TENTATIVES D ACCLAMATION
La Civiltà catlolica, dans son article-programme du 6 février i 869 , avait dit : « On espère que la fnanifestation unanime de V Esprit-Saint par la bouche des Pires du concile œcuménique définira rinfaillibilité dogmatique du Souverain Pontife par acclamation. »
Plus tard, l'évêque de Nîmes s'était approprié cette espérance et l'avait doctrinalement développée dans un mandement.
Il parait certain aujourd'hui qu'on avait en effet compté enlever l'acclamation. Le plan a trois fois échoué grâce à l'énergie de la minorité.
La seconde tentative devait avoir lieu le jour de rÉpiphanie. Voici dans quels termes significatifs le correspondant habituel de V Univers, en mesure d'être bien informé, laissait entrevoir, vers la fin de décembre, le programme de la prochaine session publique du 6 janvier :
(( Voulez-vous qiie je dise ce qui pourrait af river? le voici : Plus de six cents évoques , formés en groupes divers , présenteraient des formules diverses de la définition de Tinfaillibilité , et ces formules seraient rédigées de telle sorte qu'elles donneraient les raisons diverses sur lesquelles est appuyée la nécessité de la définition, raisons dogmatiques, raisons rnorâles , raisons historiques , raisons sociales. Et des flots de lumière jailliraient du concile. Et le peuple , ce peuple de Rome , uni aux fidèles des nations eœ omni tribu et lingua^ se pressera, cela est certain , le jour de la session, aux portes du très-saint synode, attendant la nouvelle de la définition. Et V acclamation que Von a voulu éviter ne sera pas évitée. Le monde l'aura , le monde s'en réjouira, et y répondra! » (Univers du 3 janvier 1870.)
LES POSTULATA DE L*inFAILLIBILITS.
L'espérance d'une acclamation avant tout examen et tout débat s'est trahie par la manière même dont a été introduit le projet de définition.
Dans les premiers jours de janvier, les membres du concile reçurent la lettre suivante en latin, imprimée mais sans nom d'imprimeur ^ :
^ Univers des 46, 48, 49 janvier. Personne ne conteste que la pièce a ëtë imprimée à Rome.
« Rome, le 3 janvier 4 870.
» Révérendissime et excellentissime Seigneur ^ comme le montre la pétition ci-jointe, les évoques soussignés et d'autres encore sont convenus de demander au concile œcumériique la sanction de cette doctrine catholique par laquelle nous professons que, r autorité du Pontife romain est souveraine et par suite infaillible lorsque, usant du pouvoir apostolique , il enseigne à tous les fidèles les vérités qui concernent la foi et les mœurs.
» Or, il importe au plus haut point que le plus grand nombre possible de Pères demandent cette sanction par les mêmes raisons ou par d'autres semblables.
» Nous vous prions donc, révérendissime et exceU lentissime Seigneur, et de signer cette proposition ou cette pétition , et d'inviter à signer les autres Père& dont vous saurez que la pensée est conforme à la nôtre.
» Ensuite, vous voudrez bien remettre aussitôt que possible à l'un des évêques soussignés la demande enrichie de votre signature, et, si c'est possible, de& signatures d'autres Pères.
» Après quoi nous remettrons les signatures ainsi recueillies aux mains de la congrégation spéciale nommée par Notre Très-Saint Père le Pape Pie IX pour examiner les propositions. Que si vous trouviez un moyen meilleur ou plus propre à introduire la même demande , veuillez ne pas manquer de prgpo-
ser votre propre demande à cette même congrégation.
» Nous sommes y etc.. »
Suivent quarante-trois signatures, parmi lesquelles on remarque les noms de plusieurs vicaires apostoliques, évoques inpartibuSj des Italiens, des Espagnols , des Suisses , des Belges , des Hollandais ; un oriental Arménien , Mgr Hassoun , contre lequel une partie de son Église vient de se révolter à cause de ses complaisances envers la cour de Rome ; un Mexicain , le fameux archevêque de Mexico , Mgr de la Bastida, dont les exigences théocratiques ont contribué pour une large part à la chute de l'empereur Maximilien, et neuf Français : NN. SS. Raess, de Strasbourg ; Doney, de Montauban ; Wicart, de Laval; Sergent, de Quimper; La Bouillerie, de Carcassonne; Plantier, de Nîmes; Delalle, de Rodez; Fillion, du Mans; Maupoint, de la Réunion ^ Il serait intéressant de savoir pourquoi les archevêques de Westminster et de Malines qui ont conduit la campagne n'ont pas signé la circulaire dont ils sont cependant les inspirateurs.
