‹ Ce que n'a pas dit CalmetteChapitre 4 sur 11 · francs. 21.264 francs · texte numérisé non relu

francs. 21.264 francs

N-B. — M. Léo Claretie n’a pas encore été nommé

percepteur. :

Va-t-on soutenir que les auteurs de ce « curriculum vitae» ont aussi « franchi le mur de la vie privée », en. essayant d'expliquer par un simple rapprochement de dates ironiques l'avancement vertigineux de ce M. Dupré Jules,

dont on ne saurait dire qu'il fut le plus heureux - des trois, car il ne manqueraït pas de nous faire observer que, tout compte fait, ils n'étaient pas trois, mais bien quatorze ou quinze à danser ce quadrille de divorcés, ‘où l’on balance

ses dames si profitablement ?.…

Potins d’'alcôve? Maïs non, chapitre du budget! Chronique scandaleuse? Maïs non, Histoire de la Troisième ! Comment Tacite eutil conté celle de la Rome impériale s’il avait négligé de nous apprendre que Claude épousa successivement Paetina, Urgulanilla, Messaline et Agrippine ?

- « À présent, disait Senèque avec humour, » les femmes comptent les années non par le D nombre des consuls, mais par celui de leurs maris. » (4)

Qu'y a-t-il de changé?

Un mot: les consuls s'appellent chez nous des ministres.

Mais détournons no$ regards de cette boue pour saluer le héros que fut Calmette, et puisque toute la presse française n’est pas unanime à

h lui rendre hommage, puisqu'il se trouve encore … des confrères pour lui reprocher son « indiscré- “ tion », il faut se hâter de leur répondre que Gaston Calmette avait entre les mains deux » documents décisifs,, qui eussent accablé Cail- D laux, et que, s’il ne les a pas publiés, c’est qu'il . fut retenu par les plus nobles scrupules.

E Quand il à été tué, il avait dans son porte- - feuille le rapport du procureur général Fabre, qui établissait que Caïllaux avait protégé et sauvé Rochette. L'ami, qui avait remis ce document à Calmette, lui avaït fait promettre qu'il

(1) Senèque, De Beneficiis, LI, 16.

ne le publierait pas (je me demande vainement pourquoi), et Calmette avait donné sa parole. Il l’a tenue. È

A l'heure même où il tombait assassiné par Mme Caillaux, Œuvre communiquait aux journaux ce résumé analytique du rapport si redouté : :

Ce que contient précisément le rapport Fabre.

Le 31 mars 1911, M. Victor Fabre, procureur général, à adressé à M. Antoine Perrier, garde des sceaux, un rapport entièrement écrit de sa main, et où il expose les manœuvres coupables exercées sur lui par M. Monis, président du conseil, dans l'intérêt de M. Caillaux, ministre des finances, pour retarder de six mois les débats du procès Rochette, et assurer l’impunité de l’escroc.

Ce rapport, tout frémissant d’indignation, et, dirons-nous, de honte, est resté secret pendant quelque temps. Puis,’ le cabinet Monis.étant tombé, il a été lu dans : le conseil des nouveaux ministres. Au :

reste, M. Victor Fabre l'avait montré à . quelques-uns de ses intimes. Personne :

n'en conteste aujourd'hui l'existence.

L'Intransigeant y a fait, voici longtemps déjà, de claires allusions. Le Figaro en a , donné, jeudi dernier, une analyse sommaire, et en a publié la phrase finale.

L'Œuvre doit à ses lecteurs, des précisions plus grandes. Voici donc, dans le.

détail, ce que contient Le document Fabre. :

Nous sommes certains, que nul ne pourra - nous opposer un démenti:

Le 25 mars 1911, M. Monis, président du conseil, manda le procureur général à son cabinet. Il lui déclara qu'il était nécessaire, dans. l’intérét du ministre des finances (M. Caillaux), de rémettre de novembre à décembre les débats de l’affaire Rochette, qui devaient commencer le 97 avril.

Le procureur général protesta, et, ce jour-là, ne céda point aux ordres que lui donnait M. Monis à l’insu du garde des SCeEaUux.

Trente-six heures après, il recevait la visite de M° Maurice Bernard, avocat de Rochette. M° Maurice Bernard lui déclara être malade, et se trouver dans Pimpossibilité de plaider un mois après.

— Je lui répondis, écrit M. Fabre, qu'il ne semblait pas très malade.

Comme l'avocat néanmoins insistait, le procureur général lui fit observer qu'il ne

: lui appartenait point de remettre une affaire, et lui conseilla d'adresser sa requête à M. Bidault de l'Isle, qui devait présider les débats.

