‹ CécileChapitre 2 sur 12 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOCLBVARD DBS ITiLIENS^ 45» AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

Droits de reproduction et de traduction réservés

INIRODUGIIOH.

C'était entre la paix de Tilsitt et la conférence d'Erfurtb, e'est-à-dire au plus haut degré de la splendeur impériale.

Une femme en négligé du matin, vêtue d'un long pei« gQoir de mousseline des Indes garni de magnifiques valendennes, à l'extrémité duquel on n'apercevait que la pointe d'une petite mule de velours, coiffée comme on se coiffait à cette époque, c'est-à-dire sur le haut de la tête et le front ombragé par de nombreuses boucles de cheveux châtains, qui trahissaient par la régularité de leurs anneaux

la présence récente du coiffeur, était couchée sur une chaise longue recouverte de satin bleu, dans un charmant boudoir formant la chambre la plus reculée d'un appartement situé au premier rue Taitbout, n"» 11.

Disons quelques mots de la femme, ensuite du boudoir puis nous entrerons en matière.

Cette femme, nous aurions presque dû dire au premici coup d'œil cette jeune fille, car quoiqu'elle eût vingt-sin ans à peu près, cptte fgmfpe n'en par^s§ait guère avoii que dix-neuf; cett§ fen^piQ, disons-nous, ^tre l'élégance de sa taille, la finesse de ^s pieds et la mate blanchem de ses mains, était douée d'une de ces figures qui de tout temps ont eu le privilège de faite tourner les têtes les plus sûres d'elles. Ce n'est pas qu'elle fût précisément belle, surtout à la manière dont on entendait la beauté à cette époque, où les tableaux de David avaient à peu près ramené toute la France au goût du Grec, si heureusement abandonné pendant les deux règnes précédents ; non : tout au contraire, sa beauté à elle était pleine d'une capricieu3Q fantaisie. PQut-être ses yeux étaient-ils tpop grands, son nez trop petit, ses jèyrestrop roses, son teint trop transparent; mais ce n'était que lorsque ce chantant visage restait impassible qu'on pouvait reconnaître ces étranges défauts ; car dès qu'il s'animait par une expression quelconque, celle dont nous essayons dé tracer Ip portrait avait le don de forcer son visage à toutes les expressions possibles, depuis celle de la vierge la plus tiiuide jusqu'à celle de la bacchante la plus échevelée ; et

GEaLË. 3

dès qu'il s*aqimait, disons-nous, par une expression quelconque de tristesse ou ie gaîté, de pitié ou de i^aillerie, d'amour ou de dédain, tous les traits de ce joli visage s'harmoniaient de telle façon qu'on p'eût pas pu dire lequel de ces traits on eût voulu modifier, car très-certainement, en ajoutant de la régularité à l'ensemble, on eût ôté du piquant à la pbysionoipie.

Cette fepme tenait à la main uq rouleau de papier sur lequel étaient tracées des lignes écrites de deux écritures différentes. De temp^ en temps elle levait la main avec un geste de fatigue plein de grâce, ramenait le manuscrit à la hauteur de ses yeux, lisait quelques-une^ de ces lignes en faisant une gracieuse petite moue, puis, poussant tu) soupir, laissait retomber sa main, qui à chaque instant semblait prête à s'ouvrir pour laisser échapper le malencontreux rouleau de papier qui paraissait être pour le moment la cause principale d'un ennui qu'elle ue cherchait pas même à dissimuler.

Cette femme, c'était une des artistes les plus k la mode du Théâtre-Français ; ce rouleau, c'était une des tragédies les plus ennuyeuses de l'époque ; nous désignerons l'une sous le nom de Fernande, nous nous garderons bien de dire le titre de l'autre.

Le boudoir, bien que d une suprême élégance, portait le cachet du mauvais goût du temps : c'était une jolie petite pièce carrée tendue de satin bleu, dont chaque lé était encadré entre deux minces colonnettes d'ordre corinthien dont le chapiteau doré supportait une frise de stup sur

laquelle était peinte, dans le genre de Pompéia, une foule d'amours portant arcs et carquois, et pas mal d'autels à l'Hymen et à la Fidélité devant lesquels les susdits amours immolaient des victimes ; cela se disait ainsi à cette époque . En outre, oe boudoir avait quatre portes, dont deux simulées pour la symétrie ; ces quatre portes étaient peintes en blanc et rehaussées, . dans chaque panneau, d'ornements d'or se composant du thyrse de Bacchus et du masque de Thalie et de Melpomène ; une de ces portes était ouverte et laissait pénétrer dans le boudoir la vapeur humide et la suave odeur d'un bain parfumé.

