CAMILLE A ALLAN
« Nous nous aimons trop ! as-tu dit. C'est ce qui trouble notre vie jusque-là si bonne, si douce, si heureuse ! C'est ce qui me fait cacher des larmes maintenant ! C'est ce qui a rendu ces trois jours si tristes ! Nous nous aimons trop ! Ah ! mon frère, pouvais-je croire t'aimer jamais assez?
« Je t'aimais, et c'était ma joie, ma vie, toute ma destinée. Va ! je sens que je t'aime encore, que c'est ma destinée toujours, mais pourquoi n'est-ce plus ma joie ? Pourquoi cet amour qui me faisait si doux à l'âme, à présent m'y fait-il amer ? Tu n'as pas changé. Je ife suis pas changée. Rien n'est changé autour de nous ; pourquoi dans nous tout n'est-il plus de même ? Nous nous aimons trop ! Y penses-tu, fou ? Trop s'aimer, est-ce possible ? Trop s'aimer empêcherait le bonheur, quand s'aimer tant rendait si heureux ? Tu t'es trompé, Allan. Tu n'y es pas, mon frère. Le bonheur, s'il faisait souffrir, ne serait plus le bonheur ; et, sans renier ou l'un ou l'autre, il n'est pas plus permis de dire : trop de bonheur, que trop d'amour !
« Le bonheur ! Oh ! dis, le sens-tu comme moi ? En as-
tu besoin comme moi ?... Peut-être y a-t-il dans nos bonheurs la différence qui est en nous, mon frère, la différence de frère à sœur ? Je ne sais pas ; je suis une ignorante et l'amour m'a rendue orgueilleuse. Mais bien des fois, Allan, dans nos longues causeries, tes yeux, arrêtés sur les miens, n'exprimaient pas un bonheur comme celui dont j'étais inondée. Mais les miens Texprimaient-ils mieux ?... Si j'avais été dans tes yeux pour me voir, me serais-je trouvée l'air assez heureuse ? Peut-être pensais-tu la même chose que moi ? Peut-être suis-je une sotte de croire sentir le bonheur mieux que toi, mon frère adoré ! Pardonne-moi^ ces présomptions folles. Qu'elles t'apprennent la soif d( félicité dont je suis altérée. Quand tu m'en abreuves depuis deux mois, pourquoi cette soif, Allan, n'est-elle paî encore apaisée ?... Je comprends que mes roses n'aieni plus de parfums lorsque je les ai longtemps respirées , mais le lendemain je retrouve des parfums nouveaux dans des roses nouvelles, ou il faudrait prier Dieu de faire d'autres roses. Hélas | mon bonheur épuisé, ô mon frère, c'est comme s'il n'y avait pas dans les roses nouvelles de parfums nouveaux, et je n'ai plus qu'à te supplier, toi, le Dieu de ma vie, de me créer un autre bonheur !
« Oui, Allan, donne-moi du bonheur 1 Fais-moi être heureuse à tout prix ! Tu le peux, toi. Tu peux tout sui Camille. Ne viens-je pas d'être heureuse, par toi, à ne plus rien savoir de la terre ! à ne plus rien espérer du ciel Ton amour, ô mon frère, n'a-t'il pas fait de moi une créature satisfaite ? Tu vois bien que nous ne nous aimonî pas trop, puisque cet amour même ne nous suffit plus. Va crois-moi, je ne défaille pas sous la félicité. Si je me plains, je ne demande pas grâce. Mon cœur est plein d'une forc(
surhumaine. Oppresse-le, il n'étouffera pas ! O Allan ! encore ! encore ! Du bonheur, ami, ou mourir !
« Je t'écris, Allan, et je pleure... Ma mère est couchée. J'ai tant souffert, ces jours derniers, que l'idée m'est venue de l'écrire ce soir. J'ai tant souffert... Ah ! il faut bien se servir de ce mot, puisque nous n'en avons pas un autre, mais ce mot t'exprimera-t-il bien ce que j'ai souffert, ô mon ami ? Non, ce n'était pas d'une douleur, c'était seulement de n'être pas heureuse ; — mais n'est-ce pas là toute la douleur de la vie ? N'être pas heureuse et avoir une âme, un cœur qui bat, une pensée qui s'élance, et n'être pas heureuse ! ô angoisse ! Ah ! prends pitié de cela en moi. Tu dois en souffrir plus courageusement qu'une faible femme. Allan, je te demande de la pitié ! La pitié, c'est de l'amour encore. Ne dis plus que nous nous aimons trop. Mais, si tu m'aimais trop, voudrais-je que tu m'aimasses davantage ? Hélas ! pourrais-je jamais anéantir cet indomptable instinct qui me dévore, ô mon tendre ami ?
