L’A N T I S É M I T I S M E US
donnance des fêtes et des galas qui se succédèrent pendant une semaine sur la Seine, au bois de Boulogne, à l’Hôtel de Ville, à la Comédie-Française et surtout à l’Opéra. Ce fut un enchantement. L’enthousiasme devint du délire quand Nicolas II arriva à Paris, accompagné de l’Impératrice. Nous étions ensorcelés. Pour un peu, nous aurions voulu les garder. Le rêve cependant devait rester inachevé. Ce que nous avions vu dans la convention, c’était la préface de l’ailiance. L’alliance était conclue, mais ce que nous attendions de l’alliance, hélas! nous l’attendons encore. La statue de Strasbourg est toujours enveloppée dans ses voiles de deuil, et Déroulède continue chaque année son douloureux pèlerinage à la place de la Concorde.
Peut-on faire décemment grief à la Russie de notre amère déception? La Russie avaitelle pris des engagements formels? Lui avionsnous posé des conditions? Que disait la convention? Que stipulait le traité? Quand nous
114 GE QUE MES YEUX ONT VU lai avons prêté nos milliards, avons-nous demandé quelque avantage en échange? Des gens bien informés m’ont affirmé que la convention, comme le traité d’alliance, était muette sur le point qui était le plus cher à notre cœur. La Russie, qui est la meilleure de nos débitrices, a défendu ses intérêts, a fait ses affaires, laissant ; à la république le souci naturel de faire celles de la France. Et la république, négligeant son premier devoir, n’a fait que des affaires électorales. Pour conquérir et retenir des électeurs, elle s’est préoccupée surtout de leur démontrer qu’elle pouvait, comme la monarchie, contracter des traités d’alliance et que désormais Marianne pourrait aller dans le monde et ouvrir un salon. Une fois de plus elle a sacrifié les grands intérêts de la France à ses vanités puériles ou à ses mesquines préoccupations.
La fortune allait offrir cependant une nou-! velle occasion aux républicains de se montrer les grands serviteurs de l’idée nationale. L’Angleterre concluait avec nous l’entente cordiale. La politique anglaise est immuable et c’est l’une des causes de sa force. L’Angleterre a écrasé
toute puissance qui pouvait lui disputer l'empire des mers ou la menacer dans son expansion coloniale. Elle a détruit successivement les flottes de l’Espagne, de la Hollande, de la France, et récemment elle avait donné mission au Japon d’anéantir la flotte de nos alliés les Russes. L’Allemagne, qui osait dresser en face de l’Angleterre sa jeune flotte et son commerce naissant, devait trouver fatalement devant elle, debout en armes, le peuple anglais et son Roi. Nous avons tous connu ou rencontré à Paris le prince de Galles et le roi Edouard. C’était un hôte familier de Paris. Certes, il aimait la France, mais en bon Anglais. Il savait nos rancunes et nos aspirations; il entendait qu’elles servissent ses desseins. Avec le monde entier nous les connaissions. On savait aussi que notre ministre des affaires étrangères, M. Delcassé, était le partisan le plus décidé de cette politique, qui était incontestablement une politique de guerre.
Et la France saluerait aujourd’hui M. Delcassé comme un grand citoyen s’il n’avait commis une faute essentielle. Pour jouer les Mazarin, il faut s’appuyer sur Coudé ou sur Turenne.
sur Jean Bart ou sur Duquesne; or, il avait accepté comme collaborateurs le général André et M. Camille Pelletan. Il ne pouvait ignorer que le général André désorganisait notre armée, que M. Camille Pelletan compromettait notre marine. Il avait souffert qu’on favorisât l’antimilitarisme et le pacifisme, alors que dans le pressentiment des éventualités inévitables il fallait fortifier l’armée et souffler sur le peuple les nobles passions guerrières. La leçon devait être terrible. Quand le roi Édouard, mal renseigné sur l’état réel de notre armée, crut le moment opportun de jeter sur l’Allemagne nos forces combinées, la France dut avouer qu’elle n’était pas prête; le coup de tonnerre de Tanger et la démission humiliante de M. Delcassé, voilà •'aboutissement de trente années de république, de trente-six milliards dépensés et de tous nos sacrifices patriotiquement consentis.
M. Carnot, que la nature ne semblait pas avoir taillé pour les temps héroïques, était
marqué pour une fin absolument déconcertante. Il avait vécu en honnête magistrat, mais en président effacé; il mourut en roi. Caserio avait ramassé le couteau de Ravaillac.
Après l’assassinat de M. Carnot, les républicains sentirent que la France réclamait un président de combat. Deux candidats étaient en présence : M. Charles Dupuy et M. Casimir Perier. L’un avait fait preuve d’énergie en défendant « les lois scélérates ». L’autre avait montré quelque vaillance pendant la guerre et quelque courage à la tribune. Le Congrès élut M. Casimir Perier. Hélas 1 de son grand-père, le ministre autoritaire de Louis-Philippe, il n’avait conservé que l’auréole. Il combattit peu, déçut ses partisans et donna sa démission au bout de quelques mois. On a prétendu qu’il voulait ainsi échapper au souvenir douloureux de certaine nuit historique où il reçut la visite, pour le moins insolite, du prince de Münster, ambassadeur d’Allemagne, et où le général Mercier attendait le résultat de la conférence pour donner ou non l’ordre de mobilisation générale. Je n’ai pas d’éléments pour cou-
lis CE QUE MES YEUX ONT VU trôler cette assertion. Je la note et je passe.
Souvent les poisons les plus violents se dissimulent dans une simple cassolette ou mieux dans un chaton de bague. C’est pendant ce règne, si éphémère qu’il pourra échapper à l’œil des historiens, que s’est infiltré dans notre sang, pour le vicier, le venin le plus subtil et le plus pernicieux qui puisse détruire la vitalité d’un peuple. Contenu par M. Félix Faure, le mal reprit son travail souterrain, pour jaillir furieusement pendant la présidence de M. Loubet. Nous en sommes encore infectés aujourd’hui. Ce poison, qu’il nous faut éliminer à tout prix, se nommera dans l’histoire : le Dreyfusisme, le Dreyfusisme qu’il ne faut pas confondre avec l'affaire Dreyfus, comme je tâcherai de l’expliquer plus loin. Je me contenterai pour l’instant de dire que les juifs ont été les artisans principaux de l’afl'aire Dreyfus, et qu’ils pourraient devenir, s’ils n’y prenaient garde, les principales victimes du Dreyfusisme.
J’ai connu M. Félix Faure au Havre C’était un armateur des plus estimés, mais non des plus importants. 11 n’était pas de la Côte ; la Côte, c’est le faubourg Saint-Germain du grand négoce havrais. Il s’était bien conduit pendant la guerre comme capitaine de gardes mobiles de la Seine-Inférieure. Envoyé à la Chambre, il s’était montré laborieux. Si j’ai bonne mémoire, la haute fonction à laquelle il fut inopinément appelé l’avait surpris alors qu'il était ministre. Son élection fut, en effet, un ébahissement général pour lui comme pour la France et il eut quelque peine à s’en remettre.
On m’a raconté que, le lendemain du Congrès, recevant M. Paul Déroulède, président de la Ligue des patriotes, dont il avait été vice-président, il s’était jeté dans ses bras en pleurant : « Quel événement! Quel événement! » lui ditil. Au pouvoir, il resta le vice-président de la Ligue des patriotes : c’est-à-dire qu’il fut cocardier. Il scella l’alliance russe, lit une visite
420 CE QUE MES YEUX ONT YU célèbre à la Cour de Saint-Pétersbourg-, et on le voit encore faisant danser sur ses genoux les petits grands-ducs et les petites grandesduchesses. Il ne dédaignait pas la représentation. On a raconté qu’il s’était fait dessiner un costume resplendissant d’or. Ce n’est pas le premier président de la république qui ait eu cette préoccupation de l’apparat. Lorsque le prince Napoléon fut nommé président de la république, M. Thiers fut le trouver : « Quel costume, d:t-il au Président, allez-vous adopter? — Mais, mon £her collègue, il est tout indiqué, celui de général. » Après une minute de réflexion, M. Thiers lui répondit : « Ce ne sera pas commode pour vos successeurs. » Et avant de se retirer, il ajouta : « Au moins, promettez-moi de couper vos moustaches ! » Vingt ans après, M. Thiers était à son tour Président. Et il n’avait ni moustache ni uniforme.
Si F élix F aure fut avantageux, il voulut que ce fût à l’avantage de son pays. Il aimait l’armée. Il entendit la défendre contre les entreprises des dreyfusards. Sa mort fut un mystère, que les scandales du procès Steinheil n’ont pas éclairé.
Il y eut entre cette mort imprévue et l’heure psychologique à laquelle elle se produisit une coïncidence qui devait ouvrir le champ à toutes les hypothèses, à toutes les insinuations; mais il ne faudrait pas donner dans le travers des voltairiens, qui signalaient la main des jésuites dans toutes les affaires, et voir l’intervention des juifs dans toutes les questions du jour. A généraliser, à ériger en dogmes des vérités partielles, on risque, je le crois, d’émousser ses armes et de les retourner contre soi; on risque aussi de donner à ses adversaires une conscience exagérée de leur force et on les dispose à en abuser. N’avons-nous pas commis cette erreur en apprenant au suffrage universel qu’il était l’unique souverain du monde? Le suffrage universel c’est la religion du nombre, et le triomphe du nombre c’est la barbarie.
M. Loubet, désigné par M. Clemenceau, succéda à M. Félix Faure. Son mandat était impératif. Avant toutes choses, il devait réhabiliter
et glorifier M. Alfred Dreyfus. On sait s’il obéit. Aux écuries d’Augias, déjà si pleines d’ordures, il trouva le moyen d’en remettre : il laissa écraser nos alliés àMoukden; dans son voyage à Rome, il outragea le Saint-Père; il signa la séparation des Églises et de l’État; enfin il nous accula à la démission humiliante de M . Delcassé, le collaborateur intime de sa politique extérieure. Ce sont autant de pages sombres qu’on voudrait déchirer pour l’honneur de la France. Contre le dreyfusisme, devenu la raison d’État du régime, l’antisémitisme allait se lever tout vibrant et trouver aux yeux de beaucoup de patriotes une raison d’être qu’ils avaient pu lui contester jusque-là.
Avec une clairvoyance de visionnaire, un des maîtres du journalisme, M. Drumont, dénonça le péril, il y a bien des années déjà. C’est le chef incontesté de l’antisémitisme. Les juifs prétendent qu’il l’a créé. En quoi ils se trompent. L’homme ne crée rien. Est-ce que l’empereur Guillaume, quand il a dénoncé le péril jaune, a créé le Japonais? Par l’éclat de sa parole, l’Empereur a voulu prévenir l’Europe
pour qu’elle se prépare à abdiquer ses vieilles querelles et à faire masse compacte contre le danger commun. En prêchant sa croisade contre les juifs, M. Drumont a entendu montrer au monde que certains juifs mettaient en péril l’ordre social universel. Et malheureusement, sur ce point, M. Drumont a complètement raison.