Quant aux meubles de ce boudoir, recouverts de satin bleu comme les parois, ils avaient cette forme roide et désagréable qui surprend encore aujourd'hui la vue des gens de goût et des amateurs du confortable, qui ne comprennent plus non-seulement comment on pouvait admettrede pareilles contrefaçons de l'antiquité, mais encore comment on pouvait s'en servir, attendu qu'on était à peine couché sur les canapés, presque pas assis sur les fauteuils, pas du tout sur les chaises ; nous ne parlons pas des tabourets en X, c'étaient les seuls meubles qui, à part leur forme excentrique et leurs ornements athéniens, satisûssent à peu près à leur riestination.

La garniture de la cheminée était dans le même sentiment; la pendule représentait un grand bouclier rond, celui d'Achille probablement, porté par quatre maigres amours qui fléchissaient sous le poids; les candélabres se composaient de quatre autres amours réunis en groupeet

dont les quatre flambeaux composaient un chandelier à quatre branches.

Et , comme nous l'avons dit , tout cela cependant , malgré son mauvais goût, était riche, coquet, élégant, et rehaussé surtout par Téclat, la grâce et la beauté de la sirène qui l'habitait ; on voit que nous sommes entraînés nous-mêmes par nôtre sujet et que nous tombons malgré nous dans le style mythologique de Tépoque.

La déesse que l'on adorait dans ce petit temple était donc , comme nous l'avons dit , mollement couchée sur une chaise longue, ayant l'air d'étudier son rôle et ne pensant au fond qu'à la manière dont elle poserait son péplum et dont elle draperait sa tunique dans la tragédie nouvelle qu'elle allait jouer, quand la porte s'ouvrit et quand la femme de chambre entra avec cette allure faniitière qui dénote à la fois la confidente de tragédie et la soubrette de comédie : Ismène et Donne, la donneuse de conseils et la receleuse de secrets.

•— Comment ! c'est encore vous ? — s'écria* l'actrice avec ce charmant petit air de mauvaise humeur qui, tout en adressant une réprimande, semble dire qu'on a bien fait de la mériter : — j'avais cependant bien dit que je voulais être seule, absolument seule pour étudier à mon aise ; je ne saurai jamais ce rôle, et ce sera votre faute, entendez-vous, mademoiselle Cornélie ?

La femme de chambre s'appelait, de son véritable .nom patronîmique, Marie; mais elle avait trouvé le nom commun, et elle s'était débaptisée et rebaptisée de son auto-

6 CËaLE.

Htôprivéëi poiir prendre le hom pluâ ètipfibhîque et durtout plus distingué de Cornélie.

— Mon Dieu ! j'en demande mille fois pardon àmadame, dit la soubrette, et suis prête à prendre vis-à-vis de l'auteur la responsabilité du retard ; mais c'est un beau jeune homme qiii demande à parler à tnadame, et cela avec tant d'instance qu'il n'y a pas eu moyen de le renvoyer.

— Et comment 8'appeUe votre beau jeune homme, mademoiselle t

-^ Monsieur Eugène,

— Monsieur Eugène, reprit ractrice en répétant lentement leâ trois syllabes qui composaient le tnot, monsieur Eugène. Mais ce n'est pas un nom, cek.

-^ Si fait, madame, c'est un nom et même un fort joli nom ; j'aime beaucoup le nom d'Eugène, moi.

— Ah I ah ! et vous voulez me faire adoptet* vos sympathies. Et pouvez-'vous me tracer le portrait de votre protégé ?

— Oh ! certainement c'est cothme je l'ai dit h madame, un beau jeune homme de cinqpiedscinqpoucesàpeuprès, avec des cheveux noirs, des yeux noirs, des moustaches noires. Il est habillé en bourgeois, mais je parierais qufe c'est un officier ; d'ailleurs, il porte à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.

Autrefois, cette dernière désignation pouvait encore être-un renseignement ; aujourd'hui, elle pourrait paraître Un peu bien vague.