« Nous nous aimons trop... Comme tu as dit cela, Allan ! Comme ta voix était solennelle ! Comme tu étais pâle î Comme tu ressemblais à cet Ange que nous vîmes ensemble à Florence, et qui sonnait la trompette dif Jugement dernier ! Comme j'ai retenu l'accent avec lequel tu parlais ! Le mot dit par toi me poursuit. J'y pense sans cesse. Mais il m'afflige sans m'épouvanter, car il ne contient pas un regret de toi. Tu nous unifiais dans ce « nous nous aimons trop » incompréhensible. Quoi qu'il prophétise et quoi qu'il arrive, ce qu'il cache nous atteindra tous les deux. Aimonsnous donc sans crainte, ami. Qui nous empêcherait de nous aimer ? Si étroitement que nous nous serrions l'un contre l'autre, qui pourrait un jour nous séparer ? Sais-tu,
toi, qui le pourrait ? Qiii ? Quand je regarde, je ne vois rien... Dans les ténèbres, nous rêvons d'abîmes. Nous sommes des enfants ; mais appuyons-nous, toi sur moi, moi sur toi, et gagnons ainsi l'avenir, ô mon cher Allan ! Aimons-nous en toute confiance. Ton cœur n'est-il pas pur comme le mien ?... Ah ! j'ai beau lutter contre le mot fatal prononcé par toi ; j'ai beau m'entourer d'espérances ; mes larmes coulent, ô Ange de ma destinée, comme si c'était vrai que s'aimer trop enlevât le bonheur de la vie ! »
Cette lettre fit faire à Allan de nouveaux pas dans l'épouvante. Elle lui découvrait des horizons et des orages au fond de ceux qu'il avait aperçus dans l'avenir. Quelle était donc cette jeune fille qui s'attachait à lui de toute la force d'une affection unique, faible créature dont les besoins de bonheur étaient d'une telle intensité ?... Il comprenait que ce n'était pas en vain qu'elle l'aurait aimé et qu'elle ne lui faisait grâce d'aucune des possibilités d'être heureuse... Essai cruel qui finit par le désespoir ! Il se demandait comment il soutiendrait la lutte avec cette femme d'une passion si désordonnée d'être heureuse à tout prix, quand elle était déjà si forte de l'amour qu'il s'était surpris pour elle. S'ignorer tant d'un côté, se savoir si bien de l'autre, lui paraissait une chose étrange et menaçante. Quel cri tout humain retentissait à travers ces merveilleuses puretés de soupirs et ces tendresses fraternelles ! Oui, c'était une chose étrange et formidable. Quand les passions n'ont pas encore perdu le caractère de l'innocence, elles cachent l'infini dans leur sein.
Les dernières lignes de la lettre de Camille lui revenaient à l'esprit comme un doute. Soupçonnait-elle le secret
scellé aux lèvres de madame Scudemor et aux siennes, à lui ?... et, moitié par respect pour Yseult, moitié par complaisance pour sa passion qu'il sentait déjà grande, il essaya de l'abuser : « Tu as raison, Camille, — lui répondait-il, — aimons-nous toujours davantage ! Aimons-nous et soyons heureux. Ah ! s'il ne te faut pour être heureuse que l'adoration de ton frère, comme tu le seras désormais ! Ta lettre a redoublé pour moi l'affection que je te portais. O ma chérie ! comme ton âme est vaste ! Je veux la remplir toute entière ; si profonde qu'elle soit, je la comblerai avec mon amour.
