‹ CécileChapitre 11 sur 12 · LES MALHEURS VONT PAR TROUPE · texte numérisé non relu

LES MALHEURS VONT PAR TROUPE

Lorsqu'elle revint à elle, mademoiselle Aspasie lui faisait respirer des sels. Le cri qu'avait jeté la pauvre enf»nt

m CÉCILE.

avait été éhlendii jusque dans la chambre de la mârquîsé, qui avait envoyé sa déitioîselle de compagnie s'ittformel' dé cô qui venait d'arriver.

Un instant après, la marquise, vbyaht qùémadèfliôîselte Âii^àsie hé Venait pas, entra elle-idoêmé.

- Malgré lé peu de sympathie qu*ll y avait entré les deux femmes, Cécile se jeta entre les bras de sa grand'mèré, lui montrant le terrible procès-verbal, dont là lecture glacée venait de trancher d*Uri seul coup toûtéé ses îHuslôns, toutes ses espérances.

Ce procès-verbal, c'était rapparitioii dé là mort ellemême, de la mort froide, impassible. Inexorable, de la mort dépouillée de toutes ces précautions dont l'accompagne la bonté de Dieu ou là prévoyance (i*un ami.

Àuâsî fcécile né pôùvàit-eile qiîe répéter étehiéllëiliehi ce mot : Mort! mort! mort!

Quant à là marquiséj elle était attéi'rée : elle aurait envisagé d'un seul coup d'œil tout ce que cette catastrophe avait de terrible pour elle et sa petite-fille.

Toutes ses espérances de repos, de bien-être et de luxe à venir reposaient sur Henri de Sennones. La lettre qu'il avait écrite huit jours avant son départ de la Guadeloupe, et dans taquelle il donnait % sa fiancée l'état de sa petite fortune; avait servi de base aux lailculs de la marquise. Maintenant tout était fini : Henri était mort, les diamants vendusi les ressources de la malheureuse famille épuisées, et il ne lui restait rien^ absolument rien, aux yeux de la marquise surtout, car celle-ci igno-

GEGLE. 26â

râit que depuis trois ou quatre mois déj^ tout le monde ne vivait plus que du travail de Cécile. Màdéinoisëtlé As-^ pasie seule s'en était aperçue, car déjà deux ou th)is îbis elle avait manifesté à la marquise le désir de se retirer & la campagne, appuyant sa demande sur ce que sa santé àlTaiblie avait maintehànt besoin de beaucoup de repos.

La douleur de la marquise fut donc plus grande que ne l'avait prévue Cécile, car Cécile ne pouvait i)as lire au fond du cœur de sa grand'maman les véritables causes dé cette douleur.

Cela fut un bien pour la pauvre enfant, car un ihstânt, eu Voyant chanceler sa grand'mère, elle redevint forte pour la soutenir. La marquise était descendue de son lit en pe^ gnoir ; où la reconduisit à sa chambre, et elle se remit ail Ut

Cependant Cécile ne pouvait s'en tenir à cette froide annonce de là mort de son amant ; elle voulait avoir t^uelques détails, elle voulait savoir comment éètté lettre était parvenue. Bref, la pauvre enfant, conimé tôiit thalhôùreux frappé d^un coup inattendu, doutait encore 6t âvàit béiSoin âé la certitude de sa douleur.

La lettré étaii timbrée du ministère de là &arii3e. L'idée lui vint tout nalurellement de s'adresser au ministère de la marine pour avoir les renseignements qu'elW d^lràit.

Elle recommanda sa grand'mamad aux soitiS de màdé^ moiselle Àspasie, jeta un voile sur son thapeau, prit la lettre fatale, la remit dans son enveloppe, descendit; ^e jeta dans Un fiacre et se fit conduire au ministère de là thàrihë.

En arrivant à la porte elle montra sa lettré àù concierge

et s'enquit de quel bureau venait cette lettre ; le concierge répondit qu'elle venait du secrétariat.

Cécile monta au secrétariat et demanda à parler à remployé qui avait écrit cette lettre.

Il n'était pas encore arrivé ; elle l'attendit.

