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Dans un débit malpropre du quartier de Viborg, à l'enseigne ‘* La Vague ”, Vania attendait Bolotov. Vania était un jeune homme de vingt-deux ans, aux cheveux noirs, les pommettes saillantes, les yeux étroits, comme ceux des Kalmouks. L’atmosphère de la salle était enfumée, étouffante, imprégnée d'un relent de bière. Un gramophone fatigué râlait.
— Vous vouliez me voir?
Vania se souleva de son siège.
. — Oui. Je vous ai prié... Seulement je ne sais plus... Je ne sais par où commencer... Principalement. Je travaille ici, à l’usine.
— Vous êtes serrurier?
— Oui... Je travaille ici. à l'usine. Seulement... voilà. je ne puis plus
— Vous ne pouvez plus quoi?
Vania se sentit gêné.
— C'est-à-dire... Engagez-moi dans la terreur.
Bolotov n'avait jamais participé dans les entreprises de combat et n'avait jamais tué. Dans la terreur, il voyait surtout la victime. Il ne se demandait pas si l'on peut et doit tuer? Cette question était résolue. Le parti avait donné sa réponse. Lui-même avait écrit plusieurs fois, — et il le soulignait toujours dans les réunions — que ‘les camarades recourent aux moyens sanglants, la tristesse dans l’âme ”. Mais, personnellement, il n'en ressentait pas de tristesse. Au contraire, quand des bombes étaient jetées avec succès, il en était heureux : Encore un ennemi de tué! Il ne comprenait pas ce qu'éprouve un homme qui va tuer, et il se réjouissait qu'il y eût dans le parti beaucoup d'hommes prêts à mourir et à tuer. Or, regardant le parti comme son patrimoine, il s'était peu à peu habitué à ce qu'on tuât, dans le parti, et avait cessé de différencier la terreur de tout autre travail,
Boris SAVINKOV. 2
— Je vous parle comme je parlerais à Dieu, commença rapidement Vania, en jetant de temps en temps un regard sur Bolotov.…. je suis comme à confesse. Est-ce possible autrement? Pour une œuvre pareille il faut être en chemise propre... Peut-être ne suis-je pas encore digne de mourir pour la révolution. Vous le jugerez comme vous voudrez, mais je vous raconterai tout. Vous devez savoir qu'auparavant j'étais surtout un voyou.. Mon pèrè appartenait à la bande noire. Alors qu'ai-je pu voir à la maison? Les injures, l'ivrognerie, les coups. Eh bien, je me suis mis à boire; je suis devenu un véritable apache. Il y a en moi un abime de vilenies... Je ne sais même pas comment me purifier. Si vous me repoussez, que pourrai-je faire... Parce qu'autrement, c'est impossible. je ne puis pas.
— Vous ne pouvez pas? sourit Bolotov.
— Non, je ne puis pas. J'ai cessé de boire. J'ai lu différents livres, sur la terre, par exemple, ou des livres de Mikhaïlovsky.… Je vis sobrement. Parfois, je gagne jusqu'à trois roubles par jour... Oui...
— Et pourquoi avez-vous cessé de boire ?
— Comment dire? C'est une chose vilaine. Et j'ai cessé... Oh! ne doutez pas de moi. Je ne bois plus... pas une goutte. Est-ce qu'on peut boire quand on appartient au parti? Autrement mieux vaudrait ne pas s’en occuper et redevenir apache. Je pense: si tu es pour le peuple, pour la terre, pour la liberté, alors tu dois t'observer et être toujours prêt à mourir. Eh bien, voilà! J'ai vécu ainsi, je me suis même marié. Le temps passe. J'ai travaillé alors à Nijni... Dans notre usine éclata la grève. Les cosaques sont arrivés. Nous avons lancé des pierres et dressé une barricade. Voilà! Tout était prêt. Les cosaques se mirent à tirer. Ma femme se trouvait là... Eh bien. Eh bien... les cosaques l'ont tuée. termina-t-il d’une voix sourde.
Bolotoy connaissait par cœur ces confessions des ouvriers, ces récits sincères et honteux des étudiants, des jeunes gens, des jeunes filles, des vieillards, de ces innombrables soldats de la terreur qui mouraient pour la révolution. Mais cette fois, en écoutant Vania, en voyant ses yeux confants, il ressentit de l'inquiétude, ” Il a foi en moi, pensa-t:il,
Il croit que, moi aussi, je suis prêt, à n'importe quel moment, à faire ce que lui fera simplement, sans réfléchir; que je suis prêt à mourir: et, croyant cela, al tuera et mourra.. Ft moi? Pourquoi suis-je encore vivant? Parce que — se répondit-il aussitôt — parce que je suis nécessaire à la révolution, au parti; et parce que la division du travail est obligatoire. ”
Mais, s'étant répété ces paroles privées de sens, que répétaient tou- Jours. les camarades, sur lesquelles le D Berg insistait particulièrement et auxquelles, dans le fond de son âme, 1l désirait souscrire, cette fois il ny crut pas. Vania aussi pourrait raisonner de même... Vania aussi est convaincu quil est nécessaire au parti. En quoi suis-je meilleur que lu? Mais lui ne dira pas cela. On lui a tué sa femme et lui aussi tuera, s'il n’a déjà tué... Et moi... ” Ayant, par un effort de volonté, chassé ces pensées, il se tourna vers Vania, et, en lui versant de la bière, lui demanda :
— Âlors, qu'y a-til eu après?
