IS
dans un vasede porcelaine, le lysqu'elle tenait dans sa main quand elle était morte, et qui, à son tour , pâle et languissant , mourait comme elle; surla cheminée, la petite bourse en filet enfermant quelques pièces de monnaie et une pièce d'or ; dans les coupes à côté, une ou deux bagues ; entre les coupes , la pendule qui avait continué de marquer l'heure jusqu'au moment où, oubliée h son tour an milieu de la douleur générale , elle s'était arrêtée, comme un cœur qui cesse de battre ; puis enfin, dans les commodes et dans les armoires, le linge, le vêtement ,les robes de la baronne , tout était là.
Et, comme nousl'avons dit, chacune de ces choses était un souvenir pour Cécile. Chaque objet lui rappelait sa mère, dans une situation particulière ou dans une attitude habituelle. C'était dans celle chambre enfin , quand ses larmes étaient taries, qu'elle revenait chercher des larmes.
Et voilà qu'il lui fallait quitter cette chambre comme elle quittait son jardin , cette chambre où sa mère survivait, par la mémoire que chaque objet semblait avoir gardé d'elle. En quittant celte chambre, elle se séparait une seconde fois de sa mère. Après que le corps était mort, c'était en quelque sorte la mémoire qui mourait à son tour.
Cependant il n'y avait point à réagir contre un ordre de la marquise : la marquise avait hérité du pouvoir maternel de la baronne , c'était à la marquise à mener maintenant la vie de Cécile vers le but caché que l'avenir lui marquait.
Cécile alla chercher son album.
Puis, si , comme se défiant d'elle-même, elle eût voulu matérialiser sa douleur , elle fit un dessin du lit, delà cheminée, puis des meubles les plus import nls de la chambre mortuaire.
Puis elle fit un dessin de la chambre ellemême.
Alors, comme la journée s'avançait; elle demanda à la marquise la permission d'aller dire adieu à la tombe de sa mère.
C'était, comme nous l'avons dit, un de ces cimetières protestants , sans croix et sans tombeau, un champ commun, un asile général, un enclos où la poussière retournait en poussière, sans qu'une seule inscription indiquât ni l'individualité du mort ni la piété des vivants. Le culte prolestant est ainsi fait : culte raisonné, système algébrique qui a essayé de tout prouver, et dont le premier résultat a été de tuer la base de toute religion poétique , — la foi.
Seule la tombe delà mère de Cécile se distinguait de toutes ces tombes , qui n'étaient que des monticules plus ou moins gazon-
neux, parune petite croix noire où, en lettres blanches , on lisait le nom de la baronne.
Mais cette tombe et celte croix étaient dans un angle du cimetière, sous de beaux arbres toujours verts, et présentaient un aspect pittoresque que n'avait aucune autre partie de ce triste champ de deuil.
Cécile vint s'agenouiller devant cette terre fraîchementremuéequ'ellebaisa tendrement.
Déjà, dans sa pensée, trop pauvre qu'elle était pour élever un monument à sa mère , elle avait transporté les plus belles roses et les plus beaux lys de son jardin sur cette tombe: au printemps prochain, elle devait venir là, respirer Tàme de sa mère dans le parfum de ses Heurs. C'était encore une consolation à laquelle il lui fallait renoncer. Jardin, chambre, tombe, il lui fallait dire adieu à tout.
Cécile fit un dessein de la tombe de sa mère.
Puis, à mesure qu'elle taisait ce dessin, sans qu'elle sut comment ni pourquoi, ce fantôme de Henri, qui, pendant les jours qui venaient de s'écouler , était vaguement resté au fond de sa mémoire , devenait plus distinct, plus visible, plus présent pour ainsidire.il lui semblait qu'exilé, un instant de sa vie, par les événements qui venaient de la troubler , il y rentrait plus intime, plus nécessaire qu'auparavant ; sa pensée était comme un lac troublé par un orage, qui garde quelque temps son agitation, mais qui, à mesure que l'orage se calme, reprend sa pureté et réflécbit de nouveau les objets qu'il réfléchissait auparavant.
Et à mesure que son dessin avançait, il semblait à Cécile que non seulement Henri
vivait dans son souvenir, mais encore qu'il était là matériellement et en personne.
En ce moment elle entendit un léger bruit derrière elle; elle se retourna et elle aperçut Henri.
Henri était si présent à sa pensée qu'elle ne s'étonna point de le voir.
Cela ne vous est-il point arrivé à vous , à moi, à tout le monde ,de sentir par un instinct magnétique, de voir avec les yeux de l'âme, pour ainsi dire, une personne aimée s'approcher de nous, et sans avoir tourné le regard de son côté, de deviner qu'elle doit être là et de lui tendre la main.
Henri, qui n'avait pas pu venir trois jours auparavant avec sa tante, était venu seul, non pas pour se présenter chez la marquise, ce n'était pas son intention , mais pour visiter ce petit coin de terre qu'il sentait bien que Cécile avait dû visiter tant de fois.
Le hasard avait fait qu'il y avait rencontré Cécile.
Pourquoi l'idée de ce pieux pèlerinage n'ëlait-elle pas même venue à Tespril d'Edouard ?
Cécile , qui ordinairement osait à peine regarder Henri, lui tendit la main comme à un frère.
Henri prit la main de Cécile, la serra et lui dit:
— Oh I j'ai bien pleuré sur vous , ne pouvant pas pleurer avec vous.
— M. Henri, dit Cécile, je suis bien heureuse de vous voir.
Henri s'inclina.
— Oui, continua Cécile, car j'ai pensé a vous; j'ai un grand service à vous demander.
— Oh ! mon Dieu, à quoi puis-je vous èire bon, Mademoiselle , s'écria Henri ? Disposez de moi, je vous en supplie.
— M.Henri, nous parlons ; nous quillons rAngleterrepeul-être pour longtemps, peutêtre pour toujours.
La Yoix de Ce'cile faiblit, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues; mais elle fit un effort sur elle même et continua.
— M.Henri, je vous recommande la tombe de ma mère.
— Mademoiselle , dit Henri , Dieu m'est témoin que celte tombe m'est aussi chère qu'elle vous l'est à vous-même ; mais , moi aussi, je quitte l'Angleterre peut-être pour long-temps, peut-être pour toujours.
— Vous aussi?
— Oui, Mademoiselle.
— Mais où allez -vous donc?
— Je vais je vais en France, répondit
Henri en rougissant.
— En France! murmura Cécile en regardant le jeune homme ; puis comme elle sentit qu'elle rougissait à son tour, elle laissa retomber sa tête sur sa main , en murmurant :
— En France î
Cette parole venait de changer toute la destinée de Cécile ; cette parole venait d'éclairer tout son avenir.
