RUB DES SAINTS-PERES
. gH >) Exemplaire Alfa &, 126
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— Je me sens déja mieux, — dit Iréne de Blénauge. — Nous aurions pu demeurer quelques instants encore.
L’automobile n’était pas éclairée, mais Irene, sans le voir, connaissait le visage décu de son mari, cet air de rancune lorsqu'il était privé du moindre plaisir.
— C’est vous qui m/’avez fait signe de me lever, — ajouta-t-elle.
— Il le fallait bien, ma chérie : vous étiez a faire peur.
Apres six ans de mariage, Irene souffrait, comme au premier jour, de ces appellations tendres, mélées a des paroles insolentes.
— Je le regrette d’autant plus, — reprit-elle, — que vous étiez en verve, ce soir. Je ne vous ai jamais vu si brillant.
Elle aurait voulu ne rien dire de plus :
4 quoi bon Virriter ?
— Je doute d’avoir montré quelque esprit en votre présence. Quand je suis assuré que mes moindres propos seront recueillis par vous et passés au crible...
Qu’y a-t-il, Irene ?
Les phares d’une auto qui les suivait éclairérent un instant la téte ballottée de la jeune femme.
— Cela va passer. Mais il est grand temps que je rentre : c’est ’heure de mon « gardénal »,
Elle reprit, d’un ton adouci, comme si la douleur avait rappelée a Vordre :
— Comprenez-moi, Hervé. Je voudrais que, dans le monde, vous fussiez toujours sur vos gardes. Les gens vous poussent a parler ; mais apres, ils vous jugent.
D’une voix mal assurée, Hervé protesta que, pour ce soir, il était certain de son innocence. Irene |’interrompit :
— Vous savez trés bien, au contraire, ce que je vous reproche d’avoir dit. Pour-
quoi faites-vous semblant de ne pas me comprendre ? — ajouta-t-elle avec colére, comme une malade qui ne peut se dominer.
Elle ne s’*habituait pas aux mensonges d’Hervé, a cet état de mensonge dans lequel il vivait presque a son insu.
— Vous avez été tres mal pour votre ami Marcel Revaux.
— Oh! mon ami! C’est vous qu'il admire, qu’il porte aux nues. Oubliezvous qu'il ne m’a méme pas averti de son mariage °
— Oui, — dit-elle, — vous le détestez sincerement... Bien que je me demande quelquefois s’il n’est pas le seul étre qui compte pour vous... Je sais que vous ne lui pardonnerez jamais son coup de téléphone...
Avec cet éclat de gaité qui, chez elle, rendait toujours un son funebre, elle imita la voix de Marcel Revaux : « A propos, j’oubliais de te dire que je me marie aujourd’hui ! >»
Hervé remarqua d’un ton sec qu'il n’avait pas les mémes raisons qu’elle pour trouver cela drdéle. Il ajouta qu'il n’était pas brouillé avec Marcel Revaux, mais qu’il ne se priverait plus de faire connaitre ce qu'il pensait de Lut.
— Vous venez d’en donner la preuve, — répondit-elle. — Vous avez tracé de Marcel, ce soir, un portrait abominable.
— Qu’ai-je dit ? J’ai dit que son génie — car j’ai prononcé le mot de génie — c’était sa jeunesse ; et que s'il existe des hommes que la vie enrichit, lui, il devenait plus pauvre chaque année. I] n’écrit plus rien depuis longtemps et ne s’occupe que de bourse. Vous étes seule a nier que Marcel soit un raté. En 1918, des jeunes gens se reconnaissaient dans ses moindres paroles. Il pouvait tout faire sans encourir aucun blame...
— Oui, — interrompit Irene avec irritation, — et vous avez osé, 4 ce propos, devant ces gens du monde impitoyables, parler de sa liaison avec Marie Chavés ;
vous avez méme fait allusion a certaines calomnies...
Son indignation éclatait, une indignation d’épouse humiliée : elle en voulait a Hervé d’avoir été bas devant le monde.
Il protesta que c’était de notoriété publique, et que Marcel avait toujours dépensé avec ostentation l’argent de Marie. Ce ne pouvait étre son pere, simple chef de rayon, aux Galeries, qui lui garnissait les poches.
— Tout ce que j’ai dit, je le répeterais devant lui...
— Non, Hervé, vous savez bien que vous n’oseriez pas. D/ailleurs, ignorezvous pourquoi il vous tient a distance ?
Mais Hervé nia que Marcel le tint a
distance :
— L’autre jour, il m’a invité a venir le surprendre, comme je faisais naguere, a Vépoque ou, depuis le trottoir, je regardais s’il y avait de la lumiere dans son atelier... alors je montais...
Irene soupira :
— Mon pauvre Hervé ! Vous oubliez qwhier soir encore, vous m’avez rapporté cette invitation de Marcel ; mais vous lui donniez un tout autre sens : « Si tu vois de la lumiére, vous a-t-il dit, tu pourras monter comme autrefois. Seulement, a-t-il ajouté, le malheur est qu'il n’y aura plus jamais de lumiere, car Tota aime a sortir, le soir; et les rares fois ol nous restons chez nous, ce n’est pas dans l’atelier que nous nous tenons, mais dans la chambre qui donne sur la cour.» D’ailleurs, il ne vous a pas méme encore présenté a sa femme.
Que cette perpétuelle mise au point irritait Hervé ! Jusqu’a la mort, ce serait le plaisir d’Iréne de le mettre en contradiction avec lui-méme.
— Une fois de plus, ma chére, vous m’avez mal compris. Vous étiez encore a moitié endormie, probablement, — ajouta le perfide. — Vous vous intoxiquez, je vous assure que vous avez tort.
Elle ne répondit que par un léger rire
et par ce « voyons, Hervé ! » qui faisait de lui un petit garcon empétré dans ses mensonges.
— La preuve, — dit-il, d’un air vexé, — c’est que je compte, des ce soir, aller jusqu’a la rue Vaneau, et si la vitre de Marcel est éclairée...
— Elle ne le sera pas.
— Alors je rentrerai.
— Non, — dit Irene doucement, — vous savez bien que vous ne rentrerez pas.
Ils traversaient le Bois de Boulogne obscur, et elle ne put rien déchiffrer sur le visage d’Hervé, sur cette figure fripée ou deux yeux clairs jouaient innocence.
Comme ils approchaient de la Concorde, elle dit soudain :
— Restez pres de moi, cette nuit, Hervé. Je ne me sens pas bien.
Elle respirait vite. Il examina furtivement cette figure blanche, ce cou d’oiseau oujla corde d’un muscle saillait.
— Vous savez, — dit-il, — que dés
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que vous aurez pris vos cachets, vous vous endormirez, et moi je ne vous serai plus d’aucun secours. Moi, j’ai besoin de respirer, de marcher un peu; sans quoi je ne fermerai pas l’ceil. Ce n’est pas ma faute, si vous me mettez dans cet état...
Ni la vétre d’ailleurs : vous souffrez tellement... On a beau savoir que c’est nerveux... Une autre que vous serait plus irritable, j’en suis sur.
Il ne vit pas qu’Iréne levait les épaules.
Elle se contenta de répondre qu'il avait raison, que d’ailleurs elle allait mieux. Il Vaida a descendre, sonna.
— Si je vois Marcel, je vous jure de lui répéter tout ce que j’ai dit de lui, ce soir.
Elle se retint de répondre : « Vous savez bien que vous ne le verrez pas. »
— Ce dont je suis certaine, — dit-elle seulement, — c’est qu’a votre prochaine rencontre, vous lui laisserez entendre beaucoup de choses qui ne lui seront pas agréables. Mais sans doute sera-ce plus
CE QUI ETAIT PERDU 1s
enveloppé que vos propos de ce soir. Vous étes si bien élevé ! ajouta-t-elle, en fermant la porte.
I] suivit des yeux, a eaves la vitre, la longue silhouette spectrale. Elle avancait a petits pas, longeant le mur.
Hervé marchait vite, marmonnant des injures : « Idiote... Horrible femme...
Qu’elle créve... » mais il sentait vivement ce quil y avait d’affreux a laisser rentrer seule cette malade. Il souffrait de ce qu’elle connaissait l’usage qu’il allait faire de sa liberté, cette nuit.
« Mais non, se dit-il 4 mi-voix. Je n’ai pas menti ; je vais passer rue Vaneau, et si je vois de la lumiere chez Marcel, je monteral. »
I] savait qu’aucune lampe ne brilerait derriére la vitre et qu’il arréterait le premier taxi venu. Il savait quelle adresse il donnerait au chauffeur... ou plutdt, non :
il se ferait conduire, simplement, place
de la ‘Madeleine : c’était plus prudent.
Le vent pluvieux avait une odeur de renouveau : que cette nuit de février était douce ! Hervé pensait a Marcel marié, et qui paraissait heureux au moment ou-on aurait pu le croire fini... Hervé avait suivi son déclin avec le plaisir amer que les gens de sa sorte trouvent dans la décrépitude d’un étre quils ont aimé. « C’est lui, le menteur, songeait Hervé. II] se vante d’avoir toujours méprisé et hai les lettres, de les avoir abandonnées librement ; il tire gloire de son impuissance, invoque l’exemple de Rimbaud... Iréne refuse de convenir qu’il n’a plus rien dans le ventre. Menteur! pire que moi au fond. Irene a beau s’indigner : a-t-il ou non vécu aux crochets de Marie Chavés ?
Les cent mille francs qu’il a joués sur les valeurs américaines, on sait bien de qui il les tenait... Cela n’empéche pas Iréne d’avoir beaucoup de considération pour lui... Marcel a été ignoble envers son brave homme de peére : il a inventé des prétextes
pour le renier, parce qu’il a honte d’étre son fils. Hé bien, Irene l’approuve ; elle estime que le devoir de Marcel était de rompre avec ces petites gens qui ne le comprenaient pas. Elle préte a ses actes les plus bas des motifs sublimes; c’est que son caractére lui convient : les gens ne nous jugent pas sur nos actes, mais d’aprés notre caractere Lui, Marcel, comme il me traite »! Et il remache encore cette derniere injure lorsque au téléphone, au milieu de propos indifférents, Marcel avait ajouté : « J’oubliais de te dire que je me marie aujourd’hui. »
Apres avoir traversé la rue de Babylone, Hervé longea le trottoir de la rue Vaneau et faillit ne pas lever les yeux tant il était sir qu’aucune lampe n’éclairait la vitre familiere I] crut d’abord que ce rectangle de lumiere qui se détachait seul, brilait aun autre étage que celui de Marcel. Hé quoi ! il était donc resté chez lui, ce soir ? Non pas dans la chambre, mais dans atelier, comme avant son mariage ! Peut-
étre sa femme le poussait-elle au travail ?
ou bien était-ce malgré elle, et parce qu'il commengait de n’en pouvoir plus ? Tout a une fin. Il fallait pourtant que cette minute arrivat. Elle avait eu sa part, cette petite. Oui, tout de méme, c’était un signe que cette lampe allumée a une heure si tardive; et non pas l’ampoule au-dessus du divan, mais la lampe a huile, la lampe de travail, celle qu’au temps de leur jeunesse, ils appelaient, d’une expression empruntée a Barrés, « la lampe studieuse et romanesque ». S’il montait, pourtant, comme autrefois ! Que risquait-il de pire que d’étre mis poliment ala porte ? Apres Vinjure qu’il avait déja subie, Hervé ne pouvait plus rien supporter de Marcel. « Si, ce soir, il m’éconduisait, je ne pourrais le revoir de ma vie.
Le plus stir est de prendre les devants, de lui dire d’abord que je ne fais qu’entrer et sortir. »
A peine avait-il pénétré dans l’ascenseur, l’électricité s’éteignit : il monta dans
la nuit, le coeur battant. Et a mesure qu’il s’élevait, la lueur nocturne éclairait davantage les escaliers. Rien ne répondit d’abord a son coup de sonnette ; puis une porte s’ouvrit dans l’appartement ; il reconnut ce pas rapide et un peu lourd.
— Je ne te dérange pas ? Je sonnais a tout hasard...
— Entre : je suis seul.
— Seul ? Comment es-tu seul ?
Hervé n’eut pas conscience de 1|’étonnement et du bonheur que trahissait sa voix. Il aurait dd reconnaitre, sur le visage de son ami, cet air de mépris amusé qu'il y discernait d’habitude, avant méme que la raison lui en appartt. Mais sa curiosité l’aveuglait : il se sentait la proie d’une espérance folle et vague.
— Comment peux-tu étre seul a cette ieure. tT
L’autre ne répondit que par un rire bref, et l’introduisit dans l’atelier. La lampe carcel éclairait un album ot Marcel devait étre occupé a coller des photogra-
phies lorsque Hervé l’avait interrompu.
— Des photographies de notre voyage, 7ditail,
Chaque épreuve reproduisait la méme silhouette de jeune femme. Hervé s’assit a sa place accoutumée, sur le divan, et s’apercut qu’on y avait dressé un lit de fortune. Pour qui? Marcel ne dormait donc plus aupres de sa femme ? Enceinte, peut-étre, ou souffrante ? Ses yeux innocents luisaient. Il s’assit tout de méme sur le couvre-pieds, en prenant soin de ne pas froisser les draps. Marcel, debout, lui paraissait immense. Comme il avait vieilli ! On pouvait dire maintenant qu'il était un homme mir; et cette corpulence...
— Qui, mon vieux : figure-toi qu’elle est sortie.
— Seule ? Tu l’as laissée sortir seule ?
Hervé craignait de donner dans un piege, mais cédait a son démon : impuissant a ne pas se livrer, a ne pas trahir ce gout profond de la catastrophe. Désir tapi
au plus secret de son étre, dissimulé jusqu’a ce qu’une circonstance, comme ce soir, soudain le décelat. Lui-méme qui se croyait bon, qui se connaissait un cceur facile a s’attendrir, et ce don des larmes jamais perdu depuis l’enfance, tachait de se dissimuler ce gout dévorant pour le malheur des autres. Il n’y voulait pas croire, et s’obstinait a n’y voir que l’exces dune sollicitude amicale.
Pourtant ce soir, sa joie était trop forte, son anxicété l’étouffait : cette peur que rien ne se fat passé. Il ne pouvait esquiver la honte du désir qui lui contractait la gorge, qui a son insu illuminait sa vieille figure d’enfant, — au point que Marcel qui, de haut, l’observait, sentit une vague de peur recouvrir le mépris amusé que dhabitude lui inspirait son « ami ». Il avait le sentiment de jouer un jeu dangereux. Pourtant il continua :
— Tota est allée chercher quelqu’un.
Marcel donna a Hervé cette nouvelle chargée d’espérance. Mais le résultat dé-
passa trop ce qu'il en attendait, et devant ce visage alléché, il s’effraya plus encore et se hata d’ajouter :
— Rassure-toi : c’est son frere qu’elle est allée chercher au train de minuit.
Hervé soupira, sourit, puis, sur un ton de tendresse un peu grondeuse :
— Mais je ne savais méme pas que Tota eit un frére... Que sais-je d’elle, — ajouta-t-il, — sinon que c’est une femme ravissante et que tu l’as épousée ?
— Elle n’est pas « ravissante », comme tu dis, — interrompit Marcel qui avait déja repris, vis-a-vis d’Hervé, le ton de la moquerie. —-'Tu n’as pas vu sa bouche ?
Regarde les photos : c’est une gueule ; une gueule comme je les aime.
Hervé ne sourcilla pas :
— Sans doute, — remarqua-t-il, — mais jamais tu n’avais aimé la méme pendant quatre mois...
— Cela t’étonne ? Toi qui allais partout répétant que cela ne durerait pas crois semaines... Non, ne proteste pas, tu
sais bien que dans ce pays-ci tout se répete, et que tu ne colportes rien sur mon compte que je n’en sois averti le surlendemain au plus tard. Soutenir que mon mariage ne durerait pas, c’était la moindre des choses. Tu avais le droit de le dire, mon vieux, et les gens avaient raison de le croire ! Je reconnais que cela tient du prodige. Peut-étre pourrais-je Vexpliquer : voila enfin une femme qui ne s’abaisse pas, qui ne se livre ni ne se laisse absorber ; elle se défend, elle s’oppose, elle...
Il vit les yeux d’enfant appliqué fixés sur lui, et ce visage qui n’était qu’attention, que curiosité avide. Il s’interrompit.
Quel besoin le tenait pourtant de parler d’elle ! En vain se disait-il que mieux valait se taire devant ce vieil ami haineux ; il ne put retenir ce cri
— Je suis heureux ! Que c’est étonnant de pouvoir dire qu’on est heureux !
Comme tout imprudent qui ose de telles paroles, Marcel connut qu’il mentait:
— Je touche du bois, — dit-il. — Tu ne fumes pas ? Ah ! c’est vrai ! Je n’ai que du « caporal » ; depuis le temps je devrais savoir...
— Le bonheur... — répéta Hervé:
I] regardait avec stupeur un homme qui disait étre heureux. I] lui prit la main. Il ne lachait pas cette grande main qu’il tenait, et Marcel ne la retirait pas : sa passion avait intérét a s’attendrir parce qu’elle voulait se livrer. Peu importait qu’a cette minute, Blénauge fait un ami véritable. Marcel avait besoin de le croire digne de toute confidence. Et, en vérité, il en était digne, ace moment : la pression de sa main, son regard attentif et fidele, son corps penché en avant, rien en lui qui n’appelat, ne provoquat Vinvincible penchant a parler de soi qui est au fond de toute créature humaine. Nous n’écoutons les autres que pour qu’ils nous écoutent. Mais seule l’attention des étres tels qu’Hervé n’est pas feinte. Ils savent trop que cette puissance d’attention est
leur unique atout, et qu’on ne les supporte qu’attentifs.
Hervé remarqua que c’était tout de méme « gentil » qu’ils pussent passer quelques instants ensemble comme autrefois.
— Mais au fait... Comment ne I’as-tu pas accompagnée a la gare ? Comment l’as-tu laissée sortir seule, en pleine nuit ?
Cette fois, aucun accent de curiosité mauvaise ne le trahit. Marcel, ayant soulevé le rideau, colla son front a la vitre :
— Je crois qu’il pleut, — dit-il. — Peut-étre auront-ils de la peine a trouver un taxi. Oui, j’ai eu tort de la laisser partir seule. Mais j’avais promis.
— Tu avais promis ?
Marcel revint s’asseoir devant sa table.
L’autre, la téte un peu détournée, s’appliquait a parler d’un ton indifférent et comme s'il avait eu lesprit ailleurs. Qu’il ressentait de peine a ne rien manifester de cet éveil en lui d’un instinct presque jamais en défaut, — comme si, dans un
CE QUI ETAIT PERDU 29 mmense effort, il tenait en laisse une neute invisible, aboyant et grondant sur a piste du malheur inconnu ! II n’eut pas 1 ouvrir la bouche. Marcel poursuivait :
— Au fond, c’est idiot : j’avais promis 1. Tota de disparaitre durant ce séjour fe son frére...
— Elle n’a pas voulu que tu I’accomyagnes a la gare ? Ah! je comprends !
on beau-frére et toi, vous étes mal enemble ?
— Lui ? Mais au contraire, il m’aime yeaucoup. C’est lui qui a décidé Tota. Je e me fais aucune illusion : s’il n’y avait onsenti...
I] ne vit pas le sourire de Blénauge.
— Comme c’est dréle ! c’est ton beaurere qui t’a agréé ? Mais alors, tes beaux arents ?
Marcel répondit que c’était une autre istoire, une histoire compliquée. [1 faurait bien qu’Hervé la conntt un jour ou autre. Blénauge, de sa voix la plus canide, remarqua qu’il lui devait bien ¢a.
Sur le divan, dans l’ombre, il ne bougeait pas plus que, sur son banc, le charmeur de petits oiseaux: les confidences déja s’approchaient, devenaient familieres.
Hervé surveille a travers les cils Marcel qui roule une cigarette, semble hésiter, avoue « qu'il ne sait par ol commencer ».
— Au mois d’aott, dans un hotel de Cauterets ?
Hervé se risque doucement, du ton de Venfant qui connait déja le début de l’histoire. Alain et Tota se ressemblaient si peu, dit Marcel, qu’il s’étonnait de n’avoir pas douté une seconde qu’ils fussent frere et sceur. Pour atteindre Tota, le plus simple était d’entrer en relation avec son frere. Marcel avait pu suivre le traitement a la méme heure. Ce fut..sa chance de plaire a ce rustaud...
— C’est une justice a te rendre, — soupira Hervé — tu ne t’es jamais habitué a plaire ; chaque fois, tu t’étonnes.
Mais Marcel protesta que, cette fois-ci, cela tenait du miracle. Hervé pouvait-il
-imaginer l’atmosphére d’une propriété, dans ce pays perdu de la Gironde, |’Entre-
deux-Mers, ot Tota et Alain Forcas étaient nés, avaient vécu ? Ceci lui en
donnerait une idée : jamais leur pére
n’avait consenti a la dépense d’une saison a Cauterets, bien que |’état de leur gorge Pexigeat. I] avait fallu, pour le faire céder, que la paralysie le rendit tributaire de sa femme. Cette attaque bienheureuse permit en outre aux deux enfants de faire a PUniversité de Bordeaux leur philosophie ; jusque-la, l’instituteur du village avait suf a tout : c’était, par bonheur, un garcon fort instruit, mais relégué dans ce trou a cause de ses incartades communistes. Depuis l’attaque de paralysie, leur |, mere, jusque-la ilote, avait repris du poil de la béte...
— Mais je t’ennuie, mon vieux, avec ces histoires de province...
Hervé assura qu’elles l’assommaient dans les romans, mais non dans la vie.
— Alors, tu disais que ta belle-mere...
Marcel ne l’avait entrevue qu’une fois :
elle lui avait produit une impression extraordinaire : une force de résistance, comme on n’en trouve que dans les femmes de ces familles. Pendant des années, elle avait su 4 la fois se soumettre et faire front. Son tyran ne la haissait guere plus que ses propres enfants...
— Voyons, mon petit Marcel, on ne hait pas ses enfants !
— Tu crois cela, toi, que les peres aiment toujours leurs enfants ? Mais les meres elles-mémes... J’avais un camarade, au régiment, que sa mére détestait parce quil était chétif : elle en avait honte. Elle essayait de m/attirer, je me souviens, n’imaginant méme pas que je pusse avoir de Vamitié pour son fils. Elle était stre que je venais a cause d’elle...
