Ce qui ne fut pas
À l'étranger, André Bolotoy ressentait une inquiétude semblable à celle d'un propriétaire vigilant qui a remis son domaine en des mains mercenaires. Le parti immense, dispersé par toute la Russie, avec ses
j laboratoires de dynamite, ses imprimeries clandestines, ses compagnies de 2 combat, ses comités régionaux et provinciaux, ses confréries de paysans, % ses groupes d'ouvriers, ses cercles d'étudiants, ses unions d'officiers et de À soldats; le parti, avec ses succès, ses échecs, ses grèves, ses manifesta- | : tions, ses complots, ses arrestations, lui apparaissait comme une vaste et “+ complexe exploitation, exigeant à tout moment un œil attentif, Que ses 3 ÿ camarades — le vieil Arsène Ivanovitch, le D Berg, Vera Andréievna, # Arcade Roserstern et les autres — regardassent aussi le parti comme un | a appartenant non pas à lui, Bolotov, mais à chacun d'eux, 1l ne } le comprenait pas, et si même il le comprenait il ne pouvait modifier son K) point de vue. Il ne pouvait cesser de sentir ce qui lui donnait la force de f ” travailler et de vivre ‘illégalement ” — c’est-à-dire de travailler et de + vivre sans famille, sans foyer, sans nom — et d'attendre sans crainte la "3 prison ou la mort. Seule la conviction que sans lui — sans le maître — le parti se disloquera, que son domaine tombera en ruines, seule cette "* conviction le soutenait, C'est pourquoi non seulement il ne se reposait $ jamais, mais ressentait cette inquiétude que connaît chaque propriétaire.
Quand Bolotov eut terminé ses affaires à l'étranger, au moment de
retourner en Russie, cette inquiétude atteignit le paroxysme. Il savait pertinemment que ses amis continuaient à distribuer les livres prohibés, imprimer les proclamations, organiser des grèves, fabriquer des bombes. Il savait que ces hommes, qui s'étaient rapprochés pour diverses raisons et avaient créé une œuvre vivante, complexe: le parti, poursuivaient inlassablement, comme des fourmis dans une fourmilière, un travail invisible qui leur était nécessaire. Cependant, avec une netteté pénible, il lui semblait que cette fois, au retour dans sa patrie, il n’allait plus trouver que de misérables débris de ce qu'il avait laissé : la fourmilière détruite, ravagée par un ennemi audacieux.
Depuis longtemps il ne connaissait plus la peur. De même que le marin shabitue à la mer et ne pense pas qu’elle l’engloutira, que le soldat s'habitue à la guerre et ne pense pas qu'il sera tué, que le médecin s'habitue à la typhoïde et à la phtisie et ne pense pas qu'il sera contaminé, de même Bolotov était habitué à sa vie clandestine et ne pensait pas qu'on pôt le pendre. Mais tout au fond de son âme vivait un sentiment vague et trouble, celui même qui n’abandonne ni le marin, ni le médecin, ni le soldat. Obéissant à ce sentiment, Bolotov, inconsciemment, par habitude, pratiquait la “ conspiration ”. Il ne se cachait pas de ses parents, de ses connaissances, mais simplement 1l ne comprenait pas que, sans nécessité, pour se distraire, on vit ses connaissances et ses parents. Îl ne faisait pas mystère des affaires du parti, mais simplement ne comprenait pas qu'on en parlât avec les étrangers. Il ne fuyait pas les nouvelles connaissances, mais ne comprenait pas qu'on pt se fier au premier venu. Il ne voyait pas que tous ses rapports avec les hommes, depuis le portier jusqu'à son père et sa mère, étaient basés sur la crainte et le désir de cacher les seuls détails de sa vie qui l'intéressaient. Et l’eût-il vu qu'il n'eût pu vivre autrement, |
Tous avaient encore en mémoire le meurtre de Plehve, le dimanche sanglant, l'explosion du 4 février, Lao-lang, Port-Arthur, Moukden. Tous, jeunes et vieux, fonctionnaires et ouvriers, militaires et étudiants, partisans du gouvernement et socialistes, sentaient également qu'il se passe quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’était jamais, et, partant, quelque chose de terrible: l’ordre ancien, consacré par des siècles, s’ébran-
lait. Tous le sentaient; cependant, comme toujours, ils s’attachaient à leurs intérêts mesquins et vulgaires. Bolotov vivait de même. Il lisait les feuilles révolutionnaires ; il écrivait dans les journaux du parti que “ le peuple s'éveille ”, que ‘ le drapeau rouge est fièrement levé ”, que “ proche est le temps quand tomberont les fers de l’autocratie ”. Mais il lisait et écrivait cela non parce qu'il avait compris le sens grandiose des événements qui s’accomplissaient, mais par l'habitude de plusieurs années de dire et d'écrire ces mots. Propriétaire attentif, il avait remarqué depuis longtemps la croissance de son parti, et, à cause de cela, avait cru en la révolution irrépressible et victorieuse. Il ne pouvait concevoir la victoire du gouvernement. Il pensait que les paysans — les cent millions de paysans russes — se révolteraient, et, confiant, 1l s'occupait de sa besogne quotidienne; et, plus ils'en occupait, plus, en effet, il était utile à la révolution en laquelle 1l croyait.
