TROISIÈME PARTIE
L'automne passa, puis l'hiver; de nouveau revint le printemps et toujours le sang continuait de couler à flots et les combats fratricides, acharnés, ne cessaient pas. Comme auparavant le gouvernement jugeait, pendait, fusillait et envoyait des détachements de répression. Comme auparavant les révolutionnaires ‘ préparaient ” l'insurrection, imprimaient des proclamations, ‘ organisaient ” l’armée des travailleurs et jetaient des bombes sur les ministres. Mais déjà, au fond de son Âme, ‘chacun — qu'il fût fonctionnaire, étudiant, membre du parti, soldat ou autre — voyait clairement ce quil n'avait pas vu auparavant : que la révolution était épuisée, que le gouvernement fêtait la victoire. Des arrestations innombrables avaient lieu. Sans doute y en avait-il auparavant, mais maintenant elles étaient devenues fréquentes comme la pluie ‘en automne; on eût dit que la police connaissait tout, tous les secrets les plus cachés du parti. En décembre, tout à fait à l'improviste, Hippolyte avait été arrêté dans la rue, à Pétersbourg, et pendu un mois plus tard ; |’ Union des Militaires ” était anéantie; cinq matelots de l’équipage de la garde étaient arrêtés et fusillés; un étudiant, arrivé de Moscou, qui n'était connu que du D° Berg et de Rosenstern, était arrêté une bombe en main; on avait découvert et confisqué des armes déposées dans un faubourg de Newsky.
Tous ces faits troublaient les camarades, Rosenstern fronçait les
sourcils et se taisait à toutes les questions; Véra Andréievna maigrissait, jaunissait et se plaignait du manque de “discipline ”; Arsène Ivanovitch soupirait, hochait sa tête blanche et disait en guise de consolation : ‘Ce n’est rien mes amis, cela arrive... [La vaisselle ébréchée dure deux siècles.” Cependant Grouzdiev, Rosenstern, Véra Andréievna, Zalkind et Arsène Ivanovitch parfois étaient hantés de l'idée que quelque part, près d'eux, peut-être même dans le comité, la trahison s'était embusquée; mais le plus terrible, c'est qu'on ne pouvait la déceler.
Le parti immense dispersé dans toute la Russie, qui, hier encore redoutable, inspirait la confiance et la peur, s'affaiblissait et saignait comme la bête blessée et sans forces traquée par la meute. Cette faiblesse — le pressentiment de la défaite — se sentait non seulement au comité, mais dans chaque ville, dans chaque groupement d'ouvriers ou d'étudiants, dans chaque petite ‘” organisation ”, dans chaque détail de la vie courante. Il n’y avait déjà plus ” de république de districts ”, 1l n’y avait même plus de réunions nombreuses, ni de grèves. il n'y avait même plus de ces attentats non préparés se produisant à l'improviste. En revanche, partout les gendarmes fouillaient et arrêtaient sans rime ni
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raison. Le rouet qu’on avait mis des années à installer tournait irrégu- : lièrement, avec des arrêts, et le fil qui unissait tous les camarades se ! rompait insensiblement. Parfois, de quelque coin perdu, se faisait entendre !
une voix timide disant que la provocation s’est introduite dans le comité, que quelqu'un a vendu la révolution vaincue. Mais ces bruits étaient anonymes et sans preuves. Le comité ne les ignorait point, mais n'y pouvait donner créance.