S’il m’advenait de chercher loyalement un terrain de conciliation, je m’exposerais inévitablement, je le sais, aux dangers réservés à des parlementaires qui voudraient intervenir entre des belligérants irréductibles, sans s’être munis du drapeau blanc tutélaire. Ils seraient incontestablement fusillés de l’un et de l’autre côté. Les antisémites ne me trouveront jamais assez antisémite parce que je ne crierai pas avec eux : « A bas les juifs ! » et les juifs me considéreront toujours comme un antisémite parce que j’ai abandonné la religion où le hasard m’a fait naître pour choisir celle dans laquelle je veux mourir et que je ne crierai jamais avec eux : « Vive Dreyfus! » Je dirai cependant et sans grands cris ce que je pense. Je n’aurai pas
de difficulté à reconnaître tout d’abord qu’on peut être un bon Français, sans passion préconçue, et avoir cependant ses jours d’antisémitisme. Quand on a vu en France certains juifs — les politiciens — se ruer sur toutes les places de l’administration pour collaborer, avec les ministres sectaires, à leur campagne odieuse contre les catholiques, on peut être antisémite. Quand on voit le maire de Rome, M. Nathan, être en même temps juif et grand maître des francs-maçons et consacrer publiquement cette monstrueuse alliance en outrageant le Saint- Père, on peut être antisémite. On peut l’être encore quand on voit l'auteur de la Débâcle, M. Zola, canonisé et panthéonisé en présence de l’armée qu’il a insultée. Quand on voit les juifs de Salonïque s’allier aux francs-maçons pour confisquer et diriger le mouvement des Jeunes-Turcs et le diriger contre la France, on peut être antisémite. Enfin, lorsque M. Briand installe dans le lit de l’archevêque de Paris le chef de la franc-maçormerie française, l’unique défenseur du système des fiches, M. Lafferre pour tout dire, on peut, on doit être antisémite.
Mais de même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, M. Nathan ne fait pas toute une race.
Je suis né parmi les juifs, je connais donc leurs qualités et leurs défauts. Qui n’en a pas? Le juif est studieux, travailleur, persévérant jusqu’à l’entêtement, souple et patient jusqu’à l’humilité comme si l’humilité n’était pas une vertu chrétienne, longtemps homme de foyer, positif dans les affaires, chimérique dans les idées, crédule comme les Orientaux; en même temps que partisan de l’ordre, réfractaire à toute discipline, rachetant son goût pour le hruit, l’exhibition, le faste par une chanté inépuisable, fidèle en amitié, peu accessible à la rancune, envahisseur dans le domaine mondain, littéraire, artistique, comme tous ceux auxquels ce domaine a été longtemps fermé; grand musicien, rarement artiste, presque jamais poète; représentatif par essence du capitaliste, mais acquis traditionnellement à toutes les conceptions sociales, et avant tout vivant dans l’inquiétude de voir renaître les anciennes persécutions, et par conséquent prêt à se jeter dans
les bras de tous les persécuteurs; en un mot, il
Se souvient des ghettos et n’y veut pas rentrer.
Yis-à-vis d’eux, les persécutés du jour, les catholiques, qui sont l’immense majorité dans ce pays, se trouvent donc dans le cas de légitime défense. Est-il néanmoins opportun d’attaquer à notre tour une minorité, même lorsqu’elle tente de devenir oppressive? Le problème est là. Ne serait-il pas plus habile au contraire de l’éclairer, de la rassurer, de lui démontrer que si nous avons le droit d’être impitoyables pour certains chefs, nous n’avons que de l’indulgence pour les masses qu’ils ont séduites et trompées, que les ghettos sont à jamais fermés et que ce n’est que chez nous et avec nous que les juifs pourront définitivement affirmer et consolider leur sécurité avec leur indépendance? Qu’on le veuille ou non, que ce soit bon ou mauvais, la race juive est aujourd’hui une force considérable. Une force se combat ou se gagne. Peuton la combattre? Doi't-on l’attirer? On ne doit combattre que si on est sûr de détruire Examinons les procédés de destruction J’en vois
quaire : la confiscation, le pillage, l’exil, la mort. La confiscation? C’est le pillage légal, mais dans ce siècle où les capitaux se volatilisent si facilement, ne pense-t-on pas qu’à la première menace ces capitaux passeraient à l’étranger, à travers les mailles les plus étroites, et sommesnous autorisés, nous qui protestons légitimement contre les spoliations dont souffrent les moines et les curés, à la réclamer contre nos adversaires. Le pillage? C’est la confiscation révolutionnaire Sommes-nous bien assurés que les révolutionnaires, excités par nous à piller les juifs, s’arrêteraient dans leur besogne à la limite que nous leur aurions tracée et ne peuton pas penser que, mis en goût, ils s’attaqueraient immédiatement aux grandes et aux petites fortunes catholiques ou protestantes? L’exil? Est-il bien tentant de recommencer l’épreuve de la révocation de l’Édit de Nantes, et n’y aurait-il pas un danger public à faire émigrer les capitaux juifs à l’étranger pour l'enrichir à nos dépens? La mort? On comprendra que je n’examine pas longtemps ce quatrième procédé. Il n’y a pas parmi mes lecteurs, quels
qu’ils soient, une seule personne qui pourrait souhaiter que, pour punir certains juifs, on ordonnât un nouveau massacre des Innocents. Par intérêt comme par humanité, il faut donc renoncer à la violence. Me permettra-t-on un instant d’examiner si, ne pouvant combattre utilement le juif, il ne serait pas habile de chercher à le gagner et à l’absorber?
J’ai dit que l’antisémitisme était une fleur vénéneuse née sur le fumier républicain. Je vais expliquer ma pensée. C’est en effet la république qui, en portant la puissance juive à son maximum pour l’associer plus utilement à sa politique d’agression sauvage, a soulevé la passion de la revanche chez les moins violents d’entre les catholiques, a provoqué toute® les résistances, a fortifié et justifié l’antisémitisme aux yeux de beaucoup de Français. L’antisémitisme est donc bien l’œuvre des républicains. Pour attaquer les catholiques, pour déchristianiser la France, Jules Ferry devait s’appuyer naturellement sur trois forces hostiles aux catholiques, les juifs, les libres-penseurs et surtout les francs-maçons; et les juifs, les libres-
penseurs et les francs-maçons ont domestiqué la république. C’était un choc en retour fatal.
Nous avons vu alors six ou sept préfets juifs monter à l’assaut des couvents et les crocheter, sans se soucier des haines qu’ils allaient soulever contre toute leur race. Lorsque Waldeck- Rousseau, reprenant l’œuvre de Jules Ferry, jetait en pâture aux appétits des fauves sa fameuse formule du milliard des congrégations , lorsque M. Combes traquait les moines et les femmes et violait les sanctuaires, c’est encore et toujours parmi les pires ennemis de l'Église et de la foi catholiques que Waldeck-Rousseau et M. Combes cherchaient et devaient trouver leurs alliés naturels.
Né quelques années avant 18h2. j’ai fait mes études sous l’Empire, dans divers lycées; j’ai pris ensuite mes premières inscriptions h l’École de droit, et jamais on ne m’a traité de juif.
L'administration impériale ne comptait qu’un sous-préfet juif, celui de Toul si j’ai bonne
mémoire. Sans le 4-Septcmbre, il y en aurait eu deux. Après ma collaboration au grand comité plébiscitaire, on m’avait promis, en effet, la sous-préfecture d’Yvetot. Je suis une victime du 4-Septembre! Je m’en suis consolé. Quel Français d’ailleurs n’est pas un peu victime de cette date fatidique? L’Empire était un gouvernement régulier. Il gouvernait pour tous les Français; il ne gouvernait pas contre les juifs, mais il ne gouvernait pas pour eux. Aussi peut-on affirmer qu’il n’y avait pas d’antisémites sous l’Empire. La république a gouverné pour les juifs contre les catholiques, et l’antisémitisme est né et s’est développé, comme une pieuse protestation. La république s’est approprié le fameux mot : « Ni Dieu, ni maître », et elle s’est empressée de déifier l’argent, notre unique souverain aujourd’hui; elle a décapité toutes les aristocraties et elle s’est mise au service de la féodalité financière; elle a ouvert toutes grandes les portes des forteresses administratives, diplomatiques, militaires à tous ceux qui voulaient la servir dans son œuvre révolutionnaire. Voilà la coupable, voilà le mal. L’in-
cliquer c’esl faire pressentir le remède. 11 faut rétablir Dieu, il faut restaurer le Maître. Il faut faire une guerre impitoyable à l’argent, s’il veut n’être qu’un but avilissant et non un moyen fécond. Il faut briser le Veau d’or. Moïse, qui fut un bon juif, nous en a donné l’exemple, et sans chercher notre modèle aussi loin, nous pouvons imiter simplement l’ancien président des États-Unis, qui mène contre les trusts, qui sont rarement juifs, une campagne ardente. En face de l’aristocratie de l’or, reconstituons la hiérarchie du talent, rendons à toutes les élites, de la naissance comme de l’intelligence, la place qu’elles méritent et que l’or a voulu leur enlever, pour agir sur les appétits déchaînés.
Je demande à M. Drumont la permission de lui rappeler une de ses paroles les plus heureuses. Il a dit : « La France aux Français. » Ne peut-on ajouter : « A tous les Français » sans distinction d’origine, de confession ou d’opinion, pourvu qu’ils soient enfants de France bien enracinés? L'Angleterre a compté d'illustres serviteurs parmi les juifs; deux entre autres, Disraeli et Nathaniel de Rothschild, sont entiés à
l;J.2 CE QUE MES YEUX ONT VU
la Chambre des lords pour les grands services qu’ils avaient rendus à leur patrie. En honorant leur patriotisme, elle les avait offerts en exemple aux autres juifs. L’exemple est bon. Remettons les juifs dans le rang ni au-dessus ni au-dessous des autres Français, au niveau et à la mesure de leur mérite et de leur nombre. La républiqueest le gouvernement qui nous divise le plus. Après avoir créé la guerre de classes, elle devait créer la guerre de religion; aussi la France meurt-elle de ses divisions. Tout bon Français doit travailler à détruire la république parlementaire, parce que c’est travailler à la réconciliation nationale, et si j’avais le crédit dont je suis malheureusement dépourvu auprès des juifs, je les adjurerais de m’aider de leur côté à cette œuvre d’apaisement en se séparant, eux qui sont des croyants, des libres-penseurs et des francs-maçons qu’on leur a associés; je leur montrerais que si c’est notre avantage, c’est surtout leur intérêt. M. Roosevelt a dit un jour une parole que je me suis plu déjà à citer : « Avant un siècle, le monde sera catho-
nque ou libre-penseur, ü Si la première partie
de cette prédiction venait à se réaliser, si le monde était régénéré par la victoire de la seule religion d’unité, de discipline et de hiérarchie, les juifs peuvent être sans inquiétude : les catholiques connaissent la première loi du Christ qui est la loi de pardon, ils pardonneraient et ouvriraient leurs bras à tous leurs frères égarés. Mais si par malheur la libre-pensée, c’està-dire la révolution, venait à triompher, c’est alors que les juifs pourraient prendre peur. Qu’ils me permettent de leur rappeler certain épisode bien connu de la Bible : Samson ébranla les colonnes du Temple, il écrasa les infidèles, mais il succomba lui-mème sous les ruines qu’il avait accumulées. Les juifs ne désarmeraient pas leurs alliés de la veille; ils n’auraient pas longtemps à se réjouir de notre annihilernent, ils succomberaient bien vite après nous.