Henri venait en France ! Dès lors elle comprenait la possibilité de vivre en France, qu'elle n'avait pas compris jusque-là,
Elle pensa que la France était sa terre natale , tandis que l'Angleterre n'était que sa patrie d'adoption.
Elle pensa que c'était en France seulement qu'on parlait cette langue maternelle , qui était sa langue à elle, la langue de sa mère, la langue de Henri.
Elle pensa que son séjour, si doux qu'il fût à l'étranger, n'était toujours qu'un exil. Elle pensa que sa mère lui avait dit avant de mourir : — J'aurais cependant bien voulu mourir en France. »
Etrange puissance d'un mot qui soulève le rideau qui nous cachait tout un horizon!
Cécile ne demanda rien autre chose à Henri, et comme sa femme de chambre lui faisait observer qu'il était lard et que la nuit allait venir, elle salua Henri et s'éloigna.
Au moment de quitter le cimetière , elle jeta un regard en arrière et elle vit Henri assis à la même place où elle était assise.
A la porte, undomestiquc attendait, monté sur un cheval et tenant un autre cheval en
main.
Henri , comme il l'avait dit , était donc venu exprès pour faire cette visite à la tombe delà baronne et il allait s'en retourner après l'avoir faite.
Le départ.
En rentrant, Cécile trouva M. Du val chez la marquise , et quoique le banquier et sa grand'-mère ne pariassent aucunement d'affaires devant elle, il tut visible pour la jeune fille que M. Du val était venu apporter de l'argent à madame de la Roche-Bertaud.
Au moment de quitter le petit cottage , M. Duval mit, pour son passage à Londres, sa maison à la disposition de la marquise ; mais la marquise le remercia en disant que si elle descendait chez quelqu'un ce serait chez la duchesse de Lorges qui le lui avait déjà offert; mais que, comme elle ne comptait passer qu'un jour ou deux à Londres, ce serait selon toute probabilité à l'hôtel qu'elle et sa Glle s'arrêteraient.
Cécile remarqua qu'en prenant congé d'elle et de sa grand'-mère, M. Duval était fort triste; mais que cette tristesse paraissait encore plutôt un sentiment de pitié sympathique qu'un sentiment d'inquiétude personnelle.
La marquise avait fixé son départ au surlendemain. Elle pria'donc Cécile de faire un choix parmi les choses qui lui étaient ou les plus nécessaires ou les plus précieuses ,
M. Duval étant chargé de faire vendre tout ce qui resterait.
A ce mot de vente, une impression douloureuse serra le cœur de Cécile ; il lui sembla que c'était une horrible profanation que de laisser vendre les choses qui avaient appartenu à sa mère. Elle en fit l'observation à sa grand'mèrequi lui répondit qu'il était impossible d'emporter en France leur petit mobilier, si mince qu'il fût, attendu que le transport de ce mobilier dépasserait le double de sa valeur. ♦
C'était une réponse si matériellement juste qu'elle ne pouvait être attaquée que par les raisons du cœur. Or, comme on sait, ce sont de bien saintes, mais de bien mauvaises raisons que celles-là. Cécile fut donc forcée de se rendre ; mais elle se rabattit sur les objets à l'usage personnel de sa mère , comme son linge et ses robes, par exemple, faisant ob-
server que le tout pouvait s'enfermer dans deux malles, et qu'elle, Cécile, dans sa douleur, trouverait un charme infini à porteries objeis qui avaient appartenu à sa mère.
La marquise répondit à Cécile qu'elle ferait sur ce point ce que bon lui semblerait ; mais qu'elle lui faisait seulement observer que dans les grandes familles d'autrefois , il était d'habitude de brûler tous les vêtements qui avaient appartenu aux personnes mortes d'une maladie de poitrine, attendu que cette maladie, passant pour contagieuse , ces vêtements exposaient la personne qui les portait à contracter la même maladie et à mourir de la même mort.
Cécile sourit tristement , remercia sa grand'mère de la permission qu'elle lui accordait et sortit.
Elle avait déjà fait quelques pas dans le
-corridor lorsque la marquise la rappela.
C'était pour lui dire qu'elle veillât bien à ce qu'aucun objet ayant servi à la baronne ne se glissât dans ses effets à elle.
A soixante ans, la marquise craignait plus la mort que sa petite-ûUe ne la craignait à seize.
Cécile se fît apporter dans l'appartement de sa mère les caisses dont elle avait besoin, puis elle s'enferma religieusement , ne voulant pas même que sa femme de chambre l'aidât dans le pieux devoir qu'elle avait à accomplir.
Ce fut à la fois une douce et triste nuit pour Cécile, que cette nuit qu'elle passa tout entière dans la chambre de sa mère, et avec les souvenirs de sa mère.
A deux heures du malin, Cécile, peu ha-
bituée à la veille, sentit malgré elle venir le sommeil ; elle se jeta tout habillée sur le lit , mais auparavant elle se mit à genoux devant le crucifix, et comme les objets dont elle était entourée avaient porté son amour filial au plus haut degré d'exaltation , elle demanda à Dieu s'il était vrai , comme elle l'avait entendu raconter parfois, que les morts visitassent encore les vivants, de permettre à sa mère de venir lui dire un dernier adieu dans cette même chambre où elle l'avait si sou-» vent serrée sur son cœur.
Et Cécile s'endormit les bras étendus, mais Dieu ne permit point que pour elle les lois de la mort se relâchassent de leur rigueur, et si elle revit sa mère , ce ne fut qu'en rêve.
La journée du lendemain se passa à poursuivre la tâche du dép ri; de l'appartement de sa mère, Cécile passa dans le sien : alors
ce fut le tour de tous ses souvenirs d'enfance à elle, parmi lesquels ses albums tenaient une si grande place. Le soir tout était prêt.
C'était le lendemain dans la journée que Cécile et sa grand'-mère quittaient la petite maison hospitalière qu'ils avaient habitée douze ans. Dès le matin, Cécile se leva pour descendre une dernière fois dans son jardin, la pluie tombait par torrents.
Cécile se mit à la fenêtre, le jardin était triste et désolé, les dernières feuilles s'envolaient des arbres , les dernières fleurs trempaient leurs têtes recourbées dans l'eau boueuse des plates-bandes. Cécile se prit à pleurer, il lui semblait que si elle eût quitté ses amies pendant une belle journée de printemps, elle les eût moins regrettées en leur voyant tout l'avenir de l'été , tandis qu'en les quittant à cette heure, elles les quittait à
l'agonie et penchées vers cette tombe de la nature qu'on appelle hiver.