Alexandre Bolotov était entré dans le parti au mois de novembre. Encore en été, au retour de captivité, il avait compris qu'il ne devait plus servir, qu’en servant il commettrait un acte injuste, irréparable et impardonnable. Il eût été en peine de dire quand précisément s'était opérée en lui cette transformation profonde et pénible qui avait fait de lui un terroriste. Pendant toute la durée de la campagne, 1l avait vécu de la pensée de sa patrie, de la Russie, de son humiliation, atroce. Il avait vu des milliers de jeunes gens robustes, animés de l'amour pour le
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tzar, mourir sans un mot en défendant le drapeau de Saint-André; cependant il constatait que la Russie était ruinée, bafouée, écrasée, que les sacrifices les plus grands avaient été accomplis en vain. Goutte à goutte, comme un poison lent, le pénétrait la conscience qu'il est obligé de combattre pour la patrie, mais de combattre non plus sur l'Océan, non plus sur le pont détruit d'un navire, non près des canons tonnants mais à la maison, dans le parti qui lutte pour ‘la terre et la liberté ”. Ce n’était pas un entrainement factice, livresque, ce n'était pas cet élan irraisonné qui, au moment décisif, gagne les faibles et les aigris, c'était une décision mürie, acquise au prix du sang : la résolution de mourir pour le peuple, l'impossibilité de vivre sans servir la grande Russie,
Ayant appris l'arrestation de son frère, 1l était parti, avec sa mère et Natacha, pour Pétersbourg. Là 1l avait trouvé Rosenstern, qui l'avait accueilli avec joie.
À la fin d'avril, Alexandre fut invité pour la première fois à la séance du comité. Il ne s’en réjouit pas et ne considéra pas comme un grand honneur d'être initié, lui, ofhcier de la veille, novice dans les affaires du parti, aux mystères de la ‘conspiration ” : risquant sa vie pour le parti, il trouvait tout simple et naturel de prendre ‘part aux discussions importantes.
Comme deux années auparavant, dans la maison de Valabouiev, Perspective Kammeno Ostrovsky, les mêmes personnes — délégués et membres du comité insaisissable — étaient réunies. Ils étaient tous là comme s'il n'y avait eu ni révolution, n1 potences, n1 terreur, ni émeutes, ni prisons. Alexandre les regarda avec respect, N'avait-:l pas devant lui l'état-major, cet état-major dirigeant et mystérieux, qui ne connaissait ni décorations, ni chancelleries, ni envie, ni jalousie, n1 honteuses intrigues? Il était heureux à la pensée, qu'avec des gens expérimentés et courageux, il servait une cause juste et noble.
Dès que Valabouiev, montrant sa nuque rouge et sortant de la chambre sur la pointe des pieds, eut refermé la lourde porte, le D' Berg commença sèchement et d'un ton affairé:
— Messieurs, nous nous sommes réunis aujourd'hui pour une affaire très importante, j'ose dire : particulièrement importante, Vous savez que,
Boris SAVINKoOv, 16
ces derniers temps, de nombreuses arrestations ont eu lieu, et dans des circonstances qui donnent à réfléchir. Je ne tire pas de conclusion, je note un fait, Her, j'ai reçu la lettre que voici.
Il ft une pause et, avançant sa longue main blanche, prit une petite feuille froissée qui se trouvait sur la table. Le grand salon orné de tableaux, recouvert d’un tapis de velours, était plein de monde. Sur le divan, au-dessous d'un portrait de Tolstoï, était assis Rosenstern, les yeux clos, la tête rejetée sur un coussin. Son visage de type juif, aigu, la barbiche frisée, était calme et sévère, comme s'il savait exactement ce qu’allait dire le D' Berg. Arsène [vanovitch s'inclinait bas sur la nappe brodée recouvrant la table; à ses épaules voûtées, à son cou veineux, tendu, on devinait qu'il était profondément attristé. Sur les visages de Zalkind, de Véra Andréievna, d'Alexis Grouzdiev et des autres camarades inconnus d'Alexandre, se lisaient la curiosité et ce trouble fiévreux particulier qui s'empare des hommes devant un malheur inattendu et inévitable. Le D' Berg essuya ses lunettes et commença la lecture :
— “ Camarades! Parmi vous il y a un agent provocateur. Il a livré le terroriste connu sous le nom d’'Hippolyte ; il a indiqué le dépôt d'armes du faubourg de Newsky: il a dénoncé le séjour à Pétersbourg d'Arcade Rosenstern: il a indiqué le lieu de ralliement du comité. Prenez garde! Attendez-vous à des arrestations en masse. Cherchez le provocateur très près. Brûlez cette lettre. Quelqu'un qui vous veut du bien. ”
Le D’ Berg s'arrêta et demanda à haute voix :
— Messieurs, quelqu'un désire-t:l prendre la parole ?
