‹ Ce qui ne meurt pasChapitre 7 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Avez-vous jamais, vous qui lisez ces pages, voyagé à travers ces marais du Cotentin qu'on a essayé de décrire, et qui sont assez vastes pour que seulement les traverser puisse vous paraître un voyage?... Si c'est vers la fin de Tautomne ou en plein hiver que vous les avez parcourus, vous avez pu juger ce qui appartient à la nature de ces pa, rages, qui coupent sur le fond si riant ailleurs de la Normandie, et à l'originalité mélancolique qui les distingue. Or, c'est surtout l'hiver qu'il faut voir ces marais, devenus des vallées d'eau infinies, désolées, monotones et que rien n'anime plus, sinon les pauvres bateliers, — qui, par tous les temps, tirent au grelin leurs bateaux à tangue le long des chemins de halage, engloutis et couverts par la Douve débordée, — et quelques rares et intrépides chasseurs de sarcelles et de canards sauvages, plongés dansl'eau stoïquement jusqu'aux reins pour ajuster de plus près, sur le gibier qu'ils veulent abattre, les coups de leurs longues canardières. Excepté ces deux espèces de gens il n'y a plus un être humain dans ces solitudes inondées, et s'il y a encore un être vivant, c'est parfois un héron taciturne qui rêve, planté debout dans sa touffe de joncs isolée, ou un

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fort poisson qui saute lourdement par dessus un barrage en remontant péniblement vers la mer. Les bestiaux, cette vie tachetée des marais, sont presque tous rentrés aux étables. Leurs mugissements ne traînent plus dans le silence et dans l'espace. A ces mugissements ont succédé les cris sinistres et redoublés des corbeaux croassants du fond des nuées, sans qu'on les voie, ou dans l'épaisseur des brouillards. L'eau qui sourd du sol et qui s'amoncelle traîtreusement, sans avoir l'air de bouger, n'est plus bleue et n'étincelle plus, sous un ciel opaque uniformément gris, foncé très souvent jusqu'au noir, précurseur des averses. Elle ne forme plus les mille petits lacs aux facettes mobiles dans lesquelles se mirait l'été. Elle s'est changée en nappe éaorme, dont le morne aspect vous transit et vous noie l'imagination et le cœur comme le plus triste des désastres, — le désastre d'une inondation qui a consommé sur toute la surface d'un pays son ensevelissement liquide, et oii il n'y a plus rien à sauver !

C'est pour ce terrible paysage d'hiver qu'ils étaient revenus d'Italie. Après un séjour de deux ans dans le pays du soleil, ils se retrouvaient dans leur pluvieux château des Saules. On était alors en décembre, et ils se tenaient au coin du feu dans un des pavillons qui faisait face au marais, madame de Scudemor, Camille et Allan de Cynthry. L'appartement autour d'eux était un salon de forme ovale, un appartement de famille, de vie domestique et recueillie, arrangé avec un grand goût de simplicité. Quoique le froid ne fût pas très sensible dans ce salon bien clos et dont le parquet était recouvert d'un tapis épais, un large feu brûlait dans la cheminée. Ce n'était pas la flamme claire et gaie du bois de pommier, mais l'acre consomption du chêne.

heu sombre qui a des tisons et peu de lueur, et dont le frémissement, ennuyeusement incessant, se mariait au clapotement de la pluie fine et pressée que le vent chassait aux vitres des fenêtres et qui les cinglait.

C'étaient là les seuls bruits qu'on entendît dans le salon et au dehors. Madame de Scudemor, sa fille et Allan ne se disaient rien, soit qu'ils fussent livrés à quelque rongeante pensée intérieure, soit que cette matinée de décembre les eût jetés dans une de ces tristesses sans autre motif que le temps qu'il fait, et comme si le meilleur motif de toutes les tristesses n'était pas d'être des créatures humaines ! Le jour, grâce à la blancheur du plafond et des rideaux, était plus grand dans le salon que dehors, oij il tombait d'un ciel sale et bas, cerné des fumées de la pluie à l'horizon que l'on découvrait de la fenêtre.

Était-ce ces deux ans de séjour en Italie, était-ce les fatigues du voyage ou quelqu'autre cause du même genre qui avaient altéré la santé de la comtesse de Scudemor ? mais elle était visiblement souffrante. Les médecins lui avaient conseillé beaucoup de repos. Les veilles de Paris ne lui valaient rien. A la prière de Camille et d'Allan, elle s'était enfin décidée à attendre le printemps aux Saules. Ces deux ans d'absence avaient durement pes^sur elle. Le soleil à moitié plongé dans la mer était entièrement englouti. L'Italie avait tout dévoré.

Ce jour morne seyait à son front morne, sur lequel sa

lin lissait, comme autrefois, avec le geste que nous lui connûmes, ses bandeaux envahis d'une cendre maintenant cruelle. A demi couchée sur une causeuse, elle regardait avec la distraction d'un être souflVant et désoccupé le feu de l'atre, assez semblable à son regard, d'une flamme, pour

ainsi dire, épaissie... Sa taille avait perdu de son habitude d'imposance, et quoique la trace en fût indélébile, son attitude était affaissée et abattue. Les aigles blessés à mort ne pendent-ils pas l'aile comme les colombes ? Une robe de négligé en soie brune l'entourait de longs plis, et la statue avait encore, sous cette soie collant aux contours, des moulures d'une telle énergie qu'on aurait facilement oublié que l'argile avait remplacé le marbre.

Allan était debout contre la cheminée et le dos tourné à la glace. Ce n'était plus TAllan d'autrefois, à la beauté d'Androgyne. Le rêve enchanté de Polyclès s'était évanoui. Il avait perdu ses lignes féminines et sa joue d'Aurore. Ce n'était plus le céleste séraphin sans ailes qui faisait rêver les deux sexes. C'était un homme, moins beau de la beauté de la forme et de la couleur, plus beau de la beauté morale. L'âme avait usé son fourreau de chair, et le glaive resplendissait à travers. Les hommes superficiels appellent cela vieillir ! 11 avait extrêmement bruni et sa barbe, rasée de fort près, bleuissait le contour d'un menton qui, sans cette teinte d'azur, aurait trop gardé de sa voluptueuse mollesse d'adolescent. La trace de ses longues souffrances se marquait dans la dépression de l'angle des yeux. Combien de temps faut-il à la goutte de pluie, tombant toujours à la même place, pour trouer le granit d'un roc ?... Combien, pour qu'une larme acharnée incruste la sienne sur nos visages ?... Son front byronien, qu'il devait à l'enthousiasme de sa mère, avait sous ses cheveux juvéniles, luisants et bouclés, quatre-vingts ans de pensées moroses et de douleurs hâtives. Front génial et grandiose comme celui d'un buste sophocléen , quoique sans laurier alentour. 11 nétait ceint que de ces premières rides, chevrons de la vie

qu'on porte haut pour que mieux on les voie, seule couronne qui accompagne bien nos calvities prématurées dans nos fatuités de César I Du reste, partout ailleurs qu'aux sommités de la face il respirait la jeunesse, une jeunesse pleine, écumante, souple, cambrée, cette jeunesse qui fait de nous des demi-Dieux parce que nous ne sommes des hommes qu^à moitié.

Aussi distrait que madame de Scudemor, il avait les yeux vaguement tournés vers Camille, placée en face de lui à une des fenêtres et travaillant à une broderie. Elle était alors ce que les femmes, dans leur singulier langage de pudeur et d'indécence, appellent tout à fait formée. Sa tête, d'un roux sombre qui touchait au noir, tant, comme AUan, elle avait bruni en Italie, s'harmoniait bien avec la tenture feuille-morte du salon ; mais on ne voyait que les courbures du front incliné et la ligne idéale du cou, se perdant sous une pèlerine modeste et se retrouvant au corsage pour se perdre encore dans la robe flottante. Bain à mi-corps, dans des tissus épais ou légers, de toutes ces syrènes des jardins d'Armide pour qui les indolences de la démarche ont des souffles trahissants ; perspectives distinctes et tout à coup troublées, à travers les limpidités de ces voiles. *

Tels étaient les changements qu'on pouvait remarquer en ces trois personnes. Placées dans la vie à ces âges de transition, pentes plus rapides, sentiers qui tournent, il devait toujours se trouver des espaces entre elles ; mais à présent qu'elles avaient avancé toutes les trois dans la spirale de la montagne, des pics arides séparaient Allan de madame de Scudemor, tandis qu'entre Allan et Camille à peine y avait-il quelques genêts faciles à franchir.

Soit qu'il y eût un secret embarras dans le silence prolongé dont on est parfois heureux de sortir par une réflaxion indifférente ou vulgaire ; soit qu'il lui fût resté au bord des yeux et de la pensée quelque splendeur de ritalie — étincelante écume non séchée encore aux grèves du souvenir — et que cette image, comme un précieux flacon d'essence, substantiel débris de toutes les roses de Trébizonde qui nous jette à respirer dans les mortelles langueurs du pays quitté, la lui fît, de douce qu'elle devait être, douloureuse par l'effet du contraste avec la pluvieuse et glauque Normandie :

— Quelle différence — dit Allan — de ce pays avec celui que nous venons de quitter !

— C'est vrai ! — répondit Camille, dont la voix n'était plus la céleste musique d'autrefois. Il y a dans la voix comme un bouton de rose que la puberté déchire. — Depuis que nous voici revenus, je suis comme vous, Allan, je sens bien mieux cette différence. Là-bas on vit tant ! le luxe de la vie vous éblouit. Plus loin, on en juge mieux. L'Italie n'est vraiment belle qu'à la réflexion.

— Savez-vous que ce que vous dites-là, tout en enfilant votre aiguille, — repartit Allan, — est presque profond, ma jolie penseuse?

— Oh ! je ne pense point, monsieur le mauvais plaisant, — dit-elle avec une légèreté charmante. — Quand j'ai une impression dans l'âme, je la dis. Voilà tout.

Et si celle qui disait cela n'était pas la plus naïve des jeunes filles, elle en était la plus hypocrite. Qui n'a pas frémi en songeant à ce que pourrait cacher le naturel?...

— Vous rappelez-vous — ajouta-t-elle en le regardant soudainement — nos longues promenades à Venise, sur la

mer toute rouge, au soir ? et à Florence, près de l' Arno où vous nous lisiez si souvent Pétrarque ? Nous ne croyions pas alors que des jours qui nous paraissaient si beaux nous le paraîtraient davantage encore, aux Saules, l'hiver suivant.

