NN
nuit, jusqu’a sa mort a laube, pauvre petite, elle est demeurée seule ; je n’étais pas la... »
Elle répétait : « Je n’étais pas la », machinalement. La grille meurtrissait son vieux front. Ses yeux interrogeaient dans Vombre cette téte aux épais. cheveux blancs dont ne lui apparaissaient que larréte du nez, une paupiere baissée. Ce coeur a pu se vider jusqu’a la lie sans recevoir aucun secours, sans qu’aucune parole d’encouragement ni de pitié ne lait interrompu. Le saint, lui-méme, ne trouve rien a lui dire, pense-t-elle. Que dirait-il ? Elle attend sa condamnation.
— Ma fille... — prononce-t-il enfin.
Et déja cette seule parole l’emplit de douceur. La voix répete : « Ma chere fille... » Elle vit s’incliner ce visage qui ne s’était pas encore une seule fois tourné vers elle, et deux mains se joindre a la hauteur des lévres.
— Réjouissez-vous, ma fille.
Cette invitation a la joie retentit comme
un coup de tonnerre sur la créature courbée.
— Il me semble... Peut-étre m’avancéje trop... mais non: II n’était pas besoin que vous assistiez cette mourante.
Bien que la voix pariit assourdie, chaque syllabe était nettement détachée.
— Mon Pére, vous ne m’avez donc pas comprise ?
Dans sa stupeur, la pauvre femme oubliait de baisser le ton; elle fut interrompue :
— Je ne puis que vous répéter, en tremblant, ce que le Maitre m’inspire de vous faire entendre : « Elle était absente.
Mais moi, j’étais la. »
Cela fut dit avec un peu d’essoufHlement. Déyja la vieille dame ne percevait plus que les paroles accoutumées : « ... Et pour obtenir toutes les graces qui vous sont nécessaires, vous réciterez, chaque jour de cette semaine, le Magnificat. »
Elle n’eut pas conscience de l’absolution et ne se leva qu’au bruit de la grille
refermée. Comme toujours apres s’étre confessée, elle alla s’agenouiller le plus prés possible de la Sainte ‘Table, ne pensant a rien qu’a sa pénitence.
« Mon dme glorifie le Seigneur. Et mon esprit a tressailli @allégresse en Dieu mon Sauveur. » Elle ne put aller au dela de ces premiers versets et ne bougea plus.
Marcel, au retour du cimetiére, par une journée pluvieuse, fut surpris de ce que Tota lui demandait d’une voix presque douce s’il n’éprouvait pas trop de fatigue, s'il avait eu le temps de déjeuner. I devait avoir les pieds mouillés ? Elle alla chercher ses escarpins. Marcel l’observait avec étonnement parce qu’ils s’étaient séparés, le matin, sur une dispute : la jeune femme avait refusé d’assister a la cérémonie :
« Je ne la connaissais pas, répétait-elle avec entétement, je ne l’avais vue qu’une fois... » « Cela devrait te suffire qu’Irene ait été mon amie », avait-il protesté.
Elle affectait de demeurer étrangere a tout ce qui touchait Marcel : « Des que jaime quelqu’un, tu t’en détournes, lui avait-il dit. Tu cherches toutes les raisons
de marquer entre nous les distances, de t’opposer. »
Bien loin de s’en défendre, Tota s’était glorifiée de cette attitude avec les paroles les mieux faites pour le blesser. Et voici qu’il la retrouvait détendue, et plus attentive qu’il ne l’avait vue depuis quils vivaient ensemble. II en fut ému, et l’attira contre sa poitrine. Elle se laissa embrasser avec docilité, avec complaisance. « On n’est plus faché ? » demanda-t-il. I] remarqua qu’elle portait une robe sombre, avec un col rabattu et des manchettes blanches.
Alors seulement, sur le lit, il apercut la trousse de voyage ouverte. Tota suivit la direction de son regard et prévint ses questions : « Elle allait se reposer quelques jours et espérait que Marcel l’approuverait. Quelques jours seulement pour réfléchir :
— Pour penser a moi, a nous deux...
Je partirai ce soir, ou si tu prereS, demain matin.
— Pas pour La Hume, Tota ? »
Ce n’était pas cette protestation-la
qu’elle avait attendue. Elle avait cru que Vidée méme du voyage lui aurait été odieuse. OU voulait-il donc qu’elle allat ?
— Ot tu voudras, 4 Rambouillet, a Fontainebleau, ou mieux encore au Trianon, a Versailles.
Elle assura que Versailles était trop pres, qu'il viendrait la voir, lui téléphonerait. Marcel ne parut pas avoir senti le coup, comme si le désir de le fuir qu’elle montrait n’ett rien été aupres d’un autre tourment qu’elle pressentait en lui, sans en connaitre la nature.
— Eh bien, va dans le midi : 4 Villefranche, oti tu voudras...
Mais elle ne voulait pas qu’il dépensat tant d’argent pour elle seule. Il la remercia aigrement du soin quelle prenait de ses intéréts.
— Mais enfin, Marcel, pourquoi pas La Hume ? Je n’ai pas revu ma mere depuis six mois... Pere ne quitte plus sa chambre et ne s’apercevra pas de ma présence. J’aurai Alain...
— Alain était la il n’y a pas huit jours.
Elle ne répondit rien, étonnée, déconcertée par le tour qu’avait pris la discussion. Marcel, debout, était appuyé au radiateur. I] faisait un grand effort pour paraitre calme.
— Rappelle-toi, tu ne pouvais plus vivre a La Hume. L’atmosphere de cette maison t’étouffait. Or, tout y est pire que lorsque tu las quittée ; ta mere plus que jamais prisonniere d’un malade, chaque jour plus féroce. Tu m’as souvent deécrit ce qu’était Phiver dans ce bas-fond : la boue qui s’attache aux souliers, ’humidité d’une maison lézardée et salpétrée, la gare a six kilometres et pas de voiture convenable... Je ne me suis jamais fait d’illusion ou du moins je ne m’en fais plus :
c’est pour fuir La Hume que tu as consenti 4 me suivre.
Elle vit bien qu’il aurait fallu protester, mais ne put lui opposer qu’un vague geste de dénégation.
— Je trouverai de l’argent, — reprit-il,
— ne t’inquiete pas. D’ailleurs, je connais dans le midi des endroits ot la vie est pour rien. Depuis le temps que je fais Tes Cte s,
— Non, non : tu ne me vois pas toute seule dans un petit hétel ?...
Il dit, 4 mi-voix, d’un ton indifférent;
— $1 Alain pouvait t’accompagnet...
— Ah ! Ce serait trop beau... ‘Tu crois vraiment ? Mais non, il ne voudra pas quitter maman si peu de jours apres son voyage ici. Et puis, il ne doit plus avoir d’argent.
‘Marcel remarqua, de la méme voix détachée, que d’ailleurs elle profiterait aussi bien de lui a La Hume.
— Bien sir, — s’écria-t-elle joyeusement, — je n’osais pas te le dire parce que tu as lair de craindre qu’il ait une mauvaise influence sur moi... Si pourtant tu avais entendu les conseils qu’il me donnait !
Et comme Marcel lui demandait s’ils avaient beaucoup parlé de lui ensemble,
elle convint qu’ils n’avaient guere parlé d’autre chose : « mais d’une maniere que tu aurais approuvée, j’en suis sure... »
Marcel ne répliqua rien. I] regardait, a travers la vitre, les tristes immeubles d’en face. Tota se disait qu’il était devenu calme et qu’elle allait pouvoir achever ses préparatifs. Pourtant elle avait conscience dun malaise profond. Quelles idées se forgeait-il ? Peut-étre craignait-il qu’elle s’éloignat pour toujours ? Elle voulut donc le rassurer et lui promit que son absence ne dépasserait pas trois semaines.
Mais il ne répondit que par un haussement d’épaules. Non, ce n’était pas 1a le sujet de son inquiétude. I] aurait volontiers consenti a se séparer d’elle plus longtemps si elle avait dd aller ailleurs qu’a La Hume.
— En cette saison, — dit-il, — Alain ne doit guére étre occupé : vous aurez beaucoup de temps...
Elle assura qu’au contraire, en février, Alain serait souvent retenu dans la vigne : ©
— Mais il y a les soirées, — ajouta-telle.
— Ah! — fit-il.
Et elle Pentendit avaler sa salive comme s'il avait eu la gorge serrée.
— Les soirées... Quand vous vous releviez et que vous faisiez la dinette, apres que votre mere était montée se cou- CHET. 35
— Nous ne ferons pas la dinette, — répondit ‘Tota en riant.
Mais le regard de Marcel arréta ce rire.
— Pourquoi cet air funebre ? Puisque je te dis que dans quinze jours je serai la.