— Monsieur Eugène, Un brun, le ruban de la Légion

d'honneur... — répéta Fernande en interrogeant ses souvenirs ; puis, se retournant vers mademoiselle Comélie: — Et depuis Un àia (Jue vous êtes à mon service, vous rappeie2-vous, mademoiselle, avoir jamais vu ce beau jeune homme f

— Jamais, madame.

— Voyons, qui cela peut-il être ? Est-ce Eugène d'Harville?

— Oh ! non, madame, ce n'est pas lui.

— Eugène de Chastellux ?

— Ah ! ce n'est pas lui encore.

— Eugène de Çios-RenaUd ?

— Ce n'est pas lui non plus.

— En ce cas, ma chère, allez dire à ce monsieur que je n'y suis pas.

^— Comment ! madame m'ordonne ?...

— Allez.

Fernande prononça ce dernier mot avec une telle dignité de princesse tragique, que, quelque envie qu'eût encore la soubrette de plaider la cause de son protégé, force lui fut détourner les talons et d'obéir à une injonction devenue si précise.

Mademoiselle Cornélie sortit donc, et Fernande d'un air encore plus distrait et plus ennuyé qu'auparavant reporta les yeux sur son manuscrit ; mais elle n'en eut pas lu quatre vers que la porte se rouvrit et que la soubrette reparut.

— Eh bien, mademoiselle, encore vous I dit Fernande

d'un ton qu'elle tàchii'^. de rendre grave et qui cependant avait déjà beaucoup fft^rdu de sa sévérité.

— Oh ! mon Dieu« oui, madame, répondit Gomélie ; oh I mon Dieu , oui , c'est encore moi ; mais que madame me pardonne, monsieur Eugène ne veut pas s'en aller.

— Gomment 1 il ne veut pas s'en aller ?

— Non ; il dit qu'il sait que madame ne sort jamais le matin.

— Oui, mais le matin je ne reçois que mes amis.

— Il dit qu'il est des amis de madame.

— Oh ! par exemple, voilà qui se complique, — ^Eugène, — un brun, — le ruban de la Légion d'honneur, — de mes amis intimes ; — ce n'est pas Eugène de Miremont?

— Non, madame. — Oh ! celui-ci est mieux.

— Eugène d'Harcourt ?

— Oh I celui-ci est beaucoup mieux.'

— Eugène d'Argy ?

— Oh ! celui-ci est infiniment mieux.

— Mais savez-vous, mademoiselle Gomélie, que vous piquez ma curiosité ?

— Au reste, reprit la soubrette en présentant à la maîtresse un petit écrin de maroquin rouge grand comme une pièce de cinq francs, — il a ajouté : — Remets ceci à Fernande, et elle saura qui je suis.

— A Fernande?

— Oui, madame, il a dit à Fernande.

— Ma foi, j'avoue que je n'y suis pas le moins du

monde, dit l'actrice en faisant glisser le crochet et en ouvrant avec curiosité le petit écrin.

— Tiens I — le portrait de madame ! s'écria la soubrette ; — oh ! comme il est ressemblant! — comme madame est jolie avec ce voile qui flotte autour de sa tête I

— Mon portrait, murmura Fernande en cherchant visiblement par un dernier effort à rappeler ses souvenirs, — mon portrait î — qui cela peut-il être ? — ^Mafoi, je m'y perds.

Puis après un instant de silence :

— Ah I §'écria-t-elle, — Eugène ?

— Oui.

— Un brun?

— Oui.

— Le ruban de la Légion d'honneur?

— Oui.

— De mes amis. ..ce portrait... ce chiffre que jen'avais pas remarqué sur l'écrin : E. B. C'est cela, c'est cela ; mon Dieu I que j'ai peu de mémoire ! que je suis distraite I Faites entrer, faites entrer ce pauvre Eugène. Et moi qui lui ai fait faire antichambre ! Quand je pense que même chose m'est arrivée il n'y a pas un mois avec Jérôme !

Mademoiselle Comélie ne se Tétait pas fait redire à deux fois ; elle était partie comme une flèche, de sorte qu'à peine les reproches mnémoniques que Fernande s'adressait à elle-même étaient-ils finis, qu'à la place de Comélie le beau jeune homme aux cheveux, aux yeux et à la moustache noirs et au ruban rouge parut sur la porte.

