‹ Ce qui ne fut pasChapitre 17 sur 22 · DB · texte numérisé non relu

DB

— Consentez-vous ou non ?

Îl ne répondit rien. Il ne comprenait pas où il était, ce qui se passait avec lu, qui l'interrogeait et pourquoi brillaient le browning et les lumières électriques. Il ne comprenait qu’une chose: que Frézé ne le lôcherait pas, que sa vie touchait à sa fin, que tout de suite, dans quelques minutes, 1l allait mourir d’une mort ignominieuse et insensée. Il était convaincu que Frézé allait le tuer ici, dans ce cabinet sentant le cigare, et qu'il était inutile de demander grâce, de pleurer, de crier, d'appeler au secours, de prouver et même de lutter. Éperdu, ne se rendant même plus compte de rien, il fit un signe de tête et, comme il lui arrivait dans l'enfance, en un geste de défense, il serra fortement ses mains sur sa poitrine, Frézé jeta sur lui un regard de haine et remit le revolver dans sa poche.

Le lendemain, Epstein s’éveilla tard : il était six heures passées. La chambre d'hôtel connue, avec son papier poussiéreux, son armoire à glace de bois jaune, ses rideaux de tulle, lui parut étrangère et inconortable, comme si, pendant cette nuit, toute sa vie se fût changée. Dans la chambre il faisait chaud ; cependant, frissonnant, il remonta sur ui la couverture, et tâcha de se rendormir et d'oublier les pensées 2énibles. Il s’enfouit la tête sous les couvertures. “ Ah! ah! ah. zémit-l en se mordant les doigts. Frézé.. Ah! ah! ah! quelle sottise. quelle sottise terrible !... Qui me tirait par la langue ? C'était en nécessaire de bavarder !.. Ne pouvais-je pas me taire 2... Il ne se erait douté de rien, et moi j'aurais travaillé... Et tout serait bien. l'andis que maintenant l'affaire est fichue. Fichue!.. Est-ce qu'elle est ichue ?... Est-ce qu'on ne peut pas s’en tirer? Ah! ah! ah! quel liable !... ” En son âme il était sûr d’être entré dans l'Okhrana uni- (uement pour ‘ servir la terreur ”, et qu'entre lui et le D' Berg il y

. A f . . «6 avait un abime, évident pour tous. Il se tenait non pour un collabo- LE . . . .

rateur secret vendu, mails pour un révolutionnaire intègre et coure-

geux, plus courageux certainement que ceux qui n’osent pas oser ”. Il était convaincu que son unique et irréparable faute était d' avoir

‘ bavardé comme une femme ”, d'avoir eu trop de confiance en un camarade. ‘ Il ne comprend pas. Un fanatique. Un imbécile .…” Il se retourna dans son lit: ‘Ils en ont fait des lois! Quels saints! Ah! sottise, sottise, sottise folle ! Mais que faire 2 ” Il s’assit, les jambes nues pendantes, les cheveux en désordre, en chemise de nuit blanche: il marmonnait en agitant les bras: [| m’a dit quelque chose... Il m'a dit qu'il m'exterminera.. Qu'est-ce à dire 2... Qu'il n'ose pas !.… Pourquoi? Qu'aiï-je fait de mal ? Suis-je un agent provocateur 2... Ma conscience est pure. En quoi ne serait-elle pas pure 2 Si je suis convaincu, moi, quil faut travailler dans l’'Okhrana ? Qu'il me prouve que j'ai tort. Qu'il prouve... Oui, oui, qu'il prouve... Qui aï-je livré? À qui ai-je nui? L'argent > Quelle blague! Un enfant comprendrait.… C'est ridicule... ” Déjà calmé, presque convaincu d’avoir raison, convaincu qu’il n'y avait pourquoi le juger, 1l se chaussa et s’habilla avec soin. Mais la pensée de l'incident de la veille le poursuivait sans relâche. Après s'être peigné, comme 1l posait la brosse sur la table de marbre, de nouveau, malgré lui, il pensa à Frézé. Alors il se rappela le colonel von Schen, les cheveux coupés ras, ses joues rouges, grasses ; un monsieur excessi- | vement poli. Il se rappelait ses yeux ronds, ternes, dont il avait si peur, : et la dernière conversation de l'épreuve : Ne savez-vous pas, Epstein, 4 où se trouve maintenant Hermann Frézé 2...” ” Est-ce que j'ai trahi 2” ! s'écria-t-1l horrifé, et il sentit ses genoux se refroidir. ‘* Pourquoi trahi 2... Suis-je un provocateur 2... Est-ce que je pouvais ne pas répondre 2... Si je n'avais pas répondu, 1l se serait méfé ; il aurait compris que je jouais un jeu... c'est certain. Mais en quoi ai-je nu. Parce que j'ai dit quil me semble que Frézé est à Pétersbourg? À Pétersbourg ! Pétersbourg est grand, 1l faut trouver. ” Il tâchait de se justifier ; il voulait se convaincre qu'il n'avait pas commis de crime et que Frézé ne serait pas! arrêté. ‘ Si même il y a un petit dommage, il y a cependant une différence... Le provocateur sert pour l'argent: moi c'est pour l'idée, sans

profit. Il ne faut pas l'oublier... Il faut bien se le rappeler; oui, se rappeler... Parfois des victimes sont nécessaires...” En ttubant il arriva à la fenêtre et souleva le rideau de tulle. ‘* Frézé dit qu'il me tuera… Frézé tuera 3 Comment ?.. quoi 2... Alors je sortirai dans la rue et il m’attendra dans un coin. Est-ce qu'il fera grâce? Est-ce qu'ils font grâce ? Et pourquoi ai-je bavardé 2... Ah ! quelle sottise….. Il me tuera !.. Pourquoi donc ne m’a-t-il pas tué hier? [] pouvait me tuer. Il n’a as osé 2... Oui... j'ai fait une promesse. quelle sottise ! Ah! ah! ah! ue faire ? que faire ? que faire 2” Gauchement, ne pouvant trouver la nanche, il jeta sur ses épaules son pardessus et, soudain, se représenta lairement la nuit dernière. Il voyait le cabinet enfumé, étouffant, la able chargée de cristaux et de bouteilles, le visage étroit de Frézé, omme sculpté, le browning noir: ‘‘ Je serai forcé de vous poser une ondition ”, a dit Frézé. ‘ Alors, alors, 1l faut fuir. Mais où? Où fuir. )n surveille sûrement. Il n'y a pas de salut”, pensa-t:il et, aussitôt, il Maccrocha à une nouvelle pensée. ” Et si je ne sortais pas 2... Si je me IMachais ici. Qui peut me forcer de sortir 2... Je resterai ici, sur ce :Mivan.. et j'écrirai au colonel. Non !... ” I] se calma pour un instant et ;saya même d'allumer une cigarette, mais ses doigts ne lui obéissaient as et les allumettes minces se brisaient. ” Et le D Berg 2... On est nu chez lui. Et si l'on vient chez moi aussi 2... Est-ce qu'ils vien- Mont ? Oui... Tout simplement ils viendront ”. Il ne doutait plus mainnant que n'importe où qu'il allât, et quoiqu'il fit pour s'en défendre, il uverait partout l'impitoyable Frézé. Il jeta par terre la cigarette non umée et prudemment, plongea un regard dans le couloir. Dans la èce voisine une femme de chambre pas jeune, le visage fatigué, faisait lit. “ Cette femme de chambre. s’'inquiéta Epstein, je ne l'ai pas marquée hier... Est-ce la femme de chambre Oh! mon Dieu!” ntant que la tête lui tourne, il s’élança dans l'escalier et alla sur la zwsky.

La rue Sadovaia était obstruée de gens: c'était l'enterrement d'un cier. Tant que défilèrent les voitures et les soldats en rangs, Epstein ‘arda d'un œil scrutateur tous les passants, troublé à la pensée que it-être quelque part, tout à côté, quelqu'un le guettait: Frézé ou

Kolka, ou Svistkov ou un autre membre de la compagnie qu'il ne connaissait pas. Près de la porte de la Bibliothèque Impériale, se tenait un étudiant, barbu, en veston noir. * C'est bizarre, décida Epstein en l'examinant attentivement. Pourquoi est-il ici... Pourquoi ne regardet-il pas et cache-t-il ses yeux? Qui sait qui il est. ” Et, sans réfléchir, ayant peur de se retourner, ayant peur d'être rejoint par l'étudiant, il courut le long de la rue Sadovaia. Il courait, bousculant les hommes, les femmes, essoufflé et ne voyant où il allait. Ses oreilles bourdonnaient; des étincelles brillaient devant ses yeux, ses jambes s'embarrassaient dans les pans de son pardessus. L'immense Pétersbourg tout pierre et fonte, avec ses maisons impénétrables de plusieurs étages, ses théâtres, ses monuments, ses squares, ses palais, lui semblait une prison: cellulaire, un piège insidieux. Il lui semblait que ce n'était pas Frézé: seul qui le surveillait et que les cochers, les porteurs de journaux, les: commissionnaires, les mendiants, les infirmes étaient de perfdes terroristes, des camarades de la bande, dont chacun cherchait à le tuer. IL courut ainsi jusqu'au pont Kalinkine et tourna dans la rue Galernaia:} De l’autre côté noircissaient les cheminées enfumées des usines. Près} de la douane, où se trouvaient des hangars, des entrepôts, des maga: sins, des galeries basses, Epstein s'arrêta. Les vagues bleues brillaien d'un éclat argenté; quittant le canal, un bateau prenait majestueuse! ment la mer. Les cloches sonnaient gaiement. ” C’est dimanche. ” si ressaisit Epstein. ‘Il faut se cacher... se cacher... Et de quoi ai-je tan peur? Quelle sottise!.. Quoi? Même si Frézé surveille. Il n'y 4 qu'un mot à dire au colonel Schen... Dire au colonel Schen? Alors j suis un agent provocateur ?... ” Îl n'osa pas réfléchir davantage. Voûté en lunettes noires, d’un pas chancelant il traversa le Pont d'Égypte € sortit sur la Perspective de Péterhof... Mais dès qu'il vit de nouvea des gens — la foule insouciante qui fânait sur les trottoirs — de not veau il eut peur: ‘ Impossible de m’enfuir.. Impossible de m'en aller sanglota-t-1l; et 1l sauta dans un tramway qui passait.

Dans le tramway il y avait beaucoup de poussière et on était l'étroit; le conducteur rasé, en bâillant, distribuait les billets. Epste: s assit dans un coin et, soucieux, les sourcils froncés, examina la ve

ture branlante. Sur le banc en face de lui somnolait un vieux soldat de la réserve, la poitrine chamarrée de décorations. Quand est-il monté) Avant ou après moi? ” tâchait de se rappeler Epstein, sentant croître la fatigue. ‘Il me semble qu'après. Oui, sans doute, après. Comment alors ne l'ai-je pas remarqué? Pourquoi ne dit-il rien? Il feint de dormir... Il me semble que je l'ai vu quelque part... ”

Le soldat fronça ses sourcils blancs et, de ses yeux couleur d’eau, inexpressifs, 1l regarda avec indifférence Epstein. Celui-ci se recroquevilla et se serra contre les parois : Il examine. Il ruse... Il craint de se tromper... Oh! mon Dieu! Il faut descendre. Le mieux... sauter

en marche... ” Les roues non graissées grinçaient; les rosses ralentirent le pas. “ L'École Polytechnique! ” cria machinalement le conducteur : en montrant sa tête à l'intérieur de la voiture. Epstein se leva et, avec peine, se fraya un chemin sur la plate-forme. Le vieillard se leva dernière lui. Naturellement... pensa Epstein frissonnant de peur... C'est a. Que faire? Fur... ” Il se retourna vers le vieillard et, lestement, se glissa, comme une souris, sur la Perspective Zagorodny. “ Je l’ai vu | quelque part... Oui, je l'ai vu...” se répétait-il en pressant le pas. | Par des petites ruelles il arriva au canal Obvodny, et, devant l'usine à gaz et les abattoirs municipaux, il s’approcha du parc du chemin de l fer. “ S'ils me surveillent, ils viendront certainement ici, et je verrai. |je verrai... ‘” Il ne savait pas ce qu'il verrait et pourquoi ce serait bien que les révolutionnaires le trouvassent ici, dans ce faubourg désert de 1 Pétersbourg, où personne ne pouvait lui venir en aide. La journée était ensoleillée et chaude. Au delà de la voie du chemin de fer de Varsovie blanchissaient tristement les croix du cimetière. Mon Dieu! qu’ai-je? ‘Mon Dieu! Probablement je deviens fou! Faut-il dire au colonel ou ‘non? Non... Partir. partir quitter Pétersbourg…. tout à fait. à l'étranger... à Paris. ” Et Paris, le sombre Paris, où il avait eu froid let faim, où il avait trainé une existence misérable, lui paraissait mainterent la terre promise, “ Mais comment partir? Ah! qu'importe! Là-bas l'personne ne me trouvera. Là-bas, personne nosera me tuer...” Il iccarda l'heure, Il était quatre heures. ” Il me semble qu'il y a un train. Et s'ils me surveillent à la gare. Non... non... Ce n’est pas pos-

sible. ” Il prit une voiture, par habitude fit relever la capote et donna l'ordre de le conduire à la gare de Varsovie. On donnait le dernier signal du départ du train d'été allant à Louga. Epstein excité, heureux qu'il n'y eût personne, s'installa en première classe. Mais dès qu'eut retenti le sifflet perçant, Epstein ‘par conspiration ” parcourut tout le train. La première voiture d'avant était presque vide. Epstein se jeta sur le divan sale et cacha son visage dans ses mains. ” Dieu soit loué! Sauvé! Dieu soit loué! Je suis sauvé, je suis sauvé! ” répétaitl, ne pouvant croire à tant de bonheur. Son pardessus était déboutonné, son chapeau cabossé, ses lunettes s'étaient cassées en tombant; les ressorts frappaient à coups réguliers ; le wagon tremblait et, par la glace ouverte, entrait l'air frais et humide. Il semblait à Epstein que tout était oublié, le passé pardonné et que Frézé, réconcilié, n'exigeait plus aucune.

promesse.

