LE VOYAGE
Par une de ces variations atmosphériques si fréquente^: sur les bords de la mer, le temps avait complètement
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changé, et de pluvieux qu'il était la veille» il était deveua d'une séràiité rare pour la saison daos laquelle on 8e trouvait. Gela permettait aux passagers de rester sur le ponti cirGonstance dont Henri remercia le ciel au fond du cœur, car elle lui permettait de demeurer près de Cécile, qu'il eAt été forcé de quitter si quelque gros temps eut obligé les voyageuses à se renfermer dans la diambre des femmes.
Tout ce que voyait Cécile était nouveau et intéressant pour elle. Elle se rappelait bien, comme dans un rêve, être descendue tout enfant le long d'une falaise, portée entre les bras de sa mère ; puis après avoir traversé un grand espace d'eau qui était resté dans S£t pensée coiiuse un immense miroir ; puis enûn avoir vu Un port avec des bâtiments qui se balançaient comme des arbres que le vent eourbe ; mais elle avait trois ans et demi lorsque tous ces objets avaient frappé ses yeux, et ils étaient restés dans son esprit, vagues, indistincts et flottants comme des nuages. Tout cet aspect^ cette mer, ces côtes, ces navires, étaient donc des choses nouvelles pour Cécile, qui, pauvre enfant, en quelque sorte attachée comme une plante au sol de la petite maison qu'elle avait habitée pendant douze ans, n'avait eu, pendant ces douze ans, d'autre horizon que celui qu'on apercevait de ses fenêtres ou de celles de sa mère.
Pour la preqûère fois depuis la mort de sa mère, la vue des o))jets extérieurs avait donc l'influence de ^straire un instant sa pensée de la perte qu'elle avait faite, et comme
Henri était près d'elle, elle Tinterrogeait curieusement sur tout ce qiiî Tentourait : Henri répondait à toutes ces questions en homnoe à qui aucun détail n'est étranger, et Cécile continuait de l'interroger, peut-être moins par curiosité que pour le plaisir d'écouter la voix de Henri. Il lui semblait qu'elle entrait dans une vie toute nouvelle et que c'était Henri qui l'introduisait dans cette existence inconnue; ce vaisseau qui l'emportait vers une autre terre, sa terre natale , la détachait du passé et voguait avec elle vers l'avenir.
Là traversée fut heureuse. Le ciel, comme nous l'avons dit, était aussi beau que peut l'être en Angleterre un ciel d'automne, de sorte que deux heures après la sortie du port de Douvres, on aperçut les côtes de France pareilles à un brouillard, tandis que celles d'Angleterre étaient encore parfaitement visibles ; mais peu à peu ce fut l'Angleterre à son tour qui se confondit dans les vapeurs de l'horizon, tandis que la terre de France devint de plus en plus distincte. Les yeux de Cécile se portaient alternativement de l'une à l'autre ; laquelle des deux lui serait la plus heureuse ou la plus fatale?
Vers les sept heures du soir on aborda à Boulogne. Il faisait nuit depuis longtemps. La marquise se rappelait Thôtel de la Poste, quoiqu'elle eût oublié le nom de son ancienne hôtesse : seulement, la rue où était situé cet hôtel, et qui autrefois s'appelait la rue Royale, après s'être appelée la rue du Club des Jacobins, s'appelait maintenant là rue de la Nation.
Quoique la mer eût été tranquille, la marquise se sen^ tait excessivement fatiguée. Henri conduisit donc Cécile et sa mère à Thôtel, puis il revint pour présider au dé« barquement des effets.
Cécile avait entendu vingt fois raconter à sa mère les événements de cette orageuse soirée de leur embarquement. Elle avait vingt fois entendu nonmier à la baronoe cette bonne madame d' Ambron,qui les avait accompagnées jusqu'à la mer avec tant de dévouement ,et,moins oublieuse que sa grand'mëre, la jeune fille s'était rappelé son nom.
Aussi, à peine Cécile fut-elle dans sa chambre, qu'elle fit appeler l'hôtesse actuelle de l'auberge de la Poste, et, voyant, à son âge, que ce ne pouvait être la même personne dont si souvent elle avait entendu parler à sa mère, elle lui demanda si elle avait connu madame d'Ambron, qui tenait l'hôtel de la Poste en 1792, et si madame d'Ambron demeurait toujours à Boulogne.
L'hôtesse actuelle s'appelait encore madaaje d'Ambron, seulement elle était la bru de l'autre ; elle avait épousé son fils aîné, et sa belle-mère s'était retirée en leur laissant l'hôtel.
Au reste, madame d'Ambron demeurait dans ki maison attenante, et elle venait encore pasiser la plus grande partie de ses journées dans son ancien domicile.
Cécile demanda si elle ne pourrait point lui parler. On lui répondit que c'était chose des plus faciles et qu'oo allait la prévenir que des voyageurs la demandaient.
Dans rintervalle, Henri revint ; on ne pouvait, à cause
de la douane, débarquer les effets qae le lendemain à midi; il venait donner avis de ce retard à la marquise* et à Gédle, qui avaient d'abord manifesté le désir de partir le lendemain dans la journée; il fut alors convenu qu'on ne partirait que le surlenc'^main matin.
Ce départ avait été l'objet d'une grave discussion entre la marquise et sa fille. La marquise avait d'abord voulu partir en poste ; mais, pour partir en poste, il fallait louer ou acheter une calèche, et Cécile, qui savait par sa mère le peu de ressources qui restaient à la marquise, avait fait observer à sa grand'maman quelle économie il y aurait pour elles à partir par la diligence ; l'hôte de l'auberge de la Poste, qui était en môme temps le directeur des voitures publiques, lui était venu en aide et avait exposé à la marquise qu'en prenant le coupé pour elle, pour sa fille et sa femme de chambre, elle serait chez elle aussi bien que dans une calèche ou dans une berline, et qu'elle irait presque aussi vite que par la poste.
Enfin, la marquise, à son grand regret, s'était laissé persuader par l'avis raisonnable, et l'on avait, pour le surlendemain, inscrit à l'article coupé les trois noms de la marquise de la Roche-Bertaud, de Cécile de Marsilly et de mademoiselle Aspasie.
Henri, en apprenant ces dispositions, arrêta aussitôt une place dans l'intérieur de la diligence.
En ce moment, madame d'Âmbron entra, venant se mettre, avec son empressement ordinaire, à la disposition des personnes qui l'avaient demandée.
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En voyant celle digne feihme, qui avait tant felit pour Sa*8Tand*inère, sa mère et elle, pauvres fugitives, Cécile ouvrit les bras pour les lui jeter au cou, mais un signe de ia marquise Tarrêta.
— Qu'y a-t-il pour le service de ces dames? demanda Miadame d'Ambrori.
-^ Ma chère damé, répondit la marquise, je suis madame de là Roche-Bertaud et voici mademoiselle Cécile de JMarsiliy, îna fille.
Madame d'Ambron salua ; mais il était évident que les deux noms que venait de prononcer la marquise étaient parfaitement étrangers à son souvenir. La marquise s'en aperçut.
— Ne vous souvenez-vous donc pas^ m^ chère dame, dit-elle, que pous avons déjà logé dans votre hôtel?
— Il se peut que madame m'ait déjà fait cet honneur; répondit madame d'Ambron ; mais j'ai honte de dire que je ne me souviens ni vers quelle époque ni dans tjuelle occasion.
— Ma chère madame à'Ambroii, dit GécilSj vous allèî vous souvenir dé novâi j'en suis bien sûre. Vous rapfielezvous deux pauvres fugitives qui vous arrivèrent un soir du mois de septembre 1792, dans une petite charrelle, déguisées en paysannes, et conduites par ûd de teuri^ fermiers nommé Pierre?
~ Oui, oui, certainement, JS'écHa thàdamé d*Ambron, je me les rappelle à merveille; là plus jeune deëdeax
dames avait mérne unel petite fille de trois à quatre ans, un petit chérubin, un petit ange...
— Arrêtez, ma chère madame d'Atnbron, arrêtez, reprit Cécile en souriant, car, si vous en disiez davantage, je n'oserais pas vous dire que cette petite fille, ce petit chérubin, ce petit ange, c'est...
— Eh bien?
— Eh Wenl c'est moi.
— Comment! c'est vous, ma pauvre enfant? s'écria Iq bonne hôtesse.
— Eh bien I murmura la marquise , piquée de cette familiarité.
— Oh I excusez-moi, s'écria madame d'Ambron se reprenant d'elle-même, et sans même avoir entendu Tin* terjectiop de la marquise; lexcusez-moi, mademoiselle! mais je vous ai vue si petite!
Cécile lui tendit la main.
— Mais vpuséti^z trois? demanda piaç|araed'AmbroQ en regardant autoiu* d'elle comme pour chercher la baronne.
-r* Hélas I raurmi|r& Cécile.
— Oui, oui, continua madame d'Ambron, cojnprenant parfaitement ce que voulait dire la douloureuse exclamation de la jeune fille ; oui, l'émigration est une chose dure 5 il y en a beaucoup dont j'ai vu le départ et dont je ne reverrai pas ie retour. Il faut vous consoler, ma chère |lemoiselie, Dieu a ses raispps pour nous éprouver, et, vous le savez, il ne frappe que ses élus.
— Ma chère dame, dit la marquise, ne parlons point de
ces cboses-là, je suis fort sensible, et ces souvenirs ne font beaucoup de mal,
•— J'en demande bien pardon à madame la marquise, répondit la bonne hôtesse ; mais c'était pour prouver à mademoiselle que je me rappelais parfaitement votre passage dans mon hôtel. Maintenant, si madame la marquise veut me dire dans quel but elle m'a fait appeler?
— Ce n'est pas moi, ma chère madame d'Ambron, qui vous ai fait appeler, c'est ma petite-fille, mademoiselle de Marsilly ; expliquez-vous donc avec elle.
- En ce cas, si mademoiselle veut bien...
— Je vous ai fait appeler, ma bien excellente madame d'Ambron, d'abord pourvousremercieravecquelquesmots du cœur, car le service que vous nous avez rendu est m de ceux qu'on ne paye qu'avec une reconnaissance éternelle ; puis ensuite pour vous demander si demain matin vous ne pourriez pas me faire conduire par quelqu'un au bord de la mer, au même endroit où, voilà bientôt douze ans, nous nous sommes embarquées ; à cependant bonnemaman permet que je fasse cette course, reprit Cécile eu se retournant vers la marquise.
— Certainement, reprit madame de la Bocbe-Bertaud, si toutefois madame d'Ambron vous donne, pour vous accompagner, une personne sage et raisonnable. Je vous offrirais bien Aspasie ; mais vous savez que, le matin surtout, je ne saurais me passer d'elle.
— J'irai moi-même, madame la marquise, j'irai moi'
même, s'écria madame d'Ambron ; je serai trop heureuse de guider mademoiselle, et comme j'étais là, Dieu merci, lorsque vous êtes parties, mesdames, si mademoiselle désire quelques détails, je serais certes, mieux que personne à môme de les lui donner.
— Et moi, madame la marquise, dit Henri, qui avait assisté à cette scène avec le plus grand intérêt, ne me permettrez-vous pas d'accompagner mademoiselle?
— Mais je n'y vois pas d'inconvénient, Henri, répondit la marquise, et, puisque vous aimez les souvenirs pittoresques, allez, mes enfants, allez.
Puis, comme pour l'acquit de sa conscience, la marquise fit à son ancienne hôtesse un petit signe qui voulait dire :
— Madame d'Âmbron, je vous les recommande, veillez sur eux.
Madame d'Ambron répondit par un signe affirmatif, et la promenade arrêtée pour le lendemain, chacun se retira dans son appartement.
Henri et Cécile passèrent tous deux une bonne et douce nuit ; ils s'étaient quittés à onze heures du soir, ils devaient se retrouver à huit heures du matin. Pour eux, qui se voyaient en Angleterre une fois à peine tous les huit jours et qui se voyaient en face de témoins, c'était un grand changement que celui-là. Ils allaient se voir tous les jours, et s'ils ne se voyaient pas seuls, au moins ils allaient marcher appuyés au bras l'un de l'autre : il y aurait des endroits difficiles où Henri donnerait la main à Cécile, d'autres plus difficiles encore où il la soutiendrait; bref, pour
le jeune homme surtout, ce serait une grande fête que cette promenade.
Aussi, à six heures du matin ètait-il prêt, ne poûyanj pas coihprèndre là lenteur avec laquelle marchait lé temps, et accusant toutes les pendules de France de retarder impitoyablement sur celles d'Angleterre, il n'y avait point jusqu'à sa montre, invariable jusque-là, qu'il n'accusât de s'être dérangée dans la traversée.
De son côté, Cécile avait été bien matinale aussi; mais elle n'osait, elle, interroger les pendules. Il liii semblait bien au jour qu'il était de fort bonne heure ; deux ou trois fois elle avait été de son lit à sa fenêtre pour s'en a^ surer , et l'une de ces fois, à travers ses persiennes» elle avait aperçu Henri tout prêt à partir et interrogeant sa croisée, dont il ne pouvait percer le voile mystérieux, pour savoir si, de son côté, elle se préparait. Cécile se hasarda donc à sonner et à demander l'heure : il était six heures et demie. Elle pria la femme de chambre de lui faire dire aussitôt que madame d'Ambron serait arrivée.
Mais madame d'Ambron, qui n'ayait, pour dpvapcer le moment indiqué, aucun des motifs qui poussaient Hemi et Cécile, arriva seulement à l'heure convenue.
Aussitôt Cécile descendit: elle trouva Henri dans le salon d'attente. Les deux jeunes gens se firent les demandes d'usage, et tous deux avouèrent que cette nuit, passée dans une pauvre auberge» était ^ne des meilleures puits quils eussent passées.
Commp ceque Cécile avaitdésiré revoir, c'était l'endroit
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de rembarquement surtout, madame d*Ambr6h jugea itiutile de faire faire aux jeunes gens le même chemia que Ton avait fait pendant cette dangereuse soirée où Pierre avait été obligé, pour dérouter les soupçons, de reprendre la route de Montreuil; on se contenta de remotiter là rue delà Nation jusqu'au bout; puis, arrivé àToctroi delà ville, on prit à gauche un petit chemin à travers terres ; ce chemin conduisait à la falaise.
Peut-être, pour tout autre que jpour Cécile, une pareille course, à part son but, était-elle une chose bien simple et bien insignifiante ; mais, pour la jeune fille du cottage, qùt n'avait jamais rien vu, dont les promenades s'étaient bornées d'un côté au mur de son petit jardin, de l'autre à là porte de l'église, tout était nouveau, tout était extraordi- • naire ; pareille à un oiseau sorti de sa volière et qui Sô Voit, avec une certaine terreur, en toute liberté, le monde lui semblait immense ; puis, tout à coup, il lui prenait envie d'essayer ses pieds comme l'oiseau essaye ses ailes, de courir à travers cet espace, d'y chercher une chose ignorée qu'elle sentait exister et que cependant elle ne voyait eî ne comprenait pas. Tout cela lui faisait des rougeurs instantanées, des tressaillements subits qui se communiquaient de son bras à celui de Henri sur lequel elle était appuyée, et auxquels celui-ci répondait par cette douce pression qui avait si fort émotionné Cécile au moment où elle montait, dans le port de Douvres, sur le bâtiment qui devait l'amener en France. %
Enfin l'on arriva au bord de la falaise ; de ce point on
découvrait la mer dans toute son étendue et dans toute sa maieslé. L'Océan porte avec lui une grandeur sombre que même dans ses temps d'orage n'a jamais la Méditerranée ; |la Méditerranée, c'est un lac, c'est un miroir d'azur, c'est jla demeure de la blonde et capricieuse Amphitri te ; l'Océan, c'est le vieux Neptune qui berce un monde dans chacun de ses bras.