Je n’ai pas eu la sotte prétention de trancher la question juive, qui est un des termes de la question sociale.
J’ai dit ce que mes yeux ont vu dans l’antisémitisme depuis 1870. Je défends l’idée d’apaisement. C’est une idée qui n’est pas à la mode dans ce moment-ci. M. Briand en a fait l’expérience. Je n’y renoncerai pas cependant, quoique je sache que. dans les époques de grand trouble, ce sont les passionnés qui ont raison. M. Drumont continuera à faire d’admirables articles ; je continuerai à les lire avec fruit. Beaucoup de juifs les liront comme moi — mais en cachette — et sans y démêler la part d’enseignement qu’ils comportent. Fidèles à leurs vieilles traditions, ils compteront sur quelque miracle pour tout dénouer; le miracle, ce sera l’avènement du premier gouvernement régulier. On sait celui que nous souhaitons ici. En faisant cesser l’anarchie, en rétablissant l’ordre, il fera disparaître l’antisémitisme, parce qu’il n’y aura plus de question juive.
LE DREYFUSISME
LE DREYFUSISME
Au début de l’Affaire, un de mes collaborateurs rencontra M. Clemenceau : « Que pensezvous de l’Affaire? » lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas encore ce qu’il y a là dedans, répondit M. Clemenceau; mais j’y vois une arme admirable entre les mains des partis.
M. Clemenceau ne s’était pas trompé. La révolution ramassa cette arme forgée à son image, dissimula d’abord ses desseins derrière les dreyfusards de la première heure, et de l’affaire Dreyfus fit le dreyfusisme. La révolution venait de trouver des collaborateurs inconscients, mais précieux, chez ses adversaires les plus résolus.
Lorsque, plus haut, en parlant de l’antisémitisme, nous cherchions à établir qu’il fallait faire une distinction entre l’affaire Dreyfus et le dreyfusisme, et que le dreyfusisme c’était la
révolution, nous ne soupçonnions pas que l’événement allait aussi rapidement justifier notre observation. Une grève générale éclatait brusquement, menaçant la prospérité et la sécurité de la France, et pour bien marquer l’alliance étroite entre le dreyfusisme et la révolution, deux des ministres les plus qualifiés de ce culte doublement monstrueux, MM. Anatole France et Octave Mirbeau, adressaient leur bénédiction suprême et laïque aux cheminots déjà presque complètement abattus. MM. France et Mirbeau venaient de signer leur oeuvre.
Le dreyfusisme et la révolution se sont, en effet, si adroitement confondus, qu’on ne sait plus distinguer leur action séparée. CFest ainsi que dans le superbe groupe de Laocoon, où les serpents s’enroulent étroitement autour du grand prêtre de Neptune, on ne peut plus bientôt démêler le corps humain des anneaux vivants qui l’emprisonnent.
Le dreyfusisme est évidemment né de l’affaire Dreyfus, mais il l’a absorbée, confisquée et exploitée. Je me serais bien gardé de réveiller des passions à peine éteintes et d’évoquer
LE DREYFUSISME
l’affaire Dreyfus qui, dès la première heure, a divisé la France, s’il s’agissait simplement de faire revivre le problème, posé un instant devant la conscience publique, de l’innocence ou de la culpabilité de M. Alfred Dreyfus. Je tiens que beaucoup de bons Français, troublés dans leur respect superstitieux de la forme par la production de pièces en dehors de la défense, ou bercés par les grands mots de justice et de vérité, que des âmes sensibles, tourmentées par les récits d’infortunes savamment exposées, ont pu, involontairement, servir des passions qu’ils ne percevaient pas et dont ils étaient le jouet habilement manié.
On me permettra de regretter amèrement que tout le monde en France ne se soit pas simplement incliné, comme nous, devant la chose jugée, au lieu d’applaudir fébrilement les avocats d’une cause engagée contre la France, et de les suivre avidement dans tous les maquis de procédure où il leur plaisait de les entraîner.
Mais notre pays, impulsif à l’excès, a des accès de fièvre périodiques. Il avait eu la fièvre
du siège, il devait avoir la fièvre de l’affaire Dreyfus. Dieu merci, il en eut de plus nobles. Au cours de la folie révolutionnaire, un homme surgit. Il comprit qu’on ne pouvait couper notre fièvre qu’en dirigeant ses mouvements désordonnés vers l'héroïsme. Il la satura de gloire, il la lassa en la promenant à travers l’Europe. Elle tomba avec lui à Waterloo. Celle fièvre, ce fut l’Épopée.
Je n’ai aucun goût pour le pays des ombres. Je ne m’attarderai donc pas sur l’affaire Dreyfus; mais, malheureusement, le dreyfusisme est vivant, et c’est son oeuvre néfaste qu’il faut combattre et détruire, et à ce combat on peut appeler indistinctement tous les bons Français, quels qu’aient été leur sentiment et leur opinion de la première heure.
Qu’ils regardent avec moi et qu’ils voient ce qu’est le dreyfusisme; qu’ils mesurent le gouffre béant qu’il a creusé sous nos pas.
C’est le dreyfusisme qui a bissé au pouvoir
LE DREYFUSISME N
MM. Loubet et Fallières, qui a fermé les frontières de la France à de bons citoyens comme MM. Déroulède, Buffet et de Lur-Saluces, mais qui a ouvert les portes du pouvoit aux socialistes ; qui nous a désarmés en face de l’ennemi, en confiant les deux ministères de défense nationale à MM. André et Pelletan; qui a avili notre magistrature; qui a jeté les citoyens les uns contre les autres; qui a « éteint les étoiles au ciel » et supprimé la « vieille chanson » ; qui a violé les sanctuaires et fracturé les couvents; qui a amené l’alliance monstrueuse de certains défenseurs du capital et de la propriété avec ses pires ennemis pour opposer ensuite l’ouvrier au patron impuissant; qui nous a humiliés à Tanger, devant les forts, et exalté devant les faibles, lors du voyage de M. Loubet à Rome. C’est le dreyfusisme qui, en couvant le pacifisme, a créé l’antipatriotisme, et l’antimilitarisme en enseignant l’indiscipline et le mépris des officiers. C’est enfin le dreyfusisme qui, en détruisant la religion et l’armée, a supprimé les deux barrières posées devant la révolution. Voilà l’œuvre du dreyfusisme.
M. Méline avait raison de déclarer qu’il n’y avait pas d’affaire Dreyfus. Il entendait par là que, réduite aux limites judiciaires, l’affaire devait être, s’il y avait lieu, judiciairement résolue.
Je l’ai suivie, cette affaire judiciaire, dans ses phases multiples et diverses. J’ai assisté à toutes les audiences des différentes juridictions devant lesquelles elle s’est déroulée. J’ai vu l’audience du conseil de guerre, présidée parle général de Luxer. J’ai revu là M. Esterhazy. Je l’avais connu lorsqu’il était un officier brillant et un gentleman élégant. J’étais entré à la Bourse depuis quelque temps, je comptais beaucoup d’hommes du monde dans ma clientèle. Il me donna quelques ordres et lorsque parurent dans les journaux les premiers fac-similés de l’écriture du bordereau, je fis rechercher les billets qu’il m’avait écrits vers 1877. Comme Girardin, je garde toutes mes lettres. Je dois dire que l’écriture d’Esterhazy de cette époque
LE DREYFUSISME
me parut identique à celle de M. Alfred Dreyfus et par conséquent à celle du bordereau. Je ne me charge pas d’expliquer cette coïncidence.
J’ai mon opinion sur M. Esterhazy : c’est un condottiere avec tous les défauts, tous les vices, toutes les tares, mais aussi les rares qualités par lesquelles se recommandaient ces mercenaires, aujourd’hui disparus et oubliés. 11 est fidèle à ceux qu’il sert — tant qu’il les sert.
Se souvient-on de la fameuse audience du procès Zola, où harcelé de questions par la défense pendant une heure, sanglé dans son uniforme, se tenant cramponné à la barre des témoins, fouetté par des insultes, des menaces, il répondit imperturbablement : « Je ne répondrai pas. » Dans la salle des témoins, j’avais entendu un officier général lui dire : « Commandant, vous ne répondrez pas. » Il avait obéi.
Ce n’est pas l’heure de rechercher comment et pourquoi il s’est mis plus tard au service de ses anciens adversaires.
C’est à cette première audience que je vis encore M. Mathieu Dreyfus. Il m’avait donné la sensation d’un homme d’affaires venant débattre
Ui CR QUE MES YEUX ONT VU
devant le tribunal de commerce une question de mur mitoyen. On attendait la déposition de Mme Dreyfus avec curiosité; elle fut écoutée avec respect.
Autre silhouette, à peine entrevue, que je devais retrouver à Paris et à Rennes. Dans le fond du prétoire, un officier en uniforme bleu se détache. Je demande : « Quel est donc ce joli officier? » On médit : « C’est le lieutenantcolonel Picquart. » « Ah! » fis-je. Ce nom, en effet, était comme une révélation.
Avec tous les journaux, le Gaulois avait annoncé qu’on allait appeler à Paris le lieutenantcolonel Picquart, ancien chef de la police militaire, pour l’interroger, et, comme beaucoup de journaux, le Gauloû avait estimé qu’il lui paraissait beaucoup plus simple d’envoyer une commission rogatoire en Tunisie.
Je reçus alors un billet d’une des femmes les plus distinguées de la société parisienne, qui avait et qui a conservé, paraît-il, la foi la plus robuste et la plus sincère dans l’innocence de M. Dreyfus. Je me rendis à son invitation : « Pourquoi, me dit-elle, tenez-vous tant à ce
LE DREYFUSISME
qu’on interroge en Tunisie le colonel Picquart? Nous avons le plus grand intérêt, au contraire, à ce qu’il vienne à Paris. Voulez-vous me rendre le service de ne pas insister? »
Je m’inclinai. Je ne tardai pas à comprendre l’importance de celte requête. Le colonel Picquart était, en effet, et devait être la cheville ouvrière de la révision.
Mes yeux ont pu voir encore, faisant une courte apparition dans ce drame qu’il allait remplir de son éloquence formidable, M" Labori, que les hasards de l’audience avaient amené à la barre.