Il vint enfin; chose étrange, depuis qu'elle était revenue à elle, Cécile n'avait pas versé une larme.

L'employé lui expliqua que ce procès-verbal était arrivé de Plymouth, où VAnna-Bell avait jeté l'ancre, à son retour de la Guadeloupe, qu'elle était accompagnée de ce seul renseignement :

« Le vicomte Charles-Henri de Sennones étant mort à bord de VAnna-Bell, le 28 mars 1805, et n'ayant aucun parent connu en ce moment en Angleterre, nous prions le gouvernement français de faire notifier sa mort à mademoiselle Cécile de Marsilly, dont il avait souvent parlé au pilote Samuel comme de sa fiancée. Selon toute probabilité, cette demoiselle Cécile de Marsilly est en France.

» Ci-joint le procès-verbal qui constate cette mort. »

Cécile écouta tous ces détails le cœur brisé, mais les yeux secs ; on eût dit que la source des larmes était tarie, ou plutôt que ses larmes coulaient en dedans.

Elle demanda seulement si on pouvait lui dire où le corps avait été rapporté.

L'employé lui répondit que lorsqu'un passager ou un matelot mourait à bord d'un bâtiment, on ne rapportait pas son corps, mais qu'on le jetait purement et simplement à la mer.

Cécile revit alors, comme à travers un éclair, ce grand Océan tumultueux et mugissant qui était venu baigner ses pieds le jour où elle se promenait au bras de Henri sur le galet de Boulogne.

Elle remercia remployé de ses renseignements et sortit.

Tout était clair maintenant pour Cécile : ce long temps qui s'était écoulé depuis la mort de Henri, et qu'elle avait passé à l'attendre, avait été perdu à chercher où elle demeurait; d'ailleurs, ces recherches avaient été faites comme les gouvernements en général font les recherches auxquelles ils n'ont point d'intérêt ; on avait annoncé la nouvelle dans les journaux, mais Cécile ne lisait point les journaux ; enfin on s'était avisé un jour de rassembler les facteurs et de s'adresser à eux; c'est alors qu'un de ces braves gens avait déclaré avoir porté, dix-huit mois auparavant, des lettres à une demoiselle Cécile de Marsilly, qui demeurait rue du Coq, n® 5.

Cécile rentra, monta ses-cinq étages et s'apprêta à sonner, mais elle s'aperçut que la porte était ouverte, et, supposant que mademoiselle Aspasie était entrée chez quelque voisine, elle la laissa comme elle l'avait trouvée.

Son premier soin fut d'entrer chez la marquise ; la marquise était couchée, la tête appuyée à ses deux oreillers, et dormait.

Cécile rentra dans sa chambre.

Elle alla droit au secrétaire qui renfermait son trésor à elle, c'est-à-dire les lettres de Henri.

â66 CÊClLk.

i*armî tes iètttès elle fehercha celle qii'il lui â>^t èèHte de Boulogne, et elle relut ces ligtiés :

(( Là grahdô et belle chose (Jûe là îner Vue avec un j[)rofond sentiment dans le cœur ! comme èèlà côrréspoiid à toutes les pensées supérieures I comme à là fois cela consolé et attriste I comme cela vous élève de la terre aii ciel I cbmtné cela vous fait comprendre la misère dé i^hommè et la grandeur de Dieul

i Je crois que je serais ^ieïiiellement resté assis sur ce rivage où nous avons erré ensemble, et où il me semblait

qu'en cherchant bien je retrouverais encore là trace de vos pas. Mon cœur s*àgrandisssdt du spectacle que j^avais sbùs les yeux ; je ne vous aimais plus de Tamour des hommes, je vous aimais comme les fleurs au retour du printemps aimenl le soleil ; comme, pendant les belles nuits d'été, la mer aime le firmament, comme en tout temps la terré àiiiie Dieu. Oh ! dans ce moment, Cécile, le Seigneur me pardonne si c'est une oi^eilleûse impiété, mais je défiais les événements de nous séparer, fût-ce par la moirt ! Comment, lorsque tout se mêle et se confond dans la nature,.les parfums aux parfums, les nuages aux nuages, la vie à la vie, poui*quoi la mort aussi ne se mêlerait-elle pas à la mortf Et puisque chaque chose en se mêlant se féconde^ 'iourquoi la mort, qui est une des conditions de là nature, un des chaînons de Fétemité, un des jalons de l'infini, pourquoi la mort seule serait-elle stérile? Dieu ne Teût pas faite si elle n'eût dû être pour lui qu'une machine de destruction, et si, en désunissant les corps, elle n'eut pas dû unir les ftmes»

