BiUUUÈRE SAINT*DENI
Le 20 septembrel792, une petite carriole $i claire-voie, garnie de paille, recouverte de toile et copduite par un paysan assis sur le brancard, se présentait à six heures et demie du matin à la barrière Saint-Dejii^, k la suite d'une douzaine d'autres qui toutes s'avançaient {|vec la prétention bien évidente de sortir de la capitale, ce qui, à cette époque d'émigration, n'était pas uqe chose facile.
Aussi, chacune des voitures qui se présentaifSQt étaitelle soumise à une investigation rigoureuse. Qulre les douaniers, dont l'état ordinaire est de visiter simplement le3 voitures qui entreiit, quatre officiers municipaux stationnaient à la porte pour vérifier les passe-ports, et un poste de volont^res natÎQn^ux 3e tenait prêt à leur prêter main-forte si besoin ét^t.
Chacune des voitures qui précédaient la petite charrette se présenta à son tour et fut fouillée jusque dans les moindres recoins. Aucune d'elles ne présentait sans doute un chargement suspect, car toutes passèrent sans encombre, et la petite charrette atteignit la griHe et s'arrôta à son tour devant la porte du corps de garde.
Alors le paysan, sans attendre Tinterrogatoh^e, leva luimême latoile qui fermait sa voiture etprésenta son passeport.
Ce passe-port, délivré par la mairie d'Abbeville, invitait les autorités à laisser circuler librement le fermier Pierre Durand, sa femme Catherine Payot, et sa mëre Gervaise Amoult, tous trois se rendant à Paris. D'un autre côté, la municipalité de Paris autorisait les mômes personnes à retourner au village de Nouvion, lieu de leur résidence habituelle.
L'ofiBicier municipal allongea sa tête dans la charrette ; elle renfermait une femme de quarante-cinq à cinquante ans, une autre femme de vingt-cinq à vingt-huit ans et une petite fille de quatre ans ; toutes trois étaient vêtues en paysannes normandes, et, l'enfant excepté, portaient le grand bonnet des femmes du pays de Gaux.
— Qui s'appelle Gervaise Arnoult ? demanda le municipal.
— Moi, monsieur, répondit la plus âgée des femmes.
— Qui s'appelle Catherine Payot? continua l'interrogateur.
— Moi, citoyen, répondit la plus jeune.
— Pourquoi cette petite fille o'est-elle pas portée sur ie passe-port?
— Ah I dam I ça, mon ofiScier, dit le paysan en répondant à la question adressée aux deux femmes, ça c'est notre faute ; ma femme me disait bien : Pierre, il faut la faire inscrire sur le papier tout de même ; mais moi je lui ai dit : Laisse donc, Catherine, un brin d'enfant comme cela, ça n'est pas la peine.
— Est-ce ton enfant ? demanda le municipal.
L'enfant ouvrait la bouche pour répondre, mais sa mère
lui mit la main sur les lèvres.
— Pardieu I dit le paysan, et à qui voulez-vous donc qu'elle soit?
— C'est bien, dit le municipal. Mais, comme l'avait pensé la citoyenne, il est important qu'il soitfait mention de cette enfant sur le passe-port. Et puis, ajouta-t-il, c'est sans doute par erreur qu'il est dit que ta mère a soixante-cinq ans et ta femme trente-cinq, ni l'une ni l'autre des deux citoyennesneparait l'âge qui est porté comme étantlesien.
— J'ai pourtant bien soixante ans, monsieur, dit la plus âgée des deux femmes.
— Et moi trente-cinq, dit la plus jeune.
— Et moi, monsieur, dit la petite fille, moi j'ai quatre ans, et je sais bien lire et bien écrire.
Les deux femmes frissonnèrent, et le paysan re rit
— Je crois bien que tu sais lire et écrire, ça m'a coûté assez cher comme ça : six francs par mois à l'école d'Ab< beviUe ; merci, si tu ne savais pa$ lire pour ce prix-là, je
iui ferais un procès à ta maîtresse d*école ; qu'on n'est pas Normand pour rien, donc !
-^ Assez, assez, dit l'officier municipal, vous allez descendre dans mon cabinet, tandis qu'on va visiter votre voiture et s'assurer qu'il n'y a dedans personne autre que vous.