Le Postulatum était ainsi conçu :
« Au saint concile œcuménique du Vatican :
» Les Pères soussignés demandent très-humblement et avec instance au synode œcuménique du Vatican qu'il veuille bien affirmer, par un décret, en termes formels et excluant toute possibilité de doute ,
1 Univers dn 48 janvier; Français du 20 janvier.
que Vautorité du Pontife Romain est souveraine et par SUITE exempte d'erreur {if supremam, ideoque ab errore iminunem esse Romani Pontificis auctoritatem »), lorsqu'il prononça sur les choses de la foi et des mœurs et qu'il enseigne ce qui doit être cru et tenu , ce qui doit être rejeté et condamné par tous les fidèles de Jésus-Christ. »
Nous ne voulons pas engager de discussion théologique. On verra par la suite de ce travail combien sont arbitraires et impraticables les conditions qui dans le postulatum semblent limiter l'infaillibilité pontificale; bien loin de trancher les difficultés actuelles , elles en soulèvent de nouvelles et d'inextricables pour le passé comme pour l'avenir. 11 suffira de rappeler que dans la théologie catholique la foi et les mœurs comprennent la philosophie, la poUtique, le droit naturel, le droit des gens, le droit social, les institutions publiques, les sciences humaines, etc.
Mais il est impossible de ne pas signaler dès à présent l'étrangeté du raisonnement des vénérables signataires qui, du principe de la primauté du Pape, concluent sans autre formalité à son infaillibilité (supremam ideoque ab errore immunem.. .) ; ce qui suppose le syllogisme suivant : Le Pape possède l'autorité supfême, — or toute autorité suprême estinfaillibley — donc le Pape est infaillible. Les signataires se gardent bien de faire connaître ce qu'ils entendent par autorité suprême. Si ces mots ne sont pas détournés du sens qu'on leur a toujours donné, ils veulent dire seulement que l'Église catholique est une mo-
narchie dont le Pape est le chef. Mais cette monarchie est-elle absolue? Jamais on ne Ta admis. Et même, fût-elle absolue, pourrait-on rigoureusement en conclure que le chef est infaillible? En bonne logique, il est permis d'en douter. Les. respectables partisans de cette formule sont donc victimes , après Joseph de Maistre, d'une pétition de principe. Leur conduite au concile est dominée tout entière par la même illusion.
Les auteurs du postulatum ont, il est vrai, appuyé leur projet d'un exposé de motifs ainsi intitulé : a Raisons de l'opportunité et de la nécessité de la proposition. »
Nous croyons devoir en reproduire les principaux passages , pour bien préciser le terrain sur lequel se sont placés les infaillibilistes ; on appréciera leurs arguments :
« La primauté de juridiction du Pape est clairement enseignée dans les saintes Écritures...
» La tradition universelle et les décrets des conciles apprennent que les décrets doctrinaux' du Pontife de Rome, sur la foi et sur les mœurs, ont toujours été considérés comme irréformables. . .
» Les conciles provinciaux de Cologne ea 1 850 , d'Utrecht en 1865, de Colocza en 1860, de Baltimore en 1 866 , de Westminster en 1 852 , enfin les cinq cents évêques réunis à Rome pour le Centenaire en 1867, dans leur adresse au Pape, ont de nouveau formellement afiirmé leur foi à cet égard. . .
» La doctrine des soi-disant catholiques qui osent
•8i CHAPITRE QUATRIÈME.
prétendre que les décrets du Pape , sur la foi ou sur la morale y ont besoin de Tassentiment de rÉglise pour être irréformables , conduirait la religion à sa ruine...
)) L'affirmation solennelle de l'infaillibilité du Pape est devenue nécessaire depuis que dans ces derniers temps elle a été attaquée avec force par des brochures et des journaux 9 dans le but d'exciter le peuple catholique contre la saine doctrine et d'empêcher le concile du Vatican de la proclamer...
» Si le concile gardait le silence et négligeait de rendre témoignage de la doctrine catholique , le peuple fidèle se prendrait à douter de la vérité , les novateurs triompheraient , et ils abuseraient de ce silence pour refuser d'obéir aux jugements et décrets du Siège Apostolique. . .
» Il est toujours opportun de proclamer la vérité , nonobstant le scandale des hérétiques et des schismatiques. Si ces hommes cherchent la vérité de bonne foi , loin d'être détournés , ils seront attirés en voyant quel est le fondement principal de V unité et de la solidité de rÈglise.