Elle donna de la lumieére, mais il détourna vivement la téte vers le mur, la suppliant d’éteindre parce qu’il avait les yeux fatigués. Elle lui obéit, étonnée.
— J’aime le « chien et le loup » pour
causer, — ajouta-t-il. — Il y a des choses qu’on se dit mieux quand on ne se voit
La jeune femme protesta qu’elle avait
au contraire horreur du « chien et loup », mais n’osa pas rallumer. Elle ne pouvait plus rien déchiffrer sur cette face bléme, immobile, aux traits confondus. Elle avait peur de cet homme : des gestes qu’1l allait oser ? des paroles qu'il allait dire ? Elle ne le savait pas, mais cherchait une issue.
— Secouons-nous un peu. A mon retour, il me semble que tout sera plus simple. Il le faut. Tu sais que tu as ton courrier sur la table : une lettre urgente, un « pneu ». Tu ne t’occupes plus de rien... A quoi penses-tu ?
— Reste encore un peu. Je pensais a Alain, — ajouta-t-il d’une voix calme, indifférente. — C’est étrange, tout de méme, que ce garcon de vingt ans s’intéresse si peu aux femmes, tu ne trouves pas ?
— Qu’en sais-tu ? Qu’en savons-nous ?
— repartit-elle d’un ton irrité.
Il interrompit Tota pour affirmer qu’elle etit été la premiere avertie de la moindre intrigue...
— Pourquoi I’aurais-je su ?
I] remarqua |’altération de sa voix. Elle disait :
— Un homme comme toi ne peut pas comprendre Alain. Je devine ce que tu peux suppose...
— Que crois-tu. que j’imagine ? — demanda-t-il avec angoisse.
— Sans doute que c’est un monstre ?
Un de ces étres dont tu parles sans cesse.
— Ah ! — soupira-t-il, soulagé. — Je vois ce que tu veux dire. Non,fnon, je ne doute pas qu’Alain soit fort capable...
— Tout de méme! — dit-elle, rassurée. — I] n’a pas vingt ans, ce petit.
Il est resté trés candide, c’est certain, mais par ailleurs il a tellement de maturité, de sérieux. Je ne sais quoi de réservé, de préservé...
— Préservé de quoi? Réservé pour qui?
Tota ne sut que répondre. Elle entendait rire son mari qu'elle ne voyait presque plus. Elle avait le pressentiment d’une menace. Un coup venu elle ne
savait d’ot allait abattre. D’un mouvement irréfléchi, elle donna de la lumiere.
Marcel se cacha les yeux, protestant « quil avait horreur de ¢a... » Mais lorsqu’il eut écarté ses deux mains, Tota demeura muette devant cette figure convulsée. Elle ne VPavait encore jamais vue, cette face que Marie Chaves et tant d’autres femmes connaissaient bien et que souvent elles devaient revoir dans leurs songes. Il marmonnait des paroles dont le sens échappait a Tota; il disait qu’Alain n’avait pas plus besoin de femmes qu’elle n’avait besoin d’hommes :
— D’un mari, ¢a cest autre chose.
Vous avez été trop heureux de me trouver...
Elle ne comprenait pas, mais cherchait a gagner la porte, comme si cet homme dressé devant elle ett été armé d’une puissance incommensurable. Elle ne croyait pourtant pas qu’il voultt la frapper ; mais elle avait le pressentiment qu’il cherchait le cceur, qu’elle était menacée au
ceur. Elle pensa a son frére, et ne put se retenir de le nommer 4 mi-voix.
— Tu lappelles, — gémit-il. — Tu vois | Mais je te fais peur... Tu n’as pas peur de moi, Tota, ma chérie ?
Son visage n’exprimait plus qu’t "une grande souffrance. II s’efforcait de parler avec douceur :
— Je ne t’en veux pas, ce n’est pas ta faute ; ce n’est pas votre faute. Je me représente si bien votre enfance, votre adolescence dans ce bas-fond, dans ce creux de poussiere ou de boue, selon les mois. Je les connais, ces propriétés plus perdues dans une campagne qu’un ilot dans le Pacifique ; et votre mere asservie au vieux dieu méchant dont c’était votre jeu de vous défendre. Lui seul aurait suffi 4 vous unir contre lui, s’il n’y avait pas eu tout le reste : le grand feu de la cuisine, l’hiver ; et a l’époque des grandes chaleurs ce canapé crevé dans la salle de billard, et dont vous parliez si souvent a Cauterets...
— Oui, — dit Tota rassurée, — c’est sur ce canapé que nous avons joué, tout petits ; et plus tard, c’est la qu’Alain me faisait la lecture...
Elle s’arréta : le regard de Marcel lui faisait peur. OU voulait-il en venir ? Elle lui protesta qu’elle ne comprenait pas ce que signifiaient ses paroles. Mais il cria :
— Tu me comprends, puisque pendant que je parle, tu fais non de la téte.
Il se peut que vous n’ayez eu aucune conscience de ce que je te révele aujourd’hui. Rien ne s’est passé, je le crois... j’en suis méme sur... Mais..
Il] fut interrompu par le rire de Tota.
Elle disait :
— Cette fois, je crois que j’ai compris.
Comment ne m/aurait-il pas fallu beaucoup de temps ? Quel étre vous étes | — ajouta-t-elle sur un ton de mépris. — Voila donc ce qui vous occupe !
Elle alla s’asseoir sur le divan, les coudes aux genoux, la téte dans les mains. Marcel ne savait pas si elle riait encore ou si elle
pleurait. Il s’approcha d’elle, voulut l’embrasser, mais elle le repoussa.
Bien loin d’en souffrir, il jouissait profondément de cette révolte et de cette répulsion que ses paroles avaient déchainées. Non, cette fois il n’en pouvait plus douter : il avait créé de toutes piéces ces chimeres horribles. La stupeur de la jeune femme n’était pas jouée. Elle avait da s’arréter a bien des hypotheses avant de commencer d’entrevoir le soupgon dont il avait salie. Elle en riait, tellement ces choses lui paraissaient inexistantes, irréelles. I] respirait enfin : « Elle va maintenant m’exécrer; tant pis! J’ai lesprit en repos. Je n’ai plus qu’a m/’inquiéter de la conquérir. La place est nette pour tout reconstruire. » L’obsession se dissipe et déja les vieux soucis, qu'elle avait masqués, réapparaissent. S’il se remettait a un roman... Sur la jalousie, peut-étre ° «on verra bien que je ne suis pas fini. »
Tota arrangeait ses cheveux devant la glace, Elle prit un livre et quitta la
chambre sans qu'il osat lasuivre. I Ventendait, derriere la porte, tourner les pages. Peu lui importait, maintenant, de n’étre pas avec elle. Le calme profond qui régnait en lui suffisait 4 son bonheur.
Tous les jaloux ont savouré cette impression de paix, de silence intérieur, dés que s’interrompt leur torture. Ce n’était donc pas vrai! Ce n’était pas méme vraisemblable ! Comment avait-il pu croire a cette horreur ! Quand avait-il commencé d’y croire ? Le soir ow elle était allée a la gare pour attendre Alain, et qu'il avait recu la visite d’Hervé... Les insinuations d’Hervé eussent-elles sufi a déchainer en lui cette folie ? « Non, j’étais préparé déja. Hervé n’a fait que me révéler a moiméme ce qui me travaillait depuis longtemps. Fini de souffrir. Tout reconstruire.
Mais par ol commencer ? »
Marcel songe qu’il n’eut jamais A se donner beaucoup de peine pour se faire aimer. Il n’est pas habitué a étre celui des deux qui souffre, étant né bourreau,
comme d’autres naissent victimes. Depuis que Tota est entrée dans sa vie, il a le sentiment de tenir un réle pour lequel il n’est pas fait. Tout cela va changer. Sans tarder d’une minute, il veut, il exige que cela change. La séparation pour commencer. Quelques semaines a La Hume : le froid, la boue, les allées gluantes, les papiers moisis, le salpétre des murs, la nuit t6t venue, les soirées interminables, Vodeur de la maladie, les hurlements de linfirme au petit jour... « Elle aura vite fait de regretter notre lit, ses robes, la danse, l’alcool.,. »
Marcel poussa la porte entre-baillée.
Une lampe basse était allumée pres du divan ot il put a peine discerner Tota étendue, a demi tournée vers le mur, le visage caché. Comme il l’embrassait par surprise, elle tressaillit et, sans le regarder, elle le repoussa de la main. I] ne se facha pas et dit seulement :
—- Nous ne pouvons donc étre raisonnables tous les deux a la fois ? C’est
ton tour d’étre méchante ; et moi je ne comprends plus rien a4 la folie qui me tenait tout a Vheure ; je n’y songe méme plus. Je te jure de n’en plus parler jamais.
Embrasse-moi.