Toute la journée Cécile attendit un éclairci du ciel pour aller jusqu'au cimetière ; mais toute la journée le ciel versa des torrents de pluie ; il lui fut donc impossible de sortir.
Vers trois heures, la voiture et le cocher de madame de Lorges arrivèrent ; on chargea les caisses, le moment suprême était venu.
La marquise était rayonnante de partir ; pendant douze ans qu'elle avait passés dans ce charmant cottage, elle ne s'était pas créé, ni avec les gens, ni avec les choses, u!i seul souvenir qu'elle regrettât.
Cécile était comme une folle , elle touchait le? jeubles, elle les embrassait, elle pleurait; une partie de son âme allait rester à Hendon.
Au moment de monter en voilure, elle faillit s'évanouir , il fallut presque la porter.
Elle voulut se charger de la clé de la petite maison que l'on devait, en passant h Londres, remettre à M. Duval. Cette clé , elle la mit sur son cœur.
Cette clé , c'était celle de son passé ; Dieu seul avait la clé de Tavenir.
Elle pria le cocher de faire un détour et de s'arrêter devant la porte du cimetière. Comme nousTavons dit, la pluie tombait si furieusement qu'il lui fut de toute impossibilité de descendre ; mais en plongeant ses regards à travers les barreaux de la porte , elle put encore voir la tombe, la petite croix et les grands arbres qui l'abritaient.
Mais la marquise la pria de ne pas la teni*^ trop long-temps dans un pareil endroit, attendu que le voisinage des cimetières lui
causait une impression des plus désagréables.
Cécile cria une dernière fois : « Adieu ma mère ! adieu ma mère ! » et se rejeta dans le fond de la voiture.
Puis elle s'enveloppa la tête de son voile noir, et elle n'ouvrit les yeux que Jlorsque la voiture s'arrêta.
On élail à la porte del'hôtel au. Roi Georges.
Une autre voiture était toute prête et tout attelée dans la cour. Madame de Lorges attendait la marquise dans l'appartement qui lui était préparé àl'hàtel. Son neveu Henri , qu'elle avaitenvoyéhDouvres pour s'informer des navires qui partaient pour la France, lui écrivait qu'un bâtiment était en partance et devait mettre à la voile le lendemain matin.
Si l'on voulait profiter de ce bâtiment, il fallait se reposer quelques instants seulement et partir.
Cécile demanda à aller chez Madame Duval ; mais madame Duval demeurait dans la Cité, et rien que pour aller chez elle et revenir; il fallait plus d'une heure. La marquise s'opposa donc à celle visite, en invitant sa petite-fille à lui écrire seulement. La pauvre enfant sentait que ce n'était point par une lettre qu'elle aurait du prendre congé des bons vieux amis de sa mère. Mais que pouvait-elle contre la volonté de la marquise ? Il lui fallut obéir.
Elle écrivit donc.
Tout ce qu'un billet peut contenir de tendres excuses et de profonds regrets, la lettre de Cécile le renfermait. Il y avait des adieux pour tout le monde , pour M. Duval , pour madame Duval, et même pour Edouard. Elle T. n. 3
envoyait à M. Duval la clé de lapetile maison, en lui disant que, si elle éiait riche , quoiqu'en séloignant d'elle, quoiqu'en quittant l'Angleterre pour toujours, elle ^conserverait cette petite maison comme le sanctuaire de sa jeunesse; mais elle était pauvre, et elle renouvelait à M. Duval, au nom de la marquise, la prière de vendre les meubles qu'elle renfermait et d'en Taire passer le montant à sa grand'mère.
On remit celte lettre el la clé de la maison à madame la duchesse de Lorges , qui se chargea de les faire passer le^ lendemain à son ancien intendant.
Avant de quitter son amie, madame de Lorges tît à la marquise toutes ces offres d'argent qui, entre gens comme il faut, ne sont pas même regardées, lorsqu'on les accepte, comme services rendus ; mais , grâce à la vente du reste de ses diamants, la marquise
avait, dumoins elle le pensait ainsi, plus qu'il ne lui fallait pour attendre la restitution de ses biens.
Enfin, le moment vint de monter en voiture. Cécile eût donné tout au monde pour pouvoir embrasser M. et madame Duval et serrer la main à Edouard. Elle sentait dans le fond de son cœur qu'il y avait presque del'ingratitude à agir ainsi; mais, comme nous l'avons dit, elle n'était pas la maîtresse de suivre les inspirations de son cœur. Elle s'agenouilla, demanda pardon à sa mère, et, lorsqu'on vint la prévenir que la voilure attendait elle se contenta de répondre qu'elle était prête.
Ce fut une chose encore bien triste pour Cécile que ce départ de Londres pendant une nuit pluvieuse, sans autre adieu que celui de la duchesse qu'elle connaissait à peine.
On traversa Londres, que Cécile n'avait jamais vu, sans que la jeune iille mît seulement la lête à la portière ; puis elle sentit, à l'air plus pur et au changement de pavé, que l'on entrait dans la campagne.
Comme la voiture allait en poste et qu'on ne s'arrêtait que pour relayer, la route fut rapidement faite, et àcinq heures du matin l on était arrivé à Douvres.
La voilure s'arrêta dans la cour d'un hôtel ; la lueur de deux ou trois flambeaux vint frapper les paupières fermées de Cécile j elle ouvrit les yeux , encore tout étourdie du mouvement de la voiture, encore en proie à la somnolence qui en est la suite, et son premier regard rencontra Henri.
Henri qui attendait leur arrivée.
Cécile se sentait rougir si violemment quelle abaissa son voile sur sa figure.
Henri donna la main à la marquie pour l'aider à descendre de voiture, puis à Cécile : c'était la première fois quela main de la jeune fille rencontrait la main de Henri, et le jeune homme la sentit si frémissante dans la sienne qu'il n'osa pas même la serrer.
Des chambres étaient préparées dans l'hôtel et attendaient l'arrivée des voyageurs; on voyait qu'une prévoyante intelligence avait tout ordonné d'avance. Le bâtiment ne partant qu'à dix heures du matin, les deux voyageuses avaient du moins quelques heures pour se reposer.
Henri, au reste, les pria de ne s'inquiéter de rien que de se tenir prêtes pour l'heure dite, son valet de chambre devant s'occuper de l'embarquement des effets ; c'était chose d'autant plus facile que la voiture étant toute chargée, on n'avait qu'à prendre
Icsmalies sur îa voiture et les transporter sur le bâiinient.
Puis il salua la marquise et Cécile et se retira en leur demandant si elles |avaient quelques ordres à lui donner.