CÉCILE. iè7

» Àibsi donc, Cécité, ainsi doné \i ihbrt èllè-mèihë h'auraiJt pas le pouvoir de nous séparer ; car rÉcritui^ dit : Le Seigneur à vaincu la mort 1

» Adieu donc, ôti plutôt aii revoir, Cécile, et hôil plus adieu ; au revoir, àâhs ce bonde pébt-ètrè, et dans Tàutré certaMément. i>

-^Ôui, oui, i^auvré Henri « knûKitirà Cédié; oui, tù avais bien raisoii ; oui, au revoir, certainetàôht !

Ëh ce momëlit, Cécile entéildit & son touir tiû cri dans là chambre de là mar(j|Uiâè.

Elle courut et heurfâ dan*? iè corridor madèmoïsëllô Aspasie, qui, pâle et 'ââné voix, accourait chez elle.

— Ou*y a-t-îl donc et qu'est-il doncairivè? s'écria Cécile.

En voyant qûé la demoiselle de compagnie lié lui répondait rien, elle s'élança dans la chambre desagràhd'mèiré.

Là tète de là ichafqùisë avait glissé le long des oreillers et était tombée siii' le ttàveraià, tandîé qiie son bràspendaithorsdulit.

— Kfa bonne mèfel cria Cécile ed saisisâatlt bette ihàih... ûà bonne mère 1

La main de la marquise était froide.

iCèëilê ^rit la tëtë de sa gràM'inàblàn dans ise's liras, et là rè|)6!5ahl sur Pôreîllef', elle l^éiôbràssa & plusieurs repHëès en là cbn}uri!iht de lui t*épbhdre ; mais tout était inutile, là marquise ibes^ mùêttè comme elle était restée flroMe; la marquise avait ceksè d*êxister;

Pëndaht qbè mademoiselle Asjpâsîe était sortie jjpour un ittàiààt, elle avait été frappée à*àpopléxië Mdi^Ô^iïtë.

Tout était déjà fini quand Cécile était rentrée et qu'elle l'avait vuQ.

Cécile avait cru qu'elle dormait ; elle était morte.

Mais morte sans aucune douleur, sans prononcer une plainte, sans faire un mouvement : morte comme elle avait vécu, sans plus songer à la mort qu'elle n'avait songé à la vie; morte au moment où l'existence allait pour la première fois lui devenir diflScile et peut-être amère.

Une chose étrange, c'est que lorsque deux grandes douleurs frappent à la fois la même personne, l'une défend l'âme contre l'autre ; une de ces deux douleurs eût écrasé Cécile. Elle se releva forte contre toutes deux.

Puis, peut-être la mort de Henri lui avait-elle inspiré quelque projet fatal dont la mort de sa grand'mëre hâtait l'exécution.

A la vue de la marquise morte, mademoiselle Aspasie déclara que sa peine était si grande qu'elle ne voulait pas rester un instant de plus dans la maison.

Cécile se releva du pied du lit de sa grand'mëre, où elle priait, fit les comptes de mademoiselle Aspasie et la paya en la remerciant de ce dont aucun argent ne paye, c'està-dire des attentions qu'elle avait données à la marquise.

Puis, la jeune fille appela la bonne femme qiç avait le soin de son petit ménage, et la pria de se charger, ifvec la propriétaire de son appartement, de toutes les démarches funèbres qui restaient à faire. Comme Cécile était fort aimée dans la maison, où cependant elle ne parlait jamais à personne, mais où elle passait pour un ûiodèle

d'amour filial et de chasteté, chacun s'empressa de lui rendre service autant qu'il était en soi.

Alors Cécile rentra dan3 sa chambre et ouvrit un tiroir.

