‹ Cécile (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · Cécile · texte numérisé non relu

Cécile

Nous ne nous appesantirons pas sur la scène funèbre que nous n'avons t'ait qu'indiquer, et sur les douloureuses cérémonies qui la suivirent ; d'ailleurs à peine la duchesse de Lorges et M. Duval eurent-ils appris la

mort de la baronne, qu'ils partirent chacun de son côté pour Ilendon. Seulement, par une délicatesse que l'on s'expliquera facilement , la duchesse n'amena point Henri , et M. Du val n'amena point Edouard. Grâce à l'amitié de l'une, et grâce à Tintermédiaire de l'autre , Cécile se trouva donc avoir d'un côlé les affectueuses consolations dont elle avait besoin, et de l'autre, lappui, si indispensable en pareille circonstance, d'un homme d'affaires.

La baronne fut enterrée dans le cimetière du village. Dopais longtemps elle avait choisi la place qu'elle devait occuper , elle l'avait fait bénir par le prêtre.

La douleur de la marquise fut vive. Elle aimait sa fille autant qu'elle était susceplible a'aimer; mais son caractère n'était pas de

ceux que la douleur impressionne profondément : elle datait de celte époque où la sensibilité était encore une excepiion.

Avant de retourner à Londres , M. Duval fit toutes ses offres de services à Cécile, mais sans lui dire un mot des anciens projets arrêtés entre lui et la baronne. Cécile répondit , avec cet accent de reconnaissance auquel il n'y a point à se méprendre, que si elle avait un service quelconque à réclamer, elle ne s'adresserait point à d'autres qu'à lui.

La marquise et la duchesse avaient eu un^ longue conférence ; la marquise avait exposé à la duchesse son intention bien positive de retourner en France. La ferme volonté de la baronne avait seule eu le pouvoir d empêcher sa mère d'accomplir ce projet qu'elle nourrissait depuis longtemps. Elle n'avait

jamais pu comprendre celle confîscalion de biens dont elle avait cependant subi les conséquences, et elle croyait que son procureur lui trouverait quelque moyen de revenir sur les ventes nationales qu'elle trouvait parfaitement illicites.

Le surlenilemain de renterrement de la baronne, elle fit donc appeler Cécile dans sa chambre, et lui annonça qu elle eût à se tenir prèle à partir pour la France.

Cette nouvelle frappa Cécile d'un profond élonnement. Elle n'avait jamais eu l'idée qu'il viendrait un jour où elle pourraitquitter le village qui était devenu pour elle une patrie ; ce cottage où elle avait été élevée, ce jardin où elle avait passé sa jeunesse, au milieu de ses anémones , de ses lys et de ses roses , cette chambre où sa mère , ange de douceur , de patience et de pureté , avait

rendu le dernier soupir , et enfin le petit cimetière où elle dormait du dernier sommeil. Aussi fit-elle répéter deux ibis à la marquise cette invitation de se préparer au départ, et lorsqu'elle fut bien convaincue qu'elle ne se trompait pas , elle se retira dans sa petite chambre pour se préparer à la révolution qui allait se faire dans sa vie ; car dans cette vie si calme , si pure et si paisible , tout changement était une révolution.

D'abord il sembla à Cécile que ce qu'elle regrettait seulement , c'était ce village , ce cottage, ce jardin, cette chambre et ce cimetière ; mais en creusant plus profondément sa pensée, elle trouva que Tiniage de Henri était quelque peu mêlée à toutes les choses qu'elle regrettait.

Alors elle commença à se trouver bien malheureuse de quitter l'Angleterre.

Elle descendit d'abord dans son jardin.

