‹ Ce qui ne fut pasChapitre 16 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Comme :il approchait de sa demeure, encore de loin Alexandre remarqua avec inquiétude une voiture qui stationnait près du perron. En passant, il regarda le numéro. Sur la plaque rouge ressortait en blanc le numéro 1 351. “ C’est notre cocher, Léonti, de l’'Okhrana ”: crut-il entendre encore les paroles du mouchard, et il ressentit du dégoût et de l'angoisse. Macha ouvrit la porte. Elle sourit coquettement :

— Bonjour Alexandre Nicolaievitch.

* Macha de l'Okhrana… Pouah! Pouah! ” Silencieusement il entra dans sa chambre et, sans ôter son pardessus, s’assit sur le divan. Pendant quelques minutes il resta assis, immobile, tâchant de comprendre ce qui s'était passé cette nuit. Le D” Berg, chauve, le col jusqu'aux oreilles, son sourire énigmatique; la lettre anonyme à double sens; Arsène [vanovitch éperdu; le débit malpropre; Toutouchkine; tout cela était si nouveau, si inattendu, si étrange que, n'en croyant pas soimême, craignant que sa mémoire ne le trahit, il leva la main et, pensivement, la passa sur ses joues enfévrées. ‘ Le D’ Berg, agent provocateur.… Moi on ne me prend pas parce que le colonel von Schen n'en a pas donné l'ordre... Je suis entre les mains des espions de l'Okhrana.…. à la merci du colonel Schen. Si tel est son bon plaisir il pendra ou fera grâce. ” Il eut la sensation presque d’un mal physique; il se leva et s'approcha lentement de la fenêtre. Il marchait comme un militaire : droit, la tête levée, le pas cadencé.

Et voilà qu'il se remémore une nuit d'automne pluvieuse : le cuirassé balancé lourdement; le sifflement du vent; les vagues clapotantes; le ciel pleurant. En avant, dans l'obscurité, se balance le feu de l’Alexandre. Tout est banal, gris, ennuyeux. On a envie de dormir. Soudain, coupant le sifflement du vent, le cor d'argent chante d'une

voix sonore, Le feu du signal brille et, aussitôt, comme un incendie s'enflamme le projecteur. Les vagues plombées s'éclairent; les pieds frappent; le télégraphe sonne l'alerte. Lourd, puissant, avec un bruit étourdissant frappe le premier coup. ‘* Une attaque de mines! Une attaque!” De nouveau retentissent des sonneries, des gens courent, et tout le navire est pris dans un cercle tonnant. Alors une voix crie : — Comment oses-tu tirer? Ne vois-tu pas? C’est un pêcheur! ” Oui, on a tiré sur des pêcheurs. Oui, c'est une honte. Une erreur... Mais ce n'est qu'une erreur... Un ennemi invisible. la mer... la nuit. et. les destinées de la Russie. Et maintenant? N'est-ce pas la destinée de la Russie. N'est-ce pas la honte? Et de nouveau l'ennemi invisible... Quoi. Les Japonais? L'amiral Togo? Non: Toutoutchkine, le D" Berg — ” Est-ce que je fais cela pour l'argent? Quoi, l'argent, du métal... Quarante roubles.. Pour un chef de famille... ” Et Rosenstern marchande avec lui. Il l’achète! Et M. le D' Berg: — “” Les affaires sont les affaires... ” Et on l'écoute: et Arsène Ivanovitch, impuissant, écarte les bras. Et cela se passe dans le parti, dans le comité...

Il eut une grimace de mépris et ouvrit la double fenêtre. L'odeur du printemps fit irruption dans la chambre. En haut, entre les toits des maisons, on voyait le ciel bleu; en bas, près de la porte, le cocher, patiemment, faisait le guet. “ Le cocher n° 1 351... Faut-il lutter contre lui ? contre le colonel Schen? contre Macha de l'Okhrana ? Oui... ” II s'appuya sur le rebord de la fenêtre et seulement alors remarqua qu'il avait oublié d'ôter son pardessus. * Mais s’il faut lutter, comment 2 ”

Il se rappelait maintenant une autre nuit, beaucoup moins glorieuse encore, et qu'il ne pouvait oublier, l'eût-il voulu. Prudemment, en hésitant, se meut le cuirassé, son cuirassé, son vaisseau préféré, sur lequel il a fait toute la campagne, sur lequel, la veille encore, il s’est battu sans repos. Les feux traîtres sont éteints ; sur la mer, les ténèbres; sur le cuirassé, des tas de débris: le grand mât est à moitié renversé ; les passerelles sont effondrées, les tourelles démolies, la cuirasse endommagée. Il ne reste plus qu'un seul canon intact : le dernier recours et espoir. Le pont est transformé en lazaret; sur des matelas, des civières, partout des corps mutilés. Sur le sol, est assis, les pieds sous lui, un

matelot blessé, Malaïka. Son visage aux pommettes saillantes est bleui par l'effort et déformé par la douleur; ses dents sont à découvert ; 1l tient sa tête dans ses mainset, en se balançant, pousse des cris rauques: “ De l’eau. de l’eau.” L’Orient rosit. Au loin, à l'horizon, se montrent de petites fumées : une, deux, trois. vingt-six. À la longue-vue on distingue nettement le Makaza, le Sikisuma, le Fudshi, V'Asaki.. Vingt-six navires, comme s'il n'y avait pas eu de bataille, comme si n'avait pas péri le malheureux Oslabia, comme si le Souvorov ne s'était pas défendu comme un lion, comme si n'avait pas sombré le Borodino... De la poupe, sourdement, violemment, éclate un seul coup... Le signal est donné... Ensuite un canot à vapeur danse sur les vagues; des hommes étrangers, armés, grimpent comme des singes sur le cuirassé. Le drapeau abhorré, le drapeau japonais flotte. ” Honte! Nous ne savions pas, ne pouvions pas vaincre. Nous ne savions pas, ne pouvions pas mourir. Il n'y a pas de justification. Eh bien, maintenant, saurons-nous vaincre? Ou, de nouveau, humblement demanderons-nous grâce, non plus aux Japonais, mais au colonel Schen 2... ”

Il s'éloigna de la fenêtre et tomba presque sur le divan. La fatigue, plus forte, le terrassait. Il voulait dormir, dormir profondément, d'un sommeil apaisant, rafraïchissant; oublier Toutoutchkine, Tsousima et le comité, ne pas se souvénir, ne pas penser et, surtout, ne pas prendre de décision.

On frappa à la porte.

— Entrez.

Macha, en tablier blanc, du thé sur un plateau, sourit gentiment.

— Ne voulez-vous pas de thé, Alexandre Nicolaievitch?

Il parut à Alexandre que ce n’était pas Macha qui entrait, mais que des centaines d'yeux l’observaient, que des centaines d'oreilles l'écoutaient, que toute l'Okhrana, tous les colonels, tous les provocateurs, tous les mouchards, tous les traîtres, tous les gendarmes étaient là, derrière son dos et souriaient comme Toutoutchkine. Se détournant avec dégoût, il répondit :

— Je ne veux rien, allez!

Macha, comme offensée, s’éloigna dans un bruit de jupe empesée.

Alexandre se leva et, pensif, fit quelques pas dans la chambre. Maintenant, ce quil éprouvait était de l'indifférence, le mépris du danger, comme sur le cuirassé, avant la bataille. D'où provenait ce changement inattendu, il n'aurait su le dire, mais il était clair maintenant qu'aucun Toutoutchkine ne l’impressionnerait plus, qu'il ne sortirait pas du parti. ” Si je ne sais pas enjamber la boue, pensa-t:il froidement, alors je ne dois pas travailler dans la terreur. Je suis venu, non parce que la révolution est forte, mais parce que je voulais lutter et croyais mon travail nécessaire, Alors pourquoi douterais-je maintenant? Est-ce que j'ai quitté la marine parce que le Seniavine et le Nicolas se sont rendus? À cause de Tsousima ? Est-ce que croire au parti, au peuple, signifie croire à l'infalhbilité du comité? du D' Berg? ” Et sentant une joie timide, sûr déjà d'avoir raison, il conclut sans hésitation : “* Je suis venu pour servir le peuple, le parti, la Russie. Qui peut m'en empêcher? Le D' Berg? Toutouchkine? Von Schen? Mais s'il faut lutter contre eux, J'accepte la lutte. S'il faut les vaincre, je suis sûr de la victoire... Tant mieux que soit l'ennemi invisible, que soit la lutte. Et si je suis obligé de lutter... alors Rosenstern a raison. Oui, il a raison : ou garder la pureté de la neige ou ne redouter aucune humiliation, Ou faire du sentiment comme Alexis Grouzdiev ou... ou tuer.” Après s'être dit cela, bien que le sentiment de dégoût ne l'eût pas complètement quitté, il devint gai et calme, comme si, en effet, il eût retrouvé le chemin perdu... “ Celui vainc qui veut la victoire. qui n’a peur de rien et ose tuer. ” Il sentit le besoin de respirer l'air, d'aller vers la mer, vers la taciturne et majestueuse Néva. Il prit son chapeau et sortit. Le cocher était toujours près du perron. Cette fois Alexandre ne le remarqua pas.