À Berlin, la veille de son départ pour la Russie, Bolotov rasa sa barbe, acheta un pardessus anglais de couleur sombre, remplaça son chapeau à large bord par un chapeau melon. Machinalement, il faisait tout cela avec soin et méthode. Il avait besoin de se confondre avec la foule, d’être comme tout le monde, d'éviter la ‘” filature ” ennuyeuse. Dans le wagon il acheta un journal bourgeois, au lieu du l’orwaerts, son Journal favori. Par habitude, il regarda tout d'abord les télégrammes. En première page, il lut, imprimé en gros caractères: ‘ La débâcle de l'escadre russe ”.
Quand Stoessel avait rendu Port-Arthur et après le fatal Moukden, Bolotoy n'avait éprouvé d'autre sentiment que la joie. Il considérait chaque guerre comme un crime; en chaque guerre il voyait une boucherie toujours nuisible et cruelle. Mais si on lui eût demandé ce qu'il pensait de la guerre avec le Japon, sans hésitation il aurait répondu que ‘ l’aventure japonaise, bien que cruelle, était utile ”.
En effet, il regardait la défaite de la Russie comme la défaite de l'autocratie, la victoire du Japon comme la victoire de la révolution, c'est-à-dire la victoire du parti, c'est-à-dire sa victoire à lui, Bolotov. Il ne voyait pas la contradiction de ces deux opinions, et ceux qui écoutaient ses discours dans les meetings ne la voyaient pas davantage.
Cependant, ayant lu le télégramme, il n'éprouva pas ce sentiment joyeux qu'il connaissait et dont il était un peu honteux : dans l'escadre de Rojestvensky servait son frère, le lieutenant de vaisseau Alexandre Bolotov.
“* Aussitôt la fumée dissipée, télégraphiait le correspondant allemand, la bataille reprit avec une force redoublée. Tous les vaisseaux japonais concentraient leurs feux sur le cuirassé Osliabia, qui, bientôt, tout en flammes, était mis hors de combat. L'incendie éclata aussitôt sur le Souvorov et l'Alexandre, qui le suivaient. Ensuite ce fut le tour du Borodino puis des autres unités. Toutes les forces japonaises restaient intactes. Le combat dura jusqu’à 2 h. 20 de l'après-midi. A 2 h. 50 l'Osliabia coulait ”,
Bolotov ferma les yeux. Il tâchait de se représenter l'engloutissement d'un cuirassé. Une fois, en France, au bord de l'Océan, il avait vu une péniche coulée : deux mâts émergeaient, Maintenant il se représentait l'Osliabia: I} voyait comme devant lui le vaisseau inconnu. Îl savait qu'avec lui avaient péri des centaines de jeunes gens robustes. Comme socialiste et révolutionnaire il aurait dû se révolter de ce qu'il appelait la boucherie criminelle. Mais, en lui, point de révolte. [l ne pouvait imaginer ni la défaite de l’escadre, ni les vaisseaux en flammes, ni la perte de l’Osliabia, ni la simple et terrible mort des matelots. Le télégramme du journal restait pour lui simplement du papier imprimé.
“ Quand le Souvorov et l'Alexandre ”, lisait plus loin Bolotov, “ quittèrent le rang, ce fut le cuirassé Borodino qui conduisit la flotte, Le Souvorov, tout en flammes continuait de combattre ; mais bientôt, sous le feu japonais, il perdit son mât de misaine et deux cheminées. L'amiral en chef Rojestvensky, qui était sur le Souvorov, blessé d'un éclat, au début de la bataille, avait été transporté sur le destroyer Bouïny. C'est l'amiral Nébogatov qui prit le commandement, À sept heures du soir, un violent incendie éclata sur le Borodino qui, tout en flammes, coula ”.