— Mais, monsieur... répondit la plus âgée des deux paysannes.
— Ma mère!... dit la plus jeune en lui serrant le bras.
— Allons, allons, faites donc ce que veut le citoyen, reprit le paysan, et quand il verra que nous n'avons pas d'aristocrates cachés dans notre paille, il nous laissera passer; n'est-ce pas mon officier?
Les deux femmes obéirent et entrèrent dans le corps de garde : en y mettant lepied, la plusâgée des deux porta son mouchoir à son nez. Heureusement ce mouvement fle fut remarqué de personne que de sa compagne, qui iui fit deux ou trois fois signe de réprimer ce sentiment de dégoût un peu hasardé dans une paysanne.
Quant à l'homme^ il resta près de sa charrette.
L'officier municipal ouvrit la porte de son cabinet ; les deux femmes et l'enfant y entrèrent ; puis il ferma laporte derrière eux.
11 y eut un instant de silence pendant lequel l'officier regarda alternativement les deux femmesavec la plus grande attention; toutesdeux ne savaient trop que penser de cette interrogation muette, lorsque avançant un fauteuil à la plus âgée et indiquant de la main une chaise à la plus jeune :
26 GËiqLE.
— - Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ina4aipe la marquise ! dit-il à la plus âgée ; prenez donc un sié^e» madame la baronne ! dit-il à la plus jeune.
Les deux femmes devinrent pâles conime la iport pt $e laissèrent tomber plutôt qu'elles ne s'assirent sur les sièges qu'on leur offrait.
— Mais, monsieur, vous vous trompez, dit la pl(|S âgée des deux femmes.
— Citoyen, je t'assure que tu e^ dans l'erreur ! ^'écria la plus jeune.
r— Ne dissimulez pas avec moi, mesdames ; d'ailleurs» vous n'avez rien à craiqdre.
— Maisqui êtes-vous, et cpmmentnousconnaîssez-YOus?
— Je suis l'ex-întendant de madame la duchesse de Lprges, ancienne dame d'honneur de madame la comtesse d'Artois, laquelle a quitté Paris avec les princçis, et na'at laissé ici pour sauver ce que je pourrais de sa fortune ; vingt fois je vous ai vue chez ma jnçditresseï ^t je yo|i9 a| reconnue du premier coup d'œil.
—Notre vie est entre vos mains, monsjeiir, dit celle (les deux femmes que l'officier municipal avait désignée souple titre de baronne, car nous ne nierops pas plus longtemps que nous soyons les personnes que vousavez connues chex madameja duchesse de Lorges, qui était une de mes meilleures amies ; mais vous aurez pitié d^ nous, n'est-ce p^ ?
— Vous pouvez être tranquilles, mesdames, répondit l'ex-intendant, et je ferai mên^e tout ce qui s§jra pp mp» pouvoir pour aider votrQ fuite.
— Oh i monsieur! s'écria la marquise, croyez que nous vous serons éternellement reconnaissantes, et si nousmêmes, par nos recommandations, nous pouvons vous être bonnes à quelque chose...
— Hélas I ma mère, dit la baronne, à quoi voulez-vous que nos recommandations puissent servir maintenant à monsieur, si ce n'est à le compromettre? et loin que nous puissions quelque chose pour les autres, c'est nous qui avDQs besoin de protection^
— Hélas ! oui, ttt as raison, ma fille répondit la marquise t J'oublie toujours qui nous sommes et ce que notre pauvre pays est devenu.
-^ Silëneé, inà mère ! dit la jeune femme ; au nom du del ! ne dites point de pareilles choses...
— Oh ! vous n'avez rien à craindre, mesdames, dit l'oflScîer... c'est-à-dire, ajouta-t-il, tant que vous ne direz ces choses-là que devant moi... Mais si j'ai un conseil à vous donner, madame lamarquise, c'est de parier le moins possible, àjouta-t-il en souriant... Vous avez un accent afistoci'atique qui n'est pas de mise à cette heure; et, (tUâtid vcitis parierez, si j'ose ajouterun deuxième conseil au t)reni{ër, prenez sur vous de dire tu et d'appeler les geûs citoyenB.
— Jamais I monsieur, jamais! s'écria la marquise.