Mais elle se débattit.
— Tota! Tu ne peux méme plus me regarder ?
Comme elle avait la figure enfoncée dans un coussin, il n’entendit pas ce qu’elle répondait a mi-voix, mais reconnut ce mot « horreur ». I] s’écarta un peu, et il regardait ce corps étendu qui, par instants, frémissait. L’épaule droite un peu trop aigué était remontée. Qu’il aimait ce cou gracile, cette nuque d’enfant ! Une seule jambe était repliée, l’autre étendue, — une jambe trop forte qui n’avait pas l’air d’appartenir a ce corps, — ce qu’on appelle aujourd’hui une jambe laide ; mais Marcel aimait cette robustesse cachée, n’attachant d’importance qu’aux chevilles et a l’attache des genoux. Maintenant il souffrait a Pidée de ce départ, de
cette séparation; mais ce n’est rien de souffrir pour une raison précise et non pour une chimere. Il devrait se passer plusieurs semaines peut-étre de Tota. Ah !
surtout ne pas manifester son chagrin. I] offrit de lui retenir une place dans le Sud-Express pour le lendemain.
— Le Sud part z une heure commode.
C’est une bonne idée que tu as eue.
Tu vois que je suis devenu raisonnable.
Comme elle ne répondait rien, la face toujours détournée, il lui demanda si elle voulait qu’on descendit la malle ou si elle n’emportait que des valises. Alors, sans se retourner :
— Je ne pars pas.
— Je t’ai déja dit, ma chérie, que je souhaite maintenant ce départ.
Elle répéta qu’elle restait. Il lui dit en riant qu’elle n’était qu’une petite fille boudeuse et tétue, une vraie petite cheévre ; et la prenant par les épaules, il essava de la tourner vers lui. Mais elle se débattit,
et il recula devant ce visage furieux ot brillaient des larmes.
— Il me semble, — gémit-elle, — que je ne pourrai plus jamais revenir a La Hume, jamais !
Assise maintenant, le buste droit, elle regardait devant elle avec une expression égarée.
— Quelle horreur ! — dit-elle.
— Mais, chérie, puisque ce n’est pas vrai...
Comme elle ne répondait rien, il crut qu’elle ne l’avait pas entendu et répéta :
— Mais, chérie, puisque ce n’est pas vrai !
Cette fois, elle tourna vers lui sa figure pétrifiée, et il ne put douter qu’elle Vavait entendu.
— ‘Tu sais bien que ce n’est pas vrai !
L’angoisse recommengait de sourdre en lui. L’eau montait de nouveau, |’envahissait, le recouvrait : ce n’était pas possible, ‘Tota allait trouver une parole, faire un geste, rire. Oui, le rire de Tota
sufhrait pour qu’il retrouvat le calme.
Mais elle ne riait ni ne parlait, — prise tout enticre et retenue par cette vision de sa vie révolue, — cette vie qu’elle ne croyait déchiffrer que depuis ce soir ; dont elle possédait peut-étre la clé; était-ce la vraie clé ? Innocente dans ses pensées comme dans ses actes, de cela elle ne pouvait douter... Mais au-dela des actions et des pensées, ce sentiment confus qu’elle ne s’était jamais défini, ne venait-il d’étre appelé par son nom, ce soir, pour la premiére fois ? Il n’existait que parce qu’il avait été nommé. Si elle était morte hier, si c’était elle et non Irene qui eit été aujourd’hui ensevelie, ce sentiment n’aurait pas eu de réalité. Mais deux syllabes qu’elle se répete sans remuer les lévres suffisent a dresser d’un coup, devant Tota, cette passion qui fait peur aux hommes, cette honte, cet amour. Pourtant la puissance des ténebres dont c’est la joie de souiller et d’empoisonner toutes les sources dans notre ccur, allait trop loin, cette
fois, et dépassait le but. Tota secoua la téte, avancant les mains dans un geste de protection :
— Quelle folie ! — s’écria-t-elle. — Bien stir que ce n’est pas vrai !
Elle riait enfin, mais non comme I’aurait voulu Marcel : sa voix demeurait suppliante ; Tota demandait d’étre rassurée. A Marcel maintenant de lui prouver qu'il avait forgé de toutes pieces un monstre, et qu’ils tremblaient tous deux devant leur créature comme des sauvages devant le dieu dont ils ont tiré eux-mémes l'image obscene, d’un tronc d’arbre a peine équarri.
— J’ai beau rappeler mes souvenirs, — disait-elle, — je ne trouve pas une scene, pas une parole, pas un geste qui puisse... Je te le jure, — ajouta-t-elle en pleurant.
— Alors, tu vois ? Pourquoi chercher ?
Ce qui me fait du mal, Tota, c’est que tu cherches, tu cherches...
Jl s’assit pres d’elle et lui prit la main.
Elle ne la retira pas, bien loin d’ici par la pensée.
— Alain ? I] était d’une pudeur presque ridicule pour un garcon. Ce sont des choses que je n’oserais dire a personne et que les gens d’ici ne comprendraient méme pas. Il n’entrait jamais dans ma chambre ; il n’aimait pas a me voir dans la sienne. Quand j’allais me baigner, le cété de la riviere devenait pour tous une région interdite... Quoi ? Qu’est-ce que tu allais dire ?
— Mais rien...
Marcel se retenait de poser la question qui lui brilait les levres: « De quoi donc Alain avait-il si peur ? » Elle comprit et se tut. Ils demeuraient ainsi, cdte a cdte, perdus dans leurs pensées.
Marcel alluma une cigarette et ne s’interrompit plus de fumer. II songeait au repos d’Iréne. La voila bien la seule réponse qu’elle lui ptt donner ! Quand on n’en peut plus, se coucher et s’endormir. Mais Irene n’avait pas été, comme
lui, retenue dans la vie par des goits précis. Elle n’avait pas connu le plaisir.
« Ce nest pas vrai, se répétait Tota.
Je sais que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas besoin de me prouver que ce n’est pas vrai. »
Ils entendirent dans la salle a manger le bruit des assiettes. Marcel s’inquiéta :
— Nous ne dinons pas ici, j’espere ?
Tota se leva sans répondre, et cria depuis la porte a la femme de chambre qu’il ne fallait pas mettre le couvert.
— Tu ne pars pas demain, Tota?
Non, elle enverrait un télégramme.
Il lui demanda si Alain l’attendait ; elle avoua quelle lui avait télégraphié dans l’aprés-midi.
— Je vais m’habiller ; et toi ?
Lui aussi : non, pas habit, le smoking.
Il faudrait faire beaucoup de « boites »
cette nuit.
Tota pensait a William. Pourvu qu’il fot libre ! Elle lui téléphonerait de se rendre libre cotite que cotite. [ls danse-
taient jusqu’a n’en plus pouvoir. Elle allait mettre la robe rouge qui lui portait bonheur, bien qu’elle fat un peu défratchie, et pas assez décolletée dans le dos.
Au fond, elle se réjouissait de ne pas partir : elle serait morte d’ennui 4 La Hume. Elle rentra dans la piéce ot. Marcel étendu, fumait :
— 'Tu sais, je suis contente de ne pas partir. Je me serais assommeée la-bas.
Il respira : c’était la parole qu’il attendait ; c’était ce genre de paroles qui lui faisait du bien. Il n’espérait pas que ce répit durat longtemps, mais pour cette nuit, du moins, il savait ot: était le secours: pas de leur sale champagne, pas de cocktails : du whisky.
Apres un temps de silence, il appela Tota.
' — Mais, chérie, le soir de ’enterrement d’Trene...
Elle le regarda avec étonnement.
— Raison de plus, — dit-elle.
— Qui, c’est vrai, raison de plus.
Apres la derniére pelletée de terre, apres la derniére main serrée, Hervé, assis dans l’auto pres de la vieille femme invisible sous son crépe, savait que la plus dure épreuve l’attendait encore : il fallait affronter le visage de sa mete, tel qu’il lui était apparu le jour de la mort d’Irene.
Il fallait revoir cette face implacable, si terrible a ses yeux qu’Irene morte lui avait semblé moins effrayante a contempler. Depuis, elle ne lui avait guére adressé la parole que pour lui demander de venir coucher, ce soir, rue Las-Cases.
Toute une soirée a vivre sous ce regard !