Alexandre leva lentement ses yeux froids, bleu clair. Le D' Berg grand, rasé, droit, cravate verte et col jusqu'aux oreilles, agitait négligemment cette feuille de papier et regardait les camarades d'un œil curieux et, semblait-il, moqueur. On eût pu penser qu'il connaissait le provocateur et se taisait uniquement pour éviter les discussions prématurées. Alexandre était étonné. Il lui était difficile de croire que dans le parti, parmi des hommes aimant de toute leur âme la révolution, dans ce comité irréprochable et éprouvé, pût se trouver un traître. Et, plein d’étonnement, tächant en vain de déchiffrer l'énigme offensante, il regarda
encore une fois le D' Berg.
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Celui-ci roula soigneusement la lettre lue et, la mettant dans sa poche, répéta :
— Camarades! Qui demande la parole?
Dans la chambre il faisait clair; le lustre de cristal étincelait et la lumière électrique trompeuse et blanche éclairait uniformément la Vénus de Milo, les camarades, les tapis, les tableaux et les glaces. Tous se taisaient, craignant de dire un mot imprudent, redoutant des pensées pénibles et humiliantes. Enfin, après une longue hésitation, Arsène Ivanovitch soupira et, sans regarder personne, en lissant de ses doigts tremblants la nappe, prononça à voix basse :
— Oui, ou... mes amis... situation. situation très difficile. Que donc faire? Hein? Et quel est cet homme qui nous veut du bien ?... Oui... Non... qu'est-ce, en effet?
“4 Il eut un geste découragé de la main et se tut. Le silence régna de nouveau.
— Îl faut faire une enquête, trancha fermement le D' Berg.
— Une enquête ? Sans doute une enquête, intervint Guénadi Guénadievitch, comme éveillé subitement. Il se leva, courut vers le D’ Berg et, oppressé, toussant, 1l se mit à parler rapidement, à la fois ému et fâché :
— Ïl faut, mon ami, remettre cette affaire à une commission... Mais avant 1l faut contrôler. La lettre est anonyme... De qui vient-elle 2 J'affirme qu'elle est écrite par une personne qui a quelque attache. comprenez-vous, quelque attache avec la police... Seule une personne pareille — policier, provocateur ou mouchard — peut être au courant des affaires du parti. peut connaître le lieu de ralliement du comité... Mais si c'est un policier qui a écrit cette lettre, ne peut-on admettre l'hypothèse que cette lettre poursuit d’autres intérêts que ceux du parti?
— C'est-à-dire? demanda sombrement Rosenstern.
— C'est-à-dire, ne serait-il pas juste de supposer que l’auteur de cette lettre l’a écrite dans un but personnel?
— Dans quel but Précisez.
— Eh bien, cela, mon cher, je ne puis l'expliquer... — Guénadi
Guénadievitch toussota de nouveau — Que voulez-vous, je ne suis pas un policier. je ne connais pas le fond de l’âme d'un mouchard.…. J'estime seulement qu'on ne peut pas affirmer, en se basant sur ce document, qu'il ya parmi nous un agent provocateur...
Bien que l'argument de Guénadi Guénadievitch ne fût ni convaincant ni clair et ne dissipât nullement le trouble moral, bien qu'en son for intérieur chacun sentit que “ l’hypothèse ” si bien construite n’était que paroles vides, tous les camarades se sentirent allégés et se mirent d'un coup à parler avec animation. Seul Rosenstern se renfrognait davantage; quant à Alexandre, contenant sa colère grandissante, 1l attendait patiemment la décision définitive.
— Je ne puis pas convenir avec le camarade. — déclara très haut le D' Berg, couvrant le bruit des voix, et d’un geste négligent rajustant sa cravate. — Les affaires sont les affaires. Nous avons reçu une lettre. bien qu'anonyme c'est malgré tout un document... Nous sommes obligés de supposer qu'il y a parmi nous un provocateur. La responsabilité devant le parti est trop grande... — Il se tut, jeta un regard railleur sur toute l'assistance et reprit sèchement : — J'exige que l'affaire soit exa-
minée.