Cécile s'enferma dans sa chambre; mais quelle que lût sa fatigue, elle essaya vainement de s'endormir ; cette apparition inattendue de Henri avait jeté trop de trouble dans son pauvre cœur pour que le sommeil pût approcher d'elle.
Maintenant il lui restait un dernier doute , car elle n'avait osé adresser à ce sujet aucune question à Henri. Henri lui avait dit que lui aussi allait en France: partait-il par le même bâtiment qu'elle?
Ce doute, comme on le comprend bien, était suffisant pour empêcher Cécile de dormir.
Mais celte iiisoinnie ne fut pas sans charmes; pour la première fois, depuis la mort de sa mère , Cécile sentait que quelqu'un veillait sur elle.
Ces domestiques qui atienJ aient son arrivée , ces chambres toutes prêtes à la recevoir , ses eiïels qu'on transportait à cette heure sur le bâllment sans qu'elle eut h s'en inquiéter; tout cela était l'effet d'une puissance amie qui Tenveloppaii de soins et de prévoyances.
Ce quelque chose qui veillait sur elle, cette puissance amie qui prévenait ses désirs c'était l'amour de Henri.
Henri l'aimait donc réellement , sincèrement, profondément?
Comnio ii f it bon de se sentir aimé !
Et cette idée qui berçait Cécile était si douce , que la jeune filie luttait contre le
sommeil , de peur que le sommeil ne lui enlevât le sentiment de cette protection qui la rendait si heureuse.
Elle vit venir le jour ; elle compta les heures ; elle se leva sans qu'on eût besoin de la réveiller; elle était levée lorsque l'on vint pour frapper à sa porte.
Elle passa chez sa grand'mère et la trouva prenant, connne d'habitude, son chocolat dans son lit ; elle avait bien envie de lui demander si Henri partait en même temps qu'elles ; elle ouvrit deux ou trois fois la bouche pour commencer la phrase interrogative ; mais à chaque lois ses lèvres se refermèrent sans avoir pu prononcer une parole.
Cependant l'heure s'avançait : Cécile retourna dans sa chambre pour laisser la marquise libre de s'habiller. La marquise avait conservé ses anciennes habitudes ; elle met-
— estait tous les matins son rouge, et mademoiselle Aspasie seule assistait à sa toilette, qui n'eût pas é!é à son avis une toilette, sans ce complément aristocratique.
La fenêtre de la chambre de Cécile donnait sur la rue; au bout de la rue on apercevait le port, puis au dessus des maisons, le haut des banderolles qui flottaient au vent. Cécile se mit à la fenêtre.
Plusieurs voitures passaient et repassaient dans la rue ; mais au milieu de toutes ces voitures, Cécile en remarqua une qui venait du port : elle la suivit des yeux. La voiture s'arrêta devant la porte ; son cœur battit ; la portière s'ouvrit ; Henri s'élança par la portière ; son cœur battit plus vite encore. Elle se retira vivement de la fenêtre.
Mais pas si vivement, qu'en levant la tête, Henri ne pût l'apercevoir.
Cécile demeura debout, rougissante et
confuse à l'endroit même où elle était, une de ses mains appuyée sur son cœur, dont elle essayait de comprimer les mouvements , l'autre cramponnée à l'espagnolette de la fnêtre.
Elle entendit les pas de Henri entrant dans le salon qui séparait sa chambre de la chambre de la marquise ; mais là les pas s'arrêtèrent. Henri n'osait pas entrer dans la chambre de Cécile, Cécile n'osait point passer au salon.
Cela dura dix minutes ainsi.
Au bout de dix minutes, Henri sonna ; une femme de chambre monta.
— Mademoiselle, dit Henry, faites-moi le plaisir de dire à ces dames qu'elles aient la complaisance de se hâter \ dans une demiheure le bâtiment meltra à la voile.
— Me voilà , Monsieur, — dit Cécile en
sortant , oubliant que sa réponse indiquait qu'elle avait entendu la demande, — me voilà, et je vais prévenir ma grand'maman que vous attendez.
Puis saluant Henri, elle traversa rapidement le salon et entra chez la marquise.
La marquise était à peu près disposée.
Cinq minutes après, elle sortit donc suivie de sa petite ûlle. Henri offrit son bras à la marquise, Cécile descendit derrière eux, accompagnée de mademoiselle Aspasie , dont la marquise n'avait point voulu se séparer.
Une seule et même idée obsédait éternellement l'esprit de Cécile. Henri les accompagnail-il seulement jusqu'au navire, ou partait-il avec elles?
Pendant toute la route , elle n'osa faire aucune queslion à Henri et Henri ne pro— nonça point une parole qui eût rapport à ce
sujet ; seulement , ses yeux rencontrèrent plusieurs fois ceux de la jeune fille : tous deux évidemment s'interrogeaient du re-
gard.
Henri avait un costume élégant qui pouvait aussi bien être un costume de campagne qu'un costume de voyage; il était donc impossible de rien deviner.
On arriva au port. On descendit de la voiture ; une barque était prête : les trois femmes y entrèrent , Henri les y suivit, et les rameurs se dirigèrent vers le bâtiment.
Henri donna la main à la marquise pour monter à bord- Puis à Cécile. Cette fois , si tremblante que fût la main de la jeune fille, Henri ne put se retenir de la serrer doucement. Un nuage passa sur les yeux de Cécile; il lui sembla qu'elle allait s'évanouir. C'était la première fois , qu'autrement que par son regard , Henri lui disait qu'il l'aimait.
Mais ce serrement n'était-il pas un adieu.
En mettant le pied sur le pont, Cécile chancelait tellement , qu'elle alla demander un appui à une pyramide de coffres, de malles et de caisses entassés au pied du mât dartimon, et que les matelots allaient, de peur du mauvais temps , recouvrir d'une toile cirée. Mais si rapide et surtout si vague que fût le regard de Cécile , il découvrit cependant un nom sur lequel il s'arrêta à l'instant même.
Ce nom était inscrit sur une malle ,• c'était une adresse. Cette adresse disait à Cécile tout ce qu'elle désirait savoir, car elle était ainsi conçue :
— M. le vicomte Henri de Sennones, bureau restant. Paris. France.
Cécile respira en levant les yeux au ciel. Ses yeux, en se levant, rencontrèrent ceux du jeune homme.
Il paraît que tout ce qui se passait dans le
cœur de la jeune fille était visiblement écrit sur son visage, car Henri la regarda d'un air de reproche ; puis après un instant de silence :
— Oh! Cécile, dit-il en secouant la tête comment avez-vous cru un instant que je pourrais vous quitter?