La compagnie de Frézé attendait impatiemment le ” travail”. Pen:-Îtà dant de longs mois ç’avait été l'inaction et l'ennui, ou des insuccèsfui imprévus et inexplicables. Le gouverneur de Saratov, que les membres

parti à l'improviste pour Pétersbourg et n'était pas retourné à Saratov. = . “17 , «6 . . LE

Au mois de février, la veille d ne expropriation cho: à Kazan,

pour ‘ détruire ” l'Okhrana et il était heureux de l'occasion qu'il avait trouvée de tuer le colonel Schen : 1l était persuadé, en effet, qu Epstein.

effrayé par la menace, n'oserait ni dénoncer ni fuir, et qu'’ainsi la compagnie terminerait avec honneur cette affaire. Frézé se croyait obligé de venger Volodia, la terreur écrasée, et la révolution vaincue, et bien que haïssant Epstein comme on hait un ennemi hypocrite et perfde, il avait décidé qu'il le ferait partir à l'étranger si le colonel Schen était tué. Le lendemain de sa rencontre avec Epstein il eut un rendez-vous avec Svistkov et Kolka, pour leur faire part de l'attentat projeté, Ils s'étaient rencontrés dans un petit restaurant du faubourg de Viborg. Quand Frézé eut terminé, Svistkov roula ses longues moustaches à la Guillaume II et garda le silence. À son visage bruni de soldat au menton non rasé, 1] était impossible de deviner ce qu'il pensait de la conduite d'Epstein. Frézé ne s’en étonna point. Il était habitué à ce que Svistkov, sans rien dire, exécutât les ‘ affaires” les plus dangereuses. Kolka, un garçon de vingt-huit ans, les cheveux roux, les lèvres épaisses, qui commençait à s empâter, éclata d'un rire sonore, comme si, en son for intérieur, il se moquait de soi-même et de son interlocuteur.

— En voilà une histoire! C’est un malin! Ah! ah! ah! comme je vois il y en a maintenant de cette canaille!… Je l'aurais étranglé de mes

propres mains, cette crapule, là, sur place.

|. Frézé fit signe de la main au garçon et commanda du thé. Kolka, se trémoussant sur sa chaise, ses yeux verts comme ceux d'un chat écaruillés, éclata d'un rire encore plus gai. |

— Je me rappelle, dans notre atelier, un type nommé Filate…. comme ça... Pas un homme, un bagnard... Nous l'avons surveillé... Il avait quelque chose de suspect... Que faire? Nous lui disons : — ‘ Héi mmonde crapule, avoue, ou nous te jugerons. ” Et il commence à »leurer, pousse des cris, hurle : — ‘* Frères, comme Dieu est saint ce rest pas moi... Frères, sur la croix, que je n’y suis pour rien...” — © Bon, bon... Et qui est-ce qui est allé à l'Okhrana, hier? Parle, fils de hien, je te tuerai! ” I] meugle comme un veau: — “ Mes pigeons, rardonnez... Laissez-moi me repentir ”.… Eh bien, on ne nous trompera bas. Alors.

{ — C'est-à-dire que vous l'avez saigné, remarqua sombrement vistkov.

— Alors quoi? Pardonner?

— C'est ce qu'il leur faut.

Frézé écoutait mal ce qu'ils disaient. La pensée du colonel Schen ne le quittait pas. ‘ S'il est tué par la compagnie, ce sera tout de suite plus facile de travailler, pensait-il… C'est lui, précisément, qui sait tout... C'est lui qui est en tête de tout l'espionnage de l'Okhrana... Epstein indiquera son appartement et quand on peut l'y trouver. Je préparerai une bombe... Avec la bombe c'est plus sûr... Qu'est-ce qu'aurait décidé Volodia?.. Mais Epstein est bel et bien un agent provocateur... Trompera-t-12... Non, il ne trompera pas. Et s'il prend la fuite... S'il s'enfuit que ferai-je ? J'ai eu tort de ne pas le faire surveiller. Mais non, il est poltron. 1l n'osera pas s'enfuir...” Frézé leva la tête et regarda Svistkov. Celui-ci, les moustaches et les cheveux d'un blond presque blanc, son large dos courbé, les coudes écartés, lapait son thé chaud! “Il n’y a plus Volodia, ni Élizar, ni Olga... ” soupira Frézé. Il touch: la manche de Svistkov : | — Écoute, Svistkov….

— J'écoute.

— Demain, à huit heures, tu iras chez Epstein. — Bon. — À l'hôtel où il loge.

— Parfaitement.

— Tu lui diras qu'il m'attende près du Passage. — Très bien.

— Tu prendras ton mauser et tu feras la garde autour d'Epstein. As-tu compris ?

Svistkov, sans se détacher de sa soucoupe, fit signe des yeux. Kolk était devenu attentif.

— Hermann Karlovitch. Il me paraît que ce n'est pas bon? — Qu'y a-t1l2 — Et moi?

— Toi? Pour le moment il n'y a rien pour toi... — Alors quoi : un travailleur et sept qui mangent, dit Koll

offensé.

Frézé, sans répondre, lui donna une tape amicale sur l'épaule, paya et sortit, ‘ Si c'est pour demain, il faut préparer la bombe ”, se rappelatil en rentrant dans sa chambre, Il ferma soigneusement la porte à clé, ouvrit très prudemment la valise et en sortit une boîte ronde aux bords lisses. L'héritage de Volodia ”, sourit-il faiblement, et il ouvrit la boîte de pâte odorante, collante, jaune, translucide. Il avait chargé si souvent de lourdes bombes, depuis si longtemps il était habitué à manipuler la dynamite, 1l était si fier de ce travail difficile, que l’idée de l'explosion ne l'effrayait pas. Il travaillait comme un joaillier, sans passion, avec précision, sans emballement ni hâte, calculant bien ses mouvements. ‘ Oui... J'ordonnerai à Epstein d'indiquer l'appartement du colonel Schen, se répétait-il en pétrissant la masse résistante. Svistkov jettera la bombe... Demain. Oui, demain... ” Des pas sourds s’entendirent dans le couloir. Frézé se leva et, tendant l'oreille, s’approcha de la porte : ‘ Des blagues! personne n’entrera.. ” pensa-t:il avec indifférence, sans éprouver le moindre trouble. Il retourna à sa table. Quand il eut rempli jusqu'au bord la caisse de tôle il la posa soigneusement sur le lit et tâta la mèche fragile. Le tube de verre était intact mais le fulminate était un peu humide et 1l fallait l’assécher. Oubliant comme auparavant la possibilité de l'explosion, il alluma une lampe à alcool et versa le mercure sur un petit plateau. Les gouttes craquèrent avec un bruit sec. ‘ Et si ça s'enflammait 2 ” se troubla:t-il tout à coup. “ Non, ça ne s’'enflammera pas. Jamais encore ça ne s’est enflammé. ” Il s’assit, suivant d'un œil attentif la flamme vacillante. Tout était calme dans l'hôtel. Du dehors n'arrivait pas un son. ‘ Autrefois c'était Olga qui gardait la dynamite.. Olga. comme c'est loin... ” Et subitement, ici, devant la bombe presque chargée, quelques heures avant l'attentat projeté, il sentit la peur. [I comprit que la révolution était écrasée, que ses tentatives étaient vaines, que la terreur n'était plus. Il comprit que ni le meurtre du colonel Schen, ni l'explosion du bureau de l'Okhrana, ni l'exécution d’Epstein, ni une dizaine d’ ” expropriations ” désespérées ne pouvaient plus détourner la marche des événements, ne pouvaient plus rien changer. ” Alors pourquoi est-ce que je vis? Pourquoi est-ce que je travaille? que je tue ?” se demanda-t-il avec tristesse, prenant entre

Boris SAVINKOV. 19

ses mains son front chauve. Ce n'était pas la solitude qui le peinait maintenant, ni l'abandon qu'il avait éprouvé après la mort de Volodia, ni la sensation d’être dans un désert, ce n'était même pas le sang, c'était la conscience atroce, subitement éveillée, de l'inutilité de la terreur déjà écrasée; la conscience de son détachement de la vie, de l’inutilité des efforts tardifs. ‘* La révolution est écrasée! ” prononça:t-il à haute voix, réfléchissant pour la première fois à ces paroles humiliantes. Et d'un œil morne, indifférent, il regarda la flamme qui grandissait. ‘ Bon... Qu'elle soit écrasée. Je suis obligé de demeurer sur le champ de bataille... Nous ne nous rendons pas. Je n'ai pas le droit de reculer. Je ne le puis pas. Je défends la dernière barricade.. Je défends le drapeau rouge. Que je périsse.. Volodia a péri... ” Oubliant Epstein, Schen, le fulminate, ne retrouvant pas son sang-froid habituel, il prit une bouteille sur la commode et but un verre d'eau. ‘ Est-ce qu'on ne peut pas vaincre? Sommes-nous déjà vaincus? La commune est battue, ne s’avoue pas vaincue. Ah! qu'importe! Nous ne nous rendrons pas. Moi, en tout cas, je ne me rends pas! ” Il se redressa et, de nouveau, sans comprendre, regarda la flamme. Son visage fermé, aux traits nets, pâli, ses yeux myopes, saillants, devinrent encore plus tristes et plus sévères. Il se pencha vers la table, [Il ne se rappela rien de plus. Quelque chose éclata, rouge vif, et l’aveugla comme la foudre; des taches bleues tourbillonnaient, le plafond violacé tremblait. Il n'eut pas le temps d’avoir peur, ni de crier, n1 de fuir; 1l laissa pendre ses bras et de tout son long tomba la face sur le tapis. Quand il revint à lui, longtemps il ne comprit pas où 1l était et ce qui était arrivé. Un sentiment inconnu, immense, le pénétrait: un sentiment de calme, de repos joyeux. Comme si, arrivé au bout du chemin fatigant, il trouvait enfin l'abri isolé. La révolution, Epstein, le colonel Schen, la compagnie, tout ce à quoi il venait de penser lui semblait lointain, peu important, et déjà le passé. ‘ Comme c'est bien... ”, murmura-t:il en sentant l'odeur de brûlé et ne comprenant pas où est l'incendie et pourquoi personne ne l’éteint. ‘* Comme c'est bien. Et j'ai rempli mon devoir. Nous ne nous rendons pas... Moi, je ne me rends pas L'explosion ? Oui, l'explosion. Volodia... Volodia. ” Il essaya de se soulever, mais

ses jambes lui faisaient atrocement mal et quelque chose râlait dans sa poitrine. [| avança ses bras, et, serrant sa joue brûlante contre le tapis, ouvrit à demi un œil. Mais 1l ne vit rien. Le même sentiment immense, lénifiant, parlait dans son âme. ‘ {ch sterbe ”, prononça:t-il très faiblement et soupira joyeusement de toute sa poitrine, “ Oui... {ch sterbe... et tout est bien; tout est bien! ” Cette chose grande et claire, intraduisible en paroles, qui maintenant s'accomplissait en lui était si immense, si profonde quil ne doutait pas que cela fût précisément la mort. Îl tira convulsivement le bras, son cou s’enfonça dans ses épaules et son corps élégant tressaillit fortement. Il soupira encore une fois et cessa de vivre.

Un mois après le meurtre du D° Berg, en même temps et en différents coins de la Russie, Zalkind, Arsène Ivanovitch, Véra Andréievna, Alexis Grouzdiev étaient arrêtés. Guénadi Guénadiévitch qui, malade depuis longtemps, crachait le sang, s'était rendu dans le Midi sur le conseil des médecins. Le parti restait sans comité. Rosenstern, absorbé par le ‘travail d'organisation ”, confia à Alexandre toutes les “ affaires de combat ”.

L'arrestation des camarades n’émut point Alexandre. Il s'était rendu compte de la sénilité d'Arsène Ivanovitch, de l’optimisne béat d’Alexis Grouzdiev, de l'insouciance de Véra Andréievna, et, comme Volodia, il ne pouvait comprendre que cette “ lenteur bureaucratique ” eût été créée non par leur volonté consciente mais par l'esprit du parti, par cet esprit qui avait permis la floraison de la provocation et la possibilité des pillages à main armée. Il pensait que Rosenstern, instruit par la dure expérience, pourrait ranimer le parti et faire renaître la confiance perdue. Mais la responsabilité qu'il acceptait lui, l'officier obscur, Alexandre Bolotov, l'émouvait. Il ne s'attendait pas à ce grand

honneur de diriger la compagnie de combat du parti, n'étant désigné pour cela ni par des actes, ni par des années de bagne ou de prison. Mais il n'avait pas le choix. Bien que les camarades n'admissent pas la défaite pénible et prouvassent éloquemment, dans les réunions et les articles de journaux, que la terreur était désirable et même nécessaire, depuis la découverte de la provocation du D” Berg personne n'osait risquer sa vie.

Outre Abram, Vania et Anna, à Alexandre se joignirent Kolka, Svistkov et un vieillard encore vert, retour de Sibérie, Salomon Moiséiévitch Bonkh. Avec eux, tous gens éprouvés, Alexandre se mit à l'œuvre.

A la fin de juillet, la compagnie se concentra à Moscou. Un jour du mois d'août, Alexandre ayant fixé un rendez-vous à Abram sortit de chez lui, le soir, mais au lieu de se rendre à la rue Tverskaia par la rue Vosvijenka, il passa par le Kremlin. Ici seulement dans la Moscou des paysans, du goudron, des poddiovka, des icones miraculeuses, des barricades démolies, il reconnaissait par toute son âme qu'il était Russe et lié par le sang avec la Russie. A l'ouest, derrière les étangs de Presnia, le soleil disparaissait solennellement dans les derniers rayons de pourpre. Alexandre s'arrêta près de la tour Taïnitzkaiïa. [l aperçut le ruban bleu de la rivière étroite desséchée pendant l'été; au delà, le faubourg, rougi par le soleil couchant, et le jardin Nieskoutchny et le couvent de Saint- Simon — l'immense Moscou russe, déjà vieille de plusieurs siècles. “* La terreur! pensa-t-il. Mais pourquoi moi? Pourquoi pas Rosenstern ou quelqu'un de ceux qui ont mérité cet honneur, qui ont prouvé qu'ils y avaient droit? Mon Dieu! pourquoi André est-il mort 2 [| m'aurait aidé, instruit. Où puiser le courage? Où prendre le savoir-faire ? Je vais être obligé de tuer... Qui tuer ? Sur qui lever le bras?.. Et si, de nouveau, la débâcle? Si de nouveau la honte? ” Le jour tombait. Le kremlin était désert et, près des portes, indifférente, comme la mer murmurait Moscou. lei, près des murs blancs du Kremlin, devant la cathédrale de l’Assomption, à deux pas des tombeaux des tzars russes, Alexandre fut pris d'hésitation. Mais il comprit que pour lui, pour le parti, pour le peuple, ce sang était nécessaire, et que par lui la révolution triompherait, la Russie serait sauvée. Il lui semblait juste et bon que ce fût précisément lui,

officier de la marine russe, qui avait fait la campagne du Japon, qui portât le dernier coup et vengeât Port-Arthur et Tsousima, que ce fût lui qui, au prix de sa propre vie, terminât la révolution. “ Jéliabov et Pestel… Les Décembristes.… La Volonté du Peuple ” et la grande Russie, délivrée par moi. ” pensa-t-il. Sur le quai du Kremlin, en bas, les feux s’allumaient comme des étoiles et derrière Nieskoutchny la rue, rapidement, devenait sombre.