En vain essayait-il de observer a travers le crépe. I] ne discernait rien qu’une
insensibilité profonde, la méme qui lui avait fait horreur, le soir de son retour :
ni larmes, ni sanglots, ni le moindre frémissement. Ainsi, dans cette voiture, bien plus qu’Irene morte, sa mére perdue occupait la pensée d’Hervé. Tant pis : rien ne lui restait, il n’en serait que plus libre. Le peu que jusqu’a ce jour il avait évité d’accomplir a cause de sa mere, tout cela s’offrait 4a sa recherche. I] saurait tirer de cette malédiction un bénéfice. La place était nette, la vieille femme s’écartait d’elle-méme et ne lui barrerait plus la route. Pourquoi avait-elle demandé qu’il passat la nuit rue Las-Cases ? « Peut-étre craint-elle que cette nuit méme je ne recommence... »
Il ricanait, montant seul l’escalier (il avait laissé sa mere dans l’ascenseur). Non, elle pouvait étre tranquille : il serait sage, cette nuit. Maintenant il n’était plus pressé, il avait tout le temps.
Elle l’attendait sur le palier, et lui cuvrit la porte d’une main tremblante
qui ne trouvait pas la serrure. I] la sutvit dans la chambre. Une fenétre était restée entr’ouverte et, aprés la pluie, un oiseau déja chantait comme a Paques, en cette fin de février. Hervé regardait la triste cour de Vimmeuble, avec un parti-pris dindifférence, d’insensibilité, résolu « a se mettre en boule ».
— Hervé !
Il se retourna. Elle avait rejeté son voile, et debout, haletant un peu, lui souriait.
Elle lui souriait : non, ce n’était plus un juge, mais ce n’était non plus sa mére d’autrefois. Il pensa d’abord, devant ce visage de cardiaque, ce nez pincé, ces lévres bleues, qu’elle allait mourir elle aussi, que c’était une question de jours, peut-étre d’heures. I] prit dans ses mains une pauvre main déformée, semée de rousseurs, aux phalanges énormes. Elle lappela encore par son nom. Elle ne pleurait pas, et n’avait pas méme Il’air de souffrir. Bien plus, cette figure de moribonde rayonnait si visiblement que la pre-
miére pensée d’Hervé fut que sa mére allait tenir des propos de démente.
— Mon chéri, dit-elle.
Ah ! c’était assez pour qu'il fat rassuré. Et soudain, ce que ni la honte, ni Vhorreur éprouvées a son retour, ni la veillée aupres d’Iréne, ni 1’ensevelissement, ni les funérailles n’avaient obtenu de lui, ce simple mot lui ouvrit le cceur enfin, lui fendit le cceur; son cceur se rompit et sa lourde téte d’>homme retrouva sa place d’enfant ; et il cacha ses yeux entre l’épaule et le cou de sa mére. On peut ne pas s’inquicter de mouiller de larmes le cou de sa mére, ni de salir sa robe; on peut ne pas avoir honte de grimacer et de renifler comme 4a dix ans.
Il avait encore dix ans, il n’avait rien fait de mal. Le regard de sa mére traversait la couche épaisse de ses actes inconnus, et elle le voyait encore aujourd’hui tel qu'il avait été autrefois. Qu’il reste de pureté dans le dernier des hommes, tant que sa mére n’est pas morte ! « Pleure »
lui répétait-elle. Mais elle-méme ne pleurait pas. De la main, elle retenait cette téte contre son épaule, et ses yeux tournés du cété de la fenétre cherchaient au-dessus de la cour un ciel terne ot I’azur affleurait; et elle pensait qu'il devait étre plus tard qu’elle ne croyait, car les jours avaient allongé. Ainsi s’écoulerent quelques minutes ; puis elle sentit la téte de son fils lui échapper. Hervé se leva, demeura debout, appliquant des deux mains son mouchoir sur sa figure. Elle le rappela, et comme il ne bougeait pas, ce fut elle qui vint a lui; et elle s’efforcait de l’attirer encore, mais il se défendit :
— Maman, dit-il, vous ne me connais- SeZ pas.
— Que tu es sot, mon chéri !
Du méme ton que lorsque enfant elle essayait de le réduire, elle ajouta comme en ce temps-la :
— Voyons, Hervé, regarde-moi dans les yeux.
Mais il se dérobait, il balbutiait : elle
ne savait pas qu il avait promis a Iréne de rester ce soir-la, qu'il avait trahi sa promesse, que s'il était resté... Comme sa mére ne répondait rien, il pensa qu’elle avait compris enfin. I] aurait voulu qu’elle lui répétat : « Regarde-moi, mon petit ».
Mais non. Elle n’osait plus, elle ne pouvait plus. I] lui jeta un regard rapide et fut surpris de ce qu’elle souriait, en agitant la téte. L’avait-elle entendu seulement ? Et de nouveau il craignit qu’elle fat devenue folle, a cause de ce qu’elle disait : « Qu’est-ce que cela peut faire ?
C’est sans importance... Tout est bien.
Tout est pour le mieux. » Et soudain dans un éclat de joie qui la redressa, qui lui rendit un instant |’attitude, l’allure de la jeunesse (comme du temps ow elle paraissait si grande, si majestueuse au petit Hervé) :
— Mon chéri, si tu savais comme nous sommes aimés !
Cette fois, il comprenait. La vieille marotte de sa mere résistait a tous les
—————————————<L<$L<$L€L-=L<L—LLL D—————
démentis de la vie. I] aurait di ne rien répondre ; mais c’était tout de méme trop fort ! Il se déroba, vivement au bras qui de nouveau l’enveloppait, et d’une voix irritée :
— Ah! non, maman : ne me dites pas cela, a moi. (Et d’un ton plus bas). Vous ne pouvez pas savoir. Je voudrais vous le dire que je ne le pourrais pas... (Ah !
tant pis! il parlerait, ce soir...) C’est votre innocence qui vous fait croire que tout est pour le mieux. Ce serait déja trop qu'il n’y ett que la laideur, Visolement, la misére, toutes les maladies, la mort enfin; mais il y a d’autres choses.
Vous priez, vous rabachez vos prieéres ; et vous ignorez jusqu’a l’existence du gouffre ol ceux qui vous touchent de pres se sont débattus. Ce n’est pas leur faute; ils ne le voulaient pas; ils en ont eu horreur, dés quwils lVont connu; c’était décidé d’avance, avant méme qu’ils fussent nés.
Ils hurlaient déja au fond de l’abime, ils avaient déja de la boue jusqu’a la bouche,
et ils ne savaient pas méme encore ou ils se trouvaient, ni ce qu’était cette boue...
Mais qu’est-ce donc que j’ose vous dire, maman ! Oubliez. N’essayez pas de comprendre. Ces paroles ne signifient rien.
Elle ne paraissait point émue. Elle observait, dans le crépuscule, la forme de son fils accroupi sur la chaise basse, le menton pres des genoux joints. Et. lui entendait sa mere respirer et il n’attendait pas de réponse, il ne croyait pas qu'il pit y avoir aucune réponse. Aussi fat-il surpris lorsque la voix paisible s’éleva. Elle disait, comme la chose la plus évidente :
« que pourtant lui-méme, Hervé, il avait recu entre plusieurs autres une tres grande grace. »
— Moi?
— Oui, la plus grande de toutes; tu te vois, tu te connais. Tu appelles la boue : la boue. Tu sais que la boue est la boue.
— Qui, dit-il, 4 voix basse et comme malgré lui, oui, je le sais. .
St: 3 BSa?:'::.0Q00G06CISeKeQiaKeaIi=q{qq{{iH"7z"zxH{={=="=[====
Il n’éprouvait plus de colére. Cela lui avait fait du bien de parler quoique sa mére, croyait-il, ne leit pas compris.
Elle lui demanda de venir s’asseoir prés d’elle, il obéit et de nouveau appuya son front entre l’épaule et le cou. Sa mére parlait d’Iréne, lui jurait « que la pauvre petite s’était endormie dans le Seigneur », qu’elle-méme en avait regu l’assurance...
Réveries, songeait-il, mais il ne repoussait pas l’apaisement qui venait de ces paroles, de cette voix. Un peu de ciel se réflétait encore dans la glace de l’armoire. La chambre de maman envahie de ténébres avait reculé dans le temps. I] reconnaissait, contre cette robe noire, l’odeur de ses larmes d’enfant. Si Iréne avait entendu ce que disait cette vieille femme, songeait-il, peut-étre etit-elle ressenti moins de dédain. Que dit-elle, pauvre maman ?
Il s’efforce d’écouter : « Le lépreux qui voit son ulcére, comment ne souhaiterait-il d’étre guéri ? Et si une seule fois dans le monde a retenti une promesse de
guérison ; et si des millions de fois cette promesse a été tenue... » Hervé se laissait bercer, s’abandonnait comme lorsque tout petit, sa mere le portait presque endormi jusqu’a sa chambre, le déshabillait dans la lueur de la veilleuse, et lui réchauffait les pieds en les serrant entre ses mains.
Voici qu’elle parle d’Irene. Elle assure qu’Irene maintenant connait toutes ces choses :
— Elle voit ce que je vais voir bientdt, mon enfant. Avant la fin de cette année...
