RIEN
La conclusion n'a pas besoin de commentaires.
DISPOSITIONS DES ULTRAMONTAINS A l'ÉGARD DE LEURS
ADVERSAIRES. — L'autcur avertit de ne pas trop s'en rapporter aux récits des journaux sur les affaires du concile , et il ajoute :
« ... Si, ce qu'à Dieu ne plaise! il devenait certain que telle ou telle intrigue ; que telle ou te;lle faiblesse eussent fait déchoir tel ou tel personnage ecclésiastique de la sainteté de son état ou'de la dignité de son caractère, plaignons-le...
» Savez-vous quels seraient, parmi les désobéissants , les désobéissants les plus dangereux ? Ce seraient certains ecclésiastiques qui, entichés de leurs idées , ne craindraient pas de les retenir plutôt que de soumettre leur esprit et leur jugement aux enseignements infaillibles du concile^. Dans certains pays,
1 L'auteur invoque Tautoritë du pape Libère, à Tappui de cette thèse.
^ Nous faisons remarquer une fois pour toutes que, dans la pensée de Tauteur, le mot « concile » signifie « le Pape ». Pour comprendre la portée de ses théories, il 'faut donc opérer par la pensée cette rectification.
il y en a quelques-uns, dit-on, qui parlent de manière à faire craindre pour leur obéissance future. Déjà révoltés contre l'autorité doctrinale du Syllabus de 1864, dont ils falsifient le sens au profit de leurs doc^ trines particulières^ ils semblent médiocrement disposés à se soumettre au concile ' s'il avait « l'imprudence )) de toucher à ces brûlantes questions , et de renouveler les condamnations portées par le Saint- Siège contre ce qu'on appelle les idées, les erreurs modernes. »
L'allusion est transparente. Plus loin la menace s'affirme encore davantage :
«... Devant les conciles des siècles passés , l'obéissance, et par conséquent l'unité, n'ont pas toujours été universelles; et les principaux scandales sont venus non des laïques, mais de quelques prêtres. Et parfois même, il faut le dire avec une douleur et une indignation bien légitimes, parfois même ils sont venus de quelques évéques infidèles! m
DISPOSITIONS DE -l'ÉGOLE ULTRAMONTAfNE A l'ÉGARD
DES POUVOIRS CIVILS. — (( .... Tout co quc le concile * condamnera sera condamné par Dieu. Donc personne ne pourra, sans pécher, prétexter, pour ne pas se soumettre, que le concile^ n'avait pas le droit de traiter telle ou telle matière, ou du moins qu'il n'était pas infaillible sur ce terrain-là : la politique , par exemple, la PHiLosopmE, le droit naturel, le
* Lire : « au Pape ».
• 3 Lire : « le Pape ». * *
DROIT SOCIAL, LÀ SCIENCE, LES INSTITUTIONS PUBLI- QUES, etc.. Ces prétextes ne seraient que des fauxfuyants de désobéissance. . .
» Les princes, les hommes d'État, les magistrats séculiers qui , soit par la parole, soit par des ordonnances, soit surtout par des mesures coercitives, voudraient empêcher l'exécution pleine et entière d'un concile œcuménique, se constitueraient en révolte ouverte contre Dieu et son Église , et le très-grave péché qu'ils commettraient serait certainement pour
eux et POUR tous ceux qui auraient la lâcheté de LEUR
OBÉIR une cause de réprobation... »
Tout cela est parfaitement clair. Voici maintenant le bref pontifical; il emprunte sa signification tout à la fois aux doctrines de l'auteur qu'il félicite et aux circonstances au milieu desquelles il a été rédigé et signé.
Univers du 1 3 février 1 870 (page 1 , colonne 3) : « Mgr de Ségur vient de recevoir du Saint-Père le bref suivant, dont quelques passages significatifs intéresseront et encourageront nos lecteurs : .
« Bien-aimé fils, salut et bénédiction apostolique.
» Vos travaux et vos écrits n'ont d'autre but que » l'utilité de l'Église et l'accroissement de la religion, » comme le témoigne hautement votre lettre si pleine » de soumission et de respect. C'est là ce qui Nous a » rendu tout particulièrement agréable l'hommage » de votre récent opuscule sur le concire. Rien de » plus utila en effet que de présenter à cet égard au
» peuple UNE JUSTE NOTION DES CHOSES , et de faire res- » sortir Vabsurdité des préjugés monstrueux que )) Voii entasse chaque jour dans son esprit avec tant » d'astuce.
» Quant à cet ébranlement des esprits qui vous af* » flige, Nous n'en sommes nullement ému. Ëst-il )) donc surprenant que les Puissances de l'Enfer, » terrassées toutes les fois que TÉglise entière s'est » réunie contre elles , déploient aujourd'hui toutes » leurs forces contre le concile assemblé ?
» Voyant que les trames ourdies par les méchatits » ne répondent pas assez à leurs vœux, elles dres- » sent des pièges aux esprits honnêtes eux-mêmes; » elles les divisent de sentiments ^ afin, du moins, de » tirer parti des maux qu'enfante la dissension , de » traîner les choses en longueur y et de reculer ainsi le. )) plus possible le coup fatal auquel elles ne sau- » raient échapper.
» Mais la vertu de l'Esprit-Saint est avec les Pères » du saint concile; ce divin Esprit assiste, dirige de » son souffle des évêques réunis au nom de Jésus- » Christ autour de son Vicaire. Voilà pourquoi Nous )) ne douions pas un instant que les artifices mêmes » de l'ennemi ne tournent tôt ou tard à la gloire de )) Dieu, au profit de l'Église et au plus grand bien » des âmes.
» Rappelons-nous que Pierre fut réprimandé pour » avoir douté, lorsqu'il commençait à enfoncer, et » combattons avec d'autant plus d'énergie, prions » avec d'autant plus de foi et de persévérance que
» les circonstances semblent devenir plus critiques. )) A cet efiFet Nous appelons, etc.
» Donné à Rome, le 22 janvier 1 870.
» Pie IX, Pape. »
Brefs des 23 février, 7, 9, 23 et 24 marsj adressés au P. Ramière et aux clergés de Nimes, d' Avignon , de Grenoble et de Montpellier.
Le nombre et la longueur des documents ne nous permettant pas de les publier tous in extenso, nous avons préféré en grouper plusieurs dans un seul article ; ils se complètent et s'expliquent par ce simple rapprochement.
Le clergé de Nîmes et les élèves du collège de TAssomplion avaient remis à Tévêque au moment de son départ une adresse au Pape pour affirmer leur foi en Finfaillibilité, et exprimer le vœu de voir proclamer le dogme nouveau. Le Saint-Père leur a adressé ces paroles de félicitation :
« Bien-aimés fils, salut et bénédiction apostolique.
» En lisant les lettres si respectueuses que vous Nous avez envoyées à l'ouverture du Concile général. Nous avons admiré le dévouement sans réserve j l'attachement absolu que vous professez , à la suite de votre illustre Évêque, pour ce Siège Apostolique. C'est ce qui nous prouve combien entière est votre foi, combien éminente votre piété. En effet, ces fils de perditioîi qui cherchent par tous les moyens — quoique vainement — la ruine de l'Église, s'efforcent surtout d'ébranler ce Siège Apostolique. De même les défenseurs sincères et dévoués de la vérité catholique
s'unissent de tous leurs efforts et le plus étroitement possible à ce centre de l'unité. Votre zèle mérite donc
Nos éloges
» Donné à Rome , le 23 février 1 870.