— Alors, voilà. Ils ont tué ma femme... Bon... Quelque temps après J'ai dit aux copains de l'usine : “ Mes amis, j'ai décidé de tuer Gavrilov. ” Gavrilov, c'était le surveillant, Ce n’était pas un homme, mais un vrai chien de garde. Les copains me dirent : “* Laisse ça, Vania, qu'est-ce que c'est que Gavrilov; ça ne vaut pas la peine...” “ Non, dis-je, pourquoi Gavrilov vivrait-il ? ” Cependant ils m'en ont détourné... Je suis devenu triste... Quelque chose en moi, comme de l'angoisse, ne me laisse plus de repos. Je ne mange ni ne dors. Je pense; Je réfléchis. Je vous dis tout cela comme à confesse.. Je réfléchis et décide : celui est maître qui peut travailler seul. J'avais un ami, un infirmier, lacha. Je suis allé chez lui et lui dis : ‘* [acha, rends-mo:i un service. Donne-moi du poison? — ‘ Pourquoi as-tu besoin de poison ? ” me dit-il. — ‘ Comment, pourquoi 2 Je veux empoisonner des rats. ” — “ Des rats C’est connu. ” Il sourit. — “* Cependant, dit-il, bon. ” — ‘ Seulement, lui dis-je, donne-moi le poison le plus fort, pour que je ne les manque pas ”. — “ Bon, dit-il, sois tranquille ”. Il m'a donné le poison. Je suis allé chez. moi, à la campagne. Des cosaques étaient logés au village. Îl y avait de l'agitation là-bas.
Les paysans se révoltaient. Je n'avais plus ma mère. Le père me demande : “* Où est Avdotia ? ” C'était ma femme. — “ Avdbotia, dis-je, elle est morte ”. Et je lui ai raconté tout ce qui s'était passé. C'étaient les fêtes de Noël. Mes belles-sœurs ont préparé beaucoup de pâtisseries. J'ai dit: ‘* Père, va appeler les cosaques, je les régalerai de gâteaux. ” Le père s'étonne, — “ Quoi, ditl, es-tu devenu fou?” Je lui dis: — Appelle! ” I] m'a regardé sans rien dire. Les cosaques viennent, Ils étaient quatre. Ils ont prié Dieu avant de se mettre à table, puis ont bu de l'eau-de-vie et mangé des gâteaux. Je dis à mon père : — “ Toi, vaut mieux ne pas manger. ” Le père n'a pas mangé. Je regarde ce qui va arriver. Îls ont mangé chacun un gâteau. Rien. Et je pense : ‘* Est-ce que lacha m'aurait trompé? ” Non, ce n'est pa: possible. Je ne sais pas, vraiment, comment vous raconter. s'inter
rompit Vania, gêné.
— Pourquoi?
— C'est un grand péché que j'ai commis...
— Qu'importe. Racontez tout. | — Eh bien, — Vania ‘soupira — je pense : sans doute c’est url erreur, une comédie. Et je regarde. L'un d'eux chancelle et laisse torl: ber sa tête sur la table comme s'il était ivre. ‘* Ah! alors c'est vrail!|l pensé-je. Je regarde : un autre aussi devient très pâle et se tait, Et n je continue de les régaler. — ” Mangez, à votre santé! ” dis-je. ‘*N
en ont crevé...
Bolotov regarda Vania avec étonnement. Il était difhaile de crc
se demanda Bolotov, et aussitôt il trouva la réponse. “ Je ne sa pas me venger ainsi parce que cest un crime. Ce n'est là ni la ré tion, ni la terreur et je suis, moi, un révolutionnaire, membre du pa! Mais cela ne le calmait pas.
— Eh bien, continua Vania en regardant à la dérobée Bolotov…. ns doute, je suis parti. On a fait une enquête. Beaucoup d'autorités nt venues, cependant on ne ma pas découvert...