Comme Hervé protestait, elle répéta encore que son heure était proche et qu’elle le savait. Et il fut si frappé par ce ton de paisible certitude, qu’il ne trouva rien a répondre. Seulement il se leva, éclaira la chambre, et il regardait comme s'il le voyait pour la premiére fois, pour la derniére fois, ce visage souffrant de sa mere qui était encore vivante.
L’aprés-midi s’acheva dans cette paix ; et durant le repas rapide quils prirent au coin du feu dans la chambre, et encore jusque vers onze heures, Hervé put croire qu'il était devenu un autre. Il avait déja embrassé sa mere et ne songeait plus qu’au sommeil lorsque un domestique lavertit qu’une dame le demandait au téléphone ; il y alla et reconnut la voix de Marie Chaves.
— Excusez-moi, Hervé... Votre femme?
Ii n’y a rien de nouveau ?
I] répondit : « Mais non... » mollement.
Il lentendit respirer :
— Ah! vous m’étez un poids !
Elle lui dit qu’elle parlait d’un café ou elle avait pu se rendre, grace 4 la compli-
CE QUI ETAIT PERDU 235 cité d’une infirmieére : il existait, assuraitelle, toute une conspiration pour l’empécher de téléphoner. Elle avait d’abord demandé le numéro de Marcel ; la bonne lui avait fait au sujet d’Irene une réponse si ambigué, qu’elle se fat affolée si, par ailleurs, elle n’avait appris que Marcel et sa femme dinaient au restaurant et ne devaient rentrer que tard dans la nuit.
Hervé ne put retenir un mouvement de profonde joie : Marcel était donc capable de cela, le jour de Venterrement d’une amie ; rien ne pourrait lui faire interrompre, un seul instant, cette sale vie de noce. «Il me traite de haut et il est aussi ignoble que moi ».
Marie Chaves s’excusait d’avoir téléphoné chez Hervé, au risque de réveiller la malade. Cette fois encore le ton de la femme de chambre lui avait paru embarrassé. Elle ne savait rien touchant sa maitresse :
— Elle m’a dit de m’adresser a vous, que vous diniez chez M™® votre meére.
Je me fais des idées, je m/affolle, a tort, jen suis stre.
Hervé connaissait, disait-elle, le culte qu’elle avait voué a sa femme. Pouvait -il lui assurer qu'il n’était rien arrivé de grave °
Il vit clairement, a cette seconde, qu'il ne fallait pas hésiter. Cela aurait suffi de dire : « Rassurez-vous, tout va bien. »
Hervé ne le fit pas, il ne put pas le faire.
Lui le menteur, dans de telles conjonctures, ne pouvait plus mentir. La vérité suintait par tous ses pores, des qu'il s’agissait d’une vérité mortelle.
— Pardonnez-moi d’insister : mais je sens une hésitation, un trouble dans votre voix. Non, ¢a n’aurait pu étre si soudain, n’est-ce pas ? A moins que... C’est une femme forte, incapable de... Mais parlez donc ! Etes-vous la °
— Ma pauvre Marie, soupira-t-il.
Et ce cri lui échappa :
— Nous sommes bien malheureux !
Il entendit une exclamation :
— Non ! ce n’est pas possible... Sa premiére sortie doit étre pour la maison de santé. Elle m’avait promis : dans le courant de la semaine...
S’il y avait eu un accident, pourquoi le lui avait-on caché ? Sans doute n’osait-elle avouer le soup¢on qui la hantait. Hervé, a ce moment-la, eut conscience de la jalousie qu'il éprouvait naguere, lorsqu’on louait sa femme devant lui. Cette basse jalousie avait donc survécu a Irene ! Et comme Marie Chaves répétait :
— La seule femme forte que j’aie connue...
— Nous sommes tous faibles, ma pauvre Marie, prononga-t-il nettement.
Il entendit un cri étouffé, un rale bref.
— Mais non, Marie, reprit-il. Vous ne m’avez pas compris. Elle n’a rien prémédité, c’est un accident ; elle souffrait trop, alors elle prenait des calmants ; elle n’a été qu’imprudente, elle a forcé les doses sans prévoir... Répondez, Marie, vous étes
la?
Plus personne. Hervé raccrocha le récepteur. I] demeura un instant immobile au milieu de lantichambre poussiéreuse, dans l’appartement endormi. Qu’avait-il fait encore ? Cette force mauvaise qui émanait de lui presque a son insu, qui frappait comme la foudre, le laissait luiméme dans un état de stupeur et presque d’hébétude. Avertir Marcel, coite que cotite. Mais ot l’atteindre, a cette heure ?
Il chercha dans Vannuaire le numéro du bar. Hervé entend une rumeur de rires et parfois un hoquet de saxophone lorsque un client ouvre la porte des lavabos. Le chasseur lui confirma que Marcel venait d’arriver.
Hervé n’hésita pas a rendre ses domestiques responsables de Vindiscrétion. Il entendit le juron de Marcel, qui tout de méme le remercia d’avoir pensé a le prévenir, — surtout ce soir ou Hervé eit été excusable de ne pas s’occuper des autres. Comme il ajoutait qu’1l allait téléphoner a Saint-Cloud :
— Mais non, mon petit Marcel, tu as ton auto ? Alors il faut y aller sans perdre une minute : c’est peut-étre une question de minutes.
Marcel s’étonnait de cette sollicitude d’Hervé : comme il paraissait ému ! Il avait tout de méme des « cétés gentils ».
Oui, Hervé avait raison : ce serait prudent de partir sans tarder. I] n’avait pas encore commencé de boire. Qu’il lui en codtait de rentrer dans la vie, apres cette journée, apres cette scene avec Tota ! Marie Chaves ... Quel boulet ! N’importe, il partirait ; Irene aurait trouvé bien qu’il partit ; il ne fallait pas qu’Irene pdt devenir la cause méme involontaire d’un autre malheur. Il se glissa entre les couples.
Personne ne prétait attention a sa figure ravagée par tout ce qu’il avait subi, ce jour-la.
— Non! s’écria Tota furieuse : nous arrivons a peine. Pars si tu veux.
Comme il lui disait de parler plus bas, elle reprit~:
— Pars : William me raménera. Vous voulez bien ?
Certes, William le voulait. I] devint rouge, jeta un coup d’ceil sur le mari que cette proposition laissait indifférent. Marcel, songeait-il, ne le prenait pas au sérieux ; il‘ le croyait bien inoffensif; il avait tort: ce serait pour cette nuit. Le garcon se répétait a lui-méme que tout serait accompli avant l’aube. Jamais il ne s’était senti en meilleure forme. II s’efforgait, depuis quelques jours, d’étre raisonnable. I] avait diminué les doses... Ce serait pour ce soir. Le plus souvent, le désir en lui ne coincidait pas avec les occasions de l’assouvir. Tota paraissait, ce soir, justement, si peu défendue...
Des que Marcel ne fut plus la, ils se sentirent génés. William, entre les danses, ne s’asseyait pas aupres de Tota sur la banquette, mais en face d’elle, et d’un bel cil sombre et trouble, il l’observait.
L’attente marquait ce jeune visage usé
d’une expression sérieuse, presque grave.
Sil avait parlé librement, il aurait dit que ce qui allait s’accomplir n’avait pas d’importance, mais son étre secret réagissait comme s’il se fit trouvé au bord d’un événement solennel. Il ne pouvait plus boire et n’avait plus envie de danser. I] prit la carte des vins, et eut honte de ses mains d’alcoolique, qui tremblaient.
Tota, la téte appuyée au mur, regardait dans le vague en fumant. II vit remuer les lévres de la jeune femme, et chercha a surprendre ce qu’elle disait a mi-voix.
— Qu’est-ce qui n’est pas vrai, Tota ?
Mais si, je vous al entendue: vous répétez :
« Ce n’est pas vrai, je sais bien que cen’est pas vrai...» Qu’est-ce qui n’est pas vrai ° Elle s’accouda, et elle le regardait fixement.
— Dites-moi ce qui n’est pas vrai ?
Elle lui demanda de se pencher : Il ne fallait pas qu’on ptt l’entendre. Chacun vit de tout pres le visage de l’autre.
Tota remarqua la barbe déja un peu
poussée, les lourdes paupieres rougies, sur Voeil brdlant et cerné, cette gueule entr’ouverte. Et lui vit les dents pures mais mal rangées, la peau du front trop jaune, les joues un peu creuses fardées au petit bonheur, les épaules encore maigres et des yeux d’enfant pleins de larmes.
— Ce qui est vrai, dit-elle a voix basse, ce qui est vrai, c’est que je vous aime.
I] secoua la téte : il ne la croyait pas.
Elle lui demanda pourquoi. |
— A cause de ce que vous disiez tout a l’heure ; a cause dece qui n’est pas vrai.