Rosenstern mit le comité au courant de sa conversation de la nuit avec Toutoutchkine, Ses paroles soulevèrent l'indignation. Le D' Berg

provocateur! cela paraissait à Arsène [vanovitch, à Véra Andréieyna, à Zalkind, à Alexis Grouzdiev une ineptie révoltante, une calomnie outrageante. Le D” Berg travaillait si irréprochablement, “ organisait ” si magistralement les affaires techniques, depuis si longtemps était ” coopté ” au comité qu'il était épouvantable d’avouer que lui, le révolutionnaire habile, honnête, éprouvé, servait, contre argent, chez le colonel Schen. Mais il était encore plus difficile d’avouer que la confiance du parti n'était pas justifiée, qu'à sa tête était un provocateur et que, par inexpérience, faiblesse, aveuglément, des dizaines d'hommes avaient été pendus, et la terreur écrasée. C’est pourquoi les camarades s'agitaient et n'osalent croire que Toutoutchkine disait vrai; et, alors qu'ils pensaient défendre le D’ Berg, sa dignité et son honneur, en réalité c'étaient eux-mêmes qu'ils défendaient des pensées troublantes, des remords terribles. Alexis Grouzdiev se démenait et dénonçait les “ ignobles potins qui démoralisent le parti ”. Véra Andréievna haussait ses épaules maigres et prouvait que ‘ tous les employés de l'Okhrana sont des crapules ” et que ‘les écouter c’est rabaisser le comité ”. Guénadi Guénadievitch déplorait la fantaisie des camarades et affirmait d'une façon instante que l'Okhrana, ayant peur du D’ Berg, “ intriguait ”, tâchant d'introduire la dissension dans le parti. Mais le plus attristé de tous était Arsène [vanovitch.

— Eh! mes amis, se plaignait:l amèrement pendant la séance, à écouter Arcade Borisovitch, les cheveux se dressent sur la tête... Le D” Berg provocateur! Il faut raisonner avec prudence, sans emballement, et ne pas perdre sa présence d'esprit. Eh bien, admettons que ce mouchard... comment s'appellet-1l? Toutouchkine, ne mente pas... : bien qu'il me semble à moi, vieillard, qu'il est de ces pêcheurs qui pêchent dans la poche d'autrui. Cependant, admettons.. Maintenant, mes amis, une question : Est-ce que Toutouchkine ne peut pas se tromper, de bonne foi? Qui est? Un mouchard ordinaire, une petite vermine, un “* fleur... ” Alors, quoi? le colonel Schen raconterait ses secrets à un ” fileur ”?.. Il conferait la liste de ses agents à un subalterne? — Eh! Eh! Ne serait-il pas mieux d'admettre tout simplement que Toutouchkine se trompe... Îl a entendu un son, mais ne sait d'où il vient. Et voici

ce que Je vous dirai encore, mes amis : le D' Berg est notre camarade, un travailleur méritant, un soldat honnête. Chaque hésitation, mes amis, le plus petit doute, doivent être interprétés à son profit. Oui, oui, à son profit. Je ne sais pas qui est le provocateur, mais affirmer que c’est précisément Berg, cela ne va pas. Non, cela ne va pas. Je ne me pardonnerais jamais de soupçonner un camarade sur un rapport de police... et à vous aussi, Arcade Borisovitch, je ne le pardonnerals pas.

Les discours des camarades ne convainquaient pas Rosenstern. Sûr d'avoir Alexandre de son côté, il insistait sur la nécessité de mettre en jugement le D° Berg. Mais ce ne fut qu'une semaine plus tard, après des discussions, des reproches amers, des accusations indignées, quand,

chiffres en mains, Rosenstern put établir la preuve que le D’ Berg

dépensait des dizaines de mille, qu'Arsène Ivanovitch fut ébranlé : — C'est comme ça? Oui... Alors, après Dieu, l'argent avant tout! Je

Ü . . . . . . , ‘ n aurais Jamais soupçonné... Mais, on ne peut laisser sans suite. Je ne :

sais que faire.

Malgré les protestations d’'Alexis Grouzdiev, on décida de nommer une commission d'enquête. Alexandre, Rosenstern et Guénadi Guéna-

diévitch, qui en tenait obstinément pour l'innocence, furent désignés. Alexandre ne doutait pas que le D' Berg fût agent provocateur.

Pour lui il était clair que Toutouchkine n'aurait pas osé mentir et qu'il

ne saurait être question d' intrigue policière ”. Il ne comprenait pas

L . . . , - . L 4 pourquoi on avait élu une commission d'enquête, pourquoi 1l fallait : . . «6 - r = y .

interroger et Juger un camarade” soupçonné, mais en réalité, convaincu :

de provocation. Il lui semblait qu'un jugement entre camarades est une demi-mesure et qu'avec les provocateurs il faut agir comme, en temps de guerre, on agit avec les espions: sans pitié ni délai.

— Sile D Berg était dans l’armée, il serait fusillé en vingt-quatre heures, remarqua-t-il froidement à Rosenstern,

Celui-ci le regarda de côté:

— Vous pensez ?

— Oui, je le pense,

— Vous avez raison... Mais que faire. Tout le parti serait révolté..

On a tué un innocent, dirait-on, et, tout le premier, croyez-moi, Arsène Ivanovitch… ÿ

Alexandre avait quitté depuis longtemps son logement — Macha de l'Okhrana et le fiacre n° 1351 — mais il n'avait pas quitté Pétersbourg : son départ inopiné aurait pu inquiéter le D” Berg. Maintenant il vivait sans passeport, illégalement ”, passant la nuit chez des personnes étrangères : marchands, fonctionnaires, prêtres, sympathiques ” au parti. Cette vie errante le fatiguait. Avec humeur il leva les épaules :

— Si j'ai raison, alors, qu'attendons-nous ?

Îls étaient assis à l’Apollo, un cabaret obscur, en sous-sol sur la Newsky. Il y faisait une grande chaleur et beaucoup de bruit, Un orchestre de dames grinçait ; la foule habituelle allait et venait sans cesse. Rosenstern, pensif, se tut. Alexandre répéta sa question :

— Qu'attendons-nous ?

— Ce que nous attendons ? Écoutez, Alexandre Nicolaievitch, nous sommes membres du parti. Selon vous, devons-nous compter, oui ou non, avec l'opinion publique 2?

— Avec l'opinion publique 2

— Oui... ou peut-être pensez-vous que l'opinion publique ne compte

pas? Bon. Je suis convaincu que le D° Berg est un agent provocateur. Depuis trois mois je l'observe... Mais allez expliquer cela aux

camarades. Vous direz: ‘ On a reçu une lettre ”. Guénadi Guénadiévitch objectera: ‘ C’est la police qui l’a écrite ”.… Vous direz : ” Toutouchkine nous l’a révélé ”. Véra Andréievna s’écriera : * Les Toutouchkine sont des crapules! ”. Vous direz: “ Il dépense l'argent du parti . Grouzdiev vous lancera à la figure : “ Est-ce que c’est l'argent du trésor !... ”. C'est prodigieux! Et encore ce sont ceux qui savent quelque chose. Mais ceux qui ignorent, qui ne savent rien ni de la lettre, ni de Toutouchkine, ni de l'argent ? Pour eux le D' Berg est un membre intangible du comité. On dira : ‘* C’est l’inquisition, le huis-clos ! ”. N'est-ce pas vrai? Est-ce qu'on ne dira pas cela 2

— Qu'on le dise!

— J'en étais sûr. Réfléchissez un moment. Peut-on admettre qu’on dise du comité que c'est une ‘ chambre de tortures ”, et qu’on nous

Boris SAviINkov. 17

soupçonne, moi, Arsène Ivanovitch, vous ? Eh bien, alors il faut juger | le D' Berg.

— Mais la commission d'enquête n'est pas un tribunal!