Il sortit sur la Place Rouge et, devant le lieu des exécutions, 1l descendit au jardin Alexandre, Les bouleaux chuchotaient. Alexandre tressaillit: un être petit, malingre, aux moustaches relevées, le regardait fixement. ‘* Toutouchkine! ” se souvint-il. Et il accéléra le pas. Mais Toutouchkine lui fit signe de la tête et Alexandre, les sourcils froncés, dominant un sentiment mauvais, le suivit.

— Que te faut-il ?

— Bonjour, Alexandre Nicolaievitch. Je ne vous dérange pas. Il me semble qu'il n y a personne?

Alexandre eut un haussement d’épaules méprisant. Ce lieu désert, le scintillement des lanternes, le chuchotement de Toutouchkine et son bonnet lui rappelaient Berg, Macha de l’Okhrana et la honte imméritée récemment vécue. ‘ Îl est de ces pêcheurs qui pêchent dans la poche, ” pensa-t-il avec dégoût et, froidement, 1l répéta:

— Que te faut-il d

— J'ai peur dans la rue, Alexandre Nicolaievitch. Admettons qu'on me voie, pas les nôtres, mais ça peut arriver... Voulez-vous entrer dans un débit. J'ai une affaire.

Cinq minutes après ils étaient assis dans le débit. Toutouchkine, penché sur la table, disait à Alexandre, très vite:

— Je vous cherche depuis longtemps, Alexandre Nicolaievitch. L'occasion ne se trouvait pas... Sans doute l'adresse est connue.

— L'adresse ?

— Oui, votre adresse... Hôtel Métropole... Cependant. naturellement... j'avais peur. bien que la surveillance soit maintenant diminuée. pour ne pas vous effrayer.… Tout de même le portier, le garçon et...

Alexandre écoutait et n’en croyait pas ses oreilles. Il lui semblait que

Toutouchkine se moquait de lui, quil voulait le mystifier. Après un court silence, il lui dit à voix basse:

— Tu mens. D'où sais-tu ?

— je mens?! Je vous ai déjà dit que nous savons tout... Permettezmoi de vous expliquer, s’il vous plaît. Vous pouvez douter... Seulement moi j'agis par conscience. parole d'honneur... moi-même maintenant je ne tiens que par un cheveu... c'est uniquement par sympathie pour votre personne. Je connaissais aussi votre frère défunt: André Nicolaïevitch, que la terre lui soit légère! Rappelez-vous le D° Berg 2... Qui vous a éclairés? Moi, Dmitri Toutouchkine. Eh bien, maintenant, je suis dans la brigade volante envoyée pour vous surveiller.

— Parle.

— Oui... Alors voici... J'ai peur de tout... Moi, je suis un pauvre homme chargé de famille... Jugez vous-même: six petits enfants. Le colonel nous écrasera sous son ongle et 1l ne restera de nous qu'une trace humide. Et vous, je vous ai cherché dans l'espoir que vous ne m'oublieriez pas. connaissant votre magnanimité... [l s’agit de ceci, Alexandre Nicolaievitch: on a établi sur vous une surveillance, et non seulement sur vous, mais sur les six hommes qui, nous le savons, travaillent avec vous. Et croyez-moi : nous savons aussi qui vous menacez... ce n’est déjà plus un gouverneur. Une jeune fille habite l’Arbate ; un Juif à barbe blanche, qu'on appelle chez nous Le Nez ”, demeure rue Ilinka ; un jeune Juif, ‘ La Cheville ”, qui s'habille en poddiovka, habite en garni rue Sadovaia.… Est-ce exact? Ou peut-être ne me croyez-vous pas encore ?... Enfin, maintenant, Alexandre Nicolaïevitch, vous voilà prévenu. Le reste vous regarde, mais moi, ne m'oubliez pas.

— Qui nous a trahis > demanda Alexandre,

Il ne ressentait maintenant ni dégoût ni colère, comme si ce que disait Toutouchkine était naturel, compréhensible et même fatal. Ensuite, beaucoup plus tard, en se remémorant cette conversation humiliante, :l ne pouvait s'expliquer où il avait puisé la force tranquille qui le soutint alors. Toutouchkine, tristement, écarta les bras :

— Qui a trahi? cela je ne puis le dire... Je l'ignore... Mais je puis jurer qu'on vous a vendus pour un sou... De cela ne doutez pas...

Croyez-moi. Ca arrive toujours ainsi. Et, oserai-je vous dire, le plus probable, c'est quelqu'un des vôtres.

— C'est-à-dire 2

— Un des six...

— Ah, non! Cela, tu mens!

— Comme il vous plaira.

” Comment ose-t-il parler ainsi! Comment ose-til! ”. Alexandre devint pourpre et tira son portefeuille. Sans mot dire il tendit cent roubles à Toutouchkine et se leva. Toutouchkine, tenant l'argent dans son poing fermé, dit, avec prudence :

— Merci. Je vous suis très reconnaissant... Seulement je vous dirai, bien que cela vous semblera de nouveau offensant. sans doute, je ne m'en porterais pas garant. mais, est-ce que vous connaissez bien tout votre monde ?

— Dis tout. Lequel est agent provocateur ?

— Je ne sais pas... Je vous jure que je ne le sais pas. répondit hâtivement Toutouchkine. Si je le savais, croyez que je ne vous le cacherails pas.

— Mais. peut-être n’es-tu pas content ?

— Non... je vous remercie beaucoup.

— Dis. Faut-il encore de l'argent 2

— Non... Quoi, l'argent, c'est du métal. Je serais très heureux, mais, je vous jure que je ne le sais pas. Un conseil, Alexandre Nicolaïevitch, fuyez à l'étranger... Sans doute on ne vous arrêtera pas demain, mais, tout de même... Excusez... Celui qui prend ses précautions, Dieu le garde.

— Pourquoi ne m'arrêtera-t-on pas demain ?

— Parce qu'on a l'intention d'arrêter la bombe à la main. sur le lieu du crime, en flagrant délit. au moment de l'attentat.

— Au moment de l'attentat d

— Parfaitement. Alors on aura la récompense,

Alexandre le regarda attentivement.

— Ainsi tu ne sais pas qui est le provocateur 2

— Je ne le sais pas.

Pendant qu’Alexandre, la nuit, revenait à son hôtel, il avait l'impression que quelqu'un se moquait cruellement de lui. ‘ Le tombeau des tzars russes. la cathédrale de l’Assomption.. le Kremlin... Moscou la sainte. ” pensa-t-il avec un sourire amer. ‘ Je suis Russe, oui, parfaitement, je suis Russe. Nous sommes tous Russes, grâce à Dieu, et Toutouchkine et Stoessel et Niébogatov et le D” Berg et le colonel von Schen, et ce ‘ camarade ” inconnu, acheté... Nous sommes tous Russes. Les petits fils de Pestel, les fils de Jéliabov. Quelle honte !.… Que pouvons-nous faire ? Que savons-nous ? La malheureuse, la servile Russie ensevelie sous les neiges. ”.

Près de la porte Iverskaia, devant l'icone, un paysan hirsute ôta son bonnet et salua très bas en se signant. Alexandre le regarda avec mépris: Le grand peuple russe ! La grande révolution russe! Le seul espoir : Dieu et le prêtre orthodoxe qui sert la messe. ”. Il se rappelait la messe sur le cuirassé avant le combat ; l’'aumônier, le gros père lévil, prononçant, sous le fracas de la canonnade, les souhaits de longues années à la famille impériale. ‘* Les Japonais ne priaient pas. Îls ne saluaient pas les icones. Ils apprenaient à tirer ”. Et il se rappelait sa prière : Seigneur Dieu, donne-moi le bonheur d’être une goutte de la mer, une étincelle de l'incendie, pour servir au salut de la Russie. Seigneur Dieu, permets-moi de voir la victoire !... “ Et j'ai servi. Et J'ai vu. Et je servirai. et je verrai. ” prononça-t-l presque à haute voix en se mordant les lèvres jusqu au sang.

La Place des Théâtres était noire, l’air était étouffant et l’on ne voyait pas d'étoiles.

La première douleur aiguë passée, Alexandre décida qu'il devait lutter. Mais il ne savait pas comment lutter. Salomon Moïséiévitch, Vania, Abram, Anna, Svistkov et Kolka étaient des terroristes hon-

nêtes. Il était impossible de croire que l’un d'eux püût trahir: Vania s'était battu à Moscou ; Anna préparait les bombes ; Abram avait tué Berg ; Salomon Moïséiévitch avait passé dix ans au bagne; Svistkov et Kolka avaient ” travaillé ” avec Volodia. Aucun d’eux ne pouvait être soupçonné.

Alexandre manda par télégramme Rosenstern à Moscou. Rosenstern, maigre, pâle, fatigué par le travail, l'écouta et demanda : — Que pensez-vous faire ? Dites ?

Ils étaient assis au café Philippov, dans une salle du fond, à côté de la porte. Près du buffet, des voix d'enfants riaient ; les verres tintaient ; ça sentait le pain et le tabac. Alexandre regarda les murs ornés d'affiches et de prix courants, les tables grasses, le parquet souillé de crachats et de bouts de cigarettes, et ne répondit pas d'un coup. Jamais

encore mi sur l'Océan, ni dans les combats, n1 ensuite à Kiôto 1l n'avait ressenti pareil sentiment amer, le sentiment de sa misérable impuis-

| sance. Îl secoua la tête comme pour chasser ses pensées et prenant une

cigarette d'un étui en argent il l’alluma.

— Je serai avec vous tout à fait franc... Si j'avais pu prévoir que le D° Berg était un agent provocateur, je ne serais pas entré dans le parti... Pourquoi est-ce à moi quon a confié les affaires de combat ? Vous direz : il n'y avait à qui les confier. Vous direz : après le D” Berg, personne ne voulait se charger de ce travail. Bon. Soit. J'ai assumé la responsabilité, Je ne la crains pas. Mais guidez-moi... Vous avez travaillé de longues années dans le comité ; vous devez me guider... Nous savons tous deux qu'il y a un provocateur. Mais où est-il? Qui est-112 Comment le savoir 2...

Rosenstern se détourna ; ses épaules rondes s’abaissaient lentement, et sa barbe frisée, taillée en pointe, tremblait. Rosenstern, toujours précis, pondéré, que n'avait pas troublé la perte du comité, maintenant tremblait comme un enfant. Il lui semblait voir un rêve, et que ce n'était pas Alexandre qui parlait de la compagnie de combat, mais quelque être malveillant qui prononçait des mots dénués de sens. Il ne pouvait croire que le parti se mourait, que ce domaine bien organisé, auquel il s'était consacré entièrement, tombait en ruines et menaçait de se dissiper

en poussière. Il voulait dire à Alexandre que Toutouchkine avait menti, ! qu'il n'y a pas de provocateur et que lui, Rosenstern, se porte garant: pour la compagnie. Mais il se tut et cacha son visage dans ses mains.

— Savez-vous, commença Alexandre à mi-voix, quand je fus nommé! dans l’escadre, je savais que les Japonais étaient les plus forts : je savais que Niébogatov avait des bateaux qui ne valaient rien; je connaissais la bataille du 28 juillet; je savais que le Pétropavlovsh avait sauté, que nous sommes des ignorants incapables de conduire des vaisseaux. Je savais tout cela, cependant, cela vous paraîtra étrange, je croyais en la! victoire... Non, plutôt je n'y croyais pas, mais je l’espérais ardemment : je voulais croire quon peut vaincre par le courage. Oui, oui, par le! courage seul. Je croyais encore en notre force, en la force de la Russie. la Russie d'Istovnine, de Kornilov, d'Ouchakov... Vous dire quand j'ai! perdu l'espoir ? Quand j'ai compris qu'avec le courage seul on ne peut! rien ? Quand j'ai vu que tout était irrémissiblement perdu ? Peut-être!!

ntm

pensez-vous pendant le combat ? Quand l'Oslabia a coulé > Quand leu:

Souvarov. a été incendié? Non, beaucoup avant. J'allais au combat n'ayant déjà plus la foi, par fidélité au serment, par devoir ‘envers lai! Russie. Voici quand ce fut... Le 23 novembre, nous étions en vue des! côtes d'Afrique, vers le Benguéla, colonie portugaise. Nous approchions! avec toute notre escadre : Le Souvarov, l' Alexandre, le Borodino,! l'Oslabia, l'Aigle, le Nakhimov, V' Aurore, le Donskoï.…. Un port, la! Great Fish Bay, beaucoup de sable. Le sable et la mer... Nous com-! mençons à charger le charbon. Eh quoi? Nous apercevons une fumée! qui vient de la côte et s'approche de nous. Ce nest pas un vaisseau, | c'est le diable sait quoi. une canonnière d'un vieux modèle, armée d'un canon et de deux mitrailleuses, qui porte un nom ridicule: Limpopo. Le drapeau portugais flotte à son mât. Dans cette embarcation se trouve un mulâtre ou un nègre, le sabre au côté, un chapeau à plumes sur la tête, qui, mettant les mains en porte-voix nous crie : Prenez le large immédiatement, sinon je tire ! ”. C'était le Limpopo qui criait cela au Scuvarov! Eh bien, c'est alors pour la première fois que j'ai douté de notre victoire. Pas même douté... j'ai senti par tout mon être que! c'était la fin. Le droit international! Sans doute... Mais si nous

RE

avions eu la force est-ce qu'il aurait osé 2. Et maintenant c'est Toutouchkine.. c'est notre Limpopo.. Il me conseille de partir pour Paris. ” Prenez le large immédiatement, sinon je tire! ”.. Eh bien. guidezmoi. Je sais : Salomon Moïséiévitch, Anna, Vania, Abram, Svistkov, Kolka et vous. Oui, ne vous offensez pas, et vous. Quelqu'un est agent provocateur... Le Limpopo a prévenu. Rappelez-vous La nuit de Mai, de Gogol. Rappelez-vous : le garçon est au bord de l'étang et, dans l'étang, s'ébattent des naïades…. Il sait, il est sûr que l’une d'elles n'est pas une naïade mais une sorcière... Mais laquelle > Toutes sont blanches, toutes sont pures. Ainsi de nous. Chez nous aussi tous sont blancs et purs. Cette histoire du D" Berg, je la digérerai difcilement.. Ce n'est pas un malheur: seulement, comprenez, c’est une honte, une honte qu'il y ait un provocateur dans le parti. dans le comité... et maintenant dans la compagnie de combat... Que faire d Alexandre n'était pas habitué aux longs discours et s'étonna lui-même de sa loquacité. Il se tut. Rosenstern pâle, des taches rouges sur les joues, le regarda à la dérobée.

— S'il y a un provocateur, il faut le découvrir.

— Sans doute. Mais comment ?..

— Comment ?.. Je ne sais pas.