Bolotov se rappela son frère, un jeune officier en uniforme de marine, de taille moyenne, les épaules larges. [l pensait rarement à son frère. Il le savait à la guerre, en Extrême-Orient, et nullement sympathique à la révolution. Cela lui sufhsait,
Mais, maintemant, il ressentait de l'angoisse : ‘* N'’était-il pas tué? Qui? Son frère? Sacha? Sacha n'est-il pas tué dans la bataille de Tsousima à ” |
Alors, très nettement, comme il arrive parfois dans les rêves, devant lui passa le tableau de la bataille. Voici le cuirassé, lourd, noir, tout blessé, les cheminées arrachées, les canons démolis, les mâts brisés. Mais le drapeau de Saint-André flotte encore. Et voici Sacha, pâle, l'uniforme déchiré, tout en sang. Il est couché 1h, sur le pont de fer, mouillé, étendu à plat ventre près de la tourelle de droite. Il lui semble même voir basculer le cuirassé et bondir par-dessus la poupe les vagues dont il perçoit le fracas.
" L'amiral Nébogatov, lisait Bolotov sans même comprendre le sens des mots, donna le signal de la reddition; et le 16 mai, à 10h. 30 du matin, les quatre cuirassés russes : ]Vicolas 7”, Aigle, Apraxine et Séniavine se sont rendus à l'escadre japonaise. ”
” Sacha est tué ! Est-ce possible? ” pensa Bolotov ; et de nouveau il se rappela nettement son frère tel qu'il l'avait vu pour la dernière fois à Pétersbourg, à Newsky, par une journée ensoleillée et froide d’automne : ses yeux calmes, bleus, son sourire moqueur : * Adieu, André, nous n'allons pas par le même chemin... ” Il se rappelait sa réponse cruelle. Il voulait retourner à cette journée ensoleillée, reprendre ses paroles méchantes, embrasser son frère et oublier ces discordes qui, maintenant, lui semblaient vaines.
Le train, en sifflant, entrait en gare avec fracas. Les lanternes, troubles, défilaient. Les capotes grises des gendarmes passaient rapidement. Dans l'air du soir résonnaient étrangement des voix russes. La frontière : Alexandrovo.
Bolotov jeta son journal. Tâchant de ne plus penser ni à Tsousima, ni à Nébogatov, ni à son frère, ni à l'Oslabia, 1l se dirigea vers la salle des douanes. Grand, maigre, rasé, le cigare aux lèvres, 1l ressemblait à un Anglais ; et, en effet, 1l avait en poche un passeport anglais au nom de Henry Mac Mure. Dansla salle étroite, chaude, pleine de gendarmes, il était ennuyeux d'attendre, et son visage bon et ferme, aux yeux bleus, comme ceux de son frère, n’exprimait rien d'autre que l'ennui.
Le matin, de Varsovie, il envoyait à Berlin un télégramme avec ces mots: © Tout est payé ”, ce qui signifiait: J'ai passé heureusement la frontière.
Arrivé à Pétersbourg par le train du matin, Bolotov, le soir même, au crépuscule, sonnait au cinquième étage d'un vaste immeuble de la rue Ligovka. De l’antichambre, pendant qu'il enlevait son pardessus, il entendit la basse sèche et tranchante d'Arsène Ivanovitch. Une autre voix émue lui répondait :
— Mais non, qu'y a-t-il là de terrible ? disait avec importance Arsène Ivanovitch. Je ne vois là rien de terrible. L'eau ne coule pas sur leur moulin mais sur le nôtre. Avant-hier c'était Port-Arthur:; hier Moukden, aujourd'hui Fsousima. Qui est en gain ? Les Japonais ? Pas les Japonais seuls... Moi, je suis vieux, mais voici ce que je vous dirai : à l'automne l’armée sera à nous! Vous pensez que nous n'avons pas d'hommes làbas 2 Il y en a, mon cher; il y en aura. Les nôtres passent partout, tantôt en sautillant, tantôt en grimpant et tantôt à quatre pattes. ajoutat-1l gaiement et nt.
Bolotov connaissait Arsène Ivanovitch depuis plusieurs années déjà. Arsène Ivanovitch, vieillard robuste, blanc comme la neige, était l'un des fondateurs du parti. Il était fier d’être le fils d'un paysan et d’avoir lui-même, dans sa jeunesse, labouré la terre. Mais de ce passé d'homme des champs, il ne lui était resté que des proverbes imagés, une barbe épaisse embroussaillée, et cette autorité inébranlable de l'homme qui connaît la campagne, non d’après les livres, mais pour y avoir vécu.
— Que signifie? Je ne parle pas de cela? objectait, en s'échauffant, une voix jeune, inconnue. En cela je suis d'accord avec vous. Je vous demande: comment peut-on servir? Est-ce qu'un socialiste peut servir dans l’armée 2... C’est étrange... En principe c'est 1...nad...mis.si..ble..