Puis elle en tira sa robe de noces.

A cette vue ses larmes, si longtemps retenues, éclatèrent enfin. Il était temps, une plus longue compression lui eût brûlé le coeur.

Puis, lorsqu'elle eut longuement pleuré en tenant sa belle robe sur ses genoux , lorsqu'elle eut baisé chaque bouquet, chaque fleur, chaque arabesque, lorsqu'elle l'eut élevée sur ses deux bras en regardant le ciel et en criant : « Henri ! Henri ! » elle jeta une seconde fois un voile sur sa tête et sortit.

La demande de mademoiselle Aspasie avait épuisé les dernières ressources de Cécile, et il ne lui restait plus , pour faire enterrer sa grand'mère et pour accomplir le projet qu'elle avait conçu, d'autre moyen que de vendre sa robe de noces.

Elle courut chez le marchand de broderies quilui achetait ses dessins, et déploya sous ses yeux cette merveille de travail, de goût et de patience, sur laquelle elle était restée inclinée près de trois ans; mais du premier coup le marchand lui déclara qu'il ne pouvait en donner le prix que la chose valait, et se contenta de lui indiquer des adresses.

Le même jour, Cécile fit quelques courses, mais toutes furent infructueuses.

La journée du lendemain fut consacrée à l'enterrement de la marquise. Comme on croyait que, sans être riche, la

marqurséàvàîl quelque, fohûhê , la jpfbt)riëtaire ût lodteà les avances et tous lès frais dii sètvîcè et de l'inhumation.

Le iehdemaih, tl&iie se i^toit èii bourse. Kous avonà vu comment, après avoir encore ésê'ûy ë dé nouveaux refus, la jpauvre enfant entra chez t'emindè, et conimèht lô prince, buchë tout ensemble des pleurs dé îâ pauvre jeune îille et désirant satisfaire aux désirs de Fernande , acheta la robe ttiervèilîeuse et en envoya le prlk lé même jour.

Aussitôt ces trois nâille ïrancs reçus, Cécile âppèlaïapropriétaire de son appartement, lui remboursa lès avances qu'elle avait faites, lui paya le terme courant et lui déclara qu'elle partait le lendemain.

Mais quelques instances que lui fît celle-ci, Cécile refusa constamment de lui dire où elle allait.

Le lendemain , effectivement , la pauvre ûlle quitta la maison emportant son secret avec elle.

l?endant quelque temps, ceux qui avaient connu Cécile se préoccupèrent de cette disparition et continuèrent àen parler. Puis , peu à peu , son nom revînt moins ïré^emment dans les conversations; puis, etiflii, comme elle ne reparut plus, on Toublia tout à fait.

CECILE. 2fi

xxm

GÔIKCLlIStOl!!.

trdé itiOis &|)i«â lied ev^iiëiâôntli que iiotis VehO!l§ de raconter, un joli brick de commeréfe bitiglàil vërë lèë AhtlllëSi chercHaht lëà vèâts àlidés qui ëouffléht ^nifé ted trbt^iiiuBS.

Ce bribk n'éialt fiéh autre chose que VAHnU^B'ell, notre ancienne tïohn&iisi^face.

Il était ^àrti Aépiiïâ quatorze jours dé Londf es, bù il avait fait uh thài^ttiént jpouf la Guadeloupe, Ibftquë, VërS^léâ cinq heures de l'après-midi, le matelot en vigie ûtentetl'df^ ce mot dont n&ptSâssioh est Ibûjbùr^ IH jpfôfônde Sut l'espffî des pàsisâgerâ et giémé sUi* cBlùi âl^ maHiâ :

— térfèî

A ce éW, tiui retëHlil Juâqué dans lés ^ïfflbttàëûft aii bâtiment, tout ce qu'il y avait de passagers à bord bioiltâ Bii? lé pont.

Âù àombré dé Cétbc-ci était uilé jëùnè fiUë d» dix^-HëUf à vingt ans.

Elle s'avança vers lé pilote, qiîi, éd là i^ô^ànt ¥Hiii*,6la réspeétû'edsôhîént sôii bonnet.