— Ah I pardon, ma chère Fernande! s'écria le jeune

homme en riant ;maisj*étais loin, surmon honneur, de me douter qu'en mon absence vous étiez devenue imprenable.

— Mais aussi qui va se douter que c'est vous, mon cher prince î dit Fernande en tendant au nouvel arrivant une main que celui-ci baisa d'un air tout à fait vainqueur; vous vous faites annoncer purement et simplement sous le nom de monsieur Eugène. Ma foi, moi, je connais tant d'Eugènes...

— Que vous m'avez confondu avec tous les Eugènès de la terre : — c'est flatteur pour moi. — Ah ! pardon, mon portrait ! ayez la bonté de me le rendre.

— Vous y tenez donc encore? dit Fernande avec une coquetterie charmante.

— Toujours, dit le prince en approchant un tabouret de la chaise longue.

— Comélie, dit Fernande, tant que Son Altesse Impépénale sera chez moi, je n'y suis pour personne.

Cornélie, ouvrit de grandsyeux ; elle avait Vu venir jusque-là chez sa maîtresse beaucoup de princes, inais parmi tous ces princes, il y en avait peu qu'on désignât souâ lé titre pompeux d'Altesse, et surtout d'Altesse Impériale.

Aussi mademoiselle Cornélie sortit-elle sans répliquer un seul mot.

— Et depuis quand étes-vous donc à Paris, mon cher Eugène? — Ahl pardon, monseigneur, je vous parle toujours comme si vous étiez un simplecolonel de la garde consulaire.

— Et vous faites bien, ma belle Fernande. Allez, allez.

CÉCILE. i i

— Depuis quand je suis arrivé? Depuis hier ; et ma première visite a été pour vous, ingrate I — Comment cela? Vous êtes venu ici?

— Non pas ; je ne vous aurais pas trouvée, puisque vousjouiez.

— Ah I c'est vrai,

— J-ai été aux Français.

— Dans la loge de Tempereur? Mais je ne vous y a pa$ vu.

— Ce n'était pas faute d'y regarder, perfide 1 Je n'y étais pas, non, mais Poniatowski yétait.

— Tiens ! je ne l'y ai pas vu.

— Ohl triple menteuse! s'écria le prince. Non, madame, non ; j'étais incognito dans une baignoire.

— Seul?

— Non, avec votre portrait.

— Oh ! mon Dieu! que c'est donc galant ce que vous me dites I et comme je vous jure que je n'en crois pas unmot I

— C'est pourtant la vérité pure,

— Eh bien I je suis désespérée que vous soyez venu hier.

— Et pourquoi cela ? vous avez été adorable dans Zaïre et merveilleuse dans Roxelane.

— Je n'étais pas en beauté.

— Laissez donc, vous étiez ravissante, au contraire.

— Non,.j'étais de mauvaise humeur.

— Est-ce que Poniatowski parlait trop souvent à sa voisine ?

— J'étais maussade.

— Est-ce que Duroc est mort T

— J'étais triste.

— Est-ce que Murât est ruiné?

— A propos de Murât, il est grand-duc, n'est-ce pas? et Ton dit qu'on va le faire vice-roi comme vous, ou roi comme Joseph, que sais-je ?

— Oui^ j'en ai entendu dire quelques mots.

— Ah çà I et toutes ces royautés-là ont-elles de bonnes subventions, au moins?

— Mais, pas trop mauvaises ; et si cela peut vous être le moins du monde agréable, eh bien! nous... nous causerons de cela.

— Ah ! vous, mon cher Eugène, vous, vous êtes toujours prince ; ce n'est pas comme votre empereur.

— Eh bien ! que vous a-t-il donc fait, mon empereur ? Je croyais qu'il vous avait fait impératrice.

— Ah ! oui, il est aimable, parlons encore de cela. Tenez, j'ai envie de quitter la France et de m'en aller à Milan.

— Accourez, ma chère, accourez, vous y serez la bien reçue ; je viens justementàParispourrecruter ma troupe, d'abord, puis ensuite pour allerà Erfurth et à Dresde I En êtes-vous du voyage de Dresde ?

— Je sais que Mars, Georges et Talma en sont, maïs on ne m'en a pas encore dit une parole à moi.

— Désirez-vous en être?

— Si je désire en être ! Tenez, mon cher prince, voulez-vous que je sois franche? c'était cela qui me mettait hier soir de si méchante humeur.

— Vraiment?

— Parole.