M° Maurice Bernard écrivit à M. Bidault de l'Isle, qui repoussa la demande.

Il revint alors trouver le procureur général et se plaignit avec violence. Il lui fit entendre, par des allusions fort claires, qu'il n’ignorait rien de la conversation qui avait eu lieu dans le cabinet de M. Monis.

Cependant, le procureur général ne céda point encore. Et durant les heures qui suivirent, il « traversa, dit-il, une crise morale » dont la douloureuse violence fut connue de plusieurs de ses amis, et notamment de son substitut, M. Bloch:

Laroque.

Enfin, il fit venir M. Bidault de l'Isle, et fui exposa la situation où il se trouvait. M. Bidault de l’Isle, « par amitié pour moi », écrit M. Fabre, consentit à la remise.

Le procureur se rendit alors chez M. Monis pour lui porter cette nouvelle, que le président du Conseil reçut avec une satisfaction évidente’ En:sortant du cabinet ministériel, il vit, dans l’antichambre, M° du Mesnil, rédacteur en chef du Rappel, « journal ami de Rochette », et qui lavait souvent « outragé ». Il pensa que le journaliste était venu apprendre sa défaite.

« Jamais, écrit-il en terminant, je n’ai subi une telle humiliation. »

Tel est le résumé fidèle et précis du rapport que M. Fabre écrivit pour libérer sa conscience. Nous répétons que nous ne craignons aucun démenti.

Cette protestation d’une conscience violentée honore également le procureur Fabre et le président Bidault de l'Isle. L'un et l’autre n’ont cédé qu'à un abus de pouvoir, dont ils ont été non les complices, maisles premières victimes. Ils pouvaient se taire et recueillir les bénéfices

de leur silence : félicitons-les d’avoir tenté, à leurs risques et périls, cette défense du droit baloué. En ce temps, c’est un courage rare,

Second document. Celui-ci était plus terrible encore. Nous avons vu Caïllaux sabotant la justice; le voici sabotant la patrie.

En tête de son numéro du 29 janvier, Œuvre publiait en sros caractères cette note très expli-

* cite, et qui, au‘lendemain du drame, devient une confirmation dont il nous paraît superflu de souligner l'intérêt :

Le silence du «Figaro».

M. Gaston Calmette, directeur du Figaro, mène contre M. Joseph Caillaux une campagne fort violente. La campagne de M. Calmette présente cette particularité qu'un certain nombre d'affirmations n'y sont qu'à peine démontrées et que cependant personne ne songe sérieusement à les contester.

Cela tient à une double raison : les uns sentent que M. Calmette dit la vérité; les autres le savent.

Si M. Calmette ne publie pas les preuves écrasantes des méfaits de M. Caillaux, ce n’est pas parce qu'il ne les a pas, c’est parce qu'elles ne sont pas «publiables».

Vous souvenez-vous du mot de M. Clemenceau à cette séance de la commission du Sénat, qui decida la chute du ministère Caïllaux ?

— C’est une affaire de haute trahison et Caïllaux est justiciable de la haute-Cour!

Clemenceau a bien pu se réconcilier depuis lors avec Caillaux; le mot reste, le fait aussi.

Or, les affaires de haute trahison se jugent à huis-clos. On n'a pas le droit d’en divulguer les pièces, car, en les mettant sous les yeux du public, on risquerait de devenir le complice involontaire de la félonie.

Voilà pourquoi M. Gaston Calmette, qui sait et .qui à les preuves, se tait et ne publie rien. Il fait plus et demande à ceux de ses confrères qui, comme lui, savent et ont les preuves, de se taire et de ne rien publier.

D'un homme, que tout un parti accuse de mener une campagne inconsidérée, ce geste mérite le respect. Une pareille demande est de celles dont on ne peut pas ne pas tenir compte.

Mais que penser de ce premier ministre, assuré de l'impunité parce que ses actes sont tellement graves qu'aucun.journaliste français ne peut les raconter, sans manquer à son pays?

« Il fait plus et demande à ses confrères qui, comme lui, savent et ont les preuves, de se taire et de ne rien publier... »

Je puis bien dire aujourd'hui, ou plutôt je

. dois dire qu'en effet Gaston Calmette avait lait une démarche auprès de nous pour que nous ne parlions pas dans L'Œuvre de la pièce connue sous le nom de « document vert».