— C'est l'effet du souvenir, — dit AUan.

— Tous les souvenirs ne resplendissent pas, — murmura madame de Scudemor, qui s'était toujours tue jusque-là. Et comme si elle se fut repentie de ce mot qui ressemblait à une plainte :

— Vous rappelez-vcus aussi, Allan, — continua-t-elle avec une indéfinissable expression et en changeant d'attitude sur sa causeuse, — quel peu d'empressement vous aviez de voir l'Italie lorsque nous partîmes? Avec quel dédain vous en parli<;z ? Je vous en faisais la guerre. Je ne concevais pas qu'une imagination comme la vôtre ne fût pas remuée par la perspective d'un voyage dans ce beau pays. Avouez que, depuis, vous avez bien expié vos préventions méprisantes? Et que vous l'avez aimée, cette contrée, pour tout l'amour que vous refusiez imprudem* ment de lui donner ?

Ces paroles, d'une gaîté apparente dans l'accent, renfermaient une intention dont Camille n'avait pas le secret, mais qui n'échappa pas à Allan. Il ne répondit point, il

tait retourné à demi et il torturait un des chenets avec sa botte.

— Et j'en fus bien joyeuse, mon ami, — reprit la comtesse. — J'ai bien joui de votre enthousiasme quoique je ne le partageasse pas toujours, ce qui vous fâchait quelquefois. C'était comme ce monde dans lequel vous ne vous laissiez entraîner qu'à regret, et que bientôt vous ne

quittâtes plus. Le solitaire devint presque un dandy. Me diriez-vous bien, mon sauvage rêveur, combien vous avez dansé de contredanses chez l'ambassadeur de Naples ?

Certainement il se jouait une fanfare dans cette gaîté douce, — une fanfare pour les échos du cœur d'Allan. Sons de victoire longtemps attendus, et qui constataient une défaite dont il était intérieurement humilié.

— Eh, mon Dieu ! — continua-t-elle, — on dirait, mon enfant, que vous êtes honteux d'aimer le monde, comme si vous n'aviez pas vingt ans! Aimez-le, allez, et d'autant plus que vous ne l'aimerez pas toujours. Écoutez ! — ajouta-t-elle en se penchant vers lui et lui prenant la main pour l'attirer sur la causeuse, — je veux que vous me trouviez bien aimable aujourd'hui.

Et elle souriait avec une grâce un peu coquette, mais adorable. L'élégante simplicité de ses manières était irrésistible. Camille releva la tête et oublia sa broderie, en souriant aussi sous l'impression du charme de sa mère dans certains moments. Chose admirable que ces deux sourires face à face, l'un juvénile, de nacre et de pourpre, l'autre qui n'était plus, hélas ! que spirituel.

— Si vous avez été assez généreux, mon ami, — repritelle, — pour vous enterrer tout un immense hiver aux Saules, je le suis trop pour accepter un pareil sacrifice. Je ne vous exilerai point de Paris et de ses fêtes. Retournez-y : je vous le permets, je vous en prie, je le veux même. Retournez-y. Écrivez-nous, et revenez au printemps nous raconter vos plaisirs.

— Je vous remercie, — fit Allan avec un embarras visible, — mais je tiens beaucoup à vous prouver que je n'aime pas autant le monde que vous le supposez ; du moins

que je ne le cherche pas. Ma place est ici, et non ailleurs. Vous êtes souffrante. C'est à celui à qui vous avez tenu lieu de mère et que vous avez sauvé de la mort ici-même, c'est à moi, — insista-t-il en pressant expressivement la main qu'il tenait dans les siennes, — à vous soigner.

Elle voulut combattre cette résolution, mais elle était indestructible et tous ses efforts furent perdus, quoique AUan, à cause de la présence de Camille, ne pût pas objecter à madame de Scudemor un sentiment qui n'admettait pas de réplique. Seulement pourquoi, si ce sentiment existait toujours, les allusions de la comtesse à l'Italie et à l'amour du monde qu'Allan y avait montré?... Pourquoi le désir exprimé de le voir passer l'hiver à Paris? Et, si c'était une suite de la dissimulation à laquelle ils étaient obligés l'un et l'autre, pourquoi l'embarras d'Allan? N'était-il pas permis de penser, plutôt, que les quinze mois qui venaient de s'écouler cachaient un changement bien autrement profond que le changement extérieur qui était en eux ? C'est bien plus sur l'âme que sur les traits qu'il faut compter les années. Les Anciens, pour symboliser l'immortalité, avaient posé sur une tête de mort un papillon les ailes ouvertes. Mai* l'ingénieuse image se retournait contre Pidée même qu'elle voulait exprimer, car le papillon ne pouvait-il pas signifier les années fragiles, et la tête de mort l'âme humaine, qui, du moins dans ses sentiments, n'est pas immortelle, et sur laquelle le papillon, la vie, les ailes ouvertes, restent trop -souvent comme une ironie du Destin ?...

Elle avait été une prophétesse, la comtesse Yseult de Scudemor. Cette Sybille des passions éteintes avait mesuré l'amour d'Allan à la mesure, qui ne trompe jamais, de l'expérience et de la nature humaine. Ces deux années lui avaient prouvé la légitimité de ses prévisions.

Pendant son séjour en Italie, Allan (est-il donc besoin de le dire ?) était revenu à la vie que ses torts vis-à-vis de madame de Scudemor avaient noblement interrompue. Ah! la noblesse des âmes passionnées ne dure jamais longtemps. Allan l'aimait trop encore — et savez-vous ce que c'est qu'un premier amour? — pour ne pas éprouver la soif du breuvage altérant dont il avait si largement bu. S'il avait trouvé une répugnance, une objection, un refus, la millième partie du plus léger refus, peut-être eût-il été repoussé sur lui-même ; peut-être eût-il envisagé de nouveau les résolutions qu'il abandonnait et se fût-il repris à elles. Peutêtre, tout honteux de n'être pas au niveau de l'amour qu'il avait appelé le plus grand parce qu'il était le plus pur, fût-il revenu à ses remords pour les perdre dans une adoration respectueuse... Mais Yseult ne fut pas l'occasion de cette conduite. Elle demeura ce qu'elle avait toujours été. Oda-

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lisque qui ne ramassait pas le mouchoir, mais qui ne détournait pas la tête.

Quand il n'y a pas un brin d'herbe qui résiste à la mer montante, la grève est bientôt envahie. Quand l'homme sent qu'il n'a plus qu'à vouloir pour avoir, il veut ; ou bien le désir est mort dans son âme. Pour peu qu'il y soit, l'idée qu'on peut tout donne le vertige. Il faudrait être un Dieu pour résister, et encore Dieu, sans la Grâce et avec la Liberté qu'il a donnée à l'homme, ce serait l'indifférence. Chose épouvantante à penser! on ne saurait concevoir un désir dans la puissance infinie sans supposer le chaos, ou plutôt sans nier Dieu lui-même. Que voulez-vous donc que l'homme devienne, grand Dieu! quand il a le désir et que vous lui envoyez la puissance ?...

AUan fut un exemple de plus de la fragilité humaine.

Tout lui fut motif de défaillance, cause de chute, raison pour redevenir insatiable, dans ce voyage de deux ans avec la femme aimée. Vous rappelez-vous qu'un soir elle le lui avait dit ?.. . Le voyage a tant de détails, tant de négligences, tant d'imprévu qui sert à se si bien cacher quand on s'entend I Vraiment les pièges venaient chercher Allan. Indescriptibles journées qui enlacent, par des h^itudes nouvelles, ceux mômes que les habitudes anciennes de l'intimité avaient lassés et qui étaient sur le point de s'en déprendre, renouvellement d'émotions qu'on ne croyait plus possibles, que sont-elles donc quand elles ne nous ont pas quittés ?. . . Dans la vie la plus étroitement et la plus entièrement fondue, on n'est pas toujours l'un à côté de l'autre ; le dehors vient se mêler au dedans, les distractions nous séparent ; mais en voyage, rien n'interrompt les jours passés, flanc à flanc, dans les balancements, d'une volupté

irritante, de la voiture qui vous rapproche de toutes ses ondulations. Vous n'aviez jamais vu cette femme ainsi, sous tous les arcs de lumière, depuis le point du jour jusqu'au crépuscule ; et la nuit ne vous avait pas surpris n'en pouvant plus de toutes les émotions de vingt-quatre heures regorgeant les unes sur les autres. Que si le voyage est bien long, quand on arrive enfin n'y a-t-il pas un poids de désirs dont on étouffe et dont il faut se débarrasser? Et si c'est en Italie qu'on arrive, — en Italie où, n'en eût-on pas, on irait chercher les passions, — dans ce pays, beau comme la femme et maudit comme elle, les serpents engourdis ne relèvent-ils pas la tête à ce soleil où vont se réchauffer les malades et qui, dit-on, empêche de mourir ?

Mais cette phase de l'amour d'Allan était le dernier mouvement d'ascension, après lequel il ne trouva plus qu'une courbe à descendre. Il y a des sentiments qui meurent soudainement, comme frappés d'une foudre invisible. C'est le néant qui mate l'homme, alors. Il y en a d'autres qui s'énervent et qui s'oblitèrent avec lenteur. C'est l'homme qui livre une bataille, perdue du moment qu'elle s'engage avec ce néant plus fort que lui. L'amour d'Allan fut de ces derniers. Il eût été assez difficile d'en suivre les insensibles dégradations. Probablement, Allan lui-même ne les aperçut que fort tard.