— Eh bien! j'arrangerai la chose avec Rovigo. Je crois que c'est lui que cela regarde.

— Ah! vous serez un amour.

— Maintenant, de votre côté, faites quelque chose pour moi.

— Oh I tout ce que vous voudrez.

— Donnez-moi le répertoire de la semaine, que je voie à combiner mes soirées avec les vôtres. Je veux voir les Templiers; vous jouez dedans?

— Oui, j'y fais une espèce de pleureuse. J'aimerais mieux que vous me vissiez dans une autre chose.

— Je veux vous voir dans tout.

— Alors vous voulez donc ce répertoire ?

— Oui.

— Oh ! il est bien mal fait, maintenant. Tout cela n'est plus que brigues, cabales, intrigues. Notre pauvre Comédie-Française va, j'en ai bien peur, où allait le café de Louis XV.

— Vraiment!

— Mais où donc peut être ce répertoire ? Ah î je me rappelle.

Fernande étendit la main vers un cordon de sonnette terminé par un arc et un carquois de cuivre doré et sonna. Mademoiselle Cornélie parut.

— Qu'avez-vous fait du répertoire que je vous aidonné hier? dit Fernande.

-« Je l'ai mis dans une des coupes de la chambre à coucher de madame.

— Allez le chercher, Son Altesse Impériale le demande. Mademoiselle Gornélie sortit et rentra un instant après

tenant Fimprimé hebdomadaire.

Fernande le lui prit des mains et le donna au prince ; puis, se retournant vers Gornélie qui était restée debout à sa place :

— Eh bien ! mademoiselle, lui demanda-t-elle, qu'at» tendez-vous ?

—J'en demande bien pardon à madame, ditla soubrette; mais il y a là une personne qui désire parler à madame.

Et elle accompagna ces mots d'un de ces coups d'œil de femme de chambre à maltresse qui veulent dire : — Soyez tranquille, je sais ce que je fais.

-^ Encore un beau jeune homme? demanda Fernande.

— Oh I non, madame ; cette fois, c'est une pauvrejeune fille qui est bien triste et qui paraît avoir bien du chagrin.

— Comment s'appelle-t-elle ?

— Cécile qui?

— Cécile tout court,

— Allons, dit le prince, c'est la journée aux prénoms.

— Et que désire-t-elle ?

— Elle désire montrer à madame quelque chose que madame, j'en suis sûre, trouvera bien beau. Je lui ai dit d'abord que c'était inutile, attendu que madame est en train de faire des économies; mais elle a tant insisté, la

pauvre eofant! que je n*ai pas eu le courage de la renvoyer. Je lui ai dit d'attendre, et que dès que madame pourrait la recevoir, elle la recevrait ; alors elle s'est assise modestement dans un petit coin, son carton sut* les genoux, et elle attend le bon plaisir de madame.

— Votre Altesse Impériale permet-elle? demanda Fernande.

— Gomment donc! répondit le prince ; d'ailleurs, je serai fort aise de voir cette jeune ûlle, et surtout d'admirer ce qu'il y a dans ce carton qu'elle tient si modestement sur ses genoux*

— Alors, faites entrer, dit Fernande.

Cornélie s'éloigna aussitôt et rentra un instant après annonçant mademoiselle Cécile : derrière Cornélie, la personne annoncée entra.

C'était une belle jeune fille de dix-neuf ans, aux cheveux blonds, au teint rosé, aux grands yeux bleus et à la taille frêle comme un roseau ; elle était en grand deuil et toute vêtue de noir, sans aucun ornement à sa robe, ni à son bonnet de même couleur ; ses joues étaient pâles et ses yeux rouges ; on voyait qu'elle avait beaucoup souffert et beaucoup pleuré.

Sur la désignation que mademoiselle Cornélie avait faite de la personne qui demandait à lui parler, Fernande avait d'abord cru avoir à faire à quelque petite ouvrière chargée de porter des échantillons en ville; mais au premier coup d'œil qù'ellç jeta sur cette triste et sévère jeune fille, elle vit qu'elle s'était trompée. Le prince, de son côté, remar-

qua avec étonnement l'air de chaste, dignité répandu sur toute la personne de la belle affligée.

Cécile s'était arrêtée à la porte, muette et immobile.

— Approchez, mademoiselle, dit Fernande, et veuillez me dire ce qui me procure le plaisir de vous voir.