Comme elle ne répondait rien, il la supplia de rentrer :
— Je sors le premier, vous me rejoindrez dans la voiture.
Assise pres de William au volant, elle lui dit :
— C’est étrange, je ne sais rien de vous, de vos parents, de votre enfance. Moi je vous parle tout le temps de La Hume et d’Alain. Vous pourriez étre le fils d’un...
Gn ) CE QUI ETAIT PERDU 243
Je ne sais pas, moi... d’un forcat !
I] rit ; il dit qu’il n’aimait pas a parler de ses parents et donna quelques précisions seches : origine anglaise, maison au Havre, café et cacao ; des gens terribles...
Son enfance ? le lycée, les vacances a Dinard... Elle l’interrompit d’un air boudeur :
— Oui, oui, je sais. Vous m’avez déja raconté tout cela... Au fond, vous n’avez rien a me dire. Ce n’est pas une vraie enfance.
Elle méprisait les gens qui n’avaient pas de campagne.
— Ow sommes-nous ? demanda-t-elle.
Vous nvallez pas vers la Seine ?
— C’est le boulevard Haussmann. Nous sommes arrivés.
— Mais nous n/’allons pas chez vous, William ?
— Il le faut, dit-il a voix basse. Je le veux ; vous le voulez aussi.
Il lui acrop pa les épaules de son bras gauche.
— Comme vous tremblez, ma chérie !
Pourquoi tremblez-vous ?
Il voulut l’embrasser, mais elle détourna la téte, et il ne put toucher de ses lévres qu’une joue mouillée et salée.
— Non, suppliait-elle, non ! non.
— Mais, chérie, je ne suis pas une brute... Ce ne sera pas pour ce soir, voila tout.
Alors elle se serra avec confiance contre lui. Jusqu’a ce quils eussent atteint la rue Vaneau, elle demeura la téte appuyée a l’épaule de William. Parfois il la sentait frémir, comme lorsqu’un enfant commence a s’apaiser.
— Vous étes arrivée, Tota.
Elle descendit, regarda William.
— C’est idiot, se dit-elle. Je ne sais ce qui m’a pris. Qu’est-ce que j’ai eu ?
Rien ne subsistait de la petite fille traquée, que les paupiéres rouges, que les joues mouillées. William observait avec étonnement cette femme décue :
— Ah! gronda-t-il, la prochaine fois...
Elle venait de se coucher lorsque Marcel rentra.
— J’ai bien fait d’aller a Saint-Cloud, dit-il. Il y a eu une scene terrible que ma venue seule a pu calmer. Mais a quel prix ! Le médecin veut dépayser Marie ; et elle ne consent a ce séjour dans le midi que si je l’accompagne et si je demeure une quinzaine de jours aupres d’elle. Que fallait-il faire ? J’ai promis... Ce sera dur.
Il épiait Tota étendue ; elle aussi l’observait entre les cils.
— Vraiment, remarqua-t-elle, d’un ton railleur, c’est a ne pas croire! Il me semble que tu deviens bon.
I] haussa les épaules : ce n’était pas la
bonté, disait-il, qui le faisait agir, mais le souci de n’avoir rien a se reprocher en cas de malheur. Il n’osa avouer qu'il voulait surtout faire ce qu’Irene aurait souhaité qu’il fit, si elle avait été encore au monde. II hésita un instant :
— Inutile d’ajouter qu’il ne se passera rien, qu’il ne peut rien se passer entre cette pauvre vieille malade et moi...
— Tellement vieille ? interrompit Tota avec insolence. Je n’aurais pas cru. Mais si cela fait partie du traitement, et si le coeur t’en dit, ne t’en prive pas a cause de moi...
Il serra les dents et se contint.
— Ce nest pas tres fort, tu sais !
Rassure-toi : je n’ai jamais espéré que tu fusses jalouse.
— Mais toi non plus, il me semble ?
Enfin, tu vas me laisser seule quinze jours ; tu ne redoutes rien ?
Elle s’était un peu soulevée, et il put voir sur ses traits une expression de moquerie. Elle songeait 4 William, a ce
qui allait s’accomplir, 4 ce qui ne pouvait pas ne pas s’accomplir durant ces deux semaines.
— C'est trop dréle, reprit-elle. Vraiment, tu ne crains rien ?
— Je ne crains pas cela.
Et il la regardait fixement.
— Ah! c’est vrai ! j’oubliais...
L’ombre d’Alain passait entre eux. Il remarqua qu’elle ne riait plus.
— Dépéche-toi de te déshabiller, Marcel. Tu es la, les bras ballants. Il est prés de deux heures, et nous avons eu une rude journée...
— Oui, une rude journée.
Quand il fut étendu a ses cétés et qu'il eut éteint la lampe, il la croyait déja endormie. Mais soudain elle parla :
— De nous tous, elle seule connait la paix.
— Qui donc, ma chérie ?
— Mais Irene, bien sir !
— Ah! gémit-il, qu’est-ce que nous avons donc tous a tant aimer la mort !
Tota s’habillait sans hate : William serait en retard comme toujours et ne viendrait pas la chercher avant neuf heures. Bien que Marcel fit parti depuis plus d’une semaine, c’était la premiere soirée quils allaient passer ensemble, William ayant disparu deux ou trois jours, ayant « plongé », comme il disait.
Tota avait bien supporté ce temps de solitude. Elle ne connaissait que peu de gens et décourageait les avances, — toujours méfiante, cabrée, toujours sur la défensive et redoutant qu’on se moque de son accent et de ses maniéres.
Et surtout, elle n’éprouvait le désir de voir personne parce que personne, ici, ne
les avait connus, elle et Alain, a La Hume.
Qui donc aurait pu Vaider, lui fournir des indices dans cette recherche, dans cette enquéte menée a travers son enfance et son adolescence ? Elle n’en sortait plus, éveillait d’infimes souvenirs, relevait des pistes, interprétait des signes. C’était moins une souffrance qu’une fatigue, qu’un épuisement. Elle ne souffrait pas, mais elle n’en pouvait plus. Pour s’en assurer, il lui eit suff de sa figure dans le miroir, de ses traits tirés, comme apres une longue marche.
Il avait pourtant fallu qu’elle fit une visite de deuil a Hervé. Marcel, pour l’y décider, lui avait promis que ce ne serait qu’une formalité et qu’on ne la recevrait pas; mais a son grand étonnement, elle avait été introduite dans la chambre de cette vieille dame qu’elle connaissait a peine, qui était couchée et paraissait trés malade. Hervé, assis a ce chevet, épiait le visage terreux aux yeux purs, presque enfantins. Marcel se moquait de l’amour
d’Hervé pour sa mere : il disait que les types du genre d’Hervé aiment toujours bien leur maman. Mais Tota avait été émue par cette attention passionnée qu’il donnait 4 sa mere malade, au point qu’il avait 4 peine regardé la visiteuse. La vieille dame avait dit 4 Tota, d’une voix lente (comme aprés une petite attaque), qu’Irene tenait beaucoup a Marcel et qu’elle en parlait souvent. La jeune femme avait répondu un peu niaisement, et sur le ton de la moquerie, que pourtant Marcel ne valait pas cher. La malade l’avait regardée avec tristesse et avait répondu : « nous valons tous trés cher... » Puis, ses yeux s’étaient fermés. Tota, intimidée, et la croyant endormie, avait déja gagné la porte sur la pointe des pieds, lorsque la vieille prononga d’une voix forte : « Je penserai a vous eta lui... »
Cette promesse avait déplu 4 Tota :
elle ne voulait point que l’on s’occupat d’eux; elle n’avait besoin de personne.
Au fond, elle n’avait jamais eu besoin de
CE QUI ETAIT PERDU age
personne que d’Alain. William était le premier... Ce soir, elle n’aurait pas peur... Si! elle aurait peur; mais le tout est de s’y attendre ; elle ne cédera pas, cette fois-ci, a la panique. D’ailleurs William l’aménerait ici, et non pas chez lui.
« Nous causerons, avait-il promis, nous fumerons, nous boirons au coin de votre feu. Il se passera des choses ou il ne se passera rien. N’y pensez pas, fermez les yeux ».
C’était difficile de ne pas y penser. Elle ne croyait certes pas que ce fit le moins du monde important. Et puis ce serait la meilleure réponse aux idées idiotes de Marcel. Que c’est étrange, cet inapaisable besoin de nous prouver qu’une chimere n’existe pas, n’a jamais existé !
William la délivrera de cette recherche monotone. Il rompra cet enchainement d’images. En est-elle bien sire ? En tout cas, cela va s’accomplir, cette nuit. Rien ne peut l’empécher; c’est inéluctable. Elle n’imagine rien qui puisse la détourner de
cette pauvre chute. Pourquoi une chute ?