— Pour moi, ma mère, pour ma pauvre petite fille I dit la baronne; elle a déjà perdu son père : que deviendraitelle si elle nous perdait encore toutes deux ?
28 CBGILE.
— Eh bien f soit, dit la marquise ; je vous promets, ma chère fille, de faire ce que je pourrai.
— Et maintenant, mesdames, voulez-vous continuer votre route avec ce passe-port?
— Quel est votre avis, monsieur? demanda la baronne.
— Qu'au lieu de vous servir, il peut étrangemoat vous compromettre. Vous ne paraissez ni l'une ni l'autre Fâge qui vous y est attribué : et, comme je vous l'ai dit, mademoiselle votre fille n'est point portée dessus. *
— Que faut-il donc faire? Nous n'en avons pas d'autre..
— Mais je puis vous en procurer un, moi !
— Oh I monsieur, s'écria la baronne, seriez-vous donc assez bon pour cela?
— Sans doute; mais vous serez forcées d'attendre ici une demi-heure, et peut-être plus longtemps.
— Oh! tant que vous voudrez, monsieur, dit la baronne, car je sens que près de vous nous sommes en sûreté.
L'officier municipal sortit et revint un instant après rapportant le passe-port plein de boue et à moitié déchiré.
— Citoyen greffier, dit-il en appelant un jeune homme ceint comme lui d'une écharpc tricolore, fais-moi le plaisir d'aller de ma part prendre un passe-port tout signé à la mairie. Tu montreras celui-là, et tu diras que je l'ai laissé tomber sous la roue d'une voiture. Ajoute que les personnes sont dans mon cabinet et que je mettrai le signalement moi-môme.
Le jeune homme prit le passe-port des mains de l'officier municipal et sortit sans faire la moindre observation.
CftCILE. 29
— Et maintenant, monsieur, dit la baronne, pouvonsnous savoir, à notre tour, comment vous vous nommez, afin que nous conservions votre nom dans notre souvenir, et que nous puissions prier Dieu pour notre libérateur?
— Ah! madame, répondit Toflicier municipal, j'ai, heureusement pour moi et pour vous peut-être, un nom bien ignoré et bien inconnu. J'étais, comme je vous Tai dit, intendant de madame la duchesse de Lorges, qui m'a marié avec une institutrice anglaise qu'elle avait fait venir pour compléter l'éducation de sa fille. Ma femme l'a accompagnée dans l'émigration avec mon fils, qui a six ans. Maintenant ils sont en Angleterre, à Londres, et , comme je le présume, si c'est à Londres que vous vous rendez..*
— Oui, monsieur, répondit la baronne.
— Je puis vous donner l'adresse de la duchesse, que vous retrouverez, d'ailleurs, toujours près de Son Altesse Royale madame la duchesse d'Artois.
— Et elle demeure? demanda la baronne.
— Regent's street, 14.
— Merci, monsieur, je ne l'oublierai pas, et si vous avez quelque commission pour madame...
— Vous lui direz que j'ai eu le bonheur de vous rendre un petit service, que jusqu'à présent mon patriotisme m'a sauvé de toute mauvaise affaire; mais que comme je ne m'y fie pas, j'irai la rejoindre aussitôt que j'aurai achevé de lui faire passer notre petite fortune.
— Oh 1 monsieur, soyez certain que je n'oublierai pas
un mot de ce que vous venez de me dire. Mais dans tout cela vous ne m'avez pas appris votre nom.
— Vous le trouverez au-dessous du visa que je vais mettre au bas de votre passe-port, et je désire qu'il Vous protège encore, madame, quand je ne serai plus là pour vous protéger.
En ce moment le greffier rentra apportant le nouveau passe-port. 11 avait laissé Tautre comme dépôt à la mairie.
— Mettez-vous là et écrivez, dit Tofficier municipal au jeune homme.
Celui-ci obéit et remplit les formules d*usage, puis arrivé aux noms des individus, il leva la tète attendant qu'on les lui dictât.
— Comment s'appelle ton mari, citoyenne? demanda le municipal, et quel âge a-t-il?
— 11 s'appelle Pierre Durand et il est âgé de trente-six
ans.
— Bien, et ta mère?