— Mais vous avez découvert le D' Berg.

Rosenstern sourit :

— Le D’ Berg? Ah, mon Dieu! Quelle comparaison. Je l’a observé pendant trois mois. et vous, on vous arrêtera dans une semaine.

— Alors, que faire 2

— Je ne sais pas.

Dans le café entra un monsieur, frais rasé, en long pardessus à carreaux. Îl s’assit à une table, dans le coin opposé et demanda du thé. Rosenstern se tint sur ses gardes.

— Allons-nous-en.

Ils se levèrent et sortirent. Dehors, près de la maison meublée, ” Madrid ”, deux hommes flänaient. Plus loin, au coin, un cocher de

remise, les guides en main, les interpella :

— Une voiture, messieurs ?!

— Ce sont des “ fileurs ”, chuchota Rosenstern. Voici ce que je pense, Alexandre Nicolaïevitch : il est nécessaire de contrôler. Scrutez-les tous. [l faut bien examiner... faire des recherches, et... et ensuite, licencier la compagnie,

Alexandre comprit que Rosenstern ne lui viendrait pas en aide; qu'il ne savait ou ne pouvait l'aider. Dès qu'il eut compris cela, il sentit qu'il ne renoncerait pas à la terreur, que ni Rosenstern, ni la compagnie, ni le parti n'avaient plus le pouvoir d'arrêter l’attentat, qu'il était obligé de le mener jusqu'au bout. Il sentit qu'il était responsable de la provocation, et responsable non devant le parti mais devant la Russie, et que s1 l’on ne peut vaincre on ne doit pas s’avouer vaincu. Il comprit que la dignité de la révolution, l'honneur de la compagnie, le souvenir des morts, le sang versé pour le peuple exigeaient ce sacrifice, Mais l'idée de la mort ne l'effrayait point. Il se rappela sa prière: Mon Dieu, donne-moi le bonheur d'être une goutte dans la mer, une étincelle dans l'incendie pour servir au salut de la Russie ”. Et, se redressant, 1l regarda fermement Rosenstern dans les yeux et dit d’une voix forte : |

— Je ne licencierai pas la compagnie.

Rosenstern réfléchit un moment,

— Vous vous perdrez.

— Peut-être.

— C'est absurde.

— Peut-être.

— Mais vous ne croyez pas au succès d

— Je ne sais pas.

— Vous ne croyez pas que le provocateur sera découvert ?

— Je ne sais pas.

Rosenstern se tut. É

— Écoutez mon conseil: partez immédiatement.

— À l'étranger ?..

— Oui, à l'étranger.

— Limpopo, Arcade Borisovitch.

— Eh bien, soit, Limpopo, dit Rosenstern sans s’offenser. Toutouchkine} a raison. Écoutez... On vous pendra.. on vous pendra, pour rien. et |

la compagnie avec vous, sans doute. En quoi est-ce nécessaire? Pour qui? C'est se buter contre un mur. Quel sens) Comprenez.. Vous reviendrez... Vous pouvez être utile. Vous pourrez encore travailler dans la terreur... Dans la compagnie il y a un provocateur... Bon. Ne peut-on pas réunir une autre compagnie ? Je vous en prie. Comprenez... j'insiste.. Au nom du parti. au nom de la terreur. Vous entendez ?..

— J'entends.

— Eh bien, quoi?

— Eh bien, rien.

— Mon Dieu! continua Rosenstern, déjà avec colère. Mais c’est de l’entêtement.. Vous êtes membre du parti... Vous êtes obligé de compter avec lui... Qu'attendez-vous donc? Un grand procès? Quel profit 2 Est-ceque nous avons besoin d'un procès ? C'est la terreur qu'il nous faut. Qu'’arrivera-t-il si l'on vous arrête? Je ne puis pas travailler seul, qu’en pen- | sez-vous ?.. Le parti périra.… Mon Dieu, le parti, pensez donc, il périra!.….

Rosenstern, ému, s'arrêta. [l voulait encore parler, il voulait prouver à Alexandre que son devoir d'homme de parti était de le garder et de | garder sa vie pour lui. Mais Alexandre trancha sèchement:

— Assez parler, Arcade Borisovitch, Vous savez que je ne partirai pas.

Rosenstern tressaillit :

— Alors c'est Rojestvensky ?

— Oui.

— Tsousima 2

Âlexandre ne répondit pas. Rosenstern, énervé, lui tendit la main et, sans se retourner, s’éloigna rapidement dans la rue Tverskaia.

— Comment je me suis évadé ? répéta sombrement Svistkov en caressant

| ses longues moustaches. Ça ne vaut pas la peine d'en parler. Je me | suis enfui, et voilà tout.

— Non, je t'en prie, raconte.

— Eh quoi! Il y a eu une mutinerie dans notre régiment. Et alors, voilà.

— Une mutinerie?

— Parfaitement. C'est la 5° compagnie qui a commencé. Les camarades criaient: ‘* Prenez vos fusils, les amis! ” Alors on a pris les fusils. et voilà.

— À cause de quoi la mutinerie ?

— À cause de la viande... elle était pourrie... avec des asticots.… La 5° compagnie était dans le rang, alors un sous-officier, qu'était au flanc droit, un Géorgien, agite son fusil et crie: ” À moi, mes amis, à moi! ” Nous regardons. Les soldats des régiments de Biélostock sont là et jouent de la mitrailleuse. Et voilà... c'est tout.

Il oubliait de raconter qu'il avait tué un officier et que, sous le tir des mitrailleuses, lui seul de tout le bataillon n'avait pas eu peur, n'avait : pas fui dans la caserne et n'avait pas lâché son fusil. |

Alexandre alluma une cigarette,

— Et aprèsd

— Après, quoi? Rien... On nous a arrêtés... On nous a enfermés : tout en haut, au troisième étage. Cent vingt-cinq hommes... Sans doute & on serait jugé. fusillé... Nous restons là. Les gardiens sont des copains, : des pays Eh bien, voilà... Tout de suite on commence à penser: comment s'évader de ce trou à punaises. On a frappé dans un mur... ! Ca résonne: donc c'est creux... C'était un tuyau pour la ventilation. : On a commencé à gratter avec nos couteaux; on a creusé un trou. : Alors voilà. Il ferma à demi les yeux, comme pour mieux se rappeler ! quelque chose et leva la tête. À travers les sommets verts des bouleaux le soleil chaud se frayait un chemin et jouait sur le banc poussiéreux. Au loin, à Sokolniki, on entendait un bruit de roues sur le gravier. Kolka, demeuré silencieux jusqu'ici, tout à coup rit:

— ÏIl est timide comme une écrevisse.. As-tu oublié 2... En voilà une | mémoire de petite fille. Allons, raconte.

— Mais, que raconter ? On a fait un trou et on a attaché des draps |, bout à bout... Eh bien, voilà! Un des nôtres, un nommé Fitik se signe et commence à descendre. Il descend longtemps... longtemps: enfin,

on le sent quitire; ça voulait dire: Remontez-moi en haut. Nous l'avons remonté... — “C’est un endroit vide, dit-il, un mur... et dernère le mur, la cuisine”. — ‘ D'où sais-tu ça ? ” — “ J'ai cassé une brique. ” dit-l. Eh bien, voila... Svistkov s'arrêta et cracha par terre: — C'était un gaillard, ce Fitik.… Il savait tout faire. On l’a arrêté à Odessa.. Eh bien, voilà... C'est la cuisine, dit-il... On a tenu conseil jui descendrait le premier... Le premier jour, dix-huit hommes se sont ‘vadés, moi de ce nombre... Nous avons passé par la cuisine. Un fficier de service me rencontra.

— Et alors ?

— Îl me rencontre et demande : — “Où vas-tu > ” Je lui réponds: — ” Chercher de l’eau bouillie... ” Eh bien, voilà...

— Chercher de l'eau bouillie! gouailla Kolka. C’est bon. Tu en as le la veine !

Alexandre connaissait cette évasion: l'évasion extraordinaire de rente-sept grenadiers, mais il ne pouvait croire que Svistkov, gauche, ombre, indifférent, ait pu se décider à descendre par le tuyau et filer à 1 barbe des sentinelles. Le récit paresseux de Svitskov, sa voix traiante, ses yeux mornes, couleur de plomb, le troublaient, ‘* Est-ce à au que fait allusion Toutouchkine ? ” pensa-t-il presque avec soulagement. | jeta le bout de sa cigarette :

«} — Et après ? Parle.

— Après ? Je suis entré chez Vladimir Ivanovitch.

— Et que faisais-tu là ?

— Îl se saoulait ! éclata de rire Kolka.

— Comment, il se saoulait ?

Svitskov fronça les sourcils et rougit. C'était étrange de voir son isage tanné de soldat maintenant confus comme celui d’un enfant. idigné, 1l gesticulait de la main, puis, d’un ton offensé, sans regarder ilexandre, dit :

— T'aurais mieux fait de te taire. Eh bien, oui, je suis obligé de ivouer.. Vladimir Ivanovitch m'a même congédié... Seulement soyez ir que, maintenant, je ne bois plus.

— Pourquoi ?

— Je l'ai juré...

— Et tu ne bois pas ?

— Ni... n1.. Je ne bois plus...

— Pas un petit verre 2

— Pas un petit verre.

— “ Je renonce aux cartes: je renonce au billard; je ne bois plus l'eau-de-vie amère. J'ai commencé à travailler ; je me mettrai à prier: le serai conducteur de tramway...” se mit à chanter Kolka, dun ax moqueur, d'une voix de fausset.

Il était assis sur l'herbe, ses jambes, en pantalon rapiécé, croisées à la turque: d’un œil clignotant il regardait le soleil. Éclairé par les rayon: chauds du soir, il était comme un bronze rouge: bonnet rouge, che veux rouges, mains rouges et veston rouge, déchiré.

— Qu'as-tu ? dit Svitskov se tournant vers lui.

— Rien.

— Non. Qu'est-ce que tu chantes ? Qu'est-ce que c'est que ce paroles ? Tu sais peut-être quelque chose. Alors, parle.

— Quoi savoir, imbécile ! Mon grand'père savait, mais 1l y a long temps qu'il est mort... :

— Alors, pourquoi chantes-tu ? |

— Comme ça... C'est l'âme qui chante, mais la voix manque,

Alexandre fronça les sourcils : ” Il s'est évadé... C'est un ivrogne. Îl ne boit plus... Et quelle gueule de brigand.. Cependant Rosenster m'a conseillé de l’accepter... ” [Il alluma de nouveau une cigarette fixa sur Svitskov ses yeux secs, froids, bleus.

— Et pourquoi es-tu rentré dans la compagnie ?

Svitskov tordit ses moustaches.

— Je n'en pouvais plus répondit-il sourdement.

— De quoi n'en pouvais-tu plus ?

— J'avais assez vécu... Je ne pouvais plus.

— Ilne pouvait plus souffrir, expliqua Kolka.

— Oui... je ne pouvais plus... Eh bien, voilà !.… —— Dos à

— Mais pourquoi demander, Alexandre Nicolaievitch, réponc

Svitskov sans lever les yeux et se mettant à rouler une cigarette. Bon Dieu! C'est connu. Pas de quoi manger, pas de terre, alors quoi, qu'est-ce qu'il faut faire, selon vous ? [use a des millions de déciatines, et moi? Eh quoi! Où est la vérité dans ce monde ?... Moi, je suis pour la terre et la liberté... termina-t-il résolument, et il s’essuya le visage avec son mouchoir.

Quelque part, tout près, dans un buisson, un oiseau sifflait timidement, Le soleil maintenant se cachait derrière les bouleaux : une ombre bleue s’allongeait à travers le banc. ” Pour la terre et la liberté ”, répéta vaguement Alexandre. “ Tous ils sont pour la terre et la liberté... ” Maintenant il était convaincu que Svitskov le trompait. Ce soupçon était si fort qu'il faillit l’articuler à haute voix, mais il se domina et se tut. Kolka se coucha de l'autre côté et, en riant, le coude appuyé sur l'herbe, dit d'un ton bonasse :

— Moi, je me suis évadé... ça s'appelle s'évader. c’est une vraie comédie.

— Toi aussi tu t'es évadé 2...

— Oui, j'ai eu cet honneur. Très simplement... On m'a arrêté à Nijni et emmené. M. le chef, très sévère, est assis, et fronce la gueule, frappe du pied: — ‘Ton nom? ” Je me tais. — “* Ton nom ? ” Je me tais encore. — ‘ Tu répondras ?” — “ Non”. — “ Qu'on l’emmène !” . On m'a emmené. Deux soldats m'escortent dans la rue. C'était le soir. Je regarde : à droite une petite ruelle descend à pic. Advienne que pourra ! Je m'en fous! Les soldats sont en son genre, — il indiqua Svistkov — pas des hommes, des monuments. Que Dieu me garde !... Je pique une tête en bas. J'entends qu'on tire... Mais il faisait noir... Impossible de viser. Je saute une haie et cours à toutes jambes. Je jure que c'est la vérité !.….

— Et pourquoi avais-tu été arrêté 2

— Ah! C'était encore du temps de Vladimir Ivanovitch…

— Tu as été arrêté seul ?

— Seul.

— Et où t'es-tu enfui ?

— De nouveau dans la compagnie...

Boris SAvINKov. 20

** Comment n’ai-je pas honte, se reprocha Alexandre. Tous deux ont

llé leur vie ; chaque jour ils risquaient d'é travaille sans épargner leur vie; chaque Jour lis risqualent d'être tués. :

Toux deux on survécu comme par miracle : tous deux se sont évadés. Comment osé-je les soupconner ! Mais alors qui est le provocateur à Ce n'est pas Anna, ni Vania, ni Rosenstern 3 ” Kolka se leva et, les mains dans les poches, il regarda d'un air rusé comme s'il devinait le doute pénible mais ne s'en étonnait pas.

— Et qu'as-tu fait dans la compagnie ?

— Ce que j'ai fait? Ah! ah! ah! Demandez plutôt ce que je n’ai pas fait... J'ai fait tout, j'ai tout vu, tout vécu... Je peux dire que je me suis baladé dans le monde... J'ai travaillé dans une usine; j'ai mené paître les bestiaux dans les steppes de Samara; j'ai passé les nuits à

vagabonder dans les rues... Depuis la mort du camarade Frézé, voilà, je suis comme un tronc, comme un champignon sous un bouleau. Et:

il n'y a personne... Je ne puis pas retourner au pays. Et pourtant chez : nous, dans l'Oural, c'est le Paradis : des sources fraîches, des lacs pro-

fonds, des forêts épaisses... C'est pas la vie, c'est le Paradis. Ah! ah!:

ah ! rit:il d'une voix sonore.