— Toi, Marcel, c’est bien simple, tu as toujours eu le don d’attirer les monstres... Pourquoi ris-tu ?
= Clest. comique,je sreuve, que ate dises ¢a.
CE QUI ETAIT PERDU at
Mais Marcel, aussitdt, regretta cette parole : il vit passer dans les yeux d’Hervé, une expression qu’il connaissait, qui lui faisait a la fois pitié et peur, et se hata de détourner son attention :
— En somme, chez le pere Forcas, ce sentiment s’explique : il est de ces hommes pour qui la famille, c’est leur sang : peére, mere, frere, sceur. Leurs propres enfants sont des étrangers parce qu’ils appartiennent a l’étrangere, a l’ennemie. Dans le combat singulier qui dresse les époux lun contre l’autre, ils prennent presque toujours le parti de la mere. Ainsi les enfants Forcas, des qu’ils furent en age de comprendre, firent bloc avec |’ennemie. Et le vieux Forcas, lui, était dans autre camp, avec sa sceur...
— Mariée ?
— Non, vieille fille, mais qui a eu un enfant d’on ne sait qui. C’est d’ailleurs un homme fait, maintenant. Il est médecin de la marine, je crois... ‘Tu imagines les ruminations du vieux Forcas dans son
fauteuil de paralytique, pour faire passer sa fortune a cet inconnu...
— Mais comme tout ca est curieux !
— s’écria Hervé. — Jamais je n/’aurais pu imaginer des histoires pareilles !| Mais qu’est-ce que c’est que ces gens-la ? Ca ne t’a pas fait peur ? A mol, ca m/aurait fait peur.
Marcel, agacé, lui demanda de quoi il n’était pas terrifié.
— Tu es de ces gens, mon pauvre Hervé, qui croient a la famille. Une femme qu’on épouse, pour toi, c’est une famille.
On entre dans une famille. Moi, je te raconte ces histoires a titre documentaire.
Tota est ma femme ; le reste n’existe plus.
Il n’entendit pas Hervé murmurer « Tu crois ¢a... »
— Ca nexiste plus. Autant que de mon propre peére, je me moque de tous ces gens-la que je ne reverrai de ma vie (sauf Alain, bien entendu). Je dois beaucoup a Alain; Tota ne voyait que par lui. ‘Tu imagines ces deux enfants qui ont
Sass eee CE QUI ETAIT PERDU 33
vécu, qui ont souffert toute leur enfance, toute leur adolescence, dans ce trou horrible... Quand je dis un trou, c’est a la lettre. Je me rappelle l’unique rendezvous que m’a donné la mére Forcas, avant le mariage. I] était entendu qu’aux yeux de son mari, elle feindrait de n’étre au courant de rien. Officiellement, Tota a passé outre a la volonté de sa mére, qui a fait semblant de partager la fureur paternelle. C’est te dire a quel point ce rendez-vous devait étre tenu secret. Alain m/’avait donné les renseignements les plus précis pour découvrir le chateau. Mais les circonstances m/’interdisaient d’interroger qui que ce fut. D’ailleurs les villages, dans ce crépuscule d’automne, étaient aussi déserts que les routes. Comme beaucoup de vieilles demeures, en ce pays de V’Entre-deux-Mers, La Hume ne s’éléve pas sur une colline, mais dans un basfond, a l’abri des vents et a proximité de Veau. Je roulais, éveillant les chiens furieux, et tournais longtemps a mon insu
autour du vallon de La Hume. Parfois, 4 la lueur des phares, j’essayais de déchitfrer un nom sur les poteaux... Jusqu’a ce qu’enfin, a l’entrée d’une avenue, je fusse hélé par Alain. De derriere un piiier ruiné, une ombre sortit. A peine ai-je eu le temps d’entrevoir une femme enveloppée de chiles, la figure cachée par un de ces grands chapeaux de jardin garnis d’hirondelles, comme on en retrouve encore dans les armoires de campagne. Mais déja elle avait regagné la zone de ténebres.
Je fis quelques pas vers ce fantéme. Elle me répéta a plusieurs reprises qu’elle me faisait confiance et me parla de son mari.
« Sans doute, me disait-elle, nous pourrions le braver, il est trés malade, il est a notre merci ; mais justement parce qu’il est si malade... Déja la lettre de Tota annon¢ant qu'elle s’était fiancée a déclenché une crise, il a été pendant deux jours entre la vie et la mort. » Comme je lui assurais qu’elle pourrait voir Tota quand il lui plairait : « Non, me dit-elle, tant
qu’il vivra (cela ne peut durer trés longtemps) je ne la verrai plus. Et vous, je ne yous ai jamais connu, c’est bien entendu ?
ajouta-t-elle avec une extraordinaire expression de méfiance. Vous direz 4 ceux qui vous interrogeront que vous ne me connaissez pas ? Nous avons beau vivre completement isolés, mon mari apprend beaucoup de choses par sa seur... » Tu ne peux imaginer combien paraissaient étranges, chez cette femme, ces alternatives d’audace et de peur...
Marcel s’interrompit, observa Hervé assis a l’extréme bord du divan pour ne pas froisser les draps, et lui demanda ce qu’il pensait de son histoire :
— Je croyais que tu réagirais mieux...
Toi qui, d’habitude, es si facile 4 étoneri
m’étonne, que ta maniére de la raconter.
Oui, —- ajouta-t-il de son air le plus innocent, autrefois tu aurais trouvé cela plutdt comique... Tu n’aurais pas pris ces gens-
la au sérieux... Je mets a part ta femme et ton beau-frere ! Cet Alain, je comprends que tu l’aimes, lui qui t’a en quelque sorte donné sa sceur, me dis-tu...
Mais comment a-t-il pu vivre la jusqu’a vingt ans, supporter ce joug...
— A cause de sa mere et de sa sceur, naturellement... de sa sceur surtout.
Il fut géné par le regard d’Hervé et ne parla plus. Hervé hochant la téte, répétait comme pour lui-méme :
— Ah ! bon ! maintenant oui, je comprends leur joie de se retrouver ce soir.
Oui ! Oui ! Tu as beau dire, mon vieux, c’est intéressant les familles ! Ainsi, vois : ta femme et Alain ressemblent a leur pere etelinutents:
Marcel Vinterrogea du regard. Hervé remarqua d’un air détaché « que s’il avait bien compris, le vieux Forcas avait aussi une sceur qu’il préférait a tout ». Marcel répondit, un peu séchement, qu’il ne voyait pas le rapport, réfléchit quelques secondes et ajouta que le vieux Forcas
haissait d’abord sa femme et ses enfants :
sa sceur ne lui servait qu’a assouvir cette haine.
— Oui, alors tu as raison : il n’y a aucun rapport.
Marcel suivait avec un profond malaise les cheminements et les détours de ce renard. Il souhaitait d’en étre délivré, regrettait d’avoir parlé devant lui, et aurait bien voulu connaitre au juste quelle sorte de gibier l’animal rapporterait dans sa taniere. Apres avoir fait quelques pas vers la fenétre, il tourna vivement la téte du céoté d’Hervé et vit qu’il souriait avec cette expression puérile qu’il avait parfois. Son sourire semblait ne s’adresser a personne, comme celui d’un enfant ensommeillé qui sourit aux anges. Peutétre était-ce son aspect enfantin qui rendait repoussant ce quadragénaire. Sa bouche remuait, se -gonflait comme sous la pression de paroles qu’il retenait, qu’il n’osait lacher. Ses yeux brillaient, il ne réussirait pas longtemps a se taire, —
chien, qu’une fois sur la piste, aucune force au monde n’empécherait de donner de la voix. Ce qu’il avait a dire, il fallait qu’il le dit au plus vite.
— Pourquoi ricanes-tu ? Allons, va...
— Que veux-tu que je te dise ? Je ne peux m’empécher de trouver qu’ils vont fort en province. J’ai toujours cru que Paris avait volé sa réputation. Nous ne sommes que de pauvres gens. Toutes ces nuits ot! il ne se passe jamais rien, ou nous nous réunissons pour attendre jusqu’a l’aube quelque chose qui n/’arrive jamais... T'andis que la province, ah! ah! la province n’a pas gardé seulement des recettes de cuisine... Mais Marcel, pourquoi me regardes-tu ainsi ? quelle figure tu fais !
I] s’était levé, sans perdre Marcel des yeux : une colere d’homme, une colere froide, il n’était rien qu’Hervé redoutat davantage. Et en méme temps qu’il éprouvait de la peur, il avait le sentiment de contempler face a face ’un des mystéres, a jamais inconnus pour lui, de l’amour : la
mobilisation de toutes les puissances d’un amant a la moindre parole qui puisse atteindre la créature sacrée.
— Mais qu’est-ce que tu as cru? Je ne voulais pas dire...
— Ce nest rien. Mais file... ils vont arriver.
— Ecoute, Marcel, permets-moi de les attendre ; je ne m’assiérai méme pas; je resterai le temps nécessaire a la présentation.
Il] avait honte de s’abaisser ainsi. Cette curiosité dévorante, il la découvrait comme une plaie. Mais Marcel l’entraina doucement vers la porte de lantichambre.
Hervé protesta en riant :
— On ne raconte pas aux gens de telles histoires, pour ensuite les empécher d’en connaitre les héros...
Et soudain ce cri lui échappa :
—- Enfin, qu’est-ce que ¢a peut te faire que je les voie, puisque tu m’as tout dit .
Marcel referma la porte, mit les deux
mains sur les épaules d’Hervé dont les genoux fléchirent :
— Je t’ai tout dit ? Que t’ai-je donc dit ? Allons, réponds. Ne détourne pas les yeux.
Hervé se dégagea :
— Espéce de brute, — gémit-il.
Marcel se reprit, lui demanda « st vraiment il ne lui avait pas fait mal »...
puis :
— Nous nous quittons bons amis...
mais pourtant retiens ceci : j’ignore ce que tu vas t’amuser a construire autour de mes divagations de ce soir; sache pourtant que je te rendrai responsable du moindre ragot...
I] sinterrompit, voyant qu’Hervé ne ’écoutait pas, attentif au bruit de l’ascenseur et d’une clef dans la serrure.
— Trop tard! Je vais les voir! — s’écria-t-il d’un air de triomphe.
Marcel eut a peine le temps de lui soufHer : « file vite ». Il fallut le nommer a Tota et au jeune homme qui entrait
derriere elle. Poussé par Marcel vers la porte, il n’eut que le temps de leur jeter un regard, — mais quel regard ! d’une avidité presque insoutenable ; comme d’un étre étrange pour qui la vision, la contemplation, seraient a la fois jouissance et nourriture. I] partit enfin, lair repu.
— Voila donc ton Hervé ? — disait la jeune femme. — Mais il me parait trés gentil... Ca ne te fait pas un drole d’effet de voir Alain a Paris ?
Marcel observait ce gargon timide qui souriait, mais dont le visage un peu renfrogné, avec l’aréte du nez semée de rousseurs, avec ce front bas de petit buffle, ne paraissait pas fait pour sourire.
La gravité devait lui étre essentielle comme aux animaux. Il semblait plus petit qu il ne ]’était réellement, 4 cause de son buste trop long. Comme Tota enlevait son chapeau :
— Tiens ? — dit-il, — tu as coupé tes cheveux ?
Sa voix était un peu trainante, et il
accentuait drdlement comme Tota. Pareils par les yeux d’un bleu gris, ils différaient par le bas du visage. La bouche étroite d’Alain, son menton d’une ligne pure ne rappelaient en rien « cette gueule comme je les aime, » selon l’expression de Marcel : tout ce qui, dans la figure de Tota, faisait dire aux autres femmes qu'elle vieillirait vite. Alain enleva son pardessus, Le complet aux manches trop courtes lui donnait laspect d’un collégien qui grandit encore.
Il cacha ses grandes mains sales.
— J’ai pu venir, — répondit-il a une question de Marcel, — parce que mon pere va beaucoup plus mal.
L’air étonné de son mari fit beaucoup rire Tota (elle riait trop fort, faisait trop de gestes).
— Mais regarde-le donc, Alain !| Comment veux-tu qu’il comprenne ! II faut lui expliquer... Non, — ordonna-t-elle soudain a Marcel : — ne t’assieds pas sur le divan; ce n’est plus ton divan; c’est le lit d’Alain.
> e=~__=eee 37 7 ] ] CE QUI ETAIT PERDU 43
Quelle femme lui avait jamais parlé sur ce ton ?
— Voyons, explique-lui, Alain.
— Mon pere ne peut guere plus bouger, maintenant. II ne quitte plus seul son fauteuil : la paralysie gagne. Alors maman ne risque plus rien; je peux les laisser ensemble.
Alain prononcga ces paroles d’un ton indifférent, comme il edt donné lexplication la plus ordinaire.
— Il n’y a pas encore longtemps, — dit Tota, — qu'il quittait son fauteuil des que maman avait le dos tourné, parce qu'il reste toujours quelque papier qu’il veut détruire. Une fois, il est tombé la téte dans le feu. Quand maman I!’a relevé, il a failli l’étouffer, tant il est demeuré fort...
— L’étouffer ? parce qu’il avait peur de tomber ? — interrompit Marcel.
Comme Tota ricanait et cherchait le regard d’Alain, celui-ci se leva brusquement, et d’un ton sévére :
— Voyons, Tota, il n’y a pas la de quoi rire : c’est inconvenant.
Le frére et la sceur ne surent plus que dire, génés par le silence de Marcel qui pensait a Hervé. I] imaginait cette espéce de joie qu’Hervé aurait manifestée, s’il avait été la. Ou était-il maintenant ? Que faisait-il ? Quelles pensées ruminait-il dans le silence de la nuit ?
{il
Lorsque Hervé rentra, ce méme soir, il comptait qu’Irene serait endormie. Mais il vit de la lumiere sous sa porte. I] marcha sur la pointe des pieds, retint son souffle.
En vain : elle l’avait entendu et l’appela d’une voix faible :
— Vous rentrez déja ?
Elle laissa tomber le livre qu’elle lisait.
I] le ramassa : c’était le deuxieéme volume d’Andler sur Nietzsche. Elle souriait parce qu’Hervé rentrait peut-étre plus tdt a cause d’elle : il avait du s’inquiéter ; peutétre s’était-il inquiété. Pourtant il ne l’interrogeait méme pas. Il tournait dans la chambre, joignant les doigts, frottant lune contre l’autre les paumes de ses mains,
Qu’a-t-il ? que rapporte-t-il ? Elle n’a
qu’a attendre. Il parle volontiers devant elle, quand il n’a personne d’autre. Cependant Iréne disait :
— Croyez-vous que j’ai trouvé en rentrant votre mere qui m/attendait ! Oui, elle s’inquiétait de cette sortie, sachant que je ne fais jamais veiller la femme de chambre. Elle a bassiné mes draps, rempli ma boule d’eau chaude. Elle ne voulait.
plus partir, sous prétexte de me veiller.
J’ai da faire semblant de dormir. Bien que la rue Las-Cases ne soit pas loin, cela m’ennuyait de la savoir seule si tard, dans les rues.
— Vous avez été gentille au moins ?
— Pas assez gentille, — soupira Irene.
— Elle m’agace tellement ! c’est plus fort que moi... ‘Tenez, ces berlingots qu’elle m’a apportés... (Hervé apercut le sac, y porta la main, et remplit voracement sa bouche d’une poignée de bonbons). Pour rien au monde elle n’a voulu y goiter, sous prétexte que c’est premier vendredi du mois!
Elle répéta « le premier vendredi du mois » et éclata d’un rire énervé.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ?
Ce n’est pas digne de vous, Iréne.
— Oui, j’en ai honte. Je n’ai pas pu m’empécher de lui demander si elle croyait faire plaisir a Etre infini en se privant de bonbons. Je lui ai fait de la peine, pauvre femme; c’est plus fort que moi; c’est tellement irritant ! On n’est pas béte a4 ce point... Et vous, Hervé, pourquoi rentrez-vous si tot ?
— Mais comme je vous l’avais dit : je suis allé bavarder un instant avec Marcel.
Il parlait, un peu détourné, parce quil n’aimait pas a regarder Irene, mais elle crut que c’était la honte du mensonge qui Vobligeait a dérober son visage.
— Non, Hervé, non, — dit-elle doucement. — Ce n’est pas la peine : vous savez bien que je ne vous croirai pas. Je ne vous demande rien, d’ailleurs...
Mais soudain il la regarda avec cette figure triomphante qu’elle connaissait
bien : cette figure de collégien qui prend ses parents en faute :
— Vous n’avez qu’a téléphoner, demain matin, a Marcel. Il m’a présenté a sa femme et a son beau-frere. Vous saviez qu'il avait un beau-frere ?
— Mon petit, je vous demande pardon...
Elle était a la fois honteuse et heureuse de l’avoir soupconné a tort. Il suffisait qu’une seule fois les soupgons fussent injustifiés, pour qu’elle se demandat « qui sait si je ne me monte pas la téte ?
Un gargon plus simple que je ne l’imagine, apres tout ! Je me crée un monstre qui n’existe pas... Peut-étre tient-il un peu a moi »...
Elle aurait voulu qu’il lui fit des re proches. Mais il parlait de cette fameuse Tota, « de son tres gentil frére », de cette famille impossible, de cette campagne ot ils avaient vécu.
— Qui, — interrompit-elle étourdiment, — Marcel m’a raconté...
E—o————EEeE——eEee———e—eEeEEEeeEEVGg —VX—X—v—X—X—XvX—X—O€OOOOOO CE QUI ETAIT PERDU 49
— Comment, et vous ne m/’aviez rien dit ?
Elle s’excusa sur la promesse qu’elle avait faite a Marcel.
— Eh bien, j’en sais plus long que vous maintenant !
I] allait et venait dans la chambre, le pardessus ouvert, le visage rayonnant.
Elle le suivait des yeux avec inquié¢tude, avec fatigue.
— Mais, Hervé, il n’y a rien de si étrange dans cette histoire; je ne vous comprends pas. Et je vous en supplie :
ne tournez pas ainsi autour de mon lit.
Il s’assit, mais continuait de manifester une jouissance profonde. Irene détestait la figure qu’il avait a ce moment-la, — figure qu’elle connaissait bien et que toute sa tendresse ne l’empéchait pas de trouver repoussante. Qu/’il s’en aille! Quelle puisse de nouveau penser a lui comme a un pauvre enfant gaté et malade ! Qu’il ne soit plus la pour altérer Pimage qu’elle
atrive 4 obtenir de lui dans le demisommeil ou l’entretiennent les drogues...
Il parle... A quoi fait-il allusion ? Elle souffre trop et ne peut plus tenter l’effort de le suivre. D’ailleurs, le suivre, quand il est dans cet état-la, c’est aboutir a quelque pourriture : la ot tournent ses pensées, comme la ot tournent les corbeaux, on est assuré de découvrir une charogne. Mais les corbeaux ne se trompent jamais, tandis que lui crée souvent cette corruption dont il a faim.
Hervé la vit soudain se redresser sur les oreillers et d’un geste, elle découvrait son front qui apparut presque chauve :
— Qu’avez-vous dit a Marcel ? Je veux le savoir.
Il s’efforca de fixer sur la malade ses prunelles candides :
— Mais rien, Irene. Vous pensez bien !
J’ai gardé mes réflexions pour moi... Eh bien, merci ! c’efit été du joli...
— En étes-vous bien sir ?
Elle le couvait d’un ceil méfiant. Com-
CE QUI ETAIT PERDU 51 ment savoir ? Méme quand il ne mentait pas, il avait Pair de mentir.
— Me voyez-vous allant parler de cette chose horrible a Marcel ?
Elle lui demanda : « Quelle chose horrible ? » I] haussa les épaules :
— Allons, ne faites pas Vinnocente, vous me comprenez a demi-mot.
Mais elle ne l’entendait plus. On eit dit que le poids de sa téte l’entrainait en arriere. L’oreiller se referma sur cette figure a demi ensevelie. Hervé ne voyait plus que le nez aigu et pincé. Il lui demanda si elle avait besoin de quelque chose.
— De dormir, — dit-elle dans un souffle. — Laissez-moi dormir.
Ce méme soir, Marcel éteignit la lampe de chevet et demeura dans le vaste lit, les yeux ouverts, étendu sur le dos. Bien que la porte de la chambre fit fermée, et que le vestibule la séparat de Vatelier, il entendait les voix alternées du frere et de la sceur, mais sans comprendre le sens de leurs paroles. 'Tota lui avait dit de se coucher, lui promettant de le rejoindre bientét (le temps de bavarder un peu avec Alain). Il avait obédi. Elle trouvait naturel qu’il obéit. Comment aurait-elle su que jusqu’alors aucune femme n/avait eu le front de lui imposer la veille ou le sommeil ?
De quoi parlaient-ils ? Il se releva, entrebailla la porte et de nouveau s’éten-
dit. Ce fut en vain : méme en prétant Poreille, il ne percevait qu’un murmure confus, parfois dominé par le brusque rire de Tota. Peut-étre, a force de contention, eut-il surpris quelques paroles ; mais un souci l’obsédait, le détournait d’étre attentif : Hervé, ce renard, qu’avait-il rapporté dans sa taniere ? quel était le butin de la béte puante ? que savait-il ?
qu’avait-il compris ?
« Je ne lui ai rien laissé entendre de ce qui me tourmente »... non, il n’avait pas avoué a Hervé que ce voyage inattendu de son beau-frere le bouleversait. Hervé ne savait pas que depuis plusieurs semaines, Tota se montrait rétive, hostile, se laissait aller a d’obscures menaces, et qu’Alain sans doute n’était venu que pour répondre 4 un appel de sa sceur. A propos de quoi ?
Marcel n’aurait su dire a quel moment leurs rapports s’étaient altérés. Peut-étre ne l’avait-il pas assez ménagée. II n’avait pas assez tenu compte de la différence de leurs Ages : prés de dix-huit ans ! « Elle
me trouve vieux. » Plus un homme a connu de femmes, et plus il se fait de la femme une idée rudimentaire. Toutes ne sont pas asservies au plaisir. Cette pudeur, en elles, que ’homme croit avoir assassinée, a parfois d’étranges retours et se venge.