Et soudain, dans l’antichambre à demi-obscure, parmi les chapeaux et les pardessus crasseux, devant Bolotov, surgit de nouveau, dans ses moindres détails, le tableau de la bataille honteuse. Arsène Ivanovitch
PANDA . 3 A .
répétait les truismes veules du parti, ceux-là mêmes que lui, Bolotov, aurait dit à sa place. Mais en ce moment ces phrases connues lui paraissaient fausses et inutiles. ‘* Sacha? Où est Sacha?
Mais l'ange sonnera deux fois de la trompette; Le feu du ciel tombera sur la terre :
Le frère s’enfuira de son frère,
Et le fils se détournera de sa mère.
Bolotov se répétait ces vers de Pouchkine.
Le frère s’enfuira de son frère! Voila... Sacha est parti et Arsène Ivanovitch rit. Mais qu’ai-je donc? Est-ce qu'Arsène Ivanovitch n'a pas raison? Est-ce que l'armée ne sera pas bientôt à nous ? Est-ce que Tsousima n'ouvrira pas les yeux aux soldats ? Qu'’ai-je donc ?” Ilse ressaisit et poussa la porte avec force.
Dans le nuage plombé de la fumée de tabac se noyaient Arsène Ivanovitch, le D' Berg, un jeune homme, inconnu de Bolotov : le camarade David. Véra Andréievna, grande, pas encore vieille, le visage jaune, fatigué, conséquence du séjour en prison, marchait à pas rapides dans la chambre. Deux fois par semaine ils se réunissaient pour les affaires courantes du parti et en cela leur paraissait être le lourd fardeau de la direction. Comme le manœuvre qui pose les fondements, décharge les briques, porte les seaux de ciment, accomplit la besogne modeste et utile du constructeur, de même eux, avec patience et modestie, pierre par pierre, construisaient le parti. Mais de même que le manœuvre n'a pas la puissance de mettre à bas la maison ou de l'achever, cette puissance appartenant au patron qui l'a embauché, de même eux n'avaient pas de puissance sur la révolution et leur tentative de la guider était fatalement infructueuse.
Quand Bolotov eut terminé son rapport sur son voyage à l'étranger, le D" Berg exposa le but principal de la réunion. Le camarade David,
organisateur militaire ”, membre du parti, qui ‘ travaillait ” exclu-
sivement dans l’armée, était venu à Pétersbourg pour faire savoir qu'à N... le régiment d'infanterie s’agitait et qu'une mutinerie était prête à éclater. Les membres du comité local, et de leur nombre David, n'avaient pas voulu entreprendre quoi que ce fût sans y être autorisés par leurs aînés.
Aussitôt, dans la chambre enfumée, on examina l'affaire. On se mit à discuter s'il fallait ou non déclencher la révolte, Ils parlaient, sûrs que de leur conversation dépendait le sort de deux mille soldats. Îls oubliaient que si des hommes se résolvaient au meurtre, à la révolte, à la mort, sans doute n'était-ce pas parce que cinq inconnus le jugeaïent bon, utile et nécessaire, et que la décision de ces hommes dépendait d’un nombre incalculable de causes imprévoyables et hasardeuses. Ils oubliaient principalement que nul n'a le droit sur la vie d'un autre et que les hommes en danger de mort prennent pour guide, non les interdictions et les ordres, ni même le sentiment du devoir, mais des mobiles mystérieux, compréhensibles pour eux seuls. Mais au vieil Arsène [vanovitch, au D’ Berg, à la maladive Véra Andréievna, à Bolotov luimême, il semblait naturel et légitime que le camarade David, lié avec une dizaine de soldats, vint au nom de tout le régiment, leur demander, à eux, des inconnus, à quel moment précis le régiment devait commencer à tuer et à mourir. À David aussi cela semblait naturel et légitime. David, un juif maladif, maigre, à la barbiche blonde, debout au milieu de la chambre, parlait en bégayant et, d'émotion, balançait ses bras :
— Dans le régiment, il y a 40 pour {00 de sous-ofñciers conscients. Dans chaque compagnie, il y a un groupe... Eh bien, dans le régiment, on est mécontent... La révolte est très possible, et principalement, vous comprenez, principalement, les soldats l'exigent.… La propagande... a commencé l'automne dernier. Il n'y a pas eu d’arrestation.. Le colonel est une brute... Au moment où je suis parti, les camarades délégués des compagnies ont décidé, à l'unanimité... Et si vous ne l'autorisez pas, la révolte aura lieu quand même, cria-t-1l presque, ne remarquant pas que ces mots Ôtaient tout sens à la discussion.