— ^Madame, répondit Cécile d'une voix tremblante, maïs dans laquelle il y avait cependant plus de douleur que de crainte, il y a dans ce carton une robe que j'ai déjà fait voir à plusieurs personnes, mais toujours le prix qu'il faut que cette robe soit payée a dépassé celui que les personnes à qui je l'avais proposée ont voulu y mettre La dernière môme m'a dit, en me la rendant, qu'il n'y avait qu'une reine qui pût acheter une pareille robe, et alors je suis venue à vous qui êtes une reine.

Ces paroles avaient été dites à la fois d'une voix si vibrante et avec tant de tristesse et de dignité, que le prince et Fernande sentirent redoubler leur étpnnement ; cependant , les derniers mots firent sourire la belle artiste.

— Oh! oui, une reine, dît-elle, reine de sept heures et demie à dix heures du soir, reine avec un théâtre pour royaume, des murailles de carton pour palais et un bandeau de cuivre doré pour couronne. Mais, cependant, vous ne vous êtes pas tout à fait égarée en venant ici, car si je suis une fausse reine, vous y avez du moins trouvé un vrai roi.

La jeune fille leva gravement ses beaux yeux bleus sur le prince avec une expression qui indiquait qu'elle ne

compreDait absolument rien aux paroles qui venaient d'être dites.

Pendant ce temps, Comélie levait le couvercle du carton.

Fernande poussa un cri d'admiration et de surprise.

— Oh I la merveilleuse robe I s*écria-t-elle en s'en emparant avec l'avide curiosité d'une femme qui voit un chef-d'œuvre en toilette, en la dépliant sur la chaise longue et en passant sa main sous le tissu pour mieux juger de la finesse de la mousseline et de la beauté de la broderie.

En effet, peut-être n'avaît-on, môme à Nancy, le pays des merveilles en ce genre, vu rien de pareil à cette robe, tellement chargée de broderies, qu'à peine si l'on voyait, de place en place, apparaître la mousseline sur laquelle serpentaient les tiges les plus déliées, les feuilles les plus gracieuses, les fleurs les plus élégantes qui eussent jamais frappé le regard envieux d'une fille d'Eve ; ce n'était pas l'ouvrage d'une femme, c'était certainement le caprice de quelque fée.

Si peu appréciateur que fût le prince de ce genre de chef-d'œuvre, il n'en reconnut pas moins que cette robe devait être un miracle de patience et d'habileté.

Fernande resta plusieurs minutes en contemplation devant ces gracieuses arabesques ; puis se retournant vers

— Et qui donc a brodé cette robe î lui demanda-t-elle. . — Moi, madame, répondit Cécile.

fS CÉCILE.

— Et vous avez passé combien d'années à cet bu« vrage?

— Deux ans et demi, madame.

— Je le crois bien : voyez donc, prince, c*es^ que c'est brodé au plumetis et non au métier, ce qui rend la chose encore plus précieuse. Deux ans et demi : alors vous avez dû énormément travailler 7

— Nuit et jour, madame.

— Et vous avez entrepris un pareil ouvrage dans là but de le vendre ?

— Je l'avais entrepris dans un autre but, madame.

— Je conçois que vous n'ayez pas trouvé à vous défaire de cette robe, mademoiselle, car cette robe doit coûter la rançon d'un roi.

— Hélas I oui, et je suis forcée d^en demander un prix assez élevé : c'est ce qui fait que jusqu'ici, malgré le besoin extrême que j'ai de cet argent* je n'ai pas encore trouvé à la vendre.

— Et quel prix en demandez- vous donc 7 demanda en souriant le prince.

La jeune fille garda un instant le silence comme si elle eût craint de laisser tomber de ses lèvres les fatales paroles qui déjà tant de fois lui avaient enlevé l'espérance ; enfin, d'une voix à peine intelligible :

— Trois .mille francs, dit-elle.

— Plaît-il? demanda Fernande.

— Trois mille francs, répéta Cornélîe.

— Dam I fit l'actrice avec ces mouvements combinés

des yeax et de la bouche qa'il est impossible de rendre, dam I c'est cher, mais c'est ce que cela vaut.