Et puis, au lendemain de leurs noces, il y avait eu cet incident : les deux lettres de Marie Chavés, datées de la maison ot elle se désintoxiquait. La premiere était d’une folle, et Tota n’y avait guére attaché d’importance ; mais la seconde, une lettre d’excuses, et ot: la pauvre femme demandait pardon pour tout ce qu’elle avait insinué contre Marcel, paraissait, sans que Marie leit voulu, plus précise et plus redoutable. « Non, non : ce n’est pas cela. Tota n’est pas assez amoureuse de moi pour s’inquiéter d’une vieille maitresse. Je la crois trop jeune, trop inexpérimentée, pour avoir rien compris a ces histoires d’argent. Je l’avais avertie, d’ailleurs, que Marie m’a prété, 4 une certaine époque, cent mille francs et que
je les lui ai rendus... S’ils ont fructifié entre mes mains, c’est mon affaire... Je me souviens que Tota écoutait 4 peine mes explications : cela ne l’intéressait pas. Cette petite sauvage connait-elle les préjugés du monde sur ce chapitre ? Il y a autre chose : quoi ?
Maintenant la voix d’Alain domine ; il semble se facher, protester. Que penserait Hervé, s'il était la ? « Je n’ai rien dit a Hervé ; n’empéche qu’il est parti plein de joie, emportant de quoi me salir et nous salir tous. 51 je le voulais, je pourrais reconstituer l’ignoble scénario qu’il improvisait dans sa téte, a mesure que je lui parlais... N’y pensons pas. »
Etrange Tota ! Les autres femmes qu’il a connues avaient « beaucoup roulé », comme on dit, mais de ce passé pesant, leur amour pour Marcel les avait délivrées. Elles avaient tout jeté de leur vie révolue dans cette nouvelle flamme, tout ce qui leur avait appartenu en propre.
Les folles se livraient a cette derniére
passion, sans se ménager aucune ligne de retraite. Tandis que Tota demeurait libre ; cette adolescente qui n’avait pas vécu, entrait dans la vie de Marcel, mais en sortait comme elle voulait, quand elle voulait. En revanche, la ot elle allait, il ne pouvait la suivre. Tota ne dépendait pas de lui ; mais une femme dépend toujours de quelqu’un : de qui dépendait Tota ? Marcel crut voir dans l’ombre la figure rayonnante d’Hervé. II] crut l’entendre qui lui soufflait : « Idiot, tu ne comprends donc pas ! »
Il alluma la lampe et, s’étant levé, ouvrit largement la porte sur le vestibule, puis de nouveau se tapit sous les draps, retenant son souffle. Les deux voix alternées résonnérent plus fort, mais les paroles demeuraient indistinctes. Pourtant il crut entendre : ... able Tota... Puis plus rien.
Il se répétait ... able Tota. Mille épithetes se terminent ainsi. Il les imaginait toutes. Il souffrait.
— C’est incroyable, Tota, — disait Alain, — que tu aies oublié comment ces choses arriverent. Souviens-toi de ce mois de juillet accablant. Pere, encore dans sa pleine force, était a la veille de sa premiére attaque. Ses crises de fureur nous effrayaient au point que nous crimes la vie de maman menacée, et que je dus aller un jour a Bordeaux, pour l’achat d’un revolver. Tu étais a bout de courage. Je te vois encore, apres déjeuner, — tu te rappelles cette chaleur ! je te vois encore tournant dans les allées : tu voulais t’enfuir ; je n’ose te rappeler ce que tu me disais, comment tu comptais vivre...
Javais beau ne pas te croire, c’était horrible pour moi.
Elle tourna vers Alain sa petite figure rageuse et, sur un ton de défi, lui jura qu’il aurait mieux fait de la laisser partir et courir les aventures, que de la livrer au premier venu :
— Ce n’etit pas été pire; c’etit été peutétre plus amusant...
— Tota !
Elle fut a la fois irritée et attendrie par son air scandalisé. Elle lui dit que pour un garcon, il était d’une pudeur ridicule. Ah ! il aurait besoin de se frotter aux gens de Paris !
— Crois-tu, — soupira-t-il, — que les paysans de chez nous...
— Et puis apres ? Is ont bien raison...
Quoi ?
Alain souffrait, mais ne savait que répondre. Plein de force, certes, plein de sang. Mais d’ot lui venait cette tristesse, — comme si ces choses ne le concernaient pas, — comme s'il était, lui, lui seul, hors du jeu ? La jeune femme tira profit de son silence :
— Tu fais Pinnocent : il n’empéche qu’a Cauterets tu as été d’une rouerie !
Tu me donnais des conseils, rappelle-toi, Tu as fini par me faire croire que Marcel — ce vieux type de trente-sept ans |! — me plaisait. Tu peux te vanter de m’avoir jetée dans ses bras.
—eeeeeeeeaeaeaeaeaeauauauauauyayEoEE———=L=E L=__=[[[[][=][==E=EoELEEeee sy CE QUI ETAIT PERDU 59
Elle vit soudain, sur la figure de son frere, une grimace qu’elle reconnaissait :
la méme qu'il faisait enfant lorsqu’il allait pleurer. Lui prenant la téte 4 deux mains, elle le baisa au front et d’un ton grondeur :
— Petit idiot !
— Sans doute ai-je eu tort, balbutiat-il, — mais cette rencontre me paraissait une telle chance. Il faut te dire... — il parut hésiter — mais non, continua-t-il, tu es trop méchante : tu vas te moquer de mot.
— Nous verrons bien, va toujours,
Mais il refusa de livrer ce secret. Et Tota, pour se venger, lui servit cette menace de leur enfance (et elle retrouvait sa voix de petite fille) :
— Eh bien, moi non plus, je ne te dirai jamais plus rien.
Il ne répondit pas, songeant a cette chose qu’il n’oserait pour rien au monde avouer a Tota : C’était un soir de ce juillet terrible ; son pere qu’il aurait eu la
Eee
force de maitriser lui faisait moins peur que cette petite furieuse, ce petit animal tout désir, tout instinct. Il se revoit, ce soir de lune. Tota en robe blanche était allée au bout de l’avenue et il l’entendait rire sur la route avec les enfants du métayer. Il regarda le cercle des collines qui fermait l’horizon : aucune issue. I fit quelques pas dans l’herbe séche jusqu’au pin parasol; et la, sans qu'il l’edt prémédité — ah! non, que Tota ne le sache jamais ! — il était tombé a genoux, il avait balbutié des paroles...
Peu de jours apres, son pere réduit a limpuissance, le voyage a Cauterets, la rencontre de ce Marcel Revaux dont il admirait les poémes de guerre, cette suite d’événements lui était apparue, sans qu’il se l’avouat, comme une réponse... Tota a raison : il a été follement crédule et il ne peut rien opposer a ses accusations :
— Tu n/’as pris aucun renseignement.
Nous savions a peine qu’il eit un pére quelque part, avec lequel il était brouillé :
un employé de grand magasin ! Ce mariage sans famille... J’avais l’air d’épouser un enfant trouvé. Tu connaissais Marcel de nom, tu croyais que cela suffisait, — trop heureux de te débarrasser de moi.
« Oui, songe Alain, je croyais... je croyais... »
— Si tu avais mené la moindre enquéte a Paris, tu en aurais appris de belles sur lamant de Marie Chaves. Elle avait du talent, lorsqu’il l’a rencontrée : on se disputait ses toiles. C’est lui qui organisait la vente, — a son bénéfice, tout le monde ici te le dira. On te dira aussi que s'il est riche depuis la baisse du franc, c’est qu’il a joué a la Bourse avec l’argent de Marie. Et ce n’est pas tout : lorsqu’il s'est aperg¢u qu’on commengait a dire qu’il n’avait pas de talent, qu'il était vidé, Marcel neurasthénique s’est mis a la drogue. I] a entrainé Marie Chaves qui, d’abord, en avait horreur. Mais on sait ce que coiite la drogue, et la pauvre femme payait. Marcel, lui, au fond
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détestait ca : il s’est vite guéri; tandis que l’autre est en train d’en mourir, a ce qu’on dit...
— C’est ignoble... comment peux-tu souffrir qu’on te rapporte sur ton mari de telles horreurs ? |
— Mais puisque je te dis que c’est de notoriété publique. D’ailleurs, cette histoire ne parait pas extraordinaire dans ce pays-ci. Tu es bien de ton village, toi !
— Tota, tu ne viens pas te coucher ?
Ii est plus d’une heure.
Marcel avait poussé la porte sans bruit et il enveloppait d’un regard mauvais le frere et la sceur. La bile teintait le blanc de ses yeux. II avait les pieds nus dans de vieilles pantoufles de cuir rouge. Son pyjama était déboutonné sur une poitrine hirsute. Une meche de cheveux barrait le front ridé. Sa barbe avait poussé et dévorait les joues. Deux grands plis partaient des ailes du nez, encadrant la bouche entr’ouverte.
Tota, d’un air innocent, lui demanda quelques minutes de grace; ils avaient tant a se dire! elle n’avait pas du tout sommeil...
— Alors quelques minutes ? Moi, je n’en puis plus.
Lorsque Marcel eut quitté la piéce, Alain s’inquiéta : pourvu qu’il ne lait pas entendue !
— Et puis apres ? Crois-tu qu’il ignore ce que je pense de lui ?
— Mais enfin, Tota, que veux-tu ? le quitter ?
Elle inclina la téte.
— Retourner a La Hume ?
— Non, tu ne voudrais pas !
Elle s’était levée et marchait au hasard dans la piece :
— J’y ai songé quelquefois. De loin, notre vie m’apparaissait presque douce.
Il y a de la paix en toi, Alain... mais comment te dire ? C’est tout de méme drole que de se sentir embarfrassée pour aborder certains sujets devant un garcon de ton
Age... enfin, j’ai des gots, a présent, tu comprends ? Le plaisir, amour, quoi !
Alain qui était resté assis, baissa la téte;
— L’amour... — dit-il.
Elle reprit d’une voix un peu basse et canaille :
— Le connais-tu seulement ?
Il releva la téte et la fixa d’un regard sérieux, attentif.
— Oui ou non ? — insista-t-elle avec un rire énervé.
Il continua de la regarder, sans rien répondre. Tota rougit. Apres un long silence :
— Allons, je vais le rejoindre cette nuit encore. T'u as tout ce qu’il te faut ?
Tu sais qu’on dort trés bien sur le divan.
Il se leva et lui prit la main. Puisqu’elle assurait que toutes ces saletés que lon imputait a son mari étaient ici trés répandues... alors pourquoi, s’il était coupable, lui en vouloir a lui plus qu’aux autres...
oa—_____ ee CE QUI ETAIT PERDU 65
—- Pourquoi ne pas lui pardonner, user de- ton influence pour le rendre meilhenr:-2...
Elle parut réfléchir, haussa les épaules :
— Quel nigaud tu fais !| Crois-tu que si je l’aimais, toutes ces miseres suffiraient a me détourner de lui ? Si je I|’aimais, tout cela me plairait peut-étre, au lieu de me faire horreur... Je ne l’aime pas, voila. Tiens, je peux te le dire, il y a un gargon que tu verras pendant ton séjour ici, William Turner ; il a vingt-cinq ans, il est fou de moi; il me plait assez; et méme souvent il me plait beaucoup. Ce n’est pas encore la grande passion, mais enfin lui non plus n’est pas de tout repos.
Un autre genre que Marcel... C’est dréle :
on n’ose pas appeler les choses par leur nom, devant toi. Enfin, quoi que William ait fait, quoi qu’il fasse, je m’en moque, je trouve méme cela plutét amusant. II suffit qu’il me plaise.
Alain ne répondit pas. Apres un long
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art er ren nce RS
moment, elle lui dit soudain sur un autre ton, avec une autre voix :
— Je te fais horreur, avoue-le.
— Non, Tota.
— Tu ne vas plus m’aimer ?
Il lui saisit les deux mains. Elle mit la téte sur l’épaule de son frere, comme pour se cacher.
Elle s’étendit aupres de Marcel couché sur le cté droit et qui feignait de dormir.
Il se garda de bouger jusqu’a ce que la respiration de la jeune femme fit devenue le signe du sommeil. I] était sans courage pour lui parler. Mieux valait attendre le jour : le cauchemar disparaitrait avec cette nuit. Quelle erreur que de s’étre complu dans les suggestions d’Hervé ! Il avait cru habile de ne pas les fuir, et de leur donner du corps pour les vaincre plus aisément.
Ce lui avait été d’abord un jeu horrible, — mais un jeu — que de se représenter ce qu’Hervé devait croire. Mais maintenant il ne se sentait plus libre de sortir
du jeu. Son imagination, des l’enfance exercée, s’entendait a composer des tableaux terriblement vivants. I] possédait a fond l’art de créer des images criminelles, mais non celui de les conjurer et de les fuir.
Qu’il était impatient de discerner I’approche de l’aube entre les rideaux ! Demain, cote que cotite, il verrait Hervé.
Non qu’il lui voulat du mal ; il désirait au contraire causer calmement avec lui, pour s’assurer qu’Hervé ne croyait peut-étre pas a ces choses, qu’il faisait semblant, qu’il jouait, lui aussi, a sa maniére... Avec Hervé seul, Marcel pourrait roder autour de ce mystére, sinon en parler ouvertement. Mais que d’heures a traverser encore | Et voici qu’il regrette d’avoir laiss¢ Tota s’endormir. Elle la dressé a ne jamais la réveiller : « la premiere avec laquelle il se géne... »
Tant pis ! Il ne luttera plus contre cette obsession absurde ; pourquoi ne pas s’y abandonner, puisqu’il est sir d’en étre
délivré demain matin ? Ce fut comme s’il s’attablait. Il tatonna d’abord. La Hume qu’une seule fois il avait vue dormir sous la lune dans un creux de terrain, il mit ses soins 4 l’évoquer : le vestibule, le salon assombri par les volets clos, a cause de la chaleur. atroce... Pourquoi la chaleur ? Il pourrait aussi bien imaginer la famille, au plus noir de Vhiver, les chaises serrées autour de l’unique feu. I] pourrait aussi bien entendre la pluie ininterrompue sur les vignes mortes, sur les allées boueuses, lorsqu’il faut allumer la lampe avant quatre heures tant les arbres enserrent de pres la maison et lobscurcissent ; et l’eau déborde des gouttieres obstruées de feuilles pourries... Mais non, il ne peut situer ce drame que dans le brasier des grandes vacances, que dans cet engourdissement de la vie humaine et végétale, lorsque le corps ni l’esprit ne sauraient lutter contre le feu, lorsque le vieux désir se fortifie de Puniversel anéantissement.
Marcel gémit soudain, comme un en-
fant qui vient de se faire mal : « Suis-je béte ! Puisque ce n’est pas vrai... Je sais bien que ce n’est pas vrai. Hervé le croitil, lui ? Non : il le désire ; il aime la catastrophe ; il a besoin d’un univers de catastrophe pour n’étre pas remarqué. D/ailleurs il ne possede aucune donnée réelle.
Il ne sait rien de La Hume ni de ses habitants que par moi. » Que Marcel était impatient de lui téléphoner, de causer avec lui !
Il s’accouda a Il’oreiller, s’assit : « Pourquoi Alain est-il venu ? Pourquoi 1’a-telle fait venir ? C’est la seule question.
Je m/’attache a une chimere et je néglige cette réalité toute proche : le voyage d’Alain... »
Tota se facherait, mais tant pis, il fallait l’interroger, tout de suite, sans plus tarder d’une seconde.
— Tota !
Elle allait se facher, mais il lui dirait quelle s’était réveillée seule, qu’elle n’avait entendu qu’en réve cet appel. Le
jeune corps se retourna puis demeura immobile. Il en fut a la fois décu et presque soulagé, tant cela lui aurait paru grave de braver la défense de Tota, et de violer son repos.
Au matin, comme Hervé entrait dans la chambre de sa femme, il fut frappé par cette figure cireuse, presque grise qui ne se souleva pas d’entre les oreillers. Aucun autre signe d’accueil qu’un sourire qui découvrit les gencives. I] lui demanda si elle se sentait plus mal.
— Pas plus mal... Je me recoucherai apres mon bain : Romieu doit venir m’examiner a onze heures.
Mais Hervé repartit avec agacement qu'il voyait bien qu’elle souffrait davantage. Pourquoi cette manie de dissimuler son état ?
— Vous savez que vous ne trompez personne. Je crains qu’il n’y ait un peu d’ostentation dans votre stoicisme, ma chérie,
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Elle l’observait sans répondre, avec un pauvre sourire. Qu’il avait l’air jeune, ce matin ! Terriblement jeune.
— Votre pardessus est ravissant. Mais pas trop léger ? Ce n’est pas encore le printemps.
Et elle tatait l’étoffe de ses doigts maigres. I] assura qu’il n’aurait pas froid, et que par cette belle matinée, il comptait marcher. Ce serait délicieux : quel joli soleil ! Il irait chez sa mére, et de la rejoindrait, au Fouquet’s, Marcel avec qui il déjeunerait.
— Oui, c’est lui qui vient de me téléphoner : il a beaucoup insisté pour déjeuner avec moi. Nous ne nous quittons plus !
— ajouta-t-il sur un ton d’extréme contentement. — II veut me reparler de notre conversation d’hier soir.
— Et apres déjeuner, Hervé ?
Ne repasserait-il pas, pour avoir l’avis de Romieu ? Il répondit qu’il téléphonerait au docteur, ce soir. Il était pris tout l’apres-midi... Iréne connaissait cet
accent particulier, ce ton de fausse indifférence qui trahissait Hervé. Méme les yeux fermés, rien qu’au son de cette voix, elle eit compris qu’il devait donner cette journée au plaisir, a son plaisir.
— D/ailleurs, — ajouta-t-il, — Romieu ! J’ai plus de confiance en Terral...
Il aurait fallu suivre son avis, passer une année a Leysin.
Il en voulait a Romieu qui ne croyait pas ce déplacement nécessaire. Comme ceit été agréable pourtant, de savoir Iréne en bonnes mains, dans un sanatorium. II serait resté seul a Paris...
— Romieu assure que je ne suis pas tuberculeuse, — dit vivement Iréne.
Il lui reprocha d’avoir peur d’un mot.
Terral affirmait qu’elle l’était ; tant mieux d’ailleurs : la tuberculose se soigne et se guérit.
— Vous voulez dire que le diagnostic de Romieu est plus redoutable ?
Il le nia vivement. Romieu ignorait ce qu’elle avait ; il appartenait a cette espece
de médecins qui affecte de ne pas croire a la médecine.
— Eh bien ! moi, je sais ce qu’il pense de mon cas...
Hervé aurait di faire semblant de ne pas comprendre ; mais sa maladresse était terrible.
— Vous savez comme moi, — dit-il, — que l’examen radiographique n’a rien révélé.
Elle agita la téte, et a mi-voix :
— Cela ne signifie guére, s'il s’agit d’une tumeur profonde... mais laissons cela, c’est sans intérét.
Il] ne sut que répondre. Elle demeurait couchée, immobile, les yeux fixes. II alla a la fenétre. Le ramier qu’il ne voyait pas mais dont il entendait le roucoulement, devait étre perché sur la cheminée de la chambre.
— Dites a votre mere que je serais heureuse de la voir aujourd’hui.
Il se retourna avec inquiétude. Pour qu’elle exprimat ce veeu, il fallait qu’elle
se sentit beaucoup plus malade, car rien, d@habitude, ne Vimportunait davantage que les visites de sa belle-mére. II eut peur — peur de ne pas pouvoir sortir.
C’était bien sa chance ! elle allait le retenir au dernier moment, elle ferait tout manquer. Irene croyait le connaitre, mais se trompa sur la cause de son anxiété et lui sourit avec tendresse : tout de méme, il tenait a elle un peu.
— Rassurez-vous, mon petit : j’ai un service a demander a Mere... Non, je ne peux pas vous dire...
Il n’insista pas. Cette curiosité morbide qui l’attachait a poursuivre, a traquer les secrets des autres, perdait toute virulence dés qu’il s’agissait de sa femme. Rien d’elle n’avait pouvoir de lintéresser.
— Ala réflexion, — reprit-elle, — non, que votre mére ne vienne pas : je préfere demeurer seule.
Irene s’inquiétait des pauvres gens qu’elle ne perdait pas de vue apres leur avoir donné des soins au dispensaire.
Dans la crainte de ne pouvoir plus sortir, la pensée lui était venue de les confier 4 sa belle-mére. Mais maintenant elle repousse cette idée : la vieille dame croirait peut-étre qu Irene voulait exciter son admiration, attirer ses louanges. « Suis-je bien certaine, d’ailleurs, qu’il n’y a pas en moi l’obscur désir de lui prouver que la charité n’est le privilege d’aucune secte-t
Et comme Hervé avait déja quitté la chambre :
— Surtout, que votre mere ne se dérange pas ! — lui cria-t-elle.
Hervé marchait vite, mettant ses délices dans chaque pas qui Véloignait de la maison et d’Irene. Bien qu’il fait heureux de déjeuner avec Marcel, il prévoyait que celui-ci n’avait d’autre pensée que de revenir sur ses confidences de la veille.
Ce ne serait pas tres intéressant. Et puis Pimage qu’Hervé se faisait de son aprésmidi, obscurcissait, effacait tout le reste.
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CE QUI ETAIT PERDU iy
Plus rien ne comptait que cela qui était son bonheur, — cela seul qui valait de vivre : cette chose.
Comme chaque fois qu’il refermait les portes de l’ascenseur, dans l’immeuble habité par sa mere, rue Las-Cases, il se rappela un soir de juin au retour du lycée, ott il vit cet ascenseur souillé de taches brunes qui étaient du sang; la porte de l’étage ouverte, le vestibule envahi, et le corps de son pére étendu sur la caisse a bois. Le concierge et les domestiques venaient de le ramasser dans la cour. Le commissaire de police prenait des notes pour son rapport. Sa mere avait encore sur la téte un chapeau de paille garni de primevéres. Bien loin de redouter cette vision, Hervé s’en repaissait. Comme un criminel, pour détourner les soupcons, invoque un alibi, charge des complices, il rejetait le poids de ce qu'il y avait de pire en lui sur ce suicidé. Cette pensée le soulageait que le fleuve impur qui le traversait n’ett pas pris naissance
dans son propre cceur. Cette source avait commencé de sourdre avant sa venue dans le monde. Il n’était que le lit vivant ot cette boue se frayait une route. Du moins ne coulerait-elle plus apres lui ; il n’avait pas donné la vie : en lui venait se jeter et se perdre l’eau corrompue de plusieurs générations.