» Pour ceux que la définitipn de la vraie doctrine par le concile œcuménique détacherait de l'Église, peu nombreux et déjà naufragés dans la foi, ils cherchent seulement un prétexte pour se débarrasser publiquement de l'Eglise, et montrent qu'ils Vont déjà abandonnée dans leur for intérieur. Ce sont ces hommes qui n'ont pas craint d'agiter continuellement le peuple catholique ; et le concile du Vatican devra
L'INFAILUBIUTÉ. 83
prémunir les fidèles enfants da l'Église contre leurs pièges. Quant au peuple catholique, toujours instruit et habitué à montrer une entière obéissance d'esprit et de parole aux décrets apostoliques du Pontife de Rome^ il recevra . la décision du concile du Vatican sur sa suprême et infaillible autorité avec un cœur joyeux et dévoué. »
Cette pièce a été évidemment connue de la Curie romaine avant d'être imprimée; il ne serait même pas étonnant qu'elle ait été rédigée par les docteurs del Gesùy car elle présente avec le style habituel de la Civiltà une identité frappante de doctrine, de raisonnements et presque d'expressions.
Les derniers paragraphes sont instructifs, et montrent quel respect on professe aujourd'hui à Rome pour ces traditions de ménagements maternels dont l'Église ne s'était jamais départie envers les chrétiens séparés, et comment, en cas de dissentiment, on traite les catholiques à la tête desquels se sont placés les cardinaux de Vienne et de Prague , l'archevêque de Paris, les évêques d'Orléans, de Grenoble, et tant d'autres dont les noms sont illustres entre tous. De semblables attaques ne doivent pas être réfutées : il est des procédés dont l'emploi suffit pour qu!une cause soit jugée.
Nous né nous arrêterons pas davantage à la singulière assertion du Mémoire qui déclare la proclamation de l'infaillibilité d'autant plus nécessaire qu'elle est plus contestée. Les vénérables prélats n'ont pas
voulu {soutenir assurément, comme le font V Univers^
Si CHAPITRE QUATKIÈIUE.
V Union et le Monde, depuis trois mois, que toute doctrine controversée doit être par cela même dogmatiquement fixée, et que pour en finir il faut suivre l'exemple des parlements et traDcber la question par un vote de la majorité. Cela ne serait pas sérieux : jamais l'Église n'a eu recours à de pareils expédients pour sortir d'embarras. Ont-ils voulu seulement constater un fait, et dire qu'on n'aurait jamais pensé à la définition si la doctrine n'avait pas été contestée? Ils auraient été induits en erreur par des renseignements étrangement inexacts : le simple exposé des événements nous a prouvé que ta campagne en faveur de l'infaillibilité était engagée deux ans au moins avant toute manifestation d'opposition. Et, aucun doute n'est permis à cet égard, si rinfaillibilité n'avait pas été contestée, on n'aurait pas manqué d'invoquer précisément le consentement universel de l'Église pour procéder par acclamation suivant le programme de la Civiltà.
Quant aux raisons tirées de l'Écriture sainte, de la tradition et des déclarations de récents conciles provinciaux, nous nous bornerons à présenter trois courtes observations :
1 ' L'Écriture sainte attribue la primauté de la juridiction à Pierre et à ses successeurs : tout le monde l'admet. Mais on a déjà fait remarquer qu'il est impossible , sans un abus de logique , de conclure de cette primauté de juridiction à la souveraineté absolue et à l'infaillibilité.
2° La tradition, que le Mémoire invoque et affirme
sans preuves être favorable à Tinfaillibilité , est précisément Tarme principale dont se'servent les adversaires du dogme nouveau.
S"* Les déclarations des conciles provinciaux sont loin d'avoir la portée qu'on veut leur attribuer. C'est toujours de la part des auteurs du Mémoire la même confusion , qui les entraîne à présenter comme des preuves de l'infaillibilité les textes qui affirment seulement la primauté de juridiction. Il n'est pas d'ailleurs inutile de le rappeler, depuis un certain nombre d'années le centralisme religieux est arrivé à ce point, que toutes les décisions des synodes provinciaux doivent être envoyées à Rome avant d'être publiées; qu'elles y sont revisées, corrigées, modifiées, et que les évêques sont ensuite tenus de les signer comme leur oeuvre propre, avec les réductions, les modifications et les additions que la « sainte congrégation du concile » ' a jugé convenable d'y apporter*. Ainsi compris, ces témoignages perdent singulièrement de leur autorité. — Quant à l'adresse des évêques en 1867, si elle a reçu l'adhésion des prélats français et des prélats allemands qui sont aujourd'hui à la tête du parti
< On appelle ainsi la congrégation permanente à Rome chargée exclusivement d'interpréter et d'appliquer les décrets du concile de Trente.
^ Cette pratique, évidemment contraire à l'esprit de l'Église, à la tradition, et à la dignité de l'épiscopat, a eu pour effet de faire complètement abandonner l'usage des synodes provinciaux par les évêques qui ont conservé quelque indépendance. Les articles organiques ne peuvent être considérés comme un obstacle à la réunion de ces synodes , car sur ce point ils sont tombés en désuétude à la suite d'une déclaration solennelle de l'Empereur en 4855.
libéral, c'est sans doute parce qu'elle leur a paru alors assez inoffensive.