— Est-ce que je n'ai paS âitëhdti^èr tenè! miàVm SkaàW dènlàhdà^^llé.

— Oai, mademoiselle Cécile, répondiMeloi-d.

~- Et quelle est cette terre?

— Les îles Âçores.

— Enfin I dit la jeune fille... Et un mélancolique sourire passa sur ses lèvres ; puis^ ramenant sur le pilote son regard un instant égaré dans l'espace : Vous m'avez promis de m'indiquer l'endroit où le corps de monsieur Henri fut jeté à la mer ?

— Oui , mademoiselle , et je vous tiendrai ma parole quand le moment en sera venu*

— Sommes-nous encore bien éloignés de cet endroit ?

— Nous pouvons en être à quarante milles à peu près.

— Alors dans quatre heures nous y passerons.

— A l'endroit même, mademoiselle; on croirait que le bàtiiïient sait son chemin et ne veut pas s'en écarter de dix pas.

— Et vous êtes sûr de ne pas vous tromper?

— Oh I non, mademoiselle ; la première île faisait angle à la seconde, et, comme la nuit est belle, vous pouvez être parfaitement tranquille, je reconnaîtrai certainement l'endroit.

— C'est bien , alors , Samuel , dit la jeune fille : une demi-heure avant d'y être arrivés, vous m'appellerez.

-r- Je vous le promets, répondit le matelot.

La jeune fille salua Samuel d'une inclination de tête, redescendit par l'escalier de l'arrière et rentra dans la chambre n"" 5, où elle s'enferma.

Une heure après que la jeune fille eut quitté le pont, la

cloche du dîner sonna : tous les passagers alors descend!rentà leur tour dans lasalleà manger, mais Cécile ne parut point. Comme rarement, au reste, elle se mettait à table, on ne remarqua point son absence; seulement, le capitaine lui fit demander si elle voulait qu'on lui servit son dîner dans sa chambre, mais elle répondit qu'elle ne mangerait point.

Le bâtiment continuait de marcher vent arrière,.filant à peu près dix nœuds à Theure, de sorte qu'on approchait rapidement des Âgores : les passagers étaient remontés sur le pont et jouissaient de la fraicheiu* de la soirée : les yeux fixés sur l'archipel d'Iles qui restait encore à quatre ou cinq lieues par le travers du bâtiment, le capitaine John Dickins, le lieutenant Williams Thomson causaient ensemble, et le timonier Samuel songeait; de temps en temps les deux officiers jetaient les yeux sur lui ; enfin, tout en causant, ils se rapprochèrent et s'arrétant en face de lui :

— N'est-ce pas, Samuel, dit le capitaine, que c'est elle?

— Celle dont monsieur Henri parlait toujours avec moi?

— Oui, et qu'il appelait Cécile.

— C'est elle-m$me, capitaine.

— Voyez-vous, Williams, dit le Capitaine, c'est ellemême, je l'avais deviné.

— Et que va-t-elle faire à la Guadeloupe?

— Dam ! dit Samuel, vous savez que monsieur Henri avait là un oncle qui est millionnaire? elle va probablement le rejoindre.

Et les deux officiers reprirent leur promenade, continuant leur conversation qu'ils avaient interrompue pour

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adresser à Samuel la question que nous avons rapportée.

Cependant la nuit s'avançait ; on apporta le thé sur le pont et l^on fit demander à Gécife si elle désirait montes^ maig, eoiome au dîner, elle reAisa en disaril qu'elle no voulait rien prendre.

La nuit vint avec )a rapidité habituelle à ces latitudes; k huit heures robscurité était complète ; à neuf heures chacun était rentré dans sa cabine ; il ne restait plus sur te pont que le timonier et le lieutenant en second ; le hriek marchait sous sa grande voile et sous ses voiles de (ppanda huniers.

A neuf heures et demie la lune se leva (derrière les Afores, éclairant la nuit comme le soleil éclaire une de BOli brumeuses Journées du nord ; les îles se dessinèrent parJhitement distinctes à Thorizon.

On approchait de l'endroit où le corps de Henri avait été Jeté à la mer. Samuel, fldèle'à sa pomèsse, fit app- 1er Cécile.