Mais la figure que je veux retenir, celle qui se place au premier plan, c’est celle du général de Pellieux. Le général de Pellieux était assis derrière la table du conseil, comme serait un magistrat de carrière chargé de guider quelques magistrats improvisés. C’était un soldat dans toute la force du terme, grand, maigre, brun, basané par un long séjour en Afrique, œil très
bleu, un peu dur, aspect assez triste, sentimental au fond sous un air détaché, un discipliné et un croyant qui devait, plus tard, terriblement souffrir dans son amour de la discipline et dans sa foi.
Je n’avais pas l’honneur de le connaître et le hasard me mit en sa présence dans une occasion presque solennelle : c’était pendant une suspension d’audience de l’affaire Zola; les brillants défenseurs de l’auteur de la Débâcle avaient posé aux divers officiers ou témoins des questions insidieuses qui avaient paru les embarrasser. Je dois dire bien haut que ce qui fait l’honneur des officiers, c’est précisément leur absence d’expérience, d’habileté, et, pour ainsi parler, leur naïveté. Ils pensaient qu’au service de la vérité une parole loyale, franche, est suffisante pour la faire éclater. Us se sont souvent trompés, mais, je le répète, cette mentalité les honore.
L’opinion était surchauffée, fébrile. On réclamait de la lumière. Au milieu de la salle des Pas-Perdus se tenait un avocat de grand talent, justement estimé au Palais, désigné certaine-
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ment, pour être un jour le bâtonnier de l’Ordre. M* Tézenas causait avec un général. M’ayant aperçu, il m’appela. Je m’approchai.
— Mon cher ami, dites donc au général de Pellieux ce que vous pensez de l’audience de ce matin.
Je traduisis de mon mieux l’impression de tous. Le général tortilla sa moustache :
— Ali! me dit-il, nous sommes fiévreux. Eh bien! que faudrait-il faire à votre avis?
— Mon général, je suis un bien petit sire pour vous répondre, mais il me semble qu’il faudrait suivre la tactique qui a toujours servi les Français : prendre l’offensive. Avez-vous quelque pièce, quelque document irréfutable? Nous sommes dans les ténèbres, il faut en sortir.
Le général se tourna du côté de M* Tézenas :
— Est-ce aussi votre avis, mon cher maître?
Sans hésiter, M“ Tézenas répondit :
— Oui.
Alors, le général, très recueilli, très grave, me dit :
— Voulez-vous me rendre le service de pré-
US CE QUE MES YEUX ONT VU venir le général Gonse que je vais lire la pièce
Je remplis fidèlement ma petite mission, sans me douter que la fameuse pièce n° 4, c’élait le faux Henry et que, plus tard, de cette lettre la révision sortirait triomphante.
J’avais encore revu le général de Pellicux aux obsèques de Félix Faure, lorsqu’il salua de son épée le catafalque où reposaient les restes du président de la république. Je ne le vis pas quand il tourna bride, au lieu de se placer à la tète de sa brigade. Seul, mon ami M. Paul Déroulède pourrait expliquer le changement de front qui fut très commenté.
Le général de Pellicux fut une des grandes victimes de l'Affaire; il est allé mourir à Quimper, en pleine disgrâce. Ce fut une injustice. Le général de Pellicux était de bonne foi lorsqu’il lut « le faux Henry » . 11 mourut inconsolable à la pensée que l’opinion pouvait le croire capable d’avoir voulu l’égarer, inconsolable encore de l’attitude de M. Cavaignac, qui, ayant eu la loyauté de révéler publiquement l’existence du faux découvert parle capitaine Cuignet, n’avait
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pas eu, selon lui, le courage de donner à l’incident sa sanction naturelle, fatale, c’est-à-dire de faire lui-mème la révision.
Je n’ai pas manqué une seule des dix-sept audiences du procès Zola; elles se terminèrent fort heureusement par la condamnation du pamphlétaire. Je dis heureusement, car la surexcitation de l’auditoire, l’exaspération de la foule massée devant le palais de justice étaient si violentes qu’on pouvait redouter les excès les plus graves si le jury avait acquitté M. Zola.
Sur le procès de Rennes, je ne m’appesantirai pas. J’ai vu entrer M. Alfred Dreyfus. Il ne donnait pas l’impression d’un soldat. Ses partisans lui ont fait une vertu de son impassibilité. J’attendais le cri humain, le cri pathétique. Comme il nous eût troublés, s’il s’était écrié : « Je suis innocent, mais je suis soldat. Assez, assez d’insultes au drapeau! Pitié pour l’armée! Je suis innocent, mais je suis Français. Assez,
assez de luttes, de déchirements. Pitié pour la France! »
J’ai entendu le président, le colonel Jouaust, réprimer, avec une violence qui semblait manquer d’impartialité, les marques bruyantes de sympathie qu’on prodiguait à M. Dreyfus. Et le colonel Jouaust, on l’apprit plus tard, devait donner sa voix à M. Dreyfus, dans la salle des délibérations 1
J'étais à l’audience du matin, lorsque le bruit de l’attentat contre M6 Labori éclata dans la salle.
Les audiences du conseil de guerre s’ouvraient dès six heures du matin. On se hâtait pour arriver exactement. La lumière blafarde qui tombait du haut des fenêtres de la salle éclairait à demi nos visages encore bouffis de sommeil. Une émotion intense étreignit différemment tous les cœurs quand le premier cri fut jeté : « Labori vient d’ètre assassiné ! » Déjà les figures se crispaient, des paroles violentes s’échangeaient, les gestes se faisaient menaçants, lorsque Me Démangé, dans un silence difficilement obtenu, mais religieusement
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observé, se leva et raconta avec sobriété, et dans les termes les plus sympathiques pour M' Labori, l’attentat auquel venait d’échapper, heureusement, son confrère.
« L’audience est ouverte », annonça le président, du ton que M. Charles Dupuy avait mis à déclarer : « la séance continue. »
La salle avait retrouvé son sang-froid; la ville de Rennes conserva son mouvement de houle toute la journée et toute la soirée. 11 me plaît de jeter un voile sur les scènes de violence dont je fus le témoin, dont je faillis être la victime.
Me Démangé! Me Labori! deux types d’avocats qui méritent qu’on les retienne.
M° Labori, robuste et grand, taillé en hercule de la barre. Blond (à cette époque, maintenant il est tout gris), les cheveux ramenés sur le front en une sorte de frange comme celle dont s’orne le front de certains lutteurs professionnels. Grand cœur, grosse voix et geste ample, il plaide comme l’on hoxe. Il fut plus qu’un avocat en cette affaire, car sa défense fut une attaque. Courageux à l’excès, audacieux au-
452 CE QUE MES YEUX ONT VU tant que sincère, pour sauver Dreyfus il s’en prit à tout et, à tous, épuisa l’éloquence, fouilla la procédure, et pour convaincre les officiers français, leur offrit en dernier ressort la parole de l'empereur d’Allemagne. On dit qu’aujourd’hui, calmé, tout en ayant en l’innocence de son client la même foi professionnelle, il garde quelque rancune à d’anciens collaborateurs dont le temps lui a permis d’apprécier l’égoïsme.
M° Démangé, l’homme le plus respecté du Palais où le respect pourtant ne court pas les couloirs. Sous sa fougue apparente, un sentimental et un triste que les honneurs ni la gloire n’ont consolé des épreuves de la vie. Il fut exclusivement avocat plaidant le dossier de l’affaire comme celui d’une cause quelconque, avec une correction d’arguments parfaite et une puissance d’éloquence qui reste toujours maîtresse d’elle-même. M6 Démangé se souvient-il du petit clerc qui s’essayait dans la basoche chez l’aimable Me Chain, avoué et longtemps maire du 9e arrondissement? Me Démangé était le principal clerc. J’étais le petit clerc.
Labori s'est écrié pendant des mois : « Je
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suis sûr que Dreyfus est innocent »; Démangé s’est toujours contenté de répéter : « Dreyfus affirme qu’il est innocent. Prouvez-nous qu’il est coupable. »
M. Dreyfus condamné, gracié, réhabilité, réintégré, puis nommé chevalier de la Légion d’honneur et promu commandant, ce sont des épisodes qui figurent dans tous les cinématographes contemporains.
Mais à mesure que l’affaire Dreyfus allait s’effaçant, que M. Dreyfus allait apparaître comme absent de sa propre affaire, le dreyfusisme, c’est-à-dire l’exploitation par l’anarchie internationale de l’affaire Dreyfus, montait et grandissait à l’horizon.
Les plus prévenus reconnaîtront que le dreyfusisme fut un complot criminellement organisé contre notre sécurité et notre unité nationales. C’est une vérité aujourd’hui reconnue presque unanimement. Comment put-elle échapper à la clairvoyance de tant de bons esprits? Serais-je donc le seul à en avoir eu dès le premier moment l’intuition très nette?
Je inc rappelle mes premières querelles avec
le leader du Gaulois , M. Cornély. Le Gaulois de l’époque les a consignées. Elles se résument dans ce dialogue : « Vous vous dites défenseur de l’armée et de la religion. Ne voyez-vous pas que l’affaire Dreyfus est dirigée contre ces deux grandes forces sociales? On attaque Boisdeffre et le Père Du Lac. Le but est visible A travers leur personnalité, c’est contre l’armée et la religion que l’attaque est dirigée. C’est la révolution qu’on prépare. »
On sait que M. Cornély ne m’écouta pas et qu’il quitta le Gaulois pour aller dans un autre journal « assurer le pain de sa vieillesse ».
Je ne fus pas plus heureux avec M. Waldeck- Rousseau. J’allais quelquefois rendre visite à Mme Waldeck-Rousseau dans la petite baignoire qu’elle occupait sur la scène à l’Opéra. La conversation tomba naturellement sur l’affaire Dreyfus. On ne devait pas en parler, mais on en parlait toujours, et comme je prononçais les mêmes noms, ceux du général de Boisdeflre
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et du Père Du Lac, avec les mêmes commentaires : « Eh bien! interrompit M. Waldeck- Rousseau sur un ton de brusquerie qui contrastait avec son flegme habituel, quand on égratignerait un peu vos deux amis, où serait le mal? » Le mal n’était pas là, en effet, mais en les égratignant on devait meurtrir la France.
M. Waldeck-Rousseau avait quitté la loge en faisant claquer la porte. L’homme de glace 6’était échauffé; il s’était fâché, donc il avait tort.