Chose singulière ! 11 pardonna plus à Yseult d'être en dehors de son amour que de tous ses autres enthousiasmes. Il ne savait pas qu'il y a un fond dans le cœur humain où, pour qu'on y soit descendu, on n'entend plus rien de la musique de la terre, on ne voit plus rien du ciel et du jour. Il ne savait pas que la douleur fait en bas ce que le génie fait en haut, et rend toute admiration impossible. N'était-ce

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pas là, pour lui-même, un témoignage de l'affaiblissement de son amour que cette espèce de rancune contre Yseult à propos des choses de l'art et de la pensée ? N'était-ce pas, en quelque sorte, la tenir quitte de celle qu'il lui avait involontairement gardée si longtemps pour la stérilité de sa sympathie? D'ailleurs, quand la passion est intense s'aperçoit-on que la femme aimée ait un esprit ?Rivarol aimait les femmes bêtes. C'est l'histoire de l'intelligence dans l'amour. Quelle que fut l'époque oià Allan put juger du vide immense qu'un amour qui s'évanouissait laissait dans son âme, — car qui sait le jour où la colonne lumineuse tomba du front pâle de la femme qui en était la base et le laissa obscur en présence de l'imagination dégoûtée? — toujours est-il qu'une honte secrète l'empêcha de se l'avouer, et quand il n'y eut plus moyen de se méprendre sur ce qu'il éprouvait, il n'eut pas le courage d'être vrai avec madame de Scudemor. Par l'effet d'une niaise délicatesse, on se croit obligé à tenir — même vis-à-vis de soi — les promesses que l'amour faisait, en toute assurance, à l'heure qu'il était robuste et ardent. On ne veut pas avoir le démenti de l'éternité à laquelle on croyait; et, quoique dans la position d'Allan il n'eût pas de cœur à ménager, i^resta parlant d'amour encore et n'en ayant plus... Imagination pleine de force, il s'exahait en parlant d'un sentiment qui dépérissait, et il réussissait à se donner le change ainsi qu'à Yseult. Mais le lendemain, quand elle n'était plus là, quand le matin, sorti à cheval selon sa coutume pour explorer quelques paysages, — à ce moment où l'air est si pénétrant et le jour si radieux que notre âme en semble éclairée, — il regardait en soi d'un œil ferme, il voyait, clair comme ce jour d'Italie, qu'il ne l'aimait plus.

« Pourquoi donc — disait-il — ne me devine-t-elle pas? >► Et il faisait tout ce qu'il fallait pour l'abuser, et, si elle lui avait dit la vérité, peut-être la lui aurait-il niée. Car, telle est notre inconséquence. Partagé entre la honte d'avouer l'inanité d'un sentiment auquel on avait mis son orgueil et le besoin de n'avoir pas à en prodiguer l'expression mensongère, on ne sait quel parti embrasser et Ton voudrait qu'un autre, ou le hasard, dispensât d'agir. On souffre de cette faiblesse, et on ne la dompte pas plus que si c'était une force redoutable. État de l'âme mêlé d'une fatigue sans repos et d'une secrète amertume. Ballottement de fluctuations où le caractère perd, vis-à-vis de lui-même, toute contenance et toute dignité.

Ce fut alors qu'il se jeta dans la vie extérieure, ce refuge impuissant de tous les misérables ou par le cœur ou par la pensée. Il ne se contenta pas de la nature du pays enivrant qu'il habitait. Il alla aussi dans le monde. Il l'embrassa, ce monde, comme un ami qui le sauvait de lui-même. Il le saisit par toutes ses idées, par la taille de toutes ses danseuses. Madame de Scudemor, qui n'aurait osé trop vite croire à ce qu'elle espérait avec impatience, était bien aise de voir qu'une distraction s'emparait vivement de ce jeune homme et le sortait de la fixité de la passion. Que de fois elle chercha de son long regard, autour d'elle, parmi les flots de femmes de ces fêtes, une rivale heureuse qui lui volât l'amour d'Allan! Comme elle n'en trouva pas, ce lui fut une raison pour croire que ce déplorable amour subsistait toujours.

Aussi, rien ne fut-il changé à ces habitudes d'une existence qui les avaient rendus plus libres et plus cachés, en l'éloignant des yeux de Camille, depuis qu'ils étaient en

Italie. Ce n'était pas tout à fait pour Allan la position de ces maris sans amour auxquels il faut, pour n'être qu'hommes, le duvet tiédi de la couche nuptiale. Il n'était pas encore tombé si bas. Il se reprenait à des illusions rapides. 11 s'embrasait de ses souvenirs. La contrainte qui le faisait regarder péniblement l'aiguille de la pendule des salons oià il passait une partie de ses nuits, n'entrait pas avec lui chez Yseult. Il revêtait en quelque sorte son amour au seuil, mais aussi l'y laissait-il le lendemain. Le jour n'était pas loin, sans doute, où il ne l'y retrouverait plus.

Ce jeune homme ne manquait aucune des mille facettes le l'avilissement. Il se répercutait dans toutes et s'y souriait avec horreur. Comme tout ce qui est jeune, il avait habité dans les régions de l'exaltation, — ces pics vierges colorés de l'éclat astral des pensées nobles et dévouées avec lesquelles on commence la vie, — et maintenant il descendait dans un air bas et fétide, avec une poitrine accoutumée à toutes les puretés du ciel. Où était la poésie de son amour ? Vingt fois elle s'était heurtée aux réalités grossières, mais, enfin, ce n'était qu'une souillure. A présent, l'amour avait fui. La réalité restait seule. Et ce n'était plus la passion aveugle et brûlante qui l'y attachait, mais il ne savait quelle plus lâche faiblesse encore. Il souffrait toujours, mais il n'avait plus même le dédommagement de se regarder souffrir avec la fierté d'un amour sans espoir. Il n'avait plus de généreuses colères contre lui-même, de ces intrépides mouvements à la Caton d'Utique, qui nous font nous déchirer non pas les entrailles, mais le cœur, lorsque nous ne fraternisons pas avec nous. Encore quelque temps de cette vie indigne, et il serait entièrement dégradé.

Au moment où ils allaient quitter l'Italie, une souffrance pleine d'abattement que ressentit madame de Scudemor altéra les rapports qui existaient entre elle et AUan. Peutêtre aussi une aperception tardive avait-elle pénétré dans l'esprit d'Yseult, mais elle ne l'exprima pas. Seulement, elle prit occasion de sa souffrance pour empêcher une intimité qui ressemblait à du mariage comme les hommes l'ont fait, en le profanant. Une impérissable délicatesse ferma la bouche d'Allan à toute question. Entre des êtres distingués il y a, à propos des choses les moins nobles d'une existence en commun, des explications impossibles.

Si les grandes misères intéressent, vous qui lisez, vous pouvez continuer cette histoire... Une pareille souffrance venait bien à temps pour AUan de Cynthry. Elle le soulageait de ce qu'il n'avait pas la force de rejeter. Elle faisait ce qu'un aveu de lui aurait fait plus tôt, s'il l'avait osé. Et, d'un autre côté, la vanité de l'amour, cette vanité de l'amour qui naît lorsque l'amour expire, se trouvait hors de cause. Le malheureux respira. 11 avait autant de raisons pour se mépriser; cependant il se méprisa un peu moins. C'est que l'homme n'a pas le courage de se mépriser longtemps. C'est presque toujours une autre douleur qui rend celle du mépris perceptible. Quand cette douleur manque, le mépris perd son aiguillon d'emprunt et s'endort dans la blessure qu'il a faite.

Une plus grande liberté d'esprit le rendit aimable. On n'est aimable qu'à la condition de n'être pas passionné. Toutes ces ardentes personnalités qui savent aimer ne sont rien moins qu'aimables. Elles troublent la vie des autres plus qu'elles ne l'embellissent. L'amabilité devrait être comptée parmi les Beaux-Arts, avec lesquels elle a

une si grande analogie, ku lieu de la passion turbulente qu'il répandait sur la vie de madame de Scudemor, Allan l'entoura des soins les plus attentifs et de procédés de toute sorte. Ce fut une espèce de culte silencieux. On y pouvait voir de l'amour encore ; on aurait pu y voir une tendresse toute autre que l'amour...

Quelque soit le résultat d'un grand amour pour le caractère, qu'il le brise ou qu'il le flétrisse, on ne saurait nier que si l'homme en réchappe l'esprit n'ait gagné à cette rude école. En exerçant son activité, on la double. Mais on ne s'aperçoit du progrès que quand on est sorti de l'absorption qui a développé en concentrant. Allan eut bientôt la preuve de cette vérité. Il rentrait dans la vie de la pensée à mesure qu'il sortait de celle du sentiment, enrichi de la foule d'idées que le sentiment lui avait données. Moment grave, où l'homme reprend la tâche de penser après avoir achevé celle de souff'rir.

Aux premières atteintes de son malaise, madame de Scudemor eut le désir de revenir en France, innocente fantaisie de malade qu'AUan et Camille; qu'elle appelait dans le monde ses enfants, avec une grâce si charmante, ne songèrent pas à contrarier. Ils aimaient pourtant bien, l'un et l'autre, le pays qu'il fallait quitter. Allan, — qui y avait vécu dans son cœur et dans sa conscience, double torture, talion éternel, — beaucoup moins que la jeune fille. Sans doute, elle avait eu davantage le loisir de cœur qui fait regarder autour de soi et s'enchanter de ce qui est beau; mais n'y avait-il, dans sa préférence pour l'Italie, que les adorations dont les mystiques font le dernier mot de leurs admirations ? Elle était partie du château des Saules avec la croyance que ce lieu lui porterait malheur si elle

y restait. N'y avait-elle pas perdu raflfection d'Allan, de celui qu'elle avait toujours regardé comme son frère ? En Italie, au contraire, Allan n'avait eu ni blessantes manières ni brusqueries. Il était redevenu doux et compatissant pour elle. On le comprend. L'amour d'Allan pour madame de Scudemor une fois éteint, Camille n'était plus que l'innocente créature avec laquelle il avait passé son enfance. Une autre raison lui avait fait reprendre aussi tout son intérêt pour Camille. Cette jeune fille, pendant son séjour en Italie, était arrivée à cet âge où les plus folles enfants deviennent sérieuses. Contraste entre la fraîcheur de cette vive matinée de jeunesse et la gravité charmante qui ne se permet plus le sourire. C'est comme si Dieu, au lieu d'un parfum, mettait une pensée dans une rose. Il est impossible de ne pas se sentir entraîné vers les femmes à cette époque de leur vie ; c'est le moment où naîtraient les frères, si l'homme était assez malheureux pour vivre jusque-là sans idolâtrer sa sœur.