— Ah! mon Dieu! fit, agacé, Rosenstern, les yeux brillants. Que voulez-vous donc ? Vous voulez le jury ? des avocats ? des procureurs ? des plaidoiries > Nous sommes le parti. Nous n'avons pas d'institution judiciaire... Nous ne pouvons qu'interroger le D” Berg et cet interrogatoire nous est nécessaire. Îl est nécessaire afin que personne, comprenez-vous, pas un seul homme, ne puisse penser, même en rêve, que nous ne lui avons pas permis de se défendre... Et c'est tout... Mais on ne peut pas prouver que le D° Berg est agent provocateur : il n y a pas de preuves directes...

— Mais si on ne peut le prouver, on ne peut pas juger... Ce que: vous proposez nest quune simple formalité. Vous croyez, vous, que: Berg est agent provocateur ? Pour vous, 1l n’est point besoin de preuves, ! de séances, ni d'interrogatoires.. Eh bien, n'est-ce pas suffisant 2 Est-ce, que l’interrogatoire vous convaincra de la culpabihté du D° Berg? Si! Berg n’est pas un imbécile il saura vous apitoyer... Ou, mieux encore: pendant que vous discuterez en comité, il prendra la fuite et c'est vous: qu'on arrêtera.. Et savez-vous, de son point de vue, Berg aura raison.

Rosenstern sourit :

— Il ne s’en ira pas. Vous dites: une simple formalité... Comprenez! donc que ce n’est pas une simple formalité, mais la concession bénévole à l'opinion du parti. Prenez aussi en considération qu'on ne peut jamais; prouver la provocation, à moins que le provocateur n’avoue.. Et comment faire ? Vous pensez sûrement — il fit une longue pause et hardiment regarda Alexandre dans les yeux — que je manque de courage, que j'ai peur de la responsabilité ? Ce n'est pas vrai... Ne voyez-vous pas combien nous sommes peu nombreux nous, les révolutionnaires, les hommes prêts à tout. Mais nous serons davantage. Il le faut. Il faut que nous soyons plus nombreux. Il faut compter avec ceux qui sont à ; il faut compter avec Véra Andréievna... Oui, avec Véra Andréievna. Ce n’est que par le respect qu'il inspire que le parti grandit; par son bon renom, par l'influence de la masse... Voilà ce que je pense. Et vous ?

Le misérable orchestre grinçait toujours. Les garçons s’agitaient, des voix rauques criaient. Alexandre écoutait les paroles raisonneuses de Rosenstern et en éprouvait du dépit et de l'ennui. ‘ Je suis entré dans le parti pour travailler. Sur mon chemin se trouve un provocateur, et je suis impuissant... J'ai les mains liées. Il faut compter avec Véra Andréievna.. ”. Il alluma une cigarette et, suivant du regard la volute bleue, 1l dit rudement :

— Savez-vous ? votre tribunal, c'est une comédie... Je ne puis comprendre le pourquoi de ces hypothèses, de ces discussions, de ces séances permanentes ? Qu'est-ce que cela me fiche le qu'en dira-t-on ! Qui n’est pas révolutionnaire ne doit pas être dans le parti. Qui n'est pas soldat ne doit pas aller à la guerre. Il me semble que c'est clair 2

— Alors que faire? Dites ?

— Que faire ? II faut en finir.

— C'est-à-dire 2

— C'est-à-dire, pas de tribunal.

— Ni interrogatoire ?

— Ni interrogatoire.

— Mais c’est impossible,

— Pourquoi ?

— Mais parce que le comité ne le permettra pas...

Tous deux se turent. Maintenant il semblait à Alexandre que Rosens-

tern n'oserait pas tuer, que, dans le fond de son âme, il n'avait pas

perdu l’espoir que peut-être Toutouchkine avait menti et que le D° Berg n'appartenait pas à l'Okhrana. Il lui semblait que le D” Berg ne serait pas tué, que l’offense ignoble resterait impunie. Mais, habitué à l'obéissance, 1l refoula ses pensées.

— Je suis membre du parti, j'obäis à l'arrêt du parti. J'irai à l’interrogatoire. Mais si vous acquérez la conviction que le D” Berg est un agent provocateur, que ferez-vous ? Dites ?

Rosenstern comprit ce que craignait Alexandre. Il sourit. Ses yeux jeunes, brillants, s'enflammèrent.

— Dans ce cas. selon la loi de la guerre.

— Et que dira Véra Andréieyna ?

— Après le jugement elle ne dira pas un mot.

— Vous êtes sûr ?

— Oui.

Ils se séparèrent sur la Newsky.

C'était le soir. Parmi les nuages qui se dispersaient, brillaient en tremblant les premières étoiles. Alexandre respira à pleins poumons. “ Oui, il tiendra sa promesse ”, pensa-t-il avec soulagement. “ Et si non, le D' Berg sera tout de même tué! ”. Il tourna à un coin de rue et se perdit dans la foule.

Le D' Berg habitait, Petite Perspective, un petit logement sur cour, . loué à son nom. L'’escalier de service, humide, puait le matou, la cuisine ! et les langes. C’est bizarre... s'il loge ici, alors où dépense-t-il l’argent ? ” : se demanda, étonné, Rosenstern. Il s'arrêta sur le dernier palier. Alexandre, résolument, poussa le bouton de la sonnette.

Le D' Berg lui-même ouvrit la porte. Surpris, mais nullement effrayé, : il regarda fixement les camarades, comme s'il cherchait à deviner le! motif de cette visite inattendue. Jamais encore un membre du comité, : violant la discipline du parti, négligeant la “ conspiration ” obligatoire, : n’était venu à son domicile. Pâlissant un peu, en frottant ses mains fines, il dit, l'air détaché :

— Très heureux. De quoi s'agit-il camarades ?

— Nous sommes venus au nom du comité...

— Je vous en prie, asseyez-vous. De quoi s'agit-il 2

La chambre dans laquelle le D° Berg avait introduit ses visiteurs était basse, sombre, pauvre comme une chambre d'étudiant ; un lit contre le mur, le parquet non peint. Au-dessus du lit, un portrait de Maïx était appendu au mur. Dans un coin, sur une étagère, il y avait quelques livres. Alexandre avisa un gros volume, plein de notes, portant en titre: La

durée de la journée de travail dans les fabriques et les usines. Il étudie la question ouvrière ! ” se dit-il, avec un mauvais sourire. Ce décor miséreux, ces livres savants, ce portrait de Marx et le D' Berg, chauve, vêtu à la dernière mode, cela lui semblait la nargue du comité trompé, Le D’ Berg remarqua son sourire et, nerveusement, arrangea ses lunettes.

— Je vous écoute, dit-il sans regarder Alexandre.

Guénadi Guénadiévitch toussota, et, se tenant la poitrine, avec effort, comme s'il s’excusait d'avance de ses paroles, 1l marmotta confus et

troublé :

— Oh! ce n'est rien. Vraiment rien... Comment dire 2... Excusezmoi, mon ami. Voyez-vous, cette lettre dénonciatrice… cette lettre que vous avez lue en séance. Alors le comité a résolu d'examiner l'affaire. et il nous a fait le grand honneur... Nous avons l'ordre d'interroger tous les camarades... entre autres, vous... après que... savez-vous... afin qu'il n’y ait pas de discussions... Autrement, dans la ” périphérie ” on dirait : ils savaient et ont laissé sans suite; ils ont reçu une lettre et l'ont mise au panier. Oh! cette “ périphérie ”!. Toujours mécontente.. Moi, savez-vous, je garde mon opinion... Je suis convaincu que toute cette histoire ne vaut pas un clou. Je suis convaincu que c'est une intrigue, un chantage du colonel Schen. Mais que faire ? — Il soupira — Le comité pense autrement. Ne croyez pas, au nom du ciel... Nous sommes obligés de vous poser quelques questions...

Tranquille, presque indifférent, le D Berg écoutait le discours de Guénadi Guénadiévitch : la tête penchée il jouait avec la chaîne d’or de sa montre. Quand Guénadi Guénadiévitch: cessa de parler, 1l prit sur la table un crayon et, se rejetant sur le dossier de sa chaise, dit:

— C'est très bien. Dois-je comprendre que le comité me soupçonne de provocation ?

Guénadi Guénadiévitch agita désespérément les bras. Rosenstern ‘leva ses sourcils épais.

| — Oui... vous devez précisément comprendre ainsi... Le comité vous \|soupçonne….

| — Très bien. Dans ce cas veuillez me communiquer le résultat de l'enquête.

— [Le résultat de l'enquête ?

— Oui.

— Nous ne vous le donnerons pas.

— Dans chaque tribunal, répliqua le D' Berg en frappant de son crayon sur la table, même dans la gendarmerie, l'accusé a le droit de savoir sur quoi est basée l'accusation. Je suis accusé. Vous ne pouvez m aliéner mes droits.