Des qu’Hervé entrait dans la chambre de sa mere, il changeait de regard et de voix, il changeait d’ame. Il redevenait petit enfant pour pénétrer dans ce royaume. Ce jour-la, comme a chacune de ses visites, elle se leva de son prie-Dieu en s’excusant sur « ce quelle n’avait pas achevé ses prieres ». Les avait-elle jamais finies ? Elle s’inquiétait qu’il n’eit pas froid; elle avait toujours trop chaud :
comment peut-on vivre avec le chauffage central ?
— Si! tu as froid; je vais chercher une btche.
— Mais, maman, sonnez : vous avez des domestiques. |
Elle avait toujours peur de les déranger.
Elle revenait avec sa biche, disait a Hervé : « Mets-toi 1a, » en lui montrant la chauffeuse. Et puis : « Raconte-moi ce que vous avez fait de beau. » Il décrivait leurs sorties, les gens qu’ils avaient vus, les pieces de théatre, et tout cela, aux yeux de la vieille dame, pouvait bien remplir une vie futile, mais innocente. Et lui se blottissait dans cette ombre retrouvée. De trés loin, il entrevoyait comme dans un éclair, ses démarches de cet apres-midi, gestes secrets, actes inconnus. Et toute cette horreur future, si proche de s’accomplir, lui apparaissait irréelle et comme ne le concernant pas.
Mais ce monde recréé de lenfance, dans la chambre de maman, s’effondrait au seul nom d’Irene.
— Comment était-elle ce matin ? Qu’a dit Romieu ? Comment ? Tu n’as pas assisté 4 sa visite ? Mon enfant ! Mais il avait sirement des choses a te dire qu’il doit cacher a Irene...
Il redevenait un coupable qui invente des raisons, se défend, se dérobe, brouille les pistes. Le mensonge le recouvrait des pieds a la téte, et sa mere soudain se souvenait que cette vie futile avait d’étranges et d’impérieuses exigences. Quel bureau, quelles affaires, quelle ceuvre a construire avaient jamais accaparé un homme autant que l’était Hervé, ce sans-travail, par elle ne savait quoi ?
— 'Tu repasseras la voir apres déjeuners
Il espérait... Il s’efforcerait... Il n’était pas sar.
La vieille dame continuait de tricoter sans le regarder et soudain déclara :
— Jirai donc.
Il] assura qu’Irene aimait mieux dormir que causer.
— Hier encore elle me répétait : « Me tourner du cété du mur et dormir. »
— Elle a dit cela ? Tu en-es sir ?
Mais c’est effrayant !
Madame de Blénauge appuya sur ses
yeux ses deux petites mains fripées, aux grosses veines.
— Jen’en suis plus a prendre des gants pour ne pas l’irriter, — reprit-elle. — I] s’agit de la surveiller, tu me comprends ?
Ne fais pas semblant de ne pas me comprendre, mon enfant.
Hervé lui jeta un regard craintif. Elle n’avait pas élevé la voix; ses yeux ne quittaient pas le tricot qu’elle avait repris et sa téte remuait d’un mouvement régulier, accordé a celui des aiguilles. Une mantille de Chantilly dissimulait son crane chauve et ne laissait a découvert que deux bandeaux de cheveux d’un blanc un peu jauni. Une croix d’or était attachée a son corsage boutonné par devant.
— Tu vas déjeuner un peu vite, mon chéri, et tu vas rejoindre Irene.
—- Oui, maman.
— C’est « Oui-oui » ou « Oui-non » ?
— lui demanda-t-elle, comme s’il avait eu dix ans.
I] promit de faire tout son possible et
tii » ; , eens
elle comprit qu’il ne rentrerait chez lui qu’au soir. I] avait détourné la téte : rien au monde ne l|’empécherait de faire, cette apres-midi, ce qu’il avait a faire; de se livrer 4 ce triste enivrement, — de s’enfoncer dans un monde que cette vieille femme ne pouvait méme imaginer. I] vit les rues que suivrait le taxi, ce boulevard, ce square, cette maison en retrait, cette cour, cette porte au rez-de-chaussée dont il fallait chercher la serrure dans le noir, Vescalier intérieur, la chambre 4a |’entresol.
La mere fixait sur lui ses prunelles demeurées si pures, si enfantines dans la face flétrie, — de ce bleu dont il avait hérité. Hervé songe a tout ce qu’il regarde, a tout ce qu'il dévore du regard avec ces yeux qui sont ceux de sa mere.
I] répéta : « Je ferai Pimpossible... »
sachant que sa mere ne le croyait pas. Elle le suivit sur le palier : aprés avoir descendu un étage, il leva la téte et la vit appuyée a la rampe. Elle le regardait descendre, s’enfoncer, disparaitre.
La vieille dame, ce matin-la, dut irriter encore ses domestiques par son affectation de ne toucher a presque rien du déjeuner trop abondant. Avant trois heures, elle sonnait chez sa belle-fille; et bien qu'il lui fit affirmé qu’apres une crise, la malade avait pu enfin s’endormir, elle insista pour pénétrer dans la chambre :
« Juste le temps de voir la mine qu’avait Madame. » La cuisiniere n’en revenait pas de ce sans-géne : Comment peut-on forcer ainsi la porte des gens ?
Les rideaux, tirés devant la fenétre, laissaient passer un rayon qui éclairait la table encombrée. Mais la malade, couchée sur le cété gauche, était dans le demi-jour. La petite vieille ne faisait pas plus de bruit qu’une souris. Elle attendit
a ES SEER
un instant, jusqu’a ce que ses yeux fussent accoutumés a l’ombre ; puis se pencha sur le pauvre corps. Irene respirait vite, elle avait un peu de sang aux joues. De la fiévre peut-étre ? Signe de tuberculose, dirait Terral. Le cancer ne donne pas de fiévre, et puis un cancer a trente-quatre ans ! Mais Romieu soutenait que ces sortes de tumeurs troublent les fonctions du foie et par la suscitent des états fébriles. Elle dormait ; sa belle-mere pouvait la contempler a loisir, joindre les mains sur ce corps martyr. A cété d’un verre a demi rempli, un tube de calmants était ouvert.
La vieille dame l’examina : il ne manquait que deux comprimés ; elle le glissa dans son sac. Alors seulement elle apercut le tiroir de la table entre-baillé et vit qu’il était rempli de tubes semblables, non encore entamés. Elle ne résista pas a les prendre un a un, d’une main preste de voleuse. Au bruit sec que fit son sac en se refermant, Irene se retourna, prononga des paroles confuses.
Madame de Blénauge, pétrifiée, retenait son souffle. Rien ne bougeait dans cet appartement vide. Elle pensait a des pas d’enfant dans le couloir, a des rires...
Quelle honte ! Qu’attendait-elle encore de la vie! Comment se détournait-elle un seul instant de sa souffrance et de son amour ? Elle n’avait pas a se détacher :
que bénie soit la vieillesse ol rien ne s’interpose plus entre ’4me et Dieu ! Le monde s’écarte ; la solitude et le silence précedent la mort. La vieillesse est déja un ensevelissement. Elle songe gu’elle ne souffre pas assez, qu’elle ne souffre presque pas : son mari, Hervé, Irene, toutes ces 4mes a porter... et elle ne fait rien que des gestes ridicules comme de dérober du poison dans un tiroir.
Si Irene se réveillait, s’apercevait... La vieille dame quitte la chambre, se glisse dans le vestibule, ne reprend haleine que sur le palier et doit se tenir a la rampe pour descendre.
Dans la rue, elle se trainait, n’osant arréter un taxi, car elle y voyait mal, ne savait pas déchiffrer le prix marqué, ou donnait trop peu de pourboire et se faisait injurier. Elle aussi, comme tout a l’heure Hervé, voyait en esprit une rue, une cour, une maison en retrait, une porte au rezde-chaussée... Elle longeait la rue de Babylone, heureusement que ce n’était plus trés loin : « Je ne me mettrai pas a genoux ; je resterai assise... » Elle passa sous une porte cochére, traversa la cour endormie, et gravit quelques marches. I] était temps ; elle s’abat aux pieds de son Amour et ne se sent plus si faible : elle lui tend a bout de bras ce fils et cette belle-fille, — ce fils lépreux et cette fille aveugle.
Puis son esprit affairé, un instant, les abandonne et descend parmi les morts, se penche sur cet homme que les domestiques ont ramassé dans la cour et qui rale (et Venveloppe des derniéres volontés demeure épinglée au pyjama). L’ceil déja envahi de ténebres la fixe et ne la voit pas ;
re en nee?
cette téte sanglante repose pour la derniere fois sur son épaule fidele.
Peu a peu, ses « intentions » la fuient sans qu’elle les puisse retenir. Et maintenant plus personne au monde, ni hors du monde, ne l’occupe que Celui qu'elle regarde dans l’ombre.
Marcel insistait pour qu’Hervé prit un verre de fine : il n’avait pas envie de quitter le restaurant ticde ol son angoisse était comme engourdie. Mais Hervé avait a faire ; il était pressé, il était attendu.
— Avant de partir, explique-moi ce que signifiaient tes paroles, tout a Vheure, quand tu as dit qu’Alain avait une téte d’obsédé, une téte a idée fixe ?
— Mais rien de plus que cela ! Qu’il est dréle, ce petit Marcel !
— Tu me le jures ?
— Te jurer quoi ? Mais il ne s’agit que d’une impression tres vague. On ne peut plus rien te. dire: Ce—que turas changé depuis ton mariage ! Ecoute, je suis désolé : on m’attend,
ei we CE QUI ETAIT PERDU 89
Marcel le retint par le bras :
— Viens nous rejoindre au Beuf, ce soir. Oui, Alain y sera. Tota se fait un plaisir de l’y amener, sans lui en parler d’avance, pour voir sa téte. Tache de causer un peu avec lui; j’aimerais avoir ton impression... Je ne sais pas pourquoi je te demande ¢a.
A peine avait-il formulé ce veu, qu'il en éprouva un regret amer. Mais Hervé ne manifestait pas la méme joie qu’il avait montrée la veille. I] n’était plus la, il vivait déja et respirait entre les quatre murs qui contiendraient, dans quelques minutes, son bonheur. Marcel, il pouvait le laisser, le mettre de cété comme un chien enterre un os ; il savait ot le retrouver. Oui, ce serait amusant, ce soir, de faire parler le petit Alain. Mais il ne lui tarde pas d’étre a ce soir. Une éternité de plaisir Ven sépare. Il n’aime pas a penser aux heures qui suivent l’assouvissement — d’une tristesse, d’une horreur impossible d’ailleurs a se représenter avant
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go CE QUI ETAIT PERDU
d’avoir été repu. I] n’en a, pour l’instant, qu’une connaissance abstraite; il sait que ce dégoit le recouvrira, mais il faut traverser d’abord une éternité de joie.
Pendant que le chasseur l’aidait a revétir son pardessus, il observait dans une glace Marcel qui se rongeait les ongles arrachait de ses dents aigués les petites peaux, sucait le sang.
Marcel avait manqué un rendez-vous a la Chambre, il n’avait point donné l’ordre de vendre les Puerto Belgrano. 11 n’avait le godt de rien faire. Tota et Alain visitaient les musées. Que devenir jusqu’a leur retour ? Aller a Saint-Cloud, passer V’apres-midi avec Marie Chaves ? Cela l’occuperait, et surtout « ce serait bien ».
Mais ce serait retourner dans le monde d’avant Tota, — dans une vie décolorée et morte qui lui fait horreur. S’il pouvait encore lui parler de Tota! Il y a bien Irene ; mais Hervé assure qu’elle est en pleine crise et qu’elle ne le recevrait pas.
Et puis elle le raserait avec Nietzsche !
1 ER ek eS ee a ee CE QUI ETAIT PERDU gt
I] est dans la vie, lui ; il n’est pas malade ; il ne se paye pas de mots. Elle insisterait pour qu’il se remit a ce roman interrompu depuis des années. Elle ne comprend pas que c’est fini, qu’il est un homme fini ; qu'il ne lui reste que de vivre; ce qu'il appelle vivre. Il cherche vainement le nom d’un camarade disponible. Les garcons enlevaient les derniéres nappes. I] allait sortir, errer dans Paris. Et le vieil instinct le ramenerait devant cette porte entrebaillée, le pousserait dans ce corridor furtif.
Hervé fit jouer la clé avec le moins de bruit possible. Mais la lumieére luisait sous la porte d’Iréne. Comme il l’avait prévu, elle était assise, soutenue par les oreillers.
— Je m’excuse...
— Pourquoi ? Je ne prétends pas vous condamner a ne jamais sortir. Suis-je vraiment si exigeante ?
Sa voix avait une douceur singuliére.
Ses mains étaient cachées sous le drap.
— Asseyez-vous prés de moi, un instant.
Il obéit et la baisa au front :
Romieu était-il venu ? Qu’avait-il trouvé de nouveau ?
— Rien qu’un peu de fiévre qui Va beaucoup étonné.,. Vous n’avez pas trop
bonne mine, vous non plus. Comme toujours, votre cravate est de travers.
Elle la redressa d’un geste qui rappelait a Hervé la premiere année de leur mariage. Et a braile-pourpoint, sans élever la voix : ;
— ll faut que je vous gronde, mon petit Hervé...
Il lui jeta un regard inquiet, traqué, bien qu’elle ait pris le ton d’autrefois, — un ton un peu rude, mais plein d’indulgence et de tendresse. Elle le menaga du doigt :
— Vous savez bien ce que je veux dire.
I] fit signe qu’il ne comprenait pas.
— Vous étes un voleur, monsieur.
Il respira. I] ne savait pas ce que cette accusation signifiait. Il voyait seulement qu Irene paraissait détendue.
— Rassurez-vous, je ne vous en veux pas. D’abord parce que demain, j’en racheteral.
— Vous racheterez quoi ?
— Ne faites pas le naif. Mais cette
fois-ci, je ne laisserai pas ma provision dans le tiroir ; elle sera 4 l’abri, sous clef. Ne prenez pas cet air penaud. Je ne vous aurais jamais cru si soucieux de ma santé.
Ce que vous avez fait la, c’est a la fois maladroit et gentil : une action qui ne vous ressemble pas... je veux dire qui ne ressemble pas a votre personnage quotidien.
Elle s’interrompit. Comme il paraissait effaré ! On ne joue pas si bien |’étonnement.
— OU avez-vous mis mon gardénal?
— Votre gardénal?
— Cen’est pas vous qui, cet aprés-midi, avez pris les tubes dans ce tiroir ?
Il protesta qu'il n’était pas revenu ici dans la journée. Il avait diné en veston.
Elle le regarda de bas en haut; puis apres un silence :
— OW avais-je la téte ?
Et elle rit.
— Je suis vraiment idiote, — reprit-elle — excusez-mol.
Cinitiasintitentai —— = = = — : Ls - = = . a a - = —
— Mais j’avais fait promettre 4 maman qu’elle passerait, cet aprés-midi... Elle a da venir pendant que vous dormiez.
— Mais bien sir (et de nouveau elle éclata de rire), c’est votre chére mére !
J’accusais un innocent.
Le rire insupportable redoubla.
— Voyez-vous cela ! Je Paccusais d’étre venu pendant mon sommeil, ce pauvre petit ! et il n’est méme pas rentré pour s’habiller. Il a pourtant changé de col quelque part : je ne reconnais pas le col mou de ce matin.
— Celui-la, je ai emprunté a Marcel.
— Il n’a pas dt le porter beaucoup, a moins qu’il n’aime ase sentir étrangleé...
Je suis en verve, ce soir, vous ne trouvez pas ? Ow allez-vous ?
Il dit qu'il allait s’habiller : Marcel Vattendait au Baeuf avec Tota et le petit beau-freére.
Quand elle fut seule, Iréne fit le noir.
Il lui suffisait, songeait-elle, du moindre fétu pour se raccrocher. Quand serait-elle
installée dans le désespoir sans reprise possible ? « Il n’est pas revenu pour la visite de Romieu... il n’a pas méme téléphoné... »
Elle dit 4 mi-voix : « Si dans la mort, on pouvait savoir qu’on est mort... » et un peu plus tard : « C’est la vieille qui
est venue fouiller dans mon tiroir, la vieille idiote, la seule qui veille sur moi, parce qu’elle ne veut pas avoir une bellefille en enfer... Non, pauvre femme, tu m’aimes a ta facon, tu crois que j’ai une Ame, tu crois que quelqu’un nous regarde souffrir, tu vis heureuse avec cette folie... »
Dans la chambre voisine, Hervé s’habillait : « Niez toujours, songeait-il, quelle absurdité ! Il ne faut pas nier avant de connaitre l’accusation. » Dire qu’il passait pour menteur ! Personne qui fit moins capable que lui de dissimuler... « Si j’avais su entrer dans le jeu, Iréne serait devenue indulgente, l’atmosphére entre nous, respirable... » Trop tét pour partir. Il s’éten-
—————————— CE QUI ETAIT PERDU 97 +S Sas i 2 a ee dit sur son lit, la bouche ameére; et il faisait des réves de tendresse calme, de Tepos contre une épaule, — signe chez lui du rassasiement, de I’épuisement.
PERDU gy
Alain brusquement quitta la table, se fraya sans précaution un chemin a travers les danseurs plus pressés qu’un banc de sardines, atteignit le bar et demanda son vestiaire. Aucune autre raison que le sang qui brilait ses joues et faisait bourdonner ses oreilles. Accoutumé a vivre téte nue dans le brouillard, dans le vent et dans la pluie, il perdait le souffle, il craignait de mourir. Tota voyant cette fuite, se détacha de William et rejoignit son frére.
« Qwétait-ce donc qui le faisait fuir ? »
Simplement cela qu’il suffoquait.
— Comment pouvez-vous vivre plusieurs heures dans cette fournaise ?
— C’est vrai que tu as des joues comme des coquelicots.
re TEED CE QUI ETAIT PERDU 99
Et d’un geste maternel, elle appliqua ses deux mains sur la figure de son frére.
De loin Marcel vit ce geste ; il vida d’un trait son troisieme whisky et fonca a son tour a travers le banc de sardines :
— Vous étes fous ?
— Pourquoi fous ?
Tota dit 4 Poreille de son frére de ne pas attacher d’importance aux propos de Marcel : apres trois whisky, il ne se possédait plus. Il ne fallait surtout pas le contrarier.
— Nous partons aussi, — gronda Marcel.
Quand ils furent dehors, Alain refusa de monter dans l’auto. II rentrerait a pied, il avait besoin de respirer, de tremper sa figure dans la nuit froide. Tota l’avertit que la clef serait sous le paillasson. II regardait sa sceur : la fatigue, et ce rouge qu’au cours de la soirée elle avait di se mettre au petit bonheur, la vicillissaient. Ses mains paraissaient sales a cause des orgles carminés, comme trempés dans du
sang de beeuf ; — pareils a ceux de toutes les femmes, d’ailleurs, qui toutes avaient la méme maladie des ongles. Et Alain se rappela les mains brunes et égratignées que Tota lui tendait a travers les haies.
Il marchait seul et vite. Le brouillard, dans cette rue proche de la Concorde, avait une odeur que cet enfant de la campagne reconnaissait. Une des plus grandes villes du monde ne pouvait rien contre la fraicheur éternelle ni contre le parfum sylvestre de la nuit, — pas plus qu’elle ne dérangeait l’ordre des étoiles. I] respirait bien, le ventre creusé, la poitrine dilatée.
Quelqu’un courait derriere lui : « Monsieur ! » C’était Hervé de Blénauge.
— Vous marchez terriblement vite. Je voulais vous dire que j’ai ma voiture...
Si vous souhaitez que je vous ramene...
Alain le remercia; il préférait aller a pied. Hervé l’approuva : « Au sortir d’une telle tabagie ! » Malheureusement il avait sa bagnole. Mais si Alain le permettait, il ferait volontiers quelques pas avec lui...
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Sans doute le visage du garcgon exprima-t-il une vive déconvenue, car Hervé reprit aussit6t que décidément il n’osait abandonner la voiture. Alain détala.
Immobile au bord du trottoir, Hervé le regardait s’éloigner. Encore un de ces minimes incidents qui lui emplissaient le cceur d’une amertume atroce :
alors il se voyait seul, méprisé, rejeté, perdu. Et V’horreur qu’1l avait de lui-méme dépassait celle qu’il croyait inspirer.
Alain avait traversé les Champs-Elysées déserts, et il errait maintenant dans ces allées, pres du kiosque a musique entouré d’une balustrade. I] sentit d’un coup sa fatigue. Malgré le vent mouillé qui agitait les branches dans le halo des réverbéres, il s’assit sur un banc. II s’efforcait de penser a Tota, au drame de ce ménage :
« Elle a raison, se disait-il, moi seul suis responsable... » Mais son étrange indifférence lui faisait honte; il n’arrivait pas 4a prendre au tragique les plaintes de sa sceur. Non, ce nétait pas
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de V’indifférence, mais plutét une étonnante sécurité : « Je me suis trompé, se répétait-il, j’ai agi comme un superstitieux, comme si j’avais cru que ces événements étaient voulus... » Mais il sentait au fond de lui la méme confiance, le méme abandon ; « Tout cela est horrible », se répétait-il, et il souriait en regardant deux étoiles dans une trouée de brume.
« C’est a mourir de tristesse... », prononca-t-il a haute voix. Et a la méme seconde, son coeur était ardent en lui d’il ne savait quelle joie. « C’est ma jeunesse, c’est la jeunesse peut-étre... Qu’est-ce donc ? »
Un homme s’assit sur le banc, prés d’Alain, Ce n’était pas un rddeur, mais un « monsieur » entre deux ages, avec des lorgnons.
— Vous ne craignez pas d’avoir froid?
Jl s’adressait a Alain sans tourner la téte. Le jeune homme se leva et s’éloigna d’un pas rapide. Sous les arbres, la solttude n’était pas telle qu’il lui avait paru d’abord. I] sortit de cette dangereuse
pénombre, mais soudain s’arréta : oui, c’était bien une plainte qui s’élevait de derriere ces arbustes. Il voulut fuir, puis rougit de ce premier mouvement, et contourna le bosquet. Sur une chaise de fer appuyée a un réverbere, une femme était assise, le buste droit, la téte rejetée, la gorge blanche comme offerte au couteau.