» Pie IX, Pape'. »
Lorsque la liste des prélats français qui ont supplié le Saint-Père d'écarter des discussions du concile les questions irritantes a été connue, le chapitre d'Avignon et un certain nombre de prêtres des diocèses de Grenoble et de Montpellier, sous des influences que nous ne voulons pas rechercher, ont jugé convenable de protester auprès du Pape contre la démarche à laquelle avaient pris part leurs évêques, <( en lui exprimant leurs vœux ardents pour la définition de l'infaillibilité doctrinale du Pontife romain ». Par cet acte, ils se mettaient en contradiction avec la loi de l'obéissance hiérarchique et du silence respectueux si souvent recommandé par les ultramontains eux-mêmes en présence des délibérations du concile, avec le sentiment dès convenances le plus vulgaire; ils ont reçu les réponses suivantes :
« A nos bien-aimés fils les chanoines de l'Église métropolitaine d'Avignon , salut et bénédiction • apostolique.
))Nous avons reçu votre très-respectueuse lettre, datée du 22 février dernier, dans laquelle vous Nous donnez un éclatant témoignage de votre vénération
• Univers du 40 mars. Les adresses ont été publiées par le même journal dans les numéros des 9 novembre 1869 et 40 mars 4870.
pour Nous et ce Saint-Siège. Nous y avons en effet remarqué les vœux que, dans votre piété filiale, vous adressez au Dieu très-clément pour Notre conservation et pour la salutaire issue du Concile œcuménique par nous convoqué, et déjà commencé. Nous y avons reconnu aussi combien vous avez à cœur que le jugement irréformable dans V exercice du Magistère suprême du Pontife romain , successeur du bienheureux Pierre, soit décrété dans le même Concile.
» Vos hommages, bien-aimés fils. Nous ont été très-agréables. Nous accueillons de même avec une tendresse paternelle les excellents sentiments de vos âmes. C*est avec plaisir et avec largesse que ISous (kccordons y dans le Seigneur , à votre pieux dévouement , les louanges qui lui sont dues ....
» Donné à Rome , le 7 mars 1 870.
» Pie IX , Pape * . »
L'adresse du clergé de Grenoble offre une particularité remarquable. La nomination par l'Empereur de Mgr Ginoulhiac à l'archevêché de Lyon était connue depuis plusieurs jours : « .... Comme il paraîtrait que l'Église de Grenoble va perdre son premier pasteur, nous supplions Votre Sainteté de nous en donner un qui soit selon son cœur et selon les aspirations du clergé de ce diocèse. . . » Ainsi des droits que le Concordat confère au gouvernement français, il n'est tenu aucun compte ; et cinquante prêtres envi-
* Univers du 24 mars. L'adresse du chapitre^ en date du 22 février, a été publiée par le même journal le 4 mars.
ron * se donnent pour les représentants de l'opinion d'un des plus vastes diocèses de France :
«Chers fils, salut et bénédiction apostolique.
» C'est avec une joie profonde de Notre âme que Nous avons reçu votre lettre du 6 mars, par laquelle vous témoignez de Tàrdeur de votre piété , de votre amour et de votre respect pour Nous et pour celte Chaire de Pierre, Mère et Maîtresse de toutes les Églises. Ces sentiments excellents de vos esprits religieuXy et si dignes d'hommes voués au sacerdoce^ Nous ont été très -agréables et méritent les plus grandes louanges.
» Notre joie n'a pas été moins grande de voir avec quelle ferveur et quel zèle vous adressez à Dieu d'humbles et ardentes prières, afin qu'il daigne secourir par l'abondance de sa grâce le Concile œcuménique convoqué par Nous et déjà commencé , afin que, par sa vertu toute-puissante, il daigne opérer abondamment , au moyen de ce Concile , les fruits très-grands et très-vivement désirés que Nous en attendons pour l'Église catholique et la société humaine^ en sorte que tous les crimes et tous les vices disparaissent , et que tous les malheureux errants soient ramenés au sentier de la justice^ de la vérité et du salut.
» Continuez , très-chers fils , à prier dans ce but. Ne vous lassez pas de solliciter par vos prières la miséricorde divine. Ne manquez jamais^ en ces temps
1 Univers des 44 et 4 2 mars.
si douloureux pour la société chrétienne et la société civile, de remplir saintement, habilement et complètement tous les devoirs de votre saint ministère y et de procurer le salut étemel des hommes par vos
exemples, par vos œuvres et par votre doctrine
» Donné à Rome , le 24 mars 1 870.
» Pie IX, Pape *. »
Le nombre des signataires de l'adresse de Montpellier a été moins considérable encore; V Univers parle de quarante prêtres, sans les nommer * :
« A nos chers fils, le chanoine Pomarède et autres chanoines de l'église cathédrale , ainsi qu'à L. Barre et autres prêtres pieux du diocèse de Montpellier, sâlut et bénédiction apostolique.
» Nous Nous réjouissons , chers fils , non-seule" ment des sentiments si pieux qui vous attachent à ce Saint-Siège et à ses divines prérogatives, mais encore de la FERMETÉ et de la liberté avec lesquelles vous en faites profession, et qui attestent que vos actes comme vos affections pour Nous partent du fond de votre cœur. C'est pourquoi Nous avons accueilli ce témoignage de votre dévouement avec beaucoup de plaisir
1 Univers du 40 avril. Ce bref a été signé le même jour qu'a été prononcée Talloculion aux vicaires apostoliques; Tanalogie entre les deux documents est frappante.
^ Univers du 48 mars. Les termes de ce document, que nous ne pouvons reproduire, augmentent la gravité de la réponse. Dix-neuf prêtres de Béziers ont signé une autre adresse, mais dix-sept de ces ecclésiastiques n'exercent aucune charge pastorale.
et de satisfaction , et Nous vous exhortons à maintenir avec d'autant plus de fermeté que la foi de Pierre est la pierre sur laquelle le Seigneur a bâti son Église , que vous voyez grandir davantage Feffort d'un zèle qui n'est pas selon la science, pour entraver et combattre cette excellente disposition de votre âme,
commune du reste chez les fidèles
» Donné à Rome, le 23 mars 1 870.
» Pie IX , Pape * . »
Nous avons déjà reproduit un bref, du 22 janvier, adressé au P. Ramière, jésuite, pour le féliciter de son livre sur « les contradictions de Mgr Maret ». Le respectable religieux ayant publié depuis cette époque de nouvelles brochures en faveur de l'infaillibilité, « l'Abbé Gratry et Mgr Dupanloup », « la Mission du Concile^révélée par Vabbé Gratry », a été complimenté par un second bref en date du 9 mars.
« A notre bien-aimé fils Henri Ramière, prêtre de la Compagnie de Jésus, salut et bénédiction apostolique.
» Nous avons reçu avec joie vos nouveaux travaux contre les écrits de ces hommes qui ne cessent de trou^
bler les cœurs des catholiques Il importe que ceux
qui se laissent facilement émouvoir par l'artifice du sophisme, venant à connaître la malice de son origine , en deviennent plus prudents et ne se laissent pas emporter à tout vent de doctrine. Or cette ori-
^ Univers du 45 avril.
480 CHAPITRE GINQU]È^]E.
gine, Nous Nous réjouissons que vous l'ayez mise sous les yeux de tous, en découvrant avec tant de clarté le concert de toutes les erreurs, même les plus discordantes et les plus inconciliables; nul en effet ne peut rignorer, les erreurs n'ont entre elles qu'un seul point de contact^ c'est de contredire la vérité^ et un seul attrait pour s'unir^ c'est de haïr toutes également la vérité. '
)) La malignité de cette origine , en laissant enfin voir aujourd'hui, |)ar V audacieuse éruption de haines que les circonstances viennent de faire éclater, que ces haines découlent de la nature même des opinions professées par ces écrivains, renverse toute l'autorité de ces mêmes écrivains et condamne leur doctrine; en outre, elle incline les vrais fidèles à un respect et un amour plus profond pour cette Chaire de vérité qu'ils voient attaquée par de telles arftes, et sous l'autorite de laquelle ils comprennent combien il leur est facile d'éviter toutes les embûches qu'on dresse à leur bonne foi
» Donné à Rome, le 9 mars 1870.