Ce retour d'amitié d'Allan, ce rapprochement qu'elle ne cherchait pas' mais qu'elle désirait et n'osait espérer, pauvre enfant que souffrir avait déjà rendu défiante ! avait mis probablement, aux yeux de Camille, entre les Saules et l'Italie plus qu'une différence de soleils. Aussi l'idée de revenir en France l'attrista-t-elle. Le voyage rendit ses regrets plus vifs en lui rappelant que chaque journée lui emportait des lieues entières de sa bien-aimée Italie, — qu'à chaque nuit tombée tombait, déchiré un peu davantage, un adieu qu'elle aurait voulu indéfiniment prolonger. Le jour elle dissimulait ses impressions en partie, mais le soir, cette heure de la marée des larmes, elle pleurait, la tête à la portière, quand Allan et madame de Scudemof

croyaient qu'elle était occupée à respirer l'air saturé des parfums de ces climats. Est-ce la seule fois que, dans la merveilleuse absurdité d'une touchante reconnaissance, on ait su gré de son bonheur au pays même où l'on avait été heureux ?...

Revenue aux Saules avec ce sentiment de regret, mademoiselle de Scudemor revoyait le pays qu'elle n'aimait pas et auquel l'hiver enlevait ce qui aurait pu lui rappeler faiblement rilalie. Si Allan n'avait pas été si affectueux pour elle, elle aurait été bien malheureuse. Jamais elle n'avait fait la moindre allusion au bonheur qu'elle avait éprouvé quand il s'était rapproché d'elle et qu'il l'avait traitée comme autrefois. Mais ce bonheur inespéré la soutenait contre les ennuis du présent et les pressentiments de l'avenir. En effet, sa position était assez triste. Elle allait passer l'hiver dans la plus complète solitude. Ce qu'elle avait vu du monde, où sa mère l'avait conduite en Italie, avait éveillé ces instincts qui sont dans toute femme et qui leur font aimer les fêtes, les parures, toute cette vie des yeux qui précède toujours celle du cœur. Il semblait qu'elle surtout dût préférer l'éclat, le mouvement, la rapidité de ces ivresses qui se croisent dans la tête d'une jeune fille qui va dans le monde, à la vie paresseuse, au retirement de la vie domestique. Ce n'était pas une contemplative, — une Minna aux cils longs, tristes et noirs

comme une aile de corbeau, un de ces Êtres pâles qui passent leur vie appuyés sur leur coude et qui nous iont comprendre l'éternité, à nous qui nous agitons stérilement auprès. Ce n'était point un Ange, comme disaient les poètes de ce temps-là, une séraphique nature qui ne touchait la terre que de ses orteils d'ivoire et qui regrettait ses belles ailes; mais bien une femme, une femme faite, comme l'entendaient les Anciens, de l'écume des mers, et digne de son orageuse origine, — calme ou impétueuse, avec un gouffre aussi au-dessous. Si on l'a vue, au sortir de l'enfance, en proie à ces tristesses que les plus ardentes ont comme les plus tendres, ces tristesses avaient une cause dans les façons blessantes d'AUan. Elle était contenue, mais non vague. Elle avait du chagrin et pas de mélancolie, — et, à travers les teintes molles de l'âge et du sexe, on sentait néanmoins en cette petite un indomptable élément de réalité. Sous le rapport de la sensibilité on voyait bien en Camille la fille d'Yseult, mais ce n'était pas le grand fragment de l'esprit de sa mère, — la femme la plus haut placée sur l'échelle de l'intelligence n'ayant jamais qu'un fragment d'esprit, une espèce de torse incomplet, inachevé, brisé (à qui la faute ?)f et Yseult elle-même n'ayant pu échapper à cette loi formidable, faite de main d'homme au nom de Dieu.

Si Camille avait beaucoup aimé sa mère, ou si sa mère l'avait beaucoup aimée, elle eût trouvé une douceur de dévouement qui lui aurait fait tout oublier en s'enfermant avec elle, pour la soigner, au château des Saules. Mais l'affection n'étant pas assez grande en Camille pour se dévouer avec bonheur, qu'avait-elle à opposer à des tendances d'imagination qui l'emportaient loin de la vie

qu'elle était obligée de subir ? Ce cœur passionné se froissait aux sécheresses du devoir, et encore, ce devoir, elle n'avait pas la joie austère de le remplir. Madame de Scudemor n'acceptait pas les soins de sa fille, elle les repoussait doucement, gracieusement, moins comme inutiles pour soi que fatigants pour elle, mais si absolument pourtant que Camille, qui avait toujours craint sa mère, n'osait plus jamais insister.

AUan lui restait donc, et lui restait seul. Tout le temps qu'il serait là, elle aurait la force de supporter l'existence dénuée et monotone dont elle souffrait davantage depuis qu'elle n'était plus une petite fille. Quand madame deScudemor avait prié Allan d'aller passer l'hiver à Paris, elle avait eu une peur affreuse qu'il n'acceptât. Habile à tout cacher de ce qu'elle éprouvait, — éducation effroyable faite par la douleur dont elle avait si bien profité, — elle ne laissa rien échapper de son épouvante d'abord, ni de sa joie, plus tard, quand Allan eut refusé départir. Elle en eut quelques jours une telle ivresse intérieure, qu'un soir elle quitta la fenêtre où elle travaillait et se mit à chercher Allan pour le remercier d'être resté aux Saules. Elle n'en pouvait plus de reconnaissance. Elle déjà forte, qui avait tant pleuré en dedans quand Allan l'avait repoussée, elle sentait le trop plein de son cœur déborder.

Elle le trouva dans la bibliothèque du château où il travaillait depuis qu'il n'aimait plus Yseult. A cette heure, la nuit déjà tombée ne laissait pas passer assez de clarté à travers les fenêtres pour qu'on pût distinguer les objets d'une manière bien nette. Il était assis devant un livre ouvert, mais il ne lisait pas, une main plongée dans ses cheveux et de l'autre pliant, à l'angle de la table, le couteau

d'ivoire qui sert à couper les feuilles du papier. II n'avait pas l'air de trop songer à ce qu'il faisait. Il pensait à ce que lui avait dit madame de Scudemor, le jour qu'elle avait voulu le décider à retourner à Paris.

— C'est moi, AUan, — dit-elle en entrant, — vous ne travaillez plus maintenant, il fait nuit ; ainsi je ne vous trouble pas?

— Est-ce votre mère qui vous envoie me chercher ? — demanda précipitamment Allan.

— Non, ce n'est pas ma mère, Allan, c'est moi qui suis venue... — Elle avait un immense désir de se jeter à son cou et de lui tout avouer, mais un sentiment vrai rend timide, ne fût-il que de la reconnaissance. Elle ne put finir sa phrase et fondit en pleurs. Il se leva et courut à elle.

— Qu'avez-vous donc, ma chère Camille? Vous m'effrayez, — fit-il avec la peur de l'intérêt. — Vous estil arrivé quelque malheur ?

— Oh! non, — dit-elle avec une voix entrecoupée, — c'est du bonheur plutôt ! — et l'innocente serra sa tête contre la poitrine du jeune homme. — Voyez-vous, AUan, je n'ai pas osé... je n'ai pas osé vous montrer combien vous m'avez rendue heureuse, il y a trois jdtirs, quand vous avez répondu à ma mère... que non, vous ne partiriez pas. Oh ! j'ai été folle de joie, et, ce soir, il m'a pris un tel besoin de vous le dire, que je serais morte si je ne vous l'avais pas dit. — Et, avec le tutoiement retrouvé de leur enfance, elle ajouta : — Merci donc, Allan, merci, mon frère, pour tout le bonheur que tu m'as donné.

Allan était extrêmement ému. Ce tutoiement, qui revenait aux lèvres de Camille, lui révéla tout ce qu'elle lui cachait de tendresse.

— Oui, VOUS êtes ma sœur, chère Camille, — lui dit-il, en la pressant de la plus chaste des étreintes.

— Ah ! ta sœur pour jamais^ — continua-t-elle comme enivrée. — Tu ne sais pas comme elle t'aime, ta sœur ! Si tu le savais, tu ne pourrais jamais la quitter I

— Mais, aussi, — reprenait le jeune homme attendri, — je ne vous quitterai pas, ma Camille.

— Dis-moi tu, si je suis ta sœur ! — interrompit l'impétueuse créature en l'étreignant à son tour, et à l'étouffer, de ses bras fragiles, comme s'ils eussent été faits de fer.

— Eh bien, non ! ma sœur, je ne te quitterai pas, je le le jure.

— Jamais ! — dit-elle impétueusement, et avec une force qui semblait maîtriser l'avenir.

— Jamais ! — répéta-t-il, entraîné par elle.

Et elle se jeta à son cou, avec une ardeur encore plus grande que la première fois.

Ils étaient attendris et ils pleurèrent, mais les plus douces larmes qui puissent couler. Hélas ! c'était la première joie pure et profonde de l'un et de l'autre. Tous les deux venaient d'engager l'avenir. Moment superbe dans la vie où l'homme dit jamais, comme s'il était Dieu ! Sous l'empire du sentiment le plus beau de tous, — celui de la sœur pour le frère et du frère pour la sœur, — ils avaient échangé leurs âmes. Bonheur inouï, dont Allan jouissait moins que Camille parce qu'il avait déjà usé son âme dans la passion, tandis que l'âme de la jeune fille était pleine de ces ignorances qui rendent apte à tous les bonheurs de la vie, mais surtout aux plus célestes, à ceux-là qui n'habitent que les hauteurs de nos poitrines. Bonheurs candides comme la neige, mais non froids comme elle, qui restent

dans un sein virginal inaccessibles à tout ce qui pourrait les ternir... Seulement si l'imperceptible tache n'y paraissait pas encore, Camille les en préserverait-elle toujours?...

A dater de cette journée, elle ne ressentit plus l'ennui que lui inspirait le château des Saules. Elle était sûre de son frère, sûre que jamais il ne lui manquerait. Tous les pays lui étaient égaux, puisqu'il y vivrait auprès d'elle 1 Comme il arrive toujours, dans l'inaccoutumance de sa joie elle avait fait grâce au passé et ne se rendait pas compte du présent.