« Pardonne-moi ce mot qui t'a fait un mal inutile, mon enfant bien chère ! Le mot incompréhensible pour toi, qu'il le soit toujours ! Tu as deviné juste en croyant qu'il ne m'isolait pas de toi par un regret. Pourquoi me repentiraisje det'aimer? Mais, comme tu me l'as dit toi-même, il y a des différences dans la manière d'être heureux, et si à t'aimer je me sens ton égal, ô Camille ! en bonheur, mon âme vaut moins que la tienne. Je n'ai pas ton immense capacité d'être heureux. Toujours je me suis défié de la vie. Toujours je lui ai trouvé l'air perfide, alors qu'elle me souriait davantage. Superstition dont ma raison rit, mais qui s'en venge ! J'ai toujours cru que le jour de ma naissance, — t'ai-je dit que je suis venu au monde un jour d'hiver sombre et glacé, le jour de soupirs et de larmes que les Morts dont il porte le nom oat marqué d'une prophétique poussière ? — oui, j'ai toujours cru que ce jour répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée. Te rappelles-tu, ma sœur, que, dans notre enfance,» je t'ai bien souvent affligée de mes tristesses ? Te rappellestu que je t'ai souvent repoussée pour être seul ? Tu ne
savais pas ce que j'avais, innocente pauvrette! C'était cela, Camille, c'était l'idée de l'Inconnu, informe encore mais déjà comprise, qui m'atterrait de pressentiments inexplicables.
« Mais je ne dois pas troubler ta vie de ces inquiétudes de la destinée, ô Camille ! Quand tu me demandes du bonheur avec une voix suppliante, quand tu as mis sur ma tête tout ce que tu as eu d'amour à donner et de félicités à attendre, je ne dois pas te renvoyer ta prière avec les funèbres imbécillités de mon cœur ! Non, je veux plutôt partager ton enthousiasme au bonheur que tu fais sortir de l'amour. D'ailleurs, cet amour n'a-t-il pas déjà endormi mes sombres pensées ? Et, puisque ces deux mois ont été pour moi aussi doux que la Voie lactée dans un ciel de nuit épuré, pourquoi les jours à naître encore différeraientils de ceux qui ne sont déjà plus ? Pourquoi ne me seraitil pas permis de croire en toi plus qu'à moi-même ?... Ah 1 j'ai eu tort. Je m'en accuse, et je reprends l'imprudente parole qui a pu faire couler tes larmes.
« Mais écoute, ô ma tendre amie ! Si parfois près de toi que j'aime, au sein de cette existence comme on la rêve et que nous avons réalisée, un nuage allait voiler mon front, une pensée glacer mon sourire, oh ! ferme les yeux et oublie. Ce ne sera jamais qu'un instant rapide, *un éclair aussitôt éteint qu'aperçu. Quand tu les rouvriras, tes yeux adorés, tu me trouveras rassuré et serein comme toi. Ne t'inquiète pas de ces mouvements subits qui traversent le bonheur même, de cette nature obstinée qui revient alors qu'on la croyait vaincue et désarmée. Absous-moi de cette éternelle défiance, si jamais elle reparaît et surnage pour être de nouveau perdue dans les délices de notre union. Cette défiance, ô ma sœur chérie, ne s'adressera jamais à
l'amour. Ne t'en afflige pas ; ta pitié me serait trop cruelle. Puisque mon amour te suffît, me punirais-tu, en n'étant pas parfaitement heureuse, de ce que je ne puis être, Camille, aussi heureux que toi ? »
Certainement, Allan était vrai en écrivant ainsi à mademoiselle de Scudemor. Mais l'idée de la prédestination au malheur, cette idée qui peut prendre les hommes sans folie, — tant le malheur est certain ! tant il est inévitable ! ~ était-elle tout le secret de ses tristesses? Non, sans doute. Seulement il dissipait un soupçon ou le prévenait, en insistant sur cette défiance, un des côtés de son caractère. A tout prendre, il agissait ainsi encore plus en vue de madame de Scudemor que de lui-même, car il se regardait comme violenté par une fatalité implacable, — Pamour de Camille, — mais, du moins, il espérait que ces deux femmes qui devaient lui briser le cœur, chacune à sa manière, ne se briseraient pas l'une contre l'autre, après le lui avoir écrasé.