» Pie IX, PapeV »
n est permis de se demander à quels faits se rapportent cea, allusions, à quels écrivains s'appliquent de semblables accusations.
^ Univers du 24 mars.
JNTERVENTIOxN DE PIE IX. 481
Bref du 42 mars, adressé à dom Guéranger.
Dom Guéranger, abbé de Solesmes, l'adversaire infatigable de la liturgie, des antiques usages et de la doctrine traditionnelle de l'Église de France, a écrit un volume pour répondre à l'ouvrage de Mgr Maret, à l'article du Correspondant et aux Observations de Mgr Dupanloup. Après avoir été complimenté par l'évêque de Laval \ il a reçu l'approbation du Souverain Pontife , dans des termes dont V Univers signale avec raison l'importance :
» Cher fils, salut et bénédiction apostolique.
» C'est une chose assurément regrettable qu'il se rencontre parmi les catholiques des hommes qui, tout en se faisant gloire de ce nom , se montrent complètement imbus de principes corrompus, et y adhèrent avec une telle opiniâtreté qu'ils ne savent plus soumettre avec docilité leur intelligence au jugement de ce Saint-Siège quand il leur est contraire, et alors même que l'assentiment commun et les recommandations de l'épiscopat viennent le corroborer. Ils vont encore plus loin, et, faisant dépendre le progrès et le bonheur de la société humaine de ces principes , ils s'efforcent d'incliner l'Église à leur sentiment; se regardant comme seuls sages , ils ne rougissent joo^ de donner le nom de parti ultramontain à toute la famille catholique qui pense autrement qu'eux.
* Univers du 20 février.
» Cette FOLIE monte à cet exch qu'ils entreprennent de refaire jusqu'à la divine constitution de l'Église et de l'adapter aux formes modernes des gouvernements civils, afin (f abaisser plus aisément rautorité du Chef suprême que le Christ lui a préposé et dont ils redoutent les prérogatives. On les voit donc mettre en avant avec âudacë, comme indubitables ou du moins complètement libres, certaines doctrines maintes fois réprouvées, ressasser, d'après les anciens défenseurs de ces mêmes doctrines, de& chicanes historiques ^ des passages mutilés j des calomnies lancées contre les Pontifes romains , des sophismes de tout genre. Ils remettent avec impudence toutes ces choses sur le tapis, sans tenir aucun compte des arguments par lesquels on les a cent fois réfutées.
» Leur but est d'agiter les esprits^ et d'exciter les gens de leur faction et le vulgaire ignorant contre le sentiment communément professé. Outre le mal qu'ils font en jetant ainsi le trouble parmi les fidèles et en livrant aux discussions de la rue les plus graves questions, ils Nous réduisent à déplorer dans leur conduite une déraison égale à leur audace. S'ils croyaient fermement, avec les autres catholiques, que le Concile œcuménique est gouverné par le Saint- Esprit, que c'est uniquement par le souffle de cet Esprit divin qu'il définit et propose ce qui doit être cru, il ne leur serait jamais venu en pensée que des choses ou non révélées, ou nuisibles à l'Église, pourraient y être définies, et ils ne s'imagineraient pas que des manœuvres humaines pourront arrêter
la puissance du Saint-Esprit, et empêcher la définition de choses révélées et utiles à l'Église.
» Ils ne se persuaderaient pas qu'il ait été défendu de proposer aux Pères en la manière convenable, et dans le but de faire ressortir avec plus d'éclat la vérité par la discussion , les difficultés qu'ils auraient à opposer à telle ou telle définition. S'ils n'étaient conduits que par ce motif, ils s'abstiendraient de toutes les menées à laide desquelles on a coutume de capter les suffrages dans les assemblées populaires , et ils attendraient dans la tranquillité et le respect l'efifet que doit produire la lumière d'en haut.
» C'est pourquoi Nous pensons que vous avez rendu un très-ulile service à l'Église en entreprenant la réfutation des principales assertions que Ton rencontre dans les écrits publiés sous cette influence et en mettant à découvert V esprit de haine, la vîo« LENCE et l'artifice qui y rhgnent; vous avez accompli cette œuvre avec une telle solidité, un tel éclat et une telle abondance d'arguments puisés dans l'antiquité sacrée et dans la science ecclésiastique , que , réunissant beaucoup de choses en peu de mots, vous avez enlevé tout prestige de sagesse à ceux qui avaient enveloppé leurs pensées soùs des discours DÉPOURVUS DE RAISON. Ëu rétablissant la vérité de la foi , du bon droit et de l'histoire , vous avez pris en main l'intérêt des fidèles, tant de ceux qui possèdent l'instruction que de ceux qui en seraient dépourvus. Nous vous exprimons donc Notre gratitude particulière pour l'hommage que vous Nous avez fait
de ce livre, et Nous présageons tin heureux et irhgrand succls au fruit de vos veilles. Comme augure de ce succès, et comme gage de notre paternelle bienveillance, Nous vous accordons avec une vive affection la bénédiction apostolique.
» Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 12 mars 1870, Tan vingt-quatrième de notre Pontificat.
» Pie IX, Pape*. »
Le respect nous interdit toute critique. Mais il faut établir nettement la situation :
Ces « hommes qui, tout en se faisant gloire du nom de catholiques , se montrent complètement imbus de principes corrompus j ressassent des chicanes, des calomnies, des sophismeSy pour abaisser V autorité du Chef suprême que le Christ a préposé a l'Eglise et dont ils redoutent les prérogatives », qui sont-ils? Ce sont les évoques qui se sont toujours montrés les premiers sur la brèche quand il s'est agi de défendre la feligion et le Saint-Siège^, les évoques et les illustres laïques sans lesquels le Pape, ni sa cour, ni les ordres religieux qui Tentourent, ne seraient aujourd'hui à Rome.
Ces « hommes qui se livrent à des manoeuvres humaines, qui agitent les esprits et excitent les gens de leur faction, qui emploient les menées à Vaide desquelles on a coutume de capter les suffrages dans les assemblées populaires » , qui sont-ils ? Ce sont les
* Univers du 23 mars.
2 Réponse de Mgr Févôque d'Orléans à Mgr Deschamps.
évêquesquiy pendant vingt années , ont assisté, sans se plaindre, à l'anéantissement systématique de leurs divines prérogatives , qui ont vu la campagne en faveur de la dictature pontificale engagée deux ans avant le concile , des courants artificiels créés , une agitation factice fomentée et entretenue dans TÉglise, leurs clergés , les fidèles de leurs diocèses travaillés contre leur autorité, qui ont vu les décrets du concile préparés dans le mystère, la majorité de Tassemr blée organisée et grossie d'avance, et qui ont gardé le silence, qui n'ont élevé la voix, et avec quel respect! qu'au dernier jour, à la veille de Y acclamation^ quand leur conscience leur criait qu'une plus longue abstention deviendrait de la complicité.
Ces « hommes qui ne croient pas, comme les autres catholiques^ que le concile est gouverné par le Saint- Esprit », qui sont-ils? Ce sont les évèques auxquels ont été notifiées la bulle sur les cas réservés avec ses anathèmes contre la socié^é moderne , la bulle sur l'élection du Pape, et qui n'ont pas revendiqué les droits inaliénables des conciles, auxquels ont été imposés les deux règlements que l'on connaît, et qui n'ont réclamé contre ce régime , sous lequel il n'y a ni discussion ni liberté , que par une humilis supplicatio .
Ces « hommes qui entreprennent de refaire la divine constitution de l'Église et de V adapter aux foimes modernes des gouvernements civils », ce sont les évoques qui conjurent le Saint - Père , dans un intérêt de paix et de concorde, pour éviter des
schismes imminents, de ne pas laisser introduire des nouveautés , de ne rien changer à ce qui fonctionne depuis dix-huit siècles, et, suivant l'exemple d'un saint Pape, d'écarter les discussions inutiles et irritantes.