Cécile s'arrêta un instant émerveillée ; l'idée de la mort, l'idée de Dieu, l'idée de rinfinis'emparôrent d'elle en face de l'immensité, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
Puis, à ses pieds, elle avait vu le petit sentier qu'elle avait, pendant cette nuit d'orage, descendu dans les bras de sa mère.
Sans que madame d' Ambron lui dît que c'était celui-là, Cécile prit d'elle-même ce petit sentier.
Henri la suivit, prêt à la retenir par derrière si le pied lui glissait, car, sur cet étroit espace, il n'y avait point place pour deux personnes de front.
On arriva sur le galet; c'était à l'endroit même où les fugitives avaient attendu la petite embarcation qui les était venue chercher. Cécile se rappelait tous ces détails comme à travers un nuage ; ce qui l'avait frappée surtout, elle enfant, c'était le bruit étemel des lames qui déferlent sur le galet et qui semble la respiration puissante de l'Océan.
Les lames déferlaient encore, et elle retrouvait ce bruit au fond de son souvenir.
Elle resta un instant immobile, absorbée dans sa con-
templation ; puis, cherchant Henri, qui. était près d'elle, comme si, en face d'un pareil spectacle, elle avait besoin de se soutenir à quelque chose, elle s'appuya à son bras en murmurant ces seules paroles :
— Que c'est beau ! que c'est grand ! que c'est sublime I
Henri ne répondit pas; il tenait son chapeau à la main, demeurant nu-tête comme dans une église.
Dieu est partout, mais les deux jeunes gens sentaient qu'il était surtout là.
Ils restèrent ainsi une heure en contemplation « sans échanger une parole ; mais appuyés l'un à l'autre, peutêtre le sentiment qu'ils éprouvaient tous deux était-il celui de leur faiblesse et de leur infimité, en comparaison de tant de force et de tant de grandeur.
C'était en face d'un pareil spectacle que Paul et Virginie s'étaient juré de s'aimer toujours et de ne se séparer jamais.
Pauvres alcyons!
Ce fut madame d'Ambron qui rappela à Cécile et à Henri qu'il était temps de retourner à l'hôtel. Les deux jeunes gens seraient restés là toute la journée sans mesurer Je temps qui s'écoulait.
Ils reprirent donc le petit sentier, mais non sans s'arrêter de dix pas en dix pas, noû sans jeter en arrière de longs regards de regrets et d'adieu, non sans avoir ramassé de ces beaux galets aux couleurs vives, aux veines diaprées, auxquels l'eau de la mer donne tant d'éclat qu'on les prendrait pour des pierres précieuses, et qui, deux heures
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après, images des ëhosés du monde, ne sont plus qiie des cailloux ordinaik^;
En rentrant à l'hôlêl, ils trbii¥6rélit la Inarttlilîte tout habillée et déjà en conférence Avec un àvbcàt ItU'fellë avait ehVoyë chercher pour lé eonsUlter sUr M droits qu*elle croyait avoir de rentier dans les biens que la Convention lui avait cdhâsqtiëi;
L'avocat avait alors expliqué à la màrqùlàe des choses dont celle-ci n'avait aucune idée : c'est qùë le consulat tournait i là liiôhârchîë, qu'avant trois mois Bonaparte serait éthpereiir, et que, comme il fallait au nouvisau trône ië double appui du passé et de TaVétair, toutes tes vieilles f àtaiilles (Jiii se t-attachëf aient à la tibiivélle dynastie seraient infailliblement bien reçues pàfr elle.
Quant aux biens confièqliéô, il n'y fallait paà sbhger ; mais^ en ébhàiigë et comme bbnit)ëiisatîôn^ l'empire avait de l'argent, des pensions, des places et des majoràts à donner à ceux qui voudraient bien accepteur cette Compensation et cet échàdgé.
Cette conversation avait donné fort à penser à la marquise. Quant à Gëclléj elle né comprenait pas qiiëlle influence les affaires politiques pouvaient avoir sur sa destinée.
Puis une chose étonnait fort là marqliise; c'était cètlé Irah'qilllité avec laquelle la France se Soumettait à la ddinlàatîon d'un Gorisé, d'un petit oiïlcier d'artilléirie qui avait feagnê quelc|ùes batailles et fait Ife 18 brumaii^e, voilà tout,
La cohversatioii feutré elle et Héhrî rôulà ïbrt longtemps
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sur ce sujet. Henri était attaché ail fond du cœur à là dynastie déchue, à laquelle toute sa famille était restée fidèle, înais Henri ëlait jeune, Henri avait rêvé un aveniir de ^oiré, Henri avait reçu une éducation militaire, Henri se disait âU fond du cœur, peut-être pour étourdir la voix secrète de sa conscience, que servir en France c'était seir- France. Cet homme qui était [à ta tête du gouverhement avait fait le pays puissant et glbrîeiix, là était Tab- Sôiùtibn ûe son illégitimité. À ses yeux, Bonaparte était Uh usurpateur, mais aii moins il avait toutes les brillantes qualités qui fond comprehdre Tusurpàtion.
La journée se passa en conversations pareilles '; Henri tint compagnie à Cécile et à la marquise aussi Idtigtemps que la discrétion le lui permit, et la ûiarqiiise elle-même prolongea sa visite en l'invitant à dîiièr âVec éllfe et éa "pëlite-fiilé.
Lé soir, Cécile demanda à revoir encore ùné fois la ïhêr, et supiplia sa gràiid'mèrfe de venir se promener sur ià jetée. Là niàrquise objecta que c'était bien loin et qu'une pareille pî-ôhiënàde là fatiguerait indubitablement, elle qui avait complètement perdu rhabitùdë de marcher ; mais Cécile la conduisit à la fenêtre, lui montra lé port à deux pas, et tourmenta tant inàdamë dé la Roché-Bertaiid que celle-ci finît par céder.
Henri donria" lé bras à la marquise, et Cécile marcha devant, accompagnée dé mademoiselle Aspasie. À chaque pas, madame dé là Rochè-Bertâiid se plaignait dé Tihégàlité dés pavés, piiîs, arrivée au port, elle se plaignit de
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l'odeur des bâtiments, puis, arrivée au bout de la jetée, elle se plaignit de la brise de la mer.
La marquise était une de ces natures qui , dès qu'elles font quelque cbose pour les autres, ont besoin de leur faire sentir minute par minute toute l'étendue du sacrifice qu'elles font. "^
Cela fit mieux cmnprendre encore à Cécile cette immense différence qui existait entre la marquise et sa mère.
On revint à l'hôtel. La marquise était horriblement fatiguée et voulut rentrer tout de suite dans sa chambre. Les jeunes gens furent donc forcés de se séparer ; mais c'était pour se réunir le lendemain : le lendemain, à six heures du matin, la diligence partait.
La journée avait, au reste, assez de souvenirs pour leur faire passer à chacun une douce nuit.
Le lendemain les plaintes de la marquise recommencèrent : avait-on jamais vu se mettre en route à six heures du matin? Elle était désespérée de ne pas avoir suivi sa première idée en prenant une chaise de poste, qui lui eût permis de partir bien à son aise, à onze heures ou midi, par exemple, après avoir pris son chocolat.
Mais à cette époque comme aujourd'hui, les conducteurs de diligences étaient déjà inexorables. A six heures cinq minutes la lourde machine se mettait en route pour Paris.
Comme nous l'avons dit, la marquise, Cécile et mademoiselle Âspasie étaient dans le coupé, et Henri dans l'intérieur ; mais à chaque relais Henri descendait pour s'informer si ces dames se trouvaient bien. Au premier et second,
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il trouva la marquise fort maussade ; mais, quoiqu'elle se fut plainte bien fort de la nuit affreuse qu'elle allait passer, au troisième relais elle était parfaitement endormie.
Ce qui ne Tempêcha point, lorsqu'on s'arrêta le matin pour déjeuner ti Abbeville, de déclarer qu'elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit
C'étaient les jeunes gens qui n'avaient pas fermé l'œil ; mais eux se gardaient bien de rien dire, et surtout ils ne se plaignaient pas.
Aussitôt le déjeuner on se remit en route, et l'on ne s'arrêta que pour dîner à Beauvais. Henri avait ouvert la portière avant que le conducteur ne fût descendu de son cabriolet. La marquise était de plus en plus enchantée de lui.
A table, Henri ne s'occupa que de ces deux dames et les servit avec les soins les plus empressés : la marquise, en remontant en voiture, l'en remercia par un serrement de main, et Cécile par un sourire.
A sept heures du soir, on aperçut de loin les lumières de Paris. Cécile savait que l'on rentrait par la barrière Saint- Denis, et qu'il était d'habitude que la voiture s'arrêtât à la douane. Elle savait aussi que c'était dans cette douane que la marquise, la baronne et elle avaient manqué d'être reconnues; tout enfant qu'elle était, cette station dans ce petit cabinet l'avait frappée, et lorsque la voiture s'arrêta, elle demanda la permission à sa grand'maman' de revoir ce lieu d'angoisse où la baronne et la marquise avaient tant souffert.
La marquise le lui accorda, tout en se demandant com-
ment on pouvait s'amuser à revenir sur de si tristes souvenirs. !
Henri alla donc demander au chef du poste la permission, pour une jeune dame, de traverser le corps de garde et d'entrer un instant dans la chambre du fond.
Comme on le pense bien, cette permission fut accordée à l'instant même.
La marquise né voulut point descendre, Cécile descendit seule avec Henri.
Elle alla droit au cabinet et le reconnut : tout était encore comme alors, c'était la mêinè vieille table de bois, c'étaient les mêmes vieilles chaises de paille.
C'était sur une de ces chaises et devant cette table qu'elle avait vu, pour la première fois, le bon M. Diival.
Ce souvenir ramena tous ses souvenirs. Cécile se rappela, tout ensemble avec M. Duvàl, sa femme et Edouard; Edouard, que sa mère lui avait destiné et qu'elle n'ayaif pas même revu au moment de son départ.
Il passa alors à la pauvre enfant quelque chose comme un remords dans le cœur, et le souvenir de sa mère venant se joindre à tout cela, les larmes lui jaillirent des yeux.
Ceux qui accompagnaient Cécile,. à part Henri, ne comprenaient point ce qu'il y avait de si attendrissant dans cette vieille table de bois et dans ces vieilles chaises de paille.
Mais pour Cécile, toute sa vie passée était là.
Le conducteur appela Cécile et Henri; tous deux re-
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montèrent dans la diligence, qui se remit eu route et franchit la barrière.
Cécile rentrait, après douze ans; à Paris, par celte même barrière Saint-Dénis qui Ten avait vue sortir.
Enfant, elle pleurait en sortant ; jeune fille, en rentrant, elle pleurait encore.
Hélas I une dernière fois encore, elle devait, |)àuvi*e enfant,~8ortir par cette môme barrière.
LE bÛG b'EfSGHIEN.
La marquise et Cécile descendirent à Thôtel de Paris, et Hepri prit ude chambre dans le même hdteU
Les premiers jours se passèrent à prendre langue ; la marquise envoya Chercher son procureur. Nbn-seulemeiit son procureur était mort, mais encore il n'y avait pluis dé proGureiirs; Elle fut Obligée de se contenter d'un avocat^ qui lui répéta mot pour mot ce que lui avait déjà dit l'avocat qu'elle avait envoyé cherchél* à Boulogne.
Au reste, pendant ces doute ans qtté iâ hiahiui^ avait
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passés à rétranger, Paris avait pris un visage si nouveau, qu'elle ne reconnaissait plus le peuple qu'eUe avait quitté. Aspect, mode, langage, tout avait changé. Madame de la Roche-Bertaud s'était attendue à retrouver la capitale triste et sombre, de tous ces malheurs qu'elle avait vus en partie de ses yeux, et qu'en partie elle avait entendu raconter. Il n'en était point ainsi : Paris Tinsouciant, Paris l'oublieux, avaitreprisson allure ordinaire, etde plus il avait une apparence d'orgueil et de fête que la marquise ne lui connaissait pas. Paris sentait instinctivement qu'il allait devenir la capitale d'une France plus grande qu'elle n'avait jamais été, et encore d'une foule d'autres royaumes qui s'inféodaient toutdouc^ment à lui. Paris enfin, pour nous servir d'une expression de la marquise, se donnait des airs de parvenu.
Il en est ainsi des exilés, ils semblent qu'ils emportent avec eux une certaine quantité d'atmosphère personnelle qu'ils respirent à l'étranger, et dans laquelle continuent de 'se mouvoir les événements qu'ils ont vus et qui les intéressent. Pour eux la patrie qu'ils quittent en reste toujours au point où ils l'ont quittée. Us croient les esprits ardents aux mêmes choses qu'aux choses qui occupent leurs esprits ; le temps se passe sans les faire avancer d'un pas. Puis, l'heure de leur retour arrive ; car. Dieu merci, de nos jours, il n'y a plus d'exil étemel. Et ils se retrouvent, eux, en arrière de tout le temps qu'ils ont passé hors du pays, où ils heurtent d'autres événements, d'autres hommes, d'autres idées qu'ils ne veulent pas reconnaître, et qui, de leur côté, ne les reconnaissent plus.
Gomme on Tavait dit à madame la marquise de la Roche* Berlaud, la république tournait à la monarchie, et le premier consul était sur le point de passer empereur. Tout se préparait pour ce grand événement, que subissait ce reste de républicains qui avaient échappé à Taction et à la réaction des partis, et contre lequel protestaient les royalistes de rétranger. Aussi, tout royaliste consentant à prendre du service sous le drapeau consulaire, toute femme de noblesse se décidant à faire partie de la maison de la future impératrice, étaient-ils sûrs d'être bien accueillis et étaient-ils reçus avec des avantages auxquels n'avaient pas droit de prétendre les plus anciens et les plus fidèles serviteurs; c'était tout simple, on pouvait, à la rigueur, ne pas récompenser les anciens amis. Ce n'était que de l'ingratitude, tandis que de négliger de se réconcilier avec les ennemis, c'était une faute.
Aussi, comme on en conviendra, la situation était bien tentante d'un côté pour une vieille femme qui n'a plus que quelques jours à vivre, et, de l'autre, pour un jeune homme qui a tout un avenir devant lui. Henri rencontrait tous les jours des jeunes gens de son âge qui étaient déjà capitaines. Madame de la Roche-Bertaud voyait passer tous les jours, dans des voitures sur lesquelles des armoiries recommençaient à reparaître, des vieilles amies qui avaient retrouvé sous l'empire plus qu'elles n'avaient perdu dans la révolution. Peu à peu Henri se lia avec quelques jeunes gens. La marquise renouvela ses liaisons avec quelques-unes de ses anciennes connaissances. On ût des avances à Henri, on ù\
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des ouvertures à la marquise. La séduction de la gloire d'un côté, Tattrait du bien-être de l'autre, tout cela travaillait souterrainement des croyances politiques bien jeunes chez Henri, bien vieilles chez madame de la Roche-Bertaud. Seulement ils n'osaient se dire mutuellement où ils en étaient. Le cœur de Tun était trop pur encore, le cœur de l'autre était trop blasé pour qu'ils ne comprissent pas tous deux que leur ralliement au gouvernement de Bonaparte était une apostasie. Seulement, tous deux avaient au fond du cœur un prétexte qu'ils regardaient comme plau-» Bible, et le prétexte commun qui servait à la fois d'excuse à l'ambition de Henri et à Tégoïsme de la marquise, c'était leur amour pour Cécile.
En effet, qu'allait devenir Cécile, pauvre enfant placée entre un amant sans avenir et une aïeule sans fortune ?