Vania se tut. Le débit était plein. Le gramophone grinçait sans répit, les voix avinées s'invectivaient, La vaisselle résonnait. Les garçons air- 1laient parmi les tables. Bolotov, la tête appuyée sur sa main, pensait: || Que dire? que puis-je dire? Ai-je le droit de lui parler 2... Tout : la des blagues. Il attend un mot de moi. Je suis obligé de le proncer. Le reste est futilité; il n’y faut plus penser. ”
— Alors, puis-je espérer ? demanda timidement Vania. Je comprends
tLoi-même à quelle affaire je me suis mêlé... Seulement faites-moi grâce. #laissez-moi servir. Je ne puis pas voir toutes ces vilenies ! fit1l avec lère en frappant du poing sur la table.
Bolotov leva la tête. Il voulait dire à Vania que les camarades appréeraient son dévouement et sa résolution, mais au lieu de ces paroles anales, malgré lui, oubliant, comme il lui semblait son devoir envers le arti, il dit, en pâlissant et sans regarder Vania : | — Je ne m'occupe pas de la terreur.
— Quoi?
Haussant la voix, Bolotov répéta :
— Ce n’est pas à moi qu'il vous fallait parler. Moi je ne m'occupe pas > la terreur.
ete la terreur? N'étais-je pas obligé d'écouter Vania? Ne suis-je pas >sponsable du sang versé ? Du sang des cosaques que Vania a tué; : son sang à lui, Vania à Alors est-ce que ce ne sera pas pire mainte-
fi /|°at? I n'a rien compris. Pourquoi l’ai-je troublé 2... | Lette fois il ne trouva pas de réponse. À sa gauche, la Néva roulait , | vacieusement et majestueusement ses eaux profondes. Sur l'autre rive, i dressait tout noir, immense, non éclairé, le Palais d'Hiver. La pluie
»mmençait à tomber.
Depuis que Bolotoy avait lu les détails de la bataille de Tsousima, une inquiétude indéfinissable s'était emparée de lui. La ‘ conspiration ” ne le fatiguait pas : depuis longtemps il avait désappris d'aimer la vie paisible ou, comme 1l disait, bourgeoise. Mais, maintenant, il lui arrivait souvent de ne pouvoir s'endormir, si vague, si incertain |ui paraissait ce qui était résolu depuis longtemps si fermement.
Cette nuit-là, de nouveau, il ne pouvait pas dormir. La journée avait été mauvaise. Le comité des étudiants avait été arrêté et, avec le D" Berg, il lui fallait rétablir les liens rompus. Rentré chez lui tard, le soir, sans allumer de feu :l s'était déshabillé et couché. Il s'efforçait d'oublier ce qui le préoccupait ces derniers jours. Quelles blagues ! se disait-1l. N'est-il pas sûr que ce n’est pas le peuple qui fait la guerre, mais le gouvernement ? Sans doute c'est sûr... Alors si les Japonais nous ont vaincus, qui ont-ils vaincu ? Evidemment le gouvernement... Alors ?... Notre ennemi principal c'est le gouvernement. Donc, si les Japonais ont vaincu le gouvernement qui gagne 2... Non, je ne veux pas, Je ne veux pas penser à cela. ” murmura-t-l en tâchant de s'endormir. Mais sur le pavé de la chaussée un camion passa avec bruit. De nouveau, des pensées sans liens surgirent.. ” Nous avons gagné... Oui. Arsène Ivanovitch le dit aussi. Arsène Ivanovitch… “ L'eau coule sur "notre moulin ”. C’est ça. Alors il faut se réjouir ? Non. Pas ça... Qui est coupable de la perte de ces hommes, de la mort de Sacha ? ” Et le frère s’enfuira de son frère : et le fils se détournera de sa mère ! ” Se réjouir ? De quoi ? + Chaque peuple a le gouvernement qu'il mérite. Qui a dit cela? Ces Far n'ont pas de sens... Alors le peuple est coupable 2... ”
Il se rappelait Bolotovo, la propriété de son père, dans le gouvernement d'Orel, le vieux domaine seigneurial où il était né, où il avait
grandi : la maison des maîtres, au toit rouge, avec ses colonnes de style Alexandre, et au delà de la rivière étroite, enfoncé dans la verdure, le village Novyé-Vysselki. Et voilà l’ancien du village, Karp, et Tikhone le boiteux, déguenillé, la chemise déchirée, et Vanka, le berger, pieds nus. Il se rappelait une chaude journée, un dimanche : le soleil se couche ; lui est assis sur un petit banc ; sur le barrage se détachent, en rouge vif, en jaune, les femmes du village. ” Alors voilà qui est coupable... Karp, le berger Vanka ou la femme de charge Mélanie Pétrovna sont coupables > Coupables de quoi ? De ce que nous avons un pareil gouvernement ? Coupables de la guerre avec le Japon, de la débâcle de Tsousima ? Non, c'est grotesque. ”