Peut-on se vanter d’ètre un grand devin alors que, rencontrant, au coin d’un bois, un incendiaire menaçant, on prédit l’incendie imminent de la forêt? Faut-il être un grand prophète en vérité, lorsqu’on voit se dresser à la barre du procès Zola le plus dangereux de nos révolutionnaires, M. Jaurès, lorsqu’on l’entend plaider, avec une rare éloquence, mais sans intérêt apparent, la cause d’un membre de l’armée, qu’il insulte, d’un lils de la bourgeoisie, qu’il attaque, faut-il être uu grand prophète, dis-je, pour pressentir l’alliance de l’anarchie et du
156 CE QUE MES YEUX ONT VU dreyfusisme? Mais cet ennemi était visible, il était donc moins dangereux. Celui-là fut terrible qui se cacha, opéra dans l’ombre si mystérieusement (jue l’œuvre ne devint apparente que lorsqu’elle était accomplie. C’est à cet ouvrier, épris de la pénombre, que s’applique le fameux mot de Liebknecht, qui crut qu’on pouvait être socialiste et Allemand sans être dreyfusard : « Toute cette affaire est menée par un chef d’orchestre invisible, b
Ce chef d’orchestre invisible, pour peu qu’on ait conspiré, se trahissait par sa marque personnelle. Tous les conspirateurs ont une méthode qui leur est propre. La sienne était de rester anonyme. Son nom n’apprendra rien aux générations qui viennent; il est sorti de la mémoire de beaucoup de ses contemporains. Il s’appelait Arthur Ranc M. Ranc n’avait pas seulement écrit : Le Roman d'une conspiration, il l’a vécu toute sa vie. Il n’est pas seulement l’auteur d’un seul livre,
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il voulut en être et en resta le héros principal.
J’avais flairé sa manière. Il n’y avait pas de doute, M. Ranc était dans l’opération. Jusqu’à lui, elle était sentimentale. Avec lui, elle allait devenir politique.
Comment M. Ranc se révéla-t-il? Un soir, vers cinq heures, en 1897, les journaux nous apprennent qu’un homme politique des plus importants venait de raconter dans les couloirs de la Chambre « que M. Scheurer-Kestner, sénateur, a les preuves de l’innocence de Dreyfus. qu’il a vu le président de la république, le général Billot, M. Méline, que la révision s’impose ». Le lendemain, les journaux sont remplis des récits les plus circonstanciés. L’opinion est justement émue. M. Ranc a préparé la mèche. Puis il rentre dans la coulisse pour ne plus reparaître sur la scène. Mais ses lieutenants vont agir sous son inspiration. L’un d’eux, le plus spirituel, le mieux doué, dans un journal acquis aux dreyfusards, publie deux ou trois articles habilement découpés, bien faits pour attiser la curiosité publique. Il s’agit
d'abord d’attendrir l’opinion sur la grande victime de l’île du Diable, puis d’insinuer que M. Dreyfus est innocent, enfin de déclarer qu’il y a un vrai coupable et qu’on est sur sa trace. On ne le nomme pas. On le désigne même si maladroitement que des reporters s’v trompent et se présentent chez certains officiers auxquels Je signalement pouvait s’appliquer. Le cercle se resserre. Le nom d’Esterhazy jaillit enfin et M. Mathieu Dreyfus dépose une plainte contre lui. Les trois coups sont frappés. Comme dans I Pagliacci, le prologue s’était joué devant la toile. La grande pièce allait commencer.
On pensera peut-être que je grandis le rôle de M. Ranc pour les besoins de ma démonstration. Gambetta, qui fut son ami, — quoique Ranc eût peu de goût pour les avocats, — admirait en lui le champion de ce qu’il appelait la période héroïque. Mais son admiration n’allait pas sans une certaine inquiétude : il en fit confidence souvent à son amie, Mme Edmond Adam; lisez les Mémoires si instructifs de celle qu’on pourrait appeler la Grande Désabusée de
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la Troisième République; elle raconte ce que lui disait Gambetta : « Les violences de Ranc, qui devient féroce, quand il parle des calotins, sont insensées. » Avouez que je n’ai pas pris un verre grossissant pour regarder et vous dépeindre M. Ranc.
Sous l’Empire, on disait volontiers de M. de Morny : « Il est dans l’affaire. » On peut dire plus justement de M. Ranc, qu'il fut dans toutes les affaires qui visaient la caserne ou l’autel. M. Ranc n’a peut-être jamais eu d’amour, mais il a certainement connu ces deux haines. Le café Procope, célèbre sous l’Empire, l’appelait le « colonel » ; il avait le prestige d’avoir été exilé à Lambessa dans des circonstances assez pittoresques.
Un clerc d’huissier, arrêté pour avoir tiré sur l’Empereur sans succès, confessa à la justice qu’il s’était ouvert de son dessein à M. Ranc. Ce dernier est appelé devant le juge d’instruction qui, le nez sur le dossier, lui dit, lisant l’interrogatoire de l'inculpé : « Tiens, tiens, mais il paraît que vous l’avez dissuadé... » Ranc respire. Toujours le nez sur le dossier,
le magistrat complète : « Vous l’avez dissuadé en lui disant : Tu es myope, tu le manqueras. »
Après s’ètre évadé de Lambessa et avoir séjourné quelque temps à Genève, il était rentré à Paris, bénéficiant de l’amnistie de 1859. Il écrivit dans tous les journaux libéraux de l’époque et signa au Journal de Paris des articles de théâtre. Plusieurs fois, oubliant les Châtiments, il n’épargna pas ses critiques à Victor Hugo. Il ne lui pardonnait pas d’avoir chanté Dieu et célébré l’armée.
Dès 1869, Ranc, qui devait se sauver de Paris en 1871, déguisé en prêtre, déclarait : « Nous séparerons les Églises de l’État par un moyen bien simple : Chaque paysan sera autorisé à réparer sa maison avec des pierres prises à l’église de sa commune. » Démissionnaire de la Commune après les premiers coups de feu entre Versailles et Paris, Ranc n’en a pas moins déclaré ce jour-là « qu’il restait le
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soldat de la Commune et de la République ».
Au Gymnase, où il allait tous les soirs, il portait le képi des fédérés jusqu’à la rentrée des troupes de l’ordre. Pendant la Défense nationale il avait précédé Gambetta à Tours; il avait été son préfet de police. Conspirateur et policier sont faits pour s’entendre. Ce fut lui qui menaça les représentants à Tours de la Banque de France de rétablir la « planche aux assignats ». Il alla voir dans la prison du Mans le prince de Joinville qui était rentré en France pour servir son pays, et comme le Prince lui demandait les motifs de son arrestation :
— Voulez-vous me permettre, lui dit-il, un mot d’argot parisien?
— Certes.
— C’est pour que plus tard vous ne nous « la fassiez pas » à Jemmapes et à Valmy.
A Versailles, quand les Chambres y siégèrent, puis à Paris, il reprit la plume du journaliste, se tenant dans l’ombre, aux côtés de Gambetta. 11 représentait l’extrême gauche des gambettistes, tandis que Spuller essayait do constituer un parti de droite, obéissant au
même chef. Il lutta contre le maréchal de Mac- Mahon, comme plus tard contre M. Grévy. Il allait se séparer de Gambetta, après sa fameuse apostrophe aux ilotes de Belleville, lorsque la mort terrassa le grand tribun repentant.
Il soutint énergiquement Jules Ferry dans sa campagne de l’article 7 et prit furieusement parti contre son ancien compagnon Spuller. Il dénonça « l’esprit nouveau » bien avant l’affaire Dreyfus. Il honorait d’une haine toute spéciale le général de Boisdeffre. Une parole imprudente et perfidement rapportée avait jeté la suspicion sur le loyalisme du général. Celui-ci n’eut pas de peine à réduire à néant cette calomnie. La proie rêvée échappait à M. Banc. A travers le drame de l’affaire Dreyfus, c’était le général de Boisdeffre qu’il poursuivait à nouveau, qu’il voulait abattre, et avec lui l’armée, et avec l’armée la religion. Qu’il ait cru à l’innocence de Dreyfus, c’est possible, mais c’est sans intérêt. Ceux qui ont connu M. Ranc ne lui soupçonnaient pas cette sensibilité.
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C’est aux fameux déjeuners du vendredi à la Maison Dorée qu’il dressait ses plans, distribuant les rôles, assignant tous les postes de combat aux journalistes, aux parlementaires, aux hommes de Finance qui se groupaient autour de lui, indiquant le sens des articles, ranimant les courages, insufflant à tous ses haines et ses passions. Entre ses mains, les plus fameux chambardeurs ne furent que des marionnettes. Il s’assurait la collaboration des femmes dont le crédit lui était connu sur certains agents précieux ou utiles. C’est lui qui mettait en cir culation, quand il ne les créait pas, les mots sonores : « justice », « vérité », « la jésuitière de l’état-major », « messieurs prêtres », « la vérité est en marche », « la faction romaine ».
Il fondait en une armée compacte tous les éléments disparates qu’avaient soulevés la générosité, l’esprit de race ou de religion, l’espoir des représailles ou simplement la cupidité. C’était un adversaire d’autant plus redoutable
qu’il était inaccessible à toutes les tentations. Intègre, ennemi du luxe, mesuré dans sa parole et dans son geste, rompu à tous les jeux de la plume et de l'épée, hostile à toute parade, laissant à ses collaborateurs les honneurs de la vedette, Éminence grise d’un régime qui n’a pas eu de Richelieu, maître des maîtres officiels qu'il dirigeait sans les dominer, il facilite l’accès du pouvoir à ses adversaires de la veille, pour peu qu’ils veuillent devenir les collaborateurs de son œuvre de haine, applaudissant au cabinet Waldeck-Rousseau, envoyant ses meilleurs amis à Clairefontaine pour décider le fusilleur de la Commune, le général de Galliffet, à entrer dans son ministère, calmant les anciens communards exaspérés de ce choix, conseillant après la démission de Galliffet son remplacement par André. Toujours sur la brèche et toujours invisible, il continue à habiter dans un quartier éloigné de Paris, à la place des Vosges, pour y cacher sa vie, comme il dissimule l’acuité de son regard derrière un pince-nez fixé constamment sur ses yeux.
Chaque matin, de l’allure d’un bon bour-
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geois, il venait s’asseoir à la terrasse du café Cardinal pour y prendre une tasse de café et y lire quelques journaux.
C’est là que, bien avant la chute de l’Empire, il apparut à M. Zola, qui écrivit sur lui un article très sévère dans ses conclusions, intitulé : Un homme très fort. J’en détache la première phrase : « C’était vers 1807; un ami, comme nous passions sur le boulevard, me montra, assis à la porte d’un café, un homme que je ne connaissais pas, même de nom : C’est Ranc, me dit-il, un garçon très fort. Je regardai M. Ranc. Il me parut petit, la tète solide et l’œil rusé. J’ai toujours eu la religion de la force; et puisque celui-là devait être très fort, je logeai son nom dans un coin de ma mémoire, et j’attendis. »
31. Zola attendit trente ans dans le doute et dans l’ironie. L'affaire Dreyfus, où ils communièrent dans les mêmes haines, dut le convaincre que 31. Ranc était en elfct « un homme très fort ».
Si on l’avait suivi du regard, on l’aurait vu gagner la rue de Richelieu, puis les quais, et
166 CE QUE MES YEUX ONT VU s’arrêter devant les étalages des bouquinistes, plus volontiers aux abords de la préfecture de police. Par-dessus les bouquins qui l’intéressaient fort peu, il dévisageait les agents qui sortaient de la rue de Jérusalem. C’était sa manière de faire de la contre-police. Il n’avait formé qu’un élève. Ce fut Raoul Rigault.