Elle se croyait bien seule : son attitude, ce soupir exhalé a longs intervalles, c’était la créature aux abois, quand aucun regard étranger ne l’oblige a sauver la face, a tenir le coup, — la créature sans retouche, enfin, et telle que la douleur la faconne, la pétrit.
Le cou se dégageait d’une fourrure qu’Alain ne savait pas étre du chinchilla mais qu'il devinait précieuse. « C’est une dame », se dit-il naivement. II hésita, fit quelques pas. Elle tourna vers lui un visage dont le feutre enfoncé ne laissait voir qu'une bouche sans levres marquée de deux rides aux commissures. Le nez trop court lui donnait laspect d’une
face rongée. Il lui demanda si elle était souftrante.
— Non, laissez-moi. Je n’ai besoin de rien.
Il s’était rapproché, et elle le regardait avec étonnement, distraite un instant de son affreuse douleur.
—- Avec cette figure... quelle misere | — soupira-t-elle.
Vous n’avez pas plus de vingt ans ?
— Dix-neuf ans, madame.
— Pauvre petit !
La curiosité, chez cette femme, recouvrit tout autre sentiment. C’était elle qui Pinterrogeait, mais il ne comprenait pas ses questions : peut-étre avait-elle bu ?
— Puis-je vous rendre service, madame ?
— Eh bien oui : allez me chercher un taxi.
Il lui demanda ot était la station la plus proche, et comme elle lui indiquait Maxim’s, il l’interrogea encore pour savoir ou était Maxim’s. Elle crut qu’il se mo-
quait d’elle, mais ayant examiné, elle vit clair tout a coup :
— Vous mhabitez pas Paris ?
Non, il y venait pour la premiére fois, et lui-méme cherchait une voiture, car il ne connaissait pas son chemin Elle parut génée et murmura : « Je m’excuse...» mais il ne comprit pas de quoi elle s’excusait.
— J’aurais di me souvenir que les visages ne me trompent jamais, — dit-elle.
— J’aurais di vous juger sur le vétre.
Vous avez d’ailleurs Vaccent du Midi...
Girondin ? Je l’aurais juré... Je le connais tres bien ! Je suis payée pour le connaitre...
Elle se leva.
— Je vais essayer de faire quelques pas. Voulez-vous m’accompagner jusqu’a la rue Royale ?
Ils marchérent en silence. Alain cherchait une parole et ne sut que lui demander de quoi elle souffrait. Elle répondit :
« De quelqu’un », avec un peu d’emphase.
Ii tourna vers elle sa figure encore enfantine,
— Ce n’est pas une image, ajouta-t-elle.
On souffre de quelqu’un, on a quelqu’un comme on a un Cancer, une tumeur profonde. C’est le mal le plus physique. Vous ne avez pas encore éprouvé ?
Il fit signe que non, Elle le regardait ;
— Vous étes un enfant.
Elle s’arréta au bord du trottoir, la ot finissent les arbres.
— Vous voyez ce banc ? Nous nous y sommes assis en juillet dernier, un soir.
C’est fini.
Elle se tut; elle attendait d’étre interrogée. Mais comme Alain ne trouvyait aucune parole :
— Je ne sais pourquoi je me livre ainsi.
Ce n’est pas dans ma nature... Vous m’avez fait du bien, ajouta-t-elle, et aprés l’avoir dévisagé :
— Puis-je vous donner ma carte?
Elle fouilla son sac et ne découvrit pas ce qu’elle cherchait.
— Je vais vous dicter mon nom et mon adresse, a tout hasard : Thérése
Desqueyroux, 11 bis, quai d’Orléans, Vous V’oublierez ?
— Oh! — dit-il, — c’est un nom de chez nous.
Alain, dans le taxi qui le ramenait, revoyait la figure de la femme sans leévres, au nez court, figure usée, rongée, polie comme un caillou : toujours leur folie, la méme folie, toujours la poursuite épuisante, toujours ces étres qui se pourchassent : « Et moi alors ? pourquoi pas mot) >. Cretan alireux de metre: “pas pareil aux autres. Pourquoi se sentait-il a part, différent, et comme « mis de coté » ? Quel était ce destin ? Qui donc exigeait qu’a vingt ans il assistat a cette mélée, au lieu de s’y précipiter, téte basse ? « C’est horrible... » se répétait-il sans conviction. Etrange sentiment de plénitude et de bonheur ! I appuyait ses deux mains sur ses yeux, se répétait : « Qu’ai-je donc ? » remuait la téte comme un petit buflle qui sent l’aiguillon, regimbait sous
108 CE QUI ETAIT PERDU ce joug inconnu. La Hume, son peére, sa mére, Tota, Marcel, il remontait jusqu’a ces sources de son tourment, retrouvait enfin langoisse qu’il cherchait : ses yeux se mouillaient, la vie était trop atroce...
Mais pourquoi cette vie horrible n/’altérait-elle pas la paix vivante de son ceeur, ni cette confiance de l’enfant qui tient une main dans l’ombre ?
Alain se baissa pour prendre la clef sous le paillasson. Mais avant qu’il ait eu le temps de se relever, la porte s’ouvrit et il apercut Tota. Elle avait di enlever son rouge et il la retrouvait telle qu’a lépoque ot elle ne se fardait pas : les yeux cernés, le teint brouillé. Elle prévint toute question :
— Un télégramme de maman : rien de grave. Tiens, lis; elle dit elle-méme :
Rien de grave, mais elle te supplie de revenir. Sans doute s’agit-il d’une offre pour l’achat de la derniére récolte.
Ils étaient debout dans le vestibule qui sentait la cuisine froide. Alain n’avait pas pris le temps de quitter son pardessus,
et tandis qu’il relisait le télégramme, Tota Pobservait.
— Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.
Un grognement rythmé, s’élevait diminuait, reprenait.
— C’est lui, naturellement, — dit-elle a mi-voix, d’un ton haineux. — C’est toujours ainsi, surtout quand il a bu. On dirait une béte.
Comme Alain lui demandait Vindicateur, elle protesta vivement :
— Tu ne vas pas partir ? Tu connais maman... Non, non : tu as promis de rester huit jours. Je vais lui écrire qu’elle nous envoie des explications. Du moment qu’elle dit : rien de grave, nous pouvons len croire.
Alain précéda sa sceur dans l’atelier ott une biche brilait encore. Le manteau du soir était jeté sur le divan. Il chercha Pindicateur et elle comprit qu’elle n’obtiendrait rien.
— Je ne me coucherai pas, — dit-il.
Son cceur était loin de cette maison,
de cette ville : « rien de grave », cela voulait dire peut-étre que tout allait au plus mal.
— Rappelle-toi le soir ol nous sommes entrés dans la chambre de maman; elle répétait : « Ce n’est rien, ce n’est rien. »
Elle avait pourtant des meurtrissures autour du cou... Je voudrais étre parti, je voudrais étre arrivé.
Tota lui rappela que le malade était maintenant désarmé, qu’un enfant le maitriserait sans peine. Mais Alain croyait qu'il pouvait avoir des retours de force.
Et puis il suffit d’un geste : une arme est dangereuse méme entre les mains d’un grand malade.
Sa voix fléchit : il se tut avec le sentiment trés net qu’il parlait contre sa pensée. Non, ce n’était point cette angoisse qui le poussait a partir. I] voulait s’en aller et se jetait sur le prétexte offert.
—— Et moi, Alain ?
— Toi?
— Que vais-je devenir ?
Il sourit, haussa les épaules.
— Tu ne veux pas me croire, — s’écriat-elle avec dépit, — lorsque je t’assure que c’est trés sérieux, que je suis a bout.
Non, il ne pouvait pas croire que cela fat sérieux :
— Tu reconnais toi-méme que ton mari n’est pas pire qu’un autre. Fais un effort :
supporte-le. Tu n’as pas besoin de moi.
Tu n’es pas tres heureuse ? Mais qui donc est tres heureux ?
— Je t’ai déja dit que quelqu’un est dans ma vie. Je te l’ai nommé. Tu m/’as vue, tout ce soir, danser avec lui.
Il fit un effort pour réveiller le souvenir d’un garcon basané, au bel cil trouble, le visage émacié et comme spiritualisé par la débauche, et qui revenait, entre chaque danse, vider son verre. Tota parlait de lui sans qu’Alain pat la suivre. L’aimaitelle vraiment ? Mais que signifiait aimer pour Tota ? Et soudain lui apparut avec une irrésistible évidence que rien de cela ne comptait a ses yeux, que son esprit
ne pouvait s’attacher 4 ces pauvres jeux.
Jeux d’ombres, débats de fantémes, il n’y pouvait pas croire, il n’y croyait pas. La voix un peu rauque et félée de Tota ne Vémouvait pas plus que, sur les toits de La Hume, les chats furieux de juin. [1 la regardait se moucher, s’essuyer les yeux.
Il Ventendait dire :
— Oui, je sais, je connais sa lacheté, ses vices, je sais qu'il est drogué... Mais que veux-tu ! peut-étre est-ce tout cela qui m/attire : le désir de le protéger, de le défendre contre lui-méme, de le sauver.
Elle mentait sincerement. Mais Alain souriait de ces prétextes aussi arbitraires que ceux dont elle se payait pour hair Marcel. Au vrai, William, ce jeune garcgon, n’inspirait pas plus de pitié a Tota que Marcel d’indignation. Elle n’était guere plus attendrie par la faiblesse de lun que choquée par les amours intéressées de Pautre. Elle colorait a sa guise une attirance et une antipathie également nées
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de Vinstinct le plus animal. Non, cela n’était rien ! cela n’était rien ! I] n’entendait que par bribes les paroles de Tota :
— William est-il capable d’aimer ? Ses amis le nient. Mais moi je sais que je pourrais lui rendre le godt du bonheur.
Le jour ot il serait heureux, il ne chercherait. plus a s’évader. Je dis cela pour me rassurer... Mais au fond peut-il y avoir la moindre chance de bonheur avec lui?
Quel était ce bonheur dont parlait Tota?
Ils parlent de bonheur et ils ne savent pas ce que c’est. Et tout a coup, cette lucidité d’Alain se doubla d’un douloureux sentiment de solitude, — comme s’il eit été seul au monde a connaitre le néant de ce qui agitait cette jeune femme, et en méme temps qu’elle, a cette méme minute, des millions d’étres humains. Avant qu’Alain ait commencé de vivre, ce que les autres hommes appellent vie subissait a ses yeux un affadissement étrange, une immense dépréciation.
— Tu ne m’écoutes pas, — lui dit sa
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sceur. — ‘Tu ne penses qu’a maman, qu’a La Hume...
Alors il lui énuméra de nouveau toutes les raisons qu’il avait de répondre a l’appel de sa mere. Mais a mesure qu’il parlait, il voyait plus clairement encore que, n’eit-il pas été rappelé, il se serait évadé du milieu de ces étres, comme d’une piéce absurde ou aucun réle n’était a sa mesure.
Tota pleure un peu... Elle souffre. Leur souffrance, du moins, est une réalité...
Mais quoi! Dans quelques mois, peutétre dans quelques semaines, l’insignifiant garcon drogué sera redevenu pour Tota un insignifiant garcon drogué. Alain a honte de ne pas éprouver de pitié. Est-ce qu’il ne chérit pas Tota ? Ah ! plus que tout au monde ! Mais ce n’est pas la le vrai drame. Il sent confusément que le vrai drame se joue ailleurs...
— Ecoute, ma chérie : je m’en vais ; ; pour maman sans doute, mais aussi pour mieux penser a toi, pour réfléchir; je t’écriral.
Et si tu cries au. secours, je reviendral.
Ainsi la bergait-il avec de vagues promesses. Et a son tour, il obtint l’assurance qu’elle ne prendrait aucune décision grave sans qu’il en fit averti.
— Ne pars pas avant de m’avoir embrassée.
— Faudra-t-il te réveiller, si tu dors?
Elle dit qu’elle ne dormirait pas, qu’elle ne pouvait plus dormir. Is traverserent la petite salle 4 manger.
— ]l reste des bananes et des pommes, — dit Tota. — Tu te souviens 4 La Hume, quand nous nous relevions dans la maison endormie pour « faire la dinette? »
Oui, il se souvenait : ils descendaient Vescalier 4 tatons; leur venue dans la salle 4 manger glaciale dérangeait toujours un gros rat. Les enfants allumaient une bougie au candélabre. Frissonnants dans leurs longues chemises, ils cherchaient les biscuits, lappaient un reste de laitage...
Alain regarde la méme petite fille que ces souvenirs délivrent de son chagrin et qui dit la bouche pleine :
eee CE QUI ETAIT PERDU 117
— ]l faut beaucoup manger de pommes sans les peler : il parait que c’est plein de vitamines...
Il lui demanda ce qu’étaient les vitamines, elle ne sut que répondre et pouffa.
— Je Tis et)-je n’en ai pourtant pas envie.
Mais Alain se sentait rassuré par ce rire. Ils revinrent dans l’atelier. Le divan était prépare pour la nuit. Tota s’assura qu’il avait assez de couvertures. I] ne voulait pas se coucher : cela lui suffirait de s’étendre. I] l’embrassa et elle lui répéta ce qu’elle avait coutume de lui dire, autrefois, lorsqu’il l’avait fait pleurer :
— Pas sur le front, pas sur les joues, mais sur mes pauvres yeux.
Elle lui sourit, hésita :
— Quoiqueje fasse, Alain, tu ne m’abandonneras pas °
Il haussa les épaules : comment pourrait-il l’abandonner ? Il ajouta, avec un accent d’autorité, qu’elle n’accomplirait pas cet acte a quoi elle pensait.
Quand il prononca ces derniers mots, elle avait déja quitté la piece. Alain regarda sur les murs peints a la colle, fixées par des punaises, des reproductions de journaux sportifs : mélées de foot-ball, boxeurs. En guise de table, quelques planches sur. deux tréteaux. Fausse simplicité, faux dépouillement. II s’assit, se pencha pour enlever ses souliers : « Je ne suis pas bon, se disait-il, je deviens sec, indifférent... » et aussit6t sa gorge se contracta, son cceur battit avec violence, une rapide vague d’émotion le recouvrit.
Peut-étre ces gestes de Tota, ces attitudes, ces mots n/arrivaient-ils pas a l’émouvoir, parce qu’ils ne correspondaient pas réellement a ce quils prétendaient exprimer? « L’amour qui n’est pas l'amour, la vie qui n’est pas la vie.
Pourquoi répéter cela ? Qu’est-ce que cela signifie?... Je suis idiot », ajouta-t-il a mi-voix. Une cloche tintait. Il ne savait pas que c’était chez les Bénédictines. Il ne connaissait rien de ce sang qui commen-
cait de sourdre dans Paris endormi. « Il faut fermer les yeux, se dit-il, je n’en peux plus... » I] n’imaginait pas que Paris, dont il avait vu l’écume, put étre une ville sainte, et que dans cette aube si triste sur les paroisses de banlieue, de fréles atlantes, hommes et femmes, se .levaient et, de leurs bras tendus, soutenaient la ville et le monde.
Il se répéta : « Je n’en peux plus... » Comme pour nier cet état d’éveil dans lequel il se trouvait, esprit et chair. Aucun tumulte ne viendrait a bout de |’étrange silence dont il était comblé. N’était-ce pas alcool ? Non, il avait a peine bu. D’ailleurs, cette joie ne lui était-elle familiere? Elle s’en irait sans qu’il le voulit, et ne reviendrait pas a son appel. Mais tout a coup, a Vinstant ot il l’attendrait le moins, elle serait 1a. Etendu dans l’ombre, il voyait déja un peu de jour terne entre les rideaux, sans que l’aube navrante ne ptt rien contre son bonheur. C’était cela, c’était cette joie qui lui rendait fade tout ce dont les autres
pT
s’enivraient et mouraient. II fallait chercher de ce cété, se disait-il, avancer dans cette direction, remonter jusqu’a la source.
Mais tres vite il perdait pied, s’égarait.
Comme il avait fait sous les marronniers des Champs-Elysées, il répéta a haute voix : « C’est ma jeunesse... » Et cette parole lui parut dérisoire. D’instinct, dans un geste de protestation, il pressa ses bras en croix sur sa poiltrine, étreignit ce.
bonheur dont il ne connaissait pas le nom.
Marcel, encore ensommeillé, sait que Tota a quitté le lit : il entend claquer une porte. Elle pousse une exclamation de colere ; la femme de chambre répond par des mots confus. Marcel ne veut rien connaitre de ce débat et ne demande qu’a demeurer le plus longtemps possible dans Pinconscience : il sent déja que sa téte lui fait mal, qu’il a le coeur au bord des lévres, que tout ce qu’il a bu et tout ce qu’il a fumé au long de cette nuit devra étre payé par une longue journée de vomissements. I] ’éprouve de plus en plus a mesure qu’il émerge du sommeil, bien qu’il s’efforce de fermer les yeux, de rester immobile.
Tota est rentrée dans la chambre, elle tire les rideaux, gronde : « C’est trop fort ! Partir sans m’embrasser ! » Impossible pour Marcel de retarder davantage son retour 4 la vie. Entre les cils, il voit Tota maigre et jaune, dans sa robe de chambre usée, avec la dure petite figure bilieuse des lendemains de noce. Ses cheveux ont pris un faux pli sur l’oreiller. Marcel, dans un bdaillement, demande :
— Qu’est-ce qui est trop fort ?
— Il est parti, ce matin, sans m’embrasser. Je lui avais fait promettre qu'il ne s’en irait pas ainsi; je me serais bien arrangée pour lui faire manquer son train...
I] s’en est peut-étre douté. Mais non, il ne pensait qu’a La Hume, qu’a maman.
Ah ! il se moque bien de moi !
A mesure qu’elle parlait, la vie rentrait a flots dans Marcel, comme ce jour sale dans la chambre. Le malaise physique écartait, pour un instant, toute autre souffrance. Il savait quelle autre souffrance le guettait, mais il fallait d’abord décider
s'il prendrait ou non de l’aspirine. L’aspirine risque de faire vomir. C’est ce qui pourrait lui arriver de mieux. Ah ! cette fade odeur de café au lait! Tota avait donc pu déjeuner! Elle €tait ‘assise au bord du lit, penchée en avant. il lui demanda si elle se sentait indisposée :
— Moti, ¢a ne va pas... »
— Mais je n’ai pas bu, moi, — répondit-elle d’un ton bougon. — Un peu de migraine seulement, a cause du manque de sommeil. Mais j’ai encore trop dormi, puisque je n’ai pas entendu Alain partir.
— Au fond, qu’est-ce que cela peut te faire qu'il soit parti?
Il se redressa péniblement, chercha pour sa téte douloureuse un endroit frais de Voreiller et observa Tota qui ne répondait rien. Qu’elle était laide, le matin, cette femme, sa femme, cette inconnue établie chez lui ! Mais qu'elle avait l’air jeune !
Une petite fille, vraiment. Et lui... il lui suffirait de se soulever un peu pour se faire horreur dans la glace de la chemi-
née. Il imagine la téte qu’il pouvait avoir, ce matin. Mais Tota ne le regarde pas ; l’ceil vague, elle ne voit personne que quelqu’un qui n’est plus la.
— Dis, Tota... I] serait parti de toute facon, ces jours-ci. Qu’est-ce que cela peut te faire ? Je reconnais qu'il manque un peu de formes.
Elle haussa les épaules; comme s'il s’agissait de cela! Comme s'il pouvait exister entre un frere et une sceur des questions de convenances !
Pourtant elle semblait moins souffrir, songeait Marcel, qu’éprouver du dépit.
Ses yeux étaient rouges. Il lui demanda si elle avait pleuré. Elle s’irrita, criant qu’elle en avait assez de cette inquisition perpétuelle. Elle va pleurer... elle pleure.
Les larmes d’une femme avaient toujours bouleversé Marcel; mais quand c’était lui qui les,faisait couler, il ne pouvait se défendre d’y trouver du plaisir.
Voici maintenant l’horreur qu’il n’aurait jamais imaginée et dont, grace a Tota,
il posséde enfin la connaissance : ces larmes répandues pour un autre, cette blessure inconnue dont nous n’avons pas notre part, cette douleur que nous n’avons pas suscitée et que nous ne pouvons guérir.
— Chérie, — dit-il, — c’est le départ d’Alain ?
Elle fit signe que c’était cela, sans tourner la téte. Comme elle quittait la chamresi lt crias:
— OU vas-tu ?
Ou craignait-il donc qu’elle pit aller?
Elle allait simplement prendre son bain, s’habiller. Elle sortirait ; mais Marcel ne s’inquiétait guere de ce qu’elle pouvait faire dans ce Paris ot elle s’enfongait chaque jour. Un autre souci l’obsédait :
Pourquoi Alain était-il parti ? Pourquoi cette fuite ? Hier soir, au Beeuf, il avait Yair de souffrir. Il souffrait physiquement, ne pouvait supporter cet air confiné.
C’est irrespirable pour un enfant de la campagne... Oui, il n’avait éprouvé qu’un
malaise physique... A moins que... Mais non, sa mére l’avait rappelé; il partait pour répondre a l’appel de sa mere. Inutile de chercher une autre raison. Il n’y avait pas d’autre raison. Ne plus bouger, opposer a la migraine, a |’écceurement, Vimmobilité : faire le mort.
C’était compter sans le téléphone. I] aurait pu ne pas répondre, mais il fallait coute que cotite interrompre cette atroce sonnerie :
— Je ne te réveille pas ? C’est moi, Hervé. La « gueule de bois » ? Pas moi, je n’ai pas bu et surtout pas fumé...
Ecoute... Tu es la ? Je voulais te demander... Je voudrais qu’il fat entendu que nous partirons ensemble, samedi, pour le week-end. Tu peux bien faire ce petit mensonge. Ce serait au cas ot Irene te téléphonerait,.. ‘Tu confirmeras ce que je lui ai dit a ce sujet...
— Ah! Cela non : ne me méle pas a tes histoires.
Hervé répondit d’un ton irrité :
CE QUI ETAIT PERDU bay
— Combien de fois t’ai-je rendu le méme service ? Que de mensonges tu m’as fait faire a cette pauvre Marie Chavés...