— Gervaise Âmoult, et elle est âgée de quarante-cinq
ans.
— Et toi?
— Catherine Payot, vingt-cinq ans.
— Et ta fille?
— Agée de ?
—- Quatre ans.
— Bien, dit le municipal; maintenant, combien as-tu déboursé, Joseph?
GËGILE. di
— Quarante sous, dit le greffier.
La marquise tira un double louis de sa poche.
— Ma mère I ma mère 1 dit la baronne en lui arrêtant la main.
Et elle compta les uns après les autres une pièce de trente
sous et dix gros sous, qu'elle remit au greffier, qui salua et sortit.
Pendant ce temps, l'officier municipal mettait son visa, puis quand le visa fut mis, il tendit le précieux papier à la baronne en lui disant :
- — Maintenant, madame, vous pouvez continuer votre route, et j'espère qu'elle s'achèvera sans accident.
— Monsieur, dit la baronne, le service que vous nous rendez ne peut se payer qu'avec une reconnaissance éternelle, et elle passera du coeur de ma mère et du mien dans celui de ma fille, quand ma fille pourra savoir ce que c'est que la reconnaissance.
La marquise fit une révérence pleine de dignité à l'officier municipal, et la petite Cécile lui envoya un baiser.
Alom^ toutes trois remontèrent dans la carriole, Plettre Durand reprit sa place sur le brancard, puis après s'être âMttré que les deux femmes et L'enfant étaient bien établis dans la voiture, il allongea un coup de fouet au cheval, qui partit au petit trot
— A propos, ma fille, dit au bout de quelques instants la marquise, conmient s'appelle ce brave homme f
— Louis Duval! dit la baronne, dont le premier soin
avait été de chercher au bas du passe-port le nom de leur
sauveur.
— Louis Duval, reprit la marquise ; il paraît que ces gens du peuple ne sont cependant pas tous des jacobins et des massacreurs.
A ce dernier mot, deux grosses larmes coulèrent sur les joues de la baronne.
La petite Cécile les essuya avec deux baisers.
ON A VI} DES REIHES PLEURER GOMlfE DE SIMPLES
FElfllES.
Maintenant, quelques mots sur ces deux femmes et cet enfant qui, grâce au digne municipal^ venaient, comme on Fa vu, d'échapper à un assez grave danger.
La plus âgée des deux femmes s'appelait la marquise de la Roche-Bertaud ; elle était née Ghemilié; c'était donc, comme naissance et conune alliance, une des grandes dames du royaume.
La plus jeune, qui était sa fille, s'appelait la baronne de Marsilly.
L'enfant, qui était sa petite-fille s'appelait, comme nous
l'avons déjà dît, Cécile : c'est Théroïne de cette histoire. L.e baron de Marsilly , son père , mari de la piuâ jeune des deux femmes, était officier aux gardes depuis huit ans.
La baronne de Marsilly était dame du palais de la reine depuis cinq.
Tous deux étaient restés fidèles à leurs princes : le baron de Marsilly aurait bien pu, en 91 et 92, passer à Tétranger comme l'avaient fait beaucoup de ses collègues ; mais il avait pensé que son devoir était de demeurer près du roi, et, s'il mourait pour lui, de mourir près de lui. La baronne n'avait fait aucune réflexion ; elle était resiée près de son mari, qu'elle adorait, et près de la reine, qu'elle vénérait.
Quand le roi et la reine avaient essayé de fuir, ils avaient rendu au baron et à la baronne de Marsilly leur liberté, et tous deux s'étaient retirés dans leur hôtel, situé rue de Verneuil, n** 6. Là ils se préparaient, de leur côté, à sortir de France et à rejoindre leurs souverains, lorsqu'ils apprirent que Leurs Majestés avaient été arrêtées à Varennes et qu'on les ramenait à Paris ; ils allèrent aussitôt reprendre leurs postes aux Tuileries, et les deux premières personnes que le roi et la reine, en descendant de voiture, retrouvèrent prêtes à leur rendre leurs hommages furent baron et la baronne de Marsilly.
Et qu'on le remarque bien, dès cette époque les circonstances étaient assez graves pour que cette marque de dévouement ne passât point tout à fait inaperçue. Le
20 juin préparait le 10 août, et le Id août allait préparer le 21 janvier.