Cécile monta aussitôt ; elle avait changé de toilette, était toute vêtue de blanc et avait un voile comme une fiancée.

Elle prit une chaise et vint s^asseoir près du timonier.

Samuel la regarda avec étonnement ; cette robe blanche, cette parure inutile, et cependant à laquelle on voyait qae la jeune fille avait donné tous ses soins, semblaient étranges au bon matetot.

— Nous approchons donc, Samuel? demsyida Cécile.

— Oui, mademoiselle, répondit Samuel, et dans une demi-rheure nous y serons*

çÈcm. m

— Et tu rç^çonnaîtraç VÇQdrqi^ 7

— Oh I ça, j*en répoi^ds, çQi^ime ai jei prenais IftïiHiiir avec les instrumens, d^ capit?iine.

— Je ne t'ai jamais demandé d^ 4^^îl$ ^ ^^ à,pxiïiiers momens, Samuel, mais mç^iq^Qi^t, im^ ç^ ^, je voudrais bien savoir comment il est mort ?

— Pourquoi parler toujours de ç]^os^ qu\ yqus^fpfit de la peine ? mademoiselle Cécile, vous finirez pair W déte^t^r»

— gi Jenny ét^it^ wortç, Samuel, et mqyte loin (Je toi, ne désirerais-tu pas connaître tous les d^t^l^ de cettQ mort, et ne serais-tu pçis, au contrf^ifg, r^onnai^s^t à celui ou à celle qui te les donnerait?

—Oh I si fait , inadeq^oisQ^le , si fait ; \\ me s^QiQble, au contraire^ que ce serait \ine grande çq;\^}§tifiû pom n^oi.

— Tu vois donc, Samuej, qi^'ij sqfait çns^l |i t€â4Q Qa pas faire ce que je demande.

— Aussi je ne i^'y refuse p^s, ç^^^oj?pJle ; je Xmm^ tant ce pauvre monsieur ^enri I pai^l ç'^t^^ bikiQ, justo aussi, car, outre qu'U étai^ tqut à {fût aim^ifele pt gentil, it m'avait, en pa^'tant de la Gw4#upe, ^PWiélQS.â.ûttfc francs gm niè inançucde^t gouç ^PQVigpf Jeqgmy ; 4e sorte que si je suis heureu}^ dans çq. mpipeat-ci^ o*e%\ à \\p^ qfxj^i^ le dois.

— Pauvre Henri, muripura Çéçilç, il é^\i ^ bpp i

— Aussi, c^andM, Smith^ J'étuc^içmte^çaMÇPW^^t ^^ me dire qu'il était malade, je mis uil ma.telat^ q|a p]aQ€^ g^ je descendis tout de suite : p^uvife jeu^ehopio^g ! e^ qu^e^'^ que de nous ! la veille il s'était senti in^lispc^ çç^ul^jap^ent,

276 CEGLE.

la nuit la fièvre était venue, et au moment où je descendis il avait déjà le délire ; mais au milieu de son délire il me reconnut cependant, mademoiselle; mais sa seule pensée, voyez-vous , ce qu'on sentait vivant au milieu de son souvenir troublé, c'était vous, mademoiselle GécUe, cétait vous seule.

— Mon Dieu I mon Dieu I murmura Cécile en retrouvant des larmes.

— Oui; et puis il parlait d'une petite maison en Angleterre, de fleurs dans un jardin, de Boulogne, d'une robe de noces, puis d'un linceul que vous brodiez pour vous ensevelir tous deux.

— Hélas I hélas ! dit Cécile, c'était la vérité.

