il publie chaque mois des magazines, qui sont des merveilles d’exécution, le Théâtre, les Modes, Y Hygiène et Paris illustré.

C’est toujours avec plaisir que nous saluons les vieilles maisons parisiennes; à ce titre et à bien d’autres, la vieille maison Hachette a toutes les sympathies du Vieil Homme que je suis. Elle n’invoque pas d’ailleurs sa vieillesse pour se reposer. Tout au contraire, M. René Fouretet son fils aîné ne reculent devant aucun effort pour la rajeunir. C’est de leur maison que partent la Vie heureuse, la Vie à la Campagne, les Lectures pour tous, etc. ils ont rencontré dans Mme de Broutelles une excellente collaboratrice. Nous avons parlé des Annales, si bien dirigées par notre confrère, M. Adolphe Brisson, qui trouve encore des loisirs pour assister à toutes les répétitions générales, à toutes les premières, et en rendre compte à la grande satisfaction des lecteurs du Temps. La maison Firmin-Didot conserve pieusement ses vieilles traditions. Elle a vu 1789; elle voit 1911. Heu-

398 CE QUE MES YEUX ONT VU reuse vieillesse I — toujours verte. 11 ne serait pas équitable de négliger deux journaux étrangers, le New-York Herald et le Daily Mail , car ils ont une édition spéciale pour Paris, où ils ont conquis le droit de cité.

Pour être des historiographes sincères et pour montrer les diverses influences qui ont surgi et qui se sont développées, il nous faut parler de la presse financière. Où est le temps, que nous invoquions dans un de nos premiers articles, où Émile de Girardin régnait sur la finance avec l’unique organe spécial : La Semaine financière?

Aujourd’hui, cette presse forme un véritable peloton. Quatre journaux s’en détachent d’abord : YÉconomiste Français, dirigé par M. Leroy-Beaulieu, un érudit qui a le génie des chiffres; Y Économiste Européen, dirigé par M. Edmond Théry, un économiste d’une haute compétence et d’une rare clarté, et deux autres journaux : Y Information et le Rentier, dirigés par M. Chavenon et par M. Neymarck, deux jour-

SON ALTESSE LA PRESSE

nalistes qui ont su conquérir et garder la confiance de leurs lecteurs.

A côte de cette presse régulière et presque scientifique, à côté des journaux d’informations quotidiens, comme la Cote Desfossés, la Cote Vidal et la Cote tout court, paraissent avec une périodicité fixe ou variable, selon les circonstances, une grande quantité de journaux financiers, qui sont mieux que des circulaires, parce qu’ils sont faits avec un grand souci du renseignement : ces journaux sont au service de banquiers ou de maisons de banque. Ainsi l’épargne est sollicitée de tous côtés, tantôt éclairée et tantôt troublée. Le capitaliste, grand ou petit, commence d’ailleurs à faire son éducation ; il est d’âge à discerner. Pris entre les deux forces financières du jour, les guichets d’un côté, dont nous avons longuement parlé, les bulletins financiers de l’autre, il est de taille à se défendre sans que les pouvoirs publics aient à intervenir. Quand donc conviendra-t-on que le peuple français est majeur? C’est à force de lui présenter des bourrelets qu’on lui enlève la volonté de marcher tout seul. Les parapets ont du bon.

à condition qu'ils ne gênent pas la circulation.

Je n’aurais pas fini avec cette longue énumération si je n’avais à signaler une autre force qui, pour être moins connue, n’en est que plus puissante. Je parle de l’Agence.

11 y a dans le monde trois ou quatre agences télégraphiques : Havas, Reuter, Wollf, Stéfani, sans oublier l’agence Fournier. Ces agences enveloppent le monde dans une toile d’araignée dont les fils, souvent emmêlés, sont toujours invisibles; elles paraissent indépendantes, mais elles ne peuvent pas échapper d’abord à l’action des gouvernements dans les divers pays où elles paraissent; elles ont toujours ainsi un je ne sais quoi d’officieux; enfin, comptant, pour la plupart, de gros capitalistes parmi leurs commanditaires, elles sont exposées à servir, cons ciemment ou non, de grands intérêts financiers ou politiques.

