CAMILLE A ALLAN
« O Allan, Allan ! Qu'est-ce que je suis? Qu'est-ce que je sens, depuis hier ? Il y avait des bonheurs encore, quand je croyais les avoir tous épuisés ! Il y avait de la vie au fond de la vie, un amour encore dans notre amour ! Dis-moi, y en a-t-il encore ? Sera-ce ainsi toujours, mon ami ? Oh ! alors, que cela est bon de vivre ! et toi qui parlais de mourir ?
« Ah ! j'ignorais la puissance d'une caresse quand on aime, et pourtant je connaissais tes caresses, et je ne t'aimais pas moins qu'aujourd'hui ! Tes baisers, ô m^n frère, avaient la douceur du miel sur mes lèvres. Quand mon cœur faisait chaud dans ma poitrine, tes baisers semblaient
descendre comme un lait exquis et rafraîchissant. Ils étaient un calmant pour mon âme. A présent, Allan, quelle différence I Ils bouleversent ! Ils écrasent ! Ils font mourir! — mais ces défaillances qu'ilsproduisent sont plus délicieuses encore que le calme qu'ils m'apportaient autrefois !
« Mon ami, est-ce donc qu'on ne sait jamais rien de soi?
Est-ce qu'on s'abuse, même en pressentant ? Tu te rappelles que je pliais sous la vie ? que je désirais mourir pour toi? que j'invoquais le sacrifice? Eh bien! depuis cette caresse inconnue je ne demande plus de sacrifice. T'aimé-je moins? Ah ! mon Allan, quand je mets la main sur mon cœur, je sens que je t'aime davantage. Je sens que je mourrais encore pour toi avec joie ; mais j'aurais plus de regret à mourir.
« C'est qu'il y a toute une vie nouvelle dont nous n'avons pas vécu, ô mon tendre ami | Le bonheur est comme un astre qui ne se lève pas d'un trait dans notre âme. C'est son premier rayon qu'on prend pour lui tout entier I
« S'il en était autrement, mon Allan, qu'est-ce qui pourrait résister?... La nature humaine serait vaincue. On mourrait comme frappé de la foudre, ou peut-être deviendrait-on insensé. Sans cela même, hélas ! suis-je bien sûre que la démence ne suive pas l'impression de ce bonheur sans pareil. Est-ce que je n'ai pas été folle, cette nuit?... Ce matin, ma tête brûle encore. Mon œil est trouble, et des frissons me passent sur le cou et dans les épaules comme si j'étais auprès de toi !
« Mais, du moins, je ne me crispe plus pour me cacher. Je ne crains pas de soupirer tout haut, de t'appeler mon Allan, de me croire toujours à tes côtés. Ah ! lorsque ma mère est tantôt revenue, qu'il a fallu reprendre la vie accoutumée, toute émue de cette phase nouvelle de notre amour qui venait de commencer ; quand il a fallu se taire, s'étouder, se dévorer de frémissements, j'ai tremblé de ne pas en avoir la force. J'ai cru que mon cœur allait se briser. Involontairement je le pressais de mes deux mains dans l'obscurité, et tout le soir, ami, crois-tu que j'aie réussi à
calmer mes agitations intérieures? Tu as pu causer avec ma mère. Tu es un homme, toi IMais moi, je me taisais et je n'osais te regarder.
« Je ne me suis sentie soulagée que quand j'ai été dans ma chambre. Oh ! du moins j'ai pu me livrer, sans témoins, à l'impétuosité de mes souvenirs ! Quand je te dis que je suis folle, je ne te trompe pas, Allan. Je me suis jetée sur mon lit comme je me serais élancée à ton cou. J'ai trouvé sur mon oreiller la trace du parfum de mes cheveux. Croirais-tu que cette faible odeur respirée, cette odeur qui est la mienne et que j'y retrouve tous les soirs, m'a jetée dans une langeur inouie ? J'ai été obligée de m'arracher de ce lit pour ne pas m'évanouir, et je suis allée me mettre à la fenêtre. Il faisait froid. Les étoiles dardaient leurs pointes dans l'air pénétrant. Eh bien, je n'ai rien senti de cette piquante nuit, et pourtant j'étais tête nue, sans boa et sans châle, et ma robe était dégrafée. J'ai joui avec délices, et pour la première fois, de cette nature d'hiver .qui m'a toujours serré le cœur à regarder. J'en ai joui comme d'une soirée de printemps ! O mon ami ! quelle puissance as-tu donc sur Camille pour ainsi tout changer, autour de moi et en moi-même?... ^
« Je suis restée longtemps les yeux fixés sur la fenêtre de ta chambre, où j'apercevais de la lumière. J'ai pensé que tu m'écrivais alors, et cette idée m'a fait interrompre ma rêverie pour aller t'écrire aussi, — pour aller t'écrire que je t'aime, car pour ce qui est dans mon cœur, je ne saurais te le confier, ô mon tendre ami ! Tâche de le deviner, si tu peux... Mais, hélas! j'étais trop émue. Il m'a été impossible de t'écrire... Même te dire que je t'aime, je ne le pouvais pas... OAlian, as-tu été ainsi? As-tu passé la
nuit comme moi, à moitié mort, parce que la vie et l'amour débordaient à torrents de ton cœur?...
« Et ce matin, que je suis moins émue et que j'ai retrouvé la force de t'écrire, te raconterai-je cette longue, délicieuse et tuante insomnie? cette nuit écoulée, le front appuyé sur mon lit , à répéter ton nom adoré ? Oh I tu aurais été là, Allan, que tu n'aurais pas ajouté un délire de plus à tous mes délires ! Tes lèvres n'auraient pas couvert mes épaules de baisers plus enivrants que ceux que j'y ai répandus !... Pourquoi une cuisante rougeur me monte-t-elle au visage en t'écrivant ce qui n'eût été qu'un enfantillage si mes lèvres n'avaient pas été touchées par les tiennes, et si cette caresse, de moi à moi, n'avait pas été toute imprégnée de toi encore ! . . .
« O Allan ! je t'aimais comme mon frère. Maintenant, ce n'est plus comme un frère que je t'aime. C'est comme celui auquel on donne son existence, comme celui que j'aurais rêvé si je ne t'avais pas toujours connu. Hier, de ta sœur que j'étais je suis devenue ta fiancée. Jamais, je te le jure, Allan, je n'appartiendrai à un autre que toi. Seulement, je t'en conjure, ami, ne me demande pas tout de suite à ma mère ! Elle sera heureuse de donner sa fille à celui qui est déjà son fils d'adoption, mais ne nous hâtons pas d'épuiser la vie dont une goutte suffit actuellement pour nous rendre heureux. Tu ne sais pas, tes livres m'ont fait peur, Allan ? Ils montrent tous que le mariage empêche l'amour de durer. C'est absurde, car, moi ta femme, je ne t'aimerai que davantage. — Mais quelle est la pauvre fille bien aimante qui puisse se défendre de n'être pas toujours aimée, ô mon Dieu ?
« Avec quelle joie je vais te retrouver, ce matin, ô mon
cher Allan ! Je compte les heures qui me séparent de toi. Il y a de longues bandes blanches à l'horizon. Le jour se fait de plus en plus. C'est à sa lueur que je t'écris ces dernières lignes. Hier je te paraissais souffrante et abattue. Tu m'en exprimais ta tendre inquiétude. Aujourd'hui, si je suis plus pâle et plus défaite, mon bien-aimé, ne t'en inquiète pas. Je dépose dans ton cœur le secret de ma pâleur et de ma nuit. Tout à l'heure, je viens de me regarder dans la glace. Mes yeux sont enflammés et mes joues livides, mais il me semble qu'on voit à traver s mes traits fatigués que ce n'est pas la soufi'rance qui les altère; et toi, Allan,tu ne t'y méprendras pas ! »
Allan ne s'étonna point de cette lettre. Il n'ignorait plus quel foyer de passion renfermait le cœur de Camille. L'épouvante qui l'avait saisi à la première lettre qu'il en avait eue ne recommença pas. Les plus lâches finissent par ne plus trembler. A regarder longtemps le danger qui avait etfrayé d'abord l'âme ne remue plus, mais ne la croyez pas plus forte. Elle est aussi faible que jamais. Avoir peur, c'est être actif encore, et le dernier pas dans la dégradation c'est, la passivité. Cette lettre de Camille consternait Allan.
Son bonheur, son pur bonheur d'être aimé d'elle, venait d'expirer dans la première sensualité de la caresse... Ce qui était pour Camille l'ère d'une vie nouvelle, avait été pour lui un cruel déboire. Il reconnut qu'il s'était trompé. Il s'était imaginé qu'il pouvait vivre auprès d'elle comme auprès d'une sœur ; que son amour serait comme un sanctuaire où les émotions de la nature passionnée de Camille viendraient s'épurer. Il demeurerait — croyait-il — ce qu'il avait été pour elle jusque-là. Pauvre dupe, qui pouvait rire CDrame rient les coupables de la comédie qu'ils se sont
jouée et à l'aide de laquelle ils ont endormi leurs scrupules !
Et, en effet, ce n'était pas^ même elle, dont il redoutait les ardeurs, qui l'avait entraîné. Il n'avait pas cette chétive excuse à se donner. Il croyait avoir soulevé son âme de la borne des amours vulgaires. « Elle n'est qu'innocente, cette enfant, — pensait-il, — mais moi, je suis vraiment coupable, car tout ce qu^elle ignore, je le sais. » Et, cependant, ils s'étaient rencontrés tous les deux à moitié chemin de la caresse. Il s'était bien méprisé pendant son amour pour Yseult ; maintenant, il recommençait cet abominable mépris. Les souffrances que ce mépris de soi lui avait fait endurer étaient peu de chose en comparaison de celles qui l'attendaient désormais. Douleurs cachées I Ah ! puisse-t-il ne pas les trahir ! Mais, lâche de son amour pour elle, il n'osait prendre de ces résolutions décisives qui l'eussent arraché à ce rapace mépris qu'il prévoyait. Il voilait à ses propres yeux les profondeurs de son égoïsme, et il cachait son besoin de voir Camille sous les craintes de son amour pour elle, peut-être en les exagérant: « Si je la quittais, elle se tuerait, » disait-il, et il restait.
Quant à l'avenir, il se hérissait à son approche.
Il se demandait, avec une anxiété qui allait grandir, ce qu'il deviendrait avec cet amour sur lequel il s'était mépris et qu'il avait cru longtemps une tendre amitié fraternelle?... Comment avouer l'amour de Camille à cette mère de Camille qu'il avait aimée et qui s'était donnée à lui par le fait d'une pitié, le seul sentiment qui fût resté à sa grande âme? La figure d' Yseult se levait maintenant dans sa pensée à côté de celle de Camille et l'épouvantait, et il fallait cacher son épouvante à Camille pour ne pas lui déshonorer
sa mère. Effroyable effort vis-à-vis de cette fille ivre d'amour, mais dont il ne pouvait plus partager l'ivresse. Trop de crainte et de honte s'y mêlaient. Les jours passèrent, creusant cette nouvelle souffrance qu'il cacha sous un front menteur.
Ah ! mentir avec la femme qu'on aime, ne pas pouvoir arracher son âme des triples gonds de sa poitrine pour la lui étaler sous les yeux, être seul avec le vautour caché d'une pensée jusque dans les bras de sa bien-aimée, croyezvous que ce soit là une douleur ? Elle était si acharnée et si poignante pour le malheureux Allan, que l'amour et les caresses de Camille ne pouvaient qu'un moment l'endormir. Mais quand son front en reflétait quelque chose, elle ima^ ginait que ces tristesses venaient de la disposition noire et défiante dont il lui avait parlé, et elle s'étonnait que cette disposition résistât à l'opiniâtreté de ses baisers.
Mais ce n'était là, dans son bonheur à elle, qu'une nue rapide que le plus léger souffle emportait ! A être triste, elle le trouvait plus grand et plus beau. Il devenait un type de poésie sombre et mâle qui plaisait, comme tous les contrastes, à son imagination de jeune fille, et qui excitait ses transports. C'est là un des prestiges de la douleur, mais Camille ne se doutait pas à quel prix son amant f achetait. Dieu avait ouvert pour cette enfant le trésor de ses miséricordes, et n'est-il pas vrai, ô vous qui n'avez pas tant reçu, que, plus tard, elle pouvait être malheureuse sans avoir à l'accuser d'injustice 1
Camille ne savait pas, elle-même, quel était le plus doux de l'avenir qui s'ouvrait à ses espérances ou du moment dont elle jouissait. Non seulement elle éternisait son amour, audace qui semblait lui être permise car à i'encontre de
ce bonheur il ne s'élevait pas une apparence; mais tout ce qu'une femme aimée peut se promettre de félicités, elle les embrassait dans son cœur. Allan l'aimait plus encore depuis le jour où ils avaient appris qu'ils n'étaient pas seulement frère et sœur. Jamais, quand il était le plus morne et le plus découragé, il ne lui exprimait que de l'amour. On aurait dit qu'il voulait oublier dans les caresses ce qui faisait ombre dans sa pensée. Mais il ne les implorait jamais davantage qu'à ces instants où elle lui parlait de l'avenir et que, de sa voix de vierge et d'amante, elle l'entretenait des images du bonheur domestique, des joies de la mère venant augmenter celles de l'épouse, de tout ce qui devance la vie et la surpasse dans les épanchements de l'amour, — car quj sait si tous ces poèmes de bonheur ne sont pas plus beaux que le bonheur même?... Il aurait voulu vivre comme de vive force ces temps heureux qui ne viendraient pas, ou bien la dédommager des espérances auxquelles elle se fiait trop et qui allaient bientôt la trahir. Et Camille lui savait gré de cette foi dans le bonheur qu'elle pouvait lui donner, et, parce qu'elle en était heureuse, elle l'aimait encore davantage... Ainsi dominés, entraînés par le sentiment le plus irrésistible, ils s'abandonnaient et se laissaient vivre ; elle parfaitement heureuse, lui déchiré, misérable, mais ne pouvant se détacher de cette jeune fille qui lui avait donné de l'amour quand il avait tant souffert de n'en pouvoir inspirer.
èE QUI NE MEURT PAS. 295
Le printemps dont ils désiraient tant la venue, arriva enfin. Ce ciel nuageux et glauque, cette nature nue et attristée, reparurent dans le Irais épanouissement de leurs rajeunissements éternels. Déjà les arbres du jardin cntr'ouvraient leurs bourgeons, et les feuilles, chaque jour plus dépliées, tendaient leurs voiles de verdures sur les berceaux du petit bois. Cette première verdure, puberté virginale du feuillage, est riante et mélancolique tout ensemble, comme une espérance et comme un souvenir. Un or pâle en irrise la nuance verte, et l'on ne saurait dire si c'est un reste des jaunes rayons de l'automne gardé dans le mystère de la verdure renaissante, ou les premières traces d'un soleil plus éclatant ou plus limpide. Pou^uoi donc un peu de l'automne ne se retrouverait-il pas dans ces printaniers sourires de la nature renouvelée ? — comme la vague ressemblance d'une mère morte au front d'un enfant plein de vie, touchante et frêle empreinte de l'agonie qui précéda sa naissance.
Les lilas suspendaient et mariaient leurs grappes d'amé* thyste au feuillage noir des cyprès entre lesquels ils étaient plantés, derrière le château. Le ciel se trempa d'une eau
douce ; l'air en devint un bain et les lointains du marais nagèrent et se fondirent dans un bleu lumineux qui les inondait. Mille chants d'oiseaux vibraient confusément dans l'atmosphère. Les hirondelles à la gorge nitide et aux ailes plus foncées que l'azur du ciel, croisaient leur vol jusqu'aux surfaces ébranlées de ces mares, qui n'étaient plus que des ovales de vif argent, encadrées par les herbes qui commençaient de reparaître ; et la surface unie de cette eau qui se retirait de partout, ne ressemblait plus qu'à une glace brisée en mille morceaux, épars et étincelants. Les moineaux, tout frissonnants dans leur plumage gris-fauve de l'hiver auquel ils avaient échappé, s'abattaient aux murs des terrasses sur les bords des vases de granit, que le soleil semblait remplir d'un fluide d'or, comme s'ils avaient dû y boire la vie ! Souvent, à l'extrémité du marais, un rayon de soleil entr'ouvrant la masse des nuages ruisselait au cintre des lointains comme l'écume radieuse d'un flot perdu, et, se déroulant en vagues de lumière d'un bout à l'autre de l'horizon, faisait saillir dans sa lueur courante les accidents si peu variés du paysage, — quelques saules circulaires au bord des mares, ou quelque rideau diaphane de peupliers rendu bleuâtre par la distance... Ces premiers beaux jours, Allan et Camille les virent arriver avec une joie qui n'était pas seulement l'enchantement que devait leur causer la nature transformée par le printemps. Pour eux, il y avait plus que ces impressions printanières. Il y avait enfin de pouvoir sortir de l'étroit espace d'un salon ! Sous les massifs du jardin, dans les mille détours du taillis, ils ne craignaient pas que madame de Scudemor, toujours souffrante, vînt couper par la moitié une caresse trop longue. Ils sont si désespérants
les baisers hachés par la peur d'être surpris | Mais, pour eux, cette joie n'avait déjà plus la physionomie de celles qu'ils avaient traversées. Elle manquait des tressaillements de l'espérance comme dans Tattente d'un bonheur nouveau et inconnu. Hélas ! c'est que le printemps venait trop tardl
Avaient-ils donc tout épuisé ? L'accoutumance vient-elle donc sitôt nous désenchanter de nos rêves parce qu'ils sont devenus des réalités? Non, tout n'était pas épuisé; non, l'enchantement n'avait pas cessé d'être ; mais ils avaient ouvert l'écorce du dernier mystère et ils s'acclimataient dans l'émotion, c'est-à-dire qu'ils la sentaient moins. Ils s'aimaient peut-être davantage, mais la passion qu'ils avaient l'un pour l'autre ne les enivrait plus ; elle les dévorait. D'impétueuse elle s'était fait acre, parce qu'elle n'avait plus rien à apprendre ; mais, si les désirs avaient perdu leurs illusions, ils redoublaient d'intensité. Seulement cette intensité était continue, de sorte qu'elle tranchait moins dans leur vie. Ils ne disaient plus : « cela est délicieux, » mais «cela est nécessaire.» Ils étaient graves, presque pensifs : Camille ne s'étonnant plus de rien mais voulant du bonheur encore, par une inconséquente furieuse de passion irritée car elle savait qu'elle était descendue dans ce gouffre de la vie aussi loin qu'elle pouvait descendre;... et Allan était non moins tenace et non moins altéré du breuvage qui aurait toujours le même goût et produirait toujours la même soif! Ainsi, l'amour était pour eux sans contemplations et sans sourires. Époque de la passion oij elle contracte quelque chose de fauve, où elle se mord le sein comme une tigresse, où elle brûle jusqu'à son bonheur... On se parle moins, — on se sait; — on s'embrasse
longuement, en silence ; on se détourne sans se demander ce qu'on a ; et les deux bouches, toujours silencieuses, reviennent pourtant l'une à l'autre éternellement s'essuyer.
Quand la passion est arrivée à cet instant de sa durée, elle n'est plus qu'un centre dont la circonférence se rétrécit chaque jour davantage. Elle ne jette plus de charme sur la vie extérieure. Elle l'absorbe sans la sentir. C'est une possession brûlante, jalouse et revêche. Il n'y a pas d'orages encore, mais le ciel est d'une aspérité de feu qui fend la terre. Les rosées du cœur, les pleurs des premiers attendrissements sont taris ; et quand, plus tard, de nouvelles larmes viendront détremper les aridités de nousmêmes, elles ressembleront à ces larges gouttes, qui dans les pluies de l'été exhalent en tombant comme une odeur de poussière.
Aussi, Is printemps qui n'était déjà plus dans leurs âmes vint-il inutilement étaler ses mille beautés autour d'eux. Ce qui fait monter la vie dans les arbres ne la fit pas monter dans leurs cœurs. O passions ! passions ! vous vous développez toutes de même ! D'abord, c'est un bonheur à en mourir et qui fait vivre ; et puis après, ce n'en est plus, et ce n*est pas de la douleur encore... Espace sans nom entre les espérances et les regrets, entre le bonheur et le néant cet étrange vide que l'on traverse en s'aimant, mais dont on étouffe ; moment accablant oij l'on a la certitude^ d être aimé et de ne pouvoir être heureux, sans que lel pourquoi de ce fait incompréhensible surgisse jamais dans nos esprits confondus f
On n'aurait pas reconnu en Camille cette Bacchante duj bonheur de l'amour, qui se précipitait à grands cris à^ toutes les ivresses. Elle était presque aussi triste qu'Allan.JJ
Son visage avait perdu son éclat. Des rougeurs acres ou de profondes pâleurs Tenvahissaient à chaque minute, orageuse image des transes de son cœur ! En vain la nature était réjouie et bienfaisante ; en vain jusqu'au genou dans les roses et la tête dans une lumière parfumée vaguaient-ils aux promenades oublieuses, le bonheur dont jouissaient tous les êtres créés expirait à leurs pieds sans les toucher. Et ils s'aimaient ! Leurs frêles poitrines renfermaient plus d'amour qu'il n'en était épars sur le sol, en chaque grain de poussière auquel Dieu envoyait la vie dans les rayons de son soleil ! Mais ce qui faisait palpiter l'atome n'enivrait pas la créature. Misérables créatures, qui, à se serrer l'une contre l'autre, ne font sortir qu'une voix qui crie l'impossibilité d'être heureux ! En vain s'étreignaient-ils de manière à ce que la trace de la poitrine de l'amant restât dans le sein de l'amante, ils savaient qu'ils ne trouveraient pas plus d'apaisements que d'ivresses dans ces étreintes inutiles et fatales. Caresses aussi véhémentes que jamais, mais qui auraient fait mal à voir, car elles étaient irritantes et tristes comme eux.
A cette peine inhérente à la passion même, s'en joignait pour Allan une foule d'autres sans poésie et sans dignité. Il rougissait jusqu'au fond de l'âme à chaque pensée sur la position où il se trouvait devant Camille. Elle l'écrasait avec de certains mots. Maintenant elle voulait de l'irrévocable entre eux, comme si elle eût eu l'instinct que la passion doit être retenue ou qu'elle pourrait bien échapper. Elle le priait d'avouer leur mutuel amour à madame de Scudeifior et de lui demandera ratifier l'engagement qu'ils avaient pris, en se donnant Tun à l'autre, de s'appartenir. A ces instances, Allan — qui ne le comprendra? — hési-
tait, balbutiait. L'incohérence de ses réponses eût trahi les embarras et les tourments de sa pensée à toute autre que cette jeune fille, qui lui supposait, comme à elle, la pudeur de sa passion et la répugnance à demander à un tiers, comme une grâce, les droits qu'ils avaient échangés. Cet homme qui n'avait de fort que l'esprit, c'était l'esprit même qui le faisait souffrir. S'il en avait eu moins, il n'aurait pas compris si bien ce que sa position avait d'indécis et de traître, vis-à-vis de Camille et de sa mère... Le fait est qu'il les trompait indignement toutes les deux. La passion avait tous les torts, sans doute, mais des idées vraies, justes, nobles se superposaient toujours à cette passion qui l'entraînait, — pour lui montrer qu'il aurait dû plus courageusement résister. Quand ce coursier indompté qui passe sur le ventre à toutes choses, cette grande aberration de la volonté de l'homme, la, passion, n'a pas trouvé de borne et d'arrêt dans les résistances de l'esprit, l'esprit foulé aux pieds se relève, ravive la flamme fumante de sa torche et la secoue impitoyablement dans la conscience, jusqu'à ce qu'elle devienne le brasier où tout ce qu'il y a de moral et de beau dans l'homme doit périr !
Et cela était rigoureusement vrai pour Allan. Une idée qui lui vint à cette époque, et dont il eut beaucoup de peine à se débarrasser, montre à quel point l'égoïsme de la passion l'avait concentré en lui-même. Il se surprit à désirer monstrueusement la mort de la mère de Camille. La souffrance que toute sa personne accusait, le changement de ses traits, tout alimentait ce désir vague d'abord, bientôt précis, en lui rappelant que, cette femme morte, sa position à lui serait simplifiée, — qu'une pierre de tombe interposée, le passé n'échapperait pas de dessous. Désir
inextinguible et affreux, et toujours suivi d'un remords d'autant plus déchirant que l'incorruptible vue de l'esprit ne lui manquait pas ; mais ce désir et ce remords, attachés de front dans son âme comme une double torture, se combattaient et se résistaient tous les deux.