Allan y songeait plus qu'elle. Il avait aimé, lui. Il avait acquis la triste virilité des passions. Il se demandait s'il n'y avait pas autre chose qu'une amitié de frère à sœur entre lui et Camille, et, comme ses sens étaient restés calmes sous l'impression de ses caresses, il se répondait négativement avec la plus grande sécurité. Touché du sentiment que Camille lui avait tout à coup dévoilé, il s'occupa d'elle plus que jamais. 11 oubliait les heures à ses côtés, et ils vécurent de la même vie. Il lui lisait les livres qui venaient de paraître, buvant les idées et les sentiments aux mêmes sources, s'entendant le mieux l'un et l'autre quand ils se parlaient le moins, entremêlant les tu et les vous : les vous tout haut, les tu à voix bass», et faisant ainsi non par l'instinct d'un sentiment coupable, mais parce que les plus angéliques affections ont besoin de mystère où se recueillir ; parce que dans une expression dite trop haut il y a une fêlure secrète d'où s'échappe le divin éther 1 II comprenait la position de mademoiselle de Scudemor vis-à-vis de sa mère. Il voyait la barrière de glace qui séparait ces deux femmes. A l'heure où l'on en a le plus besoin, par celte isolation de tout être à aimer, excepté lui,

il s'expliquait la vivacité de l'affection de Camille et ne supposait pas que cette amitié cachât un sentiment moins pur. Ainsi, les dangers de l'intimité étaient voilés par les motifs les plus rassurants et les habitudes de toute une vie, et ils glissaient mollement sur ce plancher de naphte dont plus tard leur pied, en appuyant, devait faire jaillir l'incendie I

Cette vie fut d'autant plus douce à Allan qu'il l'ignorait entièrement. Était-ce de l'intimité qu'il avait eue avec madame de Scudemor au temps qu'il l'aimait ? On a vu avec quel désespoir il en avait regretté l'absence. D'un autre côté, Yseult l'eût-elle aimé de l'amour qu'il avait pour elle, l'intimité est toujours troublée par les spontanéités contradictoires de la passion L'intimité suppose une placidité d'affection, un dépouillement mutuel de personnalité, une profondeur d'harmonie que les passions excluent toujours, plus ou moins. L'intimité, c'est l'hermaphrodisme, par la fusion des deux sexes en une seule âme. Or, dans l'amour on est toujours deux.

Il y a dans cette intimité délicieuse une vertu reposante dont les cœurs froissés s'arrangent bien. Il s'en exhale une paix qui les calme et qui les fortifie. Le lieu de lumière et de rafraîchissement que les Chrétiens promettent aux âmes souffrantes, se trouve quelquefois sur la terre dans l'âme d'un autre qui nous aime, mais d'un sentiment plus spirituel encore que celui de la sainte amitié. Allan l'apprenait. Imagination difficile, mais à qui l'expérience de deux jours avait rabattu de ses exigences emportées, il se contentait de tout ce dont il avait fait fi plus tôt. Pour peu qu'on ait vécu, ne faut-il pas mettre moins de souffle dans ses soupirs, moins de fougue dans ses ambitions, et s'abriter et

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s'enclore à quelque endroit de l'espace que l'on voulait tout entier et qui, si petit qu'il puisse être, semblable à la maison de Socrate restera vide comme s'il était grand ?... Allan acceptait ces jours qui se ressemblaient tous, apportant les mêmes choses, les mêmes événements, les mêmes impressions ; jours un peu pâles et sans parfums, — à cela près, peut-être, de quelque vague odeur de violette qui y est restée d'un certain soir où l'on s'attendrit davantage en se parlant, oij le baiser s'oublia au front :ut lequel il se posa et ne s'attacha pas. — Certes ! s'il eût été touchant de voir Newton, le vieillard sublime, en redescendant du ciel, son habitacle, ramasser — comme il eût fait un monde perdu — une pauvre rose trempée d'un matin trop humide et oublier ses hautes pensées à la respirer tout un jour, il ne l'était pas moins de voir Allan ^'enchanter des suavités et des modesties cachées au fond de cette vie retirée et simple. Car, entre cette vie d'un cours si lent et si uniforme et ce jeune homme, à qui une passion avait donné le besoin des émotions variées et fortes, cet homme, si poétiquement organisé pour l'extase ou pour le martyre, qui avait tout imaginé et presque, hélas! tout senti, il y avait presque autant de différence qu'entre la rose et la pensée de Newton. •

Cependant, n'y avait-il que le charme de l'intimité qui entraînât et fixât Allan auprès de Camille ?... Était-ce seulement pour jouir de la douceur de ce bain d'eau douce, après les rudes jours des passions, qu'il s'y plongeait avec ce bien-être? N'y avait-il pas, en ces effusions muettes ou à moitié parlées qui s'épanchent dans un regard ou s'écoulent dans un sourire, n'y avait-il pour lui qu'une volupté ignorée du cœur ? Oh ! les misères de l'égoïsme n'étaient

pas mortes, la trace des passions effacée, ornière profonde laissée à nos cœurs amollis et qui montre bien de quelle boue ils ont été faits ! Quelque attachement qu'Allan eût pour Camille, quelque bonheur qu'il éprouvât dans l'intimité de l'aimable enfant, un motif qui n'était ni cet attachement ni ce bonheur lui rendait, à l'insu de Camille, cette intimité plus précieuse encore.

Ce motif, c'était sa situation vis-à-vis de madame de Scudemor. Elle l'avait tellement embarrassé le jour oh elle l'avait prié de quitter les Saules pour Paris, qu'il ne douta pas une minute qu'elle n'eût pénétré ce qu'il lui avait caché jusque-là. N'y avait-il pas du bonheur — du bonheur un peu railleur, il est vrai, — dans les allusions qu'elle avait faites à cet amour du monde qu'il avait montré en Italie ^ Ces allusions, il les craignait plus positives encore. Il craignait de lui avouer qu'elle ne s'était pas trompée, et il répugnait à cet aveu. Comme il n'avait pas osé en prendre l'initiative, il ne voulait pas davantage la subir dans la bouche d'Yseult. Vue étroite, mesquine, vaniteuse, mais qui le dominait irrésistiblement, car on ne se juge pas séparément de la passion que l'on porte en soi.

C'est quand les passions finissent que l'homme s'aperçoit des germes mauvais dont il a recueilli les fruits. C'est alors qu'il peut inventorier les tristes éléments dont elles sont faites, amer examen de conscience qu'Allan ne s'était pas épargné. Mais ce n'est là que la moitié du mal encore. De toute passion il reste à l'âme une habitude de mollir dont souvent elle ne guérit pas, une énervation qui ne s'arrête pas aux organes. Traînerie honteuse dont on ne voit pas aisément le bout. Terribles conséquences, irrésistible fatum, qui n'empoigne pas vigoureusement et qui mène, —

la force ne se sentant jamais que quand on résiste, et on ne résiste pas !

C'était par ce malaise de la faiblesse qu'Allan tenait à sa vie passée. Tel l'inextricable lien qui assujétissait le faisceau des événements écoulés à la vie présente. Situation fausse et scabreuse, que madame de Scudemor ne cherchait pas à préciser davantage. Situation douloureuse, dont l'amitié tendre et dévouée de Camille n'adoucissait pas entièrement les aspérités. Le silence de Madame de Scudemor sur ce qu'elle avait effleuré assez pour montrer à Allan que son changement lui était connu, venait de l'entente profonde qu'elle avait de la situation du jeune homme. « A quoi bon — se disait-elle — une explication, pénible pour lui, inutile pour moi?... Entre nous, tout n'est-il pas fini? Il ne souffre plus. Cette confusion d'avoir été deviné par celle qu'il n'avait jamais abusée, cet embarras qui se teint du regret donné à l'affection dont on reconnaît le néant, ne seront pas de longue durée. » Et par ces raisons, toujours généreuse, elle s'affermissait dans la résolution de ne pas parler à Allan de ce qu'il semblait redouter. Enfin, d'un autre côté, elle remarquait avec joie que l'affection tranquille, les liens fraternels, la confiance s'établissaient entre Allan et Camille, et ce lui était une preuve éloquente que rien ne subsistait plus de l'amour qui l'avait longtemps affligée.

Cette époque fut la plus heureuse pour les personnes de cette histoire. Madame de Scudemor avait recouvré cette tranquillité noble qui se reflétait d'une manière frappante dans toute sa personne. Mais elle languissait toujours de cette souffrance qu'elle avait rapportée d'Italie, et que les médecins ne caractérisaient pas. Elle était douce avec cette souffrance. Les maux de l'âme lui avaient appris à ne pas s'inquiéter de ceux du corps. Elle n'était pas de ces amabilités fragiles qui ne résistent pas à une migraine ou à une entorse. De peur d^être importune aux autres, cette égoïste qui n'aimait rierij comme disait le monde, savait leur sourire par dessus sa douleur.

Si Allan n'avait pas aimé autrefois madame de Scudemor, s'il avait toujours été pour elle ce qu'il était maintenant, il aurait savouré sans trouble les exquises douceurs du moment actuel ; mais le passé, mais les souvenirs, mais des craintes venaient l'agiter au sein de cette paix infinie qu'il h'avait pas soupçonnée, et devaient influer, à son insu peutêtre, sur le sentiment qu'il avait pour Camille et qui aurait été de nature à la rendre heureuse, car les affections ne sont

bonnes que quand elles n'ont aucun des caractères positifs et dévorants des passions.

Camille, qui avait aussi du passé, — du passé qu'elle devait retrouver plus tard, — se livrait alors sans arrièrepensée au bonheur d'aimer et d'être aimée. La sensibilité que la comtesse de Scudemor n'avait pas voulu développer en cette enfant, se répandait alors sur Allan, comme un torrent qui cherche à se creuser un lit. Dans la pénurie du sentiment maternel, Camille avait toujours aimé exclusivement Allan, mais son affection ressemblait peu à ce qu'elle était devenue depuis qu'elle en avait trahi le secret. Les femmes ont un tel besoin de bonheur, qu'elles résistent à leurs plus impétueux sentiments quand elles n'ont pas la certitude que ces sentiments sont partagés. Leurs combats cachent une faiblesse encore. Mais quand le doute n'existe plus, alors elles s'élancent, âmes rapides, de toute la force des besoins de leur cœur, à ce sentiment qui les entraînait déjà, et leur amour augmente de ce qu'il devient intrépide.

Camille s'était laissée emporter au sien avec l'entier oubli de tout ce qui n'était pas ce sentiment... Il était si grand et si profond que pas un désir ne s'y mêlait. Il se suffisait à lui-même, comme l'Être, comme Dieu, doi^t cet amour qu'on n'a qu'une fois, mais que tous n'ont pas, est la plus fidèle image. Elle était vraiment heureuse 1 Incroyable magie du cœur, elle était heureuse dans cette solitude des Saules, — pendant un hiver si triste, — cette mademoiselle de Scudemor qui avait été mise au monde pour éclater de beauté et de fascinations de toute sorte, dans ces salons où son imagination l'appelait et dont elle eût été la souveraine de droit divin ! Elle qui était née impératrice, elle à qui la chambre d'une malade convenait

si peu, elle était heureuse dans cet isolement d'une campagne pluvieuse, loin de tout ce qui eût pu sympathiser le plus avec la tournure de son esprit et la nature de son caractère ; heureuse d'un tel bonheur que cette ardeur d'être heureuse, ancrée éternellement au cœur des femmes, n'y suffisait plus !