Ces(( hommes pleins d' audace, de folie, de déraison, cI'lMPUDENGE, de HAINE, de VIOLENCE », CO SOUt CeS
mêmes évoques qui, depuis l'ouverture du concile, se voient ainsi chaque jour dénoncés publiquement dans l'accomplissement de leur mission de juges de la foi, et qui répondent en priant.
(( 11$ ne savent pas soumettre avec docilité leur intelligence au jugement du Saint-Siège!.,. » Oui, ils ont cru qu'ils étaient convoqués à un concile dans lequel il fût permis de délibérer et de juger;, c'est leur grand tort : ils devaient se courber dans V acclamation * /
PIE IX ORDONNE QU'UN SCHEMA SUR L*II9FAILLIBILITÉ DU PAPE SOIT PRÉSENTÉ AU CONCILE. LES VINGT ET UN CANONS DE L*ÉGLTSE. PORTEE DU NOUVEAU DOGME.
La Civiltà du 6 février 1 869 disait au sujet de Tin-
^ Les journaux ultramon tains se sont empressés de déclarer « qu'après la publication du bref à dom Guéranger, la controverse dogmatique est, grâce à Dieu, terminée... La parole du Vatican, lumière pour les vrais fidèles, devient la foudre pour les adversaires. Après ce jugement, toute illusion doit disparaître. » (Gazette du Midi du 27 mars). — « La lumière est maintenant complète. N*y aura-t-il point bientôt de rétractations et de soumissions? » (Univers du 30 mars.)
INTERVENTION DE PIE IX. tST
faillibililé : « Personne ne trouve étonnant que, par un sentiment d'auguste réserve. Pie IX ne veuille pas prendre lui-même l'initiative d'une proposition qui semble se rapporter à lui indirectement. Mais on espère ^ue la manifestation unanime de l'Esprit-Saint par la houche des Pères du concile œcuménique définira cette infaillibilité par acclamation. » [/acclamation n'a pas eu lieu ; quelques personnes se croyaient donc en droit de supposer que Pie IX renoncerait à ses projets.
Mais, après avoir lu ce qui précède, on ne s'étonnera pas que le Souverain Pontife , repoussant les prières d'une imposante minorité, ait pris lui-même l'initiative et ait saisi le concile d'un projet de décret proclamant son infaillibilité.
Le 6 mars, jour de la fête de saint Thomas d'Aquin, les Pères recevaient la communication suivante :
MoNiTUM. — «Un grand nombre d'évêques ayant demandé au Saint-Père qu'un décret sur l'infaillibilité du Pontife romain fût proposé au concile, Sa Sainteté, sur l'avis de la commission spéciale chargée de recevoir et d'examiner les propositions, a daigné consentir à cette requête. En conséquence , le texte d'un nouveau chapitre sur la question est distribué aux membres du concile ; ce chapitre sera inséré après le onzième de la constitution dogmatique sur l'Église. Les Pères sont avertis d'avoir à envoyer leurs observations écrites au secrétaire du concile dans les dix
jours, c'est-à-dire jusqu'au 17 mars inclusivement, conformément au règlement du 20 février.
)) Joseph,
» évêque de Saint^Hippolyte , secrétaire du concile^, »
Le schéma est ainsi conçu :
(( Nous (Pie IX), sacro approbante concilio ^ Nous enseignons et Nous définissons comme dogme de foi que, par l'assistance de Dieu, le Pontife romain, à qui il a été dit par Notre-Seigneur lui-même en la personne de Pierre : « ïai prié pour ta foi, afin qu'elle ne défaille pas y » ne peut errer lorsque, exerçant la charge de suprême docteur de tous les chrétiens , il définit, en vertu de sa propre autorité, ce qui doit être tenu par toute TÉglise en matière de foi et de mœurs, et Nous enseignons que cette prérogative de Yinerrance ou de V infaillibilité du Pontife romain embrasse les mêmes objets auxquels s'étend l'infaillibilité de l'Église.
» Que si quelqu'un (ce qu'à Dieu ne plaise! ) osait contredire à cette définition, qu'il sache que par là il s'écarte de la vérité de la foi catholique et de l'unité de l'Église ^. »
En même temps Pie IX indiquait une neuvaine dans l'église de Sainte-Marie-Majeure pour obtenir la définition. Pendant neuf jours l'image miraculeuse de la Madone de saint Luc a été exposée ^ .
1 Univers du 43 mars.
2 Univers des 9 et 47 mars.
3 Univers des 6 et 4 8 mars.
Quarante évêques avaient demandé que les discussions pendantes fussent interrompues, pour que le concile pût voter immédiatement le schéma. La proposition , d'abord repoussée , vient d'être en partie adoptée : le Pape a décidé que le schéma serait examiné avant les chapitres de la constitution de l'Église, qui, dans leur ordre, doivent cependant être placés les premiers ' .
Aussi les journaux ultramoirtains considèrent-ils la question comme jugée , puisque Pie IX en a reconnu l'opportunité ^.
Il est donc très-intéressant de savoir quelle est, dans la pensée des rédacteurs du projet , la portée de l'infaillibilité du Pontife romain qui, suivant leschem^^ (( embrasse les mém^s objets auxquels s'étend rinfailli" bilité de V Église » .
Vingt et un canons de la « Constitution de l'Église » , qui ont été pubRés et qui sont reconnus authentiques, ofiFrent sous ce rapport des renseignements fort utiles.
D'abord, d'après le Canon xvi, si quelqu'un dit que le Pape n'a pas un pouvoir ordinaire immédiat sur toutes les Églises prises dans leur ensemble ou isolément, qu'il soit anathème, »
C'est la destruction de l'épiscopat; avec ce système il n'y a plus d' évêques à la tête des diocèses, mais seulement des Nonces, des Préfets apostoliques. Et par une conséquence inévitable, c'est la séparation
^ Univers du 14 mars et du 5 avril.
2 Univers du 22 mars ; voir le numéro du 25 janvier.
radicale de TÉglise et de l'État, car il n'y a pas u» homme politique qui consente à abandonner à un gouvernement étranger les ressources budgétaires, l'autorité publique, la force morale que le régime concordataire confie actuellement à nos évoques.
L'épiscopat et le clergé tiennent une place importante dans nos institutions. Indépendants, ils reçoivent rinfluence du progrès général et concourent à son développement ; devenus les instruments passifs d'un système religieux hostile à tous les principes du droit public moderne , ils condamneraient fatalement la direction donnée aux affaires du pays et paralyseraient la marche du gouvernement.
Le pouvoir modérateur de l'épiscopat supprimé , la papauté se trouve en face de la société civile, sans intermédiaire; quelles sont ses prétentions, quels seront ses droits si les décrets sont adoptés ?
Canon ix. « V infaillibilité de VÈglise (c'est-à-dire du Pape) s'étend à toutes les vérités qui sont nécessaires pour que le dépôt de la foi soit gardé intégralement, »
En d'autres termes , toutes les branches des connaissances humaines, toutes les sciences morales^ physiques, naturelles, sont sous la censure du Pape^ Le savant, dans ses recherches, doit accepter la direction et les avertissements de l'Église ^ qui a le droit d'interdire la publication non-seulement des découvertes qu'elle juge erronées, mais même de celles qui y. étant vraies, pourraient présenter momentanément
^ Lettre apostolique du %\ décembre 4 863.
quelque inconvénient religieux ou social \ C'est ainsi que le système du monde de Copernic et de Galilée a été condamné, que des décisions pontificales récentes ont déterminé ce qu'il faut croire sur l'origine et sur la forme des âmes, sur le vitalisme ou l'animisme^; c'est ainsi encore que Topinion de ceux qui trouvent la forme scolastique démodée a été solennellement flétrie».