— [L'enquête ne vous sera pas communiquée.

— Pourquoi ?

— Parce que nous ne sommes ni un tribunal n1 la gendarmerie.

Le D' Berg voulait objecter de nouveau, mais se ravisa. Il fronça les. sourcils comme s'il avait mal, posa son crayon et, lentement, se leva de sa chaise. Son visage rasé s’assombrit. Il s’approcha de Rosenstern et, derrière ses lunettes brillantes, le regarda droit dans les yeux :

— Écoutez, Arcade Borisovitch… Je comprends que See: Zalkind, ou d'autres camarades qui ne me connaissent pas aient pu... aient pu exprimer un. soupçon... si horrible. Mais vous, vous me! connaissez... Pendant des années nous avons travaillé dans le comité... Vous avez vu ma vie. Vous ne pouvez pas, vous n'avez pas le droit de douter de moi... Comment vous. comment vous, n’avez-vous pas honte. Ce n'est pas un reproche que je vous fais... Je comprends. À votre place j ] agirais probablement comme vous... Mais, mais... me soupçconner; moi, MOI.

Il se Tue et, d'un mouvement gêné, inhabituel, essuya une larmé qui tremblait sur ses cils. Il parlait avec tant de feu et de simplicité, ses paroles vibraient d'une telle offense, ses larmes étaient si sincères, que Rosenstern, malgré lui, était confus. ‘ Et si je me trompe? Si Toutouchkine a menti? Si Arsène Ivanovitch a raison 2” Troublé, 1l regarda Alexandre. Celui-ci, le visage impénétrable et sévère, était assis près de la table, droit comme un militaire, et on voyait qu'il n'ajoutait pas foi aux paroles du D° Berg et méprisait ce tribunal suspect. Ayant saisi le regard troublé de Rosenstern il sourit et dit d'un ton rude:

— Tout cela n'a rien à voir avec l'affaire.

— N'a rien à voir avec l'affaire — Le D' Berg, rapidement,

comme sur un ressort, se tourna vers lui: — Voici ce que je vous dirai, Monsieur le lieutenant Alexandre Nicolaievitch Bolotoy — sa voix s’enfla soudain — je ne sais pas quand vous êtes entré dans le parti et ce que . vous avez fait pour lui, peut-être beaucoup, je n'en doute pas ; mais je sais que moi, et n'importe qui en témoignera, je travaille depuis huit

ans. O1 vous le voulez, je raconterai ma vie et vous raconterez la vôtre.

Voulez-vous ? Nous verrons qui de nous a le plus travaillé, qui a plus fait pour la révolution, qui a le plus de droit à la confiance ? J'ai organisé vingt-trois imprimeries ; j ai ouvert toutes les frontières, de Kœænigsberg à Jassy ; j'ai fondé des dizaines de cercles d'ouvriers... Voilà cinq ans que Je suis membre du comité et, sans prendre un instant de repos, du matin au soir, j'ai travaillé comme une fourmi, et si le parti a grandi, j'ai le droit de dire que je suis un de ceux à qui on le doit. Et maintenant vous qui avez fait la campagne de Tsousima, vous qui êtes ignorant des affaires révolutionnaires, vous venez et dites: cela n'a rien à voir avec l'affaire, et vous vous hâtez de m'accuser.….

Il frappa fortement du poing sur la table et, dans une agitation extrème, marcha d’un coin à l’autre de la chambre.

— Oui, vous vous hâtez de m'accuser, reprit-il, rouge de colère, une minute après. Mais où sont les preuves? Où? Qui vous a donné le droit de juger si vous ne pouvez le prouver ? Qui? Le parti? Le comité ? Mais moi aussi je suis membre du comité... Et si vous pouviez prouver ce que vous avancez, vous meussiez donné le résultat de l'enquête, Pourquoi vous taisez-vous ? C’est à vous de parler, non à moi. Ce nest pas vous qu'on juge, c'est moi... J'accuse.. Je dis: vous n êtes pas des camarades, vous n'êtes pas des juges, vous êtes des hypocrites... Vous me calomniez, vous me trainez dans la boue. Honte à vous ! J'exige que vous répondez.

Rosenstern écoutait, la tête inclinée de côté, sans quitter le D' Berg deses yeux durs, enflammés de colère. Sa confusion avait disparu et maintenant il avait honte de s'être adonné au premier sentiment, comme un enfant faible. ” Et les potences 2 Et le parti? Et la terreur? Non. Toutouchkine ne ment pas. [| n'ose pas mentir ”, pensa-t-il et il dit d’un ton ferme:

— Cela aussi n'a rien à voir avec l'affaire.

— Ah! vous pensez? Et vous aussi, Rosenstern ? Alors que me reste-t-1l à faire? Mon Dieu, où est donc la vérité? prononça le D” Berg d'une voix morne et faible. Mais aussitôt il reprit possession de lui-même : — Très bien. Dans ce cas communiquez-moi les données de l'enquête.

— On vous a déjà dit qu'on ne vous les montrera pas.

— Dans ce cas je refuse de déposer.

Rosenstern cligna les yeux avec mépris.

— Vous refusez ?

— Oui.

— Réfléchissez... Nous ne reviendrons pas.

— C'est tout réfléchi.

— Et vous refusez 2

— Oui.

— Vous commettez un crime.

— Oui.

— Vous vous perdez.

— Ou.

— Vous savez ce qui vous attend ?

Le D° Berg hocha la tête avec indifférence. Cela semblait li être égal d'être acquitté ou condamné, d’être tué ou non. Il semblait que cette humiliation cruelle qu'il venait de subir était si épouvantable et si immense que devant elle disparaissaient et la vie et la révolution et la mort.

Guénadi Guénadiévitch, qui se sentait prêt à éclater en sanglots, s'élança vers le D° Berg et lui serra fortement la main.

— Est-ce possible ? Que faites-vous, mon ami, au nom du cel! Vous ne vous soumettez pas au comité. Qu'est-ce que nous leur dirons ?.. Écoutez-moi.. Au nom du ciel, écoutez-moi..

Alexandre et Rosenstern s'étaient levés. Quand ils furent près de la porte et que le D" Berg comprit que les membres de la Commission s'en allaient, il fit un pas derrière eux. D'un regard fiévreux 1l regarda autour de lui, comme s'il cherchait une défense et, pendant une seconde, resta debout sans mot dire. Tout d'un coup, avec un mouve-

ment du menton, comme si quelqu'un l’eût frappé, il leva la main droite et s'écria d'une voix de fausset :

— Monsieur Rosenstern ! Vous pouvez ne pas me croire ; vous pouvez me tuer, oui, me tuer... Mais. je vous donne... ma parole d'honneur. je n'ai jamais servi la police.

Il -sanglota et se détourna vers la fenêtre. Alexandre voyait avec étonnement que ses épaules, sa nuque et son dos étaient secoués d'un tremblement. Il sanglotait sans bruit, sans larmes, cramponné au bord de la fenêtre et sans faire attention si on le voyait ou non. Tout son long corps étroit, en veston à la mode, tremblait, ses dents claquaient, son menton rasé remuait, Ce n'était plus le membre connu du comité, le D' Berg, mais un petit garçon sans défense qui sanglotait, Il était si pitoyable, si malheureux, si faible, sa douleur était si pénible, l'arrêt inexorable si terrible, Guénadi Guénadiévitch était si pâle que Rosenstern tout sens dessus dessous sortit hâtivement de la chambre, Dans l'escalier Alexandre l’attendait impatiemment.

Toutouchkine ayant réussi à dérober “le document” — le rapport DURE L ner RL pal écrit de la main du D' Berg — le dernier espoir s'évanouissait. Il était clair que le parti était entre les mains de l'Okhrana, qu'un ‘espion ” travaillait dans le comité. Alexis Grouzdiev, bouleversé, prêt au suicide, sans dire adieu à personne quitta Pétersbourg. Guénadi Guénadiévitch Pie , , “6 \ », ra r \ était forcé d’avouer que son hypothèse” rassurante était sapée à la base. Véra Andréievna pleurait et s'indignait qu'on l’eût ‘‘salie”. Arsène Ivanovitch grommelait et conseillait de ‘faire appel au congrès”. Mais les camarades avaient beau voir que la provocation avait fauché le parti comme la faux coupe l'herbe, et chacun d'eux, en son âme, avait beau reconnaître la honte de cette défaite, aucun ne réfléchissait à sa propre culpabilité involontaire. La trahison du D' Berg leur semblait

un malheur élémentaire, mais ils ne se sentaient en rien fautifs qu’un assassin à gages, par ruse, se fût introduit dans le comité. Le parti comptait un grand nombre de membres qui tous avaient confiance en le D” Berg, l’aimaient, travaillaient avec lui: donc il n’y avait pas de coupables. Ni Arsène Ivanovitch, n1 Zalkind, mn Véra Andréievna, ni Alexis Grouzdiev, ne pouvaient comprendre que la provocation n'est pas un mal accidentel et que tous en étaient pleinement responsables. La confiance en le comité chancelait : des bruits craintifs que le D’ Berg n'était pas le seul s’élevaient : le “travail” était arrêté: les camarades se soupçonnaient mutuellement.