— Ce weétait pas la méme chose il ne s’agissait pas de ma femme, surtout il ne s’agissait pas d’Irene... (Hervé, rageur, songe : « Qu’a-t-elle d’extraordinaire, Irene ? Qu’a-t-elle de plus que les autres femmes ?») D’ailleurs, je me rappelle que j’ai promis d’aller la voir demain ou aprés-demain. Elle m’attend. Méme si je remettais ma visite a plus tard, elle me téléphonerait, m’interrogerait. Ce n’est pas une femme a laquelle on puisse mentir... Quelle bétise que de parler de tout cela au téléphone ! »
Il entendit la voix d’Hervé :
— Oui, tu as raison, c’est idiot. Mais je te parle de mon cabinet... Oui, aucun danger. Enfin, je m’arrangerai d’une autre maniére. I] n’est d’ailleurs pas certain que je parte.
Le mouvement que Marcel venait de faire avait sufi a lui donner des nausées.
Ce n’était pas vrai qu’il eit un rendez-vous avez Iréne. Mais il résolut d’aller la voir.
Il se confierait a elle. S’il existait une personne au monde pour le délivrer de sa chimeére, c’était Irene. Elle possédait toutes les vertus que lon préte aux hommes et qu’il n’avait jamais discernées dans aucun de ses amis. Discrete au point qu’elle semblait oublier les confidences qu’elle avait recues. Le seul étre qu'il connit dont l’attention s’accompagnait du visible désir de venir en aide. « Marie Chaves aussi, peut-étre, mais elle m/aimait, et Pamour le plus généreux est encore terriblement intéressé. Elle déduisait de mes paroles une indication sur mes sentiments, sur la conduite qu’elle devait tenir. Irene cherche 4 secourir, a faire du bien ; c’est comme une vocation.
Elle souffre et on oublie de la plaindre.
On raconte tout naturellement ses miséres a cette malheureuse qui est la femme
d’Hervé et qui va peut-étre mourir. Lui parler de Marie. Si elle pouvait la revoir, continuer a s’occuper d’elle, lui préter des livres... Des livres ! Comme je me sens barbare, inculte aupreés d’elle ! Trouver du secours dans Nietzsche! Elle cherche vraiment le salut dans certaines ceuvres, et moi je sais que rien ne me console de ne pas posséder ce dont j’ai envie. »
Sa pensée s’égara, retrouva la piste habituelle. I] dit 4 mi-voix : « Non, surtout pas cela, pas cela ! Ca ne tient pas debout, ¢a ne repose sur rien. Comment Tota ne serait-elle pas désemparée et triste apres ce départ ? Mon angoisse n’a pas de fondement. Sur quoi repose-t-elle, en définitive ? » Il appuya sa main sur ses paupiéres : « Oui, se dit-il, en causant avec Iréne, il verrait plus clair. »
Que pensait Irene de Tota ? Elle ne lavait vue qu’une seule fois : une Tota intimidée, muette : « J’ai horreur de la maladie et des malades » avait dit la jeune
femme, a peine la porte refermée. En revanche, durant cette entrevue, Irene semblait comme glacée par |’adolescente pleine de vie.
Irene, jusqu’a ce matin, ne s’était jamais apercue que l’appareil installé dans la chambre pit capter les propos de son mari, téléphonant a2 l’étage supérieur.
Elle aurait di, tout de suite, raccrocher le récepteur et ne pas écouter cette conversation entre Hervé et Marcel : c’était la premiere fois qu’elle commettait un tel acte. Hervé doutait si peu de sa discrétion qu'il laissait trainer toutes les lettres il savait qu’elle n’y jetterait jamais les yeux.
Iréne se leva, fit quelques pas, s’arréta devant la glace, interrogea des yeux ce fantéme. Elle ne pouvait méme pas dire qu’elle avait été surprise ni que sa curiosité avait été la plus forte, car depuis
longtemps Hervé ne se donnait méme plus la peine de préter a ses mensonges quelque vraisemblance, et ce qu’elle venait d’entendre ne lui avait rien appris. C’était méme plutdt touchant qu’il ett, cette fois-ci, recherché la complicité de Marcel, afin d’éviter a Irene un surcroit de chagrin. Mais puisqu’elle avait surpris cette conversation, il fallait qu’elle en fit l’aveu. Telle était cette femme qu’elle ne croyait pas que cela pit étre sujet de discussion ou de doute : elle devait en faire l’aveu sans tarder. Elle hésitait pourtant. Non qu’a l’avance elle en éprouvat de la honte ou de la crainte : ils étaient tous deux habiles a manier l’allusion. (I1 fallait que cela servit quelquefois, songeait-elle, d’avoir un ‘mari bien élevé).
Pourtant, comme elle se préparait a le rejoindre, son cceur battait avec violence.
A peine engagée dans I’escalier, elle s’arréta pour reprendre souffle. Une idée longtemps couvée, caressée, prenait corps en elle. Avait-elle jamais cru qu’elle pat faire
mieux que l’imaginer et que s’en divertir ? Et pourtant elle sait que Vheure est venue de cette tentative. Elle en connait Venjeu. Aussi peu qu’elle tienne a sa misérable vie, elle regarde sa main. sur la rampe, respire l’odeur poussiéreuse du vestibule. Le tapis est usé au bord des marches. Elle demeure attentive a la rumeur de la rue, aux trompes des autos, au grincement d’un frein, a tout ce que Poreille percoit d’abord, a ce que les morts n’entendent plus.
« Allons ! » dit-elle. Mais elle parut se raviser, et n’alla pas plus avant. Apres un temps de réflexion, elle descendit lescalier, pénétra dans le cabinet de toilette, et commenga de se faire le visage devant la glace. Elle se fardait les joues et les levres avec plus de soin que d’habitude, — elle qui était connue pour son indifférence a la mode, pour son manque de gotit. On la citait comme la femme du monde qui s’habillait le plus mal. Surtout ce chignon trop lourd sur sa nuque
était ridicule et, 4 son entrée dans la famille Blénauge, ou Von aimait les surnoms, lui avait valu le sobriquet de « Muse austere ».
Quand elle eut fini de se farder, elle se contempla longuement, sans indulgence.
La peau du front paraissait plus cireuse et plus blanches les oreilles (elle n’ett pas méme imaginé qu’on put mettre du rouge aux oreilles). Elle sourit, mais de la bouche seulement, et ses levres peintes prétérent un aspect terrible a ses gencives et a ses dents déchaussées. « Et pour qui, tout cela ! » Cette fois, elle eut un vrai rire, et soudain, prenant l’éponge, détruisit d’un coup tout son travail.
Elle avait moins peur, maintenant, de sa téte ravagée mais qu’embellissaient ce front et ce regard. Comme une femme qui a froid, elle serra sur son corps la robe de chambre et, de nouveau, gravit l’escalier, se recueillit, un instant, devant la porte, frappa.
Hervé écrivait une lettre quand elle
apparut sur le seuil. I] la regarda avec étonnement, car elle ne venait dans cette piece qu’en son absence, pour chercher des livres. Et ce fut sa premiére parole :
— Vous voulez un livre ?
Elle secoua la téte et s’assit, les yeux fermés. Elle était si pale qu’Hervé eut peur et lui tendit une main.
— Ce n’est rien. J’ai monté l’escalier trop vite.
Il attendait, cherchant a deviner ce qu’elle venait faire et elle n’osait lever les yeux sur cette jolie figure fripée dont lair de méfiance et de crainte lui était trop connu.
— C’est pour le téléphone, — dit-elle enfin, — qu’il faudrait faire arranger.
Comme Hervé l’assurait qu’il venait d’avoir une communication, elle reprit, du ton le plus neutre, qu’il n’était pourtant pas normal qu’au poste d’en bas, elle pat entendre les propos qu'il téléphonait dans cette piece. Elle devina l’expression anxieuse et traquée d’Hervé, bien qu’elle
n’ait pu se résoudre encore a le regarder en Stace, i
— Avec vous, — risqua-t-il, d’un ton léger, — cela n’a pas d’inconvénient. Je vous connais, Irene; a peine aviez-vous discerné ma voix, que déja vous raccrochiez le récepteur... Non ?
Elle secouait la téte, et enfin :
— Je ne sais ce qui m’a retenue : j’al écouté jusqu’a la fin. Et j’ai tenu d’abord a m’excuser d’une action si basse.
Sans doute imaginait-il la scene atroce qu’une autre femme lui aurait faite. I] dit a mi-voix : « Irene ! » d’un ton qui marquait la vénération et la honte. I fut sincere, l’espace de quelques secondes ; puis, trés vite, ne songea plus qu’a se servir de cette attitude. I] croyait qu’Iréne le quitterait sans autres paroles et fut décu de ce qu’elle demeurait immobile, a la méme place. Elle n/’allait tout de méme pas pousser le mauvais gout jusqu’a exiger des explications}?
Il observa a la dérobée : elle respirait
vite, fiévreuse, avec un peu de sang aux pommettes. (Il songeait : « Terral dit que le cancer ne donne pas de fievre. Romieu, lui, est certain qu’elle a une tumeur profonde. »). Méme du temps qu'elle était une jeune fille, et qu'il hésitait a lépouser, il disait a ses amis qu’Iréne Verley avait une téte de morte. Mais maintenant ! L’ossature de la face apparaissait sous la peau parcheminée. Un jour, peut-étre prochain, il serait libre...
Hervé, plein d@horreur pour lui-méme, ferma les yeux, secoua imperceptiblement la téte, prit la main d’Irene :
— Ma chérie...
I] n’osait serrer cette main, ce petit paquet d’ossements tiedes. Elle ne la retira pas. Elle dit :
— Je voudrais...
Il ne lui connaissait pas ce ton humble, presque suppliant.
— Ce samedi, Hervé, ce dimanche...
Je voudrais... rappelle-toi que je ne te demande jamais rien (qu'il y avait long-
temps qu’elle ne l’avait tutoyé !) c’est peut-étre la premiere fois, — la derniere fois : je voudrais que tu me les donnes ; pour que je puisse oublier ce que j’ai entendu. Si je suis assez forte, nous irons au concert. Non, je vois que cela t’ennuie, Mais, par exemple, tu pourrais me faire la lecture : tu aimes beaucoup lire a haute Voix.
Il fut pris de panique a Vidée de cette chose attendue, si désirée qu’il comptait les jours, les heures, et dont elle prétendait le frustrer. [1 répondit tres vite :
— Mais ce soir méme, Irene, demain, tous les jours, nous allons reprendre un livre que tu aimes, un tres long roman pour que la lecture nous occupe des semaines : Guerre et Paix, veux-tu ? Ou Le Moulin sur la Floss ?
— Pas ce soir, — dit-elle d’un ton mal assuré. — Nous commencerons samedi soir... Non ?
I] n’osa soutenir un regard brillant de fievre et balbutia qu’il aurait bien voulu,
mais qu’il avait une partie arrangée avec des amis, que c’était trop tard pour les avertir, enfin que cela ne dépendait pas de lui. I] le voudrait qu’il ne le pourrait pas. Elle ne devait pas lui demander Vimpossible.
— Je ten supplie, Hervé.
Ce ton grave et pressant étonnait Hervé.
D’habitude, quand elle se laissait entratner a des démarches de ce genre (mais elle n’en avait jamais tenté d’aussi absurde), Iréne avait vite fait de se reprendre, et de quelques propos moqueurs, elle couvrait sa retraite. Mais aujourd’hui, elle insistait.
— II le faut.
Hervé eut peur. II savait, lui, que personne au monde ne pourrait le détourner de ce plaisir et qu'il était résolu d’avance 4 tout sacrifier pour cet assouvissement.
Mais il vit Irene et il eut la sensation confuse que c’était cela en effet : qu’il lui faudrait passer sur ce corps a demi détruit. Ardemment, il défendit sa pas-
sion menacée : tous les soirs de cette semaine, si elle voulait, tous ceux de la semaine suivante, sauffsamedi et dimanche, sauf ces deux jours.
— Tant pis, n’en parlons plus.
Elle se leva. Si maigre, si grande; et cette fois, elle regardait Hervé longuement. I] lui avait fallu ce signe pour prendre enfin le parti que depuis des mois elle méditait. Elle avait obéi, songeait-elle, a un vieil instinct religieux : elle avait tenté le sort, consulté l’oracle, interrogé ce misérable sphinx, cet homme fréle et affreux.
Et maintenant...
Elle leva les yeux, et fut frappée par le rose délicat de trois cheminées sur le bleu embrumé, — des cheminées comme des mamelles de jeune béte, — et tout ce que, dans une ville, un matin d’hiver, oreille humaine peut recueillir de bruits, elle l’écouta.
— Pardon... — dit-elle.
Déja elle avait refermé la porte. Hervé la rouvrit :
— Irene ! — appela-t-il. — Ecoute.
Elle sut alors qu’il avait compris. Il lui dit :
— Je m/arrangerai, je ferai le nécessaire.
Ne t’inquiéte pas.
I] ne voyait pas son visage dans le couloir sombre, seulement ce long corps maigre contre le mur. Elle demanda d’une voix essoufflée :
— Tu resteras ?
— Oui.
— Samedi soir ? Dimanche ?
{] répéta : oui, fermement. Il entendait Irene respirer avec effort et la regardait s’éloigner, la main appuyée au mur, comme une aveugle.
A la fin de ce méme jour, Marcel attendait ‘Tota qui depuis longtemps aurait du étre rentrée. Il ne s’inquictait guere de ce qu’elle faisait dans Paris, mais avait peur d’un accident : la petite provinciale ne savait pas encore traverser les rues.
Il soupira d’aise, au coup de sonnette.
— Je commengais a m’inquiéter.
— Je suis éreintée...
Elle parlait volubilement d’essayages, d’une exposition chez Bernheim. Lui, observait d’un air soucieux et elle ne doutait pas d’étre soupconnée. Peut-étre la faisait-il suivre ? Que savait-il de ce qu’elle avait fait aujourd’hui ? Luiavait-on déja rapporté qu’elle avait roulé plus de
deux heures dans l’auto de William ? Le nigaud avait compté sur la fatigue ou sur le froid pour l’amener chez lui, ou dans atelier de cet ami absent. Elle avait été bien tranquille, bien sire de ne pas céder.
Marcel ne la croirait pas si elle lui disait la vérité et qu’elle n’avait connu aucun péril aupres de ce garcon a la figure altérée, enlaidie par la fatigue, — tel enfin qu'il était l’apres-midi, dans l’auto, avec le mégot de maryland au coin de la bouche, avec ce bouton a la tempe, et cette haleine de ceux qui boivent et fument toute la nuit et qui ne dorment pas. Chaque fois, elle partait dans l’excitation du risque a courir, en proie a la crainte et au désir de l’aventure, et chaque fois, des le premier regard, elle était assurée qu'il ne se passerait rien. ‘Tota n’aurait su dire si elle en éprouvait plus de soulagement que de déception. I] ne lui restait que de jouer avec ce désir, que de déjouer ses pauvres ruses :
— Non, je n’ai pas faim, — répétait-elle
a William, — non, je ne suis pas fatiguée.
Je n’ai pas froid... J’ai peut-étre faim, mais de gateaux : dans une patisserie. Je suis encore éblouie par le plaisir de mon enfance, quand nous allions a Bordeaux, gouter chez le patissier.
« Que sait-il ? » se demandait Tota, observant Marcel; et a haute voix :
— Nous dinons ici?
Cela ne leur arrivait presque jamais.
— Tu n’as rien arrangé pour ce soir ?
Il secoua la téte et la regarda.
— Tant mieux, — dit-elle, — je me coucherai tout de suite apres diner. Je lirai au lit.
Elle trouvait étrange qu’il consentit a ne pas sortir. Ils s’assirent devant une assiette anglaise; Maria avait oublié de monter du vin. Chaque fois que Tota levait les yeux, elle surprenait le regard de Marcel. « Il sait. Que sait-il ? Naturellement, on a pu les voir s’embrasser dans Pauto ».
— Il n’y arien a manger, et justement javais tres faim. Et toi ?
Non, il n’avait pas faim. I] alluma une cigarette, quitta la table. Elle le suivit, et.soudain se décida :
— J’ai fait aujourd’hui quelque chose...
il faut que je te l’avoue : j’ai agi sans réflexion.
Et comme il se taisait toujours, elle continua :
— Figure-toi, boulevard Haussmann, quelqu’un m/’appelle : c’était William dans sa Talbot. J’avais des paquets, il a eu pitié de moi et m’a fait monter. Je n/ai pas réfléchi que c’était un peu compromettant. Nous avons été par le Bois a Saint-Cloud et a Meudon. Apreés, j’étais ennuyee...
— Quelqu’un vous a vus ?
— Pas que je sache. |
I] fit un geste qui signifiait : « Alors, qu’est-ce que cela peut faire ? »
Elle Vobservait avec inquiétude, redoutant un piege :
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— Tu ne m’en gardes pas rancune ?
Il haussa les épaules. Elle dit en riant :
— Moi qui te croyais jaloux !
— Du petit William ? Tu ne voudrais pas !
Elle fut décgue de ce qu’il méprisait William ; mais son air préoccupé et sombre démentait ses paroles. Peut-étre n’était-ce pas d’elle que lui venait ce trouble ? Elle en éprouva du dépit.
— Tu as de mauvaises nouvelles de la maison de santé ? Elle va moins bien?
— Mais non, — dit-il, — ne t’occupe pas de Marie.
— La cure n’agit pas ? Pauvre femme !
Tu peux me parler d’elle, tu sais !
Il se leva, lui saisit les deux poignets :
— Ne fais pas hypocrite, ne fais pas semblant d’étre jalouse.
Il alla se rasseoir loin de la lampe et d’une main, il cachait sa figure. Elle ne savait pas pourquoi il souffrait, mais c’était delle, c’était par elle. Délivrée de son inquictude, Tota n’éprouvait plus
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devant Marcel que Virritation accoutumée, et elle lui demanda aigrement ce qu’elle avait fait de mal.
— Mais rien, — dit-il, — rien.
Et apres un silence, sans la regarder :
— Tu es consolée du départ d’Alain?
— Oui, parce qu’il reviendra.
— I] te la promis ?
— Non, mais je le veux. Il a toujours fait ce que j’ai voulu. Ce qu’il y a de drdle, c’est qu’il dit la méme chose de moi.
Je suis bien tranquille; je n’aurai pas a insister beaucoup.
Ils se turent quelques instants ; puis de nouveau Marcel parla :
— Quand Alain se mariera...
— Tu es fou? Il a dix-neuf ans... Et puis... non, ma future belle-sceur n’est pas née encore.
— Je crois, — dit Marcel en riant, — que tu lui arracherais les yeux !
Elle répondit d’un ton bougon qu'elle ne pouvait arracher les yeux 2 une femme qui n’existait pas.
Marcel s’étonnait de trouver dans ces paroles, faites pour le bouleverser, tant de soulagement. Et soudain il jugea, il mesura sa folie. Elle lui apparut si nettement qu’il n’imaginait pas qu’il pat en étre encore possédé. Le corps enfoncé dans un profond fauteuil, il alluma un cigare. Ce poids lui était enlevé comme par miracle. Cette jeune femme qui allait et venait, désceuvrée, d’une piece a l’autre, c’était sa femme. Elle n’aimait personne, pas méme lui sans doute. Tout était a faire encore. Mais maintenant qu'il était délivré... Il ’appela ; elle répondit qu’elle s’occupait de rangements; mais apres quelques secondes, il la vit de nouveau traverser la piece a pas lents. Elle mit un disque au gramophone, esquissa une danse, puis s’assit, mais loin de lui. De quoi fallait-il lui parler ? Son angoisse disparue, Marcel ne trouvait plus rien en lui qui edit trait a cette femme. Ils ne savaient que se dire lun a Vautre. L’aiguille gringait sur le disque. Quand se
déciderait-il a acheter un appareil plus perfectionné ?
Elle bailla et soupira :
— On s’ennuie... I] me semble que j’ai faim, — ajouta-t-elle.
— C’est vrai qu’il n’y avait rien a manger.
Elle le regarda.
— Si nous allions a Plantation? Le temps de nous habiller...
Ce seul nom dissipait déja l’angoisse du téte-a-téte. Marcel se sentit humilié de ne pouvoir passer une seule soirée avec Tota. Mais déja il pensait qu’il allait boire.
— Mais tu étais fatiguée ?
Elle protesta qu’elle n’éprouvait plus de fatigue, qu’elle avait faim, qu’elle voulait danser.
— C’est trop tot, — dit-il faiblement.
— Nous n’avons qu’a nous arréter d@’abord au Beuf (William lavait avertie qu’il Vattendrait au bar jusqu’a minuit).
— Tant pis, — dit Marcel, — je ne m’habille pas.
Elle allait passer une robe. Aussi pressés de fuir que sil y avait eu le feu, impatients de n’étre plus ce couple enfermé entre quatre murs, déja en esprit perdus, immergés dans la lumiere, dans le vacarme, dans l’odeur des autres couples.
Elle cria, depuis le cabinet de toilette :
— Le temps d’amener la voiture, je serai descendue.
Tandis qu’il refaisait son nceud de cravate, il observait, dans la glace, Tota qui allongeait d’un coup de crayon ses sourcils épilés. Elle frottait ses ongles, le regard vidé de toute pensée.
Bien qu'il fit jour encore, Irene interrompit la lecture d’Hervé et lui demanda de tirer les rideaux, d’allumer la lampe.
Quand il leut fait, Hervé revint a sa place et recommenga de lire a haute voix.
Comme il avait di se rapprocher de la lumicre, le bas de sa figure, ses mains et le livre étaient vivement éclairés, mais s’il levait les yeux, a peine distinguait-il le visage d’I[réne enfoui dans loreiller. Parfois il s’arrétait, et elle disait faiblement :
-—- Je vous écoute...
Alors il reprenait sa lecture, du ton d’un écolier docile. Oui, d’un écolier qu’une fantaisie de ses parents a privé de son jour de sortie, qui se résigne a la corvée parce
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qu’il ne peut faire autrement, mais qui pense au cirque, a ses camarades, a son plaisir perdu.
Jamais [rene n’avait été si frappée par cet air d’enfance chez son mari, cet air d’affreuse enfance. Elle avait espéré pouvoir sortir avec lui, ce samedi qu'il avait consenti a lui sacrifier. Mais pour étre stre de dormir et de reprendre des forces durant la nuit précédente, elle avait imprudemment forcé la dose de gardénal. Et maintenant il lui fallait lutter contre une croissante somnolence. Hervé faisait ce qu'il pouvait et n’imaginait pas que son amer regret fat visible.