Après la liberté de la science , voici la liberté religieuse :
Canons v et vi. « Si quelqu'un dit que V Église du Christ n'est pas une société absolument nécessaire pour obtenir le salut éternel.., ou que cette intolérance par laquelle l'Église catholique proscrit et damne (damnât) toutes les sectes religieuses séparées de sa communion n'est pas prescrite de droit divin,., et que par conséquent toutes les sectes religieuses doivent être tolérées par VÉglisCy qu'il soit anathhne. »
Mais au moins ces analhèmes contre la liberté de la science, contre la liberté de^ conscience , restent à l'état de principes enfermés dans le domaine moral, sans que l'on cherche à les faire passer dans le monde des faits et de l'application!
Canon xii. « Si quelqu'un dit que le Christ Notre^ Seigneur et Souverain n'a conféré à son Église qu'un
^ L'abbé Jules Morel, rédacteur de V Univers : Incartadts libé^ raies dénoncées au concile, p. 346 et suiy.
2 Lettres apostoliques des 43 juin 4857, 30 avril 4860, 41 décembre 4 8611.
3 Syllabus, art. 43; lettre apostolique du 21 décembre 4863.
pouvoir de diriger par des conseils et la persuasion j mais non d' ordonner par des lois et de contraindre et
DE FORCER PAR LES JUGEMENTS EXTÉRIEURS ET DES PEINES SALUTAIRES CEUX QUI s'ÉGARTENT ET LES CONTUMACES (de-
vios contumacesque), qu'il soit anathème.
Ce sont les principes de la Sainte Inquisition. Il est vrai que depuis plusieurs années l'école ultramontaine s'eflForce de démontrer les bienfaits de celte institution et les immenses services qu'elle rendrait à la société moderne * . La canonisation toute récente (< 867) de Pierre Arbuès, inquisiteur d'Espagne, a récompensé ces efforts et montré combien ils sont appréciés à Rome. '
Les peuples n'ont rien à craindre, dira-t-on, de ces affirmations; l'État moderne est la qui a le droit de s'opposer au rétablissement des systèmes du moyen âge.
Canon x. a Si quelqu'un dit... que V Église est assu^ jettie à la domination séculière, qu'il soit anathème. »
Canon xxi. « Si quelqu'un dit que les lois de l'Église n'ont pas la force de lier, à moins qu'elles ne soient confirmées par le pouvoir civil, ou qu'il appartient audit pouvoir civil déjuger et de décréter en matière de religion, en vertu de son autorité suprême, qu'il soit anathème*. »
1 M. Louis Veuillot, dans VUnivers, 4865, 4866; Tabbé Jules Morel , Incartades libérales.
' On n'entend nullement critiquer ici la doctrine formulée par ces deux canons. On a voulu seulement montrer combien est peu fondée la confiance qu'un assez grand nombre d'hommes d'Etat catholiques professent pour les mesures de protection et de défense édictées en cette matière par la législation civile.
Ainsi l'État n'a pas le droit d'intervenir dans le cas où des ordres émanant de l'Église^ c'est-à-dire du Pape, seraient contraires aux institutions du pays. Les moyens employés chez la plupart des nations catholiques pour vérifier les brefs et les bulles avant leur promulgation sont ainsi formellement condamnés : anathème à ceux qui portent ou conservent de semblables lois ; anathème aux corps politiques ou judiciaires qui les appliquent; anathème à ceux qui se contentent de ne pas les violera
L'Église ayant ainsi fait sa part, que restera-t-il à l'État?
Suivant le Canon xviii , w le pouvoir qui est néces^ saire pour gouverner la société civile émane de Dieu. . . »
D'après le Canon xx , « les jugements par lesquels l'Église (c'est-à-dire le Pape) prononce sur ce qui est licite ou illicite s'étendent aux a4;tions publiques et sociales; et la force du droit civil ne rend pas licite ce qui est illicite en vertu du droit ecclésiastique... »
Pie IX avait déjà dit, le 23 avril 1864, dans line allocution adressée à ]' empereur Mftximilien et à l'impératrice Charlotte, avant leur départ pour le Mexique : « C'est Dieu qui élève les rois et les empereurs... L'Église est la gardienne des lois de Dieu; par conséquent il faut que les princes écoutent la voix de l'Église*,.. »
Mais si le peuple dans ses comices, si l'opinion publique se refusent à cette direction ?
< Le Syllabus a déjà condamné les lois civiles qui mettent des
bornes à la puissance ectiésiastique : art. 49, SIO, 28, 29, 42, 49.
2 Discours de Pie IX publiés par le P. Huguet.
On y a songé : anathème à la doctrine qui place la source du pouvoir dans les suffrages populaires, Torigine des droits positifs dans les lois civiles, la règle de la politique dans l'opinion publique \
L'État, s'il ne veut pas être anathématisé , doit donc se réduire aux fonctions d'un collecteur d'imp6ts dont la bourse est toujours ouverte à TEglise, d'un porte-glaive dont le bras se lève et frappe sur l'ordre de l'Église, c'est-à-dire du Pape. Le droit de paix et de guerre dans le monde n'appartient qu'au Pape*.
On a poussé la précaution jusqu'à condamner le sentiment de mécontentement que pourrai^ susciter l'applicalion de ce nouveau régime dans certaines âmes « imbues de principes corrompus » : la satisfaction est obligatoire; une parole, une pensée de regret seraient un grave péché :
Canoii xvii. « Si quelqu'un dit que le pouvoir ecclé^ siastique indépendant, au sujet duquel l'Église enseigne qu'il lui a été attribué par le Christ, et le pouvoir civil suprême ne peuvent exister ensemble de façon que les droits de l'un et de l'autre soient saufs, qu'il soit anathème. »
Il y a vingt-cinq ans , un prêtre éloquent dont la haute intelligence devinait l'avenir, devenu depuis
^ Canons xviii , xix , xx. Leltre de fëlicitation adressée au nom du Pape à M. Tabbé Quéaat, auteur d'un livre sur le sacre des rois, (Univers du 1 5 octobre 4 869.)
3 Postulatum de Mgr Hassoun et de M. Urquard.
un évèque illustre, défenseur intrépide et victorieux de l'indépendance du Pape-Roi, disait à ceux qui reprochaient aux catholiques de ne pas aimer leur pays, de ne pas être de leur temps :
« Les institutions libres, la liberté de conscience,, la liberté politique , la liberté civile , la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation , la liberté des opinions , l'égalité devant la loi , l'égale répartition des impôts et des charges publiques, tout cela, nous le prenons au sérieux; nous l'acceptons franchement; nous l'invoquons au grand jour des discussions publiques. Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés enl789M »
Eh bien, ce sont toutes ces choses, fondement de la civilisation moderne, conquête du labeur des siècles, véritable fruit du christianisme, qu'on demande aujourd'hui au concile de frapper de ses anathèmes.
Pourquoi ?
L'organe autorisé de l'école ultramontaine va le dire, dans un langage qui rappelle les plus sombres imprécations de Lamennais :
(( . . • La liberté humaine s'est agitée pendant cent ans. Elle a travaillé pour arracher de terre l'ÉgUse du Christ , creusant toujours pour en trouver le dernier fondement toujours plus large et plus profond. Durant ce siècle de secousses, les pierres tombées
1 De la pacifkcUion religieuse, par Tabbé Dupanloup; Paris , 4845. Cité par M. Guizot dans le second volume de ses UéditationSj p. 403.
196 CHAPITRE GINQUIÈME.
de l'Église ont écrasé les maisons voisines, ont écrasé les trônes , ont écrasé les philosophies , les intelligences, la liberté. La pioche n'a ouyert que des tombeaux réprouvés d'où sont sorties toutes sortes de larves infâmes et immondes sur lesquelles pesaient les incomparables bienfaits du christianisme, et voici que l'infernale pioche fait reparaître jusqu'au spectre de César et du peuple de César ! Une dernière pierre reste sur ce dernier sépulcre où l'humanité s'engloutirait : c'est la pierre sur laquelle l'Église est bâtie'. Elle ferme l'abime et porte seule tout l'espoir du monde. Quel autre refuge peut-il trouver contre César et le peuple de César? Où sont ailleurs les lois, les institutions?... Qu'est-ce qui ne croulerait pas à l'instant si cette pierre pouvait être brisée et pulvérisée comme tout le reste ?