En favorisant le régime de la délation dans l’armée, de la persécution contre l’Église, M. Combes réalisait en partie les vœux de M. Ranc. C’est sous le ministère de M. Clemenceau, son ancien collaborateur de l’Aurore, qu’il put assouvir complètement sa rage de destruction. Il mourut avant d’avoir vu tomber du pouvoir l’éternel tombeur des ministères, avant d’avoir vu se lever la fortune de M. Briand. Il eût été le plus farouche adversaire de la politique d’apaisement. Sa mort passa inaperçue, comme sa vie. Pas de pompes, pas de bruit, pas de couronnes; quelques discours officiels. Des parlementaires, des journalistes accompa-
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gnaient seuls sa dépouille mortelle. Ses articles avaient eu des admirateurs, ses doctrines des partisans : il ne comptait pas d’amis; il n’en avait pas recherché. Je doute qu’aucune voix se fasse jamais entendre pour réclamer sa statue, et cependant il avait ajouté un chapitre au livre éternellement ouvert de la révolution universelle. Le chef d’orchestre qu’avait désigné M. Liebknecht a disparu; mais l’orchestre n’est pas licencié; il s’est simplement dispersé dans le monde qu’il remplit de son fracas. C’est notre revanche : le monde avait entretenu le dreyfusisme en France, et la France lui a rendu la révolution qui monte à l’assaut de toutes les forces organisées. Ici, c’est Ferrer; là, c’est Nathan; ailleurs, ce sont les Jeunes-Portugais qui, en Portugal comme en Espagne et en Italie, ont pour mot d’ordre de démolir la religion; en Allemagne, les socialistes tiennent en échec l’autorité de l’Empereur; en Russie, le nihilisme a failli erroriser le pouvoir; les Jeunes-Turcs obéissent au comité révolutionnaire de Salonique; l’Angleterre, qui fut longtemps la forteresse de l’ordre, n’est pas épargnée par le
4G8 CE QUE MES YEUX ONT VU fléau; la Chambre des lords est ébranlée; il n’est pas jusqu’au Japon qui, malgré ses victoires, n’ait failli avoir sa révolution à l’européenne. C’est la veillée des armes de l’anarchie. Les Barbares de l’intérieur, qui se préparent à devenir les maîtres de la terre, peuvent triompher, si sur quelque point du globe ne se lève pas bientôt un autre chef d’orchestre, celui-là découvert et visible, qui, de son bâton victorieux, rétablira l’harmonie dans le monde apeuré. Puisse ce directeur de l’âme mondiale être un Français de la vieille France! Puisse notre pays, foyer de lumière, tantôt réchauffante et tantôt aveuglante, répandre sur le monde ses rayons de paix, de réconciliation et d’amour! Mais, pour mériter cette noble mission, il nous faut donner l’exemple de l’apaisement intégral et de la concorde absolue ; il nous faut oublier nos querelles et nos divisions.
Certes, il y eut, au cours des dernières années, de grands coupables et de grandes victimes; les victimes, en recevant, en appelant au milieu d’elles les coupables, souvent inconscients, n’en montreront que plus de noblesse;
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il faut toutefois que ceux qui ont aidé à démolir nous aident loyalement à reconstruire la maison commune. Quand un édifice brûle, on ne demande pas aux pompiers leur état civil. Surtout gardons-nous d’écouter ceux qui s’en vont disant qu’il ne serf à rien de lutter, que tout effort est désormais inutile. De pareils discours dissimulent trop souvent la paresse ou la crainte de l’action. Pour faire reculer la révolution, il suffit d’avoir la foi dans son effort. Le grand François Coppée me disait souvent : « Mon cher ami, j’ai pour vous une immense affection, mais vous me dégoûtez par votre optimisme. » Oui, je suis optimiste, je crois fermement que la grandeur de la F rance est nécessaire à l’équilibre du monde, je crois surtout que la France ne peut pas périr parce que, si elle périssait, le monde entier serait à jamais mutilé.
PARIS
PARIS
Ce que mes yeux ont vu, ce qu’ils ne verront plus jamais peut-être ou du moins de longtemps, ce sont des journaux parisiens. La raison en est simple : il n’y a plus de Parisiens. Ceux que j’ai connus et qui furent mes amis de première heure, quand ils disparaissent, ne sont pas remplacés; ils n’ont pas fait d’élèves. Chaque jour nous apprenons la mort de l’un d’eux; le duc de Sagan, le marquis de Massa, le prince d’Essling ont été parmi les derniers témoins de la splendeur, des élégances, de la royauté artistique et littéraire de notre cher vieux Paris.
Paris s’est développé matériellement; Paris est devenu, comme Ninive et Babylone, une énorme agglomération de maisons, habitées par des gens pressés, affairés, qui jouissent, mal du temps présent, parce qu’ils ne savent
pas l’occuper et aussi parce qu’ils vivent dans une perpétuelle appréhension de l’avenir.
En s’agrandissant, Paris s’est surtout alourdi. Connaissez-vous cette essence subtile, délicate et pénétrante, que Nestor Roqueplan avait baptisée : la Parisine? Eh bien! elle s’est évaporée; l’âme de Paris s’est brisée. On en retrouve encore des débris dans les villes étrangères, car les étrangers qui venaient jadis observer et en quelque sorte s’affiner chez nous, ont appliqué chez eux les enseignements qu’ils avaient reçus chez nous et ont transformé leurs capitales, tandis que nous déformions la nôtre.
Paris passe à travers le monde, le réchauffant, le fertilisant. C’est un petit Gfulf-Stream. Mais, hélas ! qu’a-t-il su conserver pour lui-même de cette chaleur bienfaisante qu’il communiquait aux autres? Aujourd’hui, c’est un courant exotique, hostile aux instincts de notre race, qui le traverse constamment, lui imposant le laisser aller que l’étranger, autrefois soucieux de nous plaire, adopte aujourd’hui lorsqu’il franchit notre frontière. Les princes eux-mêmes qui
nous sont les plus sympathiques, se défendent mollement contre ce relâchement qui leur est commode et qui est légèrement humiliant pour nous. Nous nous laissons entraîner, à notre tour, par l’exemple et perdons notre légendaire correction. Qui se soucierait aujourd’hui de parler à une femme tête nue? Qui aurait osé autrefois quitter une demoiselle pour venir causer avec une femme du monde? Se souvient-on seulement que sous l’Empire l’enceinte du pesage était fermée au demi-monde? Les moralistes républicains dénonçaient cependant volontiers la corruption impériale!
Partout on retrouve Paris; partout, excepté à Paris. Toutes les capitales se ressemblent et les étrangers qui nous ont apporté leurs mœurs et leurs défauts, leurs habitudes, les associant aux nôtres, ont fait disparaître petit à petit notre physionomie propre.
Paris est comme une grande avenue qui part de New-York et de Buenos-Ayres, pour aboutir à la Néva ou à Therapia. On y séjourne. On n’y réside pas.
On n’a pas trouvé une langue universelle.
puisque le volapuk n’a pu obtenir grâce auprès de nous, mais on a donné à peu près le même aspect à toutes les capitales. On nous a pris Paris et on l’a répandu un peu partout. Paris se retrouve, tout au moins partiellement, dans l’Europe entière.
Allez un soir place Vendôme, chez Ritz. M. Ritz, qui a donné son nom à des hôtels de sa façon, non seulement à Paris, mais dans le monde entier, est un hôtelier génial. Avant lui nos meilleurs hôtels étaient absolument primitifs et ne pouvaient retenir des voyageurs habitués au luxe et au confort. Grâce à lui, les étrangers purent trouver au Ritz et dans les hôtels qui se sont élevés à son image les habitudes qui leur sont chères.
M. Ritz a, certes, favorisé l’accroissement du nombre de nos visiteurs, et, par là, contribué à l’augmentation de la fortune parisienne. Mieux que beaucoup de nos grands hommes républicains, il mériterait sa statue. Je ne vais
pas cependant jusqu’à demander qu’on déboulonne à son profit le César de la Colonne.
Allez donc au Ritz au moment du dîner, c’està-dire de huit heures et demie à neuf heures — on dîne en effet très tard maintenant — admirez les femmes de haute élégance qui, légèrement, sautent de leur automobile, tout emmitouflées de précieuses fourrures; elles jettent leur manteau au valet de pied et découvrent d’exquises épaules ruisselantes de diamants et de perles. Les perles sont à la mode, les Argentines aussi. On m’a nommé l’autre jour, chez Ritz, une charmante Argentine qui portait à son cou pour quatre millions de perles.
Elles entrent dans une grande salle toute blanche, de style uniformément Louis XV ou Louis XYI; des rampes électriques courent à travers les frises et tamisent la lumière. La table, qu’égaient des abat-jour multicolores, disparaît sous les fleurs; d'un geste gracieux elles prennent place; un maître d’hôtel en habit bleu ou vert à boutons d’or leur présente un menu illustré; elles échangent des sourires et des mots gracieux tout autour d’elles. Ici tout le
inonde se connaît ou a l’air de se connaître, et bientôt c’est un bruissement de gentils babils qui monte de cette féerique volière et que rythment de leurs valses saccadées des tziganes aux costumes écarlates.
Eh bien, dites-vous qu’avec la seule différence de l’heure calculée sur le méridien, au pied des Pyramides comme sur les hauteurs de Saint-Moritz, à Berlin comme à New-lfork, à Londres comme à Madère, dans la même salle à manger toute blanche, le même maître d’hôtel à boutons d’or présente le même menu aux mêmes femmes élégantes, assises devant les mêmes tables garnies des mêmes (leurs et mangeant le même dîner aux accents des mêmes tziganes. Vous souvient-il de cejoli mot de M. de Fontanes, le Grand Maître de l’Université, qui, tirant sa montre, s’écriait : « Quand on pense qu’à cette heure-ci toute la jeunesse do France fait le même thème! » M. Ritz pourrait dire aujourd’hui : « Il est neuf heures, le monde entier mange mon dîner! » Le sens du pittoresque a disparu. Nous subissons le despotisme de la mode fastueusement banale.
Qu’y pouvons-nous? Rien, car les voies de navigation, la télégraphie avec ou sans fil, le téléphone, ont facilité cette spoliation générale, dont nous sommes victimes, mais du moins aurions-nous dû conserver ce que j’appelle plus haut notre royauté intellectuelle. Il y a bien des années, entre la rue Drouot et la chaussée d’Antin, on rencontrait des écrivains, des artistes, des journalistes, qui s’y retrouvaient à certaines heures; ils se connaissaient tous et leurs facultés cérébrales s’affirmaient, en se développant en quelque sorte par ce contact, cet échange quotidien d’idées, d’impressions et aussi de paradoxes; ils ne se jalousaient point et s’entr’aidaient à l’occasion. Dans ce cénacle, un article établissait la renommée d’un homme; un mot suffisait parfois à sa réputation.