Le parti, épuisé par les arrestations, après avoir perdu ses meilleurs hommes, désenchanté de ses propres forces n'osait déjà plus compter sur la victoire. Comme une armée défaite, comme une armée dirigée par un chef apeuré, il reculait sans combattre. Ceux qui, la veille encore, luttaient courageusement, aujourd'hui, pleins de craintes, mettaient bas les armes. Qui se plaignait du comité, qui de “la violence et de l’arbitraire ”, qui de la provocation, les autres, enfin, de “l'indifférence des masses ‘. Mais chacun pensait avoir accompli loyalement son devoir.

Pendant que Rosenstern ‘ surveillait ” le D' Berg, l'interrogeait, le jugeait, 1] espérait en secret que celui-ci établirait son innocence. Si longtemps il avait ‘ travaillé ” à ses côtés, 1l était si habitué à le res-, pecter, une amitié si sincère l’attachait à lui, qu'il ne pouvait se faire à l'idée de sa mort violente. Sans doute il avait promis à Alexandre que le provocateur serait tué, mais il sentait qu'il n'aurait pas la force d’accomplir cette promesse. Il se disait bien que le D” Berg n'était pas un camarade mais un espion de l'Okhrana, que le parti approuvera le meurtre légitime, cependant il ne pouvait pas le tuer. Il comprenait que, malgré tout, 1l aimait encore le D Berg, qu'un sentiment cultivé par le travail de plusieurs années ne se réconcilie pas avec la provocation évidente mais aussi ne se réconcilie pas avec le fratricide. Et, en méprisant sa faiblesse d'âme, au nom du comité il autorisa Alexandre d'agir à son gré”.

Le même jour Alexandre eut une entrevue avec Abram et Vania. Abram se révolta :

— Ha! Ha! Ha! Voila! Ça c'est une vraie fripouille ! s’écria-t-il avec indignation, et son visage rond, enfantin, riant, se déformait par la colère. — Cinq ans dans le comité! In...tel...l...gen...tzia. Eh bien, c'est bon ! Nous autres, nous ne sommes pas des étudiants, nous sommes des ouvriers. Ha ! Ha! Soyez tranquille.

Alexandre le regarda avec curiosité.

— Mais c'est un crime.

— Un crime ? Qu'est-ce que cela veut dire ? En voilà !... Selon vous, quoi, faut-il prier Dieu ?

— Mais il n'y a pas de jugement du parti...

— Est-ce ma faute s'il n'y en a pas? riposta Abram fâché.

Vania haussa les épaules.

— Le loup a tué, on tuera le loup... prononça:t-il froidement, haineusement.

Alexandre sourit,

— Demain?

— Oui, demain.

— Chez lui?

— Oui, chez lu.

— Eh bien... que Dieu vous assiste.

Le 6 mai, à dix heures du matin, Abram se rendit à l'appartement du D° Berg. Le meurtre projeté lui semblait peu difficile et sans danger. Il ne pensait pas qu'on pouvait l'arrêter et qu'il n'y avait guère où se cacher sur la Petite Perspective. ‘ Le serpent à lunettes! Le bandit! C'est lui qui a fait arrêter Hippolyte... Voilà, ce sont ses pareils qui font les pogroms…. violent les femmes, tuent les enfants, incendient, persécutent les Juifs... Bon... Ha!” marmonnait:l entre ses dents.

Ayant trouvé la maison indiquée par Alexandre, il monta lentement l'escalier. En bas, sur le palier, une porte calfeutrée était largement ouverte, De la vapeur sortait de la, une vapeur chaude, étouffante : des blanchisseuses lavaient. L'une d'elles, gentille, grassouillette, le visage rougi par la chaleur, se retourna au bruit de ses pas. ” Elles travaillent Ha !.. Ce ne sont pas des intellectuelles”, pensa Abram, et il monta

les cinq étages. Devant la carte de visite au nom de “ Fédor Fédorovitch Berg, docteur en médecine ”, il s'arrêta et respira, tout ému. Un crime. quel sens. c’est ridicule. ” [Il arrangea son browning et voulut sonner, mais, soudain, il hésita.… “ Je veux fumer”. Il sortit un paquet de cigarettes et, sans hâte, frotta une allumette. Il fumait avidement, à courtes bouffées, tout en écoutant ce qu'on faisait dans la cour. La maison était silencieuse, sauf chez les blanchisseuses où un contralto profond chantait une chanson triste; dans la cour un portier balayait. Sa cigarette, consumée sans qu'il l’ait remarqué, lui brûla les doigts. * Et s'il n'est pas chez lui ?”. Il appuya sur la sonnette une main tremblante. “Il apprendra à faire des pogroms!.. Il apprendra à faire pendre les hommes !.. Que le feu le brûle ! ” Il attendit longtemps avec crainte, en tâtant son revolver. Sa bouche était sèche et amère. Chez les blanchisseuses le contralte se tut et quelqu'un rit gaiement. Au second étage des voix hautes discutaient. Abram tressaillit et sonna de nouveau. La serrure grinça. Our le seuil, derrière la porte entr'ouverte parut le D" Berg, long, en lunettes et veston brun. Il regarda Abram, en dessous, l'air sombre.

— Que désirez-vous ?

— Vous ne me reconnaissez pas...

— Non. Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

Abram ne répondit pas. Ayant peur que la porte ne se refermût, il s’avança de tout son corps. Le D’ Berg pâlit et, en reculant, le laissa pénétrer dans l’antichambre. [ls étaient debout dans l’antichambre presque noire, n'osant faire un mouvement, n'osant penser ni respirer, prêts au premier mouvement à se jeter l’un sur l'autre. Abram sentait la respiration entrecoupée du D° Berg et voyait ses yeux brillants élargis sous ses lunettes. Ni l’un ni l’autre n'auraient pu dire combien de temps ils restèrent ainsi. Enfin le D' Berg, d'une voix rauque, étouffée, répéta sa question:

— Que désirez-vous ?

Au même moment Abram leva son browning. Mais il n'eut pas le temps de tirer: dès que le canon poli brilla, le D" Berg, tête baissée, se jeta sur Abram. Îl lui saisit la main et comme dans un étau lui enserra le poignet, puis, en ahanant et s'éloignant peu à peu de la porte, il tâcha

de desserrer les doigts qui tenaient le revolver. Abram sentit qu'il ne pourrait pas se délivrer de cette étreinte. Il dégagea sa main gauche et, la glissant imperceptiblement sous son gilet, tira un grand couteau finnois. Dans un écart il se heurta douloureusement au chambranle de la porte et, vigoureusement, frappa avec son couteau. Quelque chose de mou se déchira; un sang chaud coula sur ses doigts. Aussitôt le D' Berg lâcha le revolver et, en sautillant, recula d'un pas. Il poussa un soupir, se prit la poitrine et, tâchant de conserver l'équilibre, appuya son épaule contre le mur. Mais son corps chancela et, la tête baissée, comme

fauché, il tomba sur le parquet. Son côté gauche était en sang.