D'ailleurs, il va sans dire que Henri et la marquise avaient accueilli tous les deux ces raisons bonnes ou mauvaises que les fidélités lassés appellent toujours à leur aide.
Ainsi, on avait découvert que Bonaparte n'était pas, comme on l'avait dit, un Corse sans naissance, un soldât parvenu, un officier de fortune. Bonaparte appartenait à une des plus vieilles familles de l'Italie ; un de ses ancêtres avait été podestat de Florence en 1330 : son nom était inscrit au livre d'or de Gênes depuis 400 ans, et son grand-père , le marquis de Buonaparté , comme continuaient de dire les royalistes purs, avait écrit une relation du siège de Rome par le connétable de Bourbon.
Il y aurait une meilleure raison à donner que toutes celles-là : c'est que Napoléon était homme de génie, et que tout homme de génie mérite, pour lui, la place qu'un peuple lui laisse prendre ; quitte au peuple à la rendre, après lui, à ceux sur lesquels il a usurpé celte place.
Puis on disait, ce qui à cette époque était vrai encore, que Bonaparte, pur de tous les excès révolutionnaires, n'avait jamais trempé ses mains dans le sang d'un Bourbon.
U n'avait jamais été question d'aucun projet d'avenir entre Cécile et Henri, et cependant, par cet attrait sympathique qui s'était emparé d'eux à la première yue, et qui, depuis six mois qu'ils se voyaient, en Angleterre toutes les semaines et en France tous les jours, n'avait fait que s'accroître, les deux jeunes gens avaient compris qu'ils s'appartenaient l'un à l'autre ; qu'ayaient-ils donc besoin de faire des projets et d'échanger des promessps I Ils avaient, comtpe Roméo et Juliette, fait, en s'apercevant, au fond du cœur, un de ces serments dont la mort môme ne saurait délier.
Quand ils parlaient de l'avepir, chacun disait nom ap lieu de moi ; voilà tout.
Mais cet avenir, répétons-le, n'existait qu'à la condition que Henri et la marquise se rattacheraient au gouyemement. Henri, comme nous l'avons dit, n'avait d'autrç fortune à attendre que celle de son oncle, fortune faite dans le commerce, de son oncle qui, par cela même que cette résolution plébéienne l'avait brouillé avec sa famille, avait
déclaré qu'il ne laisserait sa fortune qu*à celui de ses neveux qui, affrontant Tanathème à son tour, se ferait commerçant comme lui. Henri, sans doute, avait une riche et belle éducation ; mais, à cette époque, il n'y avait que deux carrières ouvertes à toute ambition un peu sérieuse : la carrière des armes, la carrière de la diplomatie, et ces deux carrières relevaient du gouvernement.
Quant à Cécile, sa renonciation aux principes paternels avait moins d'importance.
Une femme reçoit sa position des événements et des hommes ; seulement elle comprenait, la douce enfant qu'elle était, que si elle demeurait pure et chaste dans sa croyance, elle devenait un reproche vivant pour Henri.
Lorsque sa^and'mère lui parla des propositions qu'on lui avait faites pour elle, d'entrer dans la maison de la future impératrice, elle se contenta de répondre qu'elle était trop jeune et trop ignorante en matière politique pour avoir une volcmté; qu'elle se contentait en conséquence d'obéir à sa grand'mère.
Puis, comme elle savait les combats que se livrait à luimême Henri depuis quelque temps, elle se hâta de lui dire le même jour et la demande que lui avait adressée sa grand'mère et la réponse qu'elle lui avait faite, joyeuse qu'elle était de faire à son amant un sacrifice même de conscience.
Henri n'attendait que cela pour accepter : il courut donc porter son adhésion pleine et entière à l'ami qui s'était chargé de la négociation, et le même soir, pour la pi^-
miëre fois» on parla hautement et devant la marcpiise d'un avenir qui promettait d'être doublement brillant par la double position des futurs : Henri suivant l'empereur à l'armée, Cécile demeurant près de impératrice aux Tuileries.
Lorscpie Henri se fot retiré et que Cécile, comme d'habitude, alla embrasser sa grand'mëre dans son lit, celle-ci l'arrêta par la main, et la regardant avec un sourire :
— Eh bien I lui dit-elle, que penses-tu de cet avenir, comparé à celui que te réservait ta pauvre mère ?
— Ah ! répondit Cécile, si seulement Edouard avait été Henri
Puis elle se retira en pleurant dans sa chambre, car le nom de sa mère avait été prononcé avec un reproche^ et il lui sembla que nul n'avait le droit de rien reprocher à sa mère.
En effet, qui pouvait répondre de cet avenir ? Certes, la carrière militaire était brillante ; mais, à cette époque surtout, elle était dangereuse : on arrivait vite sans doute, mais parce que la mort fauchait largement en déblayant la route à l'ambition. La guerre se.faisait par masse, et chaque champ de bataille engloutissait des milliers d'hommes, Cécile connaissait Henri, il était brave, ardent, ambitieux ; il voudrait atteindre un but, parvenir à un résultat ; pour lui, il n'y aurait pas d'obstacle sur le chemin de sa pensée. Si Henri allait se faire tuer, que deviendraitelle ? Elle avait donc raison de penser que l'obscurité avec Henri, l'obscurité dans une petite maison comme le cot^
tage de Hendon, c'eût été le bonheur, si fiepeodaat comme fille rayait dit à la marquise, Edouard eut été Henri.
Deux jours après, Henri entra avec un charmant uniforme } c'était celui de brigadier dans les guides, ce qui lui donnait le grade de lieutenant dans toute autre an&B ; c'était une grande faveur que Henri avait obtenue de ci>mmencer ainsi.
De son côté j Cécile avait été présentée à madame U>m Bonaparte : la jeune fille avait raconté tous les malheurs de sa famille : on sai| quel excellent cœur avait cette gracieuse femme, restée populaire en France spns Je nom de la reine Hortense ; elle avait promis sa protection à la jeune fille, et il était convenu qu'au moment on Ton formerait la maison de l'impératrice, mademoiselle de Marailly y trouverait sa place.
Tout semblait donc aller à merveille pour les deus jeunes gens, et Ton n'attendait plus que là réalisation de la promesse faite par la fille de Joséphine, lorsqu'un matin une effroyable nouvelle se répandit dans les rues de Paris.
Le duc d'Ënghien venait d'être fusillé dons les fessis de Vincennes.
Le même jour, Henri de Sénonnes envoya sa dëmis»on, et Cécile écrivit à madame Louis Bonaparte qu'elle lui rendait la parole donnée et qu'on pouvait disposa en feveur d'une autre de la place qui lui avait été promise.
Les deux jeunes gens avaient tous deux accompli cet acte sans se consulter, et lorsque le soir tous deux se racontèrent en hésitant te que chacun avak fut^ leur amour
s'au^enta encore de cetM conviction ({u'ils étaient plus que jamais dignes l'un de l'autre.
Quelques jours après cet événement, la marquise reçut ailé lettre de monsieur Duval ; selon ses instructions, il avait vendu le petit mobilier de la baronne, et il faisait passer à Cécile et à la Itnarquise le prix de cette vente, qui montait à 6,000 francs.
Q*ëtait, à cino cents franco près, la sommé que be petit mobilier avait coûté neuf ; àuSsi, la marquise, tout injuste qii'elle était pour monsieur DUtal, recbnnut-élle ait moins que, comme inteddiUit, ce devait être un homme d'une grande fidélité;
tu HÉâdiDTioà.
Mais à la place de cet avenir qui leur manquait^ il fallait
1 s'en créer un autre ; on épuisa tour à tour toutes les com-
; oinaiaoQS que rimagination des deux jeunes gens et de la
marquise put fournir ; puis^ lorsqu'on eut tout discuté^
tout passé eQ revue, tout reconnu impossible, on eu revint
808 CfiCILB.
à la première idée qu! s'était présentée à l'esprit de tous et qu'on avait écartée d'abord parce que c'était peut-être la senle raisonnable ; on en revint à subir les conditions imposées par l'oncle de la Guadeloupe, et Henri se décida à se faire commerçant.
II est vrai qu'il y a dans ce monde deux genres de commerce : le commerce vulgaire et misérable du boutiquier qui, à l'ombre de son enseigne, attend le chaland, sur lequel, au bout d'une heure de discussion, il gagnera un petit écu, et le commerce poétique et grandiose du marin qui lie un monde à l'autre avec le sillage de son vaisseau, qui, au lieu de lutter de finesse avec l'acheteur, lutte de force avec l'ouragan , dont chaque voyage nouveau est un nouveau combat qu'il livre à la mer et au ciel, et qui rentre dans le port pareil à un triomphateur, et abritant, comme un roi sa tente, son navire avec son pavillon. Ce commerce-là c'est celui des Tyriens dans l'antiquité, celui des Pisans, des Génois et des Vénitiens au moyen âge, et de tous les grands peuples du dix-neuvième siècle. Ce commerce-là est compatible avec la noblesse ; car le gain est toujours soumis à une chance de vie et de mort, et toute entreprise entraînant un danger suprême grandit l'homme au lieu de l'abaisser.
Mais ce que s'était dit Henri pour s'encourager dans sa résolution, 'a pauvre Gédle se l'était dit aussi, et elle avait frissonné en se le disant. Voilà pourquoi on avait écarté d'abord cette malheureuse idée d'un voyage aux Antilles, à laquelle, faute de ressources meilleures, on
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avait été contraint de revenir. Henri, en réunissant une petite pacotille si médiocre qu'elle fût, était sûr, en arrivant à la Guadeloupe, d'être reçu à bras ouverts par son oncle , qui doublerait , qui triplerait le chargement. Or, comme cet oncle était millionnaire, le moins qu'il pût faire pour son neveu c'était de lui offrir les chances d'un bénéfice de cent cinquante à deux cent mille francs ; ce bénéfice réalisé, ou Henri risquerait un nouveau voyage , ou, satisfait de cette médiocrité dorée, il épouserait Cécile, se retirerait avec elle et la marquise dans quelque petit coin de la terre où il n'aurait qu'à prendre la peine d'être heureux en attendant quelque retour dans les événements, quelques changements dans les hautes fortunes politiques qui lui permissent de se rattacher à un avenir de lumière et de bruit ; puis, si ce mouvement ne s'opérait pas, Henri, en regardant Cécile et en sondant son cœur, sentait qu'il avait assez d'amour pour une vie paisible et pour un bonheur caché.
Cette résolution une fois prise, on arrêta que le départ aurait lieu au mois de novembre : c'était trois mois que les jeunes gens se réservaient encore avant la séparation; trois mois, à l'âge de Cécile et de Henri, sont trois siècles. Tous deux avaient bien souffert en se décidant, mais le délai fixé les avait consolés comme si ce délai ne devait jamais être épuisé : comme si ces trois mois étaient la vie d'un homme.
Cependant l'époque du départ, d'abord lente à venir
pendant tout le premier mois, commença à s'avancer ra-
pidement dès qu'on eut entamé le second, et sembla ayoir des ailes quand on fut arrivé au troisième.
A mesure qu'ils voyaient avancer le moment de la séparation , les jeunes gens retombaient dans leur tristesse première; tout cet avenir qu'ils avaient vu, à force do volonté, brillant et assuré, redevenait mouvant cômmQ les flots auxquels il était soumis et sombre comme le^ tempêtes dont il dépendait. De temps en temps , au milieu de leurs soupirs et de leurs larmes, se glissait bien quelque projet joyeux au retour : mais c'était presque timidement et comme s'ils eussent craint que Pieu né les punît de leur trop grande conJSance.
Quant àla marquise, son caractère insoucieux ne la quittiat pas ; sa vie, partagée entre son lit, sa toilette et seâ lectures, passait aussi tranquille que si elle eût reposé sur les bases les plus solides. Les amours desdeu^c jeunes gens s'écoulaient près d'elle chastes et pures, mais devant leur (Chasteté à eux-mêmes, et non à la surveillance maternelle. Heureusement Henri aimait trop Cécile, heureusement tous deux étaient trop sûrs de Timmuabilité réciproque de leur volonté pour avoir besoin d'être surveillés par autre chose que par leur ange gardien.
Les derniers jours du troisième mois s'approchaient, Henri comptait s'embarquer à Plymouth ; il avait dépensé à Paris le peu d'argent dont il pouvait disposer, et ce n'était qu'en Angleterre qa'il comptait, avec l'aide de sa famille ou de ses amis, réaliser la somme dont Û 9Y9it besoin pour faire sa petite pacotille.
Il n'y a rien de triste au monde, pour les esprits intelligents et pour les âmes élevées, comme de voir les chances de leur destinée dépendre uniquement d'un peu plus ou d'un peu moins de fortune. La dixième partie de l'ancien revenu dont jouissaient autrefois les familles des deux en^ fapts eût suffi aujourd'hui pour les rendre parfaitement heureux. À tous moments, s'ils jetaient les yeux sur la rue, ils voyaient quelque idiot ou quelque intrigant mollement couché sur les coussins d'une somptueuse voiture, et ils se disaient qu'eux, gens d'un esprit distingué, d'une intelligence supérieure, d'une race privilégiée, ils seraient heureux de posséder en revenu ce que cet homme mettait par an à l'entretien de cette voiture qui promenait sa nullité où son impertinence. De cette misérable somme qu'ils ne possédaient pas et qui lui tombait des mains sans qu'il songeât même à la regretter, dépendait tout leur avenir. C'était pour acquérir cette somme qu'ils allaient, pauvres cœurs aimants et déchirés, se séparer pour six mois, pour un an peut-être ; eux qui, depuis quatre mois, ne comprenaient pas qu'ils pussent vivre un jour séparés l'un de l'autre.
Puis, de temps en teipps, quand ils s'apercevaient que, depuis l'événement qui avait brisé tous leurs projets, les choses marchaient comme auparavant \ qu^d ils voyaient que tout continuait de réussir à cet homme de la fatalité, qui semblait tenir le monde à la laisse de sa puissante vo-* lonté ; quand ils songeaient qu'à part quelques cœurs fidèles et religieux comn^e les leurs, tous les cœurs semblaient avoir perdu lé souvenir de la victime royale à laquelle,
comme un holocauste funèbre, ils avaient sacrifié leur bonheur, ils se demandaient si mieux n'eût pas valu fermer les yeux et baisser la tête comme tout 1k monde. Mais alors la voix de leur conscience criait plus haut que leur égoîsme; et, faibles devant leur malheur, ils redevenaient forts devant la certitude d'avoir accompli un devoir.
Puis, de temps en temps, ils se demandaient si le parti qu'ils avaient pris était bien le seul qu'ils eussent à prendre; s'il ne leur restait pas à chacun dans l'éducation qu'ils avaient reçue des ressources artistiques. Maïs aucun point de cette éducation n'était réellemeqt ni chez l'un ni chez l'autre poussé à un degré de supériorité tel qu'il en pût tirer une ressource : d'ailleurs, Henri voulait bien se plier à tout, mais il voulait que sa Cécile restât personnellement à l'abri de ces influences du destin.
Il y a des moments de la vie où l'on se sent pris par la fatalité dans un réseau de fer. On cherche vainement une voie, il faut passer par celle qu'elle vous ouvre, qu'elle vous mène à votre perte où à votre salut.
Les pauvres enfants en revenaient donc toujours à ce malheureux voyage de la Guadeloupe, qu'ils essayaient sans cesse de repousser comme Sysiphe son rocher, et qui sans cesse retombait sur leur tête.