» Les pierres du Vatican détruit rouleraient par le monde et ne laisseraient rien debout. De ces débris Dieu lapiderait la race humaine, et elle n'aurait plus d'abri même dans les cavernes, même dans les tombeaux^ ..."
» Il faut un renouvellement de l'Autorité sur la terre, il faut un guide de l'humanité proclamé à haute voix, il faut que les derniers nuages disparaissent des hauteurs où réside la tète de l'Église ; il faut qu'un cri immense du ciel, répondant au cri d'angoisse de la terre, lui montre le pasteur universel,
^ La papauté, pouvoir temporel et spirituel absolu. 3 M. Veuillot, lettre de Rome du 28 janvier 4870. (Univers du î février.)
plein de la force de TEsprit de vie, prêt à combattre le tyran universel qui se forme dans les boues de l'abime'. »
En d'autres termes, il faut, pour le salut du monde, proclamer Tinfaillibilité du Pape; et désormais tout le code religieux, philosophique, social, politique, se réduira à cette courte formule empruntée à la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII :
« Deux glàiyes ont été remis entre les mains du Pape, l'un spirituel, l'autre temporel... et Nous prétendons. Nous déclarons, Nous décrétons que la soumission complète au Pontife romain est de nécessité DE SALUT POUR TOUTE CRÉATURE HUMAINE. »
^ M. Yeuillot, lettre de Rome du âl5 janvier 4870. {Univers du 29 janvier.)
L'exposé qu'on vient de lire donne à peine une idée des péripéties émouvantes qui se déroulent à Rome dans le secret du concile, et dont quelques rares indiscrétions envoient de loin en loin à la presse un écho afiTaibli.
Quand les passions seront apaisées, l'histoire racontera peut-être les incidents obscurs de cette lutte mémorable; mais elle ne dira jamais les angoisses et les déchirements étouffés dans le mystère des consciences.
Lorsque, revenant en arrière, on considère ce singulier enchaînement de circonstances, ce plan si longuement et si savamment préparé, ce concours inouï de précautions, d'autorité et de séduction d'une part, de l'autre, d'abandon soumis et de dévouement discipliné, on se demande avec étonnement comment ces grands projets n'ont pas encore réussi, comment la pensée d'une opposition a pu se concevoir, comment la résistance s'est formée, comment elle s'est soutenue.
Tout fidèle doit croire que l'Esprit-Saint assiste le concile.
C'est donc à Lui que les catholiques modérés attribuent ces retards merveilleux, tandis qu'au Vatican on n'y voit qu'un effort « des Puissances de
l'Enfer qui traînent les choses en longueur et reculent ainsi le coup fatal auquel elles ne sauraient échapper* ».
Quoi qu'il advienne, il est impossible de ne pas rendre hommage à ces quelques hommes de cœur qui ont osé se lever au milieu de l'affaissement universel et affirmer la tradition de l'Église quand l'existence même leur était contestée , qui ont eu le courage de résister à l'autorité la plus imposante et la plus vénérable du monde , qui combattent enfin pied à pied au bord de précipices effroyables pour la conscience du prêtre , et cela sans souci des clameurs ni de leur popularité j sans autre appui que le sentiment du devoir accompli , sans rien espérer d'humain, avec la seule pensée de sauvegarder contre des résolutions désastreuses le salut des âmes et la paix des nations chrétiennes.
Mais cette lutte la soutiendront-ils ? La situation ne peut se prolonger. On voudra en finir; et l'ardeur des convictions de Pie IX donne à craindre qu'on ne se laisse aller aux dernières extrémités..
Pour l'homme politique, qui n'a pas le droit de faire entrer dans ses calculs l'hypothèse d'un miracle, il est évident que la crise est imminente et que la proclamation de l'infaillibilité est probable.
Il faut donc déchirer le voile théologique, regarder en face le dogme nouveau, et lui demander ce qu'il est, ce qu'il contient de menaçant pour la société civile.
* Voir page 473 le bref de Pie IX à Mgr de Sëgur : ce sont les propres expressions du Saint-Père.
Ce qu'il est ? Un examen attentif ne laisse aucun doute :
Il est la consécration de la théocratie.
On croit les doctrines théocratiques reléguées dans les souvenirs du moyen âge ; elles sont plus vivantes que jamais au Vatican.
Des théories assoupies se sont réveillées après les bouleversements de la grande République et du premier Empire ; Pie IX les a développées , et depuis vingt ans il n'a pas cessé de les appliquer. Tout Ta servi dans cette entreprise : Taristocratie épiscopale n'existe plus que de nom pour les neuf dixièmes du monde catholique , et une partie du clei^é inférieur est toute dévouée à un système qui lui promet l'influence, la considération , le bien-être que les révolutions lui ont fait perdre dans la société moderne. Enfin , chose singulière , les progrès politiques , les transformations libérales y ont plus contribué que tout le reste. Les événements d'Italie ont précipité le dénoûment. Depuis le déjnembrement de ses États, ' le Saint-Siège ne peut plus vivre malgré le denier de Saint-Pierre ^ ; la Papauté étouffe dans les limites de la campagne romaine.
Que l'infaillibilité soit proclamée , le Pape personnifie l'Église et devient le seul organe des oracles divins. Derrière lui, selon l'espérance ultramontaine,
1 Le budget des recettes s'élève à peine à 30 millions, plus 9 millions en moyenne provenant du denier de Saint -Pierre. Les dépenses annuelles dépassent 60,500,000 francs.
se grouperont 9 docOes et résolus, plus de mille évéqueSy un demi-million de prêtres et cent quatre-vingts millions de catholiques; avec un pareil royaume , la Papauté vivra d'abord ; avec cette armée elle pourra donner l'assaut au libéralisme , seule cause des malheurs de l'Église et de la société civile.
Ce fantastique projet peut paraître une folie : il n'est malheureusement que trop réel.
Ce qui est certain j c'est que le jour où l'infaillibilité sera proclamée, telle qu'on la veut à Rome, le prêtre deviendra l'apôtre obligé de la théocratie : quand il bénira le mariage, en baptisant le nouveauné, au lit du moribond, dans ses leçons à la jeunesse , dans ses conseils aux âmes irrésolues ou affligées , au confessionnal , dans la chaire , partout il aura le devoir strict de prêcher la théocratie , et de faire de la soumission absolue à ses lois la condition nécessaire de la participation aux sacrements, une question de salut éternel. Les religieux des communautés dans la société , la femme et l'enfant dans la famille seront ses auxiliaires. Qoant aux mtholiques qui voudront rester fidèles , ils auront trois partis à prendre : engager résolument le combat contre les institutions de leur pays ; — s'anéantir dans la retraite en répétant le mot de Pascal « Taisez-^oous ^ raison imbécile ! » — se mêler aux affaires , briguer les fonctions publiques, mais avec la volonté secrète de s'en servir pour paralyser et transformer les lois qui ne sont pas conformes au droit de l'Église. Le premier parti sera peu suivi , la liberté a eu souvent des mar-
tyrs, le despotisme jamais; le second, qui sera préféré par les honnêtes gens, condamne une des sources pures de la force sociale à la stérilité et à la mort; le troisième sera facilité par les accommodements du probabilisme dont les casuistes ultramontains ont singulièrement enrichi le trésor depuis les Provinciales.
Le résultat est facile à prévoir : c'est le trouble, le désordre, la guerre, et la pire de toutes, la guerre religieuse.