Quand on est le jouet d'une fatalité qu'on adore et qu'elle pousse au but redoutable par la route que l'on eût choisie, on oublie aisément que l'on est victime. C'est moins parti-pris que stupidité de la passion, et l'homme, distingué de la bête par la prévoyance de l'avenir, paît les fleurs de la vie comme le taureau engraissé pour le sacrifice. Allan était aimé. Ce bonheur de l'amour avait de si délectables ivresses qu'il aurait souhaité qu'elles ne se fussent jamais dissipées. Mais l'intelligence venait-elle, de temps en temps, se faire jour à travers, il avait horreur de ses ivresses et s'y rejetait, tête baissée, avec désespoir. Prévoyait-il le moment où il les invoquerait encore, mais alors en vain ?
Cependant la vie sembla redevenir ce qu'elle était pour Allan et Camille, mais avec un caractère plus ardent et plus concentré. Chaque jour précisait la passion davantage. Elle commençait à sortir de l'inconnu où jusque-là elle avait été diffondue. Mer montante, vague sur vague dont on entend les lointains murmures derrière la montagne qui en sépare et sur les sommets de laquelle elle apparaît un jour, lumineuse, dominant enfin ces plateaux, opiniâtrement envahis !
La lettre d'Allan avait entièrement calmé les terreurs de Camille. Elle le plaignait de cette disposition défiante dont il ne lui avait jamais parlé, et qui maintenant expliquait pour elle bien des tristesses. Que son amour triomphât ou non des défiances de son frère, ce lui était une raison de plus pour l'aimer davantage. Ah ! quand on aime, tout, hélas! est une raison de plus !
« Je veux faire mentir ses pressentiments, » se disaitelle ; et, en effet, son regard, sa voix, sa main quand elle la posait dans la sienne, tout son être enfin respirait tellement l'amour que celui qui l'aimait ne pouvait pas avoir une crainte. Madame de Scudemor n'aurait pas pu soup-
çonner quelles mystérieuses effluves d'amour s^épandaient de ces deux jeunes gens, — vivant si près d'elle et qui paraissaient vivre tout naturellement de la simple vie de la famille, — en présence d 3 cette intimité qui était plus qu'une familiarité d'habitude, et dont les dehors chastes et retenus exprimaient une affection si profonde. Elle les regardait avec ses yeux secs et son sourire pâle, et qui sait si elle ne souffrait pas, au fond dû cœur, de ne pouvoir être en tiers dans cette confiance et cette amitié ? car les affections font envie encore lorsque le cœur n'a plus la força de s'attacher, et la nature humaine s'ingénie tellement à souffrir que ce qui ne serait plus un bonheur peut être une douleur pour elle. Regret faible, du reste, s'il existait en Yseult, et qui mourait silencieusement où il était né, sans trahir son existence avortée dans son visage tranquille et défait.
Quelquefois, quand elle n'était pas dans le salon, Camille disait ingénuement à Allan : « Ma mère ne sait pas à quel point nous nous aimons, mon frère ! » et cette parole tombait comme un froid glacial au milieu des douces impressions et des inépuisables sensations d'Allan. Il avait de puissantes raisons, le malheureux ! pour souhaiter qu'elle l'ignorât à jamais. « Mais, — reprenait Camille, toujours travaillant à sa broderie, — qu'est-ce que cela fait qu'elle ne le sache pas? Ces choses-là ne peuvent se confier. Est-ce parce que je n'aime que toi, Allan, qu'il me serait impossible de dire à un autre combien tu m'es cher?... Et puis, ma mère, toute bonne qu'elle est pour moi, est si froide que je me sens timide avec elle encore plus qu'avec une étrangère. »
Allan n'osait répondre à ces paroles. Il savait combien peu madame de Scudemor était, par le cœur, la mère de Camille. Mais luT, à qui elle s'était dévoilée, lui qui con-
naissait la cause de Taridité de cette âme trompée et ulcérée, il avait pour elle un tel respect qu'une observation dite sur sa froideur lui eût semblé une dureté et une ingratitude.
I Camille ne pouvait pas pénétrer le motif du silence d'Allan, mais elle l'aimait trop pour n'y pas voir une délicatesse.
-— Tu n'oses pas accuser ma mère, — reprenait-elle, — tu es si bon et si généreux, mon Allan ! Je ne l'accuse pas
j non plus. Peut-être a-t-elle été malheureuse? Cependant, elle ne pleure jamais, et je ne me souviens pas de l'avoir vue triste.