On tenait bureau d’esprit au café Foy, où siégeaient Duclerc, de Reims, Target, le comte de Malleville, le duc Decazes, Janvier de La Motte, le général Cambriels, Adolphe Gaiffe — le plus
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beau fils des hommes — le comte Alfieri, Raymond Seillière...
A Tortoni, dont le perron fut célébré en excellente prose par Jules Lecomte, Stevens, Gustave Claudin, Charles Narrey, quelques autres amis de Dumas fils, tenaient leurs assises.
Au Café Riche, on avait installé une table ronde à l’usage exclusif d’Oflenbach, de Scholl, du prince Lubomirski, de Victorien Sardou, de Xavier Aubryet et de Raphaël Bischoffsheim. Lubomirski était le meilleur ami de Scholl, qui ne l’épargnait pas. C’est de lui que le spirituel chroniqueur avait dit : « Lubomirski? Il n’est pas lu, il n’est pas beau, est-il seulement mirski en polonais? » J’ignore si Lubomirski s’est jamais flatté d’être beau, mais c’était pure malice d’affirmer qu’il n’était pas lu : ses Souvenirs d’un Page eurent beaucoup de succès.
Au Café Anglais, au « Grand 16 », de minuit à trois heures du matin, on décrétait toutes les élégances, tandis qu’à quelques pas de là, à la Librairie Nouvelle fondée par Jacotot, tenue par un jeune commis, qui a fait son chemin, Achille, aujourd’hui établi rue Laffitte, Roqueplan,
PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 181 Albéric Second, Lambert Thiboust, Barrière, Hector Crémieux, Ludovic Halévy, les Concourt, Edmond About, Paul de Saint-Victor, Boisgobey, Meilhac et quelques hommes de club : Grammont-Caderousse, GallilFet, le général Fleury, Saint-Sauveur, Paul Daru, Scépeaux se rencontraient de cinq à sept. C’était un des reposoirs de la grande procession littéraire.
Les magasins du boulevard, fastueusement éclairés, ne fermaient pas avant dix heures du soir; aujourd’hui, tout est clos dès huit heures. Le Crédit Lyonnais, le plus grand établissement financier du monde, profile son ombre compacte et noire sur le boulevard désert. Ce serait la nuit, sans les étalages aveuglants de lumières de quelques boutiques de pierres fausses et les annonces lumineuses qui dominent les maisons et vont trouer le ciel, en outrageant les étoiles.
Tout cela n’est plus qu’un lointain souvenir et moi-même, qui ai vécu ce temps-là, j’ai quelque peine aie faire revivre en ma mémoire.
Mon pauvre boulevard, je t’aperçois des fenêtres de mon cabinet : toi aussi, tu es un roi en exil; seulement on restaure parfois un trône, on
482 CE QUE MES YEUX ONT VU ne restaure pas un quartier démodé; la place des Vosges est désertée, le Palais-Royal lutte désespérément; rien ne sert de vouloir endiguer le flot qui pousse toutes les capitales vers l’ouest. Le « perron de Tortoni » conduit à une boutique de chaussures; l’administration a installé un bureau de poste, modem style, à la Maison Dorée : les brillants magasins où les tailleurs Dusautoy, Pomadère, Laurent Richard régnaient sur la mode, ont fait place à des sortes de bazars anglais où se détaille l’élégance à prix fixe; aux cafés essentiellement français et personnels ont succédé des brasseries allemandes, des tavernes viennoises et des bars américains; le Jockey-Club, chassé successivement de la maison où j’écris ces lignes, et, plus tard, de la rue de Grammont, a dû se réfugier aux abords de la Madeleine.
J’ai connu le temps où deux grands seigneurs anglais que Paris avait adoptés ne dédaignaient pas d’habiter le boulevard : l’un, le marquis d’Hertfort, le fastueux propriétaire de Bagatelle, accumulait dans son premier étage de la rue Laffitte ses trésors artistiques; l’autre, lord
Seymour, son frère, pouvait, des fenêtres de son appariement de la rue Taitbout, jeter quelques francs aux gamins qui attendaient sa présence pour le saluer du sobriquet populaire de « Milord l’Arsouille ».
Aujourd’hui, le boulevard est surtout fréquenté par une foule sans élégance, qui a toujours l’air d’attendre l’omnibus et où les chapeaux hauts de forme se peuvent compter sur les doigts. De loin en loin apparaissent de rares boulevardiers, héritiers des grands Parisiens d’autrefois, MM. René Maizeroy, Alfred Edwards, Gaston Berardi, Yvo Bosch, Alexandre Du val. Pedro Gailhard, Fernand Samuel, Gabriel Astruc, Constant Say, tous de conditions différentes, mais d’esprit égal et égaux devant les revues de fin d’année qui les chansonnent agréablement. Figurer dans une revue, c’est de la célébrité en couplets!
Les automobiles, les fiacres, les charrettes et les bicyclettes encombrent fâcheusement la
m CE QUE MES YEUX ONT VU voie, qu’à certaines heures on ne peut traverser qu’au péril de sa vie. Cependant, la monotonie du spectacle est atténuée par une série de fondrières où l’on risque de se casser le cou, de palissades en planches peintes et décolorées, derrière lesquelles aucun ouvrier ne travaille; les houes formées par les dernières pluies s’accumulent sans que nul fasse effort pour les enlever.
Nous voilà revenus, ou peu s’en faut, à ces temps — fort peu regrettables, d’ailleurs — où Boileau maudissait les embarras de Paris. Le dimanche, la banlieue se rue sur les boulevards et, de la rue Drouot à la Madeleine, se presse, se comprime, chacun marchant sur les talons de celui qui le précède; on ne voit rien, car les magasins sont fermés, et, d’ailleurs, la bousculade est telle qu’il ne serait pas possible à un flâneur de s’arrêter en face d’une devanture.
La presse, elle aussi, devait obéir à cette loi de transformation que les optimistes appellent la loi de progrès. La presse subit toujours la loi de l’opinion; elle se llatte de la diriger, elle la traduit et s’élève ou s’abaisse avec elle.
C’est au restaurant Peters — aujourd’hui Noël — dans le passage Mires — actuellement passage des Princes — que j’ai vu pour la première fois l’ébouriffant, le tonitruant, l’incommensurable Henri de Villemessant. Une table lui était gardée religieusement. Il y déjeunait ou plutôt il y trônait, entouré d’une pléiade de chroniqueurs qu’il avait formés, qu’il congédiait dès qu’il les jugeait... fatigués. Quand un de ses collaborateurs avait cessé de lui plaire, il lui faisait cadeau d’une canne artistement ornée ; chacun savait que cela signifiait : « Allez vous promener! » et, d’habitude, le sacrifié quittait le journal sans autre explication. On l’avait surnommé le « Prince des journalistes », et plus tard, après certain voyage à Frohsdorf, le « Journaliste des princes ».
Villemessant venait de transformer le Figaro hebdomadaire en journal quotidien. C’était le grand journal moderne qui devait avoir des imitateurs et qui, pendant longtemps, n’eut pas de rivaux. Jusque-là, il y avait des publications exclusivement littéraires et des journaux politiques, très graves, qu’éclairaient seuls des arti-
186 CE QUE MES YEUX ONT VU clés qu'on appelait Variétés. Villemessant eut l'idée de fondre les deux méthodes et de donner une large place au reportage, — un procédé nouveau qui venait de passer l’Atlantique.
Le Figaro nouvelle manière était une véritable synthèse de l’esprit parisien, etmèmi> après tant d’années écoulées, si on le feuilletait, on constaterait que cet esprit n’a pas vieilli. Le directeur actuel, mon ami Gaston Calmette, qui a succédé à deux journalistes avisés, MM. de Rodays et Périvier, a été à bonne école.
A la première page : Villemot, Albert WollF, Chavette, Edmond About — qui signait Valentin de Quévilly — Alexandre Dumas, le premier des Junius, Arsène Houssaye, Henri Rochefort, enlin, le seul survivant, toujours aussi vivant de ce brillant escadron, y publiaient d’éblouissantes chroniques.
On s’abordait en se demandant :
— Avez-vous lu ce matin l’article du Figaro?
J’ai assisté à sa fondation, qui fut une des
PARIS AUTREFOIS ET AUJOURD’HUI 187 trois révolutions de la presse. Comme c’est loin ! La première eut pour auteur Girardin, qui créa le journal à 40 francs par an, et la troisième fut opérée par Polydore Millaud, qui, en 1863, eut le premier l’idée du journal à un sou : le Petit Journal.
M. Polydore Millaud appartenait à un petit groupe de juifs portugais qui firent quelque tapage dans le monde parisieu; les autres s’appelaient Solar, Mirés et MM. Eugène et Isaac Péreire, deux grands créateurs. Tous fondèrent ou dirigèrent des journaux, mais pour eux le journal était un moyen et non un but.
Seul Polydore Millaud se consacra presque exclusivement au journalisme et on peut dire qu’il fut le père de la presse à bon marché. En ce temps-là, il habitait, place Saint-Georges, un hôtel contigu à celui de M. Thiers et qui était d’une rare magnificence. Tous les Parisiens se rappellent ce petit palais néo-pompéien, décoré de peintures extérieures. Notre excellent confrère, Adolphe Brisson, devait l’acheter, il y a quelques années, à son dernier propriétaire, M. Alfred Edwards, pour le jeter bas et y ins-
188 CE QUE MES YEUX ONT VU taller, dans un immeuble somptueux, les Annales politiques et littéraires. Aujourd'hui, toute publication qui se respecte a son hôtel ou sa maison.
Le fils de Polydore Millaud, Albert Millaud, était mon condisciple au lycée Bonaparte; nous avions même esquissé ensemble un projet de vaudeville; on sait les succès qu’il eut depuis au théâtre et dans la Chronique parlementaire du Figaro. Il me présenta à son père, qui me reçut avec une grande cordialité et me retint à déjeuner. Je ne lui déplus pas : il me proposa d’aller en province avec son fils Albert, pour y organiser la vente du Petit Journal ; j’acceptai. Nous partîmes, et la réussite fut immédiate et complète. Avec Léo Lespès, qui signait Timothée Trirnm, et Xavier de Montépin, le Petit Journal atteignit des tirages inconnus jusqu’alors. Léo Lespès s’attribua le succès du Petit Journal et, cédant aux offres brillantes de M. Paul Dalloz, il quitta la « Maison Millaud » pour la Petite Presse. On remplaça Timothée Trirnm par Thomas Grimm; le Petit Journal ne perdit pas un lecteur et la Petite Presse ne gagna pas un
abonné, journalistes, mes amis, soyons modestes!
Il y avait en ce temps-là six grands journaux associés pour la publicité. Le plus important par son tirage était le Siècle, que dirigeait M. Havin, député de Paris, « ministre de l’Empire au département de l’opposition ».