Il importe d’ajouter que, personnellement, je ne connaissais pas Calmette. Bien que sa famille et la mienne fussent originaires de la même petite ville, Lamballe, — nos «bancs »

étaient contigus à l’église Saint-Jean, — je n'ai eu qu'une seule fois l’occasion de lui parler, il y a tout juste quinze ans. Depuis lors, nous n'avons échangé que quelques « politesses » banales. Ceci pour bien marquer que la campagne de L’'Œuvre, parallèle à celle du Figaro, n’en était pas solidaire et que nous n'avions pas les mêmes informateurs. Admirable occasion pour les anciens dreylusards d'appliquer ici la fameuse « méthode de recoupement », et de reconnaitre avec bonne foi l'exactitude des faits par la concordance des témoignages.

Pourquoi Caïllaux ne voulait-il donc pas publier le «document vert» ?

— Parce que, disait-il, cette publication peut provoquer un incident diplomatique ; il ne faut pas fournir à l'Allemagne, en ce moment sur-

tout, un prétexte pour nous chercher querelle. Cefut un collaborateur de Œuvre qui me rapporta ce propos (je lui laisse le soin de se » nommer, car il n’est pas à Paris et je n'ai pu le joindre). Je lui remontrai de mon mieux que les » appréhensions patriotiques de Calmette ne me paraissaient pas fondées, et que pendant l'affaire Dreyfus, on avait livré à la publicité des documents secrets, qui présentaient un autre danger au point de vue international.

Les dépêches en question ne compromettaient à mon avis que le seul Caïllaux, et je me proposais d'aller voir Gaston Calmette pour essayer de l'en convaincre; quand...

À cette heure, — n’en déplaise à M. Thalamas que l’on croyait plus bête que méchant, et

‘qui tient à nous prouver qu'il est encore plus

- méchant que bête, — je considérerais comme une lâcheté de g'arder le silence.

En bref, voici:

Sur la couverture de l'Œuvre du 29 Janvier, nous posions cette question :

Que.voulait dire Clemenceau, quand, ‘au Sénat, parlant du Congo, il accusa Caillaux de haute trahison ?

Réponse:

Il voulait dire qu'au cours des pourparlers après Agadir on avait intercepté, entre l’ambassade et la chancellerie allemandes, une dépêche chiffrée recommandant de ne pas poursuivre les négociations avec M. de Selves, alors ministre des affaires étrangères, mais de s'entendre directement avec Joseph Caillaux, alors président du conseil, — qui serait beaucoup plus accommodant. Et la dépécheïndiquait six points principaux sur lesquels Joseph CGaillaux' était plus particulièrement

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disposé à transiger, dans des conditions avantageuses pour l'Allemagne. Après quoi, ellew enjoigaait expressément au destinataire de ne pas mettre notre ministre des affaires étrangères-au Courant-de ces négociations secrètes.

Le résultat en est connu: ce fut la perte du» Congo. : 1

Cette dépêche fut cependant déchiffrée et communiquéeà M. de Selves, qui en conçut la plus légitime indignation. Elle provoqua divers incidents, que nous raconterons s’il y a lieu, et notamment cette « séance historique » que nous avons rapportée dans notre numéro du 5 février, toujours sous le titre: Le silence du ft Figaro ”.

Elle donne tout son sens à la lettre par laquelle M. de Selves envoya le jour même sa démission au président Fallières:

Paris, 9 janvier:

Monsieur le Président,

Après l'incident pénible qui a marqué aujour-

d'aui la séance de la Commission du Sénat, j'ai

l'honneur de vous adresser ma démission de ministre des affaires étrangères.

[L' «incident pénible», c'était la question qu'avait posée Clemenceau :

-— M. le ministre des affaires ‘étrangères pourrait-il nous dire s'il existe des pièces établissant que notre ambassadeur à Berlin s’est plaint de l’intrusion de certaines personnes dans les relations diplomatiques franco-allemandes ?

Question demeurée sans réponse.]

Je ne saurais, en effet, assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à laquelle font défaut l'unité de vues et l'unité d’action solidaire. (C'est moi qui souligne.)

Désireux de conduire à bonne fin des négocia-

tions officielles difficiles et d’en assurer l’approbation par le Parlement, j'avais cru devoir conser-

ver mes fonctions. Maïs le double souci que j'ai de ne pas trahir la vérité...

|... en répondant à Clemenceau : «Non,iln’y a pas de pièces établissant l’intrusion dont vous parlez. »]

..et de ne pas manquer cependant à la correc-

tion que ma situation m'impose.….

[.…. en répondant à Clemenceau : « Oui, ily a des pièces établissant cette intrusion, et l'intrus, c’est le président du conseil Caiïllaux. »]

.… ne me permet plus de faire partie du cabinet.

Je me rappellerai toujours la bienveillance dont vous m'avez honoré dans des circonstances délicates et inoubliables pour moi.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, les assurances de mon plus profond respect.