Alexandre devint encore plus sombre. [] comprenait que les enquêtes : verbales ne mèneraient à rien, qu'il n'apprendrait rien d'une longue } conversation. Kolka était si gai, si sain, son rire était si contagieux, ses yeux brillaient avec tant de vivacité que, de nouveau, malgré lu, il fut ; | pris de honte. ‘Un pareil ne ment pas. Il ne peut pas mentir”, ! décida-t-1l en son âme.

— Est-ce au tu bois ? Ê

— Moi? | Je ne suts pas un saint, répondit tout de suite ON M Boire, s'amuser et gagner sa vie.

Son visage tout d’un coup devint sombre. Il se tut, puis chanta à pleine voix : ‘ Adieu ma ville, Odessa ; adieu ma quarantaine ; on me déporte maintenant, à l'ile Sakhaline. Deux paires de caleçons ; deux paires de chaussons. On me mettra les fers ; et je suis prêt pour la route... ”

Il chantait tristement, comme chantent les paysans. Alexandre ne le quittait pas des yeux : Comment ai-je pu le soupçonner ? ” pensa-t-il angoissé. Mais si ce n'est ni Svistkov, ni Kolka, alors qui est-ce? ”

Ÿ a-t-1l parmi nous un provocateur >... Et si Toutouchkine avait menti 2”

Le soleil avait presque disparu mais il était encore chaud et les oiseaux sifflaient sans cesse. Sokolmki s'était vidé. Alexandre s’en alla lentement dans la direction de Moscou, songeant combien il est facile de calomnier un innocent.

Une semaine s’écoula. Rosenstern s'était rendu dans le Midi pour les affaires du parti. Alexandre, se perdant en conjectures, était prêt à croire, au fond de son Âme, que Toutouchkine avait menti, et, après de longues réflexions, il décida de consulter sa compagnie. Il voyait clairement le double écueil de ce procédé, mais :l espérait qu'une conversation habile lui permettrait de dévoiler le provocateur. La réunion était fixée à l’Arbate, chez Anna, dans la maison meublée Kertch. Anna, qui détenait la dynamite, louait un appartement entier, très bien meublé, avec entrée à part rue Poverskaia.

__ Pendant que dans l’antichambre étroite, encombrée de malles, Alexandre ôtait son pardessus, il entendit ces paroles hâbleuses :

— Les paysans ! Ah! mes pauvres messieurs. Les paysans affamés ! Des blagues, rien de plus! J'en ai assez de cette engeance, tout à fait assez... Grand merci Le paysan se saoulera et se battra avec son maître ; il dormira et, réveillé, aura peur d’un goret.. — “ Où allezvous, frères orthodoxes 2” — “* Nous fouetter, petit père, nous fouetter ”. Ainsi parlait Kolka, singeant, d’une voix goguenarde, les paysans. Et ils

i}jure qu'ils y vont. Esclaves ! On peut faire avec eux ce qu’on veut !.. Voilà. Loujénovsky ‘. Quoi? Est-ce que ce sont messieurs les paysans

; 1. Gouverneur de province d’une cruauté inouïe, qui fut tué par la célèbre révolu ) Juonnaire Spiridonova. N. T

qui l'ont tué 2... Ils supporteront tout... ” Christ a souffert et il nous a ordonné... ” Maudits poltrons !

— Ne parlez pas ainsi... Je n'aime pas cela...

Alexandre reconnut la voix rude, sonore, presque masculine, d'Anna. — Comment n'avez-vous pas honte! Moi aussi j'ai vécu longtemps à la campagne... Je les connais aussi bien que vous. N'êtes-vous donc pas Russe ? N’êtes-vous pas un paysan ? Il ne faut pas injurier, Nicolas, il faut aimer... et pardonner, ajouta-t-elle plus bas.

Alexandre sourit. ” Et pardonner... Voilà, en mon absence elle discute et, devant moi, elle baisse la tête et se tait... Toujours la “ conspiration ‘.

Dans la grande chambre claire, devant la table ovale où était servi!|, le thé, Salomon Moïséiévitch et Vania étaient assis. Salomon Moïséié- | vitch causait à voix basse avec Svitskov. Près de la fenêtre, tournant le}, dos aux camarades, se tenait immobile Abram. Quand Alexandre entra, !|| Anna baissa les yeux et, rouge, se tut aussitôt, Alexandre regarda les |} visages connus et, comme il lui semblait maintenant, impénétrables et! sévères. Ses yeux s'arrêtèrent longuement sur Vania. 1f

Vania. aux cheveux noirs, aux pommettes saillantes, en veston mal! ] taillé, roulait pensivement une cigarette. Il regardait droit devant lui comme s'il ne voyait personne et pensait à quelque chose d'important et: de terrible pour lui. * Qu'a-t-il 2” se demanda Alexandre. Ayant salué tout le monde, il se laissa tomber lourdement sur une chaise et commença son petit discours préparé d'avance.

— Depuis peu, j'ai remarqué qu'on a établi autour de nous une surveillance.. Je suis convaincu de ne pas me tromper... Je sais même que cela est. Une question se pose : quelle est la raison de cette surveillance ? La raison en peut être ou la négligence ou la trahison — la pro:|: vocation. [| prononça ce dernier mot d'une voix ferme mais sans

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paraître lui attacher une importance particulière. — Quant à moi je, ,. . . . .

pense qu'il ne peut être de provocateur parmi nous. Mais je désire}. avoir l'avis des camarades. 4

Il achevait à peine que Vania frappait avec colère son poing sur la table ; les cuillers dansèrent, et un verre tomba et se brisa.

— C'est sûr! On nous surveille. C’est sûr! Moi-même voulais vous en prévenir. Il y a déjà longtemps que j'ai remarqué que quelque chose ne marche pas... Il y a des mouchards.. Une légion... On ne sait où cracher... la teigne !.…

* Toutouchkine dit que la surveillance est diminuée : qu'il ny a presque pas de ‘ fileurs ”, pour ne pas donner l'éveil... Comment alors at-il pu remarquer 2...” pensa Alexandre, et il dressa l'oreille. Mais il se rappela que Vania avait tué des cosaques. ‘ Il a tué des cosaques.. Il s'est battu à Moscou. Il a travaillé avec André. Non, ce ne peut être lui. Mais qui, alors 2... ” se demanda:t:il pour la centième fois.

— [La provocation, c’est certain ! criait Vania, dont les yeux noirs, étroits comme des fentes, brillaient... Que penser? Nous vivons comme des moines : nous ne disons pas un mot, nous ne nous voyons même pas entre nous. D'où alors peuvent se prendre les mouchards ? Les passeports 2 Les passeports sont épatants. Qui sait où j'habite ? Personne... Vous seul, Alexandre Nicolaievitch. Alors pourquoi, près de ma porte des mouchards ? Quoi! Est-ce que je suis aveugle pour ne pas reconnaître un mouchard ? Ou peut-être est-ce que je deviens fou ? Je souffre peut-être d’espionite > — Quelqu'un nous a trahis, c'est sûr!

Je voulais vous le dire depuis longtemps. Les canailles !.. Ce n'est pas un travail, c'est de la boue. Le parti s'enlise dans la boue !..

Il se leva d'un bond et, pâle de colère, arpenta la chambre d'un coin à l’autre. Abram n'avait pas tourné la tête. Svistkov reniflait et

tortillait ses moustaches. Mais Kolka se révolta sincèrement. Sur son

visage aux grosses joues et aux lèvres épaisses se peignit l'offense profonde, impardonnable.

— Quoi! traina-t-il en regardant sombrement Vania. On raconte lici des tas de choses... Sans doute. Qui dit: la provocation. c'est la provocation. que le diable l'emporte! Il y en a de la canaille sur la

| terre, il y en a assez... Seulement voici ce que je vous dirai: Vous vous connaissez tous très bien; vous êtes tous de la même boutique... mais

moi et lui — Kolka désigna du doigt Svistkov — nous sommes des nouveaux, nous n'avons pas travaillé dans le parti. qui nous connaît? L'affaire avant tout. Nous nous en irons. — Il secoua son épaisse tignasse

rousse — Oui, nous nous en irons. Vous serez plus tranquilles et ce sera mieux pour nous. Ne vous fàchez pas. mais, raconter toutes ces histoires, jamais je n’ai rien entendu de pareil... Dieu m'a épargné... Non, permettez, Alexandre Nicolaïevitch, chacun sent son offense mieux que les autres. Assez!

Il soupira et se mit à chercher son bonnet. Svistkov renifla encore plus fort et enfonça sa casquette.

— Attendez, camarades, dit, conciliant, Salomon Moïséiévitch.

Salomon Moïséiévitch était connu de tout le parti, et tous l'aimaient. Tout jeune il avait participé dans une affaire organisée par ‘la Volonté du Peuple ”, et, libéré du bagne, il était retourné à la terreur. C'était un vieillard de haute taille, un peu voûté, encore vigoureux, avec de bons yeux ridés aux coins.

— Sans doute, nous nous connaissons assez bien les uns les autres, et tous nous avons confiance les uns dans les autres. Autrement nous ne serions pas ici. Posez votre bonnet, Nicolas, et vous, Svistkov, ôtez votre casquette. Mais, bien que j'aie confiance en ! tous les camarades je crois que c'est Vania qui a raison. Vania dit que : quelqu'un nous a trahis.. Il faut avouer que c'est très vraisemblable. Chez nous, au bagne, chaque mois, on creusait des souterrains et tou- : jours les autorités les découvraient Je me rappelle qu'un souterrain ! était déjà creusé jusqu’en dehors de la prison et, comme toujours, on ! l'a découvert. On disait: le hasard: le surveillant a eu l'œil... Mais, ! aujourd'hui, le hasard, demain le hasard, après-demain la dénonciation... : Ainsi maintenant. Est-ce que les ” fleurs ” ont remarqué eux-mêmes? . Par leur propre zèle? Non. Sans doute quelqu'un nous alivrés.. Mais alors, parlons net, sans craindre d’offenser personne: il y a parni nous un provocateur. Non, on ne peut pas encore dire cela. Peut-être quelqu'un a-t-il raconté quelque chose à un ami, par légèreté, par inattention.. et on a commencé à bavarder. Et une fois qu'on bavarde ça arrive inévitablement jusqu’à la police... jusqu'à l'Okhrana. jusqu'à Schen..… De sorte que si quelqu'un de nous a trahi la compagnie, on ne peut pas encore dire qu'il est un agent provocateur... Et il ne faut pas se monter la tête... Il est dit dans la bible: “ Mon fils, si tu es sage, tu seras

sage pour toi et ton prochain, mais si tu es belliqueux, tu souffriras seul... ” Alors mieux vaut être sages. N'est-ce pas, Nicolas?

Alexandre écoutait avec plaisir. ‘* Sans doute, les bavardages.. quelqu’un a bavardé, tout simplement, peut-être Rosenstern lui-même. Quelle garantie avons-nous que dans le nouveau comité tout est bien ”, pensatil, et, comme il arrive toujours quand on veut se prouver qu'on a raison, Alexandre, comme un enfant, se crut lui-même : * Toutouchkine a menti, dans la compagnie tous sont honnêtes, il n'est pas nécessaire de se livrer à des enquêtes humiliantes. ” Et aussitôt cette certitude acquise, 1l se sentit léger et insouciant comme s'il ny avait plus n1 surveillance ni menace d’une arrestation déjà décidée. Il regarda Kolka avec tendresse. “ Il s’est offensé.. Est-ce qu'un provocateur peut s’offenser ? Est-ce qu'il voudrait s'en aller ? ”

Vania, d'un pas agité, s’approcha de nouveau de la table.

— Ah! Salomon Moïséiévitch! s’écria-t-il avec reproche. Des bavardages! mais d'où pourraient-ils partir ? Je le répète: nous vivons comme des moines... Ça n’est pas une compagnie de combat, c'est un cloître... À qui écrire des lettres? À la campagne, à une jeune fille, Quoi? Estce vous, moi, qui avons écrit des lettres Ou Anna Pétrovna? Est-ce toi Kolka qui as écrit, ou Svistkov, ou toi Abram? Avouez.. Ça n'est pas unc plaisanterie... Les lettres, Salomon Moïséiévitch, quelles lettres2 Il n’y a personne à qui raconter, et nous n'avons pas l'habitude des racontars. Ce n’est pas le premier mois que nous travaillons. Et quelles mesures prendre si l’on ne sait pas qui est provocateur? S1 ‘on savait. Autrement, quoi! Licencier la compagnie, selon vous, ou se cacher? Moi j'ai confiance en tous... Quelle offense! Seulement je dis que c’est la provocation, oui, sûrement, la provocation. Une porcherie !

Il fit demi-tour sur les talons et, à pas rapides, marcha dans la chambre. Salomon Moïséiévitch n'objecta point. La chambre était devenue silencieuse comme la campagne avant l'orage, Abram qui tambourinait sur la vitre, lentement se tourna vers Vania:

— Ha! S'il y a un provocateur, il faut le découvir.

— Découvrir? demanda Kolka, et, furieux, il lança son bonnet sur la table. — Ecoute, Svistkov, allons chercher ensemble...

Svistkov le regarda sombrement:

— De nouveau, tu montres les dents. Toujours la même chose.

Alexandre sentait sa tête se troubler. Le vieillard doux aux yeux tendres, Anna aux joues maigres, au regard craintif, le morose Svistkov, Kolka toujours riant, le bonasse Abram, l'indigné Vania et Rosenstern qui ne savait pas venir en aide, de nouveau lui paraissaient une bande de gens sombres parmi lesquels se trouvait un Judas. Le sentiment qu'il connaissait, le sentiment du dégoût, le saisit avec une nouvelle force. Le garçon est près de l'étang où il y a des naïades. L'une d'elles est une sorcière. Sans doute, sorcière, mais laquelle est la sorcière ? ” Ne trouvant point de réponse il dit, en soulignant : :

— Alors que faire? Parlez ?

— J'ai quelque chose à vous dire.

— Vous, Abram?

— Moi.

— De quoi s'agit-il?

— Ne me le demandez pas maintenant. Après.

— Pourquoi ?

— C'est étrange... Je vous dis, après.

— Parlez tout de suite,

— Ha! Tout de suite, impossible...

“ Que veut-il? Que peut-il avoir à me dire?” Cependant Alexandre n'était ni surpris ni troublé. Il savait dès maintenant que pendant cette conversation pleine de mensonges il n'avait pas su découvrir la provocation, quil n'avait pas su sauver la terreur déclinante.

— Voilà, je suis venu, et Abram, avec un sourire confiant, tendit à Alexandre sa large main velue. — Excusez-moi... J'ai demandé aussi à Salomon Moiséiévitch de venir. Que vous sachiez tous deux ce que

j'ai à vous dire. Cela ne vous va peut-être pas? Peut-être êtes-vous mécontent : qu'est-ce que c’est que ce gaillard-là qui ose me donner des leçons? Peut-être n’aimez-vous pas à écouter? Peut-être pensez-vous : je le sais sans lui. Mais faites-moi grâce, écoutez-moi...