Et ce bonheur d'une âme pleine et ravie, s'épanchant à travers les beautés qui reluisaient en elle, lui donnaient un extraordinaire éclat. Elles sont de toutes les façons des créatures étranges, les femmes heureuses. Dès la première fois qu'on les rencontre on en est saisi comme de l'aspect d'une merveille, et on ne devine pas d'abord ce qui frappe et confond en elles, car nous ne reconnaissons que ce que nous avons vu déjà, et où avions-nous vu le bonheur pour le reconnaître?... Elles semblent faites d'une lueur pénétrante et douce qui n'est pas de la lumière comme il y en a dans le jour et dans les astres du ciel. Elles ont de ces mouvements qui ne sont plus les agitations de nos pensées et les mobilités de nos caprices, mais un rhythme de la céleste poésie qui chante dans leur âme. On dirait une révélation momentanée de tout ce qu'on ne comprend pas. Êtres rares et éphémères, habitant dans la vie à des profondeurs immenses où les extrêmes viennent confluer dans l'unité de la destinée commune, et malheureuses de leur bonheur même, parce qu'elles ne peuvent en mourir !

Voilà pourquoi Yseult de Scudemor, la grande malheureuse, se disait parfois que sa fille devenait bien belle sans savoir ce qui l'embellissait ainsi. Elle croyait peut-être que c'était l'épanouissement de la jeunesse, et c'étaient les rayonnements du bonheur ! Qui peut peindre ce qui n'a pas de formes, ce qui n'a pas d'analogue dans le grand

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symbolisme de la Nature? Le Génie, l'Amour, l'Enthousiasme, on en peut montrer les auréoles autour du front des hommes qui les ont, mais le Bonheur est plus inexprimable. C'est du divin plus pur encore que le divin du Génie, de l'Enthousiasme et de l'Amour !

L'opposition entre la vie heureuse de Camille et les facultés dont elle était douée se retrouvait entre l'expression de ce bonheur sur ses traits et le caractère de sa beauté, et on aurait surpris, dans cette opposition, le mystère qui échappait à madame de Scudemor. C'était la première fois que des yeux aussi noirs eussent la tendresse des yeux bleus les plus tendres. La puissance de passion qu'ils attestaient naguère avait fait place à un humide scintillement de bien-être, timide co mmel'étoile du berger. Cette bouche, si voluptueuse dans ses ardents contours qu'un Ange au Ciel, s'il l'avait eue, aurait fait peut-être partager aux Vierges d'entre les Élus quelque chose de l'humanité, cette bouche, maintenant, était comme revêtue d'une sérénité mélodieuse. Ce front, bruni par l'Italie, sous la résille de ses veines foncées irradiait, comme l'opale d'un ciel matinal, des clartés que le cœur incessamment y versait. On eût dit — mais c'est contradictoire I — le jour se frayant dans la nuit, si le jour pouvait apparaître dans la nuit sans la dissiper.

Cette beauté du bonheur qui frappait madame de Scudemor avait aussi frappé Allan, mais il ne la comprenait pas mieux. Quoiqu'il lui fût impossible de se méprendre sur l'énergie de l'amitié de Camille, il ne crut pas, cependant, être la cause de ces magnifiques rejaillissements du cœur dans la beauté d'une femme. Chose étonnante I Les hommes perdent de leur fatuité d'instinct à mesure que les

sentiments dont ils sont Tobjet acquièrent de véhémence. On se vante d'un caprice. On se tait d'une passion. Est-ce conscience de soi ou lâcheté?... Hélas, peut-être Tune et l'autre. Allan n'eut point la vanité de penser juste sur le compte de Camille. Il l'admira comme il l'aimait. Mais il ne chercha pas plus le secret de sa beauté qu'il n'avait cherché à approfondir son amour.

Dans le tous-les-jours de la vie, Camille était sérieuse et parlait peu. Autant son enfance avait été prise de rires fous et de gaîtés fougueuses, autant sa jeunesse était grave. Vous vous le rappelez? La souffrance lui avait ôté de bien bonne heure ces élancements de vivre qui ne sont qu'un mouvement impétueux dans la nature spontanée des enfants, mais, une fois partis, ces élancements ne revinrent plus. Quand la souffrance fut disparue, le bonheur la concentra en ellemême encore davantage. Si elle eût eu une mère comme toutes les autres jeunes filles, si elle fût allée dans le monde, elle n'eût probablement pas été moins vive dans ses gaîtés que les jeunes personnes de son âge. Elle eût rappelé les fougues de l'enfant dans les fougues de la femme entraînante, mobile, passionnée, spirituelle. Elle eût eu de soudains vouloirs, bien absurdes et bien aimables, de ces éclats d'harmonieux gosier, couronnés de trente-deux perles fines dans un rire d'un audacieux abandon, et elle se fût jetée aux impressions extérieures pour lesquelles surtout elle était faite. Mais, dans la solitude et près d'une mère qu'elle craignait malgré la douceur de ses manières, déjà rompue aux mensonges d^un sentiment blessé, elle avait pris des habitudes de silence et de retenue et retourné sur elle-même toute l'activité de son âme. Et d'ailleurs, elle était heureuse ! Vaste mot qui répond à tout. Quand

on est heureux, on craint de perdre, aux ondulations de la gaîté la plus fugitive, quelques gouttes de ce nectar dans lequel jusqu'aux bords du cœur sont noyés !

Allan était touché de cette silencieuse manière d'aimer de Camille, qui contrastait si vivement avec le souvenir qu'il avait d'elle et de son enfance. Il l'aimait d'autant plus qu'il avait eu des torts de dureté vis-à-vis de cette charmante fille, et cette idée l'attendrissait. D'un autre côté, sa pensée, tenue en servage par l'ascendant de madame de Scudemor, reprenait son niveau avec Camille. Il se sentait plus homme, et les rapports entre l'homme et la femme étaient redevenus ce qu'ils doivent être. Il y a tant de personnalité indestructible au fond de tous nos sentiments ! L'homme se déprend si peu de lui-même. Dans les affections les plus dévouées, il reparaît entier, violent : moi immense ! et ce n'est pas un motif puissant, une grande cause, quelque solennelle occasion qui le font éclater tout à coup. Une fleur longtemps regardée, un livre qu'on n'a pas assez vite fermé quand on s'approchait, un piano ou une harpe dont on s'occupe trop, ces choses rivales des sentiments dans les âmes musiciennes, c'en est assez pour qu'on soit victime ou despote en présence d'une émotion ou d'un intérêt dont on n'est pas cause ; c'en est assez pour que l'effroi naisse, et les hommes effrayés sont cruels 1

L'espèce d'adoration de Camille devait nécessairement exalter Allan. Aussi déployait-il avec elle une variété infinie de pensées. Une autre femme l'eût trouvé séduisant, éloquent, irrésistible, mais elle s'en enchantait et elle ne se demandait pas si c'était elle qui le créait ou s'il était réellement ainsi. Elle Técoutait lui exprimer ses opinions

sur tout OU à propos de tout, et elle les recueillait comme des oracles. La vie intellectuelle, comme la vie sensible, ne lui arrivait que par lui. Soit qu'il lui parlât, soit qu'il lui lût quelque poète, — un de ces hommes à la flûte de cristal qui endorment les mauvaises passions dans le cœur, comme le musicien antique, — elle s'ébattait et palpitait sous sa parole, l'œil baissé, avec un flocon incarnat ou une pâleur à la joue, et elle sentait parfois que, pour se remettre, elle n'avait qu'à le regarder ; cette vue l'empêchait de s'évanouir. La vie, près de couler à fond, se reprenait à l'homme aimé et ne sombrait pas, et toutes ces délicieuses et poignantes sensations étaient si profondes que, pour madame de Scudemor ni même pour Allan, rien n'en transpirait.

Madame de Scudemor voyait avec soulagement que les belles facultés d' Allan avaient échappé à sa passion et qu'elles lui survivaient. Elle avait aussi son bonheur à l'écouter ; triste bonheur, sans émotion et sans joie. Bonheur fait tout exprès pour elle, dont l'âme n'avait plus le pouvoir de goûter le moindre plaisir avec énergie. Quelquefois, entraînée par le torrent d'idées du jeune de Cynthry, elle retrouvait le langage animé, et comme détrempé dans les couleurs de sa vie à présent déteinte, qu'elle avait eu à certains jours avec lui et qu'on ne lui connaissait pas dans le monde, où sa pensée flottait, comme un liège au-dessus d'une eau flasque, sur la torpeur des conversations. Mais ces instants étaient de courte durée. L'enthousiasme des idées ne remuait pas plus cette femme que l'enthousiasme des sentiments. Elle souriait, non pour les autres, mais en elle-même, quand son langage s'embrasait des reflets du langage d'Allan alors que ses

impressions n'étaient pas même tièdes, quand son dernier intérêt venait d'expirer avec l'amour de cet enfant, — habitudes d'esprit qui attestaient ce qu'il y avait eu dans cette femme, et ce que le malheur et les passions avaient détruit !

Une autre femme que la comtesse de Scudemor aurait peut-être été curieuse de connaître ce qu'Allan, maintenant de sangfroid, pensait d'elle et de sa conduite. Mais, à elle, cette idée ne pouvait venir. La vanité ne pouvait faire entendre dans son cœur cette dernière et subtile réclamation. Quoiqu'AlIan lui parût mieux valoir que les autres hommes, n'eût-ce été que de la supériorité de la jeunesse, il était un homme aussi, et elle était insoucieuse de ses jugements et de ses mépris. Quand elle le vit souffrir à cause d'elle, elle avait obéi à son instinct de femme. Cet instinct l'eût-il égarée dans l'opinion de qui que ce fût, même d'Allan, elle s'en inquiétait peu ou pas. Qu'Allan, ingrat, tournât contre elle les idées d'une morale vulgaire, ou, plus élevé que la tourbe hypocrite et grossière, lui conservât un respect qu'elle semblait peutêtre mériter, ce n'était pour elle ni une peine, ni une récompense. L'indifférence, et non l'orgueil, empêcha même cette idée de naître et de traverser le sommeil d'une indolence dans laquelle elle était retombée depuis qu'il ne s'agissait plus que d'elle seule.

