‹ Ce que n'a pas dit CalmetteChapitre 3 sur 11 · SÉNAT · texte numérisé non relu

SÉNAT

Malgré toute ma bonne volonté, il m'a été impossible de t’écrire hier. J’ai dû, en effet, subir deux séances écrasantes à la Chambre, l'une le matin, à 9 heures, qui a fini à midi, l’autre à 2 heures, dont je ne viens dé sortir qu à 8 heures, harassé.

J’ai d’ailleurs remporté un très beau succés : j'ai écrasé l'impôt sur le revenu en ayant l'air de le défendre, je me suis fait acclamer par le centre et par la droite et je n'ai pas trop mécontenté la g'auche.Je suis arrivé à donner un coup de barre à droite qui était indispensable...

C'est ça qu’on appelle de la « vie privée »?

Il y avait, en effet, dans «ce billet écrit à une amie » quelques phrases particulièrement amicales. Gaston Calmette eut soin d'en retrancher tout ce qui était intime; il n’en avait retenu qu’un passage dont le caractère imper-. sionnel et l'intérêt public sont d’une égale évidence.

Comment! publier la véritable pensée du ministre des finances sur notre système fiscal, c’est trahir tous les secrets du cœur et de l’a M

‘côye? Et parce! que l'aveu de cette indigne pensée est fait dans une lettre à une femme, qui n'était pas encore sa: femme et qui n’est plus sa femme, nous n’aurions pas le droit de M l'entendre et de le répéter? * 4

Supposez que l'assassin de Cadiou écrive à sa bonne amie : « G est moi qui ai fait le coup,» « et que la bonne amie promène la lettre dans

toutes les salles de rédaction: nous n’aurions pas le droit de la publier?

Qu'est-ce que vous dites ? Que ce n’estpas la même chose ?

En effet, l'assassin de Cadiou n’a tué qu'un homme: et c'est la France que tuait Caïillaux.

Passons; il n'est même pas. nécessaire de rappeler que l’on avait donné lecture dé cette correspondance au cours d’un procès en divorce, et que les intéressés n'ont pas toujours eu la même réserve. Mais, si tragique que soit l’événement, on ne peut s'empêcher de rire quand on lit dans la Lanterne :

Ayant franchi le mur de la vie privée, Galmette risquait le Coup, parti de la maison, qui touche parfois le maraudeur.…

Quelle maison ? Et Gaston Calmette s’était-1l introduit chez Caïllaux nuitamment en voleur de poules ?

Car enfin, puisqu'il devientimpossible de ne pas raconter demain, en pleine cour d'assises, cette histoire naturelle et sociale d’une « famille » ministérielle sous la troisième république, de quelle vie privée s'agit-il, et ny a-t-il pas tant de vies privées mêlées à ce drame qu'il va s'achever tout naturellement dans la rue, sinon dans le ruisseau ?

Imaginez un autre roman d'amour, la vierge sans tare devenue l'épouse sans reproche, la femme qui admire passionnément le mari dont elle a toujours été seule à partager l'existence et qui n'a jamais douté de lui; supposez qu'une accusation portée contre cet homme, « son homme », puisse lui apparaître- comme une infâme calomnie, et que, blessée au vif de son amour conjugal, elle ne puisse maïtriser un

AOOIÉE

veste de furieuse indignation. Ah! comme sa colère serait belle! Comme son erreur serait excusable, et peut-être vénérable!

Mais qu'y a-t-il de commun entre cette hyÿpothèse romanesque et la répugnante réalité que l'on devine ou que l’un-connaît déjà, cette com plication et cette imbrication de divorces, qui évoquent les pires turpitudes de la décadence romaine? Pour avoir le ton et se mettre dans « l'atmosphère », ce n'est pas Octave Feuillet qu'il faut relire, c'est Tacite et Juvénal.

Plus simplement, ouvrez ce Bottin du favorilisme édité par l'Œuvre et qui fut rédigé par les fonctionnaires de toutes les administrations de L'Etat. Il n'ya pas une ligne de moi dans ce simple répertoire, qui devient, contre le « régime abject », le plus accablant des réqui= sitoires. Jugez-en par cette « fiche », d’une concision siincisive :

Dupré, Jules, né en 1860.

Premier mari de la première femme de M. Joseph Caillaux. ;

1898. — Rédacteur au sous-secrétariat d'Etat des Beaux-Arts.

23 juin 1899. — Ghef adjoint du cabinet du ministre du Commerce (Milleränd).

Divorce.

1900. —Percepteur hors classe à Boulogne-sur-Seine: Depuis percepteur à Neuilly.

Traitement originel : Traitement actuel :

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