Abram se pencha sur lui. Le D" Berg était couché sur le côté, ses jambes osseuses repliées. On ne voyait pas son visage. Abram le crut encore vivant. La peur le saisit. Hors de lui, les yeux hagards, il s’accroupit sur la pointe des pieds à côté du cadavre et, fébrilement, se mit à le larder de coups de couteau. Il levait et abaissait l’acier ensanglanté, le plongeant dans le cou, dans le dos, dans le côté, frappant sans répit, sans compter, se vengeant de la peur qu'il avait éprouvée. Il n'aurait pu dire combien de coups il porta. [l entendit frapper une porte. Fou de peur, ne sachant plus ce qu'il faisait, craignant qu’on ne sonnît, il jeta son revolver et regarda autour. Si, par hasard, Vania était entré en ce moment 1l ne l’eût point reconnu. Ce n'était plus le tanneur Abram, bonasse, souriant, qu'il connaissait bien, c'était un tout autre homme, complètement inconnu. Sur son visage sans expression, blafard, de grosses gouttes de sueur ruisselaient; ses cheveux étaient collés, ses jambes flageolaient, son dos se courbait bizarrement, en bosse, [l écouta. Il n'y avait personne. En évitant la vue du cadavre mutilé il alla dans la chambre à coucher du D' Berg. Déjà passait l’idée inquiétante: “ Il faut se laver, se laver... ” Dans le coin, près du lit, il y avait un lavabo. Mais Abram ne le vit pas. Il marchait dans la chambre comme un aveugle, fouillant tous les coins, laissant partout des traces de sang et ne trouvant pas une goutte d'eau. N'osant pas faire le tour de l’appartement 1l retourna dans l'antichambre. Soudain le désir de s’en aller, le désir animal de fuir, le saisit mvinciblement. Il trouva à grand peine sa casquette et l'enfonça sur son front, puis, sans penser au browning et

au couteau, sur la pointe des pieds il sortit sur le palier. Penché au-dessus de la rampe il écoutait chaque son. Je n’ai besoin de rien au monde... ” chantait le contralto. Abram secoua la tête et se mit à descendre. La blanchisserie était ouverte, mais les ouvrières ne firent aucune attention à lui. Il sortit dans la cour. Près d'une fosse, un portier ramassait le crottin, Il avait le dos tourné et ne remarqua pas Abram. Le visage enfoncé dans le col de son pardessus, Abram s'éloigna rapidement vers la porte cochère qu'il franchit, et se trouva dans la rue. Il héla un cocher et lui ordonna d'aller à la Newsky. Ce fut seulement sur le pont Nicolas, en voyant la Néva miroiter au soleil, qu'il comprit qu'il était hors de danger. Il boutonna le tablier de:cuir, pour qu'on ne voie pas les traces de sang et, rassuré, joyeux, présque serein, 1l soupira: ‘‘ Et tout de même tu es tué... Ha! Hal. Tu sauras comment trahir. comment égorger les Juifs. ”

Volodia mort, sa bande se dispersa comme une chaîne de fer écrasée par le pilon. La “ terreur systématique ” se terminait par la défaite. Quelques-uns des compagnons se livrèrent au brigandage, d’autres renoncèrent au ‘ travail ”’; seule une petite minorité décida de continuer l'œuvre de Volodia. En tête de ce groupe était Hermann Frézé. Il voyait clairement que la lutte était sans espoir et que le gouvernement devait vaincre, mais cela ne l’arrêtait pas. Il estimait que son devoir — son devoir de terroriste irréconailiable — était de rester jusqu'au bout à son poste de combat. Et, bien qu'il se sentit impuissant et isolé, bien qu'il sût ne pouvoir compter sur les camarades, avec une patience inlassable, hardiment il se mit à construire sa tour de Babel. Au cours de ces derniers mois il avait vieilli, était devenu chauve, avait perdu son air de grand seigneur et ses manières assurées d'étudiant riche. Il parcourut la Volga et le Midi en quête d’anarchistes combattants. [l ne trouva per-

sonne, et, à son grand regret, 1l se vit forcé d'accepter les services du déserteur Svistkov, chassé par Volodia pour ivrognerie. Guérassime Svistkov, un gars blond, de trois archines de haut, ancien soldat du régiment des grenadiers, ressemblant à Guillaume II, se montra très repentant de son ignoble vice. Il jura de ne plus boire, et il tint parole. Ce Svistkov et un forgeron de Sormovo, un loustic du nom de Nicolas, qu'on appelait Kolka Va-nu-pieds, devinrent les aides fidèles de Frézé. Mais ‘ l'affaire ” ne marchait pas : les attentats ne réussissaient pas. Cependant, moinsil y avait d'espoir, plus la compagnie apportait de zèle, de persévérance, de fermeté à son travail. Frézé savait qu'il serait pendu mais 1] n'avait pas peur de la mort. Sa seule préoccupation était d’exécuter au mieux le testament de Volodia : de créer la terreur puissante, invincible.

À la fin de mai, il retourna de Moscou à Pétersbourg afin d'étudier le moyen de faire sauter le bureau de l'Okhrana. Kolka et Svistkov l’'accompagnaient. Descendu à l'hôtel Jar, muni d'un faux passeport, préparé par Kolka, au nom du gentilhomme polonais Dovgello, Frézé se rendit Perspective Zabalkanski, Obéissant à un obscur pressentiment, il tourna sur la Fontanka. [| n'était pas venu à Pétersbourg depuis | “” expropriation ” de Volodia et quelque chose l’attirait rue Grande Podiatcheskaia, à cet endroit où Constantina avait jeté la première bombe, où la bande avait gagné ” le premier argent.

La Journée était sombre et douce; une pluie d'été tombait. Frézé marchait sur le trottoir mouillé et revoyait avec tristesse les maisons étudiées autrefois comme des visages chers. Une de ces maisons, celle du marchand Biélakov, carrée, froide, peinte en jaune caserne, avec son balcon de fonte au deuxième étage et sa fruiterie en bas, restait gravée à Jamais dans sa mémoire, C'était là, à cinq pas du perron, qu’avaient été jetés les sacs de toile. C'était là, précisément, qu'avait eu lieu la bataille décisive. Et Frézé se rappela un grand sergent de cosaques barbu, monté sur un petit cheval, et son mouvement arrondi pour épauler son fusil et le viser dans la poitrine. Il se rappela comment, à la même seconde, lui-même avait levé au hasard son mauser et avait ressenti un choc dans le bras et l'épaule, et le fusil du sergent tombant à terre

avec fracas, et le cheval effrayé découvrant ses mâchoires, tirant en haut ses guides et se cabrant. Frézé se rappelait encore l'ébrouement du trotteur de Prokhor, un pur sang gris pommelé, et que Prokhor, avec sa face de paysan et ses yeux inquiets, tourné sur son siège, criait quelque chose à Volodia. “Il n'y a plus ni Prokhor, ni Volodia, ni Olga, m Mitia, ni Elizar. un cimetière... des tombes abandonnées. Et personne ne pleure sur eux ”, pensa-t-1l avec douleur. Il traversa la rue et entra dans une brasserie qu'il connaissait jusqu'aux moindres détails. C'était là que lui et Moukha avaient attendu Volodia un quart d'heure avant l'attentat. Le même gros patron, qui l'avait salué un an auparavant, le salua maintenant aussi affablement, et le même garçon au nez pointu essuya la table avec sa serviette sale. Frézé s'assit et se plongea dans un journal. Il lui semblait que d'un instant à l’autre la porte allait s'ouvrir et qu'entrerait, en manteau d'officier, le roux et chevelu Constantin et que, comme en cette magnifique matinée d'avril, cachant une bombe sous son manteau, il lui dirait: Bonjour. Vous êtes déjà la? Et où est notre Vladimir Ivanovitch ? ”, Il lui semblait qu'il allait entendre les sabots des chevaux, et voir dépasser de la voiture un chapeau élégant. ‘ Olga, pensa-til, Olga. Pourquoi s'est-elle tuée >... Et si elle ne s'était pas tuée 2... On l'aurait pendue... Est-ce qu'ils épargnent quelqu'un !.. Seigneur, il ny a personne. Tous sont morts, tous... ”. [l froissa le journal et se leva. À travers les nuages brumeux brillait le soleil chaud qui se jouait sur les vitres des réverbères. “ Voilà, ici, près de cette lanterne, était couché Constantin mou- : rant ”, pensa Frézé. À pas lents, il retourna sur la Fontanka. Près du jardin Youssoupoy quelqu'un l’appela :

— Hermann Karlovitch! C'est vous ?

Devant lui se trouvait Epstein, le dos voûté, la mine blafarde, en lunettes bleues. Il avait un chapeau noir, un pardessus clair et des gants jaune vif. À le voir on pouvait le prendre pour un fils de marchand oisif et sans soucis plutôt que pour un révolutionnaire ‘ expropriateur ” et anarchiste. Malgré sa fuite honteuse, son départ pour Paris, son lâchage, Frézé se sentit heureux de le revoir. Il tendit la main à Epstein et lui sourit affectueusement. Frézé souriait seulement des yeux, son

visage allemand étroit, comme taillé dans la pierre, restait immuable,

— Ÿ a-t:1l longtemps que vous êtes rentré de Paris ?

— Vous le demandez 2 s'écria Epstein étonné, comme si Frézé devait savoir exactement quand il était arrivé. Droit de la gare, Comment vont les affaires

— Quelles affaires d

— En voilà une question ! Les vôtres, sans doute...