A voir la comtesse de Scudemor ne pas revenir sur les allusions qu'elle avait risquées un jour, ce qui restait d'inquiétude et de crainte à Allan finit pas se dissiper. Rêveur et faible comme à une autre époque, parce que la passion ne l'avait pas brisé au point d'en faire un homme ou moins qu'un homme, il ne regardait pas l'avenir d'un œil ferme.

Il ne se demandait pas à quoi les jours actuels devaient aboutir... Il avait souffert de grandes douleurs, et il en était guéri comme d'une maladie qui rend plus apte à l'existence. Il s'était trouvé petit, souillé, lâche longtemps, et voici qu'il pouvait l'oublier. Trêve honteuse, engloutissement de la conscience dans l'imagination et dans les nerfs ! Il avait étouffé la sienne, témoin importun de toutes ses débilités nouvelles, dans l'ouate et la soie de sa vie sans issue. Il l'avait étouffée comme Desdémone, mais sans fureur, sous quelque coussin de ces divans oij chaque jour, entre ces deux femmes, il s'efféminait davantage. 11 n'était pas heureux du bonheur poignant et absolu de Camille. Il n'avait plus ni la fraîcheur de l'âme, ni cette énergie primitive qui n'a pas été lassée encore. Mais il l'était de je ne sais quelle vague béatitude. Ses anciennes souffrances n'étaient plus que le songe de sa pensée. N'y a-t-il pas des jours dont les flots bleus s'étendent dans l'âme rassérénée et en couvrent tous les souvenirs ? Mais comme ce Léthé tarit vite et n'apporte qu'à de longs intervalles ses illusions consolantes, Allan pouvait rendre grâce au présent de se poser entre lui et le passé. L'un lui cachait l'autre. Tout ce qui aurait pu le lui rappeler s'effaçait, même en madame de Scudemor. Elle ressentait davantage les approches de l'âge. Les signes d'une vieillesse prochaine ressortaient au dissolvant contraste de la jeune beauté de Camille. Allan ne reconnaissait plus son idole. Il n'avait plus devant les yeux la beauté longtemps adorée, comme un muet et éclatant reproche de la fragilité de son amour. Heureux, en cela du moins, si c'est un bonheur, hélas ! — si plutôt, hommes pétris de poussière, nous ne restons pas stupides devant le reproche sans en

comprendre l'éloquence, et si, dégagés du respect d'un sentiment qui fut nous-mêmes, nous ne voyons pas sans courroux les traits que nos baisers couvrirent n'être plus qu'un plâtre inanimé et enlaidi, — quand même ils n'expriment pas à d'autres l'amour qu'ils nous exprimèrent, et leur promettre un bonheur plus grand encore que celui qu'ils nous ont donné I

On était en plein hiver. La santé de madame de Scudemor ne s'améliorait pas, mais n'empirait pas non plus. Camille et Allan vivaient toujours dans la même intimité, moitié cachée, moitié montrée, sous ses yeux. Ils ne se quittaient pas. Leur conversation roulait le plus souvent sur leurs souvenirs d'Italie. Causeries à ce qu'il semblait innocentes, confiance parfaite, — quoiqu'ils ne se dissent pas, alors, ce qu'en cherchant bien dans leur vie de l'époque qu'ils se rappelaient ils auraient trouvé à coup sûr. Mais confiance parfaite, néanmoins, puisqu'ils l'avaient tous les deux oublié.

Un jour que ces causeries avaient eu un caractère plus tendre que jamais, — un de ces jours où les âmes se serrent les unes contre les autres avec un embrassement plus réchauffant, jour de ciel chargé, de vent qui sonne la pluie, de moineaux mourant de faim sous la bise cruelle et qui s'en viennent plaindre inutilement au bord des fenêtres à travers lesquelles nous les regardons s'envoler, (madame de Scudemor était occupée sur sa causeuse à feuilleter des livres nouveaux qu'on lui avait envoyés de Paris et ne se mêlait nullement à ce qu'AUan et Camille pou-

vaient se dire l'un à l'autre), — il leur prit, à ces heureux enfants, un accès de tristesse étrange. Ce fut, dans la même seconde d'une simultanéité rapide, une sensation indivisible dont on ne sait pas le pourquoi. Leur conversation n'avait pas même été, ce jour-là, de celles qui nous poussent, comme des souffles auxquels on s'abandonne, au vague infini des secrètes mélancolies. Effilure de quelque nuage déchiré et évanoui dans leur grand ciel si profond, si pur et si vaste, goutte de pluie dans leur Océan, soupir étouffé dans leur bonheur immense, ce n'était rien... Ah ! c'était tout plutôt ! Là où se font les destinées, la leur venait de se briser et c'en était le contre-coup.

Vous avez raison d'être superstitieuses, pauvres femmes î La superstition est la compréhension plus vive des mystères de la vie humaine. Bien avant que le bonheur soit détruit on sent qu'il vient d'éclater tout à coup dans le fond du cœur, et c'est avec cette idée terrible qu'on se remet à en jouir encore. Ainsi, dans la plénitude de la vie, il passe une palpitation — une seule ! — qui ne ressemble pas aux autres au milieu des joies positives et des gonflements de la jeunesse, et on a beau vivre des années fortes et écumantes, on a senti le doigt fatal et c'est comme* si la Mort était venue !

Camille regardait Allan, qui la regardait aussi ; il semblait que l'une et l'autre ne se reconnussent plus. Jls ne se dirent pas une parole... Une larme, qui sécha le long des paupières qui la burent, fut tout ce qui trahit la femme, l'être inéprouvé encore, — le plus grand bonheur et la plus grande faiblesse. Ce fut toute la différence qu'il y eut entre elle et Allan. Cette larme n'était pas un de ces pleurs frais et chauds comme on en a dans la jeunesse,

un de ces larges pleurs qui coulent et lavent le cœur et le visage comme un flot de délices divines ; mais un de ceux qui viennent seuls, rares et brûlants... Allan ne demanda pas pourquoi cette larme. Il le savait.

C'était fini, déjà fini ! Cette tristesse ne dura que le temps que met une larme à sécher. Camille reprit son travail suspendu, Allan la conversation interrompue, sans un mot qui eût trait à cette sensation inconnue qui les avait saisis en même temps, et ils atteignirent, front contre front et dans les épanchements de la causerie, la fin du jour, à cette embrasure, comme si rien de solennel ne se fût passé tout à l'heure entre eux !

Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Allan sortit de l'appartement. D'ordinaire il se plaçait autour de la table à ouvrage, qu'on approchait de madame de Scudemor, et, à la clarté de la lampe, il dessinait quelque feston pour Camille. La veillée se prolongeait ainsi jusqu'au moment où la fatigue contraignait la comtesse à se retirer. Alors, on dosait la journée par un bonsoir, muet résumé de toutes les tendresses de la journée, et on se couchait avec la perspective de recommencer le jour du lendemain à peu près dans les mêmes termes que celui de la veille, — routine qui n'ennuyait pas parce qu'elle était l'unité d'un sen-Ë timent adorable ; parce que le bonheur, quand il est profond, est monocorde comme le cœur et comme la pensée.

En vain Camille regarda-t-elle plusieurs fois vers la porte avec impatience. Allan ne revenait pas. Où était-il ?... Il n'avait pas l'habitude de se retirer à cette heure. Une inquiétude vague la prit. Elle n'en pencha que plus obstinément le front sur son ouvrage. Inquiétude insensée, car

pourquoi était-elle inquiète ?... Ne pouvait-il être à la bibliothèque, ou même au jardin, à respirer l'air du dehors après une journée écoulée dans un appartement fermé ? D'ailleurs, ne la quittait-il pas souvent ainsi?... N'était-ce pas un enfantillage que de vouloir l'attacher éternellement à sa ceinture ? Mais ces raisons qu'elle se donnait à ellemême n'empêchaient pas son front de se pencher toujours sur ses mains plus lentes. L'impatience en gonflait les veines, et plus encore les eflbrts qu'elle faisait, en retenant sa respiration, pour mieux surprendre le bruit des pas dans le corridor. De vague, l'inquiétude devenait oppressante. Elle la sentait croître dans le silence. Elle était courbée, toute écrasée sur elle-même... Elle ne disait pas un mot à sa mère qui lisait de l'autre côté de la table, mais sa pensée délirait. Ah ! ces douleurs que je raconte, quelle femme ne les connaît pas?...

Allan, qui ne se doutait pas de l'inquiétude dont il était la cause, avait pris un fusil et un chien et s'était dirigé vers le marais. Il ne chassait jamais, mais abattait parfois quelques canards sauvages tout en rôdant dans ces parages, abondants en toute espèce de gibier. Ce soir-là, il avait un besoin machinal de mouvement, de grand air, de pensée libre et à soi seul, et, pour donner un prétexte à une absence et à une promenade par le temps rude qu'il faisait, il avait résolu d'ajuster, à tout hasard, les blanches et noires volées de sarcelles dont le marais était couvert. Submergé de partout, il n'était plus qu'un seul lac immense sur lequel on aurait pu naviguer. Allan sauta dans une barquette appartenant aux gens du château et que, l'hiver, ils amarraient au pied d'un saule. Une clarté blafarde flottant sous le ciel, chargé de gros nuages, noyait

tous les objets dans une couleur blanchâtre. L'œil se perdait, découragé, sur les longs plis de ces steppes humides et dont l'eau luisait comme une glace, rayée, de temps en temps, par le raz du vol des sarcelles. Mais Allan semblait avoir oublié son projet de chasse. Il s'était assis dans la barquette, absorbé dans ses pensées, son fusil à côté de lui. Un vent du Nord lui flagellait la figure, et il caressait d'une main distraite la tête de son chien, aux longues soies noires, posée familièrement sur son genou. Du côté de la Douve, perdu dans le lointain, le butor, cet énorme faucon des marais, déchirait par interruptions le pesant silence de son cri rauque. Cette corbeille blanche et bleue que formait le château des Saules, avec son toit d'ardoises et ses guirlandes de roses mignardes sculptées dans ses murs, ternis par les pluies, grelottait dans son bouquet d'arbres verts, plus sombres encore qu'à l'ordinaire, à travers le taillis dépouillé.