Le voyage.
Par une de ces variations atmosphériques si fréquentes sur les bords de la mer, le temps avait complètement changé , et de pluvieux qu'il était la veille, il était devenu d'une sérénité rare pour la saison dans laquelle on se
trouvait. Cela permettait aux passagers de rester sur le pont , circonstance dont Henri remercia le ciel au fond du cœur, car elle lui permettait de demeurer près de Cécile qu'il eût été forcé de quitter, si quelque gros temps eût obligé les voyageuses à se renfermer dans la chambre des femmes.
Tout ce que voyait Cécile était nouveau et intéressant pour elle. Elle se rappelait bien, comme dans un rêve , être descendue tout enfant le long d'une falaise, portée entre les bras de sa mère ; puis avoir traversé un grand espace d'eau qui était resté dans sa pensée comme un immense miroir, puisenfln avoir vu un port avec des bâtiments qui se balançaient comme des aibres que le vent courbe ; mais elle avait trois ans et demi lorsque tous ces objets avaient frappé ses yeux, et ils étaient restés dans son esprit, vagues,, indistincts et flottants comme des nuages.
Tout cet aspect , cette mer , ces côtes , ces navires , étaient donc des choses nouvelles pour Cécile qui , pauvre enfant, en quelque sorte attachée comme une plante au sol de la petite maison qu'elle avait habitée pendant douze ans, n'avait eu pendant ces douze ans, d'autre horizon que celui qu'on apercevait de ses fenêtres ou de celles de sa mère.
Pour la première fois depuis la mort de sa mère, la vue des objets extérieurs avait donc l'influence de distraire un instant sa pensée de la perte qu'elle avait faite , et comme Henri était près d'elle, elle l'interrogeait curieusement sur tout ce qui l'entourait : Henri répondait à toutes ses questions en homme à qui aucun détail n'est étranger et Cécile continuait de l'interroger, peut-être moins par curiosité que pour le plaisir d'écouter la voix de Henri. H lui semblait qu'elle entrait dans une vie toute nouvelle et que c'était T. ir. 4
Henri qui rinlroduisait dans celte existence inconnue ; ce vaisseau qui l'emportait vers une autre terre, sa teirenaïale, la détachait du passé et voguait avec elle vers l'avenir.
La traversée lut heureuse. Le ciel, comme nous lavons diî, élait aussi heau que peut l'être en Angleterre un ciel d'automne, de sorte que deux heures après la sortie du port de Douvres , on aperçut les côtes de France pareilles à un brouillard, tandis que celles d'Angleterre étalent encore parl'aitenient visibles; mais peu à peu œ lui l'x^ngleterre à son tour qui se confondit dons les vapeurs de l'horizon , tandis que la terre de France devint de plus en plus disiincie. Les yeux de Cécile se porlaient alternativement de l'une à Taulre; laquelle des deux lui serait la plus heureuse ou la plus 1" taie ?
Vers les sept heuies du soir on aborda à Boulogne. Il Taisait nuit depuis longtemps; La
Iljflp
marquise se rappelait l'hôtel de la Poste, quoiqu'elle ei\\ oublié lenom de son ancienne hôtesse : seulement, la rue où était situé cet hôtel et qui autrelois s'appelait la rue Royale, après s'être appelée la rue du Club des Jacobins, s'appelait maintenant la rue de la Nation.
Quoique la mer eût été tranquille, la marquise se sentait excessivement fatiguée.
Henri conduisit donc Cécile et sa mère à l'hôtel, puis il revint pour présider au débarquement des effets.
Cécile avait enlendu vingt fois raconter à sa mère les événements de cette orageuse soirée de leur embarquement. Elle avait viègt fois entendu nommer à la baronne cette bonne madame d'Ambronqui les avait accompagnées jusqu'à la mer avec tant de dévouement, et, moins oublieuse quesagrand'mère, la jeune fille s'était rappelé son nom.
Aussi, à peine Cécile lût-elle dans sa chambre, qu'elle fil appeler l'hôlesse actuelle de l'auberge de la Poste et, voyant, à son âge, que ce ne pouvait être la même personne dont si souvent elle avait entendu pariera sa mère, elle lui demanda si elle avait connu madame d'Ambron, qui tenait l'hôtel de la Poste en 1792, et si madame d'Ambron demeurait toujours à Boulogne ?
L'hôtesse actuelle s'appelait encore madame d'Ambron, seulement elle était la bru de l'autre ; elle avait épousé son fds aîné, et sa belle-mère s'était retirée en leur laissant Ihôlel.
Au reste, madame d'Ambron demeurait dans la maison attenante, et elle venait encore passer la plus grande partie de ses journées dans son ancien domicile.
Cécile demanda si elle ne pourrait point lui
parler? On lui répondit que c'était chose des plus faciles et qu'on allait la prévenir que des voyageurs la demandaient.
Dans l'intervalle, Henri revint; on ne pouvait, à cause de la douane , débarquer les effets que le lendemain à midi; il venait donner avis de ce retard à la marquise et à Cécile, qui avaient d'abord manifesté le désir de partir le lendemain dans la journée; il fut alors convenu qu'on ne partirait que le surlendemain matin.
Ce départ avait été l'objet d'une grave discussion entre la marquise et sa fdle. La marquise avait d'abord voulu partir en poste ; mais, pour partir en poste, il fallait louer ou acheter une calèche, et Cécile, qui savait par sa pauvre mère le peu de ressources qui restaient à la marquise, avait fait observer à sa grand'manian quelle économie il y aurait pour elles à partir par la diligence; Ihôte
lauberge de la Poste, qui était en même temps le directeur (ks voilures publiques, lui était venu en nide ef avait exposé à ia marquise qu'en prenant le coupé pour elle, pour sa fille et sa femme de chambre , elle serait chez elle aussi bien que dans une calèche ou dans une berline et qu'elle irait presque aussi vite que par la poste.
Enfin, la marquise, à son grand regret, s'était laissé persuader par l'avis raisonnable et l'on avait, pour le surlendemain, inscrit à Tarticle coupé, les trois noms de la marquise de la Rociie-Berlaud, de Cécile de I^larsilly et de mademoiselle Aspasie.
Henri, en apprenant ces dispositions, arrêta aussitôt une place dans l'intérieur de la diligence.
En ce moment, madame d'Ambron entra , venant se mettre, avec son enipresssementor-
dinaire à la disposition des personnes qui Tavaieiil demandée.
En voyant cette digne femme, qui avait tant fait pour sa grand'-mère, sa mère et elle , pauvres fugitives , Cécile ouvrit les bras pour les lui jeter au cou, mais un signe de la marquise Tarrêla.