Paris avait pris un aspect étrange ; îl semblait qae led passants ne se rendaient plus à leurs affaires^ mais ou leurs passions les appelaient ; au lieu de cette bonne physionomie occupée à des niaiseries, qui fait le caractère particulier du badaud parisien, on ne voyait que des gens qui paraissaient occupés à se soustraire k des haines ou à poursuivre une vengeance ; chaque jour on entendait parler de quelque assassinat nouveau ; tantôt c'était un malheureux procureur qu*on faisait périr sous le bâton, rue de Reuilly, sous prétexte que c'était un émissaire de Lafayette ; tantôt c'était un ancien garde du corps qu*oiî noyait dans le bassin des Tuileries en lui tenant la tête sous Teau, en face d'une centaine de promeneurs qui regardaient cet odieux spectacle en riant d'un rire stapide; un jour, c'était quelque prêtre réfractaire qu'on accrochait à la lanterne au milieu des huées de la populace ; un autre jour, enfin, c'était Duval d'Epremesnil qu'on écharpait sur la terrasse des Feuillants; et tous ces assassinats, tous ces meurtres, tous ces massacres se coloraient du nom pompeux et solennel de justice du peuple.
Quand de pareils bruits entraient aux Tuileries, escortés de cette singulière excuse, on se regardait avec étonnement en se demandant quelle était cette nouvelle justice qui prenait impunément la place de la justice du roi.
Tout cela annonçait quelque grande catastrophe; puis, un jour, comme si les présages célestes voulaient se réu-
nir aux mônptces )iumaines, ua de ces orages aiigurs^ls, qiii anqonceat une certaine harmonie entre le monde su périeur et le inonde ijiférieur, éclata.
G'ét^tle 3 août 1792, toute la journée avait été écrasante : un soleil de plomb avait brûlé Paris ; une certaine lassitude, une vague terreur, un sombre découragement sfipblaient pl^er sur la populatioQ ; les voisins inquiets, r^e}nblé3 spr le pas des portes ou causant d'une fenêtre à Tautrcit se montraient avec étonnement de grands nuages cuivrés qui passaient rapidement au-dessus des rue§ étroites, comipe d'immenses vagues, et allaient au couchant se confondra dans xmQ vaste mer de sang. JaiDajs le ciel n'oyait ei) cette couleur, jamais le soleil n'avait qiiitté 1^ terr@ ei) lui faisant de si tristes adieux.
Bientôt il passa dans les airs une brise chaude et sifflante, ^étr^p^e, si inattendue, que, sans échanger une parole, les groupes se dissipèrent, et que chacun rentra chez soi fermapt portes et fenêtres : alors Torage éclata.
Qu-on se rappelle Torage du mois de juillet qui précéda de quelques jours la révolution de 1830.
Pepii^nt une lieure ou deux, cependant, des hommes ypi^}ur§nt lutter ^vec les élémens. A la lueur des éclairs, au fracas de la foudre , cette horde étrangère qu'on appelât )e§ Marseillais, non pas qu'ils fussent de Marseille, ^^^ parce que, comme les tempêtes, ils étaient venus <la ipfdi, se répandirent daps les rues, orage vivant mêlé à l'pfage du ciel, torrent d'Jiommes mêlé aux torrents de feu et de pluie qui sillonnaient les airs. Mais.^nfin la tem-
pête du Seigneur vainquit cette espèce de rébellion, ces bandes hurlantes se dissipèrent, et les rues désertes res tèrent le domaine des éclairs et de la foudre.
Personne ne dormit aux Tuileries pendant cette nuit terrible : plus d'une fois, par un volet entr'ouvert, le roi et la reine jetèrent les yeux sur les Feuillants ou sur les quais ; Us ne reconnaissaient plus leur peuple, ils ne reconnaissaient plus leur ville, et à peine si en l'entendant gronder ainsi et en ne se rappelant pas l'avoir jamais offensé, ils reconnaissaient Dieu.
A sept heures du matin seulement Torage se calma.
Alors on apprit des détails inouïs.
Le tonnerre était tombé en plus de cinquante endroits, dix-huit ou vingt personnes avaient été foudroyées, la croix de la plaine d'