— Et en même temps, s'écria la jeune fille en joignant les mains et en tombant presque à genoux, en même temps^ madame, vous ferez, je vous le jure, si vous l'achetez, une sainte, et noble action,

— Mon Dieu ! mon enfant, dit Fernande, j'achèterais cette robe de grand cœur, et je vous avoue même qu'elle me fait fort envie, mais mille écus I

— Oh I mon Dieu I mais qu'est-ce que mille éous pour vous ? dit la jeune fille en regardant autour d'elle et en paraissant se faire une idée de la fortune de celle à qui elle s'adressait par le somptueux ameublement du boiidoir que nous avons décrit,

— Gomment I qu'est-ce que c'est que mille écus pour moil s'écria l'artiste, mais c'est trois mois de mes appointements. Tenezi mademoiselle^ adressez votre demande au prince, et il achètera cette robe pour quelque belle dame de la cour.

— En effet, dit le prince, madame a raison ; je prends cette robe, mon enfant.

— Vous? vous, monsieur ! vous, prince! s'écria la jeune fille ; est-ce bien vrai que vous la prenez, et pour le prix que j'en demande ?

— Oui, répondit le prince, et môme si une somme plus forte vous était nécessaire..»

— Non, monseigneur, non, dit la jeune fille ; j'ai besoin de trois mille francs, trois mille francs me suffi-

sent. D'ailleurs, cette robe ne vaut pas plus de trois mille francs!

— Eh bien, dit le prince, ayez la bonté de remettre ce carton à mon valet de chambre, Jean, que vous trouverez causant à la porte avec mon cocher ; dites-lui de le déposer dans ma voiture, et donnez-lui votre adresse pour que je puisse vous faire porter aujourd'hui même cette somme dont vous paraissez avoir si grand besoin.

— Oh ! oui, oui I répondit la jeune fille, et il m'a fallu un besoin bien grand, je vous le jure, pour me séparer de cette robe.

Et en disant ces mots, la pauvre enfant colla plusieurs fois ses lèvres sur le tissu dont elle allait se séparer avec un mélange à la fois de joie et de douleur qui brisait l'âme. Puis, saluant unedernière fois Fernande etleprince, elle s'avança vers la porte.

— Un dernier mot, dit Fernande, — et pardonnez-le, mademoiselle, à deux sentiments que j'éprouve, je crois, à un égal degré, c'est-à-dire à la curiosité que vous excitez en moi et à l'intérêt que je vous porte. — A qui cette robe était-elle destinée ?

— A moi, madame.

— A vous ? quelle était donc cette robe ?

— C'était ma robe de noces.

Et la jeune fille s'élança hors de l'appartement en étouffant un sanglot.

Deux heures après, les trois mille francs étaient chez la jeune fille.

Le lendemain, le prince se fit conduire lui-môme à l'adresse indiquée et demanda mademoiselle Cécile. Cette jeune fille Tavait vivement intéressé ; il avait raconté Tanecdote àFimpératrice, et l'impératrice avait désiré la voir.

— Mademoiselle Cécile I dit la concierge.

— Oui, mademoiselle Cécile ; une jeune fille blonde avec des yeux bleus, âgée de dix-huit à dix-neuf ans. — N'est-ce pas ici, rue du Coq, n*» 5, qu'elle demeure?

— Oh ! je sais bien ce que monsieur veut dire, répondit la concierge ; mais mademoiselle Cécile n*est plus ici. Sa grand'mère estmorte il y a trois jours ; on Ta enterrée avant-hier : hier, mademoiselle Cécile est sortie toute la journée, et ce matin elle est partie.

— De Paris?

— Probablement.

— Pour quel pays?

— Je rignore.

— Quel était son nom de famille?

— Nous n'en avons jamais rien su.

Et le prince, quoiqu'il reproduisît cinq ou six fois les mêmes questions sous des formes différentes, ne put parvenir à en savoir davantage.

Huit joursaprès Fernande parut dans lePhilosopftesans le savoir^ avec une robe si merveilleusement brodée, que le bruit courut que c'était un cadeau que le sultan Sélim avait fait à la charmante Roxelane.

Et maintenant, nous, à qui notre qusdité d'historien ^onne le privilège de connaître tous les secrets, disons ce

» C|ËGIL]5.

que c'était quQ cette mystérieuse jeune (ille qui n'avait apparu qu'un instant au prince et à Fernande, et qu'on ne connaissait^ rue du Coq, n« 5, quç sous le nom de CécilQ,..

Page 1