Signé : J. DE SELVES.

Aussi bien, la preuve des tractations occultes de Gaïllaux avec l'Allemagne ne ressort-elle pas d’une lecture attentive du Livre Jaune? On y retrouve l'indication atténuée, mais nette, des propositions que Caïllaux a faites directe-

ment et spontanément au Kaiser par l'entremise

de M. Lancken, qu'il s'agisse du droit de préempiion de la France sur le Congo belge, de l'offre d’une île française de l'Océanie, de la cession du Moyen-Congo, ou de «vastes conceptions » d'entente financière en Orient, qui réservaient aux Allemands des avantages inespérés.….

Gaston Calmette n’a pas dit tout cela, dont il avait la preuve.

Nous considérons comme un devoir de le dire aujourd'hui, à la fois pour défendre sa mémoire outragée et pour achever son œuvre libératrice. :

: GUSTAVE TERY

En donnant lecture à la Chambre du rapport Fabre, M. Barthou a confirmé l'exactitude de nosinformations

sur le premier point l'affaire Rochette. Reste à s’expliquer sur le « document vert ».

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Les deux Jaurès <=

Autre précision. Gaston Calmette écrivait vendredi :

Ce rapport (le rapport Fabre) a même été communiqué certain jour au conseil des ministres, à une date

que nous ne pouvons fixer, mais que doivent’se rappeler tous les membres du cabinet d’alors.

Le cabinet d’alors était le cabinet Poincaré.

Le rapport Fabre fut lu au conseil des ministres par Aristide Briand, garde des sceaux.

Par cette lecture, Briand se couvrait. Et quand on vint lui dire que Jaurès allait lui chercher noise à propos de l’affaire Rochette, il répondit avec sérénité : «Je l’attends; s’il croit que ça me gène! »'Et plus précisément : « Pense-t-il nous obliger à mettre nos prédécesseurs en accusation P »

Nous, c'était tout le cabinet Poincaré, quin’ignorait plus rien de ce qui s'était passé entre Monis et Fabre, et qui, malgré l’insistance de Jaurès, président de la commission d'enquête, n'avait pas cru

devoir délier le procureur général du secret profes-

sionnel. Il lui suffit de reprendre les poursuites contre Rochette, qui,ayant perdu son tout-puissant protecteur Joseph Caillaux, jugea plus prudent de filer en Amérique.

Du coup, nous allons comprendre la nouvelle attitude de Jaurès. A la séance du 19 mars 1912, faisant allusion au rapport Fabre, il disait, parlant comme président de la commission d'enquête sur l'affaire Rochette :

S'il est vrai que le Parquet ait obtenu des remises et qu’il lait fait sur la pression d’un ministre qui n'était

pas son chef, c’est un acte sur lequel le Parlement devrait demander des éclaircissements. J'espère que l’on ne me croit pas hostile à M. Monis, mais je me suis juré de rechercher la vérité, dans l'intérêt de la République. M: LE PROCUREUR GÉNÉRAL A, DIT TROP OÙ PAS ASSEZ.

ON DIT QU'IL A PRIS NOTE DE CET ENTRETIEN et menace de le publier. Eh bien! il est temps que ces mœurs disparaissent.

Ce n'est pas, en effet, à Monis qu'il était «hostile», mais bien à Briand, alors garde des sceaux, et il ne tenait ce langage que pour le rendre suspect de complicité dans l’étouffement de l'affaire Rochette. Le sens de son discours était: « Pourquoi imposez-vous silence au procureur général qui a des révélations à nous faire sur les manœuvres de Rochette et les démarches de ses protecteurs ? Vous avez donc des raisons personnelles de redouter la lumière? »

« Je me suis juré de rechercher la vérité, dans l'intérêt de la république », s’écriait en 1912 notre bon apôtre, Oui, dans son « intérêt supérieur »; il a oublié supérieur. Mais en 1012, la vérité était dirigée contre Briand ; en 1014, elle est dirigée contre Caillaux. C’est pourquoi le bon apôtre n'y tient plus.

Vérité en deça du ministère Caillaux; erreur au delà. Politique d'abord !

Prenant les devants, il retourne contre les adversaires de Caillaux le reproche même qu'on a oublié de lui faire :

Sous prétexte de justice et de vérité, c’est une œuvre de parti que vous voulez accomplir, etc. »

Pas mal, et vous ?

Comme malice de sophiste, ce n’est, en effet, « pas mal ». Et je n’ai jamais été de ceux qui prennent Jaurès pour une bête; je me borne à regretter que, dans ces cas-[à, il soit beaucoup trop intelligent.

J'aimerais mieux qu'il fût simplement honnête.

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