Camille ignorait ces douleurs. Elle ne souffrait que des impuissances de la passion, qui donne toujours moins qu'elle n'avait promis. Pour un esprit de la nature du sien, humain, fini, et d'une forte attache à la réalité, cette passion devenue adurante et sèche la jetait parfois dans une espèce de démence sombre. Souvent elle disait à Allan des choses étranges... Elle lui demandait pourquoi il n'était pas son frère tout à fait. Elle s'appelait, dans certains moments, son incestueuse sœur. Il semblait qu'avec ce mot sous lequel les législations ont mis un crime, elle aiguillonnât ses transports. Quand la passion n'a plus rien qui l'exalte, elle rêve du crime. Peut-être, dans ce monde déchu, y a-t-il dans la pensée du crime une parenté insaisissable avec la pensée du bonheur >
Un des résultats de cette situation dans la durée d'un sentiment, c'est de rendre exigeant, méfiant et amer. Ces exigences ne s'articulent pas, il est vrai ; ces méfiances vont plus à la destinée qu'à la personne ; les amertumes ne quittent pas le cœur pour monter plus haut ; mais elles existent. Ulcération solitaire de l'égoisme, qui finit par envahir ce que l'on croyait avoir de puissance de dévouement. Qu'alors la plus légère des circonstances vienne efïleurer une de ces méfiances silencieuses, l'âme vit dans une disposition tellement souffreteuse et tellement chagrine qu'elle en est immédiatement bouleversée. Ce qu'on ne s'avouait pas, on se le dit. L'existence actuelle se mo-
difie. Une ou deux feuilles de plus tombent de l'arbre déjà dépouillé. On s'aime encore ; on s'aime toujours ; mais ou une jalousie, ou un reproche, ou une inquiétude, sillonnent, comme des coups de hache, cette vivante affection qui trouve toujours moyen de rejoindre ses tronçons saignants. On a comparé la passion à cette pyramide des Contes Arabes dont les degrés croulaient à mesure qu'ils étaient montés. Hélas! c'est plutôt à mesure qu'on les descend qu'ils croulent, et ce n'est pas redescendre, mais remonter qui est impossible.
Cette circonstance, qui altère le langage en altérant un peu plus l'âme, ne se fait jamais longtemps attendre. Tout pousse la créature humaine à se précipiter vers les faits. Il y a en elle une impétueuse causalité de douleurs, de torts et de fautes. Cette circonstance arriva bientôt pour Allan et Camille. Ce ne fut qu^un mot, mais un mot suflit quand l'âme, saturée des irritations de la passion, n'a plus honte de son égoïsme et abjure ses généreuses délicatesses. Ne dit-on pas qu'un doigt timidement posé fait tomber en poussière les êtres frappés de la foudre?...
Ils avaient passé la journée dans le jardin, et, comme il est des instants où je ne sais quelle brise intérieure rafraîchit l'âme embrasée, ils étaient moins sombres et plus soulagés du poids de la passion et de la vie. Madame de Scudemor était venue les rejoindre dans la relevée. Fatiguée d'une promenade qui se prolongeait trop pour elle, elle avait regagné le château bien avant que ce tiède soleil d'avril se lût refroidi en s'abaissant à l'horizon. Elle avait montré dans cette promenade un attrait d'amabilité calme, qui avait agi sur les deux jeunes gens occupés si exclusivement d'eux-mêmes. Comme la vue d'une nature tran-
quille apaise parfois les turbulences de notre âme, le calme doux de madame de Scudemor avait-il envoyé quelque apaisante contagion à leurs orageuses pensées ? Qui sait? Mais quand elle fut partie, ils parlèrent d'elle longtemps, Allan surtout, AUan qui se sentait des torts vis-àvis de cette femme abandonnée. Nous croyons souvent réparer des torts en rendant justice, dans l'absence, à ceux qui auraient à se plaindre de nous ! Comme Allan ne pouvait révéler ce qu'il savait d'Yseult, de cette grande et infortunée créature, il n'insistait que sur ce qu'il y avait d'extérieur en elle. Il le faisait avec ses souvenirs d'amant et cette mélancolie d'imagination qu^il avait au suprême degré, et que la beauté perdue, l'âge d'Yseult, sa souffrance redoublaient encore. Cependant ils étaient assis sur le banc du petit bois où Allan avait reçu ces terribles confidences d'Yseult, dont il avait failli mourir. Camille, qui s'était mise sur les genoux d* Allan, l'écoutait avec rêverie, tête baissée, et la main jouant, distraite, avec son poinçon d'acier dans la poche de son tablier de talîetas. Tout à coup la pensée d'avoir aimé Yseult, cette dérision d'un éloge dans sa bouche ingrate, son désir atroce et furtif de la voir bientôt mourir, revinrent à l'esprit d'Allan et l'interrompirent De peur que Camille n'induisît rien de son silence, il cacha sa confusion dans une caresse. Mais, pour la première fois, Camille reçut la caresse d'un air impassible. Celte froideur inaccoutumée, ces yeux à qui le soupçon faisait perdre de leur humidité habituelle, lui donnaient en ce moment beaucoup de la physionomie de sa mère. La ressemblance du regard était frappante. Allan le lui dit en l'embrassant passionnément sur les yeux. — - Tu trouves ? -— répondit-elle, et, avec la rapidité dç
la pensée, le poinçon d'acier dont elle jouait elle alla pour l'enfoncer dans ses yeux. Horreur !... AUan vit le mouvement et la désarma, mais la pointe avait pénétré dans l'angle d'un des yeux qu'il venait de baiser, et le sang coulait.
— Es-tu folle ? — lui demanda-t-il avec effroi.
— Oui, — dit-elle, — car je suis jalouse ! J'ai cru autrefois que tu avais aimé ma mère, et ta caresse de tout à l'heure, Allan, m'a semblé pleine de son souvenir. Oh ! si tu allais m'aimer parce que je te la rappelle... Si j'allais poser pour ma mère f
Et elle était effrayante ! Sa jalouse pensée qui avait reposé si longtemps dans son sein d'enfant, et que Pamour et le bonheur d'être aimée avaient étouffée sans qu'elle en sortît, sa jalouse pensée se montrait sur ses traits expressifs avec une énergie sauvage. Allan eut recours à l'imposture pour la calmer. Ah 1 mentir encore ! toujours mentir f Il en était bien las... Mais il la trompa une fois de plus, cédant à l'instinct de la frayeur ou du devoir, — hélas t du devoir comme les passions l'ont fait ! Il lui prodigua toutes les tendresses, et elle s'abusa dans ses bras avec délices. Elle se rasséréna à cette voix chère, et cette fin du jour, de menaçante qu'elle était, devint plus douce que les autres soirées n'avaient été depuis longtemps. Comme elle était entièrement rassurée, elle eut la coquetterie de la jalousie. Elle fit la belle avec son œil blessé. La déchirure avait offensé la paupière, mais elle ne voulut pjint que le mouchoir d'Allan cachât la blessure dont elle était vaine. Elle ne permit à son amant d'essuyer la trace sanglante qu'avec ses lèvres. 11 la pansa avec des baisers. Mais, à travers ceux qu'elle lui rendait, elle ne s^apercevait
pas du mal qu'elle causait à Allan. Elle lui racontait son passé : « Oh I vois-tu, mon Allan, — lui disait-elle, — j'étais jalouse avant de savoir ce que c'est que la jalousie, avant de savoir que je t'aimais ! Te rappelles-tu un soir où ma mère te dit : « Attende :{-moi dans le petit bois ? » Je l'entendis, et un mouvement inconnu s'empara de moi. La pensée qu'elle pouvait t'aimer, la pensée que tu l'aimais, toi, ne me vint pas. Oh I non, j'étais trop innocente ! Mais je soudris d'une douleur que je n'aurais pas pu nommer. Longtemps ma vie en a été bouleversée. Pardonne, pardonne-moi, Allan, je ne te l'ai jamais dit ! J'ai été fausse avec toi que j'aimais comme un frère. Je haïssais ma mère parce que tu n'aimais plus ta sœur, parce que tu étais devenu brusque et froid, toi si affectueux et si bon ! Pourquoi cela? Je ne le savais pas. J'aurais tout donné et tout fait pour le deviner. Sais-tu que j'ai passé bien des nuits sans dormir alors ? Sais-tu que je vous ai bien espionnés, tous les deux?... J'écoutais aux portes quand vous étiez seuls, oia mère et toi. En vain je me disais que c'était mal, une Duissance plus forte que la honte et que la fierté m'y a reenue ; mais je n'ai jamais rien entendu qui m'apprît que •''^'»ait de la jalousie, ce qui me bouillonnait ainsi^dans le ! Je l'ai su depuis. Oh! dis-moi, répète-moi, Allan, tu ne l'as jamais aimée!... »• — Et il le lui assurait, et le lui jurait, et il n'osait regarder cette jeune fille, malaroiitouî en la trompant, car elle semblait jalouse encore ^ut en assurant qu'elle ne l'était pas. Quand ils se séparèrent, Allan respira de l'étouffement ' cœur. Lorsque l'on quitte la femme aimée avec une joie -te, où en est l'amour qu'on lui porta? N'est-ce pas affreuse découverte que de se sentir soulagé par l'ab-
sence, que d'être mieux seul qu'avec elle? Camille venait de projeter sur l'avenir et sur le passé un jour formidable, mais non imprévu.
Allan se trouvait placé entre sa conscience et Camille, nouvelle conscience aussi implacable que la première. Jusqu'ici, l'amour de Camille lui avait été un refuge contre lui-même. Maintenant, où serait le refuge, puisqu'elle aussi se retournait contre lui?...
On a dit, et avec raison, que tout sentiment profond était exclusif et par conséquent jaloux, et cependant les femmes qui veulent le plus être aimées se pâment d'effroi quand on leur montre qu'elles ne le seront jamais qu'en appelant sur elles les plus inquiètes jalousies. Pourquoi donc le désir de l'amour et la peur de l'amour dans ces êtres à ce qu'il semble contradictoires, et qui nous échappent par la mobilité beaucoup plus que par la profondeur ?. . . C'est que les femmes, quoiqu'elles puissent dire dans les méprises de leurs tendres âmes ou affirmer dans l'hypocrisie de leurs vanités, ont beaucoup plus soif de bonheur que d'amour. Aimer, pour elles, n'est que le moyen : c'est être heureux qui est le but. Aussi, quand elles s'effrayent de ces jalousies qui sont l'amour même, leur instinct n'est pas en défaut. Elles sentent que l'amour dans toute sa plénitude se change trop facilement en angoisse, et c'est du bonheur qu'elles avaient rêvé.
Les hommes, dont la sensibilité est moins grande et les besoins de bonheur moins impérieux, comprennent comme les femmes que la jalousie, pierre d'achoppement du bonheur dans l'intimité, est la borne de l'amour, — la borne après le dernier pas. Des imaginations éprises de la force peuvent l'exalter comme l'expression d'un grand sentiment,
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mais il n'en est pas moins certain que cette jalousie détruit l'amour, et, chose triste à penser, peut-être parce qu'elle gâte et perd le bonheur dont tout être humain est avide ! On peut avoir l'intrépide fatuité qui fait désirer la possibilité d'un coup de poignard, mais croyez que l'amour finit toujours par mourir dans ces jalousies. La première scène, la première défiance, le premier reproche sont presque toujours des maux incurables, creusante brûlure qui n'offense que l'épiderme, mais qui, à vieillir, s'enfonce dans les chairs.
L'amour de Camille pour Allan venait donc de dire son dernier mot en bonheur dans cet aveu jaloux et colère. Quoiqu'elle se fût réapaisée dans la confiance et les illusions d'un sentiment éloquent encore parce qu'il était vrai, néanmoins cette jalousie n'était qu'endormie. Soit pour Camille, soit pour lui-même, Allan devait prendre garde de la réveiller. Ainsi l'abandon entre eux n'était plus possible, et, s'il y avait eu confiance jusque-là, de ce jour la confiance aurait cessé d'exister ; mais il n'y avait pas eu confiance. Ils s'étaient aimés sans s'initier à toutes les pensées l'un de l'autre. Amour singulier, empoisonné dans sa source, car, la confiance ôtée, la passion dure, mais que reste-t-il à l'amour ?
Allan n'aurait pas aimé madame de Scudemor que la jalousie dont il était l'objet n'eût pas moins rongé l'amour qu'il avait pour Camille, — vase de vinaigre oij se dissolvent les perles de Cléopâtre, toutes les richesses du cœur dépensées, plus lentement et plus misérablement perdues que dans la somptuosité d'un seul soir ! Cette jalousie emporte peu à peu les charmes de l'intimité. Aujourd'hui, c'est l'un qui s'en va. Demain, ce sera l'autre. Tout isole
au lieu de rapprocher. Ce n'est pas l'oreiller d'Othello qui étouffe. C'est un supplice qui lui ressemble, mais moins prompt. Il échappe un cri que l'on retient souvent à moitié. Les raccommodements s'usent à se répéter, et à cette compression impuissante ce n'est pas Desdemona qui finit par mourir, c'est l'amour. Allan n'avait pas prévu cette issue à son sentiment, mais il entrevit confusément qu'un changement nouveau allait suivre les changements que son amour avait déjà subis. A dissimuler pour tenir endormis les soupçons, il le brisait, cet amour, par la fatigue, — et lorsque, voulant se détendre de ses mille efforts, il se mettait à fuir Camille quoiqu'il l'aimât, il s'apercevait bientôt que cette conduite devait exalter cette jalousie davantage et il retournait auprès d'elle, incertain de lui-même, et commençant à maudire les passions et leurs conséquences parce que les enivrements n'en sont pas éternels. Les baisers mêmes avaient perdu leur vertu d'oubliance. Ils ne l'empêchaient plus de penser. Il avait retrouvé cette réflexion que l'inquiétude enfante, et qui fait diminuer Tamour de tout ce dont il n'augmente pas... Quand encore il se plongeait aux caresses, trop préoccupé pour qu'elles le troublassent et trop malheureux pour en jouir, il lés prodiguait par calcul. Même pendant qu'elles duraient, l'inquiétude ne lâchait pas sa proie. Inquiétude acharnée, qui ne posait plus sur un terme ignoré de l'avenir mais sur tous les points de la durée. En effet, chaque heure qui n'amenait pas l'explosion du dénoûment à cette vie à trois qu'ils menaient au château des Saules, n'était qu'un répit du hasard sur lequel il était insensé de compter pour l'heure qui suivrait celle-là.
L'état de madame de Scudemor devenait de jour en jour plus inquiétant... Il semblait qu'un mal inconnu la rongeât, que la vie se retirât d'elle. Déjà le torrent montrait le fond du ravin. Combien de temps faudrait-il pour qu'il fût séché tout à fait?... Quand on regardait ce visage livide où les yeux, dans les milh rayons qui s'y éteignaient, n'avaient plus conservé au centre de leur noirceur mate qu'une morbide étincelle, il était aisé d'apercevoir une autre empreinte que celle de la vieillesse, une main non moins inexorable, un travail plus rapide que celui du temps. La mort qui l'avait envahie affection par affection, et de si bonne heure, — qui Tavait laissée debout et vivante au physique après l'avoir frappée au moral, — la mort revenait-elle mettre le corps au niveau de l'âme? Chose grande à voir ! mais qui la voyait au château des Saules ? Elle ne se plaignait pas. Elle n'avait pas même une lassitude dans les plis qui lui labouraient le front. Et, d'ailleurs, Camille et Allan pouvaient-ils regarder autre chose que dans eux-mêmes ? N'avaient-ils pas de ces préoccupations d'autant plus exclusives qu'elles sont plus douloureuses? Quand la vie intime est douce et bonne, déjà elle concentre ; mais quand elle est faussée,
gâtée, perdue, on a assez d'en vivre. Chaque misérable détail, chaque pauvre douleur sont devenus si grands qu'en ne voit plus rien au delà... L'homme est-il rapetissé pour tenir dans si peu de chose, ou la goutte d'eau, en fait de souflrance, a-t-elle l'infini de l'Océan?...
Mais si Allan et Camille, dans leur préoccupation d'euxmêmes, ne remarquaient pas l'affaiblissement de madame de Scudemor, cele-ci n'avait pas les mêmes raisons qu'eux pour ne pas voir les tristesses de sa fille mieux qu'elle n'avait vu son bonheur. Malheureuse femme, que la douleur devait instruire parce qu'elle était accoutumée à toujours trouver la passion et la douleur ensemble ! Malheureuse femme qui avait été déroutée, malgré sa grande intelligence, par l'aspect d'un bonheur qu'elle ne connaissait pas !
Camille, en eîTet, était triste. Elle n'avait plus le sérieux sous lequel elle avait voilé autrefois ses premières souffrances ; il n'y avait pas à s'y méprendre, c'était bien là de la tristesse. La douleur atteignait Camille. Sa santé même était altérée, réaction de l'âme sur le corps. Les confiances éphémères s'envolaient, et, sans défaillir jamais, une défiance farouche les remplaçait. Comme Allan se montrait inégal avec elle, — rien n'agissant plus à bâtons rompus que la passion, — comme, après l'avoir quittée pendant des heures, il revenait précipitamment à ses côtés et qu'il y restait muet et sombre, elle avait beaucoup pleuré de ces inégalités ; — puis ses jalousies la reprenaient... Chaque jour, c'était un soupçon ou une scène nouvelle. Elle aimait trop maintenant pour être fière. Elle se sentait capable de toutes les bassesses, et elle aimait jusqu'à la bassesse. Elle aimait Allan avec l'abandon de tout autre sentiment qui n'eût pas été son amour. Aussi le poursuivait-elle de ses dou-
leurs. Elle l'en fatiguait comme d'une éternelle et invariable répétition, qu'elle reprenait toujours quand elle avait été interrompue. Allan commença par sécher ses larmes en les buvant, mais la source n'en tarissait pas et il finit par les trouver bien amères ! Il les rejeta quelquefois de ses lèvres en paroles pleines d'aigreur et d'injustice, poison versé dans la plaie ouverte. Mauvais moyen de guérir cette âme toujours à vif. Or, il y a des paroles qui sont des faits irrévocables. Ni pardon ni rédemption pour elles. Pas plus après les avoir dites qu'après les avoir entendues, il n'est possible de les oublier... On met un raccommodement par dessus, on retrouve les sourires dans les baisers et les transports dans les caresses que, cœur contre cœur, les paroles terribles prononcées dans un moment d'humeur sonnent au fond de la poitrine. Souvent, en croyant les entendre dans le sommeil, on s'est dressé en sursaut sur sa couche et on a vu l'autre qui ne dormait pas non plus, mais qui pensait à ce qui vient de vous réveiller... « M'aimes-tu? » on s'aime assez pour se le demander et se le répéter encore, mais ce mot a perdu de sa signification enivrante du jour oij il ne fut plus inutile.
Ainsi, après avoir souffert dans la solitude de J^urs âmes du sentiment qu'ils avaient l'un pour l'autre, Allan et Camille se rendaient malheureux par ce sentiment même, égoïstes pour qui l'intimité était la pierre sur laquelle ils aiguisaient les armes dont ils allaient bientôt se frapper.
Camille irritait d'autant plus Allan, que chaque mot qu'il lui disait pour apaiser ses défiances et ses jalousies le rendait plus coupable et plus vil à ses propres yeux. Il savait ce que c'est que d'être jaloux du passé. Il l'avait éprouvé ; mais pas assez de temps pour avoir pitié de cette souffrance
312 CE QUI NE MEUilT PAS.
dans une autre, surtout quand ce sentiment ne se rongeait pas en silence mais exigeait, avec le despotisme de l'amour qui se croit offensé. Pour cet homme poétique, s'il en fut jamais, la jalousie n'avait plus de pittoresques colères. Les larmes que Camille répandait n'étaient plus que des pleurs absurdes, comme si tous les pleurs ne l'étaient pas ! Il ne prenait pas même l'intérêt d'une pitié animée et haletante au spectacle de cette magnifique jeunesse qui se flétrissait dans les larmes. Cette imagination de poète qui avait fait la conquête du monde. Romaine impitoyable et blasée, ne s'émeuvait guère à ces douleurs. Un pareil amour se ravalait aux tracasseries. 11 la faisait mourir, et elle ne l'intéressait pas !
Cependant il l'aimait. Je vous jure qu'il l'aimait encore ! Il se serait volontiers dévoué pour elle. Il lui aurait sacrifié tout ce qu'il aurait eu de plus cher, si ce n'avait pas été elle-même. Mais il l'aimait comme nous aimons tous, avec les conditions de son organisation et de sa pensée. Il ne pouvait pas, tout en l'aimant, ne pas la juger, et comme pour les hommes semblables à Allan, qui matent la réalité avec les conceptions de leur esprit, toutes les femmes pâlissent dans des comparaisons solitaires que font incessamment ces trop ambitieuses intelligences, il la trouvait inférieure à ce qu'il avait imaginé. On fut jeune, on fut ivre, mais tôt ou tard, les habitudes de l'esprit reprennent leur empire. Il est même douteux qu'elles le perdent entièrement. D'un autre côté, peut-être n'y a-t-il que deux êtres vulgaires qui puissent s'aimer longtemps? Peut-être la supériorité, de quelque genre qu'elle puisse être, est-elle un hermaphrodisme impuissant à donner comme à recevoir de l'amour. Les aigles s'accouplent, et voilà pourquoi on n'au-
rait pas dû, peut-être, les prendre pour le symbole du génie.
Certainement, Camille était en droit de se plaindre d'Allan. Elle qui, dans les premiers temps de la découverte de leur amour, lui avait dit : « Attendons ! Vivons comme nous vivons maintenant, nous sommes toujours sûrs de notre mariage. Nous sommes si heureux dans le mystère de notre amour ! » elle était pressée et ne se trouvait plus heureuse du mystère. Elle voulait de la clarté sur son bonheur. Elle voulait le lien du mariage qui lui paraissait infrangible, et elle pressait Allan de la demander à sa mère. Allan, qui avait aimé madame de Scudemor et avait l'écrasant embarras de son passé avec cette femme dont il aimait à présent la fille, répondait aux instances plus vives et plus multipliées de Camille par des faux-fuyants d'une mollesse que Camille ne comprenait pas. On se serait inquiété à moins. Pour se soustraire à ces persécutions de prières, Allan ne savait quel moyen prendre. Il n'avait plus que la ressource des âmes faibles, qui reculent toujours devant le péril quoique le péril soit inévitable. Il remettait tout au lendemain... Cette mollesse semblait donner raison aux soupçons de Camille contre les dénégations les plus opiniâtres... Et la position d'Allan était si cruelle pour lui quand il était seul avec cette exigeante jeune fille, qui avait bien le droit d'exiger, qu'il souhaitait que madame de Scudemor vînt se mettre entre eux pour lui épargner ce supplice !
Mais les événements ne le favorisaient pas. Madame de Scudemor ne sortait plus guère de son appartement que vers midi. Comme elle refusait toujours les soins de sa fille, la moitié de la journée s'écoulait pour Camille, dans le jardin ou dans le salon, seule ou en tête-à-tête avec Allan.
Les domestiques du château ne s'étonnaient point de l'intimité de ces deux jeunes gens, qui avaient toujours vécu ensemble et entre qui rien ne rappelait qu'ils ne fussent le frère et la sœur.
Un matin, comme Allan descendait au salon espérant qu'à cette heure Camille ne serait pas levée et qu'il pourrait sortir seul pour aller courir dans la campagne, il la trouva assise dans l'embrasure de la fenêtre oij elle avait l'habitude de travailler. Un souffle matinal, plein de roses lueurs, entrait par cette fenêtre ouverte et faisait comme une auréole à ce visage défait qui avait alors la nuance de la tenture feuille-morte du salon. Elle révélait, à cette riante lumière du matin, les désordres d'une nuit agitée. Ses yeux éteints étaient enflés par l'insomnie. Allan tressaillit en l'apercevant.
— Tu ne me croyais pas ici, Allan ? — lui dit-elle sans se lever, pendant qu'il s'approchait d'elle et lui déposait au front un baiser.