Pour qu'on n'ait pas hésité à provoquer de semblables malheurs, il faut assurément qu'on ait de bien graves raisons de compter que la crise , si elle est douloureuse, sera passagère; on croit sans doute le monde lassé de sa civilisation , prêt à se tourner comme par un mouvement providentiel vers le Vatican pour y recueillir dans la soumission les arrêts qui doivent régler ses mystérieuses destinées ; et l'on espère qu'après le premier et inévitable, déchirement les peuples s'abandonneront bientôt avec bonheur à la direction tutélaire du régime théocratique ?
Mais dètte^ ladsitude , qui l'a remarquée ? qui s'est aperçu de ce mouvement? Ces peuples, où sont-ils donc ?
Est -ce l'Angleterre? Depuis cinquante ans, la plupart des vieux préjugés avaient disparu , les protestants faisaient de loyaux efforts pour se rapprocher; les barrières élevées contre les catholiques tombaient une à une, un ministère courageux et libéral leur promettait l'égalité religieuse; hier l'union pouvait paraître possible. — Aujourd'hui, les
projets du Vatican sont à peine connus, et les Ritualistes s'éloignent, le gouvernement abandonne ses intentions bienveillantes; pour la première fois depuis vingt ans, le Parlement adopte une motion rigoureuse contre les couvents et les instituts catholiques, la loi de l'instruction publique va probablement proclamer le principe de l'enseignement séculier et national, et voici les organes les plus accrédités du patriotisme britannique ' qui répètent sous toutes les formes « qu'il faut montrer aux catholiques romains d'Angleterre la défiance et l'aversion profonde qu'ils inspirent à la majorité des Anglais et des Écossais ».
Est-ce l'Allemagne? La Prusse, dont on aimait à vanter à la France les complaisances et les sympathiques égards, fait entendre des menaces inquiétantes; les rancunes protestantes à peine assoupies se réveillent et s'agitent ; les ana thèmes partis de Rome ne resteront pas sans réponse, la persécution suivra peut-être. — L'Autriche, dont l'appui a été pendant si longtemps le pivot de la politique européenne du Saint-Siège , fait à son tour entrer la liberté dans ses lois; le gouvernement ne reculera pas devant les me- . sures de rigueur pour faire respecter les institutions de l'empire, et dans cette voie il est soutenu par l'esprit public. — L'horreur de l'Allemagne pour l'absolutisme religieux n'est pas douteuse; l'unité y est gravement compromise.
' Pall Mali Gazette, Daily News, Times, etc., patsim, depuis lo 46 mars.
Est-ce la Russie,, le dernier refuge des Jésuites en 1 773 ? La proclamation des décrets proposés au concile sera le signal de sévérités nouvelles contre led catholiques, les derniers évèques seront déportés en Sibérie, les églises fermées , les diocèses supprimés.
Est-ce la Turquie? Il y a quelques jours on se félicitait « de Tesprit de justice et de loyauté du sultan, le souverain le mieux disposé de ions en faveur du pouvoir temporel et spirituel du Pape * , » et par un juste rapprochement on invoquait Tamitié du Grand Turc, tandis qu'on s'efforçait d'ouvrir les conseils de la Papauté au protestant Urquard. Aujourd'hui le sultan accorde la liberté religieuse aux Arméniens révoltés contre leur patriarche, et intervient à Rome pour protéger contre la police ses sujets catholiques.
Est-ce l'Italie? Le droit commun y est appliqué au clergé ; les religieux sont dispersés , les biens ecclésiastiques vendus, les jeunes prêtres astreints au service militaire. Et le .ministère vient de déclarer, (( devant les dangers et les menaces de certains canons synodaux )>, « qu'il ne tolérerait du concile aucun acte qui portât atteinte aux lois et aux institutions du pays , qu'il ferait tous ses efforts pour
assurer le triomphe de la cause de la liberté civile et religieuse * » .
Est-ce l'Espagne ? La catholique Espagne a brusquement rompu depuis un an avec les traditions du
^ Univers du 2 avril.
3 Discours de M. Visconti-Venosta , ministre des affaires étrangères, dans la séance du parlement italien du 28 mars 4 870.
saint-oflSce et du double absolutisme spirituel et temporel; comme en Italie, la liberté des cultes est proclamée y le clergé dépouillé de ses privilèges y et tandis qu'à Rome on défend aux prêtres et aux évèques de prêter serment à la Constitution , le gouvernement, « jaloux de son autorité et sur de sa force )>, annonce la ferme volonté « de ne reconnaître aucune influence religieuse dans la sphère des pouvoirs publics, de ne pas tolérer les invasions de l'autorité étrangère dans le cercle de son action, et de repousser toute ingérence de TÉglise dans le domaine propre au pouvoir civil...* » Il a prouvé par ses actes qu'il n'hésitera pas à employer la force, si cela est nécessaire.
Est-ce l'Amérique? Au Mexique, où la cour de
Rome a refusé la moindre concession à Maximilien , les lois les plus rigoureuses sont mises en vigueur contre le clergé, le culte est à peu près détruit. Au Nicaragua, dans la Nouvelle -Grenade, la position n'est pas beaucoup meilleure; au Brésil, au Paraguay , au Pérou , au Chili , les évêques sont éloignés des affaires, entravés dans l'exercice de leur ministère par des lois défiantes, relégués dans le dénûment. — Aux États-Unis, l'inquiétude est manifeste, et si des mesures de rigueur ne sont pas à craindre , on peut être assuré dès à présent d'un redoublement d'efforts ardents et hostiles de la part de la majorité
1 Circulaire diplomatique, du 44 mars 4870, de M. Sagasta, ministre des affaires étrangères. (Univers, 28 mars.)
toe LES CONSÉQUENCES.
protestante; les conversions sont arrêtées, les sources de progrès catholique taries.
Est-ce la France, la dernière nation qui ait respecté son concordat? On Fespère sans doute à Rome,, car on y compte beaucoup sur la France , quoiqu'on ne l'aime guère. On se persuade et Ton dit tout haut « que le Pape est plus maître à Paris que l'Empereur,, que les élections ont été faites sur la question de l'in* faillibilité , que la majorité des Chambres, que l'opinion publique sont acquises aux doctrines ultramontaines * ». Ainsi la France serait théocratique 1
Mais on ne sait donc pas que jamais les questions de politique religieuse n'ont été plus brûlantes : la situation n'est plus ce qu'elle était en 1 848 ; dans toutes les émotions populaires, symptôme inquiétant, les maisons des Jésuites sont insultées et menacées, le clergé séculier est encore respecté, mais à la condition de ne pas se compromettre par des solidarités dangereuses , le principe de la séparation de TEglise et de l'État est inscrit dans le programme libéral, un nombre important de députés se sont officiellement engagés à le faire triompher, l'intervention active de la cour de Rome dans les dernières élections est connue et a laissé des froissements durables, les hommes modérés sont lassés des dégoûts et des embarras par les-
^ On attribue au Pape, dans un des derniers consistoires, le mot suivant, que nous reproduisons sous toutes réserves : a ... Si la France maintient ses soldats aux portes de Rome , c'est moins par affection pour nous que pour les besoins de sa politique, ce qui nous dispense de toute gratitude. » (Débats du 29 mars.)