— Qu'y a-t-il pour le service de ces dames? demanda madame d'Ambron.
— Ma chère dame, répondit la marquise, je suis madame de la Roche-Bertaud et voici mademoiselle Cécile de Marsilly, ma fille.
Madame d'Ambron salua; mais il était évident que les deux noms que venait de prononcer la marquise étaient parfaitement étrangers à son souvenir. La marquise s'en aperçut.
— Ne vous souvenez-vous donc pas, ma
chère dame , dit-elle, que nous avons déjà logé dans votre hôtel?
— Il se peut que madame m'ait déjà t'ait cet honneur, répondit madame d'Ambron ; mais j'ai honle de dire que je ne me souviens ni vers quelle époque , ni dans quelle occasion.
— Ma chère madame d'Ambron, dit Cécile, vous allez vous souvenir de nous , j'en suis bien sûre. Vous rappelez-vous deux pauvres fugitives qui vous arrivèrent un soir du mois de septembre 1792, dans une petite charrette, déguisées en paysannes et conduites par un de leurs lermiers nommé Pierre.
— Oui, oui; certainement, s'écria madame d'Ambron, je me les rappelle à merveille ; la plus jeune des deux dames avait môme une petite fille de trois à quatre ans, un petit chérubin, un petit ange...
— Arrêtez, ma chère madame d'Ambron, arrêtez, reprit Cécile en souriant, car, si vous en disiez davantage , je n'oserais pas vous dire que cette petite fille, ce petit chérubin , ce petit ange, c'est...
— Eh bien ?
— Eh bien ! c'est moi.
— Comment, c'est vous, .ma pauvre enfant, s'ééria la bonne hôtesse.
— Eh bien ! murmura la marquise, piquée de cette lamiliarité.
—Oh ! excusez moi, s'écria madame d'Ambron , se reprenant d'elle-même , et sans même avoir entendu l'interjection delà marquise, excusez-moi, mademoiselle, mais je vous ai y de si petite.
Cécile lui tendit la main.
— Mais vous étiez trois, demanda ma-
dame d'Ambron, en regardant autour d'elle comme pour c'iercher la baronne.
— Hélas ! murmura Cécile.
— Oui, oui, continua madame d'Ambron, comprenant parfaitement ce que voulait dire la douloureuse exclamation de la jeune fille ; oui, Témigration est une cbose dure , il y en a beaucoup dont j'ai vu le départ et dont je ne reverrai pas le retour. Il faut vous consoler, ma chère demoiselle, Dieu a ses raisons pour nous éprouver, et, vous le savez, il ne frappe que ses élus.
■ — Ma chère dame, dit la n^arquise, ne parlons point des ces choses-là, je suis fort sensible, et ces souvenirs me font beaucoup de mal.
— J'en demande bien pardon à madame la marquise, répondit la bonne hôtesse; mais c'était pour prouver à mademoiselle que je
me rappelais parfaitement voire passage 'dans mon Iiôleî. Maintenant, si madame la marquise veut me dire dans quel but elle m'a fait appeler.
- Ce n'est pas moi, ma chère madame d'Ambron, qui vous ai fait appeler, c'est ma petite-fille, mademoiselle de Marsiily, expliquez-vous donc avec elle.
— En ce cas, si mademoiselle veut bien..,
— Je vousai fait appeler, ma bien excellente madame dAmbron, d'abord pour vous remercier avec quelques mots du cœur, car le service que vous nous avez rendu est un de ceux qu'on ne paie qu'avec une reconnaissance éternelle ; puis ensuite pour vous demander si demain matin vous ne pourriez pas me faire conduire par quelqu'un au bord de la mer, au même endroit où, voilà bien- "lôt douze ans, nous nous sommes embar-
qués ; si cependant bonne maman permet que je fasse cette course, reprit Cécile en se retournant vers la marquise.
— Certainement, reprit madame de la Roche-Bertaud, si toutefois madame d'Ambron Yous donne, pour vous accompagner, une personne sage et raisonnable. Je vous offrirais bien Aspasie; mais, vous savez que, le matin surtout , je ne saurais me passer d'elle.
J'irai moi-même, madame lamarquise, j'irai moi-même, s'ëcria madame d'Ambron; je serai trop heureuse de guider mademoiselle, et comme j'étais là, Dieu merci, lorsque vous êtes parties, mesdames, si mademoiselle désire quelques détails, je serai, certes, mieux que personne à même de les lui donner.
— Et moi, madame la marquise, dit Henri,
qui avait assisté h cette scène avec le plus grand intérêt, ne me perniettrez-vous point d'accompagner Mademoiselle?
— Mais je n'y vois pas d'inconvénient, Henri , répondit la marquise , et , puisque vous aimez les souvenirs pittoresques, allez, mes enfants, allez.
Puis, comme pour l'acquit de sa conscience, la marquise fit à son ancienne hôtesse un petit signe qui voulait dire :
— Madame d'Ambron, je vous les recommande, veillez sur eux.
Madame d'Ambron répondit par un signe affirmatif, et la promenade arrêtée pour le lendemain , chacun se retira dans son appartement.
Henri et Cécile passèrent tous deux une bonne et douce nuit; ils s'étaient quittés à onze heures du soir, ils devaient se retrouver à huit
heures du matin. Pour eux, qui se voyaient ea , Angleterre une fois à peine tous les huit jou^s^ et qui sevo} aient en face de témoins, c'étailuE^> grand changement que celui-là. Ils allaient se voir tous les jours ; et s'ils ne se voyaient pas seuls, au moins ils allaient marcher appuyés au bras l'un de l'autre : il y aurait des endroits difficiles où Henri donnerait la inain à Cécile , d'autres plus difficiles encore où il la soutiendrait ; bref, pour le jeune homme surtout, ce serait une grande fête que celte ; promenade.
Aussi à six heures du matin était-il prêt, ne pouvant pas comprendre la lenteur avec laquelle marchait le temps, et accusant toutes les pendules de France de relarder impitoyablement sur celles d'Angleterre. Il n'y avait point jusqu'à sa montre , invariable jusquelà, qu'il n'accusât de s'être dérangée dans la traversée.
De son coté, Cécile avait été bien matinale aussi ; mais elle n'osait, elle, interroger les pendules. Il lui semblait bien au jour qu'il était de fort bonne heure ; deux ou trois foiS' elle avait été de son lit.à sa fenêtre pours'en assurer, et l'une de ces fois , à travers ses persiennes, elle avait aperçu Henri tout prêt à partir, et interrogeant sa croisée , dont il ne pouvait percer le voile mystérieux, pour savoir si, de son coté, elle se préparait. Cécile S'd hasarda donc à sonner et à demander l'heure : il était six heures et demje.