— Est-ce le baiser du bonjour ou de l'adieu ? — continua-t-elle avec amertume. — Allons! donne-le-moi bien vite, et puis va-t-en. N'est-ce pas là ce que tu veux?...
— Que tu es amère, Camille ! — répondit tristement Allan, — crois-tu donc que je veuille te fuir?
— Non, je ne le crois pas ! — et son sourire était encore plus amer que ses paroles; — j'en suis sûre plutôt. Je te gêne, je te fatigue, je t'ennuie, tues las de moi. Ose mêle nier ! Va, tu ne le saurais pas toi-même, tu te ferais illusion encore, que je ne douterais pas du malheur de ma vie. Je ne te reproche rien ; ce n'est pas ta faute, mais tu ne m'aimes plus !
— Je ne t'aime plus 1 Camille, — reprit Allan en s'as-
seyant à côté d'elle, — dis-moi, ces défiances insensées troubleront-elles toujours ta raison?... Ne seras-tu jamais lasse d'être injuste? Je ne te parle pas de ma vie que tu déchires et de mon amour que tu ofFenses, mais n'auras-lu jamais pitié de toi-même? Te verrais-je toujours te faire des maux cruels et irréparables ?. . . Je ne t'aime plus 1 Comment donc veux-tu être aimée? Tu n'es donc plus ma Camille, ma sœur, ma fiancée, ma femme? Ah ! regarde-moi donc, cruelle fille, et répète-moi que tu es sûre que je ne t'aime plus !
Elle le regarda comme il le voulait. Il y avait tant d'amour dans ses yeux, il s'était tiouvé si attendri en la voyant pâle et si horriblement bouleversée des larmes essuyées ou contenues, qu'à le regarder Camille oublia ces sarcasmes du cœur, morsures innocentes de la victime au talon invulnérable qui la broie.
— Oh ! si tu m'aimes, pourquoi me rends-tu malheureuse ? — reprit-elle avec un reproche plus doux. Mot trivial, mot qu'elles ont dit toutes ! cri universel qu'elles ont toutes poussé, ces égoïstes de bonheur qu'on appelle les femmes ! gémissement de la passion qui saigne. Hélas ! AUan ne pouvait-il lui adresser la même question?...
— Ma Camille, — répondit Allan, — ce n'esf pas moi qui te rends malheureuse, c'est toi-même. — Il n'osait pas appuyer, car un tel mensonge l'effrayait. — Tu connais mon caractère sombre. Tu sais que mon imagination a toujours attristé l'avenir et me fait douter du présent ; pour-
I quoi donc me reproches-tu de te fuir quand j'essaye de te
! cacher mes tristesses, à toi, jeune et belle créature, qui est
devenue défiante et malade à m'aimer comme si je t'avais
apporté dans mes baisers la contagion de cette maladie que
3l6 CE QUI NE MEURT PAS.
j'ai toujours sentie en moi. Autrefois, tu ne tournais pas contre moi les efforts que je faisais pour te préserver de ce souffle mauvais et putride. Tu me disais, Camille, « ce sera moi qui te guérirai de ces défiances ». Tu m'avais accepté comme j'étais, et tu voyais de l'amour encore dans ce que tu prends pour de l'indifférence aujourd'hui... Je me suis trompé. Je t'ai entraînée dans ma destinée. Je t'ai rendue toute semblable à moi. J'ai terni ton bonheur et flétri toutes tes facultés d'être heureuse. J'aurais dû te fuir et aller mourir de mon amour loin de toi. Mais c'est toi encore qui m'as retenu ; toi qui m'as dit : » reste, mon frère, et je t'aimerai » ! et je suis resté, n'écoutant plus, n'entendant plus que cette enivrante promesse. Mais j'étouffais tout dans l'amour que tu m'avais promis. Pourquoi donc, maintenant, es-tu moins généreuse, ma Camille?... Pourquoi accuses-tu mon amoui parce que je ne suis coupable que de trop d'amour?...
Elle l'écoutait, tout en pleurs mais tout en sourires. I l'avait prise à la taille d'une main, et de l'autre il l'avai saisie aux épaules : — Oh ! promets-moi, — lui disait-i avec effusion, — promets-moi que tu n'auras plus de ce5 absurdes injustices qui nous font souffrir tous les deux Promets-moi que tu ne flétriras plus ton visage chéri de te: larmes ! Promets-moi que tu ne douteras plus de celui qu t'adore ! Jure-le-moi par notre amour I
— Je te jurerai tout ce que tu voudras 1 — répondait elle, — je te croirai, toi, mon Allan, et je ne me croirai, moi jamais plus. Mais promets-moi à ton tour de ne plus menti: désormais, de ne plus avoir l'air de la contrainte avec U bien-aimée 1 Eh bien, si tu es triste, sombre, affligé, qu( sais-je? bizarre et injuste même, ô mon ami, je t'en con jure, ne cherche pas à me le cacher ! Je ne puis vivre san;
toi toujours là, toujours, et quand, même là, tu te tais, Allan, quand tu ne me regardes plus, il me semble que tu n'y es pas !
— Oui, ma Camille, — répondit-il, — oui, tu seras obéie, ma souveraine adorée ' Multiplie tes exigences, — reprenait-il, — je les compterai comme des preuves d'amour.
C'est ainsi qu'il était maîtrisé par elle après l'avoir maîtrisée.
— Eh bien 1 — dit-elle après la pause d'un baiser aux lèvres de son amant, — demande-moi à ma mère aujourd'hui.
Il n'échappait pas à l'importune prière. Une colère plus réellement injuste que ce qu'il avait appelé ainsi dans Camille s'empara de lui, mais il la retint dans son cœur.
— Tu te tais I — s'écria-t-elle, — Tu te tais ! et tu m'aimes ? Oh ! Allan, je ne te comprends pas ! tu n'as qu'à dire un mot et je serai ta femme demain, et je ne puis t'arracher ce mot I et tu m'aimes ! Il y a là-dessous quelque chose qui me confond et me supplicie I
Au fait, cette logique était indomptable. Il n'y avait rien à répondre, ou bien il fallait tout avouer.
— Ah I sans doute, je te demanderai à ta mère, — fit Allan avec une faiblesse insidieuse. — Mais seras-tu plus heureuse qu'à présent démon amour?... Que risquonsaous à présent d'attendre encore ?...
— Et notre enfant, attendra-t-il ? — fit-elle d'une voix oasse.
A ce mot, Allan devint tout pâle... Elle suivit du regard :ette pâleur verte sur le visage de son amant ; puis elle éprit d'un ton sombre ;
3l8 CE QUI NE MEURT PAS.
— Écoute-moi, Allan, il faut que tu ailles tout avouer à ma mère aujourd'hui. Je n'attendrai pas une minute de plus. Hier, comme j'étais auprès d'elle, elle m'interrogea sur ma tristesse, sur l'altération de mes traits avec un coup d'œil qui me fit frémir. Je ne sais pas ce que je lui répondis, tant j'étais troublée ! Il me semblait que son regard ne quittait pas ma ceinture ! Ah ! finissons-en, mon ami, avec ce supplice! Ma mère nous pardonnera tout et nous serons heureux ! Peut-être n'avons-nous cessé de l'être que parce que nous lui avons caché que nous nous aimions. Tu souris?... Mais je suis superstitieuse depuis que je souffre. Aie pitié de moi, mais va trouver ma mère, — vas-y !
— Mon enfant, — insista Allan, — ta mère est souffrante, ne crains-tu pas?
— Ah ! voilà bien des craintes pour elle ! — interrompit Camille avec violence. — Et moi donc, Allan, est-ce que je ne souffre pas aussi? Est-ce que tu ne m'aimes pas plus que ma mère ? Et s'il y en a une des deux que tu doives immoler à l'autre, est-ce donc moi ?
L'action de la femme offensée était d'une véhémence s grande et imposait tellement à Allan, que lui, naturellemen éloquent, ne savait que répondre à cette jeune fille qui 1< dominait de l'ascendant d'une situation vraie,
— Mais tu veux donc que je croie que tu ne m'aime pas 1 — reprit-elle avec un cri désespéré. — Ah ! c'est ; genoux que je t'en prie, va trouver ma mère et dis-lu tout ! Je ne quitterai pas tes pieds que tu ne me l'aie promis, Allan. Allan, tu me disais tout à l'heure quej'étai ta femme, mais tu vois bien que tu ne veux pas que je 1devienne ! Eh bien, dis-moi : non ! non ! je ne t'aime pas Ce sera mieux. Mais ne me laisse pas dans ces affreuse
incertitudes. Tue-moi plutôt! Envoie-moi d'un coup de pied, moi et mon enfant, tous les deux brisés, loin de toi ! mais ne me dis pas que tu m'aimes, quand tu me tortures. Tue-moi plutôt, tue-moi !... — Et elle cognait sa tête avec angoisse contre les genoux qu'elle tenait étroitement embrassés.
Il n'y a que vous, les avilis par le désespoir de la femme aimée à vos pieds, qui comprendrez ce que dût ressentir Allan en voyant Camille se traîner dans la poussière. Lâche prostitution de l'innocence et de la douleur qui profana tant de femmes, et dont l'homme resté debout a partagé l'infamie ! Larmes tombées et qu'on ne secoue pas des pieds qu'elles arrosent. La bouche de celles qui les répandirent ne les essuie même pas, et leur indélébile trace, on l'emporte, comme une fange incorruptible, dans tous les sentiers de la vie !
Allan souleva Camille de terre et la plaça de vive force sur le canapé :
— Folle, que tu me fais de mal ! — lui dit-il. Mais elle ne comprit pas l'accent déchirant d' Allan; elle ne vit là qu'une exaspérante pitié. Les pleurs séchèrent sur le visage de Camille comme les gouttes d'une eau rare qui tomberait sur un fer rougi. Femme qui se jetait«aux contrastes, sa lèvre étincela de colère, le sang lui couvrit le visage et le fonça d'une teinte olivâtre en gonflant, à les «•^Tipre, les artères du cou et du front.
— Il n'ira pas! — répéta-t-elle plusieurs fois avec frénésie. — Tu n'es qu'un lâche, Allan, tes serments de m'aimer sont des perfidies ! Tu as aimé ma mère et peut-être l'aimes-tu encore, ou lu le lui fais croire comme à moi. Voilà pourquoi tu n'oses demander la fille à la mère, quand tu les as trahies toutes deux !
Allan voulut la prendre dans ses bras, mais elle se débattit. — Ne m'approche pas, — lui cria-t-elle avec horreur,
— tu sens ma mère ! ma mère, hypocrite et froide créature, qui l'aurait dit ? tu l'as aimée ! Oh ! que je la hais à présent ! Quand je te dis de me laisser, amant de ma mère I
— reprenait-elle, avec une rage toujours croissante, en se dégageant de ses bras.
Allan n'avait jamais tant souffert. Les cris de Camille l'enivraient d'une douleur aiguë. Il eut un de ces moments de colère qui ferait presque reculer le sort qui nous frappe, quand il vit cette femme qu'il aimait l'appeler perfide et recevoir avec dégoût ses caresses. Il fut sur le point de saisir malgré elle la frêle et furieuse créature, et de la briser sur son cœur dans une étreinte de désespoir et d'angoissante volupté. Mais il s'arrêta, les mains étendues dans la plus sublime des hésitations. Son regard avait en ce moment une telle puissance qu'un tigre en aurait reculé. Il le lui mit sur la gorge comme une arme :
— Je te jure, CamillQ, — lui dit-il, d'une voix tremblante comme on l'a quand on est pâle de rage réprimée, — je te jure, par l'enfant que tu portes, de me fendre la tête à tes yeux sur cette console si tu ne veux pas m'écouter !
La colère est la baguette d' Aaron. Quand elle fut changée en serpent, elle dévora tous les autres. Camille domptée devint muette.
— Je te jure — continua Allan — que je n'aime pas ta mère, mais toi seule, Camille ! toi seule ! toi I
Elle baissa la tête comme si elle eût réfléchi. Puis, la relevant tout à coup :
— Je vais le savoir I — dit-elle d'une voix brève ; et elle alla pour sortir.
— OÙ vas-tu ? — demanda Allan.
— Chez ma mère ! — répondit-elle.
— Quoi faire, insensée ? — et il voulut la retenir. Mais elle résista et elle échappa à ses efforts.
— Tout avouer et tout savoir ! — dit-elle en se retournant, de la porte, et elle sortit de l'appartement, laissant Allan pétrifié d'étonnement et d'épouvante.
Lorsque Camille entra chez sa mère, son esprit était dans une telle agitation de la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et Allan, qu'elle n'éprouva pas l'émotion de timidité que lui causait toujours la présence de madame de Scudemor. Une fièvre violente s'était emparée de son âme, une fièvre de jalousie et de curiosité qui l'entraînait comme un instinct. Sa volonté ressemblait à de l'involontaire. Ce n'était plus la jeune fille de tout à l'heure qu'Allan avait trouvée défaite d'insomnie et de larmes, et qui s'était roulée convulsivement à ses pieds. C'était une femme blessée dans l'âme, et qui marchait au devant de la destinée avec la peur et la hâte que cette destinée inspire toujours. Sa respiration était courte, presque imperceptible. Son sein ne remuait pas plus que si sa vie avait été suspendue. Ses mouvements seuls avaient une rapidité extraordinaire.
Quand elle demanda sa mère à une des filles de chambre qui se trouvait alors dans l'appartement de madame de Scudemor, son accent avait la brièveté de la sécheresse des malheureux poussés à bout, et qui veulent en finir avec le doute qui les tourmente. La fille qui était là répondit que madame de Scudemor venait d'entrer dans
son cabinet de toilette et qu'elle en sortirait bientôt. Mais Camille, qui sentait en elle l'impossibilité d'attendre une seconde de plus, se précipita dans le cabinet de sa mère.
Celle-ci était dans tout le désordre du matin, occupée de ces mille soins mystérieux de toilette imposés par son organisation à la femme. Elle fut extrêmement étonnée de voir Camille chez elle à cette heure, et quoiqu'elle sût très bien qu'il n'y avait au monde que sa fille qui pût se permettre de passer le seuil de l'appartement où elle se tenait alors, le mouvement qn'elle fit pour se couvrir de son manteau de nuit trahissait presque de la frayeur. Le mouvement était d'autant plus remarquable, chez madame de Scudemor, que sa lenteur de patricienne ne l'abandonnait jamais. Mais Camille était trop la proie de ses sentiments pour apercevoir en sa mère le premier geste qui ressemblât à du trouble.
— Ma mère, — fit hardiment Camille, — je viens vous dire le secret de ma vie. Vous ne l'avez pas pénétré. Vous ne l'avez pas demandé. Mais il faut que vous le sachiez. Il le faut !
Et il n'y avait rien de tendre dans cette voix qui tremblait. On voyait qu'elle tremblait de colère, d'ai^iété, de haine, de tous les sentiments contenus qui frémissaient, dans cette poitrine immobile, comme un vase plein aux mains de qui retient son haleine pour ne pas jeter la liqueur qui va s'échapper des bords envahis et couverts. Ah ! le cœur, n'est-ce pas le vase où vacille notre destinée ?...
Madame de Scudemor était assise sur une espèce de chaise longue en maroquin noir. Elle regarda sa fille, debout devant elle, et dont les yeux, aussi secs alors que les siens, avaient une extrême expression de courroux et
de ressentiment. Le sang de la mère semblait s'être réfugié, de ses veines épuisées, aux joues de la fille en deux taches de vermillon, acre et brûlant, tel qu'on en voit sur les joues des malades pendant le délire. C'eût été un saisissant spectacle que ces deux femmes l'une vis-à-vIs de l'autre, pour qui eût pu voir surgir derrière elles leurs deux passés.
Madame de Scudemor ramenait sur son sein amolli les plis fuyants de son manteau, grande Niobé qui n'avait qu'à l'âme le marbre éternel. Un rayon de soleil tombant par la fenêtre ouverte frappait son front, qu'il ne vivifiait pas. Son attitude faisait saillir à sa taille, autrefois de reine et de guerrière, l'arcure de la fatigue de la vie. Elle se hâta de passer la main sur son front terni.
— Je devine tout, — dit-elle de sa voix basse et rompue. — Vous aimez Allan.
— Oui, je l'aime! — reprit la jalouse et orgueilleuse fille, cherchant avidement sa rivale. — Oui, je l'aime, et il y a longtemps ! Vous ne vous êtes donc pas aperçue, ma mère, que j'en étais folle ? que je ne vivais que de sa vie? que j'en suis enivrée chaque jour? Mais vous n'avez donc rien vu, absolument rien vu, ma mère ! Votre instinct maternel — ajouta-t-elle avec une féroce ironie — ne vous a donc pas avertie de la passion de votre fille? J'étais à vos côtés, et pas une fois vous n'avez soupçonné que je l'aimais ! Et il n'y a qu'aujourd'hui que vous pouvez le lire dans mes yeux et l'entendre dans mes paroles !
A ces mots, madame de Scudemor baissa la tête. Y avait-il dans les insolentes paroles de sa fille une lourdeur d'insulte plus insupportable que celle du crachat d'Allan ?... Sentait-elle qu'elle s'était abusée et qu'elle en était punie ;
que si elle avait aimé sa fille davantage elle eût été plus clairvoyante ? C'était la première fois que la fille coupable par le sentiment qu'elle proclamait avec cette audace, oublieuse de toutes les retenues de son sexe, restait sans larmes dans d'effrontés aveux, irrespectueuse et sans pitié pour la douleur qu'elle allait causera sa mère!... Mais c'est qu'il n'y avait plus là de mère. Il n'y avait là, pour Camille, qu'une rivale, qu'elle voulait connaître et punir.
— Et vous n'avez pas vu davantage, — reprit-elle avec le ton de plus en plus exalté de l'insulte et de la puissance, radieuse de l'effet qu'elle croyait avoir produit et sentant toute sa fureur jalouse se réveiller en présence de l'accablement de sa mère, — et vous n'avez pas vu davantage que lui m'aimait! et que j'étais heureuse ! et que c'était le bonheur d'être aimée qui changeait ma voix, cernait mes yeux, les emplissait de larmes ; que j'en étais malade, que je ne pouvais plus m'en soutenir ? Vous ne l'avez donc pas vu, mon Allan à moi, me regarder une seule fois? car ce regard l'aurait trahi et vous eût avertie. Mais où donc aviez-vous les yeux, ma mère?... Vous ne nous avez pas surpris une seule fois dans une caresse trop lentement interrompue, et pourtant nous en avons assez vécu, de caresses, pour qu'une seule fois du moins vous nous ayez découverts I
Madame de Scudemor ne répondait pas. Rougissait-elle intérieurement pour la déhontée?... Non, elle savait que la passion a de ces violences que les hommes ont appelées impudeurs, et elle l'acceptait comme elle est, cette passion connue et fatale. Camille, qui se méprenait sur le silence de sa mère, se livrait au plaisir de l'avoir humiliée... Il y avait une glace derrière madame de Scudemor. Les yeux
de Camille se portaient sur cette glace qui, étincelante, lui renvoyait sa beauté à laquelle sa passion mettait comme un fard de feu et une couronne d'éclairs, et sa mère accablée et flétrie, plus flétrie que l'eau qui stagnait à trois pas dans le bassin de vermeil, image accusatrice d'une jeunesse à jamais tarie. Aussi était-ce un sourire de vengeance satisfaite qui se mêlait aux impudiques aveux de Camille, car elle se sentait la plus forte, car elle se voyait la plus belle ! Et, cette idée l'excitant encore, avec la lâcheté du triomphe qui pousse le pied sur la gorge de l'ennemi abattu, avec cette rage qui poignarde d'un mot et les yeux bouillonnants comme un cratère allumé, elle mit sur l'épaule de sa mère une main presque matricide, et la secouant à la briser :
— Ma mère ! ma mère ! regardez-moi donc ! — lui criat-elle, — ne voyez-vous pas que je suis grosse? Doutezvous encore qu'il m'ait aimée?...
Ce fut alors que la comtesse Yseult releva sa noble tête. Elle était toujours impassible, car le seul sentiment de son âme — molécule perdue au sein du bloc opaque — n'avait pas même l'énergie de se faiblement empreindre au visage immuable et glacé. Elle prit lentement la main de sa fille, et l'attirant à elle avec une douceur pleine de force :
— Que tu l'aimes, ma pauvre fille ! — lui dit-elle avec la pitié qu'elle retrouvait en face de toutes les douleurs, — qu'il faut que lu l'aimes, pour parler ainsi à ta mère !
— Et vous ? — répondit Camille, redevenant pâle .d'espoir et de joie, — et vous, vous ne l'aimez donc pas?
— Ah ! l'amour t'a bien égarée, mon enfant! — reprit madame de Scudemor. Et déjà Camille était à ses genoux.
Elle était brisée. Elle était heureuse. Oh ! c*en était plus que la nature humaine n'en pouvait supporter à la fois !... Madame de Scudemor essaya de la relever, mais elle s'attacha à ses genoux.
— Laisse-moi là, laisse-moi à tes pieds, ma mère, et pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi I J'étais folle de douleur. Pardonne-moi. Ah I si tu savais ce que c'est que la jalousie!...
Et elle arrosait de larges pleurs les mains de sa mère, qui lui répondait, avec son sourire défait et vide : — Crois-tu donc que je ne le sache pas ?
Une heure après encore, Camille était assise sur le canapé de sa mère. Soulagée par ses sanglots, elle lui racontait les détails de son amour pour Allan... Cette jeune fille, que la froideur de sa mère avait repoussée, se trouvait presque avoir de la confiance avec elle. Depuis que la colère ne la possédait plus elle avait repris toutes les pudeurs oubliées, rappelé toutes les modestes rougeurs enfuies. Le sentiment de la démarche qu'elle venait d'oser et qu'elle commençait de juger, la couvrait de confusion. Avec ses yeux baisses et les soupirs entrecoupés de son sein, elle ressemblait à une statue de la Pudeur, mais de la Pudeur outragée et souffrante.
— Mon enfant, — lui disait madame de Scudemor, — je ne te demande pas compte de tes combats et de tes défaites. Me garde le ciel d'être dure envers toi, que l'amour a entraînée, quand je suis plus coupable que toi! N'aurais-je pas dû veiller sur vous deux ? Ne me suis-je pas trop laissé abuser par cette amitié d'enfance, qui cachait le danger d'un amour? N'aurais-je pas dû te garantir, ou du moins te fortifier contre ton propre cœur>
ma pauvre fille ? Je ne l'ai pas fait. Mes torts sont plus grands que les tiens. C'est à toi de me pardonner.
Et cette mère disait cela sans larmes, sans expansion et sans caresses, mais avec une tristesse si morne qu'en l'écoutant le cœur de Camille se fondait... Elle savait pourtant bien, Yseult, pourquoi sa sécurité avait été si grande. Elle n'aurait jamais osé croire qu'Allan eût pu aimer la fille de celle qu'il avait tant aimée aussi, et il y avait si peu de temps ! Sa connaissance des passions ne lui avait rien fait soupçonner ou craindre, et sa divination était en défaut. C'est que les plus chenus d'expérience ont aussi leurs aveuglements, et les passions toujours quelque secret gardé pour plus tard, quand on croyait les leur avoir tous arrachés, et dont la révélation est si souvent inattendue que l'on dirait une perfidie de ce qui n'est pourtant qu'un mystère.
— Rends grâce à Dieu, ma chère enfant, — continuait madame de Scudemor en flattant de la main le contour du visage de Camille, — rends grâce à Dieu de ce que la faute qu'il pardonne, mais que les hommes ne pardonnent pas, peut être cachée à leurs yeux. Dans quelques jours, tu seras madame de Cynthry. Moi, je rends grâce à cette jalousie qui t'a fait m'avertir à temps encore. Tu es bien jeune, ma fille; tu n'auras pas toujours une mère vieille et séparée du monde. Tu dois y vivre, dans ce monde, comme j'y ai vécu. C'est assez, crois-moi, de la destinée que les hommes nous ont faite, à nous autres femmes, sans être encore à leur merci par les faiblesses de ton cœur !