— Les miennes ? Mes affaires sont très mauvaises.

— Que signifie 2...

— On est peu nombreux dans la compagnie de combat...

— Pourquoi cela ?

Frézé soupira :

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas. Et qui le sait? Dieu, peut-être 2...

Epstein regarda sévèrement Frézé : — Alors les camarades ne savent pas travailler ?

— Peut-être.

— Pas peut-être, mais sûrement. Si Volodia vivait.

— Alors c'était Volodia… objecta Frézé.

— Quoi, Volodia ! se fâcha Epstein. Sommes-nous pires que Vi dia ? Avez-vous lu mon article sur ‘* Les pires et les meilleurs” > Non? J'ai écrit quil faut faire un nettoyage général. Comprenez-vous, général ! Ce qu'il faut, c'est la terreur des masses, la terreur universelle, impitoyable,.. Il y a deux races d'hommes : les exploiteurs et les exploités. Les exploiteurs sont organiquement méchants, rapaces, âpres. Il faut les exterminer.. Comprenez-vous ; les exterminer.. tous jusqu’au dernier. S1l y en a cent mille, il faut en exterminer cent mille: si un million, 1l faut exterminer un million ; si cent millions, 1l faut exterminer cent millions. Îl n'y a pas à se gêner... Et moi, moi Rouvim Epstein, je sais comment faire cela.:. Je suis venu exprès pour vous trouver... Je vous dirai comment il faut travailler. Nous vaincrons le monde... Nous sauverons la révolution !.…

Le soir venait; la Néva se couvrait d'une buée violette transparente et, à l'occident, derrière l'Usine Baltique, paraissaient des nuages

Boris SAvinkov. 18

gris, presque noirs. Un vent frais souflait ; le tonnerre grondait. Epstein boutonna son pardessus et poursuivit, avec animation :

— C'est un grand malheur que les hommes ne sachent pas s’affranchir des préjugés. Tous ont peur de la liberté... Personne n'ose oser. Vous direz que ce n’est pas vrai? Ah! j'a toujours dit: quel enfantillage de s’attarder à des lois quelconques! Où sont-elles ces lois ? Je m'en moque des lois! Je suis pour moi-même la loi... Oui. Avez-vous lu Nietzsche > Lisez-le.. Rappelez-vous: ” Nous voulons délicieusement nous jeter l’un sur l’autre! ” Oui, oui, précisément ” délicieusement ”, Olga comprenait. Elle seule comprenait qu'à l'homme libre tout est permis. “ L'homme, ça sonne fièrement! ” Comprenez-vous, fièrement! Et nous? C’est même ridicule... Je viens de Paris. Je pensais que vous me diriez quelque chose de très bien, et vous dites: les affaires sont mauvaises! Pourquoi mauvaises ? Parce que vous n'osez pas quelles aillent bien. s

Frézé plissa son front blanc dégarni aux tempes. Les propos d'Epstein

r “ Nietzsche ”, “les meilleurs et les pires”, “l'audace” lui semblaient un bavardage enfantin privé de sens. [l se rappelait les paroles de Volodia : ‘ Le merle n’est pas gros mais siffle fort ”. Subitement sa Joie disparut et, négligemment, toisant du regard Epstein, il lui demanda d'un ton fatigué :

— Pourquoi me dites-vous tout cela ?

— Comment pourquoi : s'étonna Epstein. Mais en cêla est la vie belle et rénovée. l'aspiration incessante vers la lumière, c’est-à-dire vers la révolution Comment ne comprenez-vous pas cela? Est-ce que nous, les révolutionnaires, n’aspirons pas à la beauté, à l'harmonie universelle, À la destruction des scorpions à deux pattes, à la suppression de la bourgeoisie ? Ou peut-être non? Ou peut-être la beauté n'est-elle pas dans l'audace ? “* Dans notre hostilité, nous devons être créateurs d'images et de fantômes et, avec leur aide, nous déclarer la guerre l'un J’autre ”. Ainsi parlait Nietzsche. Et vous ? Que dites-vous de cela ? Je dois tout d’abord vous dire que ma conviction est que pour la réussite de la révolution il faut oser tout. sans exception... C'est seulement alors qu’on peut arriver à quelque chose d'utile.. Peut-être pensez-vous

que ce sont là paroles en l'air ? chuchocta-t-:1l mystérieusement, très vite, en se rapprochant de Frézé, Je dois vous dire quelque chose : une * conspiration ‘… un plan réfléchi, contrôlé, déjà accepté par moi... C'est pour cela, exclusivement, que je suis venu. Vous vous convaincrez que tout est permis à un homme intelligent et que je sais comment il faut faire la terreur.

Frézé était songeur. Epstein voûté, pâle, en luneties foncées, lui

paraissait si ndicule, si inintelligent, si petit, qu'il ne voulait pas écouter sa ‘ conspiration . Cependant, surmontant son sentiment, il répondit négligemment :

— Si vous avez quelque chose à me dire d'utile pour la terreur, je vous écoute : mais, dans la rue ce n’est pas commode...

— Oui, oui, sans doute, dans la rue ce n'est pas commode, acquiesça Epstein. Allons aux Iles. Cocher ! Aux Iles! Et sans laisser à Frézé le temps de dire un mot 1l monta dans le fiacre et donna l'ordre de les conduire au restaurant de nuit Âlcazar.

Epstein entra d'un pas assuré dans le restaurant plein de bruit et de lumière. En passant, 1l demanda un cabinet particulier et, quand les garçons eurent servi le souper, 1l avala d’un coup un verre de vin, alluma une cigarette et s'adressa à Frézé:

— Vous ne buvez pas ? Vous avez tort... Le vin n’est pas mauvais. Dites-moi, avez-vous réfléchi pourquoi la terreur s’est terminée par la défaite ? Ou plutôt pourquoi elle peut se terminer par la défaite > Non Est-ce qu'il manquait d'hommes ? de courage ? d’argent ? C’est étrange. Il y avait de tout cela suffisamment... Je vous le dis: C'est l'audace qui manquait. Ah ! la sentimentalité !... ” Moi, je me réjouis du grand péché, dit Zarathoustra, comme de ma grande consolation. Mais cela n'est pas dit pour de longues oreilles... Ce sont des choses lointaines

et délicates. qu'il ne faut pas toucher avec un sabot de mouton... Pensez-vous que je suis venu ici réparer ce que vous avez gâté ? Ou pour indiquer, à vous, égarés, la route la plus facile ? ”.. Vous vous rappelez? Eh bien, je suis venu précisément pour cela. Comprenez bien : je puis vous indiquer le chemin... Avez-vous entendu parler du D' Berg ?

Frézé, en baïllant, écoutait Epstein. Le cabinet enfermé sentait le cigare ; les flons flons ennuyeux de l'orchestre, le misérable Epstein en lunettes sombres et ses paroles solennelles le fatiguaient. Îl passa la main sur son visage, préoccupé de ses propres affaires : la compagnie de combat, l'attentat projeté. Il répondit avec indifférence :

— Oui, j'ai entendu parler du D' Berg.

— Eh bien, quoi?

— Rien.

— C'est-à-dire, comment rien ?

— Mais, comme ça un agent provocateur est tué.

— C'est étrange! Il ne s’agit pas de cela. Je vous demande : Estce que la terreur est possible si un provocateur est membre du comité ? Eh bien, sans doute, impossible. Je vous demande: la terreur est-elle possible si nous, têtes de moutons, ne luttons pas ?

— Ne luttons pas contre quoi ?

— Contre quoi ? C'est clair : contre la provocation.

— Mais comment lutter contre elle ?

— Mais je vous dis que je suis venu pour cela. J'ai trouvé un plan infaillible. Je vous indiquerai le chemin... Comprenez ceci: tant que la police saura tout, la terreur ne pourra avoir de succès. L'unique moyen de lutte, c’est d'entrer au service de l'Okhrana. N'est-ce-pas clair > Faut-il le prouver ? Le mâcher? L'expliquer 2... Il y a eu un précédent dans la /Varodnaia Volia ; il a donné des résultats brillants. Quand Kletotchnikov servait dans l'Okhrana, Jéliabov était en sécurité. Et puis, il faut savoir ce que signifie servir dans l'Okhrana... Pensez seulement ce que doit éprouver un homme qui a osé oser! Quelles émotions, quelles sensation doit-il éprouver ! Travailler dans la terreur et servir en même temps dans l'Okhrana! Savoir tout ce qui se fait

des deux côtés de la barricade ! Savoir que de toi dépend le sort de la révolution, le sort de la Russie! Quelle beauté! Quelle majesté! Côtoyer toujours l’abime, aspirer à l’immensité ! Voir l’abime d'en bas et l’abime d’en haut! Non... Pensez seulement, pensez! Eh bien, qu'en dites-vous ? Hein ?