Elle sera fixée, au contraire ; il y aura un point fixe dans sa vie. Ce sera au moins agréable, peut-étre délicieux. « Oui, mais je souffrirai par cet étre qui est un malade... »
Elle se regarda dans la glace, regrettant d’avoir mis cette robe noire que William aimait. Elle détestait le noir ; elle avait le gotit des filles de la campagne pour les couleurs vives. Cette robe noire la maigrissait... Elle ne reconnait pas le coup de sonnette... Et puis il est trop tot; ce doit étre le courrier. La bonne avait congé, elle alla donc ouvrir elleméme, — et vit Alain.
Peut-étre ce qui |’étonna le plus, fit-ce de n’étre pas surprise :
— Je crois que je t’attendais...
Elle ajouta :
— Que c’est étonnant, ton arrivée aujourd’hui, a cette heure précise !
Alors seulement elle s’apercut qu’Alain était vétu de noir, lui aussi.
— Pere ? demanda-t-elle.
Il inclina la téte. Hier, au petit jour, leur mére l’avait trouvé ralant sur le carreau, pres de la cheminée : il avait voulu encore bruler des lettres. I] était mort dans la soirée, ayant toute sa connaissance, bien qu'il ne pdt parler.
— Et largent ?
Tota eut honte d’avoir posé cette question avant tcute autre. Mais Alain s’efforc¢a de n’en point paraitre choqué : la lettre a demi brilée que leur pere tenait encore, quand on l’avait relevé, fournissait toutes les indications nécessaires : la fortune était sauve...
— Enfin, je te raconterai...
Comme elle lui avait écrit qu’apres Venterrement de son amie Iréne, Marcel était parti, il avait mieux aimé venir la chercher.
— Nous n’avons pas tout a fait deux heures devant nous : Tu n’as que le temps de te changer et de faire tes valises...
— Qui, ajouta-t-elle, délivrée, et aussi de téléphoner a quelqu’un qui devait me prendre ici... Va m/’attendre dans |’atelier... Dis ? ce n’est pas la peine de faire semblant d’avoir de la peine ? Non, Alain, ne fronce pas les sourcils. Je parie que maman a pleuré toutes les larmes de son corps.
— Elle a un tres grand chagrin, et moi aussi. Va t’habiller, méchante.
— Je ne suis pas méchante : je suis stre, a La Hume, d’étre un peu émue. Est-ce que tu oseras entrer dans sa chambre ?
Il me semble que nous continuerons, toute notre vie, a marcher sur la pointe des pieds, a parler bas, a écouter, sa toux a travers le plafond...
Quand elle rentra dans l’atelier, vétue pour le voyage, Alain était assis sur la méme chaise, a contre-jour. Elle le regarda, et soudain le prit dans ses bras, l’embrassa a plusieurs reprises, sur les deux joues. I] lui rendit ses baisers.
— Ah ! s’écriait-elle, avec un soupir de joie, voila bien la meilleure réponse...
/ — Quelle réponse ?
mon le ie peux te levdire > tune me croirais pas... Ou bien peut-étre cela te ferait-il, a toi aussi, de l’effet... Non, non, ne me demande rien.
Elle parut réfléchir. Il faudrait que Marcel les rejoignit a La Hume ?
— Quel ennui! Mais, d’un autre cété, apres avoir vécu deux jours entre nous deux, il sera guéri. I! ne peut pas ne pas euérir,
— Guérir de quoi ?
Elle secoua la téte sans répondre.
— Encore un secret ?
— Ne m/interroge pas. Quel bonheur de partir ce soir avec toi ! Si tu savais a quel moment tu arrives !
Elle lui prit brusquement la téte a deux mains et la tourna vers la lumiere.
— Alain, mon chou, tu as quelque chose ! 2
Et comme il se dégageait, en riant faiblement :
— $i ! tu as quelque chose ! Qu’est-ce donc ?
Il ne souriait plus, ses levres remuaient, mais il ne parla pas.
— Je devine ! cria-t-elle en battant des mains.
Et du ton un peu vulgaire et complice de beaucoup de femmes quand elles touchent a ce sujet :
— L’amour, hein ? Tout de méme, ga y est, avoue-le ?
— Que tu es béte, ma chérie.
— Comme cela t’a changé ! s’écria-telle. Tu as pali, tes yeux paraissent plus grands... Oui ou non ? reprit-elle. Avoue?
Je ne partiral pas avant que tu aies avoué. ‘l'u vas nous faire manquer le train.
Elle s’agenouilla, appuya sa téte contre Sa poitrine :
— Dis¥vite = Eamour
Il ne baissa que les paupiéres.
— Qui est-ce ? Je connais ?
Il fit signe que non.
— Quand la connaitrai-je, ta conquéte?
Il ne répondit pas et mit une main sur ses yeux. I] paraissait souffrir.
— A qui en parlerais-tu, sinon a moi?
Alain, pourquoi pleures-tu ? Tu n’es pas heureux ?
Il Vassura qu'il l’était.
— Tu n’es pas aimé ?
— ...C’est Vheure, ma chérie. Tu n’as rien oublié ? Nous enverrons demain matin un télégramme a Marcel.
Il cherchait visiblement a changer de propos. Dans la voiture, il demanda ot était Marcel.
— En voyage, avec sa vieille. C’est dréle, hein ? Ne fais donc pas cette téte !
Ah ! non ! Nous allons pouvoir parler de tout, maintenant, j’espere ! Je vais te raconter...
I] l’écoutait avec une attention profonde.
— Crois-tu qu'il était furieux que je ne sois pas jalouse ? Juge un peu si je m’en moque ! D’ailleurs, méme si j’avais été
jalouse, je suis tellement stire qu’il ne se passera rien entre eux... Il ne veut pas avoir un suicide sur la conscience : ¢a troublerait son sommeil! Et puis il a un coté « avant-guerre », un cété «noble ceeur », comme dit William. Je pense qu'il fait cela aussi en souvenir de son Irene. Mais c’est un grand sacrifice pour lui : il souffrait de me laisser... Par exemple, s'il avait pu prévoir que tu viendrais en son absence... (Elle s’interrompit net). Non... aucun rapport... Je ne sais pas pourquoi je dis cela.
La Vie parisienne qu'elle avait achetée a la gare, glissa de ses mains. Elle dormait, enveloppée dans la couverture grise de la Compagnie d’Orléans. Les cahots secouaient sa petite téte morte. Alain avait le sentiment d’étre allé chercher ce corps — sous quels décombres !| — de Il’avoir porté dans ses bras jusqu’a ce wagon. Ou allait-il maintenant ? Il ne courrait plus si vite, désormais. C’était comme si Tota
avait les bras noués autour de son cou; et Tota ne serait pas seule : beaucoup d’autres s’agripperaient a ses vétements, et déja il trainait apres lui une grappe humaine. Impossible de reculer ; derriére lui, tous les ponts rompus ; et devant lui, ce brasier qu'il faut qu’il traverse. Etre appelé... La Vocation. Ce n’est pas pour rien qu’un adolescent est désigné par son nom, marqué, mis a part.. Alain, sans méfiance, avait remonté ce fleuve de délices qui courait sourdement sous ses pures années, et soudain voici la source : une colline pas tres haute, un gibet a peine élevé au-dessus de la terre, a demi caché par ce pauvre remous éternel d’injures, de moqueries et d’amour ; et a l’entour, Pindifférence effrayante du monde (ce geste qui dure depuis des siecles : ce méme coup de lance dans le cceur donné par une main indifférente). Il n’y peut rien ; il ne peut voir autre chose que ce gibet ; chaque réponse l’y rameéne du petit catéchisme a l’usage des enfants que depuis
quinze jours lui fait réciter le vieux curé de Sauternes.
Ce bonheur qui le terrassa un soir, a La Hume, au milieu de la prairie poussiéreuse, qui, plus tard, le fit courir sous les marronniers des Champs-Elysées, et qui, sur le divan d’un atelier a Paris, le tint en éveil jusqu’a l’aube (et pour |’étreindre, il avait les bras serrés contre sa poitrine), ce bonheur, il l’a peut-étre perdu, — du moins ne le reconnait-il plus : quelqu’un l’a entrainé loin des routes frayées, et, tout a coup, se démasque.