« A-t-il conscience qu’il m’a fait grace, songeait-elle, que de ce pauvre sacrifice dépendait ma vie, ce qui me reste de vie ?
N’ai-je pas joué une comédie ? » Non, elle connaissait son désir de sommeil...
Personne au monde ne pouvait comprendre la puissance de ce désir. Elle n’en pouvait plus d’étre dévorée vivante, elle était a bout de force. Elle avait compté sur
le refus d’Hervé; elle avait sollicité de lui cette petite poussée vers l’abime, vers le noir. Et, contre toute attente, il est 1a, avec son air malheureux de chien enfermé. Qu’elle a eu tort de doubler la dose de gardénal ! Impossible de suivre la lecture. C’est pourtant beau cette Vie de Nietzsche, d’Halévy. Elle concentre sa pensée, fait un immense effort d’attention :
« Fe fais la chasse aux hommes, comme un véritable corsaire, non pour les vendre, en esclavage, mais pour les emporter avec mot dans la liberté. » Cette liberté sauvage qwil leur propose ne séduit pas les jeunes gens. Un étudiant, M. Scheffier, raconte ses souvenirs : « Fe suivais le cours de Nietzsche, dit-il, je le connaissais fort peu. Un jour, le hasard nous ayant rapprochés, je Paccompagnais a la sortie du cours et nous marchions céte a cote. Des nuages clairs passaient au ciel. Les beaux nuages ! me dit-il ; comme ils sont rapides! Ils ressemblent a des nuages de Paul Véronése, répondis-je.
Sa main saisit soudain mon bras. — Ecoutez, me dit-il, voici les vacances, je pars bient6t, venez avec mot, allons ensemble voir les nuages a Venise... Fe fus surpris, je balbutiai quelques mots hésitants. Alors je vis Nietzsche se détourner de mot, le visage glacial, fermé. et comme mort. Il s’éloigna sans mot dire, me latssant seul. »
Irene a pu suivre jusqu’a la fin l’anecdote. « Nietzsche apportait une réponse, une régle de vie, songe-t-elle. Il avait trouvé quelque chose; il ne ressemble pas aux autres qui ne veulent pas trouver.
Mais on ne peut pas trouver, il ne faut pas vouloir trouver. Que j’ai de peine a y parvenir ! Malgré moi je cherche, comme sil y avait une réponse. C’est que je ne suis pas un esprit libre, ajouta-t-elle, sans se rendre compte qu'elle parlait a haute VOIX.
— Que dites-vous ? — demanda Hervé.
Elle le (pria de l’excuser : elle avait prononcé des mots au hasard.
ee ee CE QUI ETAIT PERDU 155
— Vous n’écoutez pas... vous somnolez, — dit-il un peu sechement. — Préférez-vous que je m/’arréte ?
Mais elle redoutait plus que tout I’ effort d’une conversation a soutenir. I] reprit, du méme ton d’écolier docile :
« Les actions ne sont jamais ce qu’elles paraissent étre. Nous avons eu tant de peine a apprendre que les choses extérieures ne sont pas telles qu’elles nous apparaissent ! Eh bien, il en est de méme du monde inteérieur. Les actes sont en réalité « quelque chose d’autre ». Nous ne pouvons pas en dire davantage : tous les actes sont essentiellement inconnus. »
Hervé s’ arréta de lire pour s’écrier
Que c’est beau, cela! » Elle comprit qu’il s’appliquait a lui-méme ces paroles et en fut attendrie. « Oui, les actes étaient inconnus. Elle ne jugerait plus Hervé ; elle ne l’avait d’ailleurs jamais condamné. » Dans sa profonde faiblesse, ‘elle n’essayait plus de lutter contre l’engourdissement, ni de suivre cette voix monotone. Des
souvenirs de lectures lui revenaient : « la raison humaine est mobile et doit réinventer des solutions pour chaque cas en particulier : le cas d’Hervé. Ne pas le juger d’apres une raison immuable. »
Le timbre de l’entrée la fit tressaillir :
— Vous avez averti a l’office que je n’y ¢tais pour personne ?
— C’est peut-étre maman...
— Surtout pas elle : dites-lui que je me repose.
Hervé quitta la chambre, fit quelques pas dans le corridor obscur, et reconnut la voix de sa mere.
— Ah! Tu es la, mon enfant ?
Les vétements sombres, les vieilles fourrures de sa mere sentaient le vinaigre de Bully, le poivre. Elle ne lui laissa pas le temps de mentir : du moment qu'il était la, disait-elle, elle n’avait pas besoin d’entrer.
jElle se sentait tranquille. Elle n’avait pas espéré le trouver. Elle était contente
CE QUI ETAIT PERDU 167 qu’il fat 1a, au chevet de sa femme. Comment la trouvait-il ?
— Calme, un peu faible. Mais elle ne se nourrit pas. yr. — Je vous laisse ensemble.
f La vieille dame prononga ces mots d’un air heureux.
— Je lui fais la lecture, — reprit Hervé avec satisfaction.
— Comme c’est bien ! — dit-elle en lembrassant. — 'Tiens, j’avais apporté des violettes...
I] rentra dans la chambre :
— C’était maman, elle est partie. Elle vous avait apporté des violettes.
— Coupez les queues et mettez-les dans le petit vase... Oui, continuez de lire.
Il est dur, aux malades exténués, de lutter contre le sommeil. Et pourtant, le peu de mots qu'elle saisit au vol retentissent en elle profondément :
« Ou voulons-nous aller? Voulons-nous franchir la mer? Ou nous entraine cette passion puissante? De nous ausst peut-étre
on dira quelque jour que gouvernant toujours vers LTouest, nous espérions atteindre une Inde inconnue, mais c était notre destinée ad échouer devant Tinfini. Ou bien, mes fréres, ou bien? »
La pensée d’Irene s’accrocha a cet « ou bien ». Ou bien peut-étre n’échoueronsnous pas ? Absurde obstination : elle veut trouver; elle n’est pas un esprit libre.
Elle pensait a la mer qu'elle ne verrait plus ; et confusément, elle pensait a elle ne savait quoi de plus beau que la mer qui s’étendait par-dela les ténébres de la maladie, de la souffrance solitaire et de la mort. Elle s’étonnait de cette joie au plus profond de son étre qui sourdait elle ne savait d’ol, qui ne venait pas de la présence d’Hervé, car elle ne songeait plus a Hervé : 4 peine certaines paroles lui demeuraient-elles encore perceptibles :
« Lux mea crux, écrivait Nietzsche en ses notes, crux mea lux. Lumiére ma croix, croix ma lumiére! Son agitation que le temps napaisait point demeurait extréme.
Il s’effraya, car il wignorait pas la menace qui pesait sur sa vie : « A mon horizon s’élevent des pensées, quelles pensées... »
Hervé s’apercut que sa femme s’était endormie et ferma le livre. I] lentendait a peine respirer. La lampe éclairait sur la couverture un bras squelettique. Elle en avait pour longtemps a dormir ainsi, comme chaque fois qu’elle avait trop pris de gardénal. Il regarda sa montre : cing heures seulement. I] aurait cru qu’il était beaucoup plus tard... Iréne avait ordonné de fermer les rideaux lorsqu’il faisait jour encore...
« A cette heure-ci, je devrais étre... »
Mais ils ne sont pas partis pour ce week-end : tout a été remis au mois prochain. Si Hervé était libre de sortir, il saurait bien ot aller. Du moment qu’elle s’était endormie, rien ne l’empéchait de sortir. Non, il avait promis. Mais on peut aller faire un tour, pour se dégourdir les jambes, pour acheter du tabac. II] serait
= sade — -
rentré a huit heures. Mais non, il savait bien que s'il y allait, rien ne le déciderait a ce retour. Ce serait le diner, la soirée, la nuit, peut-étre toute la journée du lendemain, comme toujours.
La femme de chambre entra pour fermer les volets extérieurs. Hervé lui recommanda de faire doucement. Le bruit n’éveilla pas Irene. Comme elle dormait !
S’il s’était cru assez fort pour ne demeurer la-bas que jusqu’au diner, il aurait pu s’en aller sans inquiétude : elle ne se serait pas éveillée avant son retour. Ah !
qu'il a eu tort d’arréter son esprit sur cette pensée ! Ne savait-il pas qu’il ne résistait jamais a une injonction de cette sorte ?
« Maintenant, je ne peux pas ne pas sortir, » se dit-il.
Au vrai, ot. est le risque? Il ne lui appartient méme plus de décevoir Iréne.
Méme s'il ne rentrait pas, ce soir, ce serait comme tant d’autres soirs. Elle ne lui en voudrait pas; elle ne lui en veut pas. Elle sait qu'une femme malade doit étre indul-
gente, fermer les yeux. C’est vrai que méme si elle n’était pas malade, il ne se conduirait pas mieux envers elle.
« Enfin, si je sors ce soir, si je tarde a rentrer, ce ne sera pas un fait nouveau. »
Pourquoi sent-il le besoin de se persuader que ce ne sera pas un fait nouveau ?
Certes, il a souvent disparu plusieurs jours; mais alors, il ne violait aucune promesse particuliere, tandis que ce soir...
« J'ai cédé a un caprice. Peut-étre n’y attache-t-elle aucune importance... » Non, non : pas a un caprice ! Quelle femme est moins capricieuse qu’Irene ? Il a cédé a une menace cachée, a une adjuration solennelle, bien qu’exprimée dans les termes les plus ordinaires.
Mais n/’est-il demeuré a son chevet plusieurs heures ? La journée est finie.
C’est le soir et elle dort. D’ailleurs il ne s’est engagé a rien de précis. Comme elle dort profondément !
S’étant approché, il se pencha sur elle, attentif a cette respiration un peu trop
rapide. I] se dit : « A six heures, si elle n’est pas réveillée... » Le voila tranquille maintenant, comme s’il s’en était remis a une puissance supérieure, comme sila décision ne dépendait plus de lui. Souvent il regarde sa montre avec angoisse, ne sachant plus ce qu'il désire, — ou plutdét il sait ce qu’il désire, mais le redoute. Il a peur.
« Quoi qu il arrive, se dit-il, je serai 4 la fois content et désolé. »
Si elle se réveillait, ce serait fini de cette angoisse, mais aussi de cet espoir, — affreux espoir ott le coeur n’est pour tien, espérance de la chair, attente qui tient tout entiere dans chaque fibre d’un corps obsédé, possédé. I] feint de croire qu il désire le réveil d’Iréene ; pourtant il se défend de tourner la page d’un livre, d’allumer une cigarette; il retient son souffle et s’inquiete lorsqu’au passage d’un camion, les vitres tremblent.
Pour que le temps lui paraisse plus court, il se divertit a imaginer ce plaisir qu'il va godter, — qu'il va peut-étre
gouter, si cette femme, étendue 1a, continue de dormir. Au point ot il en est, rien au monde ne pourrait le détourner de courir a ce bonheur. Méme si maintenant Irene sortait de ce sommeil, se relevait, lui tendait ses maigres bras, il sait bien qu il inventerait un prétexte pour fuir. — Inventerait-il méme un prétexte ?
Il dirait : « Je n’en puis plus; délivrezmoi de ma promesse. »
Parfois les levres d’Iréene laissaient échapper une sorte de sifflement. Sa main ébauchait un geste confus comme si, méme en dormant, elle devait se défendre contre quelqu’un. Hervé ne la regarde pas, il ne regarde rien hors ce qu’il imagine avec délices, —- cette vision dont le reflet éclaire sa figure si terriblement que sa mere méme, a cette minute, n’oserait ’embrasser.
Au premier coup de six heures, Hervé se leva. Il ne se pencha pas sur ce corps immobile, il ne tourna pas méme la téte vers le lit.
Le bruit de la porte d’entrée réveilla Irene, — comme lorsqu’elle était enfant, a onze heures du soir, apres que les domestiques avaient regagné le septieme, le départ de son pere annoncé par le méme bruit de porte refermée, l’arrachait au premier sommeil, l’avertissait de sa solitude et de son abandon. — Bien qu’elle ne doutat guere que ce fit Hervé qui s’en allait, elle voulut que la femme de chambre lui en donnat Vassurance.
Elle dit qu’elle ne prendrait rien, qu’elle allait dormir, qu’il fallait faire doucement et, le lendemain, attendre son appel.
Alors elle fut tranquille.
Hervé avait bien fait de partir. Que pouvait-il pour une malade endormie ?
——c—e=—-EcEeEeE~EeEeE~Ee~Eee=~qeeeeee e ee==e ea ee_____=S CE QUI ETAIT PERDU 165
S’il avait plu a Iréne de se donner 4 elleméme ce signal, si elle avait sollicité du destin cette petite poussée vers l’abime, Hervé n’était en rien coupable de ne avoir pas compris. D’ailleurs, songeaitelle, qui est coupable, et que signifie ce mot ? Méme aurait-il eu le pressentiment qu’il tenait dans ses mains le sort d’Iréne, quel prix pouvait avoir a ses yeux une vie déja a demi détruite ? Croyait-il a cette tuberculose bénigne, larvée, comme il affectait de dire ? Ne pensait-il pas qu’elle mourait lentement d’autre chose ? Qu’elle était dévorée, ou plutét rongée ? Raison de plus pour avoir pitié d’elle et pour lui faire ce sacrifice... Mais non, il n’a aucune raison d’avoir pitié, il n’y a rien a mettre sous ce mot : sacrifice.
Dans l’état ot elle se trouvait, il ne pouvait plus l’aimer. Il aurait pu seulement se souvenir de l’avoir aimée, et V’épargner en faveur de ce souvenir. Mais il ne l’avait jamais aimée, pas méme un seul instant, jamais. Rien en dehors
d’Iréne n’existe pour elle des sentiments qui |’étouffent : rien ne correspond a cet amour, a ce désir de se donner et d’étre digne... Digne de qui ? de quoi ? Digne.
Digne. Dignité. « Car cest vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage — que nous puissions donner de notre dignité — que cet ardent sanglot qui roule d’dge en dge. » Est-ce qu’il croyait a cela, Baudelaire ? Un poéte a le droit de donner un nom a son inquiétude : Dieu. Peut-étre le désir crée-t-il son objet ? L’exces de douleur suscite le consolateur.
Que tout cela répugne a Irene ! Elle ne veut pas étre consolée, elle ne demande aucune consolation. Pauvres gens qui font les demandes et les réponses pour se persuader qu’ils ne sont pas seuis ! Elle n’a pas peur de l’anéantissement, mais non plus de la souffrance physique : elle ne veut pas qu’on croie que c’est parce qu’elle souffrait trop qu’elle... Mais que lui importe ce que les autres croiront !
Cette exigence en elle, un enfant l’etit
CE QUI ETAIT PERDU 167 peut-étre apaisée. C’est cela, naturellement ! Que n’y avait-elle songé ! Elle est contente d’avoir pu donner un nom 4a ce désir qui létouffe : instinct maternel refoulé. Ce n’est pas que les enfants l’attirent beaucoup... Qu’elle souffre ! Si elle pouvait marcher un peu dans la chambre, mais elle est trop faible.
Un verre d’eau était a demi plein : elle avala un, deux, trois, six comprimés. Si elle n’avait pas été une infirme, elle aurait pu aider certains étres. Elle manquera a Marcel; il devait la mener auprés de Marie, dans cette maison de santé...
« Méme malade peut-étre, j’aurais pu quelque chose pour eux. » Marcel lui assurait un jour que tout ce qu’elle lui disait prenait une autorité singulicre.
Lorsqu’elle avait décrit a Marie Chaves, une vie d’effort et de beauté (travailler a son perfectionnement, se familiariser avec les grandes ceuvres, ravir a Nietzsche le secret pour se dépasser) espérait-elle d’étre entendue ? Marie avait écouté avec fer-
veur, mais le soir méme, cherchait l’oubli.
Ceux qui ont connu l’amour, rien ne les console de l’avoir perdu : « Hypocrite, je feins de croire que nous sommes au monde pour comprendre, nous qui sommes faits pour aimer... »
Des mots ! Des mots ! Que lui importaient Marie et Marcel ? Hervé. Elle 1’aimait déja pendant les lecons de danse, quand il entrait toujours en retard, avec cette fleur a la boutonnieére qui faisait rire les autres. Un jour, il la lui avait donnée.
« C’était pour mon argent. Dans son monde, c’est presque toujours pour l’argent. Il allait a tous les concerts, afin que je l’y voie ; il suivait méme, au College de France, le cours de Pierre Janet et, a la Sorbonne, celui de Delacroix; il s’asseyait pres de moi, prenait des notes. Je faisais expres d’étre dupe; je jouais a étre aimée, bien que j’eusse été avertie qu'il avait obtenu des renseignements sur ma fortune par les banques. Le mariage a failli manquer parce ‘que, cette année-la,
papa avait perdu deux millions 4 Deauville, et s'il n’était mort subitement, 4 la rentrée, les pourparlers auraient sans doute été rompus. Je me souviens que pendant les fiangailles Hervé m’a dit un jour, en parlant de ses amis, quils devenaient jaloux. J’étais ce qu’il pouvait trouver de mieux, du moment que sa mere ne voulait ni d’une israélite, ni d’une américaine ; orpheline, je n’avais pas de famille proche, et surtout le Kina Verley passait pour une affaire honnéte... Il ne fallait pas lui parler d’une fortune louche ; la-dessus il n’aurait pas transigé. Et mol, je |’aimais... et elle, la vieille dévote, ma belle-meére, savait-elle déja ce que j’ai su depuis...
Non ! Non ! Ne pas penser a cela... »
Son délire conscient lui montrait, comme des objets, son amour et I’objet de son amour : une mer immense, étincelante sous le ciel, dont les millions de vagues enserrent, battent ce petit étre indifférent, ce rocher minuscule : Hervé.
Ce qu’elle a pu faire tenir, dans ce joli
visage fripé et sournois ! Elle était lucide, Elle savait que personne au monde ne pouvait la désirer, la chérir. Elle croyait qu’on peut vivre en aimant et sans étre aimé ; et que le patient amour finit par recréer, par modeler selon ses vues, l’étre dont il fait ses complaisances. Elle relevait tous les mensonges d’Hervé, s’appliquait a le redresser sans colere. Pauvre idiote ! Elle n’avait jamais eu d’autre pouvoir que de le rebuter : un pouvoir de répulsion. I] préférait étre ot elle n’était pas.
Que c’est étrange, songe-t-elle, cette puissance formidable d’amour qui n’a pas d’objet, cet immense soulevement d’un coeur vers rien! Depuis toujours, depuis l’enfance, depuis que c’était sa poupée qu’elle pressait le soir dans son petit lit avec une force inimaginable d’adoration... L’appartement de la rue Vézelay.
Elle a souvent reconnu, dans d’autres appartements, l’odeur du vestibule. Les lampes chinoises, sur la cheminée du
CE QUI ETAIT PERDU 171 petit salon, étaient éclairées au gaz; un jour elle avait cassé le manchon. Elle ne se rappelle aucune dispute entre ses parents, avant leur séparation, aucun éclat.
(Pourtant elle entrait alors dans sa huitieme année.) Au contraire, elle se souvient qu’elle les trouvait trop polis lun pour l’autre. Elle n’est restée avec son pere rue Vézelay que quelques mois avant d’entrer au lycée Duruy. Mais cette période lui apparait trés longue, — peut-étre a cause de sa solitude le sair, lorsque la porte d’entrée fermée par son pere la réveillait en sursaut. — Aucun domestique ne couchait a létage. On lui avait indiqué la place du cornet acoustique qui reliait l’appartement a la lage, pour le cas oti elle aurait eu besoin de secours. Elle ne reproche rien a sa mere : on a le droit de refaire sa vie. Pas de place pour Iréne dans la seconde vie de sa mere : un autre mari, un autre pays, d’autres enfants. Ne pas feindre d’en avoir beaucoup souffert. Le lycée, mademoiselle Fermeil : « Spinoza,
Nietzsche, quand vous serez plus grande...
L’intelligence au-dessus de tout. Le culte des idées. Qui aime sincérement la beauté évite les actions basses.» Comment faire le bien ? « Les pauvres. » Ce sentiment d’Irene que ses visites, ses aumOnes sanctionnaient leur état, le légitimaient. Leur hypocrisie : ils la prenaient pour une dévote, parlaient de : « La premiere Communion de la petite... » tataient le terrain pour dire ce quelle souhaitait quils dissent. Au dispensaire, du moins, elle pouvait soigner les corps sans parler.
Jamais elle n’a manifesté sa pitié, son amour pour eux; jamais elle n’a rien trahi. On la trouvait séche, distante. Elle peut bien s’avouer qu’elle a aimé pardessus tout les corps qui souffrent. La maladie : notre état habituel. Des milliers de maladies... Et les bien portants s’empoisonnent exprés, comme s’ils voulaient rentrer dans l’ordre. On devrait pouvoir ne s’occuper que des corps qui souffrent.
Inutile amour. Feu qui brilait pour per-
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sonne, pour rien. Cette exigence de se donner, et personne au monde pour recevoir ce don. Personne.
Il ne reste plus d’eau dans le verre, mais la carafe est a demi pleine. Vaincre son engourdissement ; emplir le verre ; avaler d’un coup le plus de comprimés possible parce que peut-étre, dans quelques instants, elle ne pourra plus. Hervé, a cette minute... Ou est-il ? Avec quels étres ? Faisant quels gestes ? Pourquoi est-ce si horrible ? Le mal. Comme elle a été obsédée par ce mystere : un ordre de valeur, une hiérarchie entre les actes...
Trop tard pour y réfléchir encore. Ces liens, dont parle Nietzsche, et que luiméme juge impossible de rompre : « L’attendrissement devant ce qui est depuis toujours vénéré. » Le probléme moral de Parodi... que c’est faible ! Elle n’a pas fini de le lire. Toutes ces routes ne menent a rien. A rien. Elle sombre mais ne perd pas conscience.
« Qui est 1A ? » A-t-elle articulé ces paroles, ou les pense-t-elle seulement ?
« Qui est la ? » C’est cette femme, cette concierge au milieu d’enfants grouillants, rue de la Gaité, celle a qui Irene faisait des piqires deux fois chaque semaine.