Cette fois, Abram et Salomon Moiséiévitch avaient négligé ” la conspiration ”. Îls n’avaient pas fixé rendez-vous à Alexandre dans une ruelle éloignée de Moscou, ils étaient venus droit chez lui, à l'Hôtel Métropole. Après la conversation chez Anna, la prudence habituelle n'avait plus de raison d'être : chacun savait que la compagnie était surveillée et, qu'aujourd'hui ou demain, on pouvait pendre. Mais personne ne pensait à la ‘‘ surveillance ”. Le provocateur n'était pas découvert et les ‘ fleurs ”, bien qu'un mal dangereux, semblaient secondaires.

— Écoutez-moi.. — Abram regarda, avec mécontentement, le tapis recouvrant la chambre et s’assit sur le bord d'un fauteuil. Il ne se sentait pas à l’aise sur ce siège, mais il n’y avait pas de chaises et le hit était caché dans l’alcôve. Il ramassa ses énormes jambes et soupira bruyamment : — Quand vous êtes venu et avez dit : ‘ Le D" Berg est un provocateur ”, je me suis dit aussitôt: Bon... Il sera tué! Et vous pouvez voir sil est encore vivant. Mais je me suis dit encore autre : chose : “ Abram qu'est-ce que c’est que les intellectuels 3 Chez eux, tou- | jours de la boue... Ils travaillent, et pourquoi? Qui le sait? Le diable | lui-même s’y casserait la tête. ” Ne vous offensez pas, je vous prie. Je ne parle pas de vous... Hippolyte aussi était un intellectuel. Tout de même un sage ne comprendra pas pourquoi ils sont révolutionnaires. Qu'ont-ils besoin de la révolution? Ce n'est pas comme nous autres, les ouvriers. Nous savons ce que nous désirons. Nous voulons vivre comme des hommes. C’est très facile à comprendre... Eh bien, alors, j'ai pensé : qu'est-ce qu'il y a d’étrange qu'un D’ Berg, probablement un homme riche, soit un provocateur ? Il a eu peur, ou peut-être il s'est vendu... En voilà une belle affaire pour lui de se vendre... Il est un intellectuel. les intellectuels se vendent chaque jour... Les fonctionnaires, par exemple, ne sont-ils pas des intellectuels? Est-ce qu'ils ne se vendent pas? Quoi? Qu'est-ce que le service? Le service c'est de travailler

contre le peuple et de recevoir pour cela de l'argent. Donc, ils se vendent... Et je me suis dit: Abram, voilà, ce sont des gens comme le D° Berg qui écrivent dans les journaux que les Juifs boivent le sang chrétien. Ce sont les pareils qui exploitent les pauvres. Ce sont les pareils qui ont pendu Hippolyte. Ce sont les pareils qui organisent les pogroms…. Et moi je sais ce que c'est que les pogroms. Et j'ai fait ce qu'il fallait. Quoi! Est-ce que le D” Berg n'était pas la même chose qu'un serpent )...

— Soyez plus bref...

— Plus bref? Bien. Tout de suite. Seulement je vous prie d'écouter...

— Je vous écoute.

— Voilà. Hier vous venez et dites : Camarades, on a établi une surveillance. L'un de nous est un provocateur. Admettons que ce ne soit pas vous qui l'ayez dit mais Vania. Cela ne fait rien, parce que vous pensez de même... Et peut-être avez-vous dit vrai. Je remarque depuis longtemps qu'on nous surveille... et je me disais aussi : Abram, situ n'es pas un imbécile, que signifie tout cela? Que signifie que partout :il y a des espions. Excusez-moi... — Il se pencha vers Salomon Moiséiévitch. — Les lettres ou les stupides bavardages. des blagues. Personne n'a écrit, personne n'a bavardé... Ça c'est réglé... Et voila, j'ai pensé.

La voix rude au fort accent d'Abram, sa parole inquiète, hachée, son visage rond, un peu troublé, blanc comme celui d'une femme, tout cela déplaisait à Alexandre : “ Il traine comme s’il amenait l’eau. On ne comprend pas ce qu'il veut. Pourquoi est-il venu ? et pourquoi n'est-il pas venu seul? Pour avoir un témoin? Pour éviter l'interrogatoire 2 ” Il frotta une allumette, alluma une cigarette, suivant longuement la flamme jaunâtre. L'’allumette s'éteignit en craquant; il la jeta et, de nouveau, regarda Abram. ‘ Mais c’est lui qui a tué le D' Berg...” Abram, les yeux fixés sur le tapis, réfléchissait,

— Alors que voulez-vous dire?

— Ce que je voulais dire? Attendez Je dirai tout. Alors jai pensé: Si, en effet, dans la compagnie il y a une crapule, qui cela

peut-il être? Il y a trois intellectuels: Alexandre Nicolaievitch, Salomon Moiséiévitch et Anna... Mais je me suis dit: Non, Abram, Alexandre Nicolaievitch, on a pendu son frère; l’homme n'est pas encore né sur terre qui pardonnera cela... Donc ce n'est pas lui... Alors je me suis dit: Et Salomon Moiséiévitch 2 Mais je pense : Il a souffert au bagne pendant dix ans, et il aurait oublié ses souffrances ? Sur ses vieux jours, il se vendrait à l’ignoble Schen? Sottisel. Reste Anna. Peut-être elle... Je ne puis pas me convaincre du contraire; mais je me suis demandé : Abram, as-tu confiance en elle? Et je me suis répondu: Oui. Et pourquoi as-tu confiance? Je ne sais pas. Parce qu'elle prépare les bombes) Mais le D’ Berg aussi préparait les bombes. Et tout de même J'ai confiance... Alors si ce n'est pas elle, ni lui, ni vous, si ce ne sont pas les intellectuels. Hal... — Il passa la main sur son visage — Alors le provocateur est l’un de nous, un ouvrier. c'est nous qui nous vendons, qui nous perdons nous-mêmes... Et je me suis demandé qui? Et je me suis répondu: Qu'est-ce que cela signifie: qui? Par exemple toi, Abram, tu es un honnête ouvrier ou non? Oui, je sais que je suis un honnête ouvrier. Et si tu es un honnête ouvrier, Vania, lui, est-il honnête ou crapule? Oui, Vania aussi est un honnête ouvrier. Pourquoi sais-je que c'est la vérité? Parce que toute sa vie il a servi la cause des prolétaires. Il s’est battu sur les barricades, la bombe à la main, 1l est allé tuer le procureur... Et m'étant dit cela...

— Vous exprimez lun soupçon ferme ? remarqua froidement Alexandre.

— Un soupçon? Pourquoi un soupçon? Je n'exprime aucun soupcon... Je dis ce que je pense. Ha! Je pense que c’est Kolka ou Svistkov. Nous ne les connaissons pas. Est-ce que vous les connaissez? Non. Quels sont ces gaillards! Répondez, je vous prie. Dites ce qu'ils ont fait là-bas chez les anarchistes, chez Volodia, chez Frézé? Peutêtre n'ont-ils pas travaillé mais vendu des fruits. Qui se portera garant pour ce Kolka? Avez-vous entendu ce qu'il disait des paysans? Est-ce que vous vous portez garant? Mais je ne suis pas venu uniquement pour vous dire cela. Je suis venu pour vous proposer d'organiser autour d'eux une surveillance... Il faut voir où ils vont, comment ils vivent

quand ils pensent que personne ne les voit. Je dis, l’un d'eux est abject. Alors, il est clair qu'il faudrait les surveiller. Autrement, que faire... Abram était assis sur le bord du fauteuil. Sa souquenille râpée, ses hautes bottes dans lesquelles était rentré le pantalon, le faisaient plus ressemblant à un marchand moscovite qu'à un Juif. Les sourcils épais baissés sur ses yeux fixés au sol, il attendait la réponse.

— Autrement dit vous proposez... d'installer chez nous une Okhrana? objecta avec étonnement Alexandre, et il pensa : ‘* Qui peut proposer un pareil moyen?” Et soudain, Abram, en qui, hier encore, 1l avait confiance, le bon et honnête tanneur Abram aux mains calleuses, à l'accent non russe, lui devint presque haïssable. Haïssable aussi la compagnie où l'on usait de mots blessants, où 1l n'y avait pas de travail, mais l’espionnage le plus infâme. Haïssables aussi le parti, la révolution, la terreur même. Et mes enquêtes ? se rappela-t:l. Si l'on peut interroger, pourquoi ne peut-on surveiller? Et peut-être qu'à la fin des fins Abram a raison. ”

Salomon Moiséiévitch, long, voüté, blanc, en redingote noire boutonnée jusqu'au col, pensif, fit quelques pas dans la chambre et s'arrêta devant Abram.

— Ce n'est pas bien ce que vous dites, Abram... — Il tira nerveusement son cou, toussota et répara son col froissé qui le gênait. — Vous pensez que c'est Kolka ou Svistkov qui est le provocateur. et eux, s'ils raisonnent logiquement, soupçonneront certainement vous, moi ou Anna... Quoi? Alors surveiller tout le monde? Mais est-ce la terreur? N'est-ce pas la même Okhrana?.. Je pense que nous-mêmes sommes coupables de tout. Il est naïf de supposer que la provocation est un malheur accidentel... Si nous ne pouvions pas, en conscience, comprenez-vous, si nous ne pouvions pas nous occuper à surveiller, à lire dans les cœurs, si ce parti était plus pur, s'il n'y avait pas de chefs, pas d'irresponsabilité, si chacun servait la révolution honnêtement, de tout son cœur, il n'y aurait pas de D’ Berg... 1l n'en pourrait être... On le découvrirait en dix minutes. Mais maintenant, c'est tard. Vous savez, dans la Bible : “ Tire-moi de la vase et je me débarrasserai de ceux qui me haïssent et des eaux profondes... ” Nous sommes plongés dans la vase,

nous sommes noyés dans les eaux profondes... Nous ne pouvons cependant pas nous espionner les uns les autres.

— Ha! Et pourquoi pas? dit Abram, sans lever les yeux. Vous pouvez me suivre tant quil vous plaira; je vous en prie, faites-le, Un homme honnête n'a peur de rien. Et comment découvrir autrement ?..

— Alors, il ne faut rien découvrir, Abram.

— Que faut-il donc faire?

— Je ne sais pas...

Quand Abram et Salomon Moiséiévitch furent partis, Alexandre, demeuré seul, longtemps ne put s'endormir. Il ressentait de l’angoisse dans cet hôtel où vivaient des dizaines de personnes, étrangères, hostiles, indifférentes, où les sonnettes retentissaient sans cesse, où des voix inconnues s interrogeaient, où, près du perron, le portier faisait la garde et où lui-même n'était pas Alexandre Bolotov, officier de la marine russe, mais l'Anglais Mac Hough, représentant d’une firme de Londres. ” Hypocrites ! pensa-til. Tire-moi de la vase, je me débarrasserai de ceux qui me haïssent.… Abram, Kolka, Svistkov… Svistkov, Kolka, Abram... ”

Sans allumer, il s'installa dans un coin du divan et, longtemps, regarda dans l'obscurité. Toute sa courte vie de révolutionnaire passait devant lu. ‘ Arsène [vanovitch, Véra Andréievna... es réunions du comité... Le D° Berg. La compagnie de combat... Toutouchkine et la surveillance. Mais moi, je n'ai rien fait. Heureux André!.… ” De la place des Théâtres arrivait un bruit de roues. Se soulevant sur son coude et touchant de sa main libre son revolver, Alexandre tendit l'oreille, Mais le bruit s'étant perdu dans le lointain, le silence était revenu. Tout à coup il se rappela Kolka. Il le voyait nettement, comme s1l était là : son visage aux lèvres épaisses, ses moustaches rousses, ses yeux moqueurs jaune vert et son corps bouff, déjà lourd. Il le revoyait à Sokolniki, sous le buisson, tout rouge dans les chauds rayons du soleil, et 1l entendait son rire. ‘ Je renonce aux cartes; je renonce au billard; je cessera de boire l’eau-de-vie amère...” Et, ne sachant pas encore pourquoi, ne se rendant pas compte du sentiment éveillé en son âme,

Alexandre éprouva un soulagement soudain, comme si sa respiration fût devenue plus facile. Se réjouissant de ce sentiment, et, en même temps, en ayant peur, il appuya sa tête sur le coussin. Mais, aussitôt, 1] bondit: ** Sans doute, Kolka, Kolka... Pas Svistkov, pas Vania, mais Kolka!.… ” Il n'aurait pu dire d’où lui venait cette conviction : des paroles d'Abram, des propos étranges de Kolka sur les paysans, de ses railleries, de ses discussions grossières avec Svistkov, ou de cette chose vague, qui müûrissait les derniers jours. Mais déjà il croyait, il avait la certitude, il croyait avoir découvert le provocateur et que c'était précisément Kolka qui avait vendu la terreur. C'était le pressentiment de la vérité, cette inspiration clairvoyante quand se découvre l'essence des choses. ” La sorcière, chuchota-tl, et il sourit. La sorcière, mais maintenant elle n’est plus terrible... Mon Dieu, donne-moi le bonheur d'être une étincelle dans l'incendie pour servir au salut de la Russie. ” Une heure plus tard il dormait d’un sommeil profond.

Le lendemain, par le premier train, Alexandre se rendit à Kountsevo. Après avoir erré inutlement pendant deux heures, il trouva enfin ce qu'il cherchait : un pavillon isolé à louer. C'était un pavillon de bois de deux étages, dans un jardinet misérable aux fleurs déjà fanées. Le gardien, un vieillard à moitié sourd et toujours ivre, habitait à un kilomètre de là, près de la voie ferrée, de sorte que dans la maison il n'y avait personne. Alexandre, sans marchander, donna des arrhes, pnit les clés et prévint qu'il s'installerait d’un jour à l’autre.

Rentré en ville, il manda Kolka à l'Hôtel Métropole et, lui commurniquant sa nouvelle adresse, lui ordonna de venir le soir même à Kountsevo pour affaire urgente. Kolka promit de s'y rendre à dix heures. À dix heures moins le quart, Alexandre était là. Après avoir ouvert et refermé à clé la porte grinçante, 1l prit dans sa poche une

bougie, l’alluma et la posa sur la table. Il regarda le plafond lézardé, le papier gris sale et déchiré, les misérables meubles recouverts de housses. De nouveau l'angoisse le saisit. Et si ce n'était pas Kolka ? Si c'était Svistkov? Pourquoi suis-je sûr que c’est Kolka?” pensa-t-l en écoutant la pluie qui frappait les fenêtres et le bruit d’une souris près du poêle. Il sortit son revolver, un revolver d'ordonnance du modèle de la cavalerie, et l’'examina avec soin. À travers les issues mal jointes passait le vent. La flamme bleuâtre de la bougie tantôt se penchait vers la table tantôt se redressait et grandissait. Dans les coins erraient des ombres noires ; sur la table boiteuse tremblait une tache de lumière pêle. Alexandre n’attendit pas longtemps. À travers le bruissement de la pluie, bientôt il perçut une voix. Il tressaillit et, à pas lourds, sortit sur le balcon humide, dont la balustrade était pourrie.