Le jour que Henri avait fixé pour son départ arriva. Mais, comme rien ne le forçait à partir ce jour-là même que*sa volonté, quoiqu'il fût venu dès le matin chez Cécile et qu'il eût passé toute la journée avec elle, les deux jeunes gens étaient arrivés au soir sans qu'un seul mot de cette cruelle
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séparation fût sorti de leur bouche. Enfin, au moment de se quitter, ils se regardèrent en souriant avec tristesse, comprenant tous deux les sentiments Tun de l'autre par celui que chacun éprouvait.
— Quand parlirez-vous, Henri? demanda Cécile
— Jamais, répondit Henri; jamais, je le sens, si une puissance plus forte que ma volonté ne m'y force pas.
— Vous resterez donc toujours ; car, en supposant que je sois, moi, cette puissance plus forte que votre volonté, je n'aurai jamais le courage d'exiger de vous que vous me quittiez.
— Que faire, alors? demanda Henri.
Cécile le prit par la main et le conduisit devant le petit crucifix qu'elle avait détaché de l'alcôve de sa mère et apporté avec elle. Henri comprit son intention.
— Je jure, dit-il, par celle qui est morte les yeux fixés sur èe crucifix, de partir d'aujourd'hui même en huit jours, et de n'avoir d'autre pensée pendant tout mon voyage que de revenir le plus tôt possible pour faire le bonheur de son enfant.
— Et moi, dit Cécile, je jure d'attendre Henri, sansautre espoir que celui de son retour : et s'il ne revenait pas...
Henri mit sa main sur la -bouche de Cécile et arrêta le reste de la phrase qu'elle allait prononcer. Puis, en face de ce crucifix, tous deux scellèrent ce serment d'un baiser chaste et pur comme celui qu'un frère et une sœur échangent entre eux.
Le lendemain Cécile et Henri entrèrent chez la marquise.
Les deux jeunes gens n'en étaient plus à se rien cacher sur rétat de leur fortune. Henri avait demandé à connaître ce qui restait à Cécile, afin que les deux femmes prissent, en son absence, des arrangements convenables. La marquise, qui détestait s'occuper d'affaires, Voulut d'abord éluder la demande de Henri et de Cécile, mais tous deux insistèrent tellement, qu'elle prit un terme moyen pour se débarrasser de te tracas, c'était de remettre à Cécile la clef dû secrétaire et de lui dire dé faire les comptes elle-même.
Il y avait dans le secrétaire huit mille cinq cents flrancs, c'était tout ce qui restait de la fortune de» la marquise et de la baronne.
C'était de quoi vivre uh an et demi S peu près, ëil y niéltant un peu d'économie, et le VDyâ^ë de BenH rie devait durer que six mois. De ce côté, lés jëuhés gens pouvaient donc demeurer assez tranquilles.
Cependant Ilenri donna un conseil dicté à la fois pat èd sagesse et par son amour. ïl conseilla à (îécilé et à la nàarquise, ail lieu de rester dans l'hôtel oà elles étaient descendues, de prendre un petit logement garni qui leur coûterait infiniment meilleurmarché. PuiSj en prenant d'avance cette mesure à laquelle il eût fallu recourir un jour ou l'autre, tandis que Henri serait à Paris encore, Henri, du riibihs, connaîtrait la chambre qu'hàbitëit Cécile, et, pendant sàtongue absence, il pourrait avec les yëiix dû souvenir la siiivre dans cette chambre à chaque heure du jour et de là riuît.
C'était une médiocre raison à faire valoir aux yetik dé la marquise, qui iie connaissait pas toutes ceà J)ètitëë âëli-
eatesses du cœur, mais on appuya surtopt sur une oécessité d'économie, et elle se rendit.
Dès le lendemain , Henri se mit en quête et trouva quelgUQ chose de convenable rue du Coq -Saint- Uo-
por^, 5.
jLa journée fut employée au déménagement. On régla tes comptas fie l'bôtel, ou Ton devait un peu plus de (àM ^^^ francs, ^t le capital d^ Cécile se trouva donc irédi^t à ^n P9U moini^ de buit mille francs.
Henri vit donc Cécile installée dans son nouvel apparte- 9^t| il plasa avec elle cbaque meuble à l'endroit où il devait rester, il cloua le crucifiit dans l'alcôve, il posa les fllbum^ siir les tabler* ot il fut convenu que tout demeurorai^iônsî.
Tous cesf détails paraissaient bien futiles à la marquise ; jpm^ pour les deux jeunes geps ils étaient de la plus grave importance*
Les Jours s'écoulàrent. Souvent Henri avait demandé à Géeîiiç quelle serait son occupation favorite pendant son absence, et Cécile lui avait répondu en souriant :
r- le broderai ma robe de noce.
La veille de son départ, H^nri apporta à Cécile une pièce de mousseline des Indes magnifique. C'était la robe ll€inoce&
Elle eommenga la première fleur devant lui; elle devait broder la dernière à son retour.
Les jeunes gens ne se quittèrent qu'à trois heures du matin. C'était la dernière nuit qu'ils devaient passer Vun
tî6 CÉCILE.
près de Taiitre, et ils ne poavaieiit prendre sur eux de ses^iaier.
A hnît heures, 9s étaient réonîs de nouYeaa.
Cette jooniée avait pour eux qaelqoe chose de solennel. Après le seraient fiiit, Henri n'avait pas en on instant l'idée dedoneorereDcore. H avaiten conséquence retenu saplace à la malle-poste de Boulogne poor dnq heures da soir.
Noosn'entrqprendrons pas de décrire les dâails de cette dernike journée. Qomqae l'histoire qœ nous écrivcHis soit unecenvre de sensations et non d'événements ; quoique nous ZlJODS avant tout la prétention d'être snaq)le et vrai, et surtout parce que nous avons cette prétention, nous n'osons fouiller les mystères de ces* deux jeunes cœurs purs et oidoloris. Des larmes, des promesses, des sermoats, de longs et tendres hais^rs, voflà l'histoire de cette dernière journée, l'une des plus douloureuses de la vie de Cécile après celle où elle avait perdu sa mère.
Et avec tout cela, l'heure s'avançait, rapide, inflexible, impitoyable ; les pauvres enfants reportaient à chaque instant leurs yeux d'eux-mêmes à la pendule, et de la pendule à eux. Ds euss^it offert des années de leur vie à venir pour un jour, puis, quand arriva le moment de partir, pour une heure.
Enfin, la pendule marqua dnq heures moins un quart, cinq heures moins dix minutes, puis dnq heures; ils altérait une dernière fois s'agenouiller devant le crucifix. Quand ils se relevèrent, ils n'avaient plus le temps que d'échanger un dernier baiser.
CÊCÏLE. ti-J
Henri s'élança hors de la chambre, mais alors Cécile jeta un tel cri de douleur qu'il rentra. Un dernier mot, un dernier serment, une dernière larme, un dernier baiser furent encore échangés, puis Henri se détacha d'elle et s'enfuit.
Cécile se pencha sur Ja rampe et le suivit des yeux, puis elle courut à sa fenêtre pour le voir monter en cabriolet; Henri l'aperçut à sa fenêtre et la salua en agitant son chapeau.
Le cabriolet s'éloigna du côté de la rue Saint-Honoré. Un embarras de voitures l'arrêta une seconde. Henri sortit tout le haut du corps de la voiture et fit avec son mouchoir un signe à Cécile.
Dans la nuit, il vit à la fenêtre une ombre et un mouchoir qui lui répondaient.
Le cabriolet reprit sa course, mais Henri resta toujours penché dehors et saluant jusqu'à ce qu'il ait tourné l'angle de la rue, alors il retomba assis et sanglotant.
Il était déjà aussi séparé de Cécile que si tout l'océan Atlantique eût roulé entre eux deux.
m câcaus.
De SOQ côté, quaad elle eot vu di^araîlrc à Tangie de la rue Saiat^Honoré ie cdariolet qui emportait Henri, Cécile presque évanouie retomba sur une chaise.
ïHx miotties après on frappa à la porte ; c'était un commissionnaire qui apportait un billet. Gédle jeta les yeux SOT l'adresse et reconnut l'écriture de Henri ; elle poussa un cri de joie, mit dans la main de f Auvergnat ce <iu'elle avait de monnaie dans sa bourse et courut dans sa chambre, toute tremblante de ce bonheur inattendu.
Oui, bonheur, car lorsqu'on aime de ce premier amour qui enfonce au plus profond de l^ème ces racines de flamme qu'aucua autre amour ne peut arracher, les sentiments intermédiaires disparaissent, et tout est bonheur ou désespoir.
La jeune fille ouvrit donc toute tremblante le billet qu'elle venait de recevoir, et lut, moitié pleurant, moitié souriant, les quelques lignes suivantes : .
« Chère Cécile, j'arriv.e dans la cour delà poste au moment où la malle va partir ; cependant, un pied sur le marchepied de la voiture, je déchire une page de mon portefeuille et je vous écris ces quelques mots.
» Je vous aime, Cécile, comme jamais cœur mortel n'a aimé, \ç^ êtes tout pour moi, ma femme ici-bas, mon
SQge^ del, ma joie et mon boaheor partout. Je vous aime I je vous aime I
p La .voiture part, encore un a<Ëeu. i» .
C'était la première lettre que Cécile recevait 4e Henri. Elle la bit ^t la relut dix fois de suite, prns, comme pour remercier Dieu d'être aimée ainsi, elle alla s^agenouiller devant le crucifix et pria/
Le soir môme, Céâle pommença le âes£»n de sa robe. Il lui semblait que plus elle hâterait son travail, plus elle hâterait en même temps le retour de Henri. Ce fut un composé des plus belles fleurs qu'elle avait conservées sur son album ; c'étaient ses amies, c'étaient ses conqm* gnes qu'elle conviait à son bonheur futur.
De temps en temps, Cécile s'interrompait pour relire sa lettre.
La même nuit le design fut fait.
Cécâe se coucha, son petit billet de Henri dans sa main, et sa main sur son cœur.
En se réveillant, Cécile fut quelque temps sans pouvoir rassembler ses idées; elle croyait avoir rêvé qufe Henri était parti, puis la réalité se fit jour dans son esprit, et elle fut réduite comme la veille à son billet, sa seule cohsolation.
La journée se passa lente et triste. C'était la première fois depuis cinq mois que Cécile passait une journée sans voir Henri. Une carte de France'à la maiii, elle Je suivait sur la route, tâchant de deviner où il était à Theure même où elle pensait à lui.
Quant à la marquise, elleétait exactement lamôme, c'està-dire insouciante et égoîste.Comme Henri s'occupait beaucoup plus de Cécile que d'elle, elle ne le regrettait pas ; cependant, il faut le dire, elle rendait justice à Henri et elle l'aimait autant qu'elle pouvait aimer un étranger.
Il en résultait que la pauvre Cécile n'avait personne aa monde à qui faire porter une portion du fardeau de l'absence; pas une bouche qui répon^t, par une parole de consolation, à ses paroles de douleur, pas un cœur où verser le sien ; elle renfermait donc, comme d'habitude, tout en elle-même ; puis, quand elle souffrait par trop, elle pensait à sa mère et versait des larmes, ou elle pensait à Dieu et priait.
Le lendemain, àneuf heures du matin, lefacteurfrappa à la porte, c'était une seconde lettre de Henri. Cécile reconnut l'écriture et la lui prit des mains avec tant de vivacité, que le brave homme sourit de l'empressement de la jeune fille.
Voici quelle était cette seconde lettre :
a On s'arrête un instant, je vous écris.
» Je suis à Abbeville, dans la même chambre où nous avons déjeuné ensemble en allant à Paris. Chère Cécile, je me suis mis à la place où vous étiez assise, peut-être sur la même chaise, et, tandis que les autres voyageurs se plaignent, tout en le mangeant, d'un assez mauvais dîner, moi je vous écris.
» Depuis que je vous ai quittée, je n'ai pas cessé un instant de penser à vous* 11 est vrai que je parcours la
môme route que j'ai parcourue avec vous, tout est donc pour moi plein de souvenirs. Je reconnais chacun des relais où la voiture s'arrêtait, et où je descendais pour vous demander de vos nouvelles. Hélas I je n'ai plus près de moi personne qui m'intéresse ; je suis avec deux voyageurs que je n'ai pas même regardés et avec lesquels je n'ai pas échangé une seule parole.
» Il est vrai que, pendant toute la route, je cause avec vous, Cécile ; vous avez une voix dans mon cœur à qui je parle et qui me répond; il me semble que j'ai emporté un écho de vous avec moi. Ne vous aurais-je rien laissé de pareil, et de môme que vous êtes en moi, ne suis-je pas aussi quelque peu en vous?
»Vous aurez cette lettre demain à neuf heures du matin, à ce qu'on m'assure. Cécile, à neuf heures du matin, pensez à moi, fermez les yeux, rappelez-vous la plage de Boulogne ; je serai au pied de la falaise, sur le galet, écoutant cette grande et puissante mer dont le grondment nous a si fort impressionnés quand nous l'avons entendu ensemble. Je ne vous dirai pas, moi, que je penserai à vous, je vous le répète, vous êtes en moi, vous faites partie de monexistence, je vousaimecommejevis, on dirait que chaque battement de mon cœur dit une syllabe de votre nom.
)> Adieu, Cécile, il n'y a que l'absence qui puisse donner la mesure de la tendresse.
» Je vous écrirai de Boulogne, où je ne m'arrêterai que quelques heures; plus je me hâte de m'éloigner, plus je rapproche mon retour. » Votre Henri. »
Cette lettrefutune grande joie pourCédle ; 4'abordelle ne l'attendait pas, puis elle contenait de ces éternelles vâîtés du cœur, que le cœur a besoin d'entendre répéter, sans cesse; puis, enfin, elle prouvait à Cécile que Hemi pensait sans cesse à elle, conime elle pensait sans cesse à lui.
La pauvre enfant compta les heures de la journée qui s'écoulait et les minutes de la journée suivante ; on eût dit que toute sa vie était suspendue à cette lettre de Boulogne.
Puis elle brodait sa belle robe ; mais elle s'apercevait avec terreur que sa broderie; telle qu'elle l'avait dessinée, devait lui prendre au moins sept ou huit mois d'exécution. Or, les calculs les plus sévères que les jeunes gens eussent faits entre ^ux mettaient ce retour à six mois seulement. Cécile serait donc en retard.
Quant à la marquisOj on eût dit qu'il n'y avait pour elle ni espace, ni Océan, ni tempête ; elle parlait de l'avenir avec cette sécurité des vieillards, qui calculent sur des années et qui ont k peine des joursi
Le surlendemaiui Cécile^ réveillée dès cinq beui^ du matin; Cécile, poussant des yeux l'aiguille de la pendule, Cécile; tressaillant au moindre bruiti reçut, h neuf heures, la lettre suivante :
« Je suis à Boulogne, chère Cécile.
J'ai pris la petite chambre que vous avez occupée; je suis donc encore à vous.
D J'ai fait venir madame d'Âmbron et j'ai parlé de vous.
» Nous nous tenons encore par des liens m visibles^ mais
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réels; tant que je reverrai les lieux où je vous ai vue, 9 me semblera encore que vous êtes près de moi comme femme ; quand j'aurai quitté l'Angleterre pour l'Amérique^ comme je vais quitter la France pour l'Angleterre, vou^ ne serez plus près de moi que conmie un ange.
» Ici, vous êtes encore visible à mes yeux ; là, vous ne serez plus \isible qu'à mon cœur ; mais, partout où je serai, je regarderai le ciel, bien sûr que le ciel fut votre patrie passée et sera votre patrie à venir.