Henry de Pêne venait de fonder la Gazette des Étrangers, moniteur de toutes les élégances, premier bulletin de victoire de l’étranger envahisseur. Longtemps il s’était partagé entre le nouveau Figaro et Y Indépendance Belge, un journa spirituellement frondeur, fondé par M. Bérardi, dirigé ensuite par son fils, M. Gaston Bérardi, un journaliste que tout Paris aime et estime. Le journal belge trouvait grâce parfois devant les douaniers à la frontière, mais rarement devant les fonctionnaires du bureau de la Presse.
Enfin, Émile de Girardin ne se contentait pas de régenter la politique tantôt à la Presse, tantôt à la France, il s’efforçait de domestiquer la finance du haut de son journal spécial : la Semaine Financière, timide essai des puissantes organisations de publicité financière qui don-
ncnt aujourd’hui l’assaut au bas de laine. Girardin avait trouvé dans MM. Gihiat et Jeanty deux associés remarquablement doués.
Par une heureuse fortune, dans ce théâtre parisien, où j’occupais une modeste stalle, je montai brusquement sur la scène et devins ac teur, de spectateur que j’avais été jusque-là.
Voici dans quelles circonstances se produisit ce brusque changement. En ce temps-là, les hais masqués de l’Opéra étaient très fréquentés, et aussi les bals costumés de décembre à mars. Puis on entrait dans une période de recueillement où les concerts spirituels alternaient avec les distractions austères. Après le carême, c’était le printemps. La saison était finie.
On voyageait peu. Quelques Parisiens se ren daient à Bade où les appelaient les décevantes promesses de la roulette et du trente-et-qua rante, et quelques journalistes allaient renouveler en dehors de nos frontières leurs forces un peu épuisées de chroniqueurs littéraires ou artistiques. Roqueplan prétendait qu’il ne quit-
tait jamais Paris parce que « la campagne, c’est bon pour les petits oiseaux ». Une seule fois Iicnry de Pêne entreprit le voyage de Bade pour faire représenter dans la capitale du trenteet-quarante une pièce qu’il avait écrite en collaboration avec la plus sémillante des soubrettes, Mme Augustine Brohan. Les favorisés de la fortune se reposaient dans leurs terres, mais le plus grand nombre des Parisiens restaient à Paris, où l’on était admis à se vêtir de nankin et à se couvrir la tète du classique chapeau de paille.
Aujourd’hui la « season » commence après Pâques, et c’est jusqu’au mois de juillet un vertige, une furie ! Aujourd’hui tout le monde se déplace, et ceux que la médiocrité de leur fortune oblige à ne point quitter Paris se cachent ou ne se montrent qu’en costume de voyage. Il est entendu qu’ils partent ou qu’ils reviennent, ou qu’ils passent. Ne soyez pas malade pendant la « season », car vous aurez une grande peine à trouver un médecin; les mendiants euxmêmes vont tendre la main dans les stations balnéaires et j’ai rencontré l’été dernier une
marchande de journaux qui avait fermé son kiosque pour aller se reposer dans un « petit trou pas cher » .
Cette digression m’a quelque peu écarté de mon sujet. J’y reviens. Le carnaval battait son plein et l’on peut dire qu’il ne ressemblait guère à la lugubre parade à laquelle on donne aujourd’hui ce titre glorieux. Clodoche, qu’êtes-vous devenu? Où sont les masques et les cavalcades qui amusaient si fort nos boulevards?
J’avais pris rendez-vous chez Tortoni avec un mien ami pour aller au bal de l’Opéra. Mon ami m’attendait. 11 n’était pas seul. Il avait à ses côtés un jeune homme très maigre, le visage complètement, rasé, tout en silhouette. Mon ami nous nomma et nous nous mîmes à causer, M. Émile Gérard et moi. L’heure s’envola. A une heure du matin, notre ami, fort peu amusé par notre conversation, nous quitta, et notre entretien durait encore à deux heures et demie. Nous avions manqué à la tradition. Il était en effet trop tard pour nous rendre à l’Opéra. Mais après le bal, il était de règle d’aller souper. Nous entendîmes au moins respecter cette partie
du protocole. Nous décidâmes d’aller finir la nuit au Helder : c’était le Paillard de l’époque.
Ce café-restaurant était, dans la journée, le rendez-vous des officiers qui venaient se renseigner sur les « promotions » militaires auprès de Félix, le premier garçon. Félix, en effet, connaissait par cœur l’Annuaire et, grâce à ses relations avec quelques employés du ministère de la guerre, il le complétait et le tenait constamment à jour.
Le soir, le Helder reprenait son caractère civil et c’était au premier étage que l’on soupait. La plus folle gaieté y régnait toujours. Gérard et moi, sans nous laisser distraire par cette joie bruyante, continuâmes la conversation entamée chez Tortoni et voilà que brusquement mon compagnon médit : « Je vais fonder une Revue; voulez-vous en être? » Et, sans attendre ma réponse : « Venez demain me retrouver, 145, rue Saint- Denis, chez mon père. » Nous n’avions pas tout à fait quarante-cinq ans à nous deux.
194 CE QUE MES YEUX ONT VU Et il était l’aîné ! Et nous prétendions à faire simplement concurrence à la Revue des Deux Mondes 1 O jeunesse!
M. Gérard père vendait de la soie à l’enseigne du Cocon- d’ Or . C’était un excellent homme, quelque peu vaniteux, ambitieux pour son fils d’une autre destinée que la sienne, resté bourgeois de pied en cap ; il était capitaine dans la garde nationale; tel César Birotteau, le héros de Balzac, il devait connaître les deux extrémités d’une destinée commerciale.
Ce brave négociant me confirma qu’il mettait à notre disposition les fonds nécessaires à la fondation d’une revue. En quelques minutes, il fut décidé que cette publication n’aurait pas de rédacteur en chef, mais un directeur- gérant, qui devait être naturellement mon nouvel ami; les fonctions d’administrateur général m’étaient dévolues.
Nous trouvâmes le titre : la Nouvelle Revue de Paris — la Revue de Paris, tout court, venait de disparaître — et je cherchai un local, naturellement sur la rive gauche, où se devait installer toute revue aspirant à acquérir une certaine au-
torité. Nous hésitions entre la rue Saint-Guillaume, petite rue austère, retirée, propre à la méditation, et la rue des Saints-Pères, plus vivante, plus animée. Ce fut pour celle-ci que nous nous décidâmes.
Le local où nous nous installâmes était modeste. On meubla l’antichambre d’une chaise où s’installa notre unique garçon de bureau; je ne tenterai pas de décrire l’autre pièce consacrée à la rédaction.
La rédaction! il fallait la former. Je me mis en campagne. Je ne connaissais naturellement aucun écrivain, mais j’avais la foi! Je vis successivement Henry de Pêne, qui se chargea d’une « Quinzaine littéraire », et Edmond About, que j’allai relancer à Saverne, accepta la seconde; Feydeau nous donna un roman : le Secret du bonheur; Lockroy rédigea la partie coloniale. Enfin j’enrôlai dans notre troupe un tout jeune écrivain, Jules Claretie, qui commençait alors à se faire connaître.
Par exemple, pour arriver jusque chez lui, il me fallut grimper cinq étages, car en ce tempslà les ascenseurs n’existaient que dans l’imagi-
nation de Jules Verne. Aujourd’hui que Jules Glaretie est célèbre, académicien et administrateur de la Grande Maison, il se rappellera comme moi, non sans attendrissement, ce début de nos relations qui, à travers toutes les vicissitudes de la vie, se sont continuées et allcrmies.
Je dois ajouter qu’Aurélien Schoïl, qui avait débuté par un joli poème, Denise , nous donna quelques pièces de vers qu’il serait malaisé de retrouver aujourd’hui. Enfin Nestor Roqueplan, Aubryet, Louis Ulbacb, Albéric Second collaboraient tour à tour. Sardou, Dumas fils, Augier me reçurent avec une grande bienveillance et me marquèrent par la suite une grande amitié que rien n’a pu démentir. Je me rappelle enfin que dans un bal costumé où j’étais déguisé en jardinier galant, — où sont les fleurs d’antan? — je proposai àNisard, devenu un de nos meilleurs diplomates, de traiter les questions de politique extérieure. C’était le meilleur choix. Au-
jourd’hui je m’adresserais à M. André Tardieu, et mon ami Adrien Hébrard ne me le pardonnerait pas.
La revue faisait scs premières dents lorsque son grand-père, le César Birotteau de la rue Saint-Denis, fidèle à la tradition balzacienne, fut déclaré en faillite, et sa déconfiture entraîna tout naturellement la disparition de la Nouvelle Rerue de Paris. Comme Jérôme Paturot, je me trouvais de nouveau à la recherche d’une position sociale, mais je n’avais perdu ni mon temps ni ma peine, car mon court passage à la Revue m’avait fait connaître les hommes de lettres les plus brillants des dernières années de l’Empire.
Quant à Gérard, il fit beau visage à vilaine fortune; il devint chroniqueur et acquit une certaine réputation sous le pseudonyme de « Bachaumont ». Tous mes contemporains l’ont connu. Personne ne s’en souvient aujourd’hui. Les chroniqueurs sont comme les ténors : on applaudit l’air, on oublie bien vite la voix.
Au restaurant Bignon, je ne m’étais pas seulement créé des relations littéraires. J’y avais
aussi rencontré certains fonctionnaires qui se mêlaient volontiers aux gens de lettres.
Janvier de La Motte était de ceux-là. A le voir, à l’entendre causer, on n’eût jamais reconnu dans cet homme aimable un administrateur haut coté. Spirituel, d’humeur gaie, l’oeil franc, — et quelque peu railleur, — la physionomie ouverte, il était à l’aise au milieu des écrivains et des artistes qu’il fréquentait plus volontiers que les personnalités du monde officiel. Il portait cependant, et en tout temps, une redingote boutonnée, étoilée de la rosette, par laquelle le préfet se distinguait de ses compagnons habituels.
Je dois dire que dans son département il n’apportait aucune modification à ses habitudes et menait à Évreux, autant que cela lui était permis, la même vie indépendante qu’à Paris. Comme il était bon enfant, familier avec les braves gens de toutes conditions, avait la poignée de main facile et la plaisanterie toujours prête et parfois un peu vive, ses administrés l’adoraient.
Sa bonhomie se conciliait au mieux avec de rares facultés professionnelles, et dans son
domaine, il rappelait Henri IY plutôt que le roi d’Yvetot. On l’avait surnommé le père des pompiers, parce qu’il leur témoignait de particulières sympathies, et qu’avec eux il avait toujours le mot pour rire.
A je ne sais quel banquet où figurait toute la corporation casquée d’Evreux, il leva son verre et prononça une allocution dont l’histoire n’a retenu que cette savoureuse conclusion : « A votre santé, mes amis, soyez toujours braves comme César et... pompez! » Au café Bignon, ce calembour n’eût pas été remarqué, mais à Evreux il eut du succès et augmenta la popularité du charmant préfet.