— Du premier moment, vous comprenez... je vis bien qu'il était perdu ; j'en avais vu tant passer de la même maladie... La fièvre jaune, ça ne pardonne pas. Avec ça, personne ne voulait le soigner; on aurait dit qu'il avait la peste, pauvre garçon I Allons, allons, mesuis-je dit alors, Samuel, mon garçon, c'est dans le danger qu'on reconnaît les amis; t'est toi que la chose regarde. J'allai trouver le capitaine, et le lui dis : Capitaine, faut mettre quelqu'un à ma place au gouvernail ; mon poste à moi, de ce moment, c'est au lit de monsieur Henri ; et je resterai là jusqu'à ce qu'il meure, pauvre garçon I

— Bon Samuel 1 s'écria Cécile en prenant dans les siennes une des grosses mains du matelot tandis que l'autre continuait de peser sur le gouvernail

— Le capitaine fit quelques difficultés, parce que ça se

gagne , voyez- vous , la fièvre jaune , et il avait peur pour moi. Il a confiance en moi comme pilote ; mais je lui dis : Bah! capitaine, nous avons passé le tropique, maintenant un enfant vous conduirait les yeux bandés à Plymouth ;. seulement, si j'attrape la chose et que je meure à mon tour, vous trouverez dans mon sac 3,000 fr. que monsieur Henri m'a donnés : vous en remettrez la moitié à ma vieille mère , l'autre à Jenny. — C'est bien , mon garçon, a-t-il dit alors, va : tu crois devoir faire ce que tu fais , sois tranquille , il y a un bon Dieu là-haut Cécile poussa un soupir en regardant le ciel.

— Je ne l'avais quitté qu'une demi-heure et le mal avait encore fait des progrès. Cette fois-là , c'est à peine s'il me reconnut ; il avait une fièvre I à chaque instant il disait : — Je respire diifeu ; pourquoi donc me donne-t-on du feu à respirer 7 et il demandait à boire. Puis il parlait de vous, toujours de vous, mademoiselle, Cécile par-ci, Cécile par-là. Il disait qu'on voulait vous séparer l'un de l'autre, mais que vous étiez sa femme et que vous sauriez bien le rejoindre partout où il serait.

— Il avait raison , Samuel , murmura Cécile.

— La nuit se passa comme cela ; lui toujours brûlant de fièvre, moi lui parlant de vous pour le consoler; car je voyais bien , quoiqu'il ne me reconnût pas , que chaque fois que je prononçais votre nom il tressaillait. Alors il demandait une plume, de l'encre, du papier : il voulait écrire, à vous certainement. J'essayai, pour lui faire plaisir, de lui donner un crayon, mais tout ce qu'il put faire ce fut

TtB GËCILB.

d'^éQripe les trois premièpas lettre» de votre nom. Puis il rqaouflsa crayon et papier en oriant s Du feu f du feu ! tu m'tas donné (lu feu!

- •<- Il a donc hlan qpufflBPt f demanda CSécile.

-e Da{n I pn ne sait pas, répondit Samuel ; quand la raison n'y est plus, il y en a qui disent qu^n a cessé de souffrir, et que la douleur n^xiste que quand le jugement est ft poup l^appréder ; mais moi , Je n'en crois rien. A ce eompte^là, les pauvres animaux qui nV>nt pas de jugement ne souffliraient donc point. Enfin, tant il y a que la nuit tout entière se passa ainsi. D'heure en heure, le médecin venait ; U le saunait, il lui mettait des sinapismes, mais tout eela en secouant la tête ; on voyait bien qu41 feisait son état pour l'acquit de sa conscience et qu'il n^y comptait plus. Eneffet, le matin du troisième jour, mot aussi je commençais à désespérer ; la fièvre s'en allait, mais la vie avec die. Quand il avait la fièvre, j'avais toutes les peines du monde à l'empêcher de se levée pour aller vous rejoindpe } quand la fièvre fot passée, je Faurals maintenu dans son lit rien qu'avec le petit doigt. Oh 1 voyez-vous, mademoiselle Géeile, c'est que oe n'était pa» kd qui était faible, ce n'était pas moi qui étais fort, citait la mort qui était là.

•— Mon Dieu I mon Dieu I dit décile, pardonnez-moi.

jSamuel crut aveh* ma! entendu et continua s

•^ La faiblesse ne fit qu^ugmenter; il eut enoorei deux ou trois accès que lk)n eût cru que c^étaitla vie qui revenait, mais, au contraire, c'était Vtaœ qui disait adieu au oorps, et à trois heures moins cinq minutes, mademoisellei

GËCILE. 279

je 1% vois ^€<Hre eomme je vous vdis« il se iBDQleVa« regarda autour de lui d'un œil fixe, prononça votre neih et retomba sur soa lit; Il litait mort;

— Aprèsi aprèsv Samuel?