On en était, comme nous l'avons dit, arrivé à ces dernières belles journées d'automne , suprême sourire de l'année qui s'en va : chaque fleur en s'inclinant semblait saluer Cécile; chaque feuille en tombant semblait lui dire adieu. Les abris des douces matinées du printemps et des chaudes soirées de l'été avaient perdu toutleur mystère. L'œil pénétrait à travers les massifs, plongeait derrière les berceaux. L'oiseau ne chantait plus invisible et caché dans le feuiliage , mais on le voyait sautillant inquiet sur la branche effeuillée, comme s'il eût cherché un abri contre les neiges de l'hiver. Or , il sembla pour la première fois h Cécile, qu'elle était comme l'oiseau. L'hiver aussi allait venir pour elle , et en quittant le cottage, elle perdait son refuge maternel, son abri accou-

tumé, sans qu'elle sût encore quel toît de

chaume ou d'ardoise lui était réservé dans

l'avenir.

Puis, elle partie, en quelles mains allait

tomber son beau jardin; tous ces arbres,

toutes ces plantes, toutes. ces fleurs dont elle

étudiait la vie, dont elle comprenait le lan-

^ ïA gage, dont elle devinait la première pensée ; ^/ , \

[qu'aliaienl-ils devenir quand elle ne serait

« I Sipîus là , comme un centre vivant , pour tout ^ iaire vivre de sa vie en attirant tout à elle; peut-être ce jardin serait-il livré à des enfants destructeurs et méchants , qui briseraient pour le plaisir de briser, ou à quelque locataire ignorant , qui ne saurait pas môme le nom de ses amies dont elle savait l'àme. Sans doute elle retrouverait en France d'autres fleurs, d'autres plantes, d'autres arbres; mais ce ne seraient pas les arbres qui Tau-

raient vu grandir sous leur ombre, ce ne seraient point les plantes qu'elle aurait arrosées de ses mains, ce ne seraient pas les fleurs, si on peut le dire, qui, de générations en générations , l'auraient récompensée de ses soins maternels avec leurs plus suaves parfums. Non , ce seraient des étrangères , et la pauvre Cécile allait être pareille à ces jeunes fdles qu'on tire du couvent où elles ont été élevées , qu'on arrache des bras de leurs compagnes chéries , pour les jeter dans une société où elles ne connaissent personne et où elles-mêmes sont inconnues.

Il y avait dans ce petit jardin tout un monde de pensées pour Cécile.

Elle le quitta cependant , mais ce fut pour monter dans la chambre de sa mère.

Là il y avait tout un monde de souvenirs. La chambre avait été conservée telle

qu'elle était du temps de la baronne. Chaque chose était à sa place; Cécile , qui avait cfu passer sa vie à Hendon , avait voulu se faire illusion à elle-même, et en effet, une fois enfermée dans cette chambre où la vie avait imprimé tous ses souvenirs, el où la mort n'avait laissé aucune trace , Cécile pouvait croire sa mère sortie pour un instant et prête à rentrer d'une minute à l'autre.

Aussi, depuis la mort de sa mère, Cécile était venue plus d'une fois s'enfermer dans cette chambre : le véritable soulagement de la douleur a été donné par le seigneur à l'homme qu'il a créé pour la douleur : ce sont les larmes ; mais quelle que soit la douleur humaine, il y acependantdes inslantsoù les larmes tarissent comme des sources desséchées; alors la poitrine s'oppresse, alors le cœur se gonfle, alors on demande des

larmes et les larmes épuisées ne veulent pas venir; mais, dans ce moment, qu'un souvenir oublié se représente à l'esprit; qu'un son, rappelant l'accent habituel de la personne perdue , murmure à notre oreille ; qu'un objet à son usage frappe nos yeux ; aussitôt cette aridité du cœifr disparaît, aussitôt les larmes jaillissent plus abondantes qu'auparavant , aussitôt les sanglots qui nous étouffaient s'élancent, et la douleur, par son excès , se vient en aide à elle même.

Or, c'é ait cette ressource des larmes que Cécile trouvait à chaque pas dans la chambre de sa mère.

D'abord, en entrant, et en face de la porte, le lit où elle avait expiré; au pied de ce lit, le crucifix qu'elle avait baisé en recevant les derniers sacrements; entre les deux fenêtres

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