Le D’ Berg, en frottant ses mains blanches et fines, le regardait en dessous de ses lunettes. [| demanda négligemment :
— Je voudrais savoir, camarade, combien la ville a de troupes ?
— Qu'importe, remarqua David, puisque je vous dis.
— Dans les affaires du parti, l'exactitude est nécessaire, objecta froidement le D' Berg. Ne refusez pas de nous dire combien la ville compte de troupes?
— Eh bien. Eh bien. Il y a encore des Cosaques et une batterie d'artillerie... Mais, qu'est-ce que c'est que les Cosaques?.…
— Est-ce que la batterie se joindra à la révolte?
— C'est étrange. Vous demandez... Le sais-je, moi.
— Et les Cosaques?
— es Cosaques? Non... Probablement que non...
— Probablement ou sûrement?
— Ah! mon Dieu! Eh bien. sûrement.
— Cela me suffit. Je vous remercie, camarade, dit le D” Berg, avec un sourire. Fermant les yeux, il se rejeta sur le dossier du divan crasseux, comme s'il voulait montrer que pour lui, homme d'affaires, la question de la révoite était PE résolue et que tout le reste n'avait plus d'importance.
— Ah! Est-ce qu'il s'agit ici des Cosaques? reprit en rougissant et tout confus David. je vous ai dit que le régiment se mutinera. C'est certain.
À ces paroles, Véra Andréievna cessa de marcher et, se plaçant en face de David :
— Si le régiment se mutine, d'une façon certaine, alors pourquoi êtes-vous venu ? dit-elle d'un ton irrité. Si le régiment n'obéit pas au Comité, alors à quoi bon parler? Vous affirmez que le Comité a travaillé... Mais où est le résultat de son travail? Je ne le vois pas...
— Ï| ne s'agit pas de cela... Ah, mon Dieu! s'écria David d'une voix larmoyante. Je vous demande : Que dois-je faire. si les soldats se révoiltent? Eh bien?..
— Mon opinion est celle-ci, commença d'une voix conciliante Arsène Ivanovitch : Sans doute, si les enfants veulent se révolter, il est difficile de les retenir. Cependant ce n'est pas impossible, I] y a dans la ville des Cosaques et une batterie d'artillerie; s'ils ne se joignent pas aux
autres, la révolte, de nouveau, est vouée à l'échec. Il faut éviter les mutineries infructueuses.. Îl faut, continua-t-il d’une voix plus douce et plus tendre, il faut attendre, mon nourricier, attendre, et retenir en attendant. Plus on laboure profondément, plus gaîment l'on danse. C'est comme ça, mon nourricier.… Cet automne, ce sera une autre affaire, mais maintenant ça ne va pas, mon cher; ça ne va pas.
— Retenir ! Que signifie? Et comment puis-je retenir à Dites-le moi. Ah, mon Dieu, mon Dieu! C'est étrange. Est-ce que je puis retenir, quand ils disent qu'ils se révolteront?... Voilà... vous dites, ça ne va pas. Et moi, que puis-je? Que peut le Comité? Nous avons travaillé pour quoi? Pour la révolte... Eh bien, ils veulent se révolter. Que puis-je faire? Ah! mon Dieu, mon Dieu!
David, désespéré, se mit à marcher dans la chambre. Véra Andréievna s'éloigna dans un coin, près de la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine. Elle ne voulait point se mêler à un débat qui lui paraissait sans issue. Le D" Berg, rejeté sur le dossier du divan, n'ouvrait pas les yeux. ‘Bolotov sentait vaguement l'inutilité pénible de cette conversation. Îl sentait que David, dès son retour, irait à la caserne et y périrait. Pour lui, 1l était clair qu'il ne s'agissait même plus de ce que David périt ou non, car cela n'était déjà plus en leur pouvoir, mais uniquement de ce qu'il sût, en mourant, que sa mort était noble, belle et que le parti l'avait béni. Bolotov, ne sachant lui-même pourquoi, se leva vivement de sa chaise et, ses bons yeux soudain pleins de larmes, il embrassa fortement David.
— Allez, mon cher, rentrez chez vous... Vous êtes plus nécessaire la-bas qu'ici. Que Dieu vous bénisse, mon cher...
David, rayonnant, sortit.
Le D° Berg parla encore longtemps des affaires du parti : que, de nouveau, des proclamations n'étaient pas fournies à temps ; que la grève avait éclaté dans les usines de Korovine ; que l'étudiant Nikandrov était arrêté; qu'on avait reçu hier une lettre de la confrérie des
paysans, et que, demain, il serait nécessaire de se concerter pour l'article de tête du journal L’Aube.