9 On entre et l'on me prévient qu'un petit bâtiment part dans deux heures pour l'Angleterre } j'ai donc tout juste le temps de courir jusqu'à ce rivage qui sera un triple souvenir pour mon cœur } ce rivage que vous aureu vu sans moi, que nous aurons vu ensemble» et que j'aurai revu sans vousè
» Je vous quitte donc de la main seulementi chère Cécile, et à mon retour je reprends cette lettre,
» La grande et belle chose que la mer« vue avec un profond sentiment dans le cœur I Comme cela correspond à toutes les pensées supérieures l conune cela vous élève de la terre au ciel I comme cela vous fait comprendre la misère de l'homme et la grandeur de Dieu!
:» Je crois que je serais resté éternellement assis sur ce rivage où nous avonk erré ensemble et où il me semblait qu'en cterchant bierl je retrouverais encore la trace de vos pas. Mon coeur s'agrandissait du spectacle que j'avais sous les yeux. Je ne vous aimais plus de l'amour des hommes Je vous àilhaiSi comme les fleurs, au retour du prin*
temps, aiment le soleil ; comme/pendant les belles nuits d*étéy la mer aime le firmament ; comme, en tout temps, la terre aime Dieu.
» Oh I dansœ moment, Cécile, leSeigneurmepardonne si c'est une orgueilleuse impiété, mais je défiais les événements denous séparer, fût-ce par lamort. Comment, lorsque tout se mêle et se confond dans la nature : les parfums aux parfums, les nuages aux nuages, la vie à la vie, pourquoi la mort aussi ne se mêlerait-elle pas à la mort, et, puisque chaque chose en se mêlant se féconde^ pourquoi la mort, qui est une des conditions de la nature, un des chaînons de l'éternité, un des jalons de l'infini, pourquoi la mort seule serait-elle stérile ? Dieu ne l'eût pas faite si elle ne dût être pour lui qu'une machine de destruction^et si en désunissant les corps elle n'eût pas dû unir les âmes.
» Ainsi donc, Cécile, ainsi donc la mort elle-même n'aurait pas le pouvoir de nous séparer ; car l'Écriture dit que ]e Seigneur a vaincu la mort. *
» Ainsi donc, au revoir, Cécile, et non plus adieu, au revoir, dans ce monde peut-être, et ds^is Tautre certainement.
» Pourquoi ces idées me viennent-elles aujourd'hui? Je ne sais. Est-ce un souvenir 7 est-ce un pressentiment?
» Au revoir ; on vient me chercher ; le bâtiment est prêt. Je confie cette lettre à madame d'Ambron, qui la remettra elle-même à la poste.
» Votre Henri. »
Huit jours s'écoulèrent, puis une nouvelle lettre arriva. Nous avons intitulé ce chapitre : Correspondancb. Que DOS lecteurs nous permettent donc de justifier son titre, en mettant sous leurs yeux cette quatrième lettre :
a Vous veillez sur moi, Cécile ; votre souffle me pousse ; votre étoile m'éclaire.
D Écoutez, et vous verrez comme tout nous réussit : c'est effrayant, mon Dieu I j'aimerais mieux quelques difficultés. Je voudrais avoir un ennemi à combattre, un obstacle à vaincre. Mon Dieul vous vous lasserez certainement de tant de bontés avant que je sois parvenu au bout de mon chemin.
o Je savais qu'en arrivant à Londres je ne trouverais plus ni madame de Lorges ni personne de ma famille. En effet, tout le monde était parti; mais comme ce n'était pas sur mes parents, trop pauvres eux-mêmes pour m'aider, que je comptais, leur absence ne m'a causé d'autre chagrin que celui de ne pas les voir.
» J'avais compté sur un brave et excellent homme, sur un ancien serviteur, je devrais dire sur un ami de notre famille, sur quelqu'un que vous connaissez et que vous aimez, Cécile, sur ce bon M. Duval.
» Vous savez que, comme vous, Cécile, je n'ai aucune fortune. «^ ne pouvais donc compter que sur un prêt, garanti par ma loyauté. Or, il n'y avait qu'un homme auquel je voulusse m'adresser pour réclamer de lui un pareil service. Cet homme c'était M. Duval.
» Au reste, je n'avais pas hésité un seul instant à m'a-
àtéàët à liii, et j'étaiâ pâHi dé ?étié îm ëettë UiteMon. Je ne doatais p^ titi ihsUlût dé sd bdtmë tolbiitS $ je le coniiaiâsâis.
» Mais, Cécile, vous le ëàvez, oU plûtbt vdtts de le sâVez pas, tiiëiâ vous le dévihez j il y a niille ttiànièi-es de rendre service, depuis le service qu'on arrabhé jusqu'au Service! 4u'dh vous ôfîrè.
» Pauvre M. Duvalt à tiëiHiê lui eus-je dit, càt je né lui cachai riëii, Cécile, ni tixàû amour pour vous, iii notre position, ni iioâ espérances reposant tout eiitiëi*eis àttr lui; à peine lui eils-je tout dit, qiie sa fëinme, se retoUiliaht vers lui, s'écria : « Eh bien I ne te l'avais^je p^s vingt fois Répété qil'llë s'aimâiënt? » Ainsi, Cébile, ces braves gens avaient pensé à nous, ^'étaient occupés de tious, et quand nous ti'd^ siohs pas noliâ âvoùêt* à hous-niêuiës notre tendresse, iiotre âlhoUr n'était plus pbtii' èU3^ uii secret.
\i hloTS, M. Duvàl est venu & ûioi les lâritiéà àuit yeux : oui, Cécile, cet ëièellent hoinme était prfit k plëureK Puis il ih'à dit : a Aliiiës^-là bien, monsieur Henri, alinez-la ptbforidémeht, car is'ést une noble et bonne jëuriè fille; et §i des gebs boiiimë nous avaient jamdis osé élever léâ yeui jusqu'à elle, c'est la femme que j'aui^s Voulu à inoti Éflouàrd. » Puis, me tendant là inaîn; ce qu'il n'avait jlitnaià osé faire depuis qu'il me cotinaissait, et serrant la ifaiëhné avec force i
» — Encore une fois, dit-il, rendeiè-ld héUteûse.
» Et maintenant, continua-t-il en è'esfeuyâhi les yeux et ëh the conduisant dans soii càbihét, pàflohs d'àiïait^s.
GËGILË. 227
» Ce fut chose vite faite et sans boui*së délier. Le commerce compris d'une certaine façon est, il faut en convenir, Une grande chose. J'avais totljourâ entendu dire que, pour remuer quelques misérables milliers de francs, il fallait du papier timbré, des écritures, des notaires, des f ëceveurs d'enregisiteinent et une foule d'autres choses.
» M. Duval prit un chiffon de papier et écrivit :
j> j'ai l'honiieur de doîiiier avis à ttiesSietlrs Smith et » Thursen que je crédite monsieur le vicomte Henri de 8é- » nonnes pour une somme de cinquante mille francs. »
D Puis il signa, me remit le papier, et tout fut dit.
» Le même jour, je me présentai chez ces messieurs i je leur expliquai mon désir de passer à la Guadeloupe aved une pacotille. Ils avaient justement un bâtiment en charge pour les Antilles, ils me demandèrent quels étaient les objets sur lesquels je voulais spéculer. Je leur répondis que, parfaitement étranger au commerce, je les priais de s'entendre à ce sujet avec M. Duval ; ils me promirent de s'en occuper le lendemain.
» Je revins chez M. Duval. Il y avait une chose dont je voulais vous parler loûguetnent, chère Cécile, et que, par conséquent, je désirais visiter : c'était votre petite maison de Hendon.
» Je m'informai donc à monsieur Duval quel était sbn nouveau propriétaire.
» C'est dans ce détail que vous allez apprécier le cœur de cet excellent homme.
» Le propriétaire, c'était lui. Comprenez-vous, Cécllet
dans sa religion pour votre mère et pour vous, il a acheté la maison et les meubles qui la meublaient, afm qu'elle de* meurât toujours comme un monument du passage sur la terre de sa sainte et de son ange. G-est ainsi qu'il nomme votre mère, c'est ainsi qu'il vous nomme.
» Il voulut venir avec moi, mais madame Duval l'en empêcha.
)) — Monsieur le vicomte aimera mieux aller seul à Hendon, lui dit-elle. Restez donc ici ; votre présence effaroucherait tous ses souvenirs.
» Il y a dans le cœur delà femme, à l'endroit des choses d'amour, un sentiment que l'homme le plus délioat ne retrouvera jamais dans le sien.
» Monsieur Duval me remit donc la clef du cottage.
» Personne n'y va, pas même eux; seule, votre ancienne femme de chambre anglaise, qui est entrée au service de madame Duval, est chargée de l'entretien de votre paradis.
» Le lendemain , dès le matin, je partis : en deux heures et demie je fus à Hendon.
» Je me rappelai, la première fois que je vins accompagnant madame de Lorges, avec quelle indifférence, je dirai presque avec quel mépris, j'abordai ce charmant cottage; pardonnez-moi, Cécile, je ne vous avais pas vue, je ne vous connaissais pas. Du moment où je vous vis, du moment où je vous connus, la petite maison fut un temple dont vous devîntes la divinité et dont votre chambre fut le sanctuaire.
CËGILB. 229
» Je VOUS le dis, Cécile, jamais je n'avais éprouvé une émotion pareille à celle que je ressentis en m'approcjjant de cette maison. J'avais envie de m'agenouiller devant sa porte et de baiser son seuil.
» J'entrai cependant, mais ma main tremblait en poussant la clef dans la serrure, mais mes jambes manquaient sous moi lorsque après avoir repoussé la porte je me trouvai dans le corridor.
» Je visitai d'abord le jardin : plusde fleurs, plus de feuilles, plus d*Dmbre ; tout était triste et désolé comme lorsque vous l'avez quitté il y a dix mois.
» Je m'assis sur le banc du berceau. Vos amis les oiseaux sautillaient en chantant sur les branches dépouillées. Ces oiseaux, vous les aviez vus, Cécile, le chant qu'ils chantaient, vous l'aviez entendu.
» Je restai à les écouter, les yeux fixés sur votre fenêtre fermée, m'attendant à chaque instant à vous voir paraître derrière les vitraux; car, ainsi que je vous l'ai dit, tout est demeuré comme de votre temps.
» Puis , j 'ai monté le petit escalier tournant, je suis entré dans la chambre de votre mère. Je me suis agenouillé devant la place où était le crucifix et j'ai prié pour vous.
» Puis, j'ai entr'ouvert la porte de votre chambre. Rassurez-vous, chère Cécile, je n'y suis pas môme entré; j'ai j tout respecté.
^ » Enfin, je me suis arraché à cette petite maison où je laissais une si bonne part de ma vie passée, pour aller rendre une visite plus sainte que toutes les autres encore.
2âO GËCILË.
Vditô déVitle2, Géeiie, que je veux parler du totiibeati de vdti^inëre.
)) Gomme dans voftfe jardin, conunedaûSYOtrechambre, comme partout, enûn, on voit qu'une main aniiëapassépar là i au printemps , il à dû être couvert de fleurs, et, à leurs tiges flétries, S letïts feuilles desséchées, j'ai teconnu les mêlned fleurs t|ue telles de votre jàrdiia. J'y ai cueilli quelques feuilles d'un rosier et d'un héliotrope \ ce sont les deux plantes qui ont le mieux survécu aux atteintes de l'hiver, et je vous* les envoie. Ce Sont celles qtie vous trouve^ rez dans cette lettre. C'est à peine si j'ose vous dire que, certaiti qtle Vous les fiorteréz à Vos lètrës ^ j'ai déposé sur chacune d'elles un baiser.
» 11 fallait partir. Cinq ou six heUt^es s'étalent écoulées dans ce saint pèlerinage. J'avais l*etideE*vous dans la soirée, che2 M. Diival, avec messieurs Smith et Thursen, J'étais dé retour à huit heures.
t Ces messieurs arrivèrent avec là rigoureuse ponctualitécommerciale; ils connaissaient pàrfàitethëhtmondhcle, qui est itlliiiënsëîiiètit riche, à ce qu'il paraît, et, sauf quelque^ singularités, éicellent honune, à ce qu'ils disent.
» Tout a été réglé dafas la sbirëë ; uù châi'hiant brick tout chargé se trouve dans le port : l'armateur est des amis de ces messieurs; il me doûne uri intérêt de cinquante mille francs dans sa cargaison, et voyez, chère Cécile, comme jd Voué le disais, quel étrange bonheur me poursuit, ce bâtimeiit part demain 1
» Ah ! j'oubliais de vous dire Mon navire s'appelle
GËGILE. 231
FÀima^Bell; c'est un presque aussi joli nom que Cécile I ji Je vous quitte donc pour jusqu'à demain ad moment
de partir; je ferai rémettre cette lettre à la poste. »
a 11 heures du matin.
» Toute la matinée , chère Cécile , a été prise par mes préparatifs de départ ; heureusement que tout , dans ce voyage, se rapporte à vous , et que , par conséquent , aucune ctosè ne m'écarte un instant de votre pensée.
» Le temps est incroyablement beau pour une journée d'automne. M. Duval et Edouard sont là ; madame Duval m'a envoyé ses souhaits de bonheur par son mari et par son fils ; tous deux m'accompagneront jusqu'à bord du bâthnent.
» Il paraît qu'une grande nouvelle est arrivée hier dans cette bonne famille ; j'ai cru deviner qu'Edouard était en quelque sorte fiancé à une femme pour laquelle il n'avait que les sentiments d'un frère, tandis qu'au contraire il en aimait une autre. Mais M. et madame Duval , esclaves de la parole engagée, ne voulaient pas permettre cette union avant d'être dégagés de leur ancienne promesse. La tiouvelle qu'ils étaient libres leur est, comme je vous l'ai dit, arrivée hier ou avant-hier; de sorte que, selon toute probabilité, le pauvre Edouard va épouser, d'ici à quelque temps, celle qu'il aime.
» Il est bien heureux t »
« Midi, à bord de V Aiina-'Bdl, » (Jomme vous le voyez, chère Cécile, j'ai été forcé de
VOUS quitter. Je ne pouvais vraiment laisser Edouard et son père sans leur faire compagnie. Tous deux, savezvous bien, ont abandonné leur bureau pour m'accompagner. C'est tout au plus s'ils en feraient autant pour le roi Georges.
» Le petit brick me paraît vraiment digne de son nom: c'est une espèce de paquebot construit à la fois pour le passage et pour le commerce, et dans lequel, ce qui est rare, les hommes sont presque aussi soignés que les marchandises. Le capitaine est un Irlandais nommé John Dikius. Il m'a donné une excellente chambre, n"* 5. C'est le même numéro, remarquez-vous, que celui de la maison que vous habitez.
» Ah I voilà que je ne puis plus vous écrire ; le bâtiment commence à appareiller, et comme on lève l'ancre, il se fait un grand mouvement qui m'empêche de continuer.
» Au revoir donc, chère Cécile, ou plutôt adieu, car pour moi le mot adieu n'a pas la signification qu'on lui prête ; c'est une recommandation au Seigneur de veiller sur VOUS; adieu donc, je vous laisse sous le regard de Dieu.
» Nous partons sous les meilleurs auspices, tout le monde nous présage une heureuse traversée. Cécile, Cécile, je voudrais bien être fort, je voudrais bien vous donner de ma force, mais il m'est impossible de faire du stoïcisme en face de vous. Cécile, je souffre bien de vous quitter : à Boulogne, je n'abandonnais que la France ; en quittant Londres, j'abandonne l'Europe.
» Adieu, Cécile ; adieu, mon amour ; adieu, mon bon
ange ; priez pour moi, je n'espère plus qu'en vos prières; jusqu'au dernier moment je vous écris, mais voilà qu'on force M. Duval et son fils de descendre dans la chaloupe, moi seul retarde le départ Un mot encore et je ferme ma letttre: je vous aime, adieu Cécile, Cécile, adieu.
• Adieu.
» Votre Henri. »
l'ongle de la GUADELOUPE.