— Bonsoir, Alexandre Nicolaievitch ! salua Kolka, qui cligna les yeux en regardant la bougie, et secoua sa casquette mouillée. — Pourquoi vous enfermez-vous ? Un bon voleur volera à travers les serrures. Ah! ah! ah! J'ai frappé, rien. Il fallait appeler... C'est vous au avez loué ce pavillon ? — Il jeta un regard circulaire. — Mon affaire de demander, la vôtre de ne pas répondre. Permettez-moi de savoir pourquoi cela ?

— Parce que j'en ai besoin, répondit sèchement Alexandre.

— Évidemment, ce n’est pas ton affaire. C’est bon... Je ne le ferai plus, Alexandre Nicolaievitch. Je ne le ferai plus. Quoi, on ne peut même plus plaisanter.

Kolka était bruyant et dégagé, mais son aisance semblait à Alexandre artificielle. Dans ses yeux jaune vert, comme ceux d'un chat, brillaient de mauvaises lueurs, et ses lèvres remuaient comme s'il chuchotait quelque chose. La longue flamme de la bougie qui coulait éclairait les moustaches d'Alexandre et son menton ferme rasé de près. Kolka déboutonna son manteau et s’assit. Aussitôt il plongea dans l'obscurité.

— Savez-vous, Alexandre Nicolaievitch, j'ai peur d'un malheur... L'autre jour, quand vous nous avez dit que des “ fleurs ” nous surveillaient, à vrai dire, je ne l'ai pas cru. Ah! ah! ah!... Mais maintenant, moi aussi, je doute... Ça ne va pas. Il y a du louche.

— Vous avez remarqué quelque chose ?

— Oui, précisément ; j'ai remarqué... Une crapule m'a même suivi... gras, du sang et du lait, le fils de chien! Tout en gueule et des yeux comme ceux d'un loup. Je le jure... En sortant de la gare, je me retourne, 1l me suit... Je tourne dans la rue, lui aussi. Je le menace du poing... je ne suis pas un enfant, je peux tuer, Ah! ah! ah! Et, par les haies et les potagers… je suis arrivé chez vous. Je ne sais pas, peut-être at-il entendu ma voix... Et d'où sont parues tant de gueules, mon Dieu! Nous vivions tranquilles, bien, sans mouchards et tout d’un coup, voilà...

— C'est-à-dire que vous l'avez amené ici ? dit Alexandre.

Il déplaça la bougie. Maintenant on voyait très bien Kolka. Il était vautré sur son siège, la jambe droite écartée, et, distraitement, tapotait sa casquette. Son visage gras souriait, d'un sourire nouveau pour Alexandre, énigmatique et effronté. Alexandre sentit un léger frisson.

— Et après, si même je l'ai amené, je m'en fous! prononça Kolka entre ses dents et cracha.

— Vous vous en foutez ? É

— Et pourquoi pas ? Si Vania ne ment pas, sil y a parmi nous un provocateur, alors les “ fileurs ”, quoi, c’est rien. Je ne les crains pas... c'est de la blague. Eh bien de quoi s'agit-il, Alexandre Nicolaievitch ? Pourquoi m'avez-vous appelé ? ‘* Que répondre 2 réfléchit une seconde, Alexandre. Inventer un prétexte stupide, mentir, mentir à cet espion. de l'Okhrana ? Non, assez, je ne veux pas... ”. Il leva la tête et, sans regarder Kolka, demanda: Qu'est-ce que vous pensez de la provocation ?

— De la provocation ?

— Oui, précisément, de la provocation dans notre compagnie ?

— C'est ça ?.. traîna Kolka ; et il s’agita.

Alexandre tendait l'oreille, Dehors, près du perron, sur le sentier lavé par la pluie quelqu'un marchait doucement. Mais le vent souffla dans le bois, les ramures des bouleaux s’agitèrent, de grosses gouttes commencèrent à tomber et, de nouveau, tout se tut. Kolka se signa et cligna les yeux mystérieusement :

— Les esprits. La force maudite... Ah! ah! ah! Alors vous voulez savoir sur la provocation... n'est-ce pas? Mais je vous ai déjà dit.

— Qu'est-ce que vous avez dit ?

— J'ai dit que s'il y a le moindre soupçon, alors moi, Alexandre Nicolaievitch, je ne travaillerai plus... Je m'en ira. Je quitterai tout à fait la compagnie... Je ne veux pas me salir de boue.

Alexandre le regardait,

— Vous ne voulez pas ?

— Non... Qu'est-ce que c'est que ça? C'est très offensant, Alexandre Nicolaievitch. très offensant. Si vous ne m'avez appelé que pour cela, mieux valait ne pas m'appeler. Je ne suis n1 un dénonciateur ni un rapporteur... Non. l'ai confiance en tous... Eh bien, adieu, Alexandre Nicolaievitch. — Îl soupira et leva sa casquette, — Je vous souhaite beaucoup de bonheur... Au revoir. Adieu...

Kolka se leva et, toujours souriant de son sourire énigmatique, sans se presser, il se dirigea vers le balcon. Alexandre comprit qu'il allait partir, et, en même temps, 1] lu devint clair qu'il ne s'était pas trompé, que devant lui il avait non pas un camarade, un membre de la compagnie, mais cet assassin à gages quil avait deviné la veille. Alors, obéissant à un sentiment secret, d'un mouvement soudain et vigoureux, il saisit Kolka au collet. Kolka poussa un cri. Ses yeux brillaient. Il leva le bras, mais l'abaissa sans frapper et demanda à voix basse :

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? s'écria pâle de colère, Alexandre. Jusqu'ici j'ai causé avec vous comme avec un camarade, comme avec un membre de la compagnie, mais maintenant, maintenant, veuillez m'écouter.. Je suis le chef, vous le subordonné. Je suis officier, vous êtes soldat. Je vous ordonne de répondre. Avez-vous compris ? Je vous l’ordonne !.. Où est votre revolver. Donnez-le.

La bougie se consumait lentement ; les immenses ombres de Kolka et d'Alexandre tremblaient et luttaient sur le plafond. Kolka, le visage cramoisi, tâchant de dire quelque chose, remuait les lèvres sans proférer un son. Mais sans rien dire il porta docilement la main à sa poche et tendit son revolver armé.

Boris SAvinkov. 21

— Laissez-moi Alexandre Nicolaievitch,

Alexandre le lâcha et jeta le revolver sur la table. Kolka s'assit et essaya de sourire :

— En voilà des histoires. Qu'avez-vous à vous fâcher comme ça ? Pourquoi tout ce bruit? Parce que je veux quitter la compagnie de combat ? Mon Dieu, il faut tout de même comprendre... C'est offensant pour moi d'entendre tout cela... Quoi ! Suis-je un bagnard ou un serf ? Je ne veux plus. vous entendez... Assez! Il tira sa poddiouka et, furtivement, regarda la porte.

Tout près de la fenêtre, de nouveau s'entendirent des pas étouffés. Kolka allongea le cou. Alexandre sourit. De taille moyenne, très large d'épaules, il se tenait devant Kolka et le regardait en face, avec haine. Maintenant tous deux se comprenaient. Kolka sentit qu’ Alexandre était capable de le tuer, mais ne pouvait croire à ce meurtre comme personne ne croit à sa mort violente. Et bien qu'en effet il servit chez le colonel Schen et en reçût de l'argent, bien que, le matin même, 1l eût dénoncé la compagnie, il ne se croyait pas coupable. Et, précisément parce qu'il ne se trouvait pas coupable, il ne pouvait croire qu Alexandre le haïssait. Mais il avait peur. Alexandre le comprit à ses paroles exagérément effrontées, à son regard furtif, à l'inclinaison de sa tête chevelue. Il serra les lèvres et, reculant d’un pas, prit le lourd revolver au long canon.

— Je vous conseille d'avouer.….

— Vous plaisantez, Alexandre Nicolaievitch, dit Kolka d'une voix rauque et colère. Que m'ordonnez-vous d’avouer ? D'avoir travaillé honnêtement et fait la révolution comme j'ai pu 2... Je ne comprends pas de quel droit vous me parlez ainsi ! Qu'est-ce que c'est que cette conversation ?.. Je vous jure... Et ce revolver 2... Ah! Alexandre Nicolaievitch, c’est mal. Le chat paiera pour les larmes des souris.

Il se détourna et fit de la main un geste découragé...

— Avouez! répéta à voix basse Alexandre, qui sentit son cœur battre plus fort. Mais alors il se passa quelque chose qu'il ne pouvait attendre. Kolka bondit rapidement et souffla sur la bougie qui s'éteignit. Au même moment Alexandre entendit le son plaintif d'une vitre brisée,

et, aussitôt, sans raisonner, obéissant au même sentiment puissant, ne voyant n Kolka ni la fenêtre, ayant peur que Kolka ne s’enfuie et, d'instinct, devinant le but, Alexandre braqua son revolver et pressa la gâchette. Le coup inattendu éclata sonore, répété par l'écho : une flamme jaune brilla et quelque chose, avec un oh! tomba sur le parquet. Alexandre frotta une allumette, Au bas de la fenêtre, les pieds vers la table, Kolka était couché sur le ventre. Sur sa tempe, près de l'oreille droite, dans ses cheveux roux emmêlés, coulait un filet de sang.

Alexandre mit son chapeau et, courbé étrangement, en heurtant dans l'obscurité les chaises, il sortit à tâtons sur le perron,

La pluie avait cessé. Sur le ciel couraient, chassés par le vent, des lambeaux de nuages déchiquetés sur les bords. A droite, la forêt de bouleaux bruissait ; à gauche, s'étendaient des potagers humides. Il faisait froid. Il semblait à Alexandre que le sentier n'avait pas de fin et qu'il avait à parcourir jusqu à la gare des centaines de verstes. Quand il aperçut les feux de la gare il se rappela que Kolka n'était pas seul. ” Qu'importe ! murmura-t-:il en haussant les épaules. Tsousima… Qu'importe ! ” Une indifférence obstin£e, presque honteuse, s’emparait de lu. Îl ne pensait pas qu'il venait de tuer un homme, que dans le pavillon abandonné se trouvait un cadavre déjà froid. Il marchait sans penser ni sentir, il marchait comme un vaisseau sans gouvernail.

Sur le quai, près du réservoir, somnolait un homme dissimulé dans l'obscurité : ‘* Probablement le ” fileur ” de Kolka ”, pensa Alexandre. Il se pencha vers lui. Îl remarqua un visage gras aux moustaches cosm£tiquées, un pardessus élimé, des souliers de troupier mouillés : “ Il a une gueule, le fils de chien, et des yeux... comme ceux d’un loup ”, se rappela-t-l ; et il se mit à marcher de long en large, rapidement, sur le qua. Le télégraphe frappait sans arrêt ; derrière la fenêtre éclairée

du buffet de première classe bâillait un marchand, de passage. Et tout d’un coup, ia, sur le quai à demi obscur, Alexandre comprit que quelque chose d'irréparable était arrivé, qu'un camarade, Kolka, était tué. Cependant il n’en ressentait ni chagrin ni peur. ‘ Eh bien, quoi? Tué?... Kolka ? Oui, Kolka.. ”. Quelque part s'entendait un lourd bruit de roues : des feux s’avançaient ; les rails vibraient et, en ronflant, dans un bruit de ferraille, avec fracas s’approcha le train. Alexandre monta dans un wagon. L'homme qui somnolait près du réservoir se leva et se hissa derrière lui. À travers les vitres humides on ne voyait rien. Alexandre, la joue appuyée contre la vitre, pensait : ‘ J'ai tué, mais, pouvais-je ne pas tuer... Je devais tuer, j'étais obligé de tuer... ” Est-ce que le D’ Berg n’est pas un serpent ? ” disait le tanneur Abram... Et Kolka aussi était un serpent. Nous sommes à la guerre, sur le champ de bataille. selon la loi de la guerre... ”. Et pendant qu'il se parlait ainsi, devant lui se dressait nettement Kolka au rire sonore ; C’est offensant, Alexandre Nicolaievitch… Je m'en ira. Je quittera tout à fait la compagnie. Suis-je un bagnard ou un serf2”. Mais 1l ne s'en est pas allé et ne s'en ira pas... Et s'il n'était pas coupable 2... Il n'a pas avoué... J'ai tué parce qu'il voulait s'enfuir. Ah! c'est tout égal !.... ”. Il frappa avec colère son poing sur la banquette. ” Dans la bataille de Tsousima, des milliers ont péri... l'honneur, la Russie... que vaut un Kolka Va-nupieds ? Que vaut sa vie ? Que vaut la mienne ?... Et comment prouver la provocation 2... Je suis convaincu qu'il était le provocateur... Précisément lui. Et cela suffit. J'ai raison. Celui-là vainc qui désire la victoire et ose tuer. J'ai tué. Et j'en répondra. Devant le parti? Devant Vania? Devant Abram? Devant les hommes? Non, devant ma conscience et devant la Russie. ”.

Un train, venant en sens inverse sifla. Alexandre se retourna. Derrière lui, juste à côté de la porte, était assis le “fleur ” de la gare. “ On va m'arrêter…. Qu'on m'arrête. Tsousima.… À quoi pensais-je? A Kolka… C’est bien sa route, l'enfer 2... Seigneur, donne-moi le bonheur de servir la grande Russie”... Il ferma les yeux, las. Mais le pressentiment de la défaite, de son sort sans gloire, ne le quittait pas. Il lui semblait que c'était précisément aujourd'hui qu'avait eu lieu le combat

mémorable, aujourd'hui que les Japonais avait remporté la victoire, aujourd'hui qu'avait été hissé le drapeau blanc.