Grouzdiev, qui était assis seul dans un coin reculé, à ces paroles se leva résolument de son fauteuil. Son bon visage russe se marbra de rouge, et sa voix offensée trembla :
— Messieurs, je jure que je ne comprends pas... Comment n'avonsnous pas honte? De deux choses l’une : ou nous avons confiance les uns dans les autres. ou... nous sommes capables de soupçonner diable sait qui... O1 nous avons confiance, alors 1l faut brüler cette lettre... Oui, brûler, mettre dans le poêle... Et si quelqu'un peut admettre l'idée que l’un de nous est un provocateur. alors. alors 1l faut dissoudre le comité. J'ai confiance en tous. Je veux qu'on ait confiance en moi... Autrement c'est la boue et la honte. On ne peut pas travailler dans une boue pareille... Moi je ne puis pas... comme vous voudrez, je ne puis pas.
Il sortit et claqua la porte. Arsène Ivanovitch hocha tristement la tête :
— Oui... tel on fait son lit tel on se couche... que faire, mes amis, que faire ?
Tard dans la nuit, après des discours vides et fatigants, pendant qu'Alexandre, indigné de l'impuissance du comité à se défendre de la provocation, étonné du trouble des camarades, ne sachant comment prévenir le malheur imminent, mettait son pardessus dans l'élégante antichambre, Rosenstern s’approcha de lui. À ses yeux perçants et tristes, à son pas décidé, et principalement, parce que toute la soirée il s'était tu, Alexandre comprit qu'il voulait causer avec lui. Ils sortirent ensemble dans la rue. L’aurore rosissait et derrière la Néva brillait à
peine la cathédrale de Saint-Isaac.
Sur le trottoir de granit les pas résonnaient bruyamment et les longues ombres bleues tombaient sur le sol uni. Le soleil se levait. Sur la Néva fondait le brouillard mi-transparent. Sur le quai Français il ny avait personne. Rosenstern prit Alexandre sous le bras et lui demanda à voix basse:
— Eh bien, qu’en dites-vous, Alexandre Nicolaievitch 2
Alexandre réfléchit un moment. Ici, sur le quai de la Néva, sous les rayons brillants du soleil,, 1l lui semblait avoir eu un rêve stupide et que la séance de cette nuit n'avait pas existé. Il avait honte pour le comité. Mais ce n'était pas ce sentiment nouveau qui le troublait : il était confus de la conscience de son impuissance personnelle, de son impréparation, de sa confiance enfantine. En outre, 1l ressentait du dégoût à penser à la police et aux gendarmes. Fâché contre lui-même, et remarquant avec mécontentement que Rosenstern l'observait à la dérobée, sans tourner la tête, il répondit sèchement :
— Je ne sais pas qui est le provocateur.
— Vous ne devinez pas ?
— Non, je ne devine pas.
— Et pourtant il assistait à la réunion, dit lentement Rosenstern.
Alexandre, malgré lui, tressaillit de tout son corps.
Pendant le discours du D’ Berg, ensuite quand Alexis Grouzdiev avait eu un mouvement de révolte, et que Véra Andréievna gardait un silence méprisant, pendant que Guénadi Guénadievitch ” analysait ”, Alexandre avait éprouvé la sensation pénible qu'ici, dans l'appartement de Valabouiev, à côté de lui, devant la même table, était assis un provocateur, c'est-à-dire un homme qui les avait tous vendus. Mais il n'y croyait point. Il ne croyait pas qu'on püût, pour de l'argent, faire pendre des hommes. Maintenant, en entendant Rosenstern exprimer la pensée cachée, tout d'un coup il comprit qu'il n'y a pas d'erreur et que Véra Andréievna, ou Alexis Grouzdiev, ou le D’ Berg, ou Zalkind, ou même Rosenstern, est ce Judas que dénonçait la lettre. Sentant un frisson désagréable il s'arrêta et dit sourdement :
— De qui parlez-vous ?
Rosenstern sourit.
— Vous ne devinez pas ?
— Non.
— Bon. Attendez un quart d'heure.