« Surtout, ne pas dire : jusque-la et pas plus loin... »
Tota avait enfoncé sa figure dans l’oreiller sale et il ne voyait plus que sa nuque rasée. Les cahots qui secouaient ce corps lui rappelérent son précédent retour de Paris (il n’y a pas deux semaines) : interminable journée, dans un compartiment de seconde classe ot, a ’heure du repas, des gens dépliérent des papiers graisseux. Il se rappelle s’étre formulé pour
la premiere fois, entre Chatellerault et Poitiers, la question qu’il poserait d’abord a sa mere. Cette question, qui depuis des mois brilait ses lévres, comment avait-il pu la retenir si longtemps ? Comment avait-il pu vaincre cette curiosité dont il était enfin envahi, possédé, au point qu’il se souvient que le rapide lui paraissait se trainer le long du ballast, et qu’il désespérait d’atteindre jamais La Hume, et qu’il avait eu peur de mourir avant de savoir... Aussi, a peine le vieil omnibus avait-il quitté la gare de Cérons, la Garonne a peine traversée, sans préparation, il demanda a sa mere s'il était baptisé.
Il attendait un oui ou un non, mais il n’attendait pas ce sursaut de peur :
— Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu sais bien que ton pere...
Ii Pavait interrompue avec impatience :
— Je ne le suis donc pas ?
Et elle, comme pour se défendre, et de ce ton servile, appris dans l’ombre de son mari : |
— Que veux-tu ! J’ai de vieilles idées ; je suis d’une autre époque. Puisque tu n’y crois pas, qu’est-ce que cela peut te faire?
Cela ne signifie rien, ne t’engage a rien.
Et puis ¢a peut porter tort, surtout a une fille, de n’étre pas baptisée. Du moment que je l’avais fait pour Tota, c’était difficile de le refuser pour toi au curé de Sauternes qui a été tres bon, a cette époque...
— Alors moi aussi ?
— Rassure-toi : inutile de te dire que ton pere n’en a rien su. Personne n’en a rien su : la servante du Curé et le sacristain, ton parrain et ta marraine, sont morts depuis longtemps. I] ne reste aucune trace.
On sait bien que vous n’avez pas fait votre Premiere Communion : c’est ¢a qui’ compte. ‘Tu ne m’en veux pas ?
I] cherchait une simple parole qui rassurat sa mere et qui, sans la troubler, Vavertit. I] lui dit donc 4 mi-voix, et comme s'il n’y attachait aucune importance, qu’au contraire, il lui était doux de savoir qu'il
CE QUI ETAIT PERDU 263 appartenait au Christ. Etait-ce la premiere fois qu’Alain pronongait ce nom a haute voix ? Jusqu’a son dernier souffle, il se souviendrait du tonnerre de cette unique syllabe dans le vieil omnibus cahoté sur une route de l|’Entre-deux-Mers, un soir.
Alain se rappelle que sa mére lépiait, a la lueur de la lanterne (qui éclairait aussi la croupe lourde du cheval, un harnais rafistolé). Peut-étre pensait-elle au jour de ses noces, lorsque son mari lui souffa, sur le seuil de l’église : « Regardezla bien, cette vieille caverne; vous n’y mettrez plus jamais les pieds. » Elle avait cédé sur ce qui lui avait paru le moins important ; on peut prier chez soi comme a Véglise; Dieu est partout. Elle avait veillé au grain ; elle n’avait pas mal mené sa barque ; elle avait accompli son devoir d’état. Et maintenant (que c’est drdle !) le petit s’intéressait a ces choses dont elle ne lui avait jamais parlé. Sans doute ne
ressemblait-il pas aux Forcas. De son cété a elle, du coté Brannens, on avait toujours eu de la religion ; elle-méme, au couvent de Lorette, et jusqu’a son mariage...
Comme les soucis de la vie recouvrent tout cela! Est-ce que cela existe vraiment ? :
Lorsque le frein eut grincé a la descente de La Hume, Alain se souvient qu’elle avait répété : « Pour que le docteur ait voulu que je te rappelle, il faut que la fin soit proche. Sans doute ton pére ira-t-il jusqu’au printemps, mais il risque aussi de s’en aller d’une minute 4 l’autre; et peut-étre au moment ow je te parle... »
Et comme l’omnibus tournait dans lavenue, elle avait regardé s'il y avait de la lumiére dans la chambre du malade.
Alain fut frappé par ce sentiment confus d’attente, d’espérance, de chagrin, de terreur que les paroles de sa mere exprimaient. Il l’avait aidée a descendre de voiture. Une lampe Pigeon, accrochée au mur du vestibule, éclairait les dalles dont
plusieurs étaient tendues. Et a peine la porte franchie, ils avaient, d’instinct, parlé a voix basse. Aussi loin qu’allaient ses souvenirs, on avait parlé a voix basse dans cette maison.
— « Attends un peu, lui avait-elle soufié. Je voulais te demander : Tota n’est pas souffrante?... fatiguée ? Tu ne t’es apercu de rien? »
Il comprit qu’elle pensait a un enfant.
Elle souriait a ce temps peut-étre tout proche ot Tota reviendrait ala Hume, un enfant dans les bras. Elle ne s’était jamais entendue avec cette fille violente ; mais le jour ou elle aurait un enfant...
— « Que ton pére ne sache pas surtout que tu as vu Tota. Sois prudent : il est entendu que tu es allé visiter des installations de cuviers mécaniques. »
Alain se rappelle sa puérile frayeur lorsque, derriere sa mére, il s’était engagé dans l’escalier 4 vis, dont les marches, de pierre étaient glissantes a force d’usure. A Vétage, une vive lumicre brillait sous
Ee 266 CE QUI ETAIT PERDU
une des portes, par un trou que les rats y avaient fait. Et déja régnait cette odeur de la maladie. La mére et le fils étaient immobiles sur le seuil : un grand feu de bois éclairait le plancher rongé par places, et les fauteuils d’acajou, mais laissait Valc6éve dans les ténébres.
— « Entre la premiere. »
— « Non : toi. »
Ils n’osaient avancer, jusqu’a ce que la respiration sifflante du malade eut rassuré Madame Forcas : il dormait.
— «Jl dort : la journée sera meilleure demain, avait-elle murmuré d’un air de profonde satisfaction, comme une bonne femme que tourmente la santé de son époux.
Alain avait veillé jusqu’a l’aube cet étranger, cet homme qui, toute sa vie, avait été « hors de lui »...
— C’est Angouléme ?
Tota frotte de son gant la vitre embuée.
— Ecoute, Alain, pendant que tu dormais, je m’amusais a arranger notre vie a La Hume. Ce serait comme autrefois, mais sans celui qui y rendait la vie étouffante. Je m’en irais quand j’en aurais assez, puis je reviendrais ; nous voyagerions... Je doute que Marcel fasse jamais de longs séjours...
Son frere lécoutait, sans une parole.
Il songeait que dans moins d’un mois, il serait parti; il ne savait pas encore ot il irait ; Dieu le savait.
— C’est vrai : il y a tes amours que j oubliais ! Je ne les imagine pas tres loin de nous...
Elle vit remuer la bouche d’Alain, mais, dans le bruit du wagon, n’entendit pas sa réponse :
— Tout pres de nous, a un jet de
pierre.
Mic? a ade a cee ee a Vk ae ae ae aaa fy Saiy Banaras A ara e Sg BAT RG Ras OAL oc
es»
~~ cnt mh * ' .
~~ y i al ‘ , U ie
CE PREMIER CAHIER, LE PREMIER DE LA CINQUIEME SERIE, ET DE CETTE SERIE LE PREMIER DE L’ANNEE MIL NEUF CENT TRENTE, A ETE TIRE A TROIS MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGT-DEUX EXEMPLAIRES, DONT SOIXANTE-DEUX SUR MADAGASCAR, NUME- ROTES MADAGASCAR 1 a 50 ETI a XII; CENT SOIXANTE-DIX EXEM- PLAIRES SUR VELIN PUR FIL LAFUMA, NUMEROTES VELIN PUR FIL 4 48150 Er 1 4 xX; TROIS MILLE SIX CENT CINQUANTE EXEM- PLAIRES SUR ALFA SATINE, NUMEROTES ALFA 1 a 3.300 ET EXEMPLAIRE DE PRESSEI &CCCL}; ET EN OUTRE DOUZE EXEM- PLAIRES SUR VELIN PUR FIL CREME LAFUMA, NUMEROTES VELIN PUR FIL CREME L. H.C. I a L. H.C. XII.
EXCEPTIONNELLEMENT, IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE, DANS LE FORMAT IN-4° TELLIERE : TRENTE EXEMPLAIRES SUR MONTVAL, NUMEROTES MONTVAL 1 a 25 et 1 &8 V; TRENTE-SIX EXEMPLAIRES SUR ANNAM, NUMEROTES ANNAM 14 30 et 1 @ VI; DEUX CENT HUIT EXEMPLAIRES, SUR VELIN D’'ARCHES, NUMEROTES ARCHES 1 & 200 et 1a VIII; DIX-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, TIRES SPECIALEMENT POUR LES BIBLIOPHILES DU NORD ET NUMErotes 1 4215 et1et i; ET TROIS EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON, RESERVES A L’AUTEUR ET NUMEROTES I @ III.
ete te