Il était tard quand Alexandre arriva à Moscou. Ne sachant lui-même pourquoi, il se rendit au restaurant de nuit Les Variétés, et commanda une bouteille de vin. Il voulait ne pas penser. Il voulait croire qu'il n'était pas seul, que quelque part, à Moscou, à Pétersbourg, ou ailleurs, il y avait un homme pour le comprendre, pour comprendre ce que signifie découvrir la provocation ”, ” faire la terreur, et, principalement, ce que signifie tuer. ‘ Et Abram> Et Svistkov 3 Et Vania ? ” se rappela-t-1l sa compagnie avec un amour ardent, inconnu jusqu'alors. Estce qu'ils ne comprennent pas 2 Est-ce qu'ils n’approuveront pas 2... Nous ne sommes pas des camarades, nous sommes des frères, unis par le sang ”. Il ne remarquait ni les tables couvertes de nappes éblouissantes de blancheur, ni les officiers qui frappaient des éperons, ni les femmes fardées, ni même le monsieur, convenablement mis, des bagues d'or aux doigts qui, de temps en temps, l’examinait. Le ‘ travail ” lui paraissait une raillerie grossière. ‘‘ Nous ne savions pas, nous ne pouvions pas vaincre... la-bas. à Tsousima.…. ici, à Moscou... J’ait tué Kolka, mais est-il le seul 2 N'y avait-il pas le D’ Berg ? Ils sont légion ces Kolka et ces Berg... Partout la trahison, la honte... ”. Devant lui se dressait tout le parti, lion mourant, mortellement blessé. Il revoyait tout : les réunions de ‘ conspiration ”, les comités, les unions, les organisations, les groupes ouvriers, les compagnies de combat, les cercles d'étudiants... Il voyait comment en chaque ville, en chaque village, dans les steppes couvertes de neige, les membres du parti construisaient comme des taupes leur nouvelle vie, en même temps que partout, d'Arkangel à Bakou, de Varsovie à Irkoutsk ‘‘ travaillaient ” traitreusement les Kolka, qui, comme des vers, rongeaient le corps du parti. Est-ce qu'on peut lutter? À quoi bon mes enquêtes ? À quoi bon les meurtres ? Pourquoi tout cela 2... Il faut ressusciter le cadavre abattu... Mais comment >... Peut-être d’autres trouveront-ils.. Moi je ne puis pas. Et si je ne puis pas, alors. alors c'est Tsousima.… ”.

Il n'acheva pas sa consommation et sortit place Troubnaia. Le monsieur convenablement mis, à bagues d’or, paya, et regarda quelle direction

il prenait, La porte de l'Hôtel Métropole était largement ouverte. Le vestibule était éclairé et sur le seuil se tenait un valet de très haute taille qu Alexandre ne connaissait pas. Alexandre regarda la pendule: les aiguilles ne bougeaient pas et marquaient minuit.

— Quelle heure as- tu ?

— Une heure et demie.

Alexandre salua de la tête et monta chez lui. Mais, sur la troisième marche, quelqu'un, derrière lui, l'empoigna violemment par l'épaule. Ne comprenant pas encore quil était arrêté, ne se rendant pas compte qui le tenait et pourquoi, pâle de l’offense, il se retourna vivement et reconnut l'homme qui, de Kountsevo, avait voyagé avec lui. Celui-ci, sans le lâcher, le regardait effrayé. Alexandre, n'hésitant pas une seconde, leva la main et le frappa fortement en plein visage. Aussitôt il se sentit hbre et monta l'escalier en courant. Arrivé sur le palier du premier étage il s'arrêta net. Maintenant seulement il avait compris qu'il était pris au piège et n'y échapperait pas. Dans l'angle, près d’un divan de velours, se trouvait un maigre palmier desséché. ” Un palmier, pensa-tl, pourquoi est-il ici? ” Soudain, dans sa mémoire, un souvenir lointain passa : le golfe reflétant le ciel bleu du Midi, les cris des mouettes roses, le cactus rouge, un soldat japonais au visage jaune. La sentinelle... Nagasaki.… Tsousima. ” Il se redressa et, avec indifférence, regarda en bas.

En bas, de la porte de la salle à manger non éclairée sortaient l'un après l’autre des soldats. Ils étaient nombreux. Dans la loge du portier cliquetaient des baïonnettes. On ne voyait pas d'officiers. Alexandre, le pardessus déboutonné, se tenait immobile sur le palier. Dans sa main brillait un revolver. Il ne croyait pas encore qu'on l’arrêterait. Il ne pouvait simaginer que ces hommes en manteaux gris, ces hommes qui donnaient leur vie dans la bataille de Tsousima, voudraient tirer sur lui. [l arrangea son revolver et, tranquillement, comme aux manœuvres, regarda de nouveau les soldats. Il savait qu'il ne tuerait personne, mais, dès que claqua la gâchette, une voix commanda: Feu! Un sousofficier, gauche, au long cou, aux poings énormes, qui se tenait à droite, leva son fusil. Mais Alexandre, comme s'il voulait l'écarter, tendit le bras en avant et approcha de sa poitrine le revolver. Tout égal. Je

n’ai pas pu. Je n'ai pas pu servir au salut de la Russie. ” Et simplement, d'un mouvement rapide, comme lorsqu'il avait tiré sur Kolka, :l pressa la gâchette docile. Le coup partit. Près du divan, sous le palmier poussiéreux, était couché Alexandre. Son visage ferme, aux yeux bleus, pure ÿ 2 | L

était calme et sans passion. On eût pu croire qu'il dormait profondément.

La nuit même qu'était tué Kolka et que, ne voulant pas se rendre,

se tuait Alexandre, Abram, Anna, Svistkov, Salomon Moiséiévitch étaient arrêtés, à Moscou, et Rosenstern à Kiev. Salomon Moiséiévitch opposa aux autorités la résistance armée. Il s'était barricadé dans sa chambre de la rue Ilinka, et avait tiré jusquà sa dernière cartouche. Il fut tué seulement le matin, à travers un trou pratiqué dans le plafond.

Seul Vania, par hasard, avait évité l'arrestation. Il était au théâtre quand les gendarmes s'étaient présentés chez lui. À onze heures, comme il rentrait, près du seuil le portier de la maison lui fit signe et, regardant furtivement alentour, à voix basse lui conseilla de filer. Vania partit. Pendant un mois il vécut ‘ illégalement ” à Kline, puis, après s'être procuré un nouveau passeport, 1l se rendit à Odessa, où 1l se cacha jusqu'en octobre. En octobre il partit pour Bolotovo, chez les parents d'Alexandre, Au printemps, encore avant qu'ait commencé le travail ”, Alexandre lui avait fait promettre, s'il était tué, de prévenir ses vieux parents. Vania jugea le moment venu de remplir cette triste mission.

. C'était l’automne, humide, tardif, avec ses vents froids du Nord et ses pluies assommantes. Les tilleuls avaient perdu leur parure verte et, sur les allées du jardin, s'étalaient comme un tapis de feuilles tombées. Les fleurs étaient fanées. Dans le jardin préféré de Nicolas Stépanovitch, il n'y avait plus ni giroflées, ni réséda. La forêt était humide et silencieuse ; les sapins chuchotaient; les feuilles mortes craquaient et, en croassant,

volaient des bandes de grolles. La tristesse se sentait dans la forêt. On pressentait un hiver long et froid.

Après la mort de son second fils, André, Nicolas Stépanovitch avait eu une attaque d'apoplexie. Plus d’une année il était resté couché. Son corps gras, récemment encore vigoureux, s'était desséché, et ses lèvres pâles tâchaient en vain de prononcer des mots. Natacha le soignait. Elle était silencieuse, sévère, avec de longues tresses blondes et des yeux bleus, comme ses frères. La vieille Tatiana Mikhaïlovna survivait à grand peine à ces malheurs inattendus. Il lui semblait que Dieu l’abandonnait. Comme autrefois cependant elle priait des journées entières et faisait dire des messes. Maintenant tout son amour, toute sa tendresse maternelle, qui lui donnait la force de vivre, était concentré sur un seul être, sur le premier né de ses trois fils, Alexandre. Elle savait qu'il avait quitté la marine, mais le cachait à son man. Elle devinait qu'il avait pris cette même voie où avaient péri Michel et André. Elle voulait croire que ce nétait pas vrai, qu'elle se trompait, qu'Alexandre, ce fils affectueux, obéissant, épargnerait sa vieillesse et son père mourant. Natacha la rassurait; elle lui disait que son frère vivait à l'étranger, qu'un de ces jours 1l y aura sûrement une lettre: mais elle-même n'y croyait point, et, souvent, toutes deux pleuraient: la mère sur ses enfants, et la fille sur sa mère. Une année se passa dans les larmes inconsolables et les soucis que donnait Nicolas Stépanovitch. Les nuages sombres suspendus sur la maison pesaient sur tous sans exception, même sur les domestiques et les hôtes rares, non désirés. La femme de charge, Mélanie Pétrovna, marchait sur la pointe des pieds, soupirait et levait au ciel ses yeux de souris. Les femmes de chambre, Loukéria et Dacha ne chantaient plus leurs gaies chansons. L'intendant Alexis Antonovitch se signait, poussait des oh! et, en rajustant son veston, allait chez la demoiselle recevoir des ordres inexpérimentés qu'il écoutait avec patience, Les affaires allaient cahin-caha: la nuit, on entendait frapper la hache dans la forêt et personne ne se demandait qui abattait le bois et pour qui? On engrangeait deux fois moins de blé que chez les voisins; le Jardin était laissé à l'abandon; les dépendances étaient débabrées, les écuries vides. Nicolas Stépanovitch s’agitait, râlait et mâchonnait des

paroles indistinctes : ‘‘ chevelus. vauriens.. vendus. Russie. pendus”… Alors Natacha s’approchait doucement de son père et caressait ses cheveux blancs. Elle n'existait plus la famille d'autrefois, avec trois fils: Michel aux joues rouges, l’élégant André, le large et trapu Alexandre: il ny avait plus qu'un nid détruit par la tempête.

Vania arriva un matin. Dans son habit de paysan rapiécé, avec ses chaussons retenus par des ficelles, il avait l'air d'un paysan ouvrier sans travail. Alexis Antonovitch le reçut au bureau. Quand Vania lui eut dit qu'il venait pour affaire personnelle, il hocha la tête avec méfiance, mais tout de même appela un gamin auquel il donna l'ordre d'aller annoncer. Dans le vestibule le samovar chantait, ça sentait la fumée et les harnais neufs. Des murs sales, tapissés de papier, regardaient les portraits des Métropolites et du général Skobeley sur son cheval blanc. Par la fenêtre, / Vania voyait le gamin pieds nus qui retournait, en enjambant les flaques ; les lilas penchés par le vent et Mélanie Pétrovna, affairée, dans la cuisine. [Il regardait cette vie de propriétaire, étrangère à lui, et il lui sembla qu inutilement 1l était venu ici.

Mais des pas pressés résonnèrent sur le perron. Natacha entra dans le bureau. Sur sa robe noire, elle portait un châle de laine noire tricoté, À ses yeux bleus, froids, Vania la reconnut aussitôt. Natacha étonnée lui demanda:

— Vous êtes venu pour une affaire d

— Oui... Pour affaire personnelle.

Ils sortirent dans la cour. Sur la terre mouillée, gluante, de la paille pourrissait. Les moineaux, frileux, voletaient d'une place à l’autre. Vania se sentit gêné.

— Je viens. de la part de votre frère...

— D'Alexandre? dit, inquiète, Natacha. Vous venez de sa part)... Il est vivant ?..

Vania baissa la tête.

— Mais parlez donc... Parlez...

— Alexandre Nicolaievitch est mort, prononça Vania ému, ayant | peur de regarder Natacha.

Natacha ne dit rien, Vania rougit,

— Quand?

— Le 20 août, à Moscou.

— Je l'ai lu. Alors c'était lui?

— Ou... Lui.

Elle se détourna et, oubliant Vania, se dirigea vers la maison. Elle marchait, tout en noir, comme une nonne, la tête baissée, Il semblait à Vania qu'elle allait tomber. À mi-chemin elle s'arrêta.

— Vous étiez son camarade ? N'est-ce pas 2. Excusez-moi... N'avezvous besoin de rien ?

— Non. Rien...

— Je vous en prie...

— Non, merci... Rien...

Elle resta longtemps debout, ne sé décidant pas à s’en aller, comme désirant comprendre quelque chose. Soudain elle leva faiblement les.

bras :

— Mon Dieu! Mais comment le leur dire.

La gare était distante de sept verstes. Vania allait à pied. Il faisait du , vent; les pieds enfonçaient dans la boue ; une poussière mouillée tombait : du ciel. À gauche, derrière la forêt, un grand nuage gris, lourd, passait. Partout, aussi loin que s’étendait la vue, se trainaient des champs mono-. tones, fauchés et sarclés, où, comme des sentinelles, se dressaient de-ci, :

de-là des bouleaux. Frissonnant de froid, sentant le vent siffler dans ses

PS

oreilles, Vania, malgré lui, se remémorait toute sa vie: son enfance, les : coups, les injures, l'ivrognerie, la misère des paysans; sa jeunesse ; l'usine, : le bruit des machines, et de nouveau l'ivrognerie et la misère. Il se: rappelait Volodia, énorme, fort, la voix puissante, un mauser à la main; !

et il se rappelait Presnia, la glace, les barricades gelées, le dragon. Il se rappelait Anna et Hippolyte, le meurtre du procureur militaire; Abram, Berg, Kolka et Alexandre. Et au souvenir de toute sa vie perdue, la peur le saisit, ‘* Nous sommes définitivement écrasés. Si Volodia, Serge, Hippolyte, les Bolotov, Rosenstern n’ont pu réussir, alors qui le pourra ? En qui espérer ? Ou n'y a-t-il pas d'espoir, pas de vérité dans le monde ? ” À ces pensées il se sentait encore plus froid, et il lui semblait que vivre est un péché, une honte. Il arriva à la gare à cinq heures. Ce

n'était pas encore nuit, mais 1] faisait sombre et le ciel d'automne pleurait. Our le quai se ramassaient des gens: un artel de scieurs de bois se préparait au départ. Un paysan de haute taille, large d’épaules, une longue barbe, rappelant de loin Volodia, se tenait devant. Son visage concentré, grêlé, le regard intelligent de ses yeux gris frappèrent Vania. On jurerait Volodia! ” pensa-t-il. Et 1l se représenta la Russie laborieuse, la Russie des champs à perte de vue, labourés, arrosés de sueur: la Russie des usines, des fabriques, des ateliers ; non plus la Russie des étudiants, des offciers, des programmes, des réunions, des comités, non plus la Russie oisive et bavarde, maisla Russie des laboureurs, des cultivateurs, la grande Russie travailleuse, invincible. Et, aussitôt, 1l se sentit soulagé. Il avait compris que le comité bureaucratique, |” apachisme ”, la provocation, les barricades impuissantes, l'audace de Volodia, le dévouement d'Hippolyte, le courage d'Alexandre, le doute d'André, il avait compris que tout cela n'est que l'écume de la mer, l'écume du peuple. Il avait compris que ni les ministres, ni le comité n'ont le pouvoir de changer la marche des événements, de même que les matelots sont impuissants à calmer la mer démontée, et, au fond de son âme fatiguée, il sentait se rallumer la flamme pure de la foi, de la foi en le peuple, en l’œuvre de libération du monde rénové, bâü sur l'amour; la foi en la vérité éternelle.

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