Elle pria la femme de chambre de lui faire dire aussitôt que madame d'Ambron serait arrivée.
Mais madame d'Ambron, qui n'avait pour devancer le moment indiqué aucun des motifs, qui poussaient Henri et Cécile, arriva seulement à l'heure convenue.
Ausiilôt Cécile descendit; elle trouva Henri
dans le salon d'attente. Les deux jeunes gens se firent les demandes d'usage , el tous deux avouèrent que cette nuit passée dans une pauvre auberge , était une des meilleures nuits qu'ils eussent passées.
Comme ce que Cécile avait désiré revoir, c'était Tendroit de l'embarquement surtout, madame d'Ambron jugea inutile de faire faire aux jeunes gens le même chemin que l'on avaitfailpendantcettedangereuse soirée où Pierre avait été obligé , pour dérouter les soupçons, de reprendre laroutedeMontreuil; on se contenta de remonter la rue de la Nation jusqu'au bout ; puis, arrivé à l'octroi de la ville, on prit à gauche un petit chemin à travers terres; ce chemin conduisait à la falaise.
Peut-être, pour tout autre que pour Cécile, une pareille course , à part son but , était-elle une chose bien simple et bien insi-
gnifianle ; mais , pour la jeune fille du cottage, qui n'avait jamais rien vu, dont les promenades s'étaient bornées d'un côté au mur de son petit jardin, de l'autre, à la porte de l'église , tout était nouveau , tout était extraordinaire; pareille à un oiseau sorti de sa volière et qui se voit , avec une certaine terreur, en toute liberté , le monde lui semblait immense; puis, tout-à-coup, il lui prenait envie d'essayer ses pieds comme l'oiseau essaie ses ailes, de courir à travers cet espace, d'y chercher une chose ignorée qu'elle sentait exister et que cependant elle ne voyait et ne comprenait pas. Tout cela lui faisait des rougeurs instantanées , des tressaillements subits qui se communiquaient de son bras à celui de Henri sur lequel elle était appuyée , et auxquels celui-ci répondait par cette douce pression qui avait si fort émotionné Cécile au moment où elle montait, dans le port de
Douvres, sur le bâtiment qui devait ramener en France.
Enfin l'on arriva au bord de la falaise; de ce point, on déœuvrait la mer dans toute son étendue et dans toute sa majesté. L'Océan porte avec lui une grandeur sombre que, môme dans ses temps d'orage, n'a jamais la Méditerranée ; la Méditerranée, c'est un lac, c'est un mireir d'azur, c'est la demeure de la blonde el capricieuse Amphitrite; l'Océan, c'est le vieux Neptune qui berce un monde dans chacun de ses bras.
Cécile s'arrêta un instant émerveillée; l'idée de la mort, l'idée de Dieu, l'idée de l'infini s'emparèrent d'elle en face de l'immensité, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Puis, à ses pieds, elle avait vu le petit sentier qu'elle avait, pendant cette nuit d'orage, descendu dans les bras de sa mère.
Sans que madame d Ambron lui dit que que c'était celui-Ia. Cécile prit d'elle-même ce petit sentier.
Henri la suivit, priH à la retenir par derrière si le pied lui glissait, car, sur cet étroit
espace, il n'y avait point place pour deux personnes de front.
On arriva sur le galet; c'était à l'endroit même où les fugitives avaient attendu la petite embarcation qui les était venu chercher. Cécile se rappelait tous ces détails comme à travers un nuage; ce qui l'avait frappé surtout, elle enfant, c'était le bruit éternel des lames qui déferlent sur le galet et qui semble la respiration puissante de l'Océan.
Les lames déferlaient encore et elle retrouvait ce bruit au fond de son souvenir.
Elle resta un instant immobile, absorbée
dans sa contemplation ; puis, cherchant Henri qui était près d'elle, comme si, en face d'un pareil spectacle, elle avait besoin de se soutenir à quelque chose, elle s'appuya à son bras en murmurant ces seules paroles :
— Que c est beau 1 que c'est grand ! que c'est sublime '•
Henri ne répondit pas , il tenait son chapeau à la main, demeurant nu-tête comme dans une église,
Dieu est partout, mais les deux jeunes gens sentaient qu'il était surtout là.
Ils restèrent ainsi une heure en contemplation, sans échanger ^une parole; mais appuyés l'un à l'autre, peut-être le sentiment qu'ils éprouvaient tous deux était-il celui de leur faiblesse et de leur infimiié, en comparaison de tant de force et de tant de grandeur.
C'était en face d'un pareil spectacle que Paul et Virginie s'étaient juré de s'aimer toujours et de ne se séparer jamais.
Pauvres alcyons!
Ce fut madame d'Ambron qui rappela à Cécile et à Henri qu'il était temps de retourner à l'hôtel. Les deux jeunes gens seraient restés là toute la journée sans mesurer le temps qui s'écoulait.
Ils reprirent donc le petit sentier, mais non sans s'arrêter de dix pas^ en dix pas, non sans jeter en arrière de longs regards de regrets et d'adieu , non sans avoir ramassé de ces beaux galets aux couleurs vives, aux veines diaprées, auxquels l'eau de la mer donne tant d'éclat , qu'on les prendrait pour des pierres précieuses, et qui, deux heures après,
images des choses du monde , ne sont plus que des cailloux ordinaires.
En rentrant à l'hôtel, ils trouvèrent la marquise toute habillée et déjà en conférence avec un avocat qu'elle avait envoyé chercher pour le consulter sur les droits qu'elle croyait avoir de rentrer dai.s les biens que la Convention lui avait confisqués.
L'avocat avait alors expliqué à la marquise des choses dont celle-ci n'avait aucune idée : c'est que le consulat tournait à la monarchie, qu'avant trois mois Bonaparte serait empereur, et que , comme il fallait au nouveau trône le double appui du passé et de l'avenir, toutes les vieilles familles qui se rai tacheraient à la nouvelle dynastie seraient infailliblement bien reçues par elle.
Quant aux biens confisqués, il n'y fallait
pas songer ; mais , en échange et comme compensation , l'empire avait de l'argent , des pensions , des places et des majorais à donner à ceux qui voudraient bien accepter cette compensation et cet échange.
Celte conversation avait donné fort à penser h la marquise. Quant à Cécile, elle ne comprenait pas quelle influence les affaires ■politiques pouvaient avoir sur sa destinée.