Epstein avait bondi, le visage enflammé, la tête fièrement dressée. Maintenant Frézé l'écoutait déjà sans ennui et avec une grande attenton: Est-ce qu'il bavarde seulement ou? Non, ce n'est pas possible… Sans doute il bavarde ”.. Il fronça les sourcils et dit de mauvaise humeur :

— Si vous demandez mon avis, alors je répondrai : en aucun cas, 1 ne faut entrer au service de l'Okhrana.

— Pourquoi ? Pourquoi? Expliquez-moi.…

— Parce que c'est une trahison.

— Trahison ? C’est ridicule. Sentimentalité... les commandements... l'impératif catégorique.. la loi! Mais, au nom du ciel, quelle trahison, expliquez-moi ? Je dis: ce n'est pas pour moi mais pour la terreur, pour la révolution ! Et la loi, qu'est-ce que c’est > Rappelez-vous : ‘* Habitants du ciel envoyez-moi la folie! Envoyez-moi le délire, les convulsions, la lumière subite et les ténèbres subites ; jetez-moi dans le froid et dans le chaud, forcez-moi à hurler, crier, ramper comme un animal, j'ai tué la loi! Si je ne suis pas plus que la loi, je suis le plus misérable des hommes ”.… Voila ce qu'a écrit Nietzsche. Eh bien, moi, Rouvim Epstein, je vous dis : l’homme libre est infiniment au-dessus de la plus grande loi ; l’homme libre ne doit ni hurler, ni crier. Je me moque de la stupide loi,

Il s’approcha de la table et de nouveau avala un verre de vin. Par ses longues citations de Nietzsche, par ses allusions, ses mouvements désinvoltes, ses sourires réticents et timides, Frézé comprit qu'Epstein lui cachait quelque chose qu'il n’osait formuler clairement. ” Et si ce n'est pas un simple bavardage ? Et si...” Troublé 1il dit:

— Tout cela est très bien, mais vous n'êtes pas venu de Paris pour hre une conférence sur l'éthique ?

Epstein ne répondit pas sur-le-champ. Il s'enfonça profondément sur

son siège et longtemps, en silence, regarda Frézé. Au milieu des coussins moelleux, les cheveux longs, voûté, maigre, il paraissait encoce plus petit, plus impuissant, plus faible. Dans la grande salle jouait l'insolent orchestre ; dans les couloirs des valets chuchotaient. Epstein toussota :

— Je dois vous communiquer quelque chose.

— J'écoute,

— Eh bien, voilà... Moi... moi... Vous connaissez mes opinions. Je suis arrivé à la conviction que, pour l'utilité de la terreur, il est nécessaire de servir dans l'Okhrana.….

— Et?

— Et... et... à vous, Frézé, je dirai. Vous êtes un homme intelligent. vous me comprendrez... je dirai: la terreur ne réussira que si nous nous préservons de l'Okhrana. N'est-ce pas? Eh bien... La question se pose comment se préserver de l'Okhrana à L’unique moyen est d'entrer au service de la police. N'est-ce pas Eh bien. si c’est ainsi quelqu'un doit oser. Le fort osera.… Le faible reculera.. Je suis un homme libre. je ne reconnais pas d'autorité... Vous n'êtes pas d'accord? Peut-être trouvez-vous que c'est une faute ? — Ah! j'en étais sûr 2... Il n'y a personne qui me comprenne... Solitude, Ô ma patrie, solitude! Maintenant dans les larmes je retourne vers toi! ” Il prit sa tête dans ses mains: Eh bien, bon, soit, la solitude. Je vous demande :. Souhaitez-vous que la terreur réussisse à Désirez-vous vaincre ? Voulezvous travailler avec moi ? Réfléchissez Frézé….

Epstein se leva, attendant la réponse. Ses joues creuses et ses lèvres remblaient. Maintenant Frézé voyait qu'il ne plaisantait pas et, qu’en effet, 1] s'était vendu. Cependant il ne pouvait croire à cet aveu sacrilège. Sans lever les yeux, doutant encore et craignant d'entendre le mot irréparable, il demanda tout bas :

— Vous... vous servez dans l'Okhrana 2

— Ou...

— Vous... vous servez depuis longtemps à

— Depuis deux mois.

Frézé pâlit et se tut. Maintenant seulement il comprenait de toute son âme sincère que devant lui il avait non pas un camarade, un ami,

un ami de la malheureuse Olga, mais un espion vendu à l’'Okhrana. Une pensée, soudain, traversa son esprit : ‘* Qui a livré Volodia ? ” Les dents serrées il demanda sévèrement :

— Combien touchez-vous ?

— Que signifie cela à

— Combien touchez-vous ?

— Hermann Karlovitch, que signifie cet interrogatoire 2... Je ne vous répondrai pas. Vous n'avez pas le droit.

— Vous ne répondrez pas ?

— Non. Je vous parle en camarade et vous.

Epstein regarda Frézé en dessous, méchamment et rougit :

— Diable sait ce que c'est. Une violence...

— Vous répondrez.

— Bon... Cinq cents roubles.

— Par mois ?

— Oui, par mois.

— Où est cet argent ?

— Comment où? Je ne comprends pas... Qu'est-ce qu'il y a, que vous faut-il ?

— Où est l'argent 2

Frézé, tranquillement, sans hâte, mit sa main droite dans sa poche, Epstein remarqua le geste. Il tressaillit et, prenant vivement son portefeuille, le jeta sur la table.

— Voici! Il y a trois cents roubles... Comptez si vous voulez...

— Trois cents! Et le reste ?

— Je ne comprends pas quoi? Dois-je thésauriser 2... Enfouir dans la terre ? Ou quoi ?...

— Alors, vous les avez dépensés ?

— Oui...

— Voilà ce que j'ai à vous dire, Epstein.…

Frézé ressentait maintenant une joie grandissante, enivrante : 1l pensait qu'il aller venger Volodia et que cette vengeance était juste et digne de lui. Epstein ne lui paraissait plus un être inintelligent, impuissant, misérable, c'était un ennemi audacieux et rusé qu'il eût été criminel d’épargner.

— Voici Epstein, dit-il sombrement.. Je vais être forcé.

— Assez plaisanter, Hermann Karlovitch…. Non. Que signifie cela? Vous parlez comme si j'étais un agent provocateur. C'est absurde, stupide, ridicule. Je suis venu ic pour travailler dans la terreur. Ce n'est que pour cela que je suis entré dans l'Okhrana.….. Quoi... Est-ce un plaisir de servir? Vous ne m'avez point convaincu que je suis dans l'erreur... Faites la preuve... Je suis un homme libre. Je ne crains rien. Vous ne pouvez pas m'empêcher d'être utile à la révolution ? C'est de la violence. Je proteste. Et qu'est-ce que cela fait que j'aie pris de l'argent ? Belle affaire l'argent ! Quoi ne pas prendre... éveiller les soupçons 2... Eh bien.

Frézé, indifférent, écoutait ce plaidoyer. Quand Epstein suffoquant, s'essuyant la bouche avec son mouchoir, tomba épuisé dans le fauteuil profond, il répéta froidement :

— Étant donné que vous êtes un agent provocateur, je serai forcé...

— Quoi ?

— Forcé de poser une condition.

— Quelle condition ? Que veut dire ici, une condition? Non, comment vous plaît cela : je désire être utile à la révolution, je dis ce qu'il y a à faire pour bien mener la terreur, et lui me menace ! Mais c'est de la folie, de la stupidité... Charenton! C’est impossible autrement ? Qu'est-ce donc que vous vous imaginez ? J'appellerai des gens...

Frézé plissa son front et, lentement, tira de sa poche son revolver. Il le posa à côté de lui, sur sa serviette, et sourit.

— Si vous désirez appeler des gens, qui vous en empêche ? Ma condition est que vous aiderez à tuer le colonel Schen.. Autrement... autrement... je serai forcé de vous exterminer...

Avec effort Epstein se leva de son fauteuil. Tirant son cou mince, l'œil hagard, il regarda le cabinet. Les portes étaient fermées: entre lui et Frézé se trouvait la table garnie de bouteilles. Il faisait très clair, très chaud, avec une forte odeur de vin. Sur la nappe blanche le browning mettait sa tache noire. Epstein soupira profondément et, se sentant défailhr, il laissa tomber sa tête sur les coussins. Comme en un rêve 1l entendait la voix mesurée :

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