Quand elle entendit ces paroles, Camille se douta-t-elle que sa mère avait été autrefois malheureuse? Rendue à sa
confiance par cette douceur qui avait si généreusement répondu à l'offense, Camille eut-elle le désir de connaître mieux l'âme de sa mère qu'elle avait souvent calomniée?... Mais elle ne hasarda aucune question, ne manifesta aucun désir de savoir, et refoula sa sympathie comme un attendrissement bientôt surmonté. Les habitudes de toute leur vie se posaient entre ces deux femmes comme un infranchissable obstacle. Elles ne sont jamais brisées, ces habitudes... Si Camille avait pleuré aux pieds de sa mère c'est qu'elle souffrait de l'injustice cruelle qu'elle se reprochait , c'est que le bonheur de n'avoir pas de rivale, plus encore que la bonté d'Yseult, avait inondé son âme d'une joie et d'une reconnaissance infinies. Mais ce n'était pas de si peu que l'affection qui n'avait jamais existé entre madame de Scudemor et sa fille pouvait naître. Il était trop tard !
En quittant sa mère, Camille retourna vers Alian, dévoré de honte et d'inquiétude en pensant à ce qui allait suivre, et comme toutes ses craintes, à elle, étaient balayées de son âme, elle lui demanda pardon de ses défiances comme elle avait demandé pardon à sa mère de la violence de ses soupçons et de la brutalité de ses aveux. Tel est le cœur humain. S'humilier ne coûte pas quand on a joui des bénéfices de l'offense ; mais si l'offense avait été stérile ou si elle eût conduit à la découverte que l'on craignait, la générosité du repentir ne serait pas venue et on aurait eu imperturbablement tous les torts.
« Je serai donc ta femme, — disait Camille à Allan, — ma mère me l'a promis, -et notre vie recommencera d'être heureuse. » Illusion dernière, débris d'une foi ruinée en quelques jours et avec lequel on ne reconstruit pas d'édifice ! bouquet d'hier replacé sur le sein qu*il avait embaumé, mais dont les parfums sont évanouis! Camille n'avait pas encore l'expérience de son propre cœur. Elle croyait pouvoir raviver cette fleur délicate qui périt si vite dans notre âme, et qui s'appelle la foi dans l'amour. Hélas I les racines de la plante mystérieuse séchaient déjà au
cœur d'Allan. Il n'acceptait pas les espérances de Camille. Quoique venant de la femme aîmée, elles ne lui étaient pas imposées par elle. Instruit par le peu de durée de son bonheur il priait pour que l'amour ne s'éloignât pas aussi après, et peut-être ce modeste vœu d'un cœur épuisé était-il encore une demande trop ambitieuse.
Camille lui raconta ce qui s'était passé chez sa mère. Son âme attentive et troublée pesa sur tous ces détails. Il vit qu'Yseult ne s'était pas démentie, et qu'il lui avait fait outrage quand il avait tremblé pour elle. Il admira une fois de plus cette femme, sublime de possession d'ellemême, sur laquelle ne passait jamais le plus léger trouble. . . Ce qu'il connaissait d'Yseult et ce que Camille en ignorait, lui faisait porter sur Yseult un jugement qu'il n'exprimait pas. « Ma mère est bonne, — disait Camille, — et elle a été généreuse. » Mais Allan savait que la générosité d'Yseult était plus haut placée que dans la poitrine. C'était l'entente de la passion éprouvée, l'absolution de l'esprit à la nature humaine dans ce qu'elle a de plus involontaire, et l'impartialité de l'Histoire.
Ce qu'il y avait de décharné dans la sensibilité de madame de Scudemor, était précisément ce quitconstituait sa triste originalité. C'était toujours la même attitude, le même regard, la même femme, si ce mot de femme n'impliquait pas tout ce qu'il y a de plus mobile ici-bas. Aussi, pour celles qui lisent cette histoire, cette Yseult toujours à la même place, ce caractère autrefois passionné mais devenu pur et froid comme l'albâtre sur lequel les jours ne posaient même pas leurs nuances éphémères, pourrait bien n'être que d'un assez médiocre intérêt. Il ■\ avait, en effet, rien d'inattendu en Yseult, rien n'étant
plus conséquent à soi-même et de plus continu que l'inertie. Elle semblait reposée et calme comme la force ; mais ce n'était pas la volonté, cette source de toute grandeur morale, qui avait mis au silence les révoltes intérieures. Elle avait souffert et saigné longtemps sous sa couronne d'épines, puis le front lui avait durci. Seulement ne rien pouvoir contre le sort n'est pas se résigner davantage que de demeurer abattue. Elle n'avait rien fait contre ses passions mortes pour les faire mourir, et elle n'était, en tout, que l'idéal de la faiblesse de la femme. Allan, qu'elle n'avait pas aimé et qui ne l'aimait plus, gardait pour elle une espèce de religion de respect. La façon dont elle avait accueilli les aveux de sa fille lui fit bien prévoir la manière dont elle agirait avec lui... S'il avait douté d'elle une minute, le doute ne pouvait pas durer. Cependant il ne pouvait pas se défendre d'un embarras qui ressemblait à ses premières craintes. On a la lâcheté de ses torts, et ses torts n'avaient pas changé. « Tout en resterait-il là?... » se demandait-il ; ou reviendrait-elle sur ce qui s'était passé entre eux?... Puisque déjà madame de Scudemor avait eu la délicatesse du silence, ne pourrait-elle l'avoir encore ?... et quoiqu'un entretien où seraient ramenés de tristes et humiliants souvenirs ne pût lui être que pénible, il le souhaitait presque, n'eût-ce été que pour sortir du vague dans lequel il se trouvait enveloppé.
Car la vie s'était refermée sur eux trois, depuis le jour où Camille avait tout dit à sa mère. La même vie, avec son même branle monotone et lent, et son éternel sillage effacé toujours. Peu de temps s'était écoulé, il est vrai, mais Yseult n'avait rien confié encore à Allan de la promesse faite à Camille. Une allusion à cette promesse ne
lui était pas même échappée. Qu'attendait-elle, puisqu'elle était résolue ? Que se roulait-il dans cette âme enveloppée dans une enveloppe de chair de plus en plus dévorée, et qui néanmoins était impénétrable comme au jour où une mâle vie et une beauté puissante étaient l'abri d'un bouclier au cœur atteint?... Si madame de Scudemor avait aimé Allan de Cynthry ; si, dans l'intérêt du bonheur de sa fille, elle avait eu à consommer quelque grand et obscur sacrifice, — sang du cœur offert à Dieu, en secret, dans le vase d'or pur de la conscience; — sa lutte eût expliqué ses hésitations silencieuses. Il faut si souvent, comme le Romain, reprendre avec ses deux mains ses entrailles et y aller à deux fois pour mourir ! Mais Yseult n'avait pas la vertueuse difficulté du sacrifice. Passionnée, elle eût été plus grande ; elle eût été plus sainte. Mais on n'a à dire que ce qu'elle fut. Pauvresse de l'âme, à qui ses inglorieux dévoûments arrachaient presque un sourire, et qui ne soulageaient pas sa misère !
Camille demandait chaque jour à Allan : « Ma mère t'a-t-elle parlé aujourd'hui ? » Et sur la réponse négative du jeune homme, elle ajoutait avec une espérance un peu impatiente: * Ce sera donc pour demain ». Allan, elle en était sûre, n'avait aimé qu'elle, et leur avenir à tous les deux lui paraissait long et serein comme aux premiers moments de son amour et aux plus beaux jours de sa vie. t'ourquoi, cette vie, né la revivrait-elle pas? Pourquoi y avait-il des différences dans son bonheur présent et son bonheur passé, puisqu'il n'y en avait pas dans son amour?... Elle cherchait à s'expliquer ses troubles et ses ennuis par les exigences d'un sentiment que l'unité dans le mariage devait apaiser. Elle se montait la tête pour être heureuse.
Quand on est moins heureux, on se reproche d'aimer moins. On a remords du bonheur devenu impossible, parce que les âmes aimantes sont timorées. Pauvres âmes qui confondent, pour en souffrir davantage, les aridités de la vie avec les sécheresses du cœur !
Les défiances et les jalousies qui avaient aigri l'amour de Camille n'en avaient pas diminué la violence. Son amant lui était toujours aussi cher. La femme capable d'aimer se déprend si lentement! Il n'en était pas tout à fait de même pour Allan. Il était homme, plus fort et plus grossier. Il marchait plus vite. Il se détachait mieux. Il n'avait pas eu besoin de mettre ses deux mains sur la blessure par laquelle Tamour s'écoulait, car cette blessure ne paraissait point mortelle. Elle ressemblait à ces imperceptibles plaies qui ne répandent par jour qu'une ou deux gouttes d'un sang presque rose, et qui n'empêchent pas de vivre. On n'est pas plus pâle. L'œil étincelle avec la même plénitude d'azur, de lumière et de larmes. On boit l'enivrement à toutes les coupes, et la main les soutient encore aux lèvres avides sans faillir ; mais ces deux gouttes de sang, revenant toujours à la même place, essuyées chaque soir et jamais taries, c'est la mort... L'âme suinte par là son agonie. C'est le contraire de Jésus-Christ. L'épine déchirait les divines tempes, et des fleurs éternelles fleurissaient dans le cœur plein d'amour. A nous, hommes, les couronnes embaument encore la chevelure que nos cœurs expirent sous le dard envenimé. Allan, qui n'était pas un Dieu, voulait toujours aimer qu'il le pouvait à peine. Camille, tantôt, n'aurait plus pour lui que cet intérêt des souvenirs qui n'est pas toujours une puissance t Contradiction de la nature de l'homme! les défiances et
les emportements de la femme jalouse, il les eût maintenant préférés aux ardentes confiances et aux tendres expansions de l'amante rassurée. Il n'y répondait qu'avec la gaucherie de la froideur. En vain, en la voyant si tendre et si fidèle, repoussait-il l'idée d'affliger un cœur tout à lui. Il se disait qu'il lui donnerait toute sa vie. Don insuffisant à la place de l'amour, cette tunique qui emporte nos flancs avec elle quand on essaye de l'en arracher! Mais cette inepte générosité d'une heure ratifierait-elle, huit jours après, les engagements qu'elle aurait pris?... Le mal était irréparable... Ce n'est pas vrai, comme on Ta prétendu, qu'en amour il y a un ver marin qui bouche avec des perles les trous faits au précieux coquillage ; il n'y passe que l'eau de la mer qui est salée et rongeante, qui ternit et qui mord un peu plus... Telle est la vie, telle est notre âme. Elles ne seront pas déchirées, les pages qui vont suivre, — car il n'y a probablement plus que les athées de l'amour; vivants désespérés au milieu des autels renversés et des idoles brisées de la vie, qui puissent continuer ce triste récit...
Cependant le jour tant désiré arriva. Madame de Scudemor demanda tout à coup Allan auprès d'elle. Elle n'était pas descendue encore. Allan la trouva dans son appartement, assise à une place bien connue et qu'il n'avait jamais oubliée... C'était sur le canapé bleu où elle lui avait parlé pour la première fois de l'amour deviné par elle avec une si grande compatissance, et où, vaincue par ses larmes, elle avait rétracté sa sentence d'exil. Quand Allan entra dans cette chambre et qu'il vit Yseult à cette place, il éprouva quelque chose d'assez analogue à l'impression que nous envoient à Pâme les appartements de ceux que nous avons aimés et perdus. Hélas, ici, tout était de même ! Seulement le cœur d'Allan avait changé.
Mais non, tout n'était pas de même... Yseult était aussi extrêmement changée dans sa forme extérieure qu'Allan dans ses sentimeiUs les plus intimes. Le temps avait frappé l'une à la surface et atteint l'autre plus loin que l'écorce, mais le cœur de l'un pouvait avoir encore des moissons d'amour à recueillir et à prodiguer, tandis que, chez l'autre, le souffle aride de la vie avait tout emporté d'une beauté qui aurait dû mettre, à ce qu'il semblait, plus de lenteur à mourir.
Allan était ému en approchant de cette comtesse de Scudemorqui avait été pour lui Yseult. Elle vit à sa contenance ce qui lui remuait dans le cœur, et elle le fit asseoir sur le canapé à côté d'elle :
— Allan, — se mit-elle à dire aussitôt, — vous ne croyez pas, j'imagine, que je vous appelle près demoi pour vous adresser des reproches. Vous avez aimé Camille; vous avez été aimé d'elle. Vous l'avez entraînée, vous l'homme, c'està-dire le plus fort, et qui, pour cela même, auriez dû la préserver de vous ; mais vous étiez entraîné comme elle. Il n'y a eu en vous ni sang-froid, ni mauvais calcul. Comme je vous sais d'une noble nature, peut-être même avez-vous livré bien des combats à votre amour. Mais vous voyez, mon ami, si les conséquences des passions sont terribles, puisqu'on est obligé de les absoudre !
Seulement, pourquoi avez-vous attendu si longtemps à me tout avouer? Vous perdiez ma fille aux yeux du monde, si un sentiment de jalousie, que vos lenteurs exaltaient encore, ne lui avait donné une confiance qu'elle n'a jamais eue avec moi. Etiez-vous donc assez orgueilleux ou assez pusillanime pour sacrifier celle que vous aimiez à l'inévitable embarras d'un aveu ? Et pourquoi même cet embarras, Allan ? Vous avais-je donné le droit dfe douter d'Yseult ?. . . Si j'avais été une autre femme, je concevrais mieux vos hésitations. Mais ne me connaissiez- vous pas?... Vous semblais-je vivre sous l'influence des idées ou des sentiments de la foule? Vous ne vous rappeliez donc pas le passé ? Ce passé n'aurait-il pas dû vous aider à me juger comme j'étais? Ne vous souveniez-vous donc pas de ce que je vous ai dit tant de fois ici même ? — et du doigt elle indiquait le tapis, que son pied foulait hautainement
comme on foule aux pieds une misérable affection perdue, — ici où nous voilà, après quatre ans, vous guéri de votre fol amour, et moi sur le point de devenir votre mère. Ce que je voulais, alors, ai-je cessé de le vouloir depuis?... Ah ! si durant ces quelques années pendant lesquelles j'ai désiré vous épargner des souffrances trop connues, j'avais pu me reprendre à un sentiment, si faible eût-il été, je comprendrais que vous n'eussiez pas osé m'arracher d'un coup une illusion dernière. Mais vous savez, AUan, si j'ai cru une seule fois à vos paroles et si nos liens n'ont pas toujours été flottants.
— Yseult, — lui répondit Allan, — vous êtes la femme la plus sincèrement et la plus simplement grande qu'il y ait... Non, je ne vous jugeais pas commune. Si je ne me confiais pas à vous, c'est que je ne me fiais pas à moimême. Un premier amour nous laisse dans le cœur de ces vides que le second ne peut combler, des vides et aussi des reproches qu'on se fait, comme si on avait été infidèle ! Je vous évitais, Yseult, comme j'aurais voulu éviter ma conscience, cette conscience qu'on emporte toujours avec soi!
— Dites votre orgueil, mon ami, — reprit-elle, — car l'homme se méprise de ne pouvoir aimer longtemps, pour peu que sa nature ne soit ni légère, ni dégradée. Mais cet orgueil, Allan, deviez-vous l'avoir avec moi? Ne vous avais-je pas prédit la mort prochaine de votre amour ? Ne vous avais-je pas montré les misères du cœur, si tôt fini, si tôt rassasié, et n'était-ce pas dans le mien que j'étais allée les prendre pour vous les montrer?... N'est-ce pas en vous parlant de mon néant que j'ai essayé de vous convaincre de l'inanité des affections?... Mon cœur n'a-t-il pas été dans vos mains ce qu'était la tête de mort dans celles
d'Hamlet, quand il y cherchait la pensée et qu'il ne l'y retrouvait plus ?
Et, en jetant ces mots mélancoliques de sa voix lente et sans mélodie, — appuyée qu'elle était sur son coude, froissant de sa main gauche un long châle orange tombé de ses épaules aux hanches et flottant mollement autour d'elle, comme l'écharpe d'or du soir aux âpres flancs de la montagne, — image austère de la Destinée, elle semblait secouer de la suave draperie qu'elle étalait sur ses genoux tous les secrets de la mort et delà vie. Allan la contemplait dans sa pose auguste, pâle mais non sombre comme le marbre d'un tombeau sans cyprès, et la conviction qu'elle exprimait, une fois de plus, cette science du cœur apprise et retenue, le frappa comme une vérité nouvelle. Du buisson ardent de son enthousiasme. Dieu apparaissait enfin à ce Moïse de l'amour et lui faisait voiler son visage en écoulant la loi terrible ignorée et niée si longtemps. Etaitce l'harmonie qu'il y avait entre ce que disait Yseult et ce qu'elle était ainsi disant, — beauté perdue, yeux torches bientôt éteintes, sein auquel restait comme l'ornière du char de la vie dans ces dernières années si rapides, — était-ce toute cette dévastation au déclin qui apprenait mieux à Allan la fin de toutes les gloires de la vie et l'initiait davantage au secret de nos amours de poussière ? La Sybille parlait-elle pour lui plus haut que l'oracle ? ou était-ce le premier reflux de la jeunesse qui se retire souvent dans nos cœurs lorsque, sur les rivages de l'existence, la marée bat son plein et semble monter encore?... Toujours est-il qu'Allan sentit une adhésion fatale dans son esprit aux paroles de madame de Scudemor. L'idée que son second amour allait expirer comme le premier, qui n'était encore
que confuse, prit à ses yeux une netteté souveraine. Il s'envisagea tout entier. Yseultet Camille lui faisaient l'effet d'être deux cadavres au fond de son cœur. II les vit et se tut, ne niant plus rien. La vérité le domptait enfin, ce fort jeune homme. La hache pouvait redoubler les coups à la racine de l'arbre, il n'en tomberait oiseau ni feuille. L'âme était dépeuplée des derniers doutes et des plus opiniâtres illusions.
Après un instant de silence : — Allan, — continua madame de Scudemor, avec le sourire que Shakespeare donne à la Patience quand elle regarde la Douleur, — Allan, dans quelques jours vous épouserez ma fille. Je ne vous dirai point : Soyez heureux. C'est un mot que je ne saurais prononcer sans mensonge. Mais votre amour, et le sien pour vous, puissent-ils durer longtemps ! Je le souhaite. Maintenant, il vous sera plus facile de ne pas trahir avec Camille ce passé qu'on ne peut pas toujours oublier. Que ce passé demeure un éternel secret entre nous ! Mais il y a un autre secret encore qu'il faut aussi y ensevelir.
Allan la regarda sans comprendre. Elle reprit, avant de lui avoir donné le temps de lui adresser une question :
— Écoutez, Allan ! Quand ma fille, qui dans huit jours sera votre femme, est venue m'annoncer sa grossesse, j'aurais pu lui répondre que j'étais grosse aussi, moi I
Allan fit un bond et s'écria. Mais Yseult posa sa main sur la bouche du jeune homme : — Prenez garde ! — ditelle, — Camille pourrait vous entendre. Si vous êtes un homme, sachez vous contenir. Voyez, — ajouta-t-elle, en écartant les deux bouts du châle qui se croisaient sur ses genoux, — si j'ai bien gardé mon secret î
Elle était enceinte de huit mois.
— Je ne devais — continua-t-elle — vous le révéler qu'à l'heure même où j'aurais eu besoin de vous pour qu'il ne fût pas pénétré. Vous n'en avez rien entrevu à travers mes souflrances. Et, pourtant, il n'y avait pas pour moi un mouvement, pas une attitude qui ne fût une cruelle imposture. Mais, grâce à l'habitude de souffrir la douleur ne m'a pas vaincue, et la seule fois que Camille aurait pu tout soupçonner c'est quand elle me surprit, demi-nue, dans mon cabinet de toilette, avant que je n'eusse eu le temps de me couvrir de mon manteau.
Allan était atterré d'étonnement et d'effroi.
— Mon calme vous fait peur, Allan, — dit-elle, — mais l'idée qui vous accable aujourd'hui ne m'a pas quittée depuis huit mois. Je m'étais abandonnée à la pitié, c'est dans ma pitié que je suis punie. Il fallait que ce dernier sentiment, comme les autres, se retournât contre moi !
Quant à vous, Allan, — continua-t-elle, — vous voilà deux fois père, et il y a un de vos enfants dont vous cacherez la naissance, parce que les hommes la flétriraient de leurs stigmates de bourreau. Ce n'est pas pour moi, qui n'ai rien à demander à la vie et à qui l'injure et le mépris des hommes ne tireraient pas un mouvement de révolte contre eux de ce cœur mort et de ces nerfs anéantis ; ah ! ce n'est pas pour moi, allez, que je réclame le silence et l'obscurité ! Mais c'est pour l'enfant à qui la Pitié, dont il est le fruit, a imprimé une malédiction jusque dans mon sein ! Ce n'est pas pour l'enfant de Camille, de l'amour heureux et partagé ; mais c'est pour le mien, Allan, c'est pour le triste enfant de la Pitié. Vous aurez bientôt des devoirs à remplir vis-à-vis de Camille, et déjà, même, n'en avez-vous pas?... Que mon enfant soit donc sacrifié à celui
de Camille, je ne me plaindrai pas. Au contraire | Je le demande et je le veux. C'est à Camille, surtout, qu'il faut épargner les douleurs cruelles de l'amour blessé. Puisque je comprends cela vous devez le comprendre aussi, car je n'ai que ma pitié de femme, et vous, vous avez votre amour ! Allan, je voudrais vous donner du courage contre cette paternité qui vous poursuit déjà comme un remords. Votre autre enfant ne volera pas l'amour que vous aurez pour celui qui vous dira moins hautement « mon père. » Vous l'aimerez, n'est-ce pas ? Eh bien, on paie tout, on s'acquitte de tout avec de l'amour ! On efface même le malheur que l'on a causé. Il est impossible que vous ne l'aimiez pas, cet enfant. Hélas ! moi qui ne peux plus rien aimer au monde, moi qui l'ai conçu sans amour, je n'ai à lui offrir que la pitié qui n'a pas suffi à son père et qui ne lui suffira pas davantage. Allan, — dit-elle d'une voix profonde, après une pause, — aimez-le pour nous deux !
Chose digne d'émouvoir que cette prière d'une mère qui demandait qu'on aimât son enfant mieux qu'elle, parce qu'elle ne trouvait pas dans sa poitrine assez d'amour à lui donner. Allan mesurait toute l'étendue de l'infortune de cette femme. Touché jusque dans ses entrailles il lui prit les mains dans les siennes, ces mains dont le contact n'était plus pour lui qu'une impression douce et froide : — Yseult, — lui dit-il, — ô Yseult, noble et malheureuse femme, vous vous abusez encore ! Vous l'aimerez, votre enfant.
— Ah ! vous savez bien que je ne puis pas, — reprilelle avec la douceur d'une résignation sublime. — La volonté ne peut pas plus nous faire aimer que vivre. Heureuses, sans doute, qui cessent de vivre avant d'aimer ! Le sort n( m'a pas donné d'être comptée parmi elles, et la force d'ai-
mer que j avais ne m'aura servi qu'à souffrir, même après que je l'ai perdue !
Et, voyant que ses paroles de consolation étaient inutiles, Allan abandonna les mains qu'il tenait comme le naufragé qui lâche sa dernière planche de salut.
— Il n'y a rien à faire, Allan, — dit Yseult, en branlant la tête et à qui le mouvement d'Allan n'avait pas échappé. — Vous aussi, vous avez eu pitié de moi comme j'ai eu i pitié de vous. Vous voulez me faire croire à un sentiment qui n'est plus, — mais faire croire à un sentiment, c'est le donner. Dieu seul le pourrait, mais non les hommes. Mon pauvre enfant, laissez-moi achever de vivre dans l'isolation de mon âme. Ce ne sera peut-être pas bien long. Surtout, n'essayez pas de me rendre ce que je n'ai plus. N'y avez-vous pas perdu votre amour ? Vous y perdriez votre pitié. Ne vous détournez pas pour moi de l'amour et du bonheur de la vie. Je vous paraîtrais peut-être une ingrate, parce que je n'en serais pas attendrie. Souvenez-vous de Tenfant, mais oubliez la mère. Il n'y a que l'amour qu'on nous donne qu'il n'est pas permis d'oublier. Voilà pourquoi Camille doit vous être à jamais sacrée, même quand vous cesseriez de l'aimer un jour. Allez la retrouver, qjon ami, dites-lui que j'ai confirmé le don qu'elle vous a fait d'ellemême et que j'ai reçu vos serments de la rendre heureuse. Chassez de votre front ces nuages qui pourraient l'inquiéter encore. Allez, mon ami, et laissez-moi.