Si j’avais jamais l’honneur d’être consulté par le Prince, je lui dirais :

SON ALTESSE LA PRESSE

« N’ayez aucun journal, Monseigneur, ni le Gaulois, ni un autre. Rappelez-vous la fameuse formule : « Que Dieu me garde des journaux « amis, je me charge des autres » ; mais ayez à tout prix un pied dans une ou plusieurs agences. L’agence donne l’influence déguisée, anonyme; personne ne s’en méfie et c’est une arme d’autant plus sûre. Les partisans de Dreyfus ne méconnurent pas cette force; ils surent en iouer. Et l’étranger, qui n’entendit qu’une cloche, ne connut qu’un son.

« Conquérez aussi, dirais-je, la salle des Pas- Perdus du Palais-Bourbon. Là s’agite, grouille, sollicitant des nouvelles, plus souvent sollicités d’en écouter pour les répandre, tout un monde de jeunes et actifs journalistes, justement jaloux de leur indépendance, en communication constante avec les députés par la porte qui donne sur la salle des séances, en contact avec le public par la porte qui s’ouvre sur le quai d’Orsay. Toutes les nouvelles parlementaires viennent de cette petite salle et, aussi souples que le chapeau d’Arlequin, elles sont toutes pareilles par le fond, mais tout à fait dissent»

blables dans la forme, car il faut les adapter à chaque journal selon ses tendances. »

Il n’y a pas là seulement des courriéristes parlementaires dont les comptes rendus valent plus d’une chronique, comme MM. Claveau, du Figaro, un doyen qui ne prendra jamais sa retraite; Bonnamour, de l’Éclair; Garapon, de Y Écho de Paris ; Oscar Havard, du Soleil; Paul Dollfus, du Gil Blas ; Gilles, des Débats; Lagougine, de VA utorité; Maurice Gaussorgues, du Journal; Talabard, du Matin, et Georges Foucher, que les lecteurs du Gaulois savent apprécier; à côté des courriéristes, dis-je, il y a les informateurs. C’est la petite bourse des nouvelles, et bien autrement renseignée que la grande. Dans cette salle des Pas-Perdus, on vous montrera ceux qui sont les chevronnés, ceux qui en sont les hôtes les plus anciens et les plus familiers : M. Ernest Barbier, représentant aimable et renseigné de 1 ’ Agence Havas, avec son état-major d’informateurs; M. Georges Aubry, qui est précisément le président estimé du groupe des rédacteups parlementaires, rédacteur à la Liberté et à l’Éclair ; M. Abric, du Matin, toujours en

SON ALTESSE LA PRESSE 403

éveil; M. Hément, du Temps, dont l’activité ne doit pas faiblir un instant, puisque la dernière heure — la fameuse dernière heure ! — du Temps est là qui le presse et le harcèle; M. Abel Henry, représentant très alerte du Petit Journal ,M. Georges Lavanan, de la République française, répandu dans tous les groupes; des journalistes très empressés : MM. Combe, des Débats, Claris, du Journal, Causit, de la Petite République; Henri Gautier, Moro, M. Israël, représentant de Y Agence Fournier, hier encore rédacteur écouté à la Lanterne, aujourd’hui même directeur de l’Evénement, qu’il a transformé et agrandi, Y Evénement qu’un moment on appela le Figaro républicain! — et enfin, un des journalistes les plus appréciés pour son tact, sa réserve et sa profonde connaissance des choses et des hommes du Parlement, M. Arnault, un fin lettré, auquel il est regrettable que sa tâche quotidienne ne laisse pas plus do loisirs, puisque nous leur avons dû une pièce des plus personnelles représentée à l’Odéon : le Danger. M. Arnault, persona grata également auprès des hommes au pouvoir et auprès des

députés de l’opposition, est le représentant autorisé d’un très grand nombre de joui'naux importants.