— C'est qu'il y a des malheurs si grands — répondait A.llan — qu'ils tarissent les sources des larmes, et des abattements qui ressemblent presque à du courage, tant ils frappent d'impassibilité ! Toi, tu es à l'aurore de la vie, ô
. ma sœur ! et tu ne sais que les larmes pour exprimer la douleur, parce que si tu souffres, tu pleures. Mais a-t-on toujours le cœur plein, et faudrait-il croire ta mère moins
• à plaindre si elle ressentait cette sécheresse ?
— Qui donc t'a appris cela, mon frère? — lui disait la naïve enfant. Mais il se gardait bien de répondre. Il se gardait bien de lui dire d'où il tenait ces choses, et
[ comment, presque aussi jeune qu'elle, il les savait. Sous l'impression attristée de ces paroles, Camille repensait à sa mère : — Si tu as raison, — ajoutait-elle, — je ne veux pas avoir l'injustice du plus léger murmure contre la froideur de ma mère ; et d'ailleurs pourquoi me plaindre, ami,
= puisque tu me tiens lieu de tout? Avec toi, ai-je besoin de rien? Ah 1 pas même de l'amour de ma mère!
Et ces ravissantes paroles, elle les lui disait avec un accent qui résonnait comme une musique du ciel que i'oreille nous apporte au cœur.
— Oui, je suis orpheline comme toi, — reprit-elle. — Aimons-nous, AUan, aimons-nous comme deux pauvres enfants qui n'ont jamais eu de tendresse de mère à recueillir. Vois-tu ? je serais presque fâchée que ma mère m'aimât à présent. Je suis heureuse d'être orpheline, car n'est-ce pas être toi davantage > — Et elle le regardait de manière à le faire évanouir, s'il n'avait pas penché son front sur son épaule, inondé des plus pures délices et se complaisant dans la suavité des larmes qui emplissaient ses yeux. Elle, plus jeune et plus frêle, soutenait sans faiblir cette tête pleine de pensées, ce front auquel la douleur avait déjà mis son sillon. Elle était fière de l'émotion qu'elle produisait en cet homme, son frère aîné en force comme en âge. Quelle est la femme qui n'a pas fait délicieusement la mère avec son amant, et n'a pas bercé comme un enfant, sur sa poitrine, son protecteur et son roi ? Elle ne pleurait pas, comme Allan, mais souriait... Ses yeux, baissés vers lui, répandaient une flamme plus longue que ses cils et plus douce que les reflets d'un soir de mai. Ses brunes joues, qui avaient toujours un peu de l'opacité de leur teinte foncée, devenaient transparentes en rougissant. Il semblait qu'une lumière — mais une lumière de carmin — y coulât, sous le velours de pêche mûre, comme un fluide rayonnant. Plus radieuse et non moins touchante que la blanche mère du Gorrége, son enfant à la mamelle, les larmes tremblantes à la joue et inondant le sourire on eût compris, en la voyant, de combien le pur amour de la vierge l'emporte sur l'amour maternel.
Mais Yseult venait-elle à rentrer, elle interrompait ces longues extases et ces félicités inouïes. L'épanchement n'était plus qu'un mince filet d'eau à la place où il avait
ruisselé en rivières. Cependant le charme souvenu du moment passé embaumait le moment présent, et cela même leur était doux encore. L'âme avait besoin de se détendre, de se replier sur elle-même, pour mieux jouir de sa jouissance. Réfléchir sur son bonheur, n'est-ce pas le doubler ?. . . Oh I si l'amour restait toujours dans nos âmes ce qu'il uiuit pour ces deux jeunes gens, quelle belle chose il ferait de la vie ! Comme il faudrait le pleurer et mourir quand : il ne serait plus ! Tout ce que les poètes ont dit du bonheur de s'aimer aurait été grossier en comparaison de celui qui les submergeait. Adorables chastetés au milieu de tous les abandons ! Ils auraient été des pensées que Dieu aurait blié de vêtir d'une forme moins lumineuse, qu'ils ne se . raient pas autrement embrassés et confondus dans son -in. Seulement, qui respira jamais la fleur sans enlever le .vet soyeux qui la couvre? et, si on pouvait changer en parfums les couleurs dont elle est ornée, qui ne les fondrait sans pitié avec la fraîche odeur qu'elle exhale pour aspirer en soi tout entière cette fleur que l'on possède mieux core avec une haleine qu'avec