Allan était trop sous le poids de la confidence qu'elle /enait de lui faire et des pensées qu'elle avait élevées umultueusement en lui, pour obéir à cette injonction de nadame de Scudemor. Il hésitait et il restait immobile ; Dais elle, qui lisait mieux en son âme que lui-même, lui
dit, en se levant du canapé et en ramenant aux épaules le châle égaré qu'elle drapa autour de sa taille alanguie :
— Eh bien ! donnez-moi votre bras, mon fils, et retournons trouver Camille tous les deux.
Et ils descendirent dans le jardin, où ils croyaient qu'elle était et où ils ne la trouvèrent pas. Le soleil était coucht depuis une demi-heure, mais il n'avait point tout emportt' des rayons qu'il venait de répandre à torrents sur la terre Ils semblaient y traîner, à l'or et au vermillon liquide don tous les objets étaient trempés. Le ciel était d'un azu sombre et qui allait toujours s'assombrissant davantage des bords de l'horizon au zénith. Contraste singulier e frappant ! L'ombre se projetait des régions de la lumière et la terre, dans ses vapeurs opaques, s'embrasait d'on n sait quel reste d'éclat qui avait disparu de là-haut. Le jou se mourait par la cime, comme un homme de génie qu . deviendrait insensé. La lumière s'en allait du monde comm les plus nobles facultés de la personnalité humaine. Mai la vie restait dans l'un comme dans l'autre. Seulement un vie aveugle, ténébreuse, stupide, un ardent sommeil entre coupé de rêves et de sueurs. Vraiment la terre n'était p* tranquille, ce jour-là ! On la sentait presque se cabrer sot les pieds... Les airs regorgeaient de suavités de tout sorte, harmonies humides, parfums doux et tendres, < c'était un de ces moments où l'homme, à l'unisson du gran tout qui l'entoure, noie avec une volupté pleine de fore son fragile cœur dans le vaste cœur de la nature.
« Que ce jour meurt bien ! » murmurait Yseult. O aurait pensé qu'elle enviait le glorieux déclin de ce joi radieux. Elle qui avait ressemblé si longtemps à ceti nature féconde et luxuriante, il ne lui restait qu'un ci'
terne à la fin de sa journée, un vent froid après tant d'orages. Allan, auprès de qui elle s'était assise, en attendant Camille, sur le banc de l'extrémité de la terrasse avec cette grâce qui, plus que la beauté, lui était demeurée lidèle, Allan, à cette parole qu'il pouvait prendre pour un regret, eut comme le pressentiment de la fin prochaine de madame de Scudemor. Une voix lui disait dans le cœur que le désir trahi était exaucé ; mais ce pressentiment qui voila le front de l'homme d'une grande tristesse, n'effleura pas celui de la femme. Il n'approcha pas de qui l'eût repoussé comme un trop audacieux espoir de délivrance. Allan seul y fut accessible, comme seul il devait en souffrir. Les souvenirs de l'amour qu'il avait éprouvé pour elle s'attestaient d'une manière touchante et sacrée par l'état de grossesse d'Yseult. Mais, hélas ! faut-il appeler cela de l'égoisme? ou Dieu ne permettait-il pas qu'Yseult recueillît pur, à son tour, le sentiment qu'elle avait donné sans réserve ? En dehors d'elle comme au-dedans, solitude ! Et même, ce qu'Allan sentait d'attendrissement, à cette heure, était moins de la pitié pour elle que de la pitié pour son enfant.
Les quelques jours que madame de Scudemor avait marqués pour le mariage de Camille et d'Allan ne tardèrent pas à s'écouler. Comme depuis son retour d'Italie on savait à peine à Paris qu'elle fût revenue, et que d'ailleurs sa santé aurait été un suffisant prétexte pour ne pas donner de fêtes à l'occasion de ce mariage, elle n'y invita personne. Il fut résolu que rien ne serait changé à la vie qu'ils menaient tous les trois au château des Saules jusqu'à l'hiver, époque à laquelle le jeune ménage partirait pour Paris.
Le mariage se fit donc, — comme tous les mariages devraient se faire, — obscurément, au fond d'une campagne, dans une petite église de village. Nulle société envieuse, ironique et impie n'accompagna ces deux beaux jeunes gens qui s'unissaient devant Dieu, et n'espionna les joies modestes de la femme sur le front où, le lendemain, d'obscènes regards les y eussent cherchées à travers de confuses rougeurs. Pour tous témoins, il n'y avait là que quelques jeunes gens et quelques vieillards du village, vêtus de leurs habits de fête. Simples âmes, qui voyaient dans cette cérémonie du mariage le plus grand événement de leur vie à
venir et le plus touchant de leur vie passée. Camille avait pris pour sa couche-bru, comnrje l'on dit dans le pays, une des jeunes filles qui étaient venues, la veille, lui offrir l'oranger où elle dev^t cueillir la branche d'usage destinée à son front. Hélas, ce n'était plus un symbole! Quoique heureuse, la mariée la regarda longtemps avec rêverie, cette blanche fleur qui allait mentir, et, rougissant pour toutes les deux, elle la dissimula pudiquement sous une des tresses de sa forte chevelure. Et c'est ainsi que, d'emblème de l'innocence, la fleur devint celui du mystère que Camille cachait dans son sein.
Jamais mademoiselle de Scudemor n'avait été si belle. > images du passé se joignant aux idées que faisaient ire les circonstances de ce jour, lui donnaient un embarras charmant, un trouble plein d'ivresse et de langueur, d'ardeurs noyées dans des tristesses plus voluptueuses que ces ardeurs mêmes. Jusque dans sa démarche, il y avait de .son âme. De la porte de l'enclos à l'église bâtie au milieu ■die s'appuya sur le bras d'Allan, non comme une jeune fille ignorante et timide, mais non plus comme la femme heureuse etfière de l'amour de son époux. C'était quelque chose le l'un et de l'autre de ces sentiments. En la voyfint ainsi «'avancer sur le bras d'Allan, un observateur ou un poète, i l'intuition sûre, aurait peut-être soupçonné la position de :ette languissante épousée ; mais il n'y avait ni poète ni ïbservateur parmi ces villageois, qui ne savaient pas que, )Our le rendre plus enivrant encore, au bonheur actuel de e jour s'ajoutait celui des souvenirs. Gens candides, qui «'avaient pas réfléchi sur eux-mêmes, et à qui rien n'avaii ppris qu'avoir été coupable rend plus heureuse, au jour le l'union désirée, que d'être demeurée innocente.
On avait répandu des jonchées de primevères dans la nef, dont les croisées ouvertes recevaient en plein un air frais et pur. Plus d'une fois, pendant la cérémonie, les pigeons du presbytère vinrent se poser sur le bord des fenêtres comme des messagers de joie. Camille pouvait les voir du pied de l'autel oij elle recevait la bénédiction du prêtre. Une pensée superstitieuse naquit en elle comme il arrive souvent, dans les circonstances solennelles de la vie, même aux moins rêveuses. Elle s'imagina que ces oiseaux étaient un présage et que, s'ils quittaient la fenêtre avant la fin de la cérémonie, son bonheur s'en irait avec eux. Hélas! les oiseaux s'envolèrent... L'étincelante beauté de Camille se couvrit d'une pâleur soudaine aussi grande que celle de sa mère, debout à côté d'elle et qui, sans sourires et sans larmes, regardait marier son enfant. Seulement, pour Camille, cette pâleur devait disparaître à la voi? d'AUan, tandis que, pour Yseult, c'était un suaire qu'ell( emporterait dans la tombe.
Après la cérémonie, Camille demanda à Allan de re tourner tous les deux à pied au château. Madame de Scu demor, dont l'état de souffrance motivait une foule de mé nagements, remonta en voiture et les laissa. On était e: juin, ce mois inondé de lumière et embrasé de soleil comm un regard de femme amoureuse. Du côté opposé au marai les airs se tiédissaient, sur toute la route qu'ils parcou rurent, de l'alanguissante odeur des colzas qui balançaier leurs milliers d'aigrettes d'or à perte de vue. Les blés n'é talent pas avancés. De sveltes épis d'un vert tendre n montaient pas plus haut que les colzas en fleur. A d'autre endroits les trèfles étendaient leur laque carminée ( sombre, et nul arbre n'ombrageait ces plaines qui n'avaier
guère au dessus d'elles que le cintre du ciel. Allan et Camille les traversaient pas à pas, suivant les chemins étroits que la charrue épargne au bords des champs cultivés. Promenade qui leur rappelait celle d'il y avait près de quatre ans, dans les même lieux. Camille surtout y trouvait un grand charme... Elle se souvenait de son isolement lors de la maladie d' Allan, et le souvenir du mal passé assaisonnait délicieusement les émotions qu'elle recueillait dans son cœur. C'était dans ces champs qu'elle avait emporté son secret d'inquiétude et de jalouse amitié qui présageait si bien l'amour, — qui était de l'amour peut-être, à son insu à elle-même comme à celui de tous... C'était là qu'elle avait séché ses larmes, si toutefois elle en avait répandu... Et elle ne retrouvait pas plus sur la terre rousse du sentier la trace de son petit pied d'enfant, que dans son âme les vestiges de la douleur endurée.
« C'est un pèlerinage d'expiation que cette promenade, Allan —, disait Camille. — Je voulais que le jour où nous commençons d'être inséparables, nous pussions passer ensemble là où j'étais passée seule et malheureuse. Quand tu fus malade de cette chute et de cette fièvre dont tu faillis mourir ma mère m'avait exilée de ta chambre, jt c'était ici que je venais attendre la fin de ces jours si longs ! »
Allan pressa la main qu'il avait dans la sienne ; l'heureuse femme crut qu'il la comprenait... Elle vit dans son silence un attendrissement qui n'existait pas. Ses paroles avaient réveillé de dévorants souvenirs dans le cœur de son mari. Il pensait à Yseult et aux soins qu'elle lui avait prodigués. Il se la rappelait comme elle était posée au chevet de son lit, et, par une singulière contradiction, ce qu'il éprouva ressemblait plus à du regret qu'à du remords.
Malheureux homme, qui se détournait du présent et de l'avenir, inassouvi de l'un et dégoûté de la perspective de l'autre, pour se rejeter au passé qui ne lui appartenait plus! C'est ainsi qu'après l'avoir aimée, et au moment où Camille était à lui pour la vie et où il venait de jurer devant Dieu et les hommes de l'aimer toujours, il lui faisait, dans sa pensée, sa première infidélité.
Mais il eut honte de ce regret involontaire ; il TétoufTa et il crut en avoir fini avec le passé. Il se trompait. Un premier amour influe sur toute la vie. On aime après, on aime encore, et peut-être aime-t-on davantage ? Mais on porte un signe dans le cœur, signe maudit ou béni mais ineffaçable. Le doigt delà première aimée est comme celui de Dieu. L'empreinte en est éternelle... A chaque amour qui finit, à chaque illusion qui s'en va, à chaque boucle de cheveux coupée sur des têtes mortes, une seule image ap^ paraît et se traîne dans le vide du cœur et il semble toujours qu'il n'y en a qu'une qu'on ait trahie!
Ceux qui sont mariés le savent bien. Il faut être bien follement enivré ou bien stupide pour que, le jour du mariagej on n'ait pas des tristesses incompréhensibles, même ceux-là qui ont vécu le moins de la vie du cœur. On a vu souvent de petites pensionnaires, mariées du matin, frissonner au bal le soir, dans la soie dont elles étaient vêtues, sans savoir pourquoi ce glacial frisson les atteignait un pareil jour... Allan chercha à engloutir en liii ce qu'il avait de morne au cœur au milieu des joies impuissantes de la simple fête qu'on donna aux Saules. Les villageois et les pêcheurs de la Douve dansèrent dans les cours et sur les gazons. Camille y dansa elle-même, mais elle se retira de bonne heure. Elle n'était plus la jeune fille qui voit venir
le soir avec les tremblements d'une pudeur craintive et des désirs mal combattus. Ce qu'il y avait derrière le rideau de la couche nuptiale, elle le savait, et si elle aspirait à l'heure mystérieuse et sacrée c'était pour être seule avec celui qu'elle aimait, seule et toute à lui, sans avoir à craindre l'entrecoupement d'une caresse t
A la fin, ce moment arriva oij les battants d'une porte fermée firent le désert autour d'eux. Ils venaient de quitter leur mère, que la fatigue avait forcée de se mettre au lit. A cet instant oij Allan souhaitait une nuit tranquille à celle qu'il abandonnait, sur la couche oii il avait veillé à côté d'elle, pour aller veiller avec une autre pendant qu'elle essaierait de dormir, — si toutefois l'enfant qu'elle portait dans son sein n'interrompait pas son sommeil, — il éprouva un si grand trouble que le baiser réservé à la joue il le prit, par un mouvement rapide et confus, au bord des lèvres connues... C'étaient toujours les mêmes, froides et séchées. Mais ce baiser involontaire et hâté, à moitié donné et aussitôt repris, lui causa une impression saisissante et le rejeta dans les pensées que, le matin, il avait essayé d'éloigner.
— Oh 1 nous sommes seuls et à nous 1 — dit Camille, avec l'ingénuité d'un amour profond, en entrant dans la chambre qu'ils devaient désormais habiter. Madame de Scudemor avait soigné elle-même chaque détail de cet appartement. Tout y était commode, élégant, attestant l'imagination d'une femme qui a connu l'amour et le luxe ouaté qu'il exige. Qui peut dire s'il n'y avait pas eu pour Yseult Jne douleur attachée à chaque détail de cette chambre, îrnée et arrangée par elle ? Mais elle n'en avait oublié iucun. Une pensée cruelle où tristeavait peut-être accompagné chaque soin qu'elle avait pris pour que la félicité de
Camille ne se blessât pas à quelque angle des choses qui allaient l'environner ; pour que les pieds nus de l'heureuse épousée ne trouvassent pas le tapis qui les recevrait d'un tissu trop rude. Elle n'avait pas moins dit, l'infortunée : « mettons bien à l'aise son bonheur 1 » tout en opposant peut-être intérieurement sa condition à celle de Camille, tout en évoquant sa détresse passée dans un de ces souvenirs qui survivent à l'oubli de tout et qui, mêlés à tous les actes de la vie, « noircissent chaque rêve » , a dit Crabbe, « et empoisonnent chaque prière », mais, hélas! ni rêve, ni prière, depuis longtemps elle n'en faisait plus !
La fête avait fini de bonne heure aux Saules. On respectait le repos de madame de Scudemor. Les paysans ne prolongèrent pas leurs danses dans la nuit autour du château. Une fenêtre était restée ouverte dans la chambre de Camille et d'Allan . L'air était si doux qu'ils ne songèrent pas à la fermer. La lune commençait à blanchir le bleu de la coupole du ciel, et les accacias du jardin exhalaient leurs parfums d'orange. Ce n'était qu'une belle nuit, mais, pour les âmes tendres, c'était la musique de la nature, — de toutes les musiques celle qui les jette le plus dans les bonheurs insensés de la rêverie et des larmes.
On le sait^ Camille n'était point ce qu'on peut appelai « une âme tendre. » Il y avait en elle quelque chose d'emporté, de décidé qui excluait toute idée de tendresse. Mais h sensibilité d'une femme a beau être passionnée, ce n'es jamais comme celle de l'homme qui s'attache davantage ai fini, aux arêtes des choses. Dans la sensibilité des femme: il revient toujours comme une plainte charmante, comme une fatigue même d'un bonheur sous lequel elles ploien et qu'elles ne peuvent longtemps porter... Tel était le genre
de tendresse de Camille. D'un autre côté, un des caractères du bonheur c'est la lenteur des mouvements dans ceux qui en jouissent. Pour vivre plus longtemps dans la pensée qui rend heureux, on la retient à grand'peine, comme un souffle qui respire ne s'aspirerait plus. Le corps même n'a plus qu'une attitude, comme si, dans Pespace, il y avait à craindre quelque choc invisible et soudain. Camille avait entraîné lentement son mari à la fenêtre. Au lieu de regarder celui qu'elle aimait elle regardait cette nuit, pure comme une âme, ou plutôt elle ne regardait ni l'un ni l'autre. Elle recevait, sans la chercher, l'impression des deux. Il fallait qu'il entrât de la nature comme de l'amour dans son émotion, car il y a un accord parfait entre le cœur et la nature d'où résultait le bonheur infini qu'elle goûtait alors, et dont les autres bonheurs dévorés n'avaient été que la promesse. La fenêtre fermée, le rideau baissé, elle aurait aimé autant AUan, elle aurait été plus seule avec lui, et elle n'eut pas été aussi heureuse ! C'est Pan aussi que devrait s'appeler le bonheur dans nos âmes, puisqu'il est tout et se compose de tout. Des pleurs roulaient dans les yeux de Camille, et elle ne s'apercevait pas que c'étaient des pleurs à travers lesquels elle voyait le ciel qui lui semblait plusjbeau, plus cristallin, plus humide qu'à l'ordinaire, dans la transparence d'azur de son éther ! Sa tête s'appuyait sur l'épaule d'Allan. Il avait voulu lui parler. Elle lui avait dit à voix basse : -« Oh 1 laisse-moi t »' Elle ne bougeait pas, elle ne pensait pas, elle ne désirait rien. Le bonheur l'égalait aux femmes tendres... Qu'elles disent si c'est du bonheur que cet état d'âme, qu'elles connaissent seules, où la voix aimée est moins douce que le silence, et où un baiser, même un baiser, on ne le voudrait pas t
354 CE Q^'ï NE MEURT PAS.
Adorable nuit de noces que celle qui pourrait s'écouler toute ainsi ! Mais de l'amour Allan, depuis longtemps, ne connaissait que les ivresses. Le mariage ne faisait pas refleurir dans son cœur, comme dans celui de Camille, la félicité des premiers instants de l'amour ou une félicité meilleure. Son âme de poète lui avait donc été donnée en vain I Ce sentiment si fort et si chaste, cette nature dont le charme était non moins grand, ne l'arrachaient pas à ses pensées. Il restait silencieux comme Camille, mais il souffrait. Il songeait à l'autre, — qui comptait sans doute les heures dans l'isolement et dans l'insomnie. Pitié ou regrets il ne voyait plus que confusion en lui-même, et il se demandait si son premier amour n'avait été que mal éteint. En vain se disait^l qu^il voulait aimer Camille. On ne se dit ces choses insensées que quand l'amour n'existe plus ou qu'il va cesser d'exister. L'idée du bonheur retrouvé par elle et qu'il avait peur de troubler, ajoutait encore à son supplice. Pour y échapper, après bien des mouvements en sens divers, il appela la volupté à son aide et sur le cou soyeux de sa femme, satiné davantage par le torrent d'outremer qui y coulait dans le bleuâtre clair de lune, il essaya de réchauffer ses lèvres, froides encore du contact des lèvres d'Yseult.
— C'est toi ! — dit Camille, en lui passant les bras autour du cou, — c^est toi ! et toute la vie ainsi.
Elle n'eut pas la force d'approcher son visage du visage d'Allan, pas la force d'achever la caresse, tant elle était heureuse ! N'était-ce pas un sacrilège à Allan que de rappeler des pures régions de la rêverie et des plus ineffables jouissances cette femme, qui s'y était perdue, pour la faire revivre de la vie terrestre des passions momentanément
abandonnée? C'est qu'il voulait provoquer des enivrements dans lesquels il se cachât à elle et à lui-même, et qu'autre- ' is il n'avait pas la peine de chercher !
Mais la pensée qui le rongeait fut plus forte que tous ses efforts. Cette jeune femme n'était pas seulement l'épouse du matin, la jeune fillle désirée longtemps et enfin obtenue, c'était une femme sans mystère, n'ayant plus que cet amour si grand quand une femme s'est donnée et qu'il ne lui reste plus que cet amour à donner, dernier don repoussé du pied par les hommes ! Aussi la caresse prodiguée ne faisait pas oublier la souffrance du malheureux Allan, qui cherchait à la fuir. Il s'emportait contre luimême et contre le destin de ce que cette magnifique créature, assise sur ses genoux et dont il pressait avec ardeur les hanches bombées et voluptueuses, ne lui causât plus les émotions qu'elle lui causait naguère et dont il avait un si grand besoin aujourd'hui ! Elle, elle ne voyait pas dans les transports de son mari ce qu'ils cachaient à son âme si amoureusement abusée I Elle s'abandonnait à chaque instant davantage. Puis, comme elle était naturellement passionnée, elle fit bientôt plus que de s'abandonner... Les rôles changèrent, Allan, vaincu pîfi* les résistances de son cœur, sentait que Camille, autrefois si puissante, n'était plus qu'une femme. Le mari restait, mais l'amant avait disparu.
— Tes lèvres sont froides et tes cheveux aussi, — dit Camille, — c'est l'air de la nuit. — Et plus bas elle ajouta, rougissante, ce mot de l'intimité dans lequel se transfondent deux existences et qui devient immonde si plus d'un l'entend : — Couchons-nous!
Elle se leva des genoux de son mari et alla se coiffer de
nuit dans la glace. En un clin-d'œil, sa robe de mariée tomba à ses pieds. Elle en sortit toute bondissante, n'ayant plus que son jupon blanc et son corset, étroite et gracieuse cuirasse qu'elle eut promptement délacée. AUan la regardait, morne, à trois pas d'elle. A chaque voile qui tombait c^était quelque beauté nouvelle qui venait d'éclore, un bras entièrement dénudé, une épaule échappant aux plis dérangés d'une dernière tunique, une rondeur de sein plus trahie. Il la regardait machinalement comme un homme rassasié regarde, d'un air vague et froid, la coupe dont il s'est abreuvé et qu'il a vidée, et pourtant, cette coupe, il ne voulait pas la briser.
Cependant la tristesse sombre qui perçait au tond de toutes les caresses d'Allan, Camille ne l'apercevait pas. Cette nuit de noces n'était amère que pour lui. Pour elle, ses instincts de défiance s'étaient endormis et l'émotion ne leur donnait pas le temps de se réveiller. Mais, pour une autre que Camille, la figure d'Allan sous le demi-jour de la lampe aurait accusé les angoisses qu'il étouffait. Dans les bras de sa jeune épouse il contractait sa fureur intérieure de ne pouvoir entièrement perdre la raison. Elle, les yeux mi-clos et toute pâmée, la tête en saillie sur l'oreiller tiédi de ses souffles, livrait les merveilleuses touffes de ses épaules à respirer à Allan comme des gerbes de fleurs enivrantes. Le cruel les mordit plus d'une fois avec la rage des désirs trompés. ..Heureusement, la bouche
ne déposait pas Thorrible secret dans ses morsures, — et, le lendemain, Camille ne devait y voir que la trace d'une nuit de volupté et d'amour.
Heureuse Camille ! elle ne s'endormait pas, et les heures passaient, aussi pleines et rapides pour elle qu'elles étaient lentes et vides pour Allan. Lui, maudissait cette vie si forte qui résistait à la fatigue des transports et de l'insomnie. Il aurait désiré qu'elle s'endormît. Il se serait trouvé délivré et il aurait respiré tout haut. Quand les yeux de Camille, d'un éclat maintenant aussi voilé qu'ils étaient ordinairement brillants, relevaient leurs noires paupières chargées de brûlantes langueurs pour regarder son mari et s'abaisser de nouveau, Allan tremblait qu'ils ne vissent jusque dans son âme. Une fois il éteignit la veilleuse qui, du somno, projetait la lumière sur le lit, et la chambre et le groupe qu'ils formaient, tout disparut dans l'obscurité. Ah ! si Camille, dans cette obscurité, avait passé les mains sur le visage penché vers elle, peutêtre y aurait-elle trouvé les froncements de la douleur que son mari lui cachait !
Cette nuit paraissait d'une longueur sans pareille à Allan. Elle lui ouvrait l'insupportable perspective de revenir, au bout de chaque journée, comme (în éternel supplice. Il en comptait toutes les secondes avec l'anxiété de l'attente. Mais qu'attendait-il ? Que cette femme s'endormît? Chétive interruption à la vie! Le réveil ne ramènerait-il pas l'irrévocable ? Et, tout en se disant cela au milieu des tourments endurés sur le sein de sa femme, il sentait qu'elle le serrait plus étroitement et il lui rendait son étreinte. Qu'elles sont donc impénétrables les six lignes de chair de nos poitrines, puisque les battements de ce cœur
que Camille pressait sur le sien ne l'avertissaient pas !