Mais une minute après 1l pensait : ‘* Mais si Karp l'avait voulu, il n'y aurait pas de guerre. Si les Karp n'’allaient pas à la guerre, il n’y aurait pas [sousima. Alors pourquoi y vont-ils? Pourquoi sont-ils les esclaves de Plehve, de Stoessel ? Mais si Karp ne veut pas également de la révolution ? Ah, quelles bêtises ! Mon Dieu, quel galimatias ! Et Vania, et David? Non, non, il ne faut pas penser... ”
Bolotoy fatigué ferma les yeux. Dans la rue, la flamme d'un réverbère sauta et s'éteignit. L'orient pâlissait. Dans le pommier chétif de la cour, les oiseaux commençaient à gazouiller. Au loin, à l'église Znamenskaïa, on sonnait la première messe. Bolotov se leva. Toujours la même chambre misérable, la table recouverte d'un papier en guise de nappe, le samovar jaune, terne et, au mur, des chromos de la /Viva. Pour la première fois, 1l ressentit l'ennui. Toujours tout pareil, toujours la même chose ; les mêmes pensées, les mêmes mots, le même Arsène [vanovitch, le même Berg, le même ‘” travail ”, le même danger, et le même ennemi honteux : l'Okhrana. Et, principalement, tout n’est pas clair. Maintenant il sait d'une façon indubitable que, quelque part, dans sa vie, 1l y a le mensonge, Sur la table, parmi des bouts de cigarettes, blanchissaient des feuilles couvertes d'une fine écriture : l’article de tête pour L’Aube. Il le prit et le relut : ‘* Il s’agit de la terreur politique comme moyen de lutte, comme l'un des éléments de la tactique du parti organisé. Seul un pareil système terroriste méthodique peut être l’objet de notre discussion.
Il lisait ces lignes et elles lui paraissaient froides, indifférentes et pitoyables d'’hypocrisie, Il eut honte, ” Est-ce moi qui ai écrit cela? Le système méthodique de la terreur. la terreur excitatrice, la terreur désorganisatrice.. C’est un pensum d’écolier… Sur quoi? Oui, sur quoi ? Sur le sang, sur Vania, un homme vivant; Vania, qui ira et tuera un autre homme? Et nous? Et moi?.. Il tuera et moi je ‘composerai un article savant et profond sur ‘ la minorité révolutionnaire initiatrice ”. Je tâcherai de prouver que ‘ la terreur du désespoir, la terreur de la ” vengeance, la terreur de la colère, ne peut être évaluée ”. Je dirai encore d'autres mots faux, stériles, vides. et les camarades imprimeront cet article et l’ancien, Karp, le lira et sans doute nous suivra. ” [Il sourit, I] se rappelait le D° Berg, chauve, grand, droit, le col jusqu'aux oreilles ; il se rappelait son ton assuré, suffisant: ‘ Dans les affaires du parti, camarades, l'exactitude est nécessaire... ” [| se rappelait le visage rouge, ému de David: ‘* David périra et Vania aussi. Tous les deux seront pendus. Îls mourront... et moi j'écrirai dans notre journal: ” Les ‘camarades sont montés à l’échafaud, loyalement, courageusement... ” Que faire? Où est la vérité2 La vérité n'est pas en cela que je me réjouis quand des dizaines de mille Russes se noient dans la mer du Japon? Quand Sacha se noie? La vérité n’est pas en cela que Vania marche à la mort et que mo: je le loue ou le blâme 2... Pas en cela non
plus que l’ancien, Karp, déchire mes articles pour faire des cigarettes 2... Alors quoi? ”
Le jour était venu. Les rayons d'or du soleil levant firent irruption dans la chambre qui parut encore plus morne, plus désagréable, comme un visage vieil dont l'éclat du soleil fait ressortir les rides. Sentant qu'il condamnait sa vie, qui cependant lui paraissait sans tache, Bolotov essaya encore de chasser les pensées qui se pressaient dans sa tête : ” Pourquoi Arsène Ivanovitch est-il calme ? Pour lui tout est simple et clair, La révolution est un problème d’arithmétique. Vania va à la mort et meurt, C'est bien. Gloire au parti! Arsène Ivanovitch dirige les affaires. C'est bien. Gloire au parti! La division du travail. Et Berg aussi est calme. Mais eux comme moi sont responsables du sang. Ou peut-être non. Peut-être Vania seul est-il responsable de tout ? Qui
donc a raison? ‘ Je suis devant vous comme à confesse... ” Vania
est devant moi, à confesse. Et moi, devant lui? Et nous devant lui ? . “6 «6 . ’
Pour nous ilest ou le héros ” ou le fanatique de la terreur ” ou,
et c’est le pire, ‘ l’admirateur de la ‘* bombe ”, un * lanceur de bombes