« Elle m'aime, et moi je l'aime aussi ! — se disait-il. — Qu'allons-nous devenir ? Je ne le sais que de tout à l'heure. Sans cela j'aurais fui, et il n'est plus temps ! Elle m'aime. Oh ! pourquoi, moi qui ai voulu de l'amour dès mes plus jeunes années, moi qui en ai tant donné en pure perte, pourquoi cette idée d'être aimé ne me comble-t-elle pas de joie et ne me ferme-t-elle pas les yeux sur l'avenir ? Pourquoi ne pas me venger de ce passé qui m'a torturé, en me lançant bravement à cet amour que j'ai rêvé comme la plus belle chose de la vie? Ah I voilà le moment, voilà enfin le moment d'être heureux, Allan ! Voilà l'instant venu de réaliser tous tes rêves. Mes rêves ! Est-ce que mon amour pour Yseult en a laissé un seul debout?... Est-ce que je puis être heureux, maintenant? Est-ce qu'au sein

de l'amour partagé je pourrais oublier cet amour qui m'a vieilli avant l'heure?... Est-ce qu'il ne m'apparaîtrait pas comme un spectre ricaneur jusque dans les bras de Camille?... Est-ce que je suis digne de cette enfant pure, virginale, passionnée et à son premier amour, moi qui ai usé mon cœur dans une passion inutile, — et pour sa mère f et à laquelle je ne pense plus qu'en rougissant depuis que la raison m'est revenue... Pourquoi cette passion n*a-t-elle pas tari les sources d'amour qui sont en moi ? Je ne suis pas encore comme cette funeste Yseult ! Je le sens, puisque j'aime sa fille. Sa fille ! Ah ! cette idée est désolante ! Pourquoi Yseult est-elle sa mère ? Ou pourquoi ai-je aimé Yseult?... » Et il allait, se heurtant à ces deux questions redoutables qui se le renvoyaient tout rebondissant contre elles deux !

C'était, en effet, une situation effrayante que celle d'AUan de Cynthry. Aujourd'hui seulement il l'entrevoyait, et il ne pouvait se défendre d'une terreur secrète. Le voile de l'avenir se déchirait dans l'esprit de ce jeune homme, et, quoiqu'il fît obscur derrière, il distinguait à travers les ténèbres des pressentiments quelque grand malheur inévitable. La vie douce et reposante dont il jouissait depuis deux mois était finie, et il recommençait de descendre dans un cercle nouveau de l'Enfer des passions et des larmes. Dominé par les plus noires pensées, il déchirait sans avoir conscience de ce qu'il faisait les longues soies du cou de son chien, qui ne bougeait pas, mais livrait tendrement sa tête aux caprices brutaux de son maître, en exhalant seulement un petit gémissement plaintif.

Infortunée Camille ! et il se prenait aussi de pitié pour la jeune fille ignorante ; mais sa pitié avait un autre carac-

tère que celle de madame de Scudemor. Chez lui, c'était une face de l'amour... Cependant les clartés pâles du soir s'efTaçaient et l'eau devenait à chaque instant plus noire. La lumière des fenêtres du château, que l'on voyait de loin, lui rappela que ces dames pourraient être inquiètes s'il tardait à rentrer. L'air âpre et les aspects désolés de cette nature d'hiver ne l'avaient pas beaucoup soulagé. Comme il venait de rattacher la barque au saule, un vol pesant l'avertit de la présence d'un oiseau au-dessus de sa tête. Il crut que c'était quelque cigogne qui s'en retournait à son gîte de roseaux. Moitié pour justifier son éloignement du château, moitié pour sortir par un acte, un mouvement quelconque, des pensées pénibles dont il était obsédé, il déchargea sans trop viser son fusil sur l'oiseau qui tomba, et que le chien alla chercher. Mais quand le chien revint, il s'aperçut que ce n'était pas une cigogne, mais Acis, le cygne favori de Camille, qu'il venait de tuer. Cela lui parut d'une signification terrible, et il en frissonna comme un faible enfant. Il y a des jours où nous avons, plus ou moins, l'âme ouverte à tous les présages, et c'était un de ces jours néfastes pour Allan. Aussi regagna-t-il le château l'âme abîmée, plus que jamais, par des pressentiments sinistres...

Lorsqu'il rentra dans le salon, éclairé seulement du demi-jour de la lampe et du reflet rougeâtre du brasier dans le foyer, il n'y trouva personne. Madame de Scudemor sortait quelquefois du salon, pendant la soirée. Elle pouvait être souffrante, et avoir eu besoin de sa fille. Cette circonstance l'inquiéta peu. Il approcha un siège de la chaise vide de Camille, mais son pied heurta quelque chose sur le tapis.

Il regarda et reconnut Camille entièrement évanouie. La prendre, la soulever et la poser sur le canapé fut pour lui l'affaire d'un instant. Il la réchauffait de son souffle et contre sa poitrine, ne songeant pas à la laisser dans cet état pour appeler du secours. Au bout de quelques minutes d'efforts désespérés et de transes pour la faire revivre, elle r'ouvrit les yeux et le reconnut.

— Ah ! c'est toi I c'est donc toi ! — s'écria-t-elle en voulant s'élancer à lui, mais en retombant de faiblesse.

— Oui, c'est moi, Camille, — répondit-il, et il l'interrogea sur son évanouissement subit.

— Tu étais sorti, ■— dit-elle, tout en tremblant encore.

— Je ne sais pas ce que j'avais, mais je souffrais. Ma mère m'a quittée un instant. J'ai entendu un coup de feu et l'effroi m'a fait évanouir.

— Folle ! — lui disait à genoux Allan, devant elle, en embrassant ses mains, qui de glacées devenaient moites comme quand on s'est trouvé mal.

— Oh ! oui, bien folle — reprenait-elle — d'avoir eu tant de peur pour rien, n'est-ce pas, mon frère ?... Gronde-moi donc de ma poltronnerie. N'est-ce pas que je suis bien enfant? Mais, vois-tu, — ajouta-t-elle en se penchant vers lui et en le parcourant tout entier d'un regard altéré, — ne me quitte jamais le soir! Je ne le veux pas. Aie pitié, — et déjà sa bouche revenait au sourire,

— aie pitié des sottes craintes de ta pauvre sœur.

Et comme elle faisait souvent, dans l'admirable innocence de son âme, elle voulut l'embrasser sur les yeux, — mais lui, qui venait de se rendre compte dans la solitude du sentiment dont elle ne discernait pas la nature, la repoussa par un généreux instinct d'honnête homme.

Noble mouvement que Dieu seul jugea, car elle s'y méprit et, avec une voix des entrailles, quand les entrailles saignent :

— Pourquoi me repousses-tu, AUan ? — s'écria-t-elle. — O Allan ! pourquoi me repousses-tu?... Qu'est-ce que je t'ai fait ?...

En la voyant retomber dans l'état où elle était tout à l'heure, ne réfléchissant plus, sous l'efi'roi qui le dominait :

— Mais je ne te repousse pas, ma Camille, — dit-il, et il l'embrassa précipitamment sur le front. — C'est encore un reste de peur, — ajouta-t-il, en essayant de sourire. — Te repousser, ma sœur chérie ! -— et il s'assit près d'elle sur le canapé.

— Oui, tu m'a repoussée, mon frère, — répondit-elle d'un ton bas et grave. — Dis que c'était involontaire. Dis que tu ne pensais pas à ce que tu faisais. Mais tu m'as repoussée... Écoute, tu as peut-être dans l'âme, comme moi, des choses que tu ne sais pas. Pour la première fois depuis que tu m'as juré que j'étais bien ta sœur, pour la première lois, aujourd'hui, je me suis sentie presque changée. Au fond de moi, il s'est passé... je ne sais quoi te dire. Mais ce n'était plus comme tous les jours... Oh ! je vais te paraître bien folle encore, — et sa voix n'était plus grave, mais accentuée d'une émotion, — mais, dis-moi que tu me comprends bien, que tu es de même...

— Oui, je te comprends bien... Oui, je suis de même... — disait lentement Allan, comme un écho fatal, en suivant le cours de ses pensées qui, malgré lui, l'entraînaient.

— Et tu ne sais pas plus que moi ce que tu as ?... — reprit la jeune fille, avec une grâce curieuse de femme et

la peur d'une réponse qu'elle implorait toutefois. — Toi, mon frère aîné, tu ne sais pas non plus ?...

— Si ! — répondit brusquement Allan, puis il s'arrêta, et, se rejetant tout à coup en arrière devant ce qu'il allait révéler :

— Dis-le ! — reprit-elle, avec un de ces regards qui font tomber de l'arbre le rossignol sur l'herbe où l'attend le serpent, et un secret des lèvres d'un homme au sein d'une femme.

— Eh bien, ma sœur, — dit Allan vaincu, après une pause, — je crois que nous nous aimons trop tous les deux !

La lueur formidable de ce mot éclaira-t-elle tout à coup le fond du cœur de Camille ? Vit-elle à nu sa misère ?... Le passé réveillé à cette suprême parole lui montra-t-il l'avenir qui n'était pas encore ?... Comprit-elle?... Ou chercha-t-elle à comprendre?... Toujours est-il qu'elle n'eût pas courbé la tête avec une consternation plus grande et un silence plus atterré, quand elle eut compris...

Madame de Scudemor rentra et, se replaçant sur sa causeuse : — Qu'est-ce donc que vous faites là-bas, mes enfants ? — dit-elle avec sa grâce tranquille.

— C'est Camille qui s'est trouvée mal de la chaleur de l'appartement, — répondit Allan. — Elle s'est éloignée du feu. Mais c'est passé maintenant.

— Est-ce bien sûr ? ~ dit madame de Scudemor en fixant Camille avec un intérêt aimable. — Veux-tu qu'Allan ouvre une fenêtre, si tu as besoin d'air ?

— Merci, maman, — fit Camille, — je suis tout à fait bien maintenant, — et elle reprit son ouvrage. Allan, que la comtesse n'interrogea pas sur sa sortie du salon, se plaça

à côté de Camille et demanda à madame de Scudemor quels étaient les livres qu'on lui avait adressés de Paris. A cela près de trois à quatre questions insignifiantes, ils achevèrent tous les trois silencieusement la soirée jusqu'au moment où la pendule sonnât onze heures et demie, heure à laquelle ils avaient assez l'habitude de se retirer.

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