quels on récompense les plus généreux efforts; qu'une imprudence soit commise, et les irréconciliables de la religion catholique, dont Tattilude attentive et réservée en présence des projets du Vatican devrait faire réfléchir, n'auront pas de peine à démontrer l'antagonisme entre les nouvelles lois de l'Ëglise et la civilisation moderne. L'opinion , préparée de longue main , exigera la séparation , et cette séparation sera prononcée violemment dans la nuit et le chaos : le moindre mal qui puisse en résulter, c'est que, comme en Espagne, comme en Italie, comme en Amérique, TÉglise sera abandonnée à elle-même , sous le niveau du droit conmiun, sans ressources, sans autorité, sans privilèges, sans protection, enveloppée de prescriptions légales défiantes et vexatoires\
Qui se lèvera alors pour la défendre ? les catholiques libéraux? Leur dévouement n'est pas douteux; mais que ferônt-ils avec une parole discréditée , découragés et annihilés par la ruine de toutes leurs espérances? Les catholiques « tout court »? Mais combien sont-ils? Quelle est leur influence? On cite les listes de souscription publiées par V Univers : c'est le cri de la France, diton. Eh quoil quelques milliers de prêtres, de femmes et d'enfants ont été réunis
^ On peut s'en faire une idée en lisant les lois des 3 ventôse an UI et 7 vendémiaire an IV, qui , sous prétexte d'établir la séparation, organisent une odieuse persécution. Le régime légal des États-Unis, consacré par Farticle S des amendements à la constitution fédérale, semblerait singulièrement rigoureux en France.
dans une manifestation tumultueuse dont il est bon de ne pas analyser l'origine ni la portée ; S!O0,0O0-fr. ont été péniblement amassés après cinq mois d'excitations et d'appels, et ce serait là tout le témoignage de sa foi qu'aurait pu fournir la France, qui compte une population catholique de trente-sept millions d'âmes et un revenu annuel de vingt milliards; ce serait le cri de la France des croisades, de la France qui, pour une idée, prodigue sans y regarder sou sang et son or ! Mais on n'entend donc pas la longue protestation de son histoire?
Si la séparation de l'Église est prononcée, que deviennent les établissements catholiques de la Chine , du Japon, de l'Inde, de la Syrie, de l'Afrique, qui ne vivent et ne se dévefoppent qu'à l'ombre du drapeau français ?
Que devient le pouvoir temporel lui-même? La France retirera ses troupes, et quelle autre nation la remplacera? Cependant la conservation du pouvoir temporel sera une nécessité religieuse de premier ordre, quand la monarchie pontificale absolue aura été proclamée , quand le Pape aura été déclaré seul infaillible, seul dépositaire de tout droit et de toute autorité'; car les troubles auxquels est exposé le
^ On Ta bien compris ^ Rome ; un schéma rédigé avec une rare habilelé vient à!é{re distribué au concile, qui fait une question de foi et de salut de Tadhësion aux différentes mesures que l'Église croit devoir prendre pour assurer la conservation du pouvoir temporel. C'est donner au principe du pouvoir temporel toute la force d'une doctrine dogmatique.
pouvoir temporel peuvent rendre la Papauté incertaine. La succession des Papes n'a pas toujours été paisible et régulière : à l'époque du grand schisme d'Occident 9 le monde catholique est resté pendant quarante ans partagé entre deux Papes; à un certain moment il y en a eu trois, et l'unité n'a été rétablie que par l'intervention des conciles. Si ces terribles épreuves se renouvellent , comment l'Église en sortira-t-elle, ^puisqu'il n'y aura plus de conciles? On est donc assuré qu'elles lui seront épargnées à l'avenir? Les historiens comptent plus de trente antipapes : la liste est-elle définitivement close ? Existe-t-il une prophétie qui promette qu'à partir de 1870 le pouvoir temporel, sans lequel l'Église s'est fondée et a vécu pendant huit siècles, sera la base fondamentale de l'édifice catholique , et que par un miracle permanent il sera désormais à l'abri de toutes les vicissitudes qui depuis mille ans remplissent son histoire et qui ont si violemment tourmenté ses destinées ?
De quelque côté qu'on tourne ses regards et sJ loin qu'on les porte, on ne voit partout que la défiance ; bientôt, si les décrets sont promulgués, ce sera l'anarchie, la violence, le schisme peut-être.
Et ce qui aura si profondément agité le monde catholique, si étrangement troublé les âmes, ce n'est pas la définition d'une vérité essenlielle* au salut de la religion, l'unité d'un Dieu personnel et libre, l'origine de l'humanité , l'immortalité de l'âme , la res-
ponsabihté humaine, la justice divine, la chute pri-
210 LES CONSËQDENCES.
mitive, la Rédemption, l' existence d'une magistrature chargée de conserver le dépôt de la foi et d'administrer les sacrements : aucune de ces vérités n'est contestée; non, il faut bien le dire, c'est la plus humaine de toutes les. questions qui puissent être soulevées dans l'Église, la question du gouvernement temporel de ce monde au nom des intérêts religieux-, sous des apparences théologiques, c'est en réalité le dernier et décisif combat entre l'esprit moderne et l'esprit du moyen âge.
La société évidemment ne retournera pas en arrière, elle n'abandonnera pas des institutions péniblement conquises , qui après tout doivent être bénies de Dieu , car elles ne sont que la reconnaissance de principes éminemment entretiens; la liberté ne périra pas.
L'Église ne périra pas non plus.
Un jour l'accord se fera ; il est possible, il est certain, la vérité triomphera tôt ou tard. Mais parquets moyens, au prix de quelles épreuves, à quelle époque? C'est le secret de Dieu, dont il n'est donné à personne de pénétrer les insondables desseins. Ce que nous savons, c'est qu'aucun peuple, aucun siècle dans la suite des âges, n'a reçu spécialement des promesses d'immortaUté, et que, dans l'épouvantable conflit qui se prépare , des secousses terribles , les ■ plus terribles qu'elle ait peut-être jamais ressenties, sont réservées à la religion, et des générations entières pourront être écrasées sous les ruines....
Au premier rang, la France sera ébranlée par
un choc désastreux. Un double caractère constitue son génie : elle est catholique , elle est libérale» Par un privilège que TÉglise de Roine est à peu près la seule à partager avec elle, dès les premiers temps apostoliques, elle a connu l'Évangile, et, pendant dix-huit siècles , elle a conservé sa foi sans une tache et sans une défaillance ; aucune nation n'a versé plus de sang, n'a accompli de plus grandes choses pour la cause catholique; en même
temps elle n'a cessé d'être travaillée par l'amour de la liberté, et, non contente de la conquérir, elle s'est donné la mission de faire triompher partout les idées d'affranchissement. Dieu même semble l'avoir dirigée dans cette voie pour montrer l'admirable accord de ces deux principes : l'ordre par l-autorité et la foi, la dignité humaine par la liberté. Il ne luf a pas seulement accordé les destinées les plus merveilleuses, une prospérité qui ne fait que grandir, il lui a donné dans le monde l'influence morale, l'action civilisatrice la plus étonnante qu'un peuple ait jamais pu rêver. Comme conséquence nécessaire de cette loi divine, la France a vu ses magnifiques prérogatives s'affaiblir et se perdre quand elle s'est éloignée de la foi ou de la liberté.
Eh bien, c'est son avenir qui se joue actuellement à Rome. C'est contre son génie que sont déployés tant d'efforts; c'est sa glorieuse mission que nos évêques défendent au Vatican .
En dépit des clameurs, ils soutiendront la lutte avec confiance. Derrière eux ils ont la France tout
entière; car, lorsque les illusions seront évanouies, il n'y aura pas un cœur français qui n'admire leur patriotique courage, leur généreux dévouement à la cause des véritables intérêts du Saint-Siège et de la civilisation catholique.
46 avril 4870.
Ce travail était imprimé depuis plusieurs Jours lorsqu'une dépêche télégraphique a annoncé que le concile, dans sa troisième session publique du 24 avril, aurait adopté à l'unanin^ité de six cent soixante-quatre Pères quatre décrets sur (c Dieu créateur de toutes choses^ la Révélation^ la Foi, la Foi et la Raison ». Quelque superflue que puisse paraître une semblable observation pour le lecteur attentif, nous tenons à déclarer que ces décrets sont étrangers aux considérations contenues dans notre étude, spécialement consacrée à l'examen ,du projet de l'infaillibilité et de ses conséquences politiques.
Î7 avril 4870.