un regard?... Celte loi de toutes les créatures les atteignit dans l'élycenne existence que le sentiment leur avait faite^Un nouau grain de sable tomba au fond de celle coupe merveiluse où ils buvaient le feu des étoiles, et, comme il arrive ujours, ce peu de la terre mêlé à toutes les béatitudes du jI leur rendit ces béatitudes plus grandes encore... Ah ! tte première volupté, ce premier tressaillement d'une lire substance que celle de notre âme, ce premier bond la chair, enfant sans forme, dans les flancs d'un amour pur, et qui sans en sortir nous apprend pourtant qu'il a vie, est le moment le plus complet en bonheur car c'est
tout l'homme qui est heureux. Le rayon d'or ne s'arrête pas seulement aux âmes, il pénètre au fond de nos poussières et les divinise, — mais, hélas ! il ne s'en retire que souillé. Le mysticisme n'est possible qu'un instant dans les sentiments de l'homme et de la femme, et c'est un mensonge pour peu qu'il dure. « Mon ami, — dit un jour Camille à celui qu'elle n'avait appelé si longtemps que son frère, — ma mère est de trop à présent. Nous ne sommes pas assez souvent seuls, et il nous faut trop renfermer ce que nous avons à nous dire. » Allan le trouvait comme elle, mais il leur était impossible d'éloigner madame de Scudemor. Le printemps, dont ils cpprochaient chaque jour davantage, leur donnerait — espéraient-ils — une liberté plus grande. N'auraient-ils pas le prétexte de mille promenades? Et quand on les croirait dans des directions différentes, ne pourraient-ils pas se rejoindre, protégés qu'ils seraient par les arbres du jardin? Mais, en attendant, il fallait se contenter de quelques mots bien tendres à la dérobée, et retenir leurs larmes de bonheur et l'amour qui les oppressait. C'était difficile. Leurs jeunes organes en auraient plutôt éclaté. Ils résolurent du moins de s'écrire, chaque soir, ce qu'ils ne se seraient pas dit dans la journée. Un très beau Burns, le poète favori d' Allan, fut l'endroit où ils déposèrent leur correspondance. Ce livre était placé dans la bibliothèque où madame de Scudemor n'entrait jamais.
Ce chétif dédommagement les fit vivre quelque temps encore. Ils étaient bien fous ou bien sublimes, mais c'était toujours le frère et la sœur! C'était toujours, du côté d'Allan, la pureté de l'amour mystique, le plus beau poème que l'imagination chantât dans son cœur ; du côté de Camille, l'ignorance de la vierge à sa première pensée. Quoi-
qu'elle fût de cette beauté dangereuse qu'on n'aspire par les yeux qu'avec des frissonnements,beauté de lutteuse qui promettait des résistances même étant vaincue et qu'on n'aurait pas craint alors d'écraser, quoiqu'elle exhalât l'odeur voluptueuse des fleurs les plus brûlantes du Pérou comme si quelque chaud parfum d'héliotrope eût été caché dans ses vêlements, jamais Allan ne l'avait considérée que comme l'expression d'un sentiment virginal, et pourtant exalté. Placé incessamment à ses côtés, il avait reposé ses yeux des journées entières sur ce buste fait pour tous les enlacements et les étreintes de l'amour ; sur ces épaules en cœur et cette nuque enivrante, où de petits cheveux rebelles au peigne frisaient et, faisant comme une légère mousse d'or, rappelaient qu'enfant cette tête, bronzée maintenant, avait été rousse ; et jamais il n'avait senti sur ses lèvres les humidités et les sécheresses du désir. Il voyait la vie dilater son double fruit au corsage de cette jeune fdle avec l'harmonie de deux sphères célestes dans un firmament de printemps, et il n'éprouvait pas ce qui s'élève en nous à la vue d'un lac frais et suave après un jour de chemin dans une route crayeuse 2t aride, crevassée d'un soleil ardent. Camille, à son tour, îvait porté des heures l'haleine de cet homme contre sa oue, et cette haleine ne l'avait pas couverte de ces sueurs ie feu qui nous ruissellent de la tête aux pieds à ce petit .ouflîe de la bouche aimée. Elle n'en avait pas même frisonne. A la vérité, souvent elle lui disait qu'il était beau vec un accent idolâtre. Mais les mères ne le disent-elles >as à leur enfant?...
Camille et Allan, qui ne voulaient pas se quitter dans i journée, ne pouvaient s'écrire que la nuit. Leurs lettres taient longues et leur faisaient prolonger la veillée jusqu'au
matin du jour suivant. Étaient-ce ces insomnies continuelles qui avaient battu si profondément les yeux de Camille? Mais un cercle violâtre les entourait. On eût dit un soleil d'été embrasant une masse de nuages sombres. Pour qui l'aurait bien observée, elle était plus abattue que triste. Elle avait la double lassitude du bonheur et de l'innocence, et, de ces deux fatigues, la plus grande en ce moment ce n'était pas celle du bonheur !
Allan regardait aux yeux de Camille cette trace meurtrie d'une souffrance et d'une fatigue secrète un soir qu'ils étaient seuls, par un de ces hasards qui s'offraient à eux quelquefois. L'hiver alors tirait à sa fin, et le jour était haut au dehors à cause de la transparence de l'atmosphère par le temps de gelée qu'il faisait... Dans le bleu extrêmement clair du ciel, des étoiles, qui semblaient plus petites qu'à l'ordinaire, étincelaient aussi plus blanches et plus acérées que de coutume. Une lune amincie y glissait un croissant diaphane, comme une moitié de bracelet, brisé et perdu. Le marais, tout inondé encore des débordements de la Douve qui peu à peu se retirait, reflétait k calme du ciel, et les saules, dont les branches droites ressemblent à une chevelure de femme soulevée par k vent, étaient couverts de givre et de mille cristallisation; capricieuses. Paysage fantastique, aperçu à travers levoih de vapeurs que la chaleur du salon tirait sur les vitres de fenêtres, et qui avait cette gaîté des gelées blanches, espèct de sourire de l'hiver lorsque l'air est fin et sonore.
— Ne souffres-tu pas, Camille? — demanda Allan à h jeune fille, — je te trouve changée et abattue depui; quelques jours. Qu'as-tu donc, ma sœur ?
-^ Rien. Je ne souffre pas physiquement, du moins, —
reprit-elle avec un sourire lent et remerciant. — Mais...
— Mais?... — interrompit Allan.
— Mais, comme tu le dis, je me sens abattue. Je languis de t'aimer et j'en voudrais vivre.
Ils se prirent les mains; elles étaient brûlantes toutes les quatre.
— Oh ! Allan, — dit-elle en levant vers lui ses grands yeux noirs, fatigués mais ardents, sphères de flamme dans leur orbite cernée, — pourquoi donc suis-je triste comme toi, moi qui suis faite, dis-tu, pour être heureuse?... Ah I vraiment, je commence à croire que le cœur est trop petit pourtant d'amour. Un grand dévouement me soulagerait.
— Il n'y a que la mort qui nous soulagerait, — dit Allan; mais elle ne vit pas le sens de ces paroles. — Veux-tu mourir avec moi, Camille, puisque nous ne pouvons plus porter le poids de notre bonheur ?
Chose admirable que l'amour! Cette enfant, qui palpitait de vie, se mit à sourire suavement à cette pensée de la mort comme on sourit à une jeune amie.
— Mourir? Oui, pour toi ! mais non avec toi ! — ditelle. — Oh! oui, mourir pour toi, je le voudrais! Tu as trouvé ce qu'il me faut, Allan. ^
— Pourquoi pas ensemble, ma sœur chérie ? — reprit-il.
— Parce que, — répondit-elle en répandant mille éclairs sur le pauvre cœur humain, sans qu'elle y pensât, — parce que mourir ensemble n'est pas se dévouer ; parce que ce serait à recommencer, s'il y avait encore de l'amour de l'autre C(Mé de la tombe. O mon ami, ce n'est pas de repos que j'ai soif, mais de sacrifice.
Elle demeura quelque temps comme si elle réfléchissait. Allan aussi. Et ces enfants amoureux étaient graves
comme des vieillards. L'amour venait de conduire leur pensée aussi loin qu'elle pouvait aller dans l'infini ; mais, du sort dérision amère 1 des bords de l'éternité où ils étaient, ils revinrent tout à coup à la vie. Chute profonde et pauvre chose que l'âme humaine, puisque les ailes lui manquent si tôt et que, du plus pur de ses rêves où il emportait sa gorge sanglante, l'oiseau divin doit retomber !
Ils restaient, rien ne se disant, les mains unies. Elle, accoudée sur ses genoux en face de lui, son visage altéré par le malaise d'un amour et d'un bonheur trop grands. Les traces d'insomnie qui le sillonnaient, ces yeux chargés, ce sourire languide, cette humanité consumée par la flamme intérieure, et surtout ce désir du sacrifice, ce désir de mourir pour lui au plus profond du bonheur même et qui était toute sa souffrance, la rendaient plus belle qu'une martyre. Ah ! que devait-elle apparaître à celui qui s'était lavé des souillures des premières caresses dans le recueillement de la pensée et la honte d'un amour de chair ; à lui, son frère, sa vie, son âme, qui s'était pardonné de l'aimer et rassuré sur l'avenir à cause de la pureté de l'amour qu'il avait pour elle ? Que devait-elle lui apparaître, à lui qui, ne soupçonnant plus un bonheur de plus avec elle, venait de lui proposer si simplement de mourir ? A cette heure, même pour un autre que pour Allan, Camille rayonnait mille fois plus d'âme que de beauté corporelle ; mais pour lui, qui adorait surtout son âme à travers cette beauté du corps qu'elle rendait plus grande, Camille ne devait-elle pas être un objet sacré et religieux ?...
Cela devait être, et cela ne fut pas ! Faut-il maudire la nature humaine? Ames tendres, que vous croyez pures, fermez ici ce livre et ne le r'ouvrez plus!... Leurs hiileines,
qui tant de fois avaient passé sur leurs fronts candides sans n'y laisser que le froid bientôt évaporé d'un souffle, leurs haleines frôlaient leurs, visages. Celle de Camille, ordinairement saine et fraîche comme la rosée de mai dans un lys, avait quelque chose d'acre, de brûlant et de malade. Les femmes, ces Ironies incarnées, dans ces mystérieux jours de souffrance toujours ramenés mais éphémères où elles ne veulent de l'amour qu'au bras sur lequel elles puissent chastement s'appuyer, ont de ces haleines sans pureté qui font du cœur une sensitive et coulent un frisson dans les os. Camille traînait longuement la sienne et sa bouche était entr'ouverte. Les deux coins en étaient noyés dans une humidité savoureuse, imperceptible écume des flots du cœur laissée dans les plis du sourire. Allan vint à frémir au toucher de ce souffle, chaud et froid tour à tour comme la menthe, mais imprégné de fièvre et de je ne sais quelle odeur irrespirée et sans nom... Le sang lui battait aux artères, mais c'était peutêtre l'extase du cœur. Il se penchait toujours un peu plus vers elle, et elle, dans sa contemplation muette, s'inclinait vers lui à son tour comme pour confondre leurs pensées dans quelque baiser fraternel et pudique, tout ^lein de la sécurité sainte du sentiment dont ils étaient animés.
Des quatre mains unies, deux cependant se dénouèrent ; l'une enlaça le corsage de Camille, l'autre, plus lentement encore, se suspendit au cou d'AIlan... Entre ces quatre lèvres, il n'y avait plus à peine que le mol intervalle de celles de Camille quand, sur un fond clair comme celui de la fenêtre, on la regardait de profil. L'atome d'air qui les séparait fut bientôt dévoré. Pour la première fois, le baiser dura plus que le temps d'un contact faiblement
ressenti. Pour la première fois, ce n'était pas deux feuilles de roses qui se touchent vaguement dans l'espace où les roule la brise du matin. Plus trempées de rosée, ce jour-là, elles demeurèrent collées l'une à l'autre. En vain Camille résista-t-elle sous la pression plus enivrée d'Allan. Il cherchait à la source le nectar virginal dont il avait tari la mousse légère au bord de la coupe. Ce ne fut qu'un baiser, mais d'un voluptueux mystère car on n'en eût vu que la moitié, mais c'était le baiser qui plonge au cœur une flèche qu'on n'en arrachera jamais plus !
Que devenait la sœur? Que devenait le frère?... Le glorieux amour du mystique expirait avec les ravissantes ignorances de l'adolescente? Est-ce ainsi qu'e//e devait étancher sa noble soif de sacrifice? Est-ce ainsi qu il se souvenait du bonheur qu'il y aurait eu à mourir ?