Voyez-vous ce groupe? c’est celui des correspondants des grands journaux étrangers. Ce sont : M. Saunders, du Times; Ozanne, du Daily Telegraph; Ney, de la Gazette de Francfort; Bloch, du Berliner Tageblatt; Frischauer, de la N eue Freie Press; Cane, de la Tribuna; Pawlosky, de la Novoïé Vrémya ; Blasco, de Y Impartial; Krœger, de la Gazette de Cologne; ils ont leur importance et par leur personnalité et par la diffusion des mêmes notes qu’ils répandent dans leurs correspondances de l’étranger, à la même heure.

Tous ces journalistes — et ceux que je n’ai pu désigner m’excuseront, car je n’ai pris que les plus anciens — qu’ils soient amis, alliés, adversaires ou ennemis, font partie du même orchestre, et, je le répète, celui qui saurait y jouer sa partie, en s’y créant des influences et des amitiés, exercerait une grande action sur l’opinion.

MA CONCLUSION

Mes lecteurs ne me tiendront pas rigueur, j’espère, si je les ai traités, selon leur droit, en souverains : je les ai menés, pour leur dernière visite, dans les coulisses de la presse, moins affriolantes, je le reconnais, que celles de l’Opéra. Seulement, à l’Opéra, comme dans beaucoup de théâtres, l’envers d’un décor n’offre souvent qu’un désenchantement : c’est du papier peint. Les sous-sols d’un journal, au contraire, donnent la vision d’une force dominatrice : c’est du papier imprimé, et ce papier imprimé, tiré à un nombre incalculable d’exemplaires, va se répandre, circuler, s’infiltrer, inoculant le bien et le mal à des millions de lecteurs. Tous les jours, en effet, Paris et la province reçoivent et absorbent plus de huit millions de numéros de journaux, et comme on estime que chaque feuille est lue par quatre ou cinq personnes en

406 CE QUE MES YEUX ONT YU moyenne, nous atteignons ainsi le chiffre formidable de 32 millions de lecteurs. On peut donc dire qu’aujourd’hui les journaux sont lus par tout le monde, ce qui permet de dresser, tout au moins dans une certaine mesure, une nouvelle carte morale delà France.

11 n’est pas facile d’analyser les effets de cette avalanche de papier qui tombe chaque matin sur les tètes de nos compatriotes. La presse a-t-elle vu son influence grandir en pro portion de l’énormité de son tirage? Sa diffusion même n’a-t-elle pas certains inconvénients? Disons tout d’abord que la liberté illimitée de la presse a supprimé cette qualité exquise qui fut longtemps un de nos plus chers privilèges, cette qualité essentiellement française : la mesure.

Tout, aujourd’hui, est hors de proportion, l’éloge comme la critique. L’éloge devient du dithyrambe, la critique tourne à l’injure, les épithètes ont perdu leur valeur exacte; on donne à profusion de l’illustre, du célèbre, de l’éminent, du distingué; l’homme du jour voit sa photographie à toutes les vitrines, l’homme,

MA CONCLUSION

à peine célèbre, est assuré d’avoir sa statue.

Dans l’attaque, on traite volontiers ses adversaires ou ses coreligionnaires de canailles, de vendus ou de ü’aîtres, et le public sait maintenant que cela signifie tout simplement qu’on n’est pas du même avis. Qui donc a bénéficié de cette liberté, destinée fatalement à devenir une licence? Je vais étonner le lecteur. C’est le gouvernement, et lui seul. Les armes qu’on emploie à tout propos perdent de leur précision à l’usage immodéré qu’on en fait; les injures s’émoussent; le lecteur se mithridatise. Les journalistes de vrai talent trouvent-ils quelque avantage dans la liberté d’écrire? Est-ce que sous l’Empire ne s’est pas produite toute une floraison d’écrivains, que les entraves mêmes obligeaient à une gymnastique perpétuelle et à une police d’eux-mêmes qui exerçaient et doublaient leur valeur? Avec la liberté de la presse l’avantage reste définitivement à celui qui crie le plus fort ou le plus longtemps. C’est la parade bruyante devant la baraque, et souvent il n’y a rien dedans.