Sans mot dire ils traversèrent le jardin Alexandrovsky et tournèrent sur la Perspective Vozniesenski. Les boutiques étaient fermées ; seul, au coin de la rue des Officiers, un débit était ouvert. Rosenstern poussa la porte vitrée. À sa vue, un homme assis à une table se leva respectueusement, L'homme était petit, maigre, le nez retroussé, les cheveux rares, incolores. Dans sa personne il y avait quelque chose d'humble, de flagorneur, comme si, doutant de soi-même, il avait peur que les autres ne doutassent de lui. On pouvait le prendre pour un valet, un scribe de commissaire de police, un garçon de bureau sans emploi. Il eut un sourire obséquieux et tendit la main.
— Mes respects, Arcade Borisovitch! Et moi, je n'espérais plus que vous daigneriez venir. — À la dérobée, il examinait Alexandre des pieds à la tête — Et Monsieur, si je ne me trompe, est M. Bolotov…., Alexandre Nicolaievitch 3 Mes respects, M. Bolotov..,
— D'où me connais-tu ? demanda Alexandre étonné, et fronçant les sourcils avec dégoût.
— Quoi? Faites grâce... Ne pas vous connaître serait la même chose que de ne pas connaître ses chefs... Qui ne vous connaît pas 2... Depuis que vous avez quitté le service et êtes entré dans le parti révolutionnaire, depuis ce moment, conformément à l'ordre secret on a étabh sur vous une surveillance, une observation, comme qui dirait. transparente. |
— Quelle observation ?
— Transparente..
— Transparente ?
— Oui.
— Que signifie cela ?
Alexandre ne comprenait pas à quel interlocuteur il avait affaire et en quel endroit l’avait amené Rosenstern, mais sentant qu'il y avait là quelque chose de honteux, peut-être pire que la discussion de la nuit, il se tourna lentement vers Rosenstern. Celui-ci, en tortillant sa barbiche, tranquillement et d'un œil perçant, regardait fixement le mouchard, comme sl pesait chacun de ses mots et étudiait chacun de ses gestes,
— Que signifie cela ? répéta Alexandre,
— Cela signifie que nous savons absolument tout... Permettez... une cigarette... merci. N'avez-vous jamais remarqué près de votre demeure un cocher ?
— Îl y en a beaucoup là-bas.
— Peut-être avez-vous remarqué aussi son numéro ?
— Non, je n'ai pas remarqué le numéro.
— Ah! Ah! Ah! comment cela 2 — Il secoua la tête, d’un air désapprobateur, en faisant claquer ses lèvres. — Je vous jure qu'il est digne d'attention. C’est notre cocher : Léonti, de l'Okhrana, n° 1 351... Et oserai-je vous demander : la domestique qui vous sert est celle de la logeuse ?
— Oui, celle de la logeuse...
— Elle s'appelle Macha, n'est-ce pas ?
— Oui, Macha. Eh bien ?
— Quoi? Cette Macha aussi n'est pas à vous mais à nous. Elle appartient aussi à l'Okhrana.. Oui...
— Écoute, Toutouchkine, ne bavarde pas ainsi. Tout cela, on le sait sans to... Parle sérieusement. — Rosenstern, impatienté, fronça les sourcils. — Âs-tu appris ?
— Monsieur m'interroge ? remarqua Toutouchkine prenant un visage sérieux.
Alexandre regarda ses cheveux incolores, son veston sale au revers graisseux, ses moutaches blondasses, en croc, et, de nouveau il fronça les sourcils, avec dégoût.
— Tu mens! Tout cela des mensonges. Pourquoi alors ne m'at-on pas encore arrêté ?
— Je mens ? grommela Toutouchkine offensé. Je n'ai jamais menti. Et ici, tout d'un coup, je mentirais. En voilà ! Si on ne vous a pas
encore arrêté, c'est que le colonel n’en a pas donné l’ordre. — Quel colonel ?
— Le chef... Le colonel von Schen.
— Bon. Assez! interrompit Rosenstern. Je te demande si tu as appris ?
— Oui, j'ai appris.., répondit Toutouchkine en baissant les yeux.
— Eh bien ?
— Quoi ?
— Eh bien, parle, si tu as appris.
— C'est bon... seulement...
— Quoi?
Toutouchkine cligna rapidement les yeux et levant son visage sans sourcils, pâle, ravagé, eut un sourire quémandeur.