Puis une chose étonnait fort la marquise ; c'était cette tranquillité avec laquelle la France se soumettait à la domination d'un Corse, d'un petit officier d'artillerie qui avait gagné quelques batailles et fait le 18 brumaire, voilà tout.
La conversation entre elle et Henri roula fort longtemps sur ce sujet. Henri était attaché au fond du cœur à la dynastie déchue,
à laquelle toute sa famille était resiée fidèle ; mais Henri était jeune , Henri avait rêvé un avenir de gloire , Henri avait reçu une éducation militaire , Henri se disait au fond du cœur; peut-être pour étourdir la voix secrète de sa conscience, que servir en France c'était servir la France. Cet homme qui était à la tète du gouvernement avait fait le pays puissant et glorieux, là était l'absolution de son illégitimité. A ses yeux, Bonaparte était un usurpateur, mais au moins il avait toutes les brillantes qualités qui font comprendre l'usurpation.
La journée se passa en conversations pareilles; Henri tint compagnie à Cécile et à la marquise aussi longtemps qne la discrétion le lui permit, et la marquise elle-même prolongea sa visite en l'invitant à dîner avec elle et sa petite-fille.
Le soir , Cécile demanda à revoir encore une fois la mer, et supplia sa grand'-mère de venir promener sur la jetée. La marquise objecta que c'était bien loin et qu'une pareille promenade la fatiguait indubitablement, elle qui avait complètement perdu l'habitude de marcher ; mais Cécile la conduisit à la fenêtre, lui montra le port à deux pas, et tourmenta tant madame de la Roche- Bertaud que celle-ci finit par céder.
Henri donna le bras à la marquise, et Cécile marcha devant, accompagnée de mademoiselle Aspasie. A chaque pas , madame de la Roche-Bertaud se plaignait de l'inégalité des pavés, puis, arrivée au port, elle se plaignit de l'odeur des bâtiments, puis arrivée au bout de la jetée elle se plaignit de la brise de mer.
La marquise était une de ces natures qui,
dès qu'elles font quelque chose pour les autres, ont besoin de leur (aire sentir minute par minute toute retendue du sacrifice qu'elles l'ont.
Cela fit mieux comprendre encore i Cécile cette immense différence qui existait entre la marquise et sa mère.
On revint à l'hôtel. La marquise était horriblement fatiguée, et voulut rentrer tout de suite dans sa chambre. Les jeunes gens furent donc forcés de se séparer; mais c'était pour se réunir le lendemuin : le lendemain à six heures dû matin la diligence partait.
La journée avait au reste assez de souvenirs pour leur faire passer à chacun une douce nuit.
Le lendemain les plaintes de la marquise recommencèrent : avait-on jamais vu se mettre, eu route à six heures du malin. Elle était
désespérée de ne pas ayoir suivi sa première idée en [prenant une chaise de poste , qui lui eût permis de partir bien à son aise, à onze heures ou midi , par exemple , après avoir pris son chocolat.
Mais h cette époque comme aujourd'hui, les conducteurs de diligences étaient déjà inexorables. A six heures, il fallut que la marquise lût prête. A six heures cinq minutes, la lourde machine se mettait en route pour Paris.
Comme nous l'avons dit, la marquise, Cécile et mademoiselle Aspasie étaient dans le coi pé, et Henri dans l'intérieur; mais à chaque relai Henri descendait pour sinlormersi ces dames se trouvaient bien. Au premier et second, il trouva la marquise ibrt maussade; mais, quoiqu'elle se fût plaint bien fort de la
nuit affreuse qu'elle allait passer , au troisième reîai , elle était parfaitement endormie.
Ce qui ne l'empêcha point, lorsqu'on s'arrêta le matin pour déjeuner à Abbeville, de déclarer qu'elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit.
C'étaient les jeunes gens qui n'avaient pas fermé l'œil ; mais eux se gardaient bien de rien dire et surtout ils ne se plaignaient pas.
Aussitôt le déjeûner on se remit en route, et l'on ne s'arrêta que pour dîner à Beauvais. Henri avait ouvert la portière avant que le conducteur ne fût descendu de son cabriolet. La marquise était de plus en plus enchantée de lui.
A table, Henri ne s'occupa que de ces deux dames et les servit avec les soins les plus
empressés : la marquise , en remontant en voiture, l'en remercia par un serrement âe main et Cécile par un sourire.
A sept heures du soir , on aperçut de loin les lumières de Paris. Cécile savait que l'on rentrait par la barrière Saint-Denis et quiil était d'habitude que la voiture s'arrêtât à la douane. Elle savait aussi que c'était dans cette douane que la marquise, la baronne et elle avaient manqué d'être reconnues; tout enfant qu'elle était , cette station dans ce petit cabinet l'avait frappée, et lorsque la voiture s'arrêta, elle demanda la permission à sa grand'-maman de revoir ce lieu d'angoisse où la baronne et la marquise avaient tant souffert.
La marquise le lui accorda, tout en se demandant comment on pouvait s'amuser à revenir sur de si tristes souvenirs.
Henri alla donc demander au chef da poste la permission , pour une jeune dame, de traverser le corps-de-garde et d'entrer un instant dans la chambre du fond.
Comme on le pense bien , celte permission fut accordée à l'instant même.
La marquise ne voulut point descendre , Cécile descendit seule avec Henri.
Elle alla droit au cabinet et le reconnut : tout était encore comme alors , c'était la même vieille table de bois , c'étaient les mêmes vieilles chaises de paille.
C'était sur une de ces chaises et devant cette table qu'elle avait vu, pour la première fois, le bon M. Duval.
Ce souvenir ramena tous ces souvenirs.
Cécile se rappela tout ensemble avec M. Du- Tal, sa femme et Edouard. Edouard , que sa mère lui avait destiné et qu'elle n'avait pas même revu au moment de son départ;
Il passa alors à la pauvre enfant quelque chose comme un remords dans le cœur, et le souvenir de sa mère venant se joindre à tout cela, les larmes lui jaillirent des yeux.
Ceux qui accompagnaient Cécile , à part Henri, ne comprenaient point ce qu'il y avait de si attendrissant dans cette vieille table de bois et dans ces vieilles clmises de paille.
Mais pour Cécile toute sa vie passée était là.
Le conducteur appela Cécile et Henri, tous deux remontèrent dans la diligence, qui se remit en route et franchit la barrière.
Cécile rentrait, après douze ans, à Paris, par cette même barrière Saint-Denis qui l'en avait vu sortir.
Enfant, elle pleurait en sortant ; jeune fdle en rentrant, elle pleurait encore.
Hélas ! une dernière fois encore', elle devait, pauvre enfant, sortir par celte même barrière !