Parlons maintenant du lecteur. A-t-il trouvé quelque bénéfice dans cette liberté excessive? Chaque matin on lui apporte son journal qui est son véritable café au lait. Ses passions trouvent une satisfaction évidente dans les attaques légitimes, dirigées contre les hommes ou les choses qu’il déteste ou qu’il méprise; il se lève et s’en va satisfait à ses affaires ou à ses plaisirs; il a payé sa contribution à la défense sociale. Vous connaissez ce mot de Mme Talrna à qui l’on disait : « Quelle jouissance ce doit être d’avoir un mari si passionné! » — « Ah! répondait-elle, ne m’en parlez pas. Tout ça s’en va dans ses rôles. » De même, colère, indignation, révolte du public, tout ça s’en va trop souvent en articles de journaux.

On nous a souvent fait reproche d’avoir sinon créé, tout au moins déchaîné, le cabotinage à toules les échelles de la société. Il est évident que le récit des exploits des criminels, l’exhibition de leurs photographies, la reproduction de

MA CONCLUSION

tous les épisodes du crime et la publicité des audiences, ont encouragé en quelque sorte les malfaiteurs, en flattant leur orgueil par l’écriture ou l’image qui mettent en relief leurs actes, leur personne et livrent leurs traits à la curiosité publique.

Mais ce cabotinage criminel, en sommes-nous seuls responsables? L’école sans Dieu ni maître, la propagande de l’instituteur, la lutte pour déchristianiser la France, ne sont-ce pas là des véhicules autrement puissants pour la démoralisation générale? Est-ce la presse qui a poussé ce bon bourgeois de Lille à payer deux mille francs une fenêtre pour voir à son aise l’exécution de Favier?

Une autre plaie sévit sur nous : le snobisme. On a accusé les journaux mondains d’être les auteurs exclusifs du développement qu’a pris cette véritable maladie; ce n’est pas absolument exact. Il nous faut reconnaître que nous y avons certainement contribué, par le récit

des fêtes diverses et des réceptions, la description des toilettes portées dans les bals et les soirées, par une réclame quotidienne faite au besoin de paraître! Mais ce snobisme, qui n’est que la parodie de l’orgueil, n’est pas né chez nous; il nous est venu d’Angleterre et empoisonne le monde entier. En France, c’est le refuge naturel d’une société à laquelle la République a refusé toutes les réalités et qui est condamnée à se contenter des apparences. Le snobisme n’est pas d’ailleurs l’apanage exclusif de ceux que nos institutions livrent à l’inaction; les républicains aussi en sont fâcheusement affectés.

En d’autres temps, les ministres, fraîchement nommés, se précipitaient au foyer de la danse, à l’Opéra. Je les ai tous vus y défiler tour à tour; c’était leur première prise de possession; aujourd’hui, plus ambitieux, Monsieur le Ministre veut avoir ses entrées dans le monde qui lui fut si longtemps interdit. On l’accueille parce qu’on se rappelle que les séductions de Judith délivrèrent son pays des menaces d’Holopherne, que sans employer des

MA CONCLUSION

moyens aussi dramatiques, on espère, en flattant la vanité du ministre, avoir raison de son intransigeance. Enfin, il n’y a pas de maisons, si bourgeoises qu’elles soient, où l’on ne veuille recevoir Mme la Duchesse, ou exhiber M. l’Académicien. On abroge les lois, mais on ne modifie pas aussi facilement les mœurs.

Les mœurs! Ah! oui, les mœurs! car ce sont les mœurs plus que les lois qu’il faudrait corriger, et, si l’on peut, corriger en riant. Mais quand les mœurs d’une société sont à ce point corrompues, quelle main subtile et ingénieuse pourrait extraire une lleur d’un pareil fumier? On dirait que la République fait de la corruption générale un de ses moyens les plus actifs de gouvernement. Allez au théâtre, dans les music-halls, regardez les affiches, les vitrines des boutiques ou des kiosques, c’est partout l’appel le moins voilé à la sensualité. Si [’ Abbaye de Thêlème recrute ses habitués dans le monde le plus élégant, qui va y faire la fête, les apaches et leurs aimables compagnes vont faire la bombe à Y Ange Gabriel ou chez le Père Lunette. Partout règne la même volonté de

412 CE QUE MES YEUX ONT YU vivre au jour le jour, de courir après le bienêtre et après le plaisir, de rester sourd et aveugle devant les inquiétudes et les menaces du lendemain. Tout le monde se bouscule, se heurte, semble affairé. Sur le boulevard on ne se promène plus; chacun semble aller, haletant, quelque part, à ses affaires, et c’est celui qui n’en a pas qui semble le plus pressé d’arriver.