Enfin, quand le jour vint à poindre, Camille s'endormit de lassitude. Le sommeil est pour les heureux comme pour les justes. Allan la regarda, aux premiers rayons de l'aurore, qui fermait les yeux plus pesamment et qui, par degrés, perdait connaissance. Spectacle délicieux quand on aime I Mais il ne jouit pas de cette contemplation idolâtre. Il épiait le moment où il pourrait, sans la réveiller, se dégager des bras qui l'entouraient. Il les dénoua doucement, ces bras si forts pour le retenir et auxquels la pression du corps qui avait pesé dessus avait fait contracter, en plusieurs endroits, des rougeurs ardentes. Il quitta furtivement ce lit comme s'il n'avait pas été le sien, s'habilla à la hâte et vint s'asseoir dans une des bergères de la cheminée. Il prit un livre pour se sortir de lui-même, — mais il n'en comprit pas un mot et il resta plongé dans son accablement.
Le jour était haut quand Camille s'éveilla. Avant d'ouvrir les yeux elle fit un mouvement comme pour chercher celui qui devait reposer auprès d'elle, et, ne le trouvant pas, elle se dressa effrayée sur son séant, les yeux démesurément ouverts ; mais, avant qu'elle eut appelé Allan, elle l'aperçut, défait et pâle, au coin de la cheminée: « Pourquoi es-tu là ? » lui demanda-t-elle avec inquiétude. Il lui donna pour raison qu'il s'était trouvé un peu souffrant, et qu'il s'était levé sans vouloir troubler le sommeil dont elle jouissait depuis si peu d'heures. « Mais je suis bien, maintenant, » ajouta-t-il. — « Viens donc ra'embrasser ! » lui dit Camille en retombant mollement sur le lit. Il l'embrassa, — mais d'un baiser vide comme le cœur qui le lui donnait.
Ce premier bonjour dans son existence nouvelle avait-il encore la puissance de l'illusion pour Camille? Quoiqu'il en pût être, elle tut triste tout le lendemain de son mariage. Elle ne fut plus émue comme la veille, en s'entendant appeler : -« Madame >►. Elle fut triste, et elle ne put se dire pourquoi.,. Seulement, elle se rappela plus d'une fois les oiseaux qui s'étaient envolés et qu'elle avait pris pour un présage.
Quel est celui qui ayant vécu de la vie du cœur n'a pas éprouvé que dans les sentiments dont on a le plus souflfert il y a quelquefois des interruptions singulières, une espèce de renouveau en bonheur, imprévu et inexplicable ?... Camille l'avait éprouvé le jour où ses soupçons jaloux avaient disparu, à la parole franche et compatissante de sa mère, jusqu'à son mariage. La main qui lui serrait le cœur avait lâché sa prise et il s'était dilaté encore une fois, mais ce fut la dernière. Elle avait atteint le dernier pic de la cime du bonheur de la vie, mais pour en être plus violemment précipitée!
La tristesse du lendemain de son mariage ne la quitta plus, et elle ne se l'expliqua pas davantage. Elle n'avait aucun reproche à faire à son mari. Dans le temps qu'elle était jalouse, elle supposait des motifs à la froideur d'Allan ; maintenant elle ne le pouvait plus. D'ailleurs, quoique Allan lui eût toujours paru un caractère mélancolique, il était plus expansif et moins irritable depuis son mariage. Hélas ! ce qu'elle prenait pour de l'expansion était plus de naturel dans des relations aussi simples entre mari et femme que fausses entre amants obligés de se ca-
cher ; toute la différence du parler au chuchotement ou au silence. Cette vérité de situation aux yeux des autres, empêchait bien des irritations. On en a quelquefois pour vingtquatre heures de colères concentrées et dévorées parce qu'on a manqué à un rendez-vous de quelques secondes sur un escalier, par peur de l'espionnage d'un valet.
A ne voir le mariage que comme on le voit au dix-neuvième siècle, par les côtés élégants et polis, celui de Camille et d'Allan était bien ce qu'il devait être. Le mari était, comme on dit, parfait pour sa femme. Tous les procédés, toutes les attentions qui viennent autant de la délicatesse du cœur que de celle de l'esprit, il les avait. Disons même qu'il avait davantage quand madame de Scudemor n'était plus là... Mais si elle s'y trouvait, par hasard, il n'osait aucun de ces muets et charmants abandons qui sont, dans la vie domestique, si touchants sous ks yeux de la mère de la femme qu'on aime. Pour la plus simple des tendresses, pour un baiser donné en rentrant du jardin, elle était de trop.
Yseult savait-elle pourquoi le bonheur d'être la femme d'Allan rendait Camille si triste?... Elle ne le lui demandait pas. Les âmes hors du commun s'entendent même quand elles s'éloignent. Camille aurait appréhendé une pareille question. Elle reconnaissait bien qu'elle n'était pas heureuse comme elle l'avait été, et comme, mariée, elle croyait l'être... Mais Allan, qui n'en avait pas, aurait-il eu des torts vis-à-vis d'elle et eût-elle aimé mieux sa mère qu'elle ne Paimait, que les torts d'Allan, elle ne les aurait pas confiés. Quand une jeune femme accuse son mari dans des confidences à sa mère, ou elle est une âme sans noblesse, DU elle ne l'aime plus.
Camille aimait toujours le sien. Elle n'avait pas, comme lui, cette grande imagination qui n'est qu'une éternelle inquiétude, peut-être l'impossibilité d'aimer longtemps un être fini. Son sentiment, à elle, était d'autant plus profond qu'il était plus étroit. Elle n'avait pas une idée qui ne se rattachât à ce sentiment. Comme la plupart des femmes qui aiment, tout ce qui ne se rapportait pas à son cœur l'ennuyait. Les livres même oià elle aurait trouvé l'expression de sentiments analogues au sien, ne lui paraissaient que des distractions insipides ; et si le sentiment dont elle attendait tout ne la rendait pas heureuse, quelle serait désormais sa ressource ?...
Il n'y en avait pas. Elle était mariée. Sa vie était faite. Elle avait épousé celui qu'elle aimait, — qui l'aimait aussi, ou du moins le croyait-elle encore, — qui lui étendait sous les pieds le manteau de velours de sa tendresse comme à la Reine de sa vie. Elle s'imputait donc à tort ses longues et vagues tristesses. Elle en accusait son caractère. Cette âme passionnée aurait voulu une caresse de tous les instants, et elle avait pudeur de ce désir. Que de fois, défaillante d'ardeur et de honte, elle posait sa tête sur l'épaule d'Allan sans lui rien dire f II l'y laissait, lui, ne se doutant pas que cette femme était bouleversée, la croyant seulement attendrie, et, s'il lui mettait ses lèvres au front ou dans les cheveux, sous ces lèvres, à peine effleurantes, l'admirable femme n'insistait même pas !
Elle ne demandait plus à Allan pourquoi il était triste. Elle aurait eu peur qu'il lui répondit : « Pourquoi l'estu, toi?... » et elle eût été canfondue. Cependant chaque jour prononçait davantage son malaise. Elle finit par s'avouer qu'elle était malheureuse et elle pleura,
ce jour-là, comme si elle avait fait une découverte.
Ah ! plaignez Allan davantage encore ! La volupté le trahissait comme l'amour. Jusqu'ici toutes les caresses dans lesquelles il avait trahi la vérité de son âme avaient été de vraies caresses ; maintenant, non. Il s'acculait aux turpitudes du mensonge à froid. Que s'il y pliait sa fierté tant de fois humiliée, c'est qu'après tout, cette femme, il l'avait aimée ; c'est qu'il avait juré devant Dieu de la rendre heureuse ; c'est qu'elle valait mieux que lui I Mais la générosité ne saurait durer quand il faut feindre. Et, d'ailleurs, à quoi servirait-elle ? Camille était dupe de l'apparence ; mais quand les vies sont rapprochées et qu'on aime, est-il possible de l'être longtemps ?
Maintenant qu'Allan se détachait de plus en plus de Camille, sa pensée se retournait involontairement, comme dans sa nuit de noces, vers les temps où il avait aimé Yseult. Placé entre ces femmes, il sentait le néant l'atteindre à travers toutes les deux. Yseult ne l'interrogeait pas plus que Camille. Ils vivaient donc, tous trois, leur vie à [part, sentant que tous ces liens de famille qui les unissaient avaient une rupture imperceptible et secrète.
Il y avait donc moins de mouvement que jamai| dans ce marécageux château des Saules. Des paroles douces et amies dites avec des voix froides ou menteuses^ un embarras presque visible, la peur de se blesser, voilà ce qu'accusaient les relations de chaque jour. Il fallait voir •.outes ces journées se traîner lentement, les unes sur les lutres, sans amener le moindre changement avec elles. U 'allait assister à ces interminables soirs dans le salon ;:|U'AIlan passait à marcher mélancoliquement de long en arge, madame de Scudemor à lisser ses cheveux sur sa
tempe maigrie et creusée, et Camille à baisser les yeux sur son ouvrage pour cacher la trace enflammée des pleurs qu'elle avait versés dans la journée, et qu'elle pouvait montrer sans crainte qu'on lui demandât ce qu'elle avait eu.
Un soir, les fenêtres étaient ouvertes aux dernières haleines et aux derniers bruits du jour. Madame de Scudemor, qui approchait du terme de sa grossesse, était plus souffrante et plus affaissée que jamais sur son canapé ; Camille plus ma'heureuse de la froideur de son mari qui commençait à percer, malgré lui, dans leur intimité d'époux ; et AUan dans un état sans nom de fatigue et de désespoir. Il avait horreur du vide de son âme. Il voulait quelque chose pour le remplir. Il voulait n'importe quoi, fût-ce du crime, fût-ce du remords, et il allait de l'une à l'autre de ces deux femmes, écorces flétries qui lui étaient tombées de la bouche et des raains et qu'il ramasserait encore ! Mais Camille était la plus dévorée malgré la plénitude de sa jeunesse, la plus flétrie malgré toutes les splendeurs de sa beauté, car elle l'avait aimé. Il la savait donc mieux !
Le salon était plongé dans une ombre épaisse. A peine pouvait-on distinguer madame de Scudemor écrasée sur son canapé, Camille assise plus loin, et AUan qui passait et repassait entre elles, enveloppé de son morne silence. La nappe de lumière qu'épanchait une lune rouge comme une tête coupée qui roulait dans un coin du ciel, sur le marais, n'envoyait rien de son sanglant éclat dans ce salon à travers les jasmins des fenêtres, entre lesquels on la voyait se lever, sinistre, à l'horizon brumeux. On entendait la note plaintive du crapaud répétée à courts intervalles
dans le silence du marais, harmonie si résignée, mais si douloureuse ! Depuis quelques jours Camille avait eu la pensée, qui ne viendrait jamais aune femme tendre, qu'elle avait montré trop d'amour à Allan et qu'elle devait exalter le sentiment de son mari en voilant le sien davantage. Pauvre coquette par désespoir elle s'était donc renfermée en elle-même, avec beaucoup de peine, mais Allan n'avait pas pris garde à ce changement dans les manières de sa femme. Tout ce qui l'éloignait d'elle le soulageait trop pour qu'il risquât la moindre observation de nature à faire cesser l'éloignement qui le délivrait de sa présence, et la malheureuse Camille, qui s'était mise à la torture pour que son mari lui adressât un mot plus tendre et qu'il s'occupât d'elle un peu davantage, avait perdu le fruit de ses cruels efforts. « Il ne s'aperçoit de rien, — se dit-elle; — c'est donc certain qu'il ne m'aime plus ! » et les larmes qu'elle sentait venir lui semblaient le plus pur sang de son cœur. Ce soir, pour la première fois depuis leur mariage, Allan était rentré au salon sans être allé l'embrasser. Cette simple circonstance la jeta dans un véritable désespoir. Il ne faut que le raz du vol d'un insecte pour faire déborder le vase quand il est tout plein. •
D'abord ce ne fut qu'une douleur physique vers le cœur, les yeux conservèrent leur sécheresse. Puis il vint deux larmes épaisses et brûlantes, puis, comme elle serait morte si cet état de paroxysme eût duré, les sanglots la prirent, et avec une telle violence qu'elle fut obligée, pour ne pas les trahir, de sortir du salon et de se retirer dans sa chambre. Allan n'en continua pas moins de marcher de son pas monotone. Madame de Scudemor resta dans son attitude. Allan n'avait rien vu, rien entendu. Il avait, en ce
moment, l'enfer dans le cœur, l'enfer des passionnés qui n'ont plus de passion et qui en voudraient encore ! Il remarqua, quand elle fut sortie, avec joie la fuite de sa femme. Elle le laissait libre, et une pensée impétueuse et criminelle s'était emparée de ses facultés et subjuguait sa volonté. Après quelques minutes de silence il s'arrêta debout devant madame de Scudemor. On ne le voyait pas, mais sa voix disait tout :
— Yseult 1 — fit-il de cette voix qui n'est plus une voix de gorge, mais de poitrine, et de cet accent bas qu'ont le hommes qui ont la terreur de ce qu'ils vont faire. — Yseult !
— Que me voulez-vous, mon enfant ? — lui réponditelle.
— Pourquoi — fit-il sombrement — m'appelez-vous « votre enfant », puisque je suis le père du vôtre ?
— Parce que, — dit-elle avec son indicible noblesse, — je n'ai jamais eu que ce nom-là à vous donner.
— Vous avez raison, — dit-il, et il tomba comme accablé sur le canapé où elle était assise.
— Souffrez-vous davantage, ce soir?... — lui demandat-il après un nouveau silence, comme s'il avait eu honte de lui-même.
— Oh ! Allan, — répondit-elle avec une intonation qu'elle n'avait jamais en parlant d'elle, — ■ ce n'est pas moi qui souffre le plus î
Il comprit, car il resta muet. Mais ce n'était pas la pitié d'Yseult pour celle qui n'était plus là, ce n'était pas cette pitié divine qui pouvait faire rebrousser le torrent de pensées funestes qui entraînaient Allan et qui le jetaient au Démon.
Il se rapprocha de madame de Scudemor et, la saisissant brusquement à ce corsage qui ne résistait plus comme autrefois mais qui pliait, mol et brisé, il chercha la bouche d'Yseult, avec sa bouche, dans l'obscurité. Yseult avait détourné la tête. Le baiser s'égara dans les cheveux du cou. Allan ne l'y appuya même pas. Avant qu'il eût pu l'y appuyer, il avait appris que ces vains élancements étaient une affreuse ironie, une abominable impuissance, et que des regrets n'étaient pas même des désirs I Sa dernière tentative pour sortir du vide, même en devenant criminel, avortait, et, redoutant l'indignation d'Yseult qui s'était débattue sur sa poitrine, il se sauva et courut s'enfermer dans la bibliothèque où il ne craignait pas d'être surpris.
U y resta longtemps en proie à la rage d'un homme qui se révolte contre son impuissance; il ne sut pas même combien de temps il y resta. La nuit vint. Il n'eut pas conscience de ses ténèbres. Tout à coup, la porte s'ouvrit. . . C'était Camille, une lampe à la main et en peignoir, gracieuse comme Psyché et triste comme elle, car Psyché c'est l'âme humaine, toute la douleur de la vie !
— Allan, — lui dit-elle en ne le regardant plus, avec ses yeux gonflés et violets, et n'osant plus le tutoyef, — voilà trois heures que je vous attends. Je vous croyais dans le salon avec ma mère ; mais, depuis longtemps, elle est couchée. Tout le monde repose. J'ai couru le château ainsi pour voir ce que vous étiez devenu. Cela ne vous fait donc rien de m'inquiéter ?
Elle était devenue douce, cette violente !
— Pourquoi être inquiète? — répondit-il durement, quoiqu'il voulût réprimer sa colère. Et elle répliqua, avec une douceur angélique : — Parce que vous ne reveniez pa:> ! —
Mot plein d'un reproche qu'il ne comprit point. Il ne comprit pas qu'elle fût inquiète d'une chose si simple, de ce qu'il ne revenait pas.
— Calmez vos terreurs d'enfant, — lui dit-il maussadement, — et remontez chez vous. Je vais vous y rejoindre dans quelque instants.
— Quand vous voudrez, mon ami, — répondit-elle. — Vous êtes le maître. Pardonnez-moi seulement d'être descendue.... — Et elle s'en allait lentement en laissant la lampe sur la table.
Il fut touché de cette résignation : — Camille, — lui dit-il comme elle s'éloignait, — vous vous en allez donc sans me souhaiter le bonsoir?
Elle lui tendit son front comme une petite fille et répondit, en retenant ses larmes: — C'est que je ne dormirai pas, quand vous viendrez...
Mais ces attendrissements rapides ne changeaient rien à l'état d'âme d'Alian, au contraire. Ils augmentèrent son angoisse. Il se rappela que cette vie, dont il s'était chargé, il n'avait ni la force, ni la volonté de la rendre heureuse. « Toutes ces lâches fourberies me pèsent, — pensa-t-il. — Il faut que j'avoue tout à Yseult. » Et il se mit fiévreusement à lui écrire, cherchant, comme toutes les âmes qui n'en peuvent plus, du soulagement dans des aveux.
Dans cette horrible lettre il lui disait : « Je n'ai pas peur d'être dur vis-à-vis de Camille, elle qui m'aime tant ! Je n'ai pas peur de son désespoir. Je n'ai peur, Yseult, que de ton mépris ! Voilà ce qui m'empêche de me tuer. Toi qui as souflert autant que moi et qui n'es qu'une femme, toi qui aurais pu, en versant quelques gouttes d'opium dans une cuiller à café, t'endormir mollement sur
ton oreiller de mousseline un des soirs de tes cruels jours et ne pas te réveiller le lendemain, et qui ne l'as pas fait, tu aurais droit de me mépriser si je me tuais. Tu es toute ma fierté, Yseult. Je n'en ai plus d'autre que toi.
« Je te comprends, maintenant, Yseult ! je comprends le mal de n'aimer plus... Tu ne me paraissais qu'une femme malheureuse, mais je sais à présent combien tu l'étais. L'expérience, et non tes paroles, me l'a appris. Souffrir, quand on aime, c'est doux et bon, car c'est le bonheur du martyre ; mais souffrir de ne plus aimer, voilà le malheur de la vie ! Mal bien grand, car on meurt d'aimer et on ne meurt pas de n'aimer plus !
« As-tu été comme moi, Yseult? As-tu voulu aimer encore et as-tu senti que tu ne pouvais pas ? Est-ce là un état qui passe? En guérirai-je ? dis-le moi. Toi, tu es calme comme la mort, mais est-ce ainsi que ton dernier amour t'a faite?... Avant d'arriver à cette stupidité de la tombe as-tu désiré d'aimer, regretté d'aimer, mais en vain ? Tu ne me Tas jamais dit, Yseult I Être inerte, mais être, c'est encore souffrir ; mais ne pas vouloir être inerte, se débattre, contre le marbre qui vous monte jusqu'à la poitrine et sentir le marbre plus fort que la vie, quoiqu'il ^e puisse pas l'étouffer, as-tu souffert aussi de cela?...
« Si tu en as souffert, Yseult, tu n'avais pas besoin de lutter sur ma poitrine, il y a deux heures. Tu as manqué à ton expérience. La peur t'a prise comme une femme vulgaire, ô grande Yseult ! Je ne sais quel brute et sceptique instinct est revenu tout à coup t'émouvoir. Toi qui ne peux plus être souillée, toi qui sais que l'âme seule peut l'être, que craignais-tu? Tu ne croyais donc plus en toi?... Vois, mes bras n'ont pas achevé l'étreinie. Ma bouche n'a
effleuré que tes cheveux. Tu ne m'es plus rien, pas même une femme. Si tu le savais, pourquoi tremblais-tu ? Ah ! j'espérais, j'espérais que tout n'était pas fini. J'avais tant pensé à toi sur le cœur même de Camille ! Je lui avais tant de fois été infidèle pour toi dans mes souvenirs, que je croyais retrouver une émotion du passé auprès de toi, — l'horrible bonheur d'être coupable. Mais non ! non ! cœur et destin sont inflexibles. Je voulais l'inceste, et ni mon cœur ni mes sens n'ont eu la force de le consommer.
« Yseult, je suis las de ta fille. Toute cette chair me gêne à respirer auprès de moi, la nuit. Toute cette âme me fatigue à torturer le jour. Hélas ! cette lassitude est vaine. Mon métier de bourreau, je ne puis l'abjurer pour elle. Sa beauté ne lui a pas été une garantie. Pourtant, tu t'en souviens, Yseult, j'aimais tout ce qui était beau en toi autrefois. Tu n'as plus rien de pareil aujourd'hui. Tu ne m'as jamais aimé. Tu es vieille. Tu souffres. Tu es sur le point d'accoucher. Je ne t'aime pas plus que ta fille. Pourquoi donc, dans l'horreur de mon néant, suis-je retourné de ta fille à toi ? Ah ! misérables que nous sommes, savons-nous seulement nous tromper ? Il me semblait que mes souvenirs étaient du feu ; il faisait nuit ; je ne te voyais pas, Yseult. Même ces sens imbéciles ne pouvaient pas s'épouvanter... Oh ! s'il avait fait jour, si nous nous étions vus, n'est-ce pas que nous, les savants sur le cœur et ses incompréhensibles bornes, nous nous serions ri à la figure tous les deux?... »
Cette lettre calma un peu Allan. Il avait dit nous à celle dont il avait respecté longtemps la haute infortune, et ce nous lui fit quelque bien. Repliement de la vanité ! Il eut l'orgueil du coup qui le foudroyait. Avant de tomber si bas il avait un mortel dégoût de sa souffrance ; maintenant elle lui parut plus poétique, et, de fait, elle l'était. Le côté poétique des douleurs humaines, c'est leur côté infini.
Mais à se grandir jusqu'au niveau d'Yseult de Scudemor, à jeter sur sa situation longtemps maudite et enfin acceptée le regard concentrique de l'orgueil, ce qu'il y avait de générosité dans ses relations avec Camille disparut. Il l'oublia, quoiqu'elle ne fût pas absente. L'indilSérence est l'absence de ceux qui sont là. Tutoiements et baisers ne furent plus que les banalités familières d'un mariage sans signification et sans douceur. S'il avait été dur pour sa femme, il cessa de l'être. Les indifférents sont si doux ! Hélas ! ce ne fut que plus cruel pour elle ; mais l'homme a tant besoin de sincérité dans sa vie que, tôt ou tard, tout est trahi de ce qu'il avait voulu faire un secret !
Les dernières larmes qu'il versa, il les avait répandues
avec Camille, un jour, dans une promenade silencieuse. Ce jour-là, elle pleura comme lui, et ni l'un ni l'autre ne se demanda pourquoi les larmes muettes dont il était témoin. Nul baiser ne les essuya, et ils ne détournèrent pas le visage pour mutuellement se les cacher. Toute question était inutile. Ils s'étaient aimés, ils avaient vingt ans et à peine un mois de mariage. Quelle était la plus malheureuse de ces jeunes créatures, — de celle qui ne se savait plus aimée, ou de celle qui sentait ne pouvoir plus aimer désormais ?...