Cécile reçut cette lettre quatre jours après qu'elle avait été écrite ; depuis deux jours déjà Henri avait perdu la vue des côtes de France et d'Angleterre.
On comprend la double impression que cette lettre produisit sur la pauvre enfant. Ce pèlerinage de Henri au cottage et au tombeau lui rappelait toutes ses joies et toutes ses douleurs du passé. Le départ de Henri, départ retardé tant qu'il avait pu, et dont la plume du jeune homme lui exprimait les dernières angoisses, lui rappelait toutes ses craintes et toutes ses espérances pour l'avenir.
Henri voguait, à cette heure, entre le ciel et la mer. Elle tomba à genoux en achevant sa lettre et pria longuement Dieu pour lui.
281 GËGILE.
Ptiis eUe songea aux autres p^Miàs de sS lèttfë ; à celte bovine famille Duval^ à qui Hetlri ayàit été demander tan appui , sans savoir que cette femme pbtir l&quelle il allait lui avouer soti amohr dëvdit 6tre la feinme d'Edouard, d'Edouard qtd, avec un autre aiiioiàr dans le c^iir, eâclàvé qu'il était de l'engagement de ses parents, l'eût tenu avec la fidélité qu'un négociant met à payer une lettre de change, dût cet engagement le rendre malheureux.
Àtors Cécile courut à son pupitre, et, dans le premier moment de son effusion, elle écrivit à madame Duval une longue lettre, dans laquelle elle lui ouvrait tout sou cœur et l'appelait sa mère. La belle organisation de Cécile était si apte à sentir tout ce qui est noble et grand !
Puis elle revint k èa robe de noces, son grand travail, sa grande distraction, son seul bonheur. La marquise continuait à Vivre de sa vie accoutumée, passant toutes ses nidtinëeâ couchée,, à lire ou à se faire lire des romans. Cécile ne la voyait littéralement qù'atii heilres des repas. Il y avait un abîme entre les deux femmes : l'une, tout intellettuëllë ; l'autre, toute sensuelle. L'Unë, jugeant tout par le cœur ; l'autre, examinant todt au point de vue dé l'esprit.
Quâtit à mademoiselle Aspasie, Cécile he sentait iihe répulsioti secrète pour elle ; dé fedrte qiië, poiif ne pas liii demander un service, ^iié celle-ci d'ailleurs eût peut-être refuse de fsirë, elle s'était arrafagéé avec ime jiohne femme deislèurant dans les mansardés de là même maison et appelée madame Dubois. Cette femme descébdait tous
]es matins et faisait le petit ménage de la pauvre enfant.
Comme nous l'avons dit, la marquise avait conservé quelques relations avec ses anciennes amies. Ces amies venaient la voir de temps en temps dans son humble appartement, l'invitant à son tour ou à aller les voir ou à user de leurs voitures ; mais la marquise avait l'orgueil de sa pauvreté. D'ailleursi le peu de mouvement auqueli depuis trente ansj elle s'était habituée^ l'avait portée vers l'obésité. Elle était très-grasse et tout déplacement lui devenait une fatigue.
Elle passait donc sa vie dans sa chambre et Cécile dans la sienne.
Toute la journée s'écoulait, pour la pauvre enfant^ k suivre j dans sa pensée ou sur la carte) l'aventureta navire qui voguait vers un autre monde* Bile avait parfaitement compris que trois mois au moins devaient s'écouler sans qu'elle reçût aucune lettre de Henri. Elle s'en attendait donc point, ce qui ne l'empêchait pas de tressaillir à chaque fois qu'elle entendait frapper à la porte; Pendant Un instant l'aiguille alors tremblait entré ses doigts, puis la personne qui avait frappé apparaissait, et, comme cette personne n'avait rien à faire avec Henri, Gédle reprenait en soupirant son travail.
Ce travail était un miracle de patience, de fini et de goût ; ce n'était pas Une simple broderie, c'était un dessin en relief. Toutes ces fleurs, quoique pâles comme celles dont on fait des couronnes pour les vier^eâ que l'on conduit à l'autel, tiu pour les vierges qu'dh mène k la tombé,
étaient vivantes et animées. Chacune d'elles rappelait à Cécile un souvenir de son enfance, et, tout en la brodant, elle lui parlait du temps où elle-même, cette^ fille éphémère du soleil éphémère de Londres, avait vécu.
Un matin que Cécile travaillait comme d'habitude, on sonne à la porte ; mais cette fois elle tressaillit plus vivement encore que d'habitude, reconnaissant la manière de sonner du facteur. Elle courut ouvrir elle-même, c'était lui ; il lui tendit une lettre. Elle poussa un cri de joie. L'adresse de cette lettre était de l'écriture de Henri. Elle jeta les yeux sur le timbre ; elle était timbrée du Havre.
Elle manqua de s'évanouir. Qu'était-il arrivé ? Comment, après six semaines de départ à peine, recevait-elle de Henri une lettre datée du Havre ? Était-il revenu en France ?
Elle tenait la lettre à la main, et toute tremblante elle n'osait l'ouvrir.
Elle s'aperçut que le facteur était là attendant; elle le paya et elle courut dans sa chambre.
Comme elle aimait la figure souriante de cet homme!
Elle décacheta la lettre ; elle portait cette date : En mer.
Henri avait trouvé une occasion de lui écrire. Voilà tout|I
Elle lut ce qui suit :
a Chère Cécile I
» Voyez si véritablement vos prières ne me portent pas bonheur; voici que, contre toute attente, je trouve une occasion de vous dire que je vous aime.
» Ce matin, lemateloten vigie a signalé une voile. Conmie
CëGILë. 237
OD est toujours sur le qui-vive à cause de la guerre, le capitaine et les passagers sont aussitôt montés sur le pont. Mais, au bout de quelques minutes, on a reconnu que le navire en vue était un navire marchand ; de plus, ce navire avait mis le cap sur nous en faisant des signaux de détresse.
)) Ne vous attendez pas à une grande aventure bien triste et bien dramatique. Chère Cécile, non, Dieu n'a pas même voulu que votre bon cœur pût s'attrister sur le sort de ceux à qui vous devez cette lettre. Le navire, qui était un bâtiment français du Havre, avait été retenu, quelques jours après son départ de New-York, par un calme de trois semaines, et craignait de manquer d'eau avant de toucher la France. Le capitaine lui en fit envoyer une douzaine de tonneaux, et moi je me mis à écrire pour vous redire, Cécile, que je vous aime, qu'à chaque heure du jour et de là nuit je pense à vous, et que sans cesse vous êtes près de moi, autour de moi, en moi.
» Savez-vous à quoi je pense, Cécile, en voyant ces deux navires en panne, à cent pas l'un de l'autre, et dont l'un vogue vers la Poinle-à-Pître et l'autre vers le Havre ? c'est que si, à l'aide d'une de ces chaloupes qui vont de l'un à l'autre, je pissais de l'un sur l'autre, dans quinze jours je serais au Havre, et le lendemain soir à vos pieds.
» Et pour cela, je n'aurais qu'à vouloir. Je vous reverrais, je vous reverrais, Cécile. Comprenez-vous? Seulement, ce serait ce que les hommes appellent une folie, et cela nous perdrait.
» mon Dieu ! comment donc n'avons-nous pas trouvé quelque projet d'avenir qui ne m'éloîgnât point de vous! fl me semble qu'encouragé par un naot, par un reçard de vous, j'aurais réussi dans tout ce que j'aurais entrepris. Vous voyez bien, Cécile, que, protégé par vous, je réussis même loin de vous.
» Oh I je vous le répète, ce bonheur étrange na'effraye; j'ai peur que nous n'ayons quitté la terre, Cécile, et que nous ne soyons déjà tous deux sur la route du ciel.
» Pardon de mes funestes présages ; mais l'homme est si peu né ici-bas pour le bonheur, qu'il y a un doute au fond de chacune de ses joies qui empl§che cette joie d'$tre une parfaite félicité.
)) Savez-vous à quoi se passent mes journées, Cécile? à vous écrire. Je vous rapporterai un long journal où yous retrouverez, heure par heure, toutes mes pensées. Vous verrez ainsi que mon esprit n'a pas été un seul instant éloigné de vous.
» Puis, quand la nuit vient, comme il est défendu de conserver de la lumière dans le bâtiment, je paonte sur le pont, j'examine ce magnifique spectacle du soleil qui se couché dans la mer ; je suis. Tune après l'autre, toutes les étoiles qui s'allument au ciel, et, chose étrange, la reconnaissance et l'adoration de Dieu me conduisent à la tristesse, car je me demande si Dieu, qui a tous ces mondes à faire mouvoir, occupé qu'il doit être à suivre des yeux cet éternel ensemble, peut avoir un regard pour chaque ^ individu qui lève les mains vers lui, v.
» Si le S^ignem: était Iq Dieu ies mondes, et si le hasard était celui des individus?
» Et, m effet, qU'Wportent àlahaute puissa&ce et à la suprême majesté de Dieu ces détails de notre misérable vie? que lui foitf , à ce grand ^t, les événements heureux ou malheureux de notre exîstei^ce? que lui isûporld^ à ce riche moissonneur, que (pielques épis de Vm de ses millions de phamps, dont diacun s'appelle un monde, sdent courbés par la grêle ou déracinés par l'ouraganl
» Mon Dieu ! mon Dieu ! si vous ne m'écoutiez pas quand je vous parle, si vous ne m'entendiez pas quand je vous supplie de me ramener près de Cécile qui m'attend I
x> Eh bien I chère Cécile, dans quelles pensées vais-je encore me perdre, quand chacune de mes lettres devrait vous porter la force ? Comment se fait-il qu'elles ne vous portent que le découragement? Pardonnez-moi I pardonnez-moi!
» Je me sui^ (^ m ami à bord : c'est le pilote. Le pauyregarçoD I lui aussf a laissé, àjGrayeseijd, uAefewioe qu'il aimait. A I^ piamère dont il rjOgardait le ciel ensoupirant, j'ai reconnu un frère d'infortune. Peu à pçif je me sui^ lié avec lui 4 il m'a jp^^lé de sa chère Jenny. pt moi, Cécile, paxdonnez-iAoi, iijioi, ie \m ai parlé de vous.
;^ }% donfi qjgielqu'un h qui dire votre nom; j'ai donc quelqu'un à qui répéter que je vous aime; j'ad donc un cœur qui comprend le mien 1
» Le cœur d'un matelot I me dira-t-on. Malheureux ceux qui me diront cela*
2i0 CÉCILE.
» Ce bon jeune homme, avec qui je parle de vous toutes (es nuits, s'appelle Samuel.
» Je veux, moi aussi, que vous sachiez son nom.
» Dites un mot de lui dans vos prières, afin qu'il revoie sa Jenny. Je lui ai promis que vous le feriez.
» Adieu, Cécile, adieu , mon amouri La chaloupe du bâtiment français retourne à son bord. Jeremetscette lettre au contre-maître, qui me promet, sur son honneur, delà jeter lui-même à la poste en arrivant au Havre. Adieu encore une fois, ma Cécile bien-aimée ; dans vingt ou ving-cinq jours, si le temps continue de nous être favorable, je serai à la Guadeloupe.
» Adieu pour la millième fois. Je vous aime,
» Votre Henri. »
« P. 5. UnmotdansvosprièrespourSamueletJenny. »
Il est impossible de faire comprendre à nos lecteurs quelle impression profonde cette lettre produisit sur Cécile ; cette impression était d'autant plus grande que la lettre était plus inattendue. Cécile tomba à genoux, des larmes de reconnaissance plein les yeux. Ce ne fut point une prière qu'elle dit, ce furent des noms quelle murmura, et parmi ces noms, comme le lui avait demandé Henri, étaient ceux de Samuel et de Jenny.
Puis elle se remit, plus courageuse et plus confiante qim jamais, à sa robe de noces.
Les jours continuèrent de s'écouler, se succédant avec
GEaLE. 241
leur monotone régularité, sans rien apporter de nouveau. Cette lettre inattendue, cette bienheureuse lettre avait donné à GécUe Tespoir que quelque événement pareil au premier lui apporterait des nouvelles de son amant ; mais comme l'avait dit Henri, cet événement était un de ces accidents amenés par un heureux hasard et qui n'avait pas de chance de se renouveler.
Pendant ce temps, de grands événements s'étaient écoulés : la république s'était faite empire; Bonaparte était devenu Napoléon ; l'Europe effrayée avait assisté à cet étrange spectaclesans même éleverla voix pour protester; tout semblait assurer à la dynastie naissante une longue durée; ceux qui entouraient les nouveaux élus étaient riches, brillants, heureux. Lorsque quelquefois Cécile voyait passer sous ses fenêtres ces brillants cavaliers et cette élégante noblesse, moitié ralliée, moitié créée à nouveau, elle se disaitbien avec un soupir : Voilà pourtant comme serait Henri, voilà pourtant comme je serais, moi, si nous eussions laissé les événements suivre leur cours. Mais tout à coup elle pensait à ce sang liquide encore aux fossés de Vincënnes, et elle se répondait avec un soupir encore : La conscience ne trompe pas, nous avons bien fait.
Un mois s'écoula encore. Alors Cécile commença à attendre avec plus d'impatience ; puis une semaine, puis quatre jours passèrent, chaque jour plus lent que l'autre; enfin, le ipatin du cinquième, ce coup de sonnette si longtemps attendu et connu si parfaitement retentit. Cécile se précipita vers la porte : c'était une lettre de Henri.
242 GËGILE«
Mettons cette nouvelle lettre sou3 les yeux da lectenr '- '«Cfore Cécile, ■'■" •""■•^'" • :'• -..u, ^
» D'abord et avant toute chose, notre bonheur est le même. Je suis amvé à la Guadeloupe après une traversée un " vent
le plus brave et le plus excellent homme du monde, et qui a été si heureux de me voir engagé dans ce qu'il anpelle son régiment a lui, qu'il m'a déclaré à rins^i^fitoie que je pouvais me regarder comme son héritier.
» Or, soit dit en passant, mon oncle, cjhère içécije, ^t immensément riche.
» Maintenant, comme toujte bonne chose ^ son jgjau^^ais côté, le brave homme m'a déclaré qu'Û s'était, en ine voyant, senti pnspour moi d un si violent amour, qaesoa3 aucun prétexte il ne me laisserait partir avant deux mois. J'ai d* abord eu grande envie de lui déclarer qu'à ce prix je renonçais à sa succession. Maïs j'ai réfléchi, mon cher amour, que cç^ deux mois étaienj à peu près nécessaire à la vente ^e ma petite jpacotiUf. ,PuisJe capitaine de VAnna-Beli m'a assuré qu'il Juî fallait ce temps au moins pour faire un nouveau chargfemeat; de scy^e que force m'a été de me résigner. Me yoilà donc clou0 ,à la Poii^te-à- Pitre pour deux mois au moins. Heureusement un navire appareille demain dans la matinée et vous portera des nouvelles de votre pauvre exQé, gui vous aimp, Cécile, plus qu'aucune parole-humaine ne peut le dire, plus gu'aur cune pensée terrestre ne peut Texprimer.
» J'ai tout dit, tout raconté à mon oncle \ il a d'abord fait la grimace quand je lui ai appris que vous n'étiez pas d'une famille conunerçante ; mais, enfin, quand il a su combien vous étiez parfaite, quand je lui ai eu affirmé que vous l'aimerez un peu pour l'amour de moi , il s'est consolé de ce que vous étiez belle, bonne et de vieille no* blesse. Ce cher oncloi il faut vous dire, Cécile, qu'avec sa manie d'être un bomme de comptoir , c'est l'aristocratie en personne; que malgré lui la particule lui vient sur les lèvres, et que, tout en ôtant leur titre aux gens qui l'onti il ajoute le de aux gens qui ne l'ont pas.