Les journaux pourraient-ils réagir, lutter? Beaucoup de nous le tentent, sans grande illusion. Leur effort n’est pas toujours compris ni récompensé, mais, impassibles, ils doivent continuer leur besogne quotidienne.

Pendant que notre lecteur, après sa journée de travail ou de plaisir, rentre chez lui et s’endort dans la pensée que les événements du jour, son journal les lui racontera bien assez tôt, à son réveil, Paris va sommeiller à son tour. Bientôt le profond silence qui tombe sur la grande ville ne sera plus troublé que par les pas somnolents et monotones des voitures de

MA CONCLUSION

■fl 3

maraîchers qui affluent de toutes parts, se dirigeant vers les Halles, et l’obscurité ne sera plus trouée que par quelques rares points lumineux, se dégageant des soupiraux qui laissent apparaître, fantômes à demi nus, les boulangers, pétrissant le pain de la gigantesque Affamée.

Pendant que maraîchers et boulangers peinent et geignent pour rassasier le Ventre de Paris, les grandes machines de fer taisent à leur tour leur voix puissante; le travail nocturne est terminé; les journaux quittent leurs sous-sols pour se répandre dans la ville et, dès l’aube, le Cerveau de Paris aura à son tour sa pâture quotidienne.

L’aube, en effet, commence à se lever et éclaire de ses tons gris, puis de sa lumière rosée, tout ce qui, insensiblement, monte et apparaît en relief sur le vaste plan qui s’allonge sur les deux rives de la Seine. C’est d’abord la Basilique de Montmartre, c’est-à-dire le Paris de la prière et de l’expiation; la tour Eiffel, le Paris du travail; le dôme des Invalides, le Paris de la gloire; la Sorbonne, le Paris de la pensée;

la Pitié, le Paris de la souffrance; le Louvre, qui est l’histoire de France, et Notre-Dame, témoin de sept cents ans de vie religieuse et nationale. Mais l’aube, comme répugnant à une tâche plus ingrate, va laisser tout d’abord dans l’ombre aussi bien l’Élysée, le palais où s’endort la stérilité présidentielle, que le Corps législatif, le palais où s’agite l’impuissance parlementaire.

Gloire, travail, pensée, souffrance, prière, pitié ou révolte, toutes ces beautés et toutes ces tristesses vont former au front de la figure symbolique de notre cher Paris une couronne de fer, d’or et de marbre.

Malgré ses défaillances, Paris conserve, en effet, sa royauté dans le monde. Le monde attend toujours son frisson pour savoir comment il va tressaillir lui-même. Quel sera le frisson de demain? Paris va-t-il déboulonner la colonne ou crier : « A Berlin »? Se prosternera-t-il devant la fosse des fédérés ou s’agenouillera-t-il devant sainte Geneviève, notre patronne? Célébrera-t-il la Terreur ou applaudira-t-il à Brumaire? Qu’on ne s’y trompe pas, dans ses

MA CONCLUSION

hymnes les plus révolutionnaires il y a toujours un peu de prière, et quand il a perdu sa foi dans la parole de Dieu, c’est qu’il prête déjà une oreille complaisante aux boniments des faux prophètes. Paris a besoin de croire.

C’est à nous, journalistes, qui devons aimer Paris parce que c’est de Paris que nous vient le meilleur de ce que nous sentons et de ce que nous sommes, qu’il appartient de chercher, moins à viser sa tête, qui est souvent mauvaise, qu’à faire vibrer son cœur, qui est presque toujours très bon, et ce serait une tâche facile si nous ne croyions pas qu’il est très élégant de ne croire à rien — ou tout au moins de s’en donner l’apparence.

Page 1