-i- Sam I aprèsi veus savtô^ maAMoiselle^ à bord la céré<* monie a'est pas loagud^ imrteut ipxmi le défont est mort d'une maladie contagieuse. Je passai uil ti^roii* vievant H boudie du pauvre gar^ \ bonsoir^ il n'y avait plud d'haleinei Pois j'allai dire au capitaine i C'èit fiûi) il est mortt

— Mm Dieiii mon Bieul muitaùra ane secondé fois Gédlsi fi'M^ee j^s que voas me pardonnebei?

-*- £h iûeai me dit le aapitbiné; puisqu'il éstttlorti Sa*» muel, mon ami, tu vas venir avec nous faiïfe te procès-» verbal, après t}aoi tu reprendras ton poste-.

^ PardoB'î caf^itaihe^ répondis-je^ mlis je n'ai pas fini. Pauvre monsieur Hëaril El qui donc M coudra dans son hamac? parce que c'est un simple phssag^r, il M fhut pas pour cela le jeter à la mer comme un ôHieâ \ ça né ^rait pas justéi

— Tu as raison, dit le capitaine^ mais ftds vite^

— le répèndts par un signe de tëié et je me mis à la besogne, ear tôUt le monde à b'érd était pressé de se débarrasser de ce pauvre cadâvrto Aussi la cérémonie ne ftit pas longue. Quand je Vins dire au cat^itaine que monsieur H^nri était enseveli i Lui aiS'^ttt mis un boulet au pied? demanda le capitaine.

^ Deux, capitaine; ûiekx^ i^épôndiss^je', il ne fÀUt pas lésiner avec ses amis.

— C'est bien, dit le capitaine. Qu'on monte le corps sur le pont.

— Je le pris dans mes bras, je rapportai, on le mit sur une planche. Le capitaine, qui est Irlandais, et par conséquent catholique, récita quelques prières, puis on leva la planche, le cadavre glissa, s'enfonça dans la mer et disparut. Tout était dit.

— Merci, mon bon Samuel, merci, dit Cécile ; mais nous devons approcher de cet endroit où tu l'as jeté à la mer?

— Ma foi, mademoiselle, nous y touchons ; dans cinq minutes, quand nous aurons vu ce grand palmier qu'on voit sur nie la plus proche de nous en face de notre beaupré, ça sera là.

— Et d*où a-t-on jeté son corps, Samuel?

— De bâbord. Tenez, ajouta-t-il, de là vous ne pouvez pas voir Tendroit, la grande voile nous le cache, entre l'escalier et les haubans d'artimon.

— C'est bien, dit Cécile.

Et la jeune ûUe s'avança vers l'endroit indiqué et disparut derrière la grande voile.

— Pauvre mademoiselle Cécile ! murmura Samuel.

— Quand nous serons à l'endroit juste , Samuel , dit Cécile, tu me préviendras, n'est-ce pas ?

— Soyez tranquille, mademoiselle.

Samuel se baissa de manière à regarder sous la voile. Il vit Cécile à genoux et priant.

Cinq minutes àpeu près s'écoulèrent, pendantlesquelles le pilote tint les yeux fixés sur le palmier. Puis, comme le

palmier se trouvait enfin juste par le travers du beaupré:

— C'est ici, dit-il.

— Me voilà, Henri, répondit une voix.

Puis le bruit d'un corps pesant tombant dans Teau se fit entendre.

— Quelqu'un à la mer ! cria d'une voix forte le second, qui faisait son quart.

Samuel ne fit qu'un bond du timon au bastingage. Il vit quelque chose de blanc qui tournoyait dans le sillage ; puis cette espèce de vapeur, flottant à la surface de l'eau, s'enfonça et disparut

— Voilà donc pourquoi, reprit Samuel en reprenant la barre de son gouvernail, voilà donc pourquoi elle priait Dieu de lui pardonner I

L'Anna-BeU continua sa route, et, après dix-huit autres jours de traversée, arrivaheureusementà la Pointe-à-Pître.

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