» Quelle magnifique et grandiose nature, chère Gédlei et comme je serais heureux de l'admirer avec vous ! comme notre pensée se perdrait dans l'étendue de cette mer infinie I conmie notre œil plongerait dans ce ciel si pur et 3i limpide, que le regard croit toujours qu'il arrivera à pénétrer jusqu'à Dieu I
t> Malheureusement toute cette nature vous estétrangère, Cécile. Vous ne connaissez pas cesplantes, vous ne connaissezpas ces fleurs, vous ne connaissez pas ces fruits, et ils no vous connaissentpas. L'autre jour j'ai bondi de joie en apercevant une rose épanouie ; cela m'a rappelé l'Angleterre, Hendon, votre cottage< votre jardin et notre tombeau.
» Quel terrible et précieux don du ciel que la mémoire I en une seconde j'ai franchi dix-huit cents lieues, et je me suis trouvéassis,avecvous,sousleberceaudevotrejardin,rembrassant dans ses moindres détails, depuis vos magnifiques compagneSi les roses, les lis, les tulipes, les anémones et
les violettes, jusqu'à votre humble gazon vert, dans lequel sautillaient, en cherchant joyeusement le grain que vous y semiez tous les jours, les joyeux pinsons, les brillants chardonnerets et les insolents moineaux francs.
n Je ne sais d'où cela vient, chère Cécile, mais aujourd'hui j'ai le cœur plein d'epérance et de joie; tout est si beau ici, tout est si puissant, les arbres de végétation et les honunes d'existence, que mon doute étemel conunence à s'en aller et que mon cœur si longtemps serré se dilate et respire plus librement*
» 11 y a bien des lignes que je ne vous ai dit que je vous aimais, Cécile, mais je crains de vous le répéter trop souvent; si je vous le disais de bouche, il me semble que l'expression de mes yeux, que le son de ma voix plaideraient si bien pour les éternelles répétitions, que vous me les pardonneriez.
1» Voilàmononcle quientreet quiveutabsolumentm'emmener voir ses plantations. Je résiste. Mais il me dit que ce seront un jour les vôtres, et cette raison me décide à vous quitter pour une heure ou deux. Au revoir, Cécile!
» Savez-vous, Cécile, ce que nous ferons si vous venez jamais habiter la Guadeloupe? Nous prendrons un dessin du petit cottage, un plan du petit jardin, nous emporterons des graines de toutes vos fleurs; puis, au milieu de l'habitation de mon onck, nous ressusciterons le petit paradis de Hendon.
» Je passe ma vie à faire des projets, à bâtir des châteaux de cartes; puis je prie Dieu de ne pas souffler sur mes
rêves et de leur donner le temps de devenir des réalités.
» Heureusement je suis presque toujours seul, c'est-àdire avec vous, Cécile ; vous marchez à mes côtes, je cause avec vous, je vous parle, je vous souris ; souvent l'illusion est si grande, que j'étends la main pour prendre la vôtre ; c'est alors que vous disparaissez comme une vapeur, que vous vous évanouissez comme une ombre.
» Le vaisseau qui vous portera cette lettre une fois parti, je n'aurai probablement plus d'occasion de vous écrire avant un mois ou six semaines; les départs sont rares en ce moment-ci; puis, dans deux mois, c'est moi qui partirai à mon tour. Cécile, Cécile, comprenez-vous quel moment pour moi quand je verrai les côtes de France, quand je verrai Paris, quand je verrai la rue du Coq, quand je monterai ces cinq étages, quand je sonnerai à votre porte, quand je tomberai à vos genoux? Mon Dieu I comment supporterai-je un pareil bonheur sans devenir fou?
Adieu, Cécile, je vous écrirais ainsi éternellement, et pourquoi faire ? pour vous dire et pour vous redire cent fois les mêmes choses. Adieu, Cécile, je ne vous dis pas de penser à moi : il est impossible que je sois le seul à aimer comme j'ahne. Adieu, Cécile, priez, priez pour mon retour, car c'est à votre prière, j'en suis certain, que je dois, jusqu'à présent, cette combinaison d'événements si constamment heureux que, pour la centième fois, je vous le répète, je m'épouvante de tant de bonheur.
» Adieu, Cécile; je charge un beau nuage doré, si brillant qu'il a l'air du char d'un ange, de vous porter tous mes sou-
246 CÉcàÉ.
venîrs ; il vogue douceirient vers la France à travers ce ciel limpide dont on n^a pas idée dàiis nos climats, éi, tenez, le voilà qui s'écarte et qui prend là formed'ùn aigle aiii aiîéS déployées pour aller plus vite; merci, mon beau niiàge, merci ; salue-la ed passant et dis-lui qùè je râiîne.
» Adieu, je ne vous quitterais pas si je m'en cirôyàis, et Dieu sait à quoi je m'exposerais, c'est que voiis redoutiez à l'avenir autant l'arrivée de înès interminables iëttres que je désirerais, moi, une ligne, un mot, une syllabe de vous.
Adieu encore une fois, une fois eiicore, je vous aiiné; adieu, adieu.
» Votre Henri. »
Si longud qtué f tit feèttë lettre ; elle pàht bien fediittë î Cécile ; elle là lut et la relut iduté là jdui*déé ; pUià ëriflil, elle la sut par cœtir. De cette tâçOii et tbdt éd ti'avalllMiit S sa belle robe de nocies, là i)auvrè èîifânt i^ i^disàit toult hiH les phrases de son fiaticé i p\x\s de temps en tempâ, bbmmë cesl phrases ne suffiraient pas encore, elle allait pféndre les lettres elles-iûôm'es, aûn dé Se rûtteriiiir plds cotnplétë-' ment pat- le contact dU papier et par la vue de Técriturd.
Pendant ce temps là tobe àvâliçait ; c'ëîait, comme tious 'avons dit, une magnifique guirlàtide de broderies ^ eh faisait le tour et qui devait remohter paf djbvant jusqtt'â la ceinture, et là se diviser en rameaux dont les Uns conti-' Huaient d'accompàgnef cette portion du corsâgé t[u*oû appelle le poignet, tandis que les autres ^'égaraient caprl-
ŒGILÈ. 211
cièu^méhi âtitottr des manches ; quaDt au ftod (K 1& robe, il devait i*ester uni.
Or, la robe était déjft plus qu'S moitié faite, et, comme sëibii totrtë j[)robâbilité, HëilH devait être enbbre trois ou quatre moiâ saiis revenii*, la robe serait cbiliplétemeilt achevée à Son t^tour.
De temps en temp^ là ixtârqiiii^e demandait des nôil* vellés dd Voyàgëiif, mais dil ton dont blië Éé serait infdrméé d'un étranger. La marquise n'avait point têVé ce tria* riagé pal* amitié poiit* Henri, maià par antipathie pour Edouard. Elle ne voulait pas voir sa petite-ûlle la femtUc} d'un commis de banque, voilà tout. '
Et cepéndâiit les jotir^ siicc^dàièht aux joui^ ! Cécile Savait Qu'aucun bâtUfaeht he devait partir de la Guâdelblipë avsint si3t semaines. UetiH lé lui avait dit, oh se le rappelle. Elle attendait dohb assez pdtieiritilèiit tout le teinps indiqué i puis elle commença à s'iii(|Uiéter lorsque les dëhi moiS furent éèoulés. Ehfin, avec les mêniés tressaillements de bonhëttf , avec les hiômëS élans dé jbie, elle teçUt titi matin cette nouvelle lettre :
i ié J)ars, Chère Cécile; je pars.
% Le navire que je charge dé cette lettre ne ihé pî*éc8dëira que de huit jours, et peut-être bême, comme VAniia- ^etl passe pour ùhe excellente volllèré, arriveràî-je feii mêine temps que ma lettre oit avant elle.
% Comprenez-vous, Cécile? je pih j je pars riche. J*â{ gagné cent pour cent sur ma petite pacotille : j'ai t-em* bourse à l'instant même les 50,000 francs de M. Du-
val. Il m'en reste 50,000 autres, et mon oncle me fait un chargement qui peut valoir 100,000 écus. De plus, il me remet 100,000 francs comme cadeau de noces.
» Ha Cécile bien-aimée, comprenez-vous dans quelle ivresse je suis? Je ne cesse de demander au capitaine s'il est bien vrai que son voyage soit arrêté pour le 8 mars; car c'est le 8 mars que nous partons.
» Il me répond que oui, et qu'à moins que les vents ne deviennent contraires, son départ est irrévocablement fixé pour cette époque ; mais dans ce moment-ci les vents soufflent avec une parfaite régularité ; rien ne nous retardera donc, je l'espère.
» Mon Dieul mon Dieu! il est donc vrai que je vais la revoir, revoir ma Cécile bien-aimée, mon ange chéri ! Il est donc vrai que toutes mes craintes étaient insensées I il est donc vrai que votre bonté ne se lasse pas, et que le bonheur qui m'a accompagné jusqu'ici n'était que leprésagedubonheur qui devait encore m'accompagner jusqu'en France I
» Mon Dieu, vous êtes bon, vous ôtes grand, vous êtes miséricordieux; je vous remercie.
» Ou plutôt, mon Dieu, n'est-ce pas, c'est elle qui prie, c'estellequi veille, c'estellequiméritepourelleetpour moi?
» Au reste, j'ai un compagnon de joie et de bonheur : Samuel, le pauvre Samuel, vous savez, Cécile, le pilote dont je vous ai parlé ; le malheureux, il lui manquait quelques centaines de francs pour être heureux, comme à nous quelques milliers. Comprenez-vous qu'avec mille écus j 'ai fait le bonheur d'un homme? Je les lui ai donnés en votre nom.
cesmille écus, Cécile. A son retour, il va épouser Jenny, et si son premier enfant est un garçon, i) l'appellera Henri; si c'est une iille^ il rappellera Cécile.
» Il en résulte que le pauvre Samuel est maintenant aussi pressé que moi de partir.
» Huit jours I comme c'est long, huit jours I huit jours à attendre sans me rapprocher encore de vous. Au moins, sur unbâtiment ou dans une voiture, qu'on soit poussé par l'aile du vent ou traîné par de bons chevaux, on sent que l'on semeut, que l'onavance, qu'onapproche ; ilyadansle mouvement une consolation. Notre mère nousbercequandnous sommes petits, l'espérance quand nous sommes grands. En vérité, je crois que j'aimerais mieux passer quinze jours de plus en mer et me mettre en route à l'instant même.
»Aussi j'hésite presque à vous envoyer cette lettre, Cécile. Si vous m'aimez conmie je vous aime, ce qui, j'en ai bien peur, est impossible, et que notre bâtiment, par vent contraire ou par un accident quelconque, tarde d'une semaine, de quinze jours, d'un mois, quel supplice va devenir votre vie sans cesse suspendue à l'attente I Oh Ivous attendre, moi, Cécile ; savoir que vous venez me rejoindre et ne pouvoir aller au-devant de vous, et ne pouvoir abréger la distance qui nous sépare en m'élançant à votre rencontre ; oh I je sens que ce serait pour moi mi malheur affreux, impossible, inouï ; je sens que ce serait pis encore que de n'avoir point de vos nouvelles, et cependant je n'ai pas le courage de m'empêcher de crier : - J'arrive, Cécile, j'arrive ; attendez-moi I
» Oui, attendes-moi, ma Cécile adorée \ oui; }e Heos^ j'accours ; attendez-moi< me voilai je suis près de voqs^ je suis à vos pieds. Dites-moi que vous m'aimezi Céeikt je vous aime tant, moi I
» Plus d'adieu, CécUe ; dans huit jours; je pars; au re« voir, Cécile, au revoir^ Attendez-moi d'oB mement àFau* tre. Encore une fois^ Cécile; j'arrivej
» Votre tà^KL. »
Xîl
LA ROBE De noces.
On comprend queDe im|:lre9^6û une |)arëiliè lettre pirty' duislt sur la jeune fille. Elle alla tomber à geiioUt dë^t le crucifix; puis, sa prière faite; âëd actiolls de graciés féxidues, elle courut vers la marquise pour lui àriilbiicer cette bonne nouvelle ; tilaià là niai*qiiise était en train de lii% (ifa nouveslù rôtnail dont les àtnours focticës Intéressaient bien autrement que les amoui^ réelles de éâ petite-fille : elle n'en fit pas moins ses compliments biéd Sincère^ à Cécile, eii la baisant au front.
— Eh bien I mon enfant, lui dit-ëllè, tu Voi^ bien que
ta pauvre mère n'avait pas le sens commun quand elle fiVàîtàri'èté ce projet ffaBïààèé aveè les Duval, et que moi seule j'avais râsoh^tfèst iàonc li inoî seule que lu devras Ion bdnlièùr ;inon éhfant, ne l^'oublié jamais. • ' ^
^'"Cécile rènttâ'chez èlîe 'te \îoèur serré. Ce reproche fait à sa mère, en ce moriïént où elle ëtâît si heureuse, Vibra jusqu'au fond de son cœur.' Elle s'était agenouillée d'abord ï)6ttr remercier Dieu j'elle s'agenouilla ûde seconde f6is pour demander pardon à sa mère.
^ ï^s elle irefiit^ et relût dBi fois sa lettre : puis enfin elle
se remit à ^ robe dé noces.
On eût dît qùëfe pauvre enfant avait calculé la broderie pour le riètôuf , et qu'elle devait finir la robe et revoir Henri tôuï en m'êibe! temps ; cârà peine lui restaît-îl^ouir huit îbursde travail. Pifts de neuf mois se seraient écoiilés,' au reste, entre la première et la dernière fleur de ce 'splendîde dessinV" "* '
"Mais avec quelle âme, quelle joie, quel bonheur elle travaillait maintenant 1 Comme ces fleurs s'animaient soiis Ses doigts ! comme elles semblaient, rivales des filles du printemps, êtfe èUès,' filles de l'amour I Et, confidente d'abord de sa tristesse, comme cette broderie près de s'achever était maîntenàrit confidente de sa félicité I ^ "Oh I '6ui, Henri l'avait bien dît, les heures parurent longues à la pauvre Cécile, et cependant elles s'écoulèrent: pufe vml le soir, puis la nuit : à peine Cécile put-elle doririîr.' Chaque voiture qui passait la faisait bondir. Henri n'écrivait-irpas que VAnna-BeU était bonne voilière, et
2o2 CWOlE.
que peut-être il arriverait en même temps que sa lettre? Il est vrai que c'était trop demander : Hemî l'avait prévu, un retard pouvait arriver. Il fallait donner huit jours au moins à l'attente : ce n'était pas raisonnable que d'espérer ainsi. Cécile se répétait à elle-même qu'elle ^tait foUe d'espérer, et cependant elle espérait.
Et cependant, à chaque bruit dans la maison, elle cou« rait à l'escalier ; à chaque bruit dans la rue, elle courait à la fenêtre.
Lajouméedu lendemain se passa encore ainsi, puis celle du surlendemain, puis les journées suivantes : seulement, la huitième, que Cécile avait ûxée comme un terme de convention à son attente, fut un véritable Supplice.
Dès la veille au soir, Cécile avait uni sa robe de noces; la dernière fleur s'était épanouie brillante et joyeuse sous ses doigts.
La huitième journée s'écoula comme les autres. Depuis deux heures jusqu'à la nuit, Cécile demeura à sa fenêtre, les yeux fixés sur l'angle de la rue Saint-Honoré, se figurant voir tout à coup apparaître le cabriolet qui lui ramènerait Henri, comme elle avait vu disparaître le cabriolet qui l'emportait.