C’est bien .cette femme qui répond ; « C’est moi, » mais avec une voix qui n’est pas sa voix. D’autres pauvres corps sont couchés par terre, appuyés contre le mur ; Irene les reconnait malgré la nuit. Peutétre la lampe de chevet est-elle restée allumée... Mais non, ce sont ces chairs si blanches entre les bandages qui brillent dans l’ombre. Ces chairs n’ont pas de sectet pour elle qui a défait les pansenients, qui connait la forme des plaies, qui est habituée a leur odeur. Chacun répete : « C’est moi... » comme s’ils née formaient tous ensemble qu’un seul étre.
Marcel et Hervé lui-méme se penchent sur elle, confondus parmi ces malades, eux, les plus malades. Elle souffrait, mais non plus dans sa chair. Elle pressentait
qu’il existe peut-étre une autre forme de renoncement, une autre nuit, une autre mort que cette nuit, que cette mort qu’elle a cherchée, qu’elle a voulue. A demi engloutie, elle ne pouvait remonter a la surface; elle s’agriffait; ses ongles se cassalent, ses coudes étaient saignants.
Elle ne pouvait plus faire la découverte, tomber a genoux, pleurer de joie. Elle ne pouvait plus rendre témoignage. Il faut qu’elle traverse jusqu’au bout ces ténebres ou elle s’est follement jetée. Mais glissant dans l’abime, elle connaissait, elle voyait, elle appelait enfin cet amour par son nom, qui est au-dessus de tout nom.
La femme de chambre introduisit Marcel dans la salle a manger oti se tenaient la comtesse de Blénauge, la cuisiniére et le chauffeur.
— Ou est Hervé ? Le savez-vous ?
La vieille-dame posa d’abord cette question a Marcel, sans méme répondre aux condoléances qu’il balbutiait. Elle avait gardé sa capote d’ot s’échappaient des meéches d’un blanc jaune. Son sac noiratre, sordide, était posé sur la table d’acajou, a.coté d’un parapluie et d’une paire de gants noirs usés.
La femme de chambre recommenea son récit : Madame lui avait bien recommandé de ne pas pénétrer dans la chambre avant
qu’elle eit sonné. Madame s’endormait souvent au petit jour et ne se réveillait que vers midi. Elle était entrée une premitre fois, mais s’était retirée, croyant Madame profondément endormie. Cette fille qui n’était dans la place que depuis quinze jours n’avait pas eu le moindre soupcon. Ce fut la cuisiniere qui, au retour du marché, s’inquiéta. Elle tira les rideaux ouvrit les volets, et tout de suite comprit : le corps était déja froid ; les draps étaient souillés par des vomissements. La carafe d’eau avait été renversée. Des comprimés restaient sur l’assiette. La pauvre Madame croyait qu’on peut en prendre sans inconvénient. Pourtant Monsieur lui disait de faire attention. Ca ne devrait pas étre permis aux pharmaciens de vendre ¢a comme si ce n’était pas du poison.
— Non, — répondait madame de Blénauge a une question de Marcel, — vous ne pouvez pas la voir encore. Deux religieuses font sa toilette. Monsieur, — ajouta-t-elle sans le regarder et comme
honteusement, — vous devez savoir ou est Hervé ?
Marcel secoua la téte et tourna les yeux vers le chauffeur. C’était un homme déja vieux, a air honnéte et campagnard. I] comprit qu’on n’osait l’interroger mais qu’on attendait qu’il parlat. Il dit que Monsieur ne se servait jamais de l’auto dans la journée : « Il préférait les taxis. »
Marcel ignorait aussi l’adresse de la mére d’Iréne. Il savait seulement qu’elle habitait Londres, que son mari écrivait des pieces, a moins qu'il ne fat directeur d’un theatre, Mais il ne se rappelait pas son nom
— Hervé vous le dira... Il va rentrer d’une minute a l’autre.
— On ne sait jamais quand Monsieur rentre. Ce peut étre ce soir, comme demain, comme apres-demain.
Cette réflexion de la femme de chambre ne fut relevée par personne. Le jour ensoleillé et froid entrait par une large baie.
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Tous regardaient le zinc des immeubles d’en face hérissé de cheminées ; un couvreur, debout, paraissait plus grand que nature. Madame de Blénauge dit 4 mivoix : « Mes pauvres jambes... » Elle s’assit sut la chaise que Marcel lui avangait et ne bougea plus. Une religieuse entra et lui parla a voix basse. La vieille dame secoua la téte :
— Il n’y a pas de crucifix dans la maison.
Elle ouvrit son sac, remua des clés, sortit un chapelet que la sceur emporta.
Marcel dit que pour les démarches nécessaires il fallait attendre le retour d’Hervé.
— §$’il n’est pas la demain matin, nous aviserons.
La femme de chambre aux écoutes, cfia presque joyeusement : « L’ascenseur !» Chacun demeura dans un grand silence. Ils entendirent claquer la porte de fer, puis le bruit de la clé dans la serrure.
Pour que le vestibule fit éclairé, les portes de la salle a manger avaient été remplacées par une tenture qui, sauf aux heures de repas, demeurait ouverte.
Hervé put donc voir, des l’entrée, toutes ces personnes réunies. Il comprit. D’un seul mouvement, les quatre domestiques disparurent dans loffice, mais demeurerent derriere la porte. Ils n’entendirent que ces seules paroles, énoncées séchement par la vieille dame :
— Va dans sa chambre, va !
Elle Vavait repoussé quand il s’était penché pour l’embrasser. Son col était froissé et sale ; il n’avait pas dt se raser. Son regard allait de sa mere a son ami; il balbutia :
— Le gardénal ?
Marcel inclina la téte.
—+ Mais il-y a-de’espoir ?
I] interrogeait encore, bien qu’il sit déja que tout était fini.
Il prit le bras de Marcel, mais madame de Blénauge intervint :
— Non, — dit-elle durement, — ne le suivez pas. Qu’il entre seul dans cette chambre.
Hervé, stupéfait, la dévisagea. Cela ne durerait pas, ce n’était pas possible. Il s’effaca, disparut : Irene morte lui faisait moins peur que cette mere qu’il ne connaissait pas, qui faisait semblant de ne plus l’aimer. Une porte fut ouverte et refermée au fond de l’appartement. Marcel hésitait a le suivre, n’osait désobéir a cette petite vieille immobile sur sa chaise, les yeux fermés. Ainsi s’écoulerent de longues minutes jusqu’a ce qu'elle lui dit :
— Vous pouvez le rejoindre, maintenant.
Demeurée seule, elle garda la méme attitude. Sa téte remuait comme il arrive aux vieillards : elle semblait dire non indéfiniment a quelqu’un. Elle ouvrit le vieux sac usé, y chercha son chapelet, se souvint que la sceur l’avait pris. Alors elle commenca de réciter le rosaire « sur ses
Sanne nee RN EC 182 CE QUI ETAIT PERDU doigts », mais bient6t s’interrompit : elle ne pouvait pas prier. Se retenir de penser, voila tout ce dont elle se croyait capable pour le moment.
Une coupe sur la desserte contenait quelques bananes et des mandarines ; elle dut se retenir d’en manger, tant elle avait faim. Depuis longtemps, elle n’avait senti un tel désir de nourriture. Elle se leva enfin, prit son sac et son parapluie, et s’engagea dans le corridor. Devant la porte de la chambre, elle demeura un instant aux écoutes : aucun bruit; on aurait pu croire que la piece était vide.
Elle ne se décidait pas a entrer comme si elle se fut attendue a rencontrer encore le regard irrité de sa belle-fille. A quoi servirait-il maintenant, qu’elle s’avancat vers ce lit ? Que de stations avait-elle faites a cette méme place, n’osant franchir ce seuil, certaine qu’elle était d’exaspérer la malheureuse enfant !... C’était nécessaire ; elle avait cru du moins que c’était nécessaire ; comme si Iréne avait eu la
moindre difficulté a tromper sa surveillance ! I] aurait fallu étre la toujours. Mais elle était venue hier soir encore; elle serait restée a lVinsu dIrene, si Hervé navait été la. Dire qu'elle avait pu faire confiance a Hervé! Inutile de vaincre la répugnance qu’elle éprouve a ouvrir cette porte. C’était lame d’Irene qu’elle aimait, et non cette petite figure seche, ce front dur et impénétrable. Cette dépouille n’a plus besoin d’elle; elle n’a plus rien a faire ici; il ne lui reste que aller se tapir chez elle, que d’attendre son tour. Le Maitre fera ce qu’il voudra de cette vieille logue, dont il avait déjoué tous les plans... Elle jetait sur la porte un regard presque haineux : quils s’arrangent ensemble, Hervé et sa victime !
Peut-étre ne se fat-elle pas éloignée, si elle n’avait su que son fils avait un ami aupres de lui.
Pourtant, ils n’étaient pas, dans cette chambre funébre, assis céte a cdte, mais la morte les séparait, et plus encore les éloignaient l’un de l’autre leurs pensées incommunicables. Marcel contemplait ce front magnifique et pacifié. Quelle empreinte lesprit disparu avait laissé sur cette chair ! De ces lévres, ne sortiraient plus jamais les paroles attendues, — celles, méme qui eussent enfin rassuré Marcel.
Il se sentait maintenant livré sans recours a ce doute, contre lequel Irene seule, croyait-1l, avait pouvoir. Et qu’elle fat morte le jour méme ot il venait implorer son aide, ce gargon superstitieux y voulait voir le signe d’une infortune singuliére.
A moins que ce sommeil, cette immobilité ne fussent la vraie réponse d’Iréne.
Lui qui avait cru aimer la vie, comme il entendait ce conseil de silence, de repos, d’anéantissement ! Il comprenait soudain ce qui naguére l’étonnait : que comme le feu saute d’arbre en arbre, le désir de mourir se communique d’un étre a l’autre, et qu'un homme qui se tue ne se tue jamais seul. Et soudain Marcel songea qu’il faudrait cacher cette mort a Marie Chaves. I] avait tant espéré qu’Irene sauverait Marie! Elle avait promis a Marie, que, dés qu’elle pourrait sortir, sa premiere visite serait pour la maison de Saint- Cloud. Mais l’exemple qu’elle vient de donner risque d’étre plus efhicace que n’eussent été ses paroles. « Voyez comme c’est simple, semble dire cette morte a ceux qui l’ont connue, voyez : le cur exténué ne demande qu’a ne plus battre. »
Organiser le silence autour de Marie. Il avertirait les domestiques, il téléphonerait dés ce soir a la maison de santé.
Mais lui, Marcel, il savait que ce geste d’Iréne est le plus facile a accomplir, que tous les jours les plus faibles femmes l’exécutent sans ostentation, sans phrases.
Que ne pouvait-il se cacher a lui-méme cette mort ! il y penserait toute la nuit, — pendant combien de nuits ? — étendu pres de Tota endormie et hostile jusque dans le sommeil, — pres de ce corps sur la défensive, comme contracté et ramassé pour défendre un secret qu’elle nourrit avec délices, avec terreur. Et méme si ce quwil redoute n’existait pas, s'il doit étre délivré de cette angoisse, dans quoi retombera-t-il ? Trente-sept ans, déja. La cause est entendue : pas de talent. Avant méme d’avoir commencé, ‘le voila fini.
Pourquoi vivre, s'il n’est plus aimé ?
Dans le silence de Pappartement, s’éleverent soudain des voix irritées. La femme de chambre vint avertir que deux représentants de maisons rivales étaient aux prises dans le vestibule. Hervé pria Marcel de s’entremettre et de tout
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décider pour le mieux. « Que ce soit convenable, sans plus... Qu’il voulit bien aussi se charger de télégrammes... » Il lui dicta a voix basse des adresses.
Hervé, resté seul dans la chambre, se rassit, ferma les yeux. I] s’efforgait d’éveiller en lui un remords qu’il n’éprouvait pas. Ou plutdt ce remords était recouvert et comme étouffé par des soucis dont il avait honte, par une vague espérance qui lui faisait horreur. I] ne pouvait chasser de son esprit la pensée de ce que ces obseques, le deuil, lui feraient manquer cette semaine : tel rendez-vous dont il se faisait une joie, ce bal de mardi chez le petit peintre américain. Sans doute pouvait-on reprendre tres vite la vie... Le mieux serait de voyager pendant les six premiers mois : rien ne l’en empécherait maintenant ; rien ne le retiendrait plus.
Fini de combiner des inventions, de mentir. Elle avait fait un testament ; il fronga les sourcils : non, non; ne pas penser a
cela. Il s’efforcait d’étouffer cette affreuse joie. I] avait si souvent imaginé cette mort qu’elle lui semblait son ceuvre a cause de cette prévision, et non parce qu’il avait abandonné Iréne, un soir. Car tout ce qu’il désirait ardemment finissait par se réaliser. Tout ce qu’il voulait, il fallait que cela fat.
« Le seul étre au monde qui m/aimait, peut-étre ; et c’est moi qui... Mais non, elle était perdue. Tuberculose ou tumeur profonde, tous les médecins |’avaient condamnée. Quelle existence aurait-elle trainée ! Elle a préféré mourir que de vivre ainsi. Bien portante, elle n’ett pas songé ala mort. D’ailleurs ce n’est pas un suicide. Abus de stupéfiants pour calmer la douleur. Je n’y suis pour rien. Si je n’étais pas parti hier soir... mettons qu’elle aurait vécu quelques semaines encore. D/ailleurs pendant que je lui faisais la lecture, elle était sous influence de la drogue :
l’intoxication était commencée. Si j’étais allé me coucher, elle serait morte pendant mon sommeil. »
I] regarda le cadavre et se rassura « Elle ne peut plus savoir ce que j’éprouve.
Elle devinait toujours mes pensées les plus basses ; elle me les révélait 4 moiméme. Elle ne peut plus savoir ce que jéprouve. D’ailleurs je ne suis pas libre d’éprouver ceci ou cela. J’ai peut-étre bien plus de peine que je ne crois. Je ne sais pas encore que je l’ai perdue : c’est souvent analysé dans les livres. Comparaison avec le soldat qui ne s’aper¢oit pas tout de suite de sa blessure : c’est tres connu. Fuir maman, son regard intolérable. Il faut qu’on dise que je me terre, que je ne veux voir personne. Est-ce que je suis un étre horrible ? Mais non, simplement lucide, sincere... Mais si : je suis horrible. » Tout d’un coup il se voyait, tel qu'il était, et cherchait en lui une trace de sentiment noble comme il ett cherché un lambeau d’étoffe pour couvrir sa nudité. Il se forgait a regarder la morte pour que la douleur jaillit. Enfin commenga de naitre une émotion, il s’atten-
drit. Une douceur triste le consolait ; il ne se voyait plus si affreux ; il se sentait jugé comme le jugeait Irene vivante, avec la méme indulgence, mais purifiée de tout dédain. Impression étrange et qui ne dura qu’un instant : elle était la, elle lui disait : « Je te vois a présent, 6 malheureux, tel que, livré a tes seules forces, tu ne peux pas ne pas étre... » Son immense misere lui apparaissait, mais dans une lumiere de miséricorde et de pardon. Ce ne fut qu’un éclair. Marcel était revenu et lui disait : « C’est pour apres-demain onze heures. » Hervé songea : « Apres-demain a cette heure-ci, tout sera fini. »
I] vit en esprit le hall de la gare de Lyon le soir, puis l’aube sur les oliviers ; le petit déjeuner au wagon-restaurant ; cette auberge, dans un port peu fréquenté, ou il est connu ; tous les plaisirs futurs et proches. Alors, ayant détourné les yeux de la morte, il pleura sur lui-méme, comme un lépreux qui regarde ses mains.
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La vieille dame pénétra dans la chapelle vide a cette heure : il était pres de midi, mais elle savait que celui qu’elle y cherchait devait s’y trouver. Elle le devina plus qu’elle ne le vit et, pour attirer son attention, remua une chaise pres du confessional.
« Comprenez-moi, mon Pere : si quelqu’un est assuré au monde d’avoir perdu une 4me, c’est bien cette misérable qui vous parle. Vous m/’avez vue souvent pleurer parce que la pauvre petite jugeait la religion d’apres l'image que je lui en donnais. Je n’avais pas méme a ouvrir la bouche : ma seule approche Virritait, mes seules attitudes. Iréne avait tout lu, elle
savait tout, elle comprenait tout. Et moi jignorais jusqu’au nom des écrivains qu’elle appelait ses maitres. Vous vous souvenez de ce qu'elle a dit un jour : « Le catholicisme, c’est ma belle-meére..... »
Hervé m’a rapporté ce mot qu’il trouvait drole. Mon Pere, vous qui sauvez tant d’Ames, qui avez cet immense bonheur, pouvez-vous concevoir ce qu’il y a d’horrible ase dire : par ma seule présence, je calomnie, je ridiculise, je bafoue Celui que jaime ? Je Le rends haissable. J’éloigne de Lui une pauvre enfant que sans mol, peut-étre, I] edt attiré. Je suis la caricature de ce qu’il y a de plus saint au monde.
Ah ! malgré ma bétise, je sentais tellement ce qu’elle éprouvait a ma vue. I] me semble que la haine est peu de chose auprés de ce dédain. Elle recouvrait du méme mépris cette pauvre vieille et la Vérité. Je sais : vous me répétiez que je n’en étais pas responsable; qu’il me restait de la servir par la priere, par la pénitence. J’ai essayé de mériter pour elle; je croyais
faire ce que je pouvais. Je considérais comme une grande grace d’avoir deviné, chez Iréne, cet attrait, cette tentation de la mort; je la surveillais. Il ne me semblait pas qu’il y eit le moindre danger puisque j étais avertie. Il m’importait peu, depuis quelque temps, de l’exaspérer, pourvu que je ne relachasse pas ma surveillance.
D’ailleurs, je me disais que ces choses-la n’arrivent pas deux fois. C’était assez de mon mari (sans compter ma petite Nadine qui aurait aujourd’hui trente-sept ans).
C’était assez de mon mari, croyais-je ;
comme si je n’avais pas vu tout pres de moi, chez ma sceur ainée, quatre enfants disparaitre les uns apres les autres... Mais ce que nous acceptons pour autrul, nous n’admettons pas que nous en puissions jamais étre atteints. Mon Pere, comprenez bien ce que je vous confesse. J’ai toujours peur que vous ne mesuriez pas toute V’étendue de mes péchés. Au premier moment, je me suis révoltée; ce n’est pas assez dire : j’éprouvais comme de
Vindignation. Aprés tant de larmes, de priéres ; aprés tant de communions... Il me semblait que quelqu’un se moquait de moi. J’en voulais 4 ma victime : croiriez-vous que j’ai refusé de me mettre a genoux pres de son corps ? Oui, j'ai fui la dépouille de cette ame dont je n’osais imaginer le destin éternel. Rentrée chez moi, je me suis enfermée, me retenant de blasphémer, demandant la lumiere... Ah ! mon Pere, la lumiére est venue, mais non pas telle que je l’attendais. Une terrible lumiere. Soudain jai vu, j’al compris jusqu’ow j’étais engagée dans ce désastre. Je ne me croyais coupable que d’avoir diminué, rétréci la Vérité aux yeux de cette enfant. Et soudain ceci m’est apparu : je l’avais livrée a mon fils; j’avais fait Pimpossible pour qu’elle épousat mon fils. Pas une fois je ne me suis interrogée ; pas une fois je n’ai mis en doute qu'il fit digne d’elle. Et pourtant je savais... je savais... Qu’est-ce que je savais ? Qu’est-ce qu’une meére
connait de son fils ? J’ai soudain vu...
Je-le dis 4 Dieu et 4 vous. Ah! mon Pere ! Comme si tout était permis lorsqu il s’agit de notre enfant ! Je souhaitais qu’il se mariadt cotite que cotite Cette étrangere que je lui livrais, jouait son bonheur temporel a coup sir, peut-étre son éternité. Cette pensée ne m’est pas venue. Elle était extrémement riche et je m’en réjouissais, n’ayant d’autre souci que de m/’assurer des origines de cette fortune, (car je demeurais scrupuleuse, et je vous ai demandé, un jour, sil ne fallait pas craindre que les inventeurs du Kina Verley n’eussent beaucoup répandu l’alcoolisme).
Vous m/aviez invitée, apres la mort de mon mari, 2 me détacher, a me dépouiller le plus possible. Je Vavais fait, j’avais cru le faire en donnant a mon fils presque tout ce que je possédais, — comme si c’était se dépouiller que de se décharger sur un enfant chéri de toute espérance terrestre et de tout désir! Afin qu'il fat heureux selon le monde, j’ai été féroce.
Il me fallait pour Hervé une jeune fille isolée, mal défendue. Vous savez que la mére d’Iréne est remariée et habite Londres. La petite vivait a Paris chez une tante tres désireuse de se débarrasser d’elle. Elle était le point de mire de toutes les familles ou il y avait un fils a caser.
Nous mhésitions qu’a cause du pere Verley, ce gros industriel « trop voyant », comme disait Hervé. Je ne me suis pas confessée de m’étre réjouie, a la nouvelle de sa mort subite. (Il est vrai que j’ai fait dire des messes pour lui, les seules que le pauvre homme ait eues). Ah ! Je faisais figure de sainte ; je me levais a cing heures : cela me cottait peu. ‘Toute ma concupiscence, j’en avais a la lettre chargé mon fils. Je lui donnais des conseils de prudence, de tenue, je lui soufflais ce quil devait dire; je l’avertissais de ce qu’il devait taire. Tout cela me paraissait naturel : j’ai menti longuement, passionnément. J’ai nié que mon mari se fit suicidé. J’ai répété plusieurs fois la fable
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de l’accident de chasse dont nous étions convenus en famille. Sans l’?ombre d’un remords."M’en suis-je seulement confessée? Non : c’était pour mon fils. Et pourtant c’est bien son pére qui . revit en lui. Je ne puis aller plus loin ; je ne veux pas savoir ce que je sais, mais je lui ai livré une enfant innocente. Je l’ai précipitée de mes propres mains dans le désespoir. Et je lui imposais mon odieuse sollicitude. Elle voyait se dresser, chaque jour, a son chevet, cette vieille impitoyable, comme si apres lavoir perdue ici-bas, je m’étais donné pour mission de la dégotiter de Dieu. Je suis au bord du désespoir, il ne me reste plus que ce crime a commettre, je suis déja désespérée.
Comment cette grace m/aurait-elle été accordée d’arriver a temps ?... Je suis venue pourtant, ce soir-la. Mais il a fallu qu’Hervé m/’ouvrit la porte. J’ai fait confiance a Hervé, une fois de plus ! Je suis repattie tranquille. Je n’avais jamais été si tranquille. Durant cette interminable