— Seulement, Arcade Borisovitch, ne m'offensez pas.
— Aïje lésiné avec toi ?
— Non... Que dites-vous 2... Je vous remercie beaucoup. Je suis très reconnaissant... Mais c'est un cas particulier. on peut dire extraordinaire. Et Dieu garde que le colonel l’apprenne..
— Je sais. Dis... Combien ?
— Prenez aussi en considération que l’appointement est de quarante
roubles.… Pour un chef de famille. Et Dieu garde que quelqu'un dénonce et que le colonel apprenne, alors quoi... Je suis un esclave, un ver...
— Combien?
— Et encore, Arcade Borisovitch, veuillez prendre en considération que c'est très difficile à savoir. Croyez-moi.. Uniquement par sympathie pour le parti et pour vous personnellement... Quels temps maintenant !... On a peur de soi-même... vous ne le croyez pas. Je vous donne ma parole que c'est la vérité...
— Combien ?
Toutouchkine se tut et, pensivement, l'air soucieux, se mit à tambouriner sur la table. Il tambourina longtemps, comme sil calculait quelque chose et tâchait de compter juste sans duper ni ruser. Enfin avec un sourire profond il dit :
— Ce que vous voudrez, Arcade Borisovitch. J'ai confiance en vous. Je 1: jure...
— Non. Dis.
— Eh bien, quoi ? Pour ne pas prendre trop, il faudrait mettre un billet de cent roubles.
Rosenstern sifflota doucement entre ses dents. Toutouchkine leva les bras :
— Arcade Borisovitch !
— Eh bien, je vois que chez toi les prix sont sans marchander..
— Arcade Borisovitch. J'attire votre attention.
— Vingt-cinq...
— Seigneur Dieu! Vingt-cinq! C'est moins cher que les champignons… Non, quoi? Est-ce que je fais cela pour l'argent? Quoi l'argent. Peuh! Du métal, rien de plus. Mais ce n'est pas possible, Arcade Borisovitch.. |
Alexandre était pâle. Ce marchandage misérable d’'Arcade Rosenstern avec un ignoble mouchard, dans un débit infect, ce marchandage pour savoir quel était le traître, lui semblait indigne ét offensant pour la révolution. Il se pencha en travers de la table vers Rosenstern et, colère, lui dit à voix basse :
— Que le diable l'emporte! Donnez lui...
— C'est l'argent du parti, mon ami, lui répondit, aussi à voix basse, Rosenstern. Est-ce que nous sommes des Rothschild? Il ne faut pas gâter ces crapules : on n’en finirait plus... Et, s'adressant à Toutouchkine :
— Eh bien, le dernier prix: cinquante...
— Ajoutez encore dix, Arcade Borisovitch.
— Cinquante, c'est assez... Il n'y a plus à discuter. Si tu ne veux pas, tant pis...
Le débit se vidait. Le garçon, mi-endormi, en baïllant éteignait les lumières. Toutouchkine soupira et, de nouveau, tambourina sur la table,
— Arcade Borisovitch…
— Quoi)
— Voyons, est-ce un prix? Parole d'honneur... six enfants... Doisje les nourrir 2...
— Comme tu voudras. |
Toutouchkine se leva et l’air ennuyé, à regret, se mit à chercher son chapeau. L’ayant trouvé, il se coiffa et se dirigea tristement vers la sortie, Mais, soudain, 1l fit un signe de sa tête pommadée et, revenant sur ses pas, d'un ton saccadé, presque grossier, 1l dit:
— Donnez l'argent!
Ayant reçu et compté l'argent il le mit dans sa poche et s'assit près de la table,
— Eh bien, maintenant, parle...
— Mais, il n'y a rien à dire.
— Eh bien...
— Mais, tout ce que je vous ai rapporté... C'est lui qui est le collaborateur secret.
— Mais parle donc, canaille! Qui est agent provocateur ? s'écria Alexandre, se maîtrisant à peine, et fermant les poings sous la table.
— Le provocateur ? Vous voulez savoir son nom, sourit Toutouchkine. Eh bien, c'est le fameux membre du comité, M. le D° Berg...
Et riant de son petit rire, il salua et sortit rapidement du débit,
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