Puis, par un de ces mystères étranges qui prouvent que le temps n'existe pas et n'est qu'un vain mot, tout cet intervalle qu'elle avait passé à attendre Henri disparaissait etTacé ; il lui semblait que c'était la veille seulement qu'il était parti , et que, durant la nuit , un songe était venu, pendant lequel elle avait rêvé ce long voyage.
CÉQLE. 283
La nuit arriva, Tobscurité devint plus épaisse. Cependant, comme il faisait beau, Gédle passa toute la nuit à sa fenêtre. Aux premiers rayons du jour, brisée de fatigue, le cœur oppressé, prête à fondre en larmes, elle se décida à se coucher.
Son sommeil fut court et agité, à chaque instant elle s'éveillait en sursaut, croyant entendre le bruit de la sonnette. La journée se passa dans les mêmes transes que la veille.
Alors elle essaya de raisonner avec son amour, de se persuader à elle-même que les deux bâtiments n'avaient pas]^ se suivre avec cette méthodique régularité; VAnnor B^^/pouvaitavoirété retardée, au moment de son départ, de quelques jours, et peut-être d'une semaine; un de ces calmes si fréquents sous les tropiques pouvait l'avoir re* tenue ; elle s'imposa à elle-même trois jours encore, pendant lesquels elle n'avait pas le droit d'attendre ; mais que faire pendant ces trois jours ?
La pauvre Cécile reprit sa robe de noces et se mit à broder un nouveau bouquet dans chaque angle de la broderie.
Les trois jours s'écoulèrent, puis quatre autres, puis une semaine; les quatre bouquets furent achevés.
Henri avait déjà dépassé de quinze jours le terme probable de son arrivée; Cécile n'était plus seulement impatiente, elle était inquiète.
Alors tous les rêves que fait éclore une imagination troublée germèrentdans son esprit: cette vaste mer dontlesourd grondement l'avait si fort impressionnée à Boulogne, cette
im CËCiUS,
n^e^ ipygi^^tQ avec ses caprices, ses temp,ât|^, ses ouragaflg^ q^'^v^trelle fait dq fAi^na-BeW et de penq ?
I.es jpgrnées de Çépile épient teiri^l^^ d'inquiétvifie gt ^'attente, , mais ses nuits deyinreiï^ pjlus terf ib.lQ$ epçqr^ que ses journées ; cette pensée incessante qu^ ^epieura^t ^ffls son esprit, çoaisj que, pendant \^ yd\^x ^^ raison c@mbatt#, gragiii^sait j?^ «uit. çppamQ lyj tmom^t ftt, ÇS^B*. 4'^trç cpptenuft p^ç le ^çns mç^al, flBB|[€^5ait gç^ sommeil d'une éternelle et fantastique apparition; à p^ç s'en4o™ait-^l|ç, que tantôt'. ^ ?^^^t tf^tôtHepri^ }iii ap- RarjB^ipp.li pui^ pojPMi(^eQçpU tout m mm ÎR^psé de
àsd^m- iûQwes qui la çopduis^içfit ?^ m x4m\ rJ^. ôe
t§ïrear9t 4e »ûglQi§ et ^ larpiêfe
H^ était âft plus 4'up mpis ^ f eitar^
Cécile, pQViF se distrM^I» PUt r^çftuç^ ^ ^ {«qvrfi rçîfe? djt ftoces ; file résolut 4'eïi Rarsgffi^r te (onô d§^ fe)ugBet§ Bôrf iteà çetuï qtf ellç. ^v^it déjà bpod^ ^u? quatre ?fflSte.
Puis une autre idée qui coipmôpç^H à ppi^dt^ A^ps sçii) e^rit )^ tQum^taU encore : la ^larqqi^e cpAtinv^ait de vivre, imsi Bm tapirévQyant ^oïsme. Un jour Cécile ou- Yrii te ftf çar^tftire où était tout ce qwft sa graa^'qière §t elle possédaient ; il j rf^stiit quinze cents franç;§f.
Hle fsourut çjhç;? te flas^rquise, etav^c tausi te^ iRéRigements pos^bleii elte lui dit te çau^ie de se3 praiate^
— Eh bien ! lui dit la marquise, d'ici au momefit QV| ces quipj^e o^tsi francs seront épuisés., c-^$t-4i-^e d'ici à trois Qu quatre mm, Henri ne ^ra-t-il pwnt rey^u?
Gécite. çuvrit te baucba pQ^r dire ;
Cécile:. 2âo
— Qui, mais s'il ne Test pas ?
Les paroles expirèrent s^ir s^ lèvres ; i) lui ^n^lilait que ce n'était pas à elle de dûqter ^|i^çi de la i)[)|$éncpr4çi ^^ pieu \ il lui semblait qp'en doutai^t elle méritât 901^ sprt^ Elle rentra dans sa chambre un peu Rnimé§ par la cor- Yjçtiçn de sa grftfid'naèrç,
Et, en effet, pourquoi Henri ne rçiviendrç^it-il ps^^ ? w assez Igng temps q'était pa^ écoul^ pour d^se^pér^i* encore. Hçf^ri ét^it de quelque^ sems^i^f^ en ret^r^, Yoilà tout. Ce qu'il craignait pouvait être arrivé, saim 4QutO. : VAnna-B.ell fl'ftvait p^s mi^ h. la voile au jour indiqué, Henri était en route^ I}epritQUçh(|itpei|t-ôfr^rApgteterre, Hesri entrait peut-être en France, Henri arriverait avapt que ce nouyefi\i travail e^trepi^js nfi fut s^cbevé: et Cécile, plei^ei d'im courage î«piïiefttâAé et tf une. espéraiflçe éphémère, se remettait à sa robe, et de nouvelles brod^fie^ n9i^s?iipnt sou^ m>i ftiguilte çqmwe §|0^s celte çl'vme fée.
Trojs vpm ^'écoulèrent al^si^ "^QM^ )^s ))puque^g ^t^ept achevés \ la rql)e\ deyensiit une ^eryelllç. Gppi| qui la yoyaien^ (^^.en^ que c'était t^op beau pour un§ fçiiq(9Pi, et qu'elle était digne d'être offerte à ^îp^fe-parçe-rfl^ Liesse, de tof^tte QVl ^^ Moi^t-Caymel.
Cécile commença ^jo^ semis d^ (fe^y^ e^tr^ \^s gr^bp^ quets.
Un CRatiR, madpi^oi8^Uei4spa§i€\ g(j^t?«d^nsi l^ ftbaHibre de la jeuop fille, ce qi^ pe î^ ^rriy^ù^ jaix^ais,
— Que voulez-vous, A^ipagie ? s'écria ǧpfe E^Ml ?ff^ r|vé quelque accident k çQst bojQpe. P)awi^'-
— Non, Dieu merci, mademoiselle; mais il n'y a plus d'argent dans le secrétaire, et je venais demander à mademoiselle où il fallait aller en chercher ?
Une froide sueur passa sur le front de Cécile. Le moment qu'elle craignait était venu.
— C'est bien, dit-elle, je vais aller causer de cela avec madame la marquise.
Cécile entra dans la chambre de sa grand'mère.
— ^Ehbien I bonne maman, dit-elle, ce que j'avais prévu est arrivé.
— Quoi, ma mignonne? demanda la marquise.
— Notre petite fortune est épuisée, et Henri n'est pas encore revenu.
— Ohl il reviendra, mon enfant ; il reviendra.
— Mais en attendant, ma bonne mère, comment feronsnous?...
La marquise porta les yeux sur sa main. Elle avait au petit doigt un médaillon ovale, entouré de diamants. ' — Hélas I dit-elle en poussant un soupir, cela me fera bien de la peine de me séparer de cette bague; mais, enfin, puisqu'il le faut
— Ma mère, dit Cécile, vous ne vous séparerez que des diamants, que vous pourrez remplacer par un cercle d'or; la bague vous restera toujours.
La marquise poussa un second soupir, qui prouvai/ qu'elle tenait au moins autant aux diamants qu'au médaillon, et donna la bague à Cécile.
La jeune fille ne pouvait confier à personne le soin de
Tendre le bijou que la marquise venait de lui remettre. C'était dénoncer sa misère prochaine à sa confidente , et c'était un secret dans lequel elle se souciait de mettre mademoiselle Aspasie lûoinsque personne.
Cécile alla donc elle-même chez un joaillier et rapporta huit cents francs, prix auquel l'entourage fut estimé par le marchand. Celui-ci reçut en même temps commission de remplacer le cercle de diamants par un cercle d'or.
Dès ce moment, Cécile comprit que, près du malheur de ne pas voir revenir Henri, il existait un autre malheur; aussi, impuissante contre l'un, elle voulut se prémunir contre l'autre. Le troisième jour, en allant chercher la bague de la marquise, elle prit ses dessins de broderie, et comme le bijoutier lui avait, par son air loyal, inspiré de la confiance, elle lui montra ses tracés en lui demandant s'il ne connaissait pas quelque dessinateur en broderies chez lequel elle pût tirer parti de son talent. Le bijoutier appela sa femme, laquelle, après avoir admiré les dessins, lui promit d'en parler à un marchand. Trois jours après, Cécile avait une ressource : elle pouvait gagner de six à huit francs par jour.
A partir de ce mqment, la pauvre jeune fille, plus tranquille, en revint à penser entièrement à Henri. Les jours s'écoulaient poussant les jours, et l'on ne recevait aucune nouvelle; Henri était de près de quatre mois en retard. Cécile ne souriait plus, Cécile ne pleurait plus, Cécile semblait devenir de plus en plus froide et impassible ; toute sa douleur s'était concentrée en elle et s'agglomérait
àatoli^ Su êoèbh I)e temps en temps Acore elle tressafllait quand on sonnait aux heures où àulreîbis sonnait le facteiiri mais au boup de sonnette, elle reconnaissait que ce n'était pas lui et retombait sur le fauteuil dont elle s'élait & demi soulevée. Son étémeiîé occupation, occupation devenue presque machinale, était sa robe; Tétofte tout 'tôlière se couvrait de broderies. Chaque jour Cécile reinpnssaitun nouvel ihtérvalle, chaque jour une fleiir nouvelle tiàissÉJt sous ^aiguille merveilleuse ; trois mois encore s*écoùlèreht aîna, et aucune nouvelle ne vîût rendre là jbiè bh lés làrinfô à la pauvre ehfànt.
Kridàfal c^ trois inois, l'argent produit par là vente de !h ba^Ué dé la marquise s'était épiiisé, maîâ, gi4cé à là rés- Ifcufcé que é^éfâdt créée Cécile, pérsoîme ne â^en aperçut Tbdlés les sèmàîhës, là jeune ôllé allait porter ses dessins àù marchand, et toutes lés semaines il lui remettait de quaitinte à cinquante ^ràiics. A la rigueur, cette somme suffisait a'û petit méhàgè , et comme le hôuveàu traVali dé décile hiî laissait encore du temps pour sa broderie, — dedx où itoià heures par jour, elle contîntialt de travailler à sa robe, car D lui semblait que tant qu'elle pourrait y travailler, elle se rattacherait encore pftr quelque chôsë au passé, et que tout espoir de revoir ttenrî n*était pas perdu.
Enfin, il arriva im moment où toute adjonction nouvelle devenait impossible ; lès moindres interstices étaient remplis : la robe de noces de Cécile était achevée.
Êlîé la tenait un matin sur ses genoux, secouant triste* ttènt iâ tété et cherchant vainement une placé où itttrô-
GËGILE. 259
duire quelqulBmihce fleur, quelque ffelé ktABeîsqué, lorsque tout à coup la sonnette retentit. Cécile bondit sdr sa chaise; elle avait reconnu le coup d(9 âonnétte dii fàcteiir.
Cécile cburut à la porte, c^^était bien lui. Il téhsât bne lettre à la main, mais cette lettré n'était point dé son écriture \ C'était uile grande lettre carrée avec un cachet tninistérieL Cécile prit la lettre en tremblant.
— Qu'est-ce que cela ? dit-elle d'une voix presque éteinte.
-^ le ne sais, mademoiselle, répondit le facteur ; mais je sais Qu'hier on noiisa rassemblés pour nous demander, dé la part du piréfôt de policé, si noùD connaissions tinë d^noiselle Cécile dô Marsilly. J'ai ï^^^^^d^ que J 'à vais j^rtë, il y avait longtemps, plUSieùrâ lettres & une personne de ce nom^ qui dehieiirait rue du Co^-Saiht-Hônori, n"* 5« On a pris note de ma déblàration, et ce matin mbn titief m'a remis cette lettre éh îné disàiit de vous l'apporter; elle vient du ministère d$ la mànhe.
^ Oh! mon Dieu, mon iJIeU I tilbrlhùrà Cécile, qli^éstœ que cela veut dire t
^^ Je souhaite que ce doit uiie bonne âduvéllé» madémcUselte^ <Ut le facteur en isé rëtiradt.
«=- Hélas î dit Cécile en feecouàhl la têlèi ]è ^attends de bonnes nouVélles que d'Utié seule écHtûrè, et ce n'est point dôcëlle'^à. '
Le facteur bùVrit la porte pt>ùt* s'^h «iller.
•^ Attendeai <tue]e tbus payé, dit Céiillë.
— Merci, mademoiselle, répohdit le fàctêiifj la lettre est franche de port.
Et Q se retira : Gécfle rentra dans sa chambre.
Elle tenait la lettre à la main, elle n*osait rouvrir.
Enfin elle brisa le cachet et lut ce qui suit :
c A bord du brick de commerce VAnna-BeU, commandé par le capitaine John Dickins.
» Gejonrd'hui, 38 du mois de mars de l'année 1805, à trois heures de Taprès-midi, étant à la hauteur des Açores, par le 32* degré de latitude et le &2' degré de longitude,
» Nous Edward Thomson, second du brick VAnna-Bellf étant de quart à bord dudit bâtiment, averti par le pilote Samuel que le vicomte Charles-Henri de Sennones, inscrit sur le registre des passagers sous le n"" 9, venait de mourir,
B Nous sommes transporté, accompagné du susnommé et de monsieur Williams Smith, étudiant en médecine, dans la chambre n* 5, où nous avons trouvé un cadavre que nous avons parfaitement reconnu pour être celai du vicomte Henri de Sennones.
» Le témoin Samuel nous a alors déclaré qu'à trois heures moins cinq minutes, le vicomte Charles-Henri de Sennones avait expiré entre ses bras; qu'il lui avait alors, pour s'assurer de toute cessation d'eidstence, passé devant la bouche unmiroir ; maisque voyant que la glace restait pure,^t que par conséquent la respiration était éteinte, il n'avait pas douté de la mort et était venu nous pré venir de cet accident.
» Examen fait du cadavre, monsieur Williams Smith, étudiant en médecine, passager à bord, et qui avait donné des soins au malade, a dit :
» Nous déclarons sur notre âme et conscience que le vi-
CECILE. 26i
comte Charles* Henri de Sennoiles est mort de la fièvre janne, dont il avait sans doute emporté le germe en quittant la Guadeloupe ; qu'ily a troisjours lespremiers symptômes se sont déclarés, et que la maladie a fait de si rapides et de si terribles progrès, que, malgré tous les secours de l'art, il est mbrt aujourd'hui à trois heures moins cinq minutes.
» En foi de quoi nous avons dressé le présent procèsverbal, qui, après lecture faite, a été signé par nous, par le médecin qui a donné des soins au défunt, et par le témoin ci-dessus dénommé.
» Fait à bord, en mer, les jour, mois et an que dessus.
» Signé : John Dickins, capitaine ; Edward Thomson, second; et William Smith, étudiant en médecine; quant au pilote Samuel, il a déclaré ne savoir signer et a fait sa croix. »
En achevant cette lettre, Cécile jeta un cri et s'évanouit.