Mais Allan ne pouvait se détacher aussi vite de cette vie sensible qui tarissait en lui et il essayait de se donner I2 change, quoiqu'il ne se rejetât pas à l'amour : « Soyons, — disait-il à Yseult avec laquelle il passait une partie des journées, pendant lesquelles il oubliait sa femme qui ne descendait plus que rarement au salon, — soyons du moins amis par la pensée, si nous ne pouvons plus l'être par le cœur. Traversons la vie solitaires, sans rien lui demander de ce qu'elle ne nous a pas donné. Jugeons-la sans lui reprocher nos espoirs trahis. Je veux accepter comme toi, Yseult, ce détachement de toutes choses qui s'est fait plus tôt et plus complet en nous que dans le reste des hommes. Marchons comme deux frères d'armes, à travers la mêlée humaine, sous le froid acier de nos armures trempé dans les angoisses de la vie, et restons amis et camarades du même malheur. Le veux-tu ?... Que je t'aie aimée, Yseult, que tu aies été pour moi ce que le monde appelle une maîtresse, qu'importe ? Que tu soies la mère de Camille, qu'importe encore? Dominons ces liens brisés dans lesquels nos âmes n'ont pu vivre. Laissons à d'autres, plus heureux que nous, le respect delà famille et la reli-
gion des souvenirs ! L'amour nous a abandonnés, désolés et vidés de ce qu'il n'arrache pas aux autres en les abandonnant comme nous. Mais ne saurais-tu pas, Yseult, être quelque chose de plus ou de moins que ce que tu m'as été autrefois?... N'y a-t-il, entre l'homme et la femme, que les rapports d'amant à amante? N'y a-t-il pas plus grand et plus beau? Ne peux-tu devenir ma sœur par la pensée comme je suis ton frère par la souffrance? Ne pouvons-nous pas nous retrouver dans ces immensités qui nous appartiennent : la réflexion et la douleur? Quoi ! parce que le cœur a cessé de battre, parce que les organes ont défailli, parce que Dieu n'a pas vouluquel'amour durât autant que la vie d'un homme, on ne vivrait plus, passé l'amour ? Mais notre nature n'est-elle donc pas spirituelle? L'intelligence n'a-t-elle pas de chastes embrassements? Se lasse-t-elle, comme nos faibles bras, à retenir le but vers quoi elle aspirait quand une fois elle l'a atteint ? Ce n'est plus du bonheur, je le sais ; mais c'est un état plus triste, plus idéal et plus fier. Les hommes ne l'ont pas nommé parce qu'ils l'ignorent. C'est l'union de deux âmes éprouvées dans la compréhension de la vie. Ah ! j'ai lu quelque part, dans un grand poète, un mot digne de la foule impunt : c'est que ceux qui s'étaient aimés ne pouvaient plus s'aimer quand l'amour avait fui, et que le sentiment qui avait partagé le ciel à deux pauvres créatures était toujours suivi de la haine, de l'oubli ou de la honte dans leurs âmes. Cela serait-il vrai, grand Dieu? N'y a-t-il pas des femmes par le monde, des femmes plus fortes et plus vraies que les lâches courtisanes de cœur dont les chemins sont pavés et qui, braves seulement comme à l'Opéra, avec un masque partout ailleurs, quand elles veulent avoir la hardiesse de porter
leur moi sur leur face, apostasient tous les sentiments de l'amour dans des repentirs d'apparat et de comédiennes vertus? Et, s'il n'y en a qu'une forte et vraie, Yseult, que ce soit toi ! Ce désintéressement de toute joie sensible, mets-le entre moi que tu n'as pas aimé et toi qui t'es pourtant donnée. Signons ce hardi pacte d'alliance, et donnons cet exemple au monde! Il est assez stupide pour s'en étonner, mais il s'en étonnerait bien davantage s'il savait à quel amour va succéder cette intimité, plus haute et plus rare que l'amour ! Peut-être même la calomnierait-il?.. . L'homme est si profondément vil qu'il fait des viletés des actions qu'il ne comprend pas, parce qu'ainsi il est toujours sûr de les comprendre. Mais nous, les insultés du monde, nous nous rapprocherions davantage l'un de l'autre, trop vieux et d'une trop fière insouciance pour nous donner les airs du martyre sous tous ces index levés sur nous avec mépris. »
Mais à ce jeune homme épris de la force, — la plus belle chose qu'il y ait dans le monde après la vertu, — à cette imagination de poète qui parlait si ambitieusement de donner au monde un noble spectacle et qui se drapait de si haut dans la douleur solitaire et les méprisantes huées de la foule, la femme découragée répondait :
— « Ce que vous me proposez n'est plus possible, AUan ! Non, cela même, Allan, pas même cela! Vous vous imaginez, ô poète ! que ce serait plus beau que l'amour, cet incompréhensible sentiment qui ne serait plus l'amour mais qui serait, croyez-moi, le désir de l'amour encore, un désir insensé qui s'élève fatalement de nos désespoirs les plus grands ! Quand donc le cœur se corrigera-t-il d'enfanter cette illusion éternelle ? Vous ne savez donc pas
qu'il n'y a que le sentiment qui rapproche? Que me parlez-vous de la pensée ! Penser isole et concentre. La pensée est un triple glaive qui fait l'espace autour de soi. J'ai la main trop lasse pour sou'ever cette arme. Et, d'ailleurs, être frère et sœur comme vous l'avez dit, mon enfant, c'est encore s'aimer, et je ne saurais. Vous êtes un homme, vous ! Vous avez des facultés actives et fraîches ; les miennes sont énervées et ne s'élèveraient pas jusqu'à la hautaine et sublime sagesse que vous rêvez. Vous avez raison, cependant, il y a quelque chose d'imposant et de sincère dans la conduite de celles qui disent tout haut au monde : « J'ai été la maîtresse de cet homme, et ne plus l'être ne nous a pas séparés. Nous n'avons pas fait comme ceux-là qui, furtifs, se glissent du seuil mystérieux dans l'ombre, essuyant leurs bouches avec des mains frissonnantes comme s'il y était resté quelque trace vengeresse et honteuse. » Hélas ! ce rôle qui m'aurait tentée à une autre époque ne me va plus. Vous m'avez toujours exagérée à moi-même, mais, Allan, vous finirez par croire en ce que je suis ! »
Ainsi elle refusait tout, parce qu'elle n'était capable de rien. Le dernier enthousiasme de l'homme — l'enthousiasme de l'orgueil — se brisait contre la réilité de son infortune. Arrivé là, Allan fut sur le point de la mépriser, mais il n'en eut pas le courage. Cette tête dévouée lui imposait. Ce mépris d'Allan devait-il atteindre plus tard cette malheureuse Yseult pour compléter la somme d'amertumes qui avaient empoisonné sa destinée, et démontrer, une fois de plus, l'ingratitude native et impérissable du cœur humain ?
Une nuit, — une nuit d'été et d'orage oij la chaleur accablait et rendait le sommeil aussi profond qu'une apoplexie, Allan se souleva dans l'obscurité et se mit à écouter si Camille dormait à côté de lui. Souvent il l'avait crue endormie qu'elle veillait, pleurant dans les ténèbres, il l'appela avec précaution et à plusieurs reprises, et, voyant qu'elle dormait, il sortit du lit et s'habilla à la hâte.
Il regarda machinalement à travers les fenêtres. Le ciel était d'une couleur de cuivre avec d'épais nuages par places et, de seconde en seconde, un pâle éclair filait à l'horizon suivi d'un grondement rauque et sourd. Les saules du marais étaient immobiles. Pas un bruit que ce tonnerre lointain ne venait du dehors. C'était une nuit solennelle et inquiétante pour Allan, car, en s'approchant, le tonnerre pourrait bien réveiller Camille. Aussi disposa-til les oreillers autour de la tête de sa femme de manière à intercepter le bruit de l'orage. Elle pouvait étouffer de chaleur concentrée sous les oreillers entassés autour d'elle ; déjà même une sueur épaisse lui coulait du front et Allan la sentit mouiller sa main qui l'effleura par hasard, mais il n'eut aucune pitié. Il poursuivit ses arrangements
et il baissa les rideaux du lit et des fenêtres, dont les éclairs ne traversèrent pas les tissus.
Puis il sortit, sur la pointe du pied, comme un coupable. 11 avait déjà passé nuitamment, et en se cachant, dans ces longs corridors oij la résonnance de ses pas le faisait, malgré lui, tressaillir. Mais l'état actuel de son âme ne lui rappelait guère ce qu'il était alors... Il ouvrit la même porte qu'il avait tant de fois ouverte, à pareille heure, et il entra chez madame de Scudemor.
Elle était étendue sur son lit, un châle noué négligemment autour de la tête qui pendait hors de sa couche, et qu'elle s'eflbrça de relever.
— Eh bien? — lui dit-il en la soutenant avec effroi.
— Eh bien, — fit-elle, — voilà quatre heures que je souffre des douleurs atroces ! Ce n'est rien que de souffrir, mais je tremble pour la vie de cet enfant et il faut que vous alliez chercher un médecin.
— Un médecin ? — répondit-il avec étonnement.
— Oui, un médecin, mon ami, — continua-t-elle. — Je souffre tant que j'ai l'idée qu'on ne m'accouchera qu'avec le fer. C'est sur quoi ni vous ni moi n'avions compté, mais cela ne doit pas plus nous effrayer que si nous y étions préparés. Il y a au village voisin un médecin dont on fait l'éloge. C'est un homme simple et doux. Allez le chercher bien vite, et amenez-le moi secrètement ici.
Allan se prépara à obéir, mais il ne disait pas la pensée qui le préoccupait. Yseult la devina en le regardant.
— Eh quoi, — fit-elle, — voilà que déjà votre philosophie vous abandonne | Que sont devenues ces mâles paroles que vous faisiez sonner si haut l'autre jour ? Allons
donc, mon ami, pourquoi ce trouble? Que me font les jugements des hommes? Croyez-vous que je tienne à l'opinion de qui que ce soit ?
— Rien ne peut m'étonner de vous, — répondit Allan avec respect, et, après avoir baisé la main moite et froide qu'elle lui tendit, il sortit avec les mêmes précautions qu'il était entré.
C'était une chose à saisir l'âme que cette femme tordue par la douleur, pendant les longues heures de la nuit, et à qui il n'échappait pas une plainte dans sa solitude. Personne n'était là qui pût l'entourer de ces soins que son état semblait exiger, personne, — pas même une femme à gages qui relevât les bords inclinés du lit. Abandonnée de Dieu et des hommes ! et si une de ses femmes était entrée par hasard, croyant que Madame avait sonné, elle aurait lié plus étroitement sa couverture autour d'elle et, forçant ses traits contractés à une impassibilité insignifiante, elle aurait dit tranquillement à celle qui l'aurait soulagée : « Non, je n'ai pas besoin de vous. » De temps en temps elle allongeait son bras nu sur le somno, où se trouvait un flacon qu'elle respirait pour ne pas entièrement s'évanouir. Le tonnerre étendait de plus en plus sa voix basse et pleine, et les éclairs qui se succédaient avec rapidité coupaient incessamment la lumière faible et recueillie de la veilleuse et jetaient leur éclat de phosphore sur cette tête, d'une pâleur bleuâtre, oij la vie ne se trahissait plus que par l'empreinte de la souffrance. Sa noire paupière tombait lourdement sur son œil éteint, et le creux d'un coup de ciseau semblait entourer les narines. Fier spectacle que cette lutte silencieuse contre la douleur, que cette torture à huis-clos, lorsque la nature, au dehors,
mugissait avec furie ! L'Immense, le Fort, PÉternel, la Création criaii sa terrible plainte ; le Borné, le Faible, le Mortel, la Créature taisait la sienne. Les muets déchirements de cette femme étaient plus augustes que ceux du ciel.
Allan revint, au bout d'une demi-heure, avec le médecin qu'il avait conduit à grand'peine à travers l'obscurité des escaliers et des corridors. Ce brave homme avait été fort étonné en voyant monsieur de Cynthry venir le chercher lui-môme, à une pareille heure ; mais, ayant dans sa timidité le sentiment des convenances, il avait suivi Allan sans hasarder une question. La manière furtive dont il était introduit au château lui démontrait suffisamment qu'on avait compté sur sa discrétion. Mais son étonnement n'eut plus de bornes quand il s'approcha du lit de madame de Scudemor et quand Allan lui dit, les yeux baissés de fierté souffrante pour Yseult : « Voici la malade, Monsieur. »
Yseult souleva pesamment les cils à cette voix, mais les yeux manquaient du regard qui fixe. Ils étaient vagues et comme déteints, et ils semblaient nager dans une humidité opaque. Elle les tourna vers le médecin et elle lui dit :
— Je suis revenue enceinte d'Italie, Monsieur. Je devais cacher mon état à ma fille. Mon gendre, monsieur de Cynthry, et vous, que j'ai fait appeler auprès de moi, vous êtes les seuls à qui j'aie confié mon secret.
Et sa manière simple était si imposante que sous ses yeux sans regard le médecin baissa les siens à son tour. Il y avait en Yseult un naturel devant lequel les esprits vulgaires ne se permettaient pas leur mépris bcte. Avec un mot, avec un geste, elle se posait en un clin-d'œil audessus de toutes les condamnations.
vSo CE QUI NE MEURT PAS.
Les prévisions de madame de Scudemor ne l'avaient pas trompée. L'accouchement menaçait d'être excessivement dangereux. Il fallut employer le forceps.
Un frissonnement nerveux s'empara d'AUan appuyé contre une des colonnes du lit, et qui regardait Yseult en proie aux crispations les plus violentes, quand il vit le médecin empoigner l'acier froid et bleu. Il crut en sentir les morsures. D'instinct il détourna le visage. Yseult, qui jugea son mouvement, lui dit avec son sourire d'habitude: « Ailan, retournez auprès de votre femme. J'ai peur qu'elle ne se réveille. Monsieur est là. Je n'ai plus besoin de vous maintenant. »
Mais Allan refusa de la quitter. Il voulut même la soutenir pendant l'opération cruelle. 11 lui fit un coussin de sa poitrine pour sa tête, autrefois si belle et tant aimée, méconnaissable alors de vieillesse hâtive et d'angoisse mais qui, dans ce moment, respirait un si grand caractère que rien ne pouvait l'elTacer. Il était cause du mal qu'elle endurait. Il avait remords de chaque douleur. Cependant la tempête était arrivée à son plus haut point d'énergie. Le tonnerre roulait avec un épouvantable fracas... Le ciel entrevu à travers la fenêtre était noir, et le vent et la pluie faisaient rage. Cependant le temps s'écoulait. Les forces d'Yseult s'épuisaient et l'enfant n'arrivait pas. Le médecin, le front gonflé, les veines en saillie, penché jusqu'à toucher de la tête le sein de madame de Scudemor et pâle autant qu'elle, poursuivait son labeur avec une sorte d'eflroi de tant de résistance et attaquait de plus en plus vivement l'organisme rebelle... « Eh bien! Monsieur? » disait de temps en temps Allan au médecin qui ne répondait pas, qui ne soulevait pas la tête, mais qui la hochait avec
inquiétude... Tout à coup, voilà qu'il s'arrête, comme ''••"opé d'une idée subite. Un découragement l'a saisi. 11
isàe Allan d'un air sinistre et fait un pas pour l'entraîner hors de la portée de l'oreille d'Yseult. « Je vous entends, Monsieur, — dit Allan, — s'il n'y a qu'un parti à prendre, tuez l'enfant et sauvez la mère ! »
Mais Yseult était déjà dressée du milieu des couvertures sanglantes oij elle gisait, pâle et inanimée. Elle en avait trouvé la force ! « C'est moi. Monsieur, qui dois mourir ! » s'écria-t-elle, et son action était impétueuse et son front s'était éclairé d'une joie soudaine. Elle retomba et elle répéta encore : <^ C'est moi qui dois mourir 1 » avec insistance. — « C'est le cri de la mère », dit à Allan le médecin, abusé par cette étonnante énergie dans le brisement universel des organes. Pauvre homme, qui ne voyait pas plus loin que le sentiment maternel! Hélas! c'était le cri de la malheureuse ! Pour Allan, ce cri résumait toute une vie. Il n'eut pas le courage de s'opposer au désir d'Yseult. Il ne se crut pas le droit de lui ôter ce dernier espoir de délivrance. Peut-être pensa-t-il aussi à son enfant. Quoiqu'il en soit, il répondit au médecin qui du regard l'interrogeait encore :
— Faites comme elle veut, Monsieur t — Et il se cacha le visage dans ses deux mains.
Le médecin se recueillit un instant, puis, comme chaque moment perdu exposait deux vies au lieu d'une, il se remit à agir. Cela dura longtemps. Mais enfin l'enfant jaillit, dans un flot du sang de sa mère.
Elle s'était évanouie tout à fait. Allan, dont les sensations ciaient inexprimables, reçut avec un visage qu'il s'efTorçait de rendre calme cet enfant qui était le sien et qu'il n'osait
pas embrasser. Il le plongea dans la cuvette où le médecin versa l'eau tiède. Il l'essuya et l'enveloppa dans une mante de soie qu'Yseult avait, ce soir-là, oubliée au dos d'un fauteuil. Malheureux père ! obligé, pour donner le premier baiser à son enfant, d'épier si le médecin, occupé d'Yseult, ne pouvait pas l'apercevoir ?
Cependant madame de Scudemor reprit peu à peu connaissance. A peine eut-elle rouvert les yeux qu'elle dit au médecin : — L'enfant est donc mort, puisque je vis?...
— Non, Madame, — répondit-il, — l'enfant n'est pas mort. — Et Allan, les larmes aux yeux, le déposa sur le lit de sa mère.
— Oh! Monsieur, — reprit madame de Scudemor avec une expression de regret bien triste, — faut-il que votre habileté ait surpassé vos craintes ?
— Madame, — répliqua le médecin qui commençait à comprendre le désespoir d'un malheur consommé où il avait mis la tendresse maternelle, — ne me faites pas de reproches. J'ai fait ce que vous avez voulu.
Yseult le remercia avec le sourire d'une grâce reconnaissante et attendrie. Elle respira plus à l'aise en sentant se détacher d'elle cette agrafe de la vie qui l'avait si longtemps blessée, cette chlamyde trop étroite pour les puissantes dilatations de son âme. Elle se savait blessée à mort. — Et le bon médecin comprit peut-être que ce n'était pas la mère qui avait demandé à mourir!
Le jour commençait à s'élever et l'orage avait versé sa dernière ondée. Une lumière rose envahissait le ciel du côté opposé au soleil, qui montrait la moitié de son globe à l'horizon. Quelques nuages, emportés par un vent frais, laissaient échapper de leurs flancs de vagues et lointaines résonnances, — comme, après que la peine est passée, il nous reste encore des soupirs. Sur la route de Sainte-Mère- Église les épis, gros de pluie, étincelaient aux premiers rayons du soleil et formaient comme un océan de lumière qui rit dans les ondulations de ses vagues. La nature ressemblait à une femme, au sortir du bain, qui tord dans la paume de ses mains contractées ses cheveux, trempés encore d'écume, et qui les égoutte. Les parfunft du thym et du serpolet des fossés se fondaient mieux dans l'air, vivifié par l'orage. A cette heure matinale où le son a une portée plus grande encore peut-ôtre que dans la nuit, on entendait chanter les coqs des habitations les plus éloignées. Le mendiant — ce nomade d'une civilisation impuissante — quittait la grange où la veille on lui avait donné asile, fermait sans bruit la barrière de la cour des fermes et s'éloignait sur la route, dont la pluie avait foncé la teinte rou-
geâtre, avant que les gens de ces campagnes eussent recommencé leurs travaux.
Alors, couché près de Camille, Allan pensait à Yseult qu'il avait bien fallu laisser seule pour revenir près de sa femme, à laquelle il devait tout cacher. Il avait appris du médecin, qu'il avait reconduit à la grille du château, que la mort d'Yseult n'était pas imminente grâce à la force dont elle était douée, et que sa vie pouvait se prolonger pendant quelques jours. Cette considération seule, — et non l'ordre de madame de Scudemor, — l'avait décidé à la quitter et à retourner dans la chambre de sa femme. Par le plus heureux des hasards, celle-ci ne s'était pas réveillée.
Le repos, dont Yseult avait un tel besoin après des secousses si violentes, ne fut que l'atonie de la fatigue. Quand le jour commençait à noyer la flamme jaune de la veilleuse dans ses blanches et vives splendeurs, elle contempla avec douceur, sinon avec tendresse, l'enfant posé sur son sein. C'était une fille. Elle aurait mieux aimé que ce fût un fils, car elle savait que les femmes les plus fortes succombent toujours dans leur combat avec le nombre, — héroïnes que le nombre abat. « Si j'avais la superstition des bénédictions, — pensait-elle, — je te bénirais, ô ma fille, pour m'avoir condamnée par ta naissance à mourir ! »
Ce jour-là et les suivants on sut, aux Saules, que madame de Scudemor était malade à garder le lit. Ses femmes de chambre firent le service autour d'elle ; Camille, elle-même, vint la voir dans le jour à plusieurs reprises, et personne ne se douta qu'un enfant dormait là, caché sous la couverture de sa mère. Lorsque cet enfant allait se réveiller, Yseult trouvait bien un motif pour éloigner les personnes qui étaient dans la chambre. Sa manière d'être
habituelle, sérieuse et très retirée, écartait aisément tous les soupçons. Le médecin qui l'avait accouchée fut mandé officiellement au châseau. 11 dit à Camille que l'état de sa mère était grave, mais il ne le précisa pas.
C'était Allan qui restait le plus avec la malade. Il s'obstinait à ne pas la quitter, sous un prétexte ou sous un autre, quoiqu'elle insistât pour qu'il s'en allât aussi. En effet, si Camille n'avait pas été absorbée dans la pensée désespérante que son mari ne l'aimait plus, qu'aurait-elle pu croire en voyant Allan sans cesse au chevet de sa mère, qui voulait souffrir toujours seule et qui l'écartait, elle, si souvent?... Mais Allan, qui avait tant trompé, était à bout du triste courage de la prudence. Peu lui importait ce quj devait suivre. « Tout finit par se décider », se disait-il, et il ne reculait pas devant le moment qu'il avait jusque-là envisagé avec épouvante... Il aurait volontiers tout avoué à Camille, — et s'il se taisait, s'il prenait des précautions encore, c'était pour Yseult, c'était pour Camille, c'était de peur de profaner le rapport qui existait entre la fille et la mère ; mais, à coup sûr, ce n'était pas pour lui qu'il les prenait.
Cependant, comme l'état dans lequel se trouvait madame de Scudemor offrait des dangers que le médecin n'avait pas cherché à dissimuler et qu'elle pouvait avoir besoin de quelqu'un la nuit pour la veiller, Allan dit à sa femme que ce serait lui qui veillerait auprès de sa mère : « Je dois faire pour ta mère— lui dit-il — ce que tu ferais toi-même si tu n'étais pas dans une situation qui demande une foule déménagements.» Il voulait faire allusion à sa grossesse, et il n'avait pas la force d'en parler autrement. Heureux mari, n'est-ce pas? que celui qui n'ose pas parler à sa femme
enceinte de l'enfant qu'elle a dans son sein entre deux baisers et en se servant des appellations charmantes de ces familiarités divines. Allan en parlait comme un étranger de bon goût. Camille, à qui toutes les décisions étaient indifférentes depuis qu'elle avait découvert que son mari ne l'aimait plus, eut l'air de trouver cette conduite fort simple et ne hasarda pas une question. Peut-être l'infortunée pensa-t-elle que pendant les nuits solitaires elle serait plus libre de pleurer.
Allan consacra donc les siennes à Yseult. Il veillait dans cette chambre de malade comme s'il n'avait pas été un homme, mais une tendre femme. Il est vrai qu'il pouvait jouir à l'aise de l'ivresse d'être père. Le poids de sa fille sur ses genoux allégeait bien des fatigues. La pitié que lui inspirait Yseult se perdait dans les contemplations muettes et incessantes de la petite créature, et sa mère était oubliée. Le dernier sentiment de l'homme qui l'avait aimée était arraché à Yseult par son enfant. Plus d'une fois, du lit où elle gisait, en le voyant au reflet de la braise du foyer penché sur le front de l'enfant endormie, cette idée lui vint et elle n'en soupira même pas.
La fille d'Yseult écumait de vie. Elle était de la forte race de sa mère. — « Et toi aussi, — lui dit-elle un soir, l'entourant de ses langes, — la douleur ne te brisera pas en un jour ! » Allan admirait la beauté de sa fille, car déjà on pouvait deviner qu'elle serait belle, comme toutes celles (loi mystérieuse!) qui sortent d'unions furtives et coupables 1 Pourquoi donc ce que les hommes flétrissent produit-il ce qu'il y a de plus beau ici-bas? Allan était à geroux sur le tapis, au bord du lit de madame de Scudemor. Le châle qui enveloppait les cheveux d'Yseult venait de se dénouer
dans le mouvement qu'elle avait fait pour soulever son enfant. Ses cheveux, si longs et si épais dont la luisante noirceur s'était évanouie sous les grandes et inflexibles pâleurs de l'âge, qui montent plus haut que le front envahi, ses cheveux, gris comme un crépuscule, retombaient mélancoliquement sur ses épaules comme s'ils avaient pleuré sur elle !
— Bientôt elle se passera de moi, — disait-elle à Allan en lui montrant l'enfant pendant à sa mamelle flétrie. — Dans deux ou trois jours vous irez la porter à quelque nourrice des environs qui aura mieux à lui donner qu'un lait rare dans un sein tari. Vous veillerez sur elle, Allan, car vous l'aimez déjà, je le vois, et puissiez-vous lui conserver longtemps cet amour.
— Croyez-vous — lui disait Allan — qu'on puisse se détacher de son enfant, quand on a commencé de l'aimer ?. . .
— On se détache de tout, mon fils, — lui répondait-elle. — J'ai commencé par aimer Camille. Elle ne fut point le fruit d'une volupté solitaire. Le père de Camille fut aimé de moi. Mais un dernier amour, plus dévorant que tous les autres, me fit maudire le jour où Camille était née. Savezvous que souvent, avec Octave, quand il me d^ait de ces mille choses qui ne sont rien et qui sont tout et qui composent l'intimité de la vie, et que je le voyais rouler ses doigts dans les cheveux de ma fille, il fallait que je luttasse abominablement contre moi-même pour ne pas briser sa tête innocente sur le pavé. Depuis, quand mon amour pour Octave mourut comKie les autres, je vous l'ai dit, toute ma puissance d'aimer était anéantie ; mais ne l'aurait-elle pas été, l'afl'ection n'est pas une chaîne que l'on puisse rompre
reprendre. Je vous en atteste, vous, Allan, qu
388 CE QUI NE RiEURT PAS.
m'avez aimée, avez-vous pu me ré-aimer une seconde fois?... Non, c'est à jamais qu'on se sépare, et tous les adieux sont éternels! Pourquoi donc cette enfant que voilà, Allan, ne vous deviendrait-elle pas un jour odieuse? Pourquoi ne vous deviendrait-elle pas indifférente? Un amour nouveau peut naître en vous, et alors, que pèse l'enfant le plus aimé dans le cœur contre l'accablant amour qui est revenu y tomber ?
— De l'amour? non ! -— murmurait Allan, car il n'osait pas l'affirmer devant cette femme dont il avait aimé la fille, malgré tant de tourments perdus...
— Vous êtes si jeune encore, mon fils, — reprit Yseult, — et l'on se croit plus d'une fois le cœur éteint qu'il n'est qu'assoupi. Mais, ne vous abuseriez-vous pas sur vous-même, l'afl'ection du père n'est-elle pas aussi fragile que toutes les autres affections et n'est-il pas écrit, dans toutes les destinées humaines, — ajouta-t-elle, en laissant à son front la trace de ses ongles, — que tout ce qui rend heureux ne doit pas durer ?
Allan ne répondait point à ces paroles fatales, mais il avait en son âme un écho qui répondait pour lui.
— Et ce n'est pas moi qu'il faut en croire, Allan, — reprenait-elle, — mais ces horribles effrois qui sont des instincts ou de l'expérience et qui ne trompent pas ceux qu'ils avertissent. Vous ont-ils trompé déjà?... Vous avez aimé Camille et vous avez été aimé d'elle. Eh bien ! n'avez-vous pas senti que cet amour 5*cn allait, — que ce bonheur séchait plus vite qu'une goutte de rosée au soleil? Qu'en vain on s'entrelaçait davantage on ne pouvait pas le retenir, et vous vous êtes replongé plus avant dans les caresses tant qu'enfin le jour est arrivé où vous n'avez plus souri de
vous-même, et où la caresse dans laquelle vous vouliez vous perdre tout entier ne montait plus à la poitrine !
Ne baissez pas la tête ainsi, Allan ! je n'accuse ni ne réclame, pas plus au nom de ma fille qu'au mien. Je vous plains, vous qui ne l'aimez plus ; mais je la plains bien davantage, elle qui vous aime et qui n'est plus aimée. Vous m'avez écrit que vous ne craigniez au monde que mon mépris* Vous ne savez donc pas, enfant, qu'où il y a douleur, il y a pour la femme impossibilité de mépris ?
Les hommes ne sont pas ainsi, eux ! Ils ont un mépris dont ils tuent, dont ils achèvent l'être qui souffre. Vous êtes un homme, Allan; n'avez-vous pas souvent rougi d'inspirer cette pitié qui est le sublime ou le misérable mépris de la femme, et que les hommes comprennent si peu qu'ils ne l'acceptent que comme une injure?
Avant que vous me l'eussiez avoué, je savais, Allan, que vous n'aimiez plus ma fille. Hélas ! je reconnaissais en vous l'histoire de tout ce qui est humain. Mépris sur la nature humaine ! — mais que la personne qui souffre de ce mépris soit absoute et pleurée. Voilà ce que je me disais. Ah ! ma pitié vivait toujours indestructible! Elle était si forte, Allan, que le jour de votre mariage, en vous voyant à l'autel sombre et pâle, je devinai ce que vous avez cru m'apprendre. J'entr'aperçus que ce mariage n'était plus qu'une loi de fer à laquelle vous tendiez le cou, et j'eus la pensée de le briser avec un mot. La vue de Camille m'arrêta, car ce mot dit pour vous la frappait, elle, au milieu de sa joie. Elle était la moins forte. Elle était coupable aux yeux du monde. Elle n'avait pas le beau courage d'affronter des mépris amers... Vous, à elle ou sans elle, seriez-vous plus heureux, Allan ?. . . Combat terrible qui s'agitait tumultueusement dans mon
âme ! mais qui se décida en faveur de la plus faible, de celle qui devait être abandonnée. Ma pitié vainquit ma pitié, et je détournai le visage pour ne pas voir cette bénédiction qu'un prêtre plonge si souvent au flanc de deux âmes comme un couteau de sacrifice, et je laissai tomber, dans mon horreur de la destinée, tomber sur vos vies le sceau de l'irrévocable où la main de l'homme n'a pas tremblé en écrivant le nom de Dieu parce qu'il y avait encore plus irrévocable que cette loi sacrilège : c'était le malheur qui vous attendait tous les deux !
— Et il est venu, — disait Allan, — et il ne nous a épargnés ni l'un ni l'autre ! — Et il cachait son front dans les draps d'Yseult, comme s'il eut voulu le soustraire au joug inévitable dont il se plaignait.
— Oui, il est venu, — reprit Yseult, en baignant ses longues mains dans la chevelure bouclée de son beau-fils. — Mais puisque vous aimez votre enfant, Allan, vous avez un intérêt dans la vie et la partie n'est pas encore perdue par vous contre le destin. Elle le serait, Allan, que je voudrais vous encourager, vous relever de dessous vous ! Vous êtes un homme, vous devez être plus grand que moi, à qui le cœur a failli. Soyez-le ! Ayez la force qui manqua à la pauvre femme.
— Pourquoi me faites-vous cette prière? — dit Allan, en relevant la tête avec une vibration nerveuse dans la voix. Augures qui se regardaient en face, et qui ne pouvaient se tromper.
Elle ne rit pas, mais baissa les yeux, sans répondre.
— De la pitié ! toujours de la pitié I — fît Allan après un silence, avec la voix brisée de la pensée qui avait répondu pour ellC; — toujours de la pitié ! dans son exécrable im-
puissance ! Faites-m'en grâce. J'en suis fatigué ! Ne me parlez pas de grandeur, Yseult. Voyez-vous ! je ne vous croirais pas. Votre voix mourrait à vos lèvres. Vos paroles, creuses de conviction, ne seraient qu'un stérile et vain bruit. Je ne vous croirais pas plus que vous ne le croyez vousmême. Au nom de quoi voudriez-vous me persuader? Au nom de l'orgueil? Vous n'y croyez plus. Au nom de Dieu? Femme malheureuse ! vous n'y croyez pas davantage. Que devient la grandeur humaine quand Dieu et l'orgueil n'existent plus en nous et nous ont laissés dans nos ténèbres, Yseult ? — un non-sens, plus stupide encore dans ta bouche et d'une intolérable dérision !
— Vous avez dit vrai ! — répondit-elle, et elle retomba accablée en mêlant ses cheveux sur les oreillers oià elle traîna la tête avec pesanteur, les tordant, comme des câbles rongés par le sel marin du naufrage, autour de son cou renversé.
— Tenez ! — ajouta-t-elle d'un accent affreux dans sa voix sans timbre, reprenant son enfant qu'elle avait au sein et qu'elle en arracha avec le bruit d'une succion interrompue, abrupt arrachement qui cercla le bout de la mamelle d'un sang rose et décoloré, et l'enfant roula sut les pieds du lit. — Et, puisque je ne puis rien pour vous, que jusqu'à cette pitié bête et cruelle soit maudite! Allez-vousen! et laissez-moi mourir !
Mais AUaii, ni cette nuit-là ni les suivantes, n'obéit à l'ordre désespéré de madame de Scudemor, et elle ne le répéta pas. Elle le laissa veiller à son chevet, lui donner de temps en temps quelque breuvage, la soulever sur son lit chaque jour plus écrasé et plus dur. Soins physiques qu'elle payait d'un merci doux et découragé, et qui ne la tiraient pas de son silence. Que lui aurait-elle dit maintenant ? Tout était dit. Sa parole lui était retombée sur le cœur comme un lourd rocher. D'un autre côté, peut-être la douleur qu'elle endurait était-elle la cause de son retirement en elle-même? Dans les âmes d'une certaine trempe, toutes les douleurs isolent, même les moins nobles.
Le mal s'aggravait. Le médecin avait entretenu Camille de ses funèbres prévisions. Celle-ci ne se rendait pas compte de ce qui faisait mourir sa mère, mais elle voyait bien qu'elle allait mourir. Un soir elle baisa, avec le respect attendri dont les mourants nous émeuvent, la main froide et gluante d'Yseult et elle se retira chez elle, au désir d'Allan à qui un pressentiment annonçait que cette nuit serait la dernière à veiller auprès de la couche d'oiJ s'exhalaient déjà, dans les souffles de la femme expirante.
un avant-goût d'odeur de la tombe. L'air de la chambre était asphyxiant de chaleur fiévreuse, et comme Allan craignait que cet air vicié ne fût mortel à la fleur délicate de quelques jours qui y était exposée, à cette pauvre enfant qui le respirait péniblement, tant il était épais pour sa jeune poitrine, dans les tissus échauffés du lit de sa mère, il l'en arracha et la porta auprès de la fenêtre qu'il ouvrit. Les jasmins jaunes répandaient leurs méridionales odeurs. La campagne était silencieuse. On eût entendu frémir les étoiles dans l'air profond, si leurs scintillements n'étaient pas aussi muets qu'une pensée heureuse. C'était une nuit placide à faire croire à l'éternité de toutes choses. Allan semblait puiser de la vie pour l'enfant fragile à ce réservoir de l'Être, à ce beau lac bleu dans lequel nageait toute la création endormie, et l'enfant, au sein des jasmins et sur la musculeuse poitrine de son père, recevait par torrents sur la tête et sur les épaules un baptême de force et de vie dans ces mystérieuses ondées qui tombent, sans qu'on les voie, du ciel.
La respiration d'Yseult traînait, comme un râle, dans le silence. La rosée fécondante dans laquelle Allan trempait sa fille et dans laquelle se rajeunissait la nature, aurait-elle lubrifié le marbre de ce front obscurci et suintant péniblement cette sueur de l'instant suprême, huile dont s'oint l'athlète pour le combat dans cette grande gymnastique de la mort?... Aurait-elle apporté le bien d'un rafraîchissement éphémère aux ardeurs de ces veines dont le bleu devenait de plus en plus noir? Allan n'y pensa même pas. Il inondait sa fille d'air pur, de nuit, de parfums, de caresses et la mère mourait à l'autre extrémité de la chambre, et, dans l'égoisme de son sentiment paternel, il ne songeait
pas à cueillir pour la mère une tige de ces jasmins embaumés qui posée contre la bouche de la mourante lui eût apporté une sensation douce et bonne, à l'heure où tout est supplice et angoisse î
Tout à coup, Yseult l'appela auprès d'elle. Il y alla, après avoir déposé sa fille sur le canapé, surpris qu'elle eût recouvré une connaissance qu'il crovait perdue... Elle s'était soulevée sur son coude, — la position de toute sa vie depuis que les passions avaient cessé de l'agiter, depuis que des quatre points cardinaux nul souffle n'était venu se jouer autour de la colonne écroulée. Elle ressemblait au convive antique rassasié et qui va quitter le festin. Mais le poison tari aux coupes vides se répandait, comme une mortelle ciguë, en teintes verdâtres et mobiles aux surfaces du sein qui l'avait englouti :
— Allan, Allan, écoutez-moi, — lui dit-elle, — car je sais que je vais mourir. Les hommes croient que la volonté des mourants est sacrée. Si vous le pensez aussi, vous, écoutezmoi. Ne donnez pas mon nom à ma fille. Je ne veux pas que mon souvenir reste après moi. Je ne veux pas que vous lui parliez jamais de sa mère. Ce n'est pas pour moi, ce que je vous demande, c'est pour elle. Que ma fille me méprise ! mon mépris me fait plus de mal que le sien. Mais pour elle, au nom de Dieu, si vous avez le bonheur d'y croire, ne la faites jamais rougir et souffrir en lui parlant quelquefois de moi !
— Quel abîme êtes-vous donc? -- fit Allan, en prenant la main qu'elle tendait vers lui. — Ah! Yseult, Yseult, Être de continuel sacrifice ! qui aurait le droit de vous mépriser ici-bas ?
— Moi-même f — répondit-elle avec une voix rigoureues. — Les approches de la mort jettent un jour inattendu sur
le passé, jusque-là mal jugé par nous. Depuis trois jours vous m'avez crue accablée, et je repassais au dedans de moi ma vie entière. Cette vie n'a pas trouvé grâce devant moi. 11 n'y a pas un des faits de cette misérable vie qui soit sain et sauf de mon mépris. En vain, dans l'amour comme après l'amour, me suis-je toujours sacrifiée. En vain ai-je été bonne encore quand je ne pouvais être aimante. Ce n'était pas assez que cette bonté d'instinct qui décidait de mes résolutions. Ah ! sans doute il y a quelque chose de plus parfait que de pareils sacrifices, puisque de pareils sacrifices ne nous absolvent pas à nos propres yeux !
Mais quoi? quoi encore? — répétait-elle avec une anxiété pensive, sans grands tourments mais bien touchante, laissant sa main dans celle d'Allan et ne regardant plus que dans son âme avec ses yeux fixes. — Comment s'appelle ce but manqué, qu'on a cherché et qu'on avait cru atteint depuis si longtemps ? Est-ce une ironie du sort ? Un châtiment de la Providence? Dites-nous lequel est moqueur ou stupide ! Ah ! c'est moi qui blasphème et non pas lui, car il y a un monde de pécheurs — comme disent ceux qui croient — réconciliés avec eux-mêmes, des âmes qui se croient pardonnées dans leur cœur, des créatures réfugiées et tranquilles dans la loyauté de leurs intentions. Il y en a. J'ai un jour compté parmi elles, quand la pitié m'entraînait comme l'amour m'avait entraînée, quand la fierté était immolée chaque fois que s'offrait une douleur à apaiser. J'ai connu cette paix qui me fuit... et si, aujourd'hui, elle m'abandonne, est-ce donc que mourir m'a frappée d'une imbécillité nouvelle ?
O Allan ! il est des mystères dans lesquels la pensée de l'homme jette sa sonde, mais, femme, je n'ai rien sondé, rien
découvert ni rien appris. J'ai passé sur cet Océan de la vie dont j'ai bu l'écume et le sel, et je n'ai pas jeté une seule fois mes filets démaillés au fond de ses gouffres car je savais qu'ils ne me rapporteraient ni une joie, ni une espérance. J'ignore ce qu'il y a de l'autre côté de la tombe, mais je ne m'en épouvante pas. Seulement, en cet instant, pourquoi ma pitié me paraît-elle petite et mauvaise autant qu'autrefois elle me paraissait grande et bonne ? Pourquoi ne fais-je pas quartier à cet instinct irrésistible que j'ai cru si longtemps généreux ? Pourquoi l'insulté-je à mon dernier jour?... Ah ! j'ai l'âme encore assez ferme pour ne pas rejeter l'insulte que le monde répond aux intentions pures. Qu'ils m'appellent, s'ils veulent, une prostituée ; ils n'ont pas vu l'amour, ils n'ont pas vu la pitié qui m'emportaient, errante, aux bras d'hommes lâches et inexorables ! J'accepterai sans effort le mot sanglant qui résume ma vie. Pourquoi donc maintenant ma pitié, que je frappe et que j'apostasie ? Ah ! si, au lieu de mourir comme je meurs, il fallait recommencer de vivre, que me resterait-il sans ma pitié ? L'amère chose que cette ignorance ! Ne plus croire en ce qui dirigeait la vie, chercher en vain un autre motif dans les ténèbres de la conscience muette, et se punir par le remords et le froid du mépris de ne l'avoir pas su trouver ! La douleur d'Yseult était presque sainte. Elle l'élevait au-dessus d'elle-même. AUan se rappelait le temps où il l'avait nommée une créature supérieure. Il voyait à quoi se réduit la supériorité de la femme, qui n'a jamais que des facultés sensibles et qui est toujours la victime, en vertu autant qu'en bonheur. Ce quelque chose qui échappait à Yseult, quand le roseau sur lequel elle s'appuyait avait percé ses mains, ne lui échappait pas, à lui. . . Il comprenait à
ce moment solennel, comme par une intuition subite, quelle doit être l'austérité de l'existence | Ainsi, l'homme reprenait sa place, pendant que la femme mourait à la sienne...
Il lui prenait la main en silence, et souhaitait pour elle que la mort, dont son visage portait l'empreinte, vînt finir des souffrances morales pour lesquelles il ne connaissait plus de soulagement. Yseult avait roulé sur son lit dans l'agitation de ses dernières paroles. Sa voix s'attachait de plus en plus à son gosier. L'œil avait fui sous sa paupière. Une roideur convulsive tendait ses membres à les déchirer, et, du sein de cette cruelle agonie, elle disait encore:
— Eh bien I je revivrais ma vie que cette pitié deux fois maudite, inutile pour ceux à qui elle se sacrifie, vide de la sainteté du plus simple devoir pour ceux qui l'éprouvent, que cette pitié involontaire serait obéie et que j'encourrais de nouveau mon mépris 1 Oui, Dieu me dirait: « Voilà le but que tu ignores » , et dans sa miséricorde infinie il le mettrait à la portée de ma main, que je n'écouterais pas Dieu lui-même et que je me précipiterais comme une folle dans cette pitié qui n'est pas une vertu, et qui fut seulement la mienne. O femmes! que sommes-nous, puisque nous ne nous corrigeons pas de nos faiblesses ? Nous nous méprisons, et nous ne nous repentons pas I
Sa voix se perdit dans ces derniers mots. Sa respiration devint muette... Le silence du dehors envahit la chambre. L'enfant même, sur le canapé, reposait d'un sommeil paisible. Allan était debout auprès du lit funèbre, comme un prêtre ; mais il est des âmes qu'on n'assiste pas et pour qui toutes les religions humaines, amour, amitié, respect, souvenir, sont impuissantes comme la religion même de Dieu. Tantôt il attachait ses yeux sur cette tête livide où cou-
raient déjà, aux suaves clartés d'un albâtre timidement rosé, les teintes hâves et violacées d'une décomposition prochaine ; et tantôt il les relevait, comme pour les purifier, vers le ciel qu'on voyait par la fenêtre ouverte d'un azur aussi fleurissant que s'il venait d'éclore, à l'heure même, comme une des belles-de-nuit du jardin. Il comprenait mieux le culte de l'Invisible. Yseult, quoique son visage fût tourné du côté de la fenêtre, ne souleva pas une seule fois les yeux sur ce ciel si beau... Non, elle mourail sans poésie, comme elle avait vécu, ne se doutant pas qu'il y eût au monde une nature à aimer encore quand le cœur épuisé n'aime plus rien. Parfums, silence, ombres, rayonnements d'étoiles, cette nature parait le lit de mort de celle qui l'avait méconnue de toutes ses sérénités. Tout à coup, à travers l'immense et diaphane espace, minuit sonna au clocher d'Ifs, paroisse qui n'était pas loin de là. Il sonna en heures légères et perlées qui tintèrent et s'évanouirent dans l'air amorti de cette nuit sans échos, quand, poussée par je ne sais quelle vague et fatale inquiétude, Camille entra dans la chambre d'Yseult. N'y avait-il que le pressentiment de l'agonie de sa mère qui l'avait troublée dans son sommeil?...
Allan, en la voyant entrer, ne devint pas plus pâle. Son oeil qui cinglait, dans le mouvement plus fier et plus pur de sa pensée, du lit de la mourante vers le firmament éternel, alla droit à Camille et resta sur elle. Nulle horreur n'effleura son front d'oij s'exhalait la teinte automnale d'une souffrance qui va fuir. Il demeura calme comme l'avait été, durant sa vie, la femme qui mourait pour lui. Pour la première fois il se sentit fort, contre la colonne de cette couche, fort de toute une destinée qu'il acceptait,
et doux comme l'âme qui l'accepte... Mais à peine si Camille le remarqua... Du seuil de la chambre, son regard était tombé sur cet enfant qui dormait, dans les plis ouatés d'une couverture de satin rose, comme un Amour antique dans sa conque de nacre.
Elle poussa un cri déchirant, — puis elle se précipita vers le lit de sa mère et, saisissant de ses deux mains l'agonisante par ses longs cheveux, elle la souleva ainsi, malgré les efforts d'Allan pour lui faire lâcher prise, et, désignant l'enfant qui dormait :
— Si tu n'es pas morte, Yseult, — hurla l'impie, — réponds-moi ! A qui est cet enfant ?
La douleur que la cruelle Camille lui causa n'arracha pas un cri à Yseult. Elle ouvrit un œil sans courroux, et répondit: — Il est à moi.
— Et à qui encore, femme menteuse? — reprit avec rage la jalouse trompée.
Yseult, qui expirait, eut assez de force pour prononcer distinctement le nom d'un de ses valets.
— Cela n'est pas vrai 1 — dit mélodieusement Allan. — Vous avez deviné, Camille. Cet enfant est à moi.
A cet aveu de son mari la malheureuse rou^, comme une masse, sans connaissance sur le tapis. Mais ses mains, qu'elle avait impliquées dans les cheveux de sa mère, entraînèrent la tête débile d'Yseult et la firent pendre du lit vers la terre. Allan chercha à les en dégager. Il ne put jamais. Il fut obligé de couper avec des ciseaux les cheveux d'Yseult. Au moment où il la relevait sur le lit, elle lui dit : « A elle plutôt... » parole presque inintelligible qu'elle ne put achever.
Alors, comme il avait relevé celle qui était trépassée, il
releva celle qui était évanouie. Camille reprit bientôt connaissance. Quand elle r'ouvrit les yeux, elle aperçut son mari debout, mais près d'elle, le drap rejeté par lui sur la figure d'Yseult morte et les cheveux coupés, épars, sur e tapis. Elle fut saisie d'amertume en voyant ces choses... « Tu ne m'aimais plus ! — dit-elle à Allan, avec angoisse.
— A présent, tu vac me haïr» ! Et elle se mit à pleurer. Il ne répondit point, mais il l'embrassa sur le front. Baiser paisible, qu'il donna d'une lèvre pleine et fraîche. Ce fut un châtiment pour elle. Ce ne fut pas même un effort pour lui. Ce ne fut qu'un bon sentiment. Quand il l'eut embrassée il retourna vers le lit d'Yseult, s'assit auprès et continua de veiller. Il ne dit point à sa femme : va-t-en !
— et elle ne s'en alla pas. La lampe s'éteignit vers une certaine heure, et le reste de la nuit s'écoula, noir et silencieux... Quand le jour vint, l'enfant réveillée criait dans sa couverture de satin rose. Camille, pliéeen deuxàla même place oij Allan l'avait mise après l'avoir relevée, poursuivait sa stupide insomnie sans se retourner aux cris de l'enfant qui pleurait. Les entrailles du père entendirent mieux. Il se leva, prit la petite créature, qui chercha vainement la mamelle à la poitrine de son père. Spectacle étrange ! c'était l'homme qui tenait l'enfant. Il l'emporta de cette chambre, odorante et malsaine, où sa mère venait de cesser de vivre... Camille le suivit, la tête basse et en silence, repassant, brisée et confondue, sur le seuil qu'elle avait franchi, rapide et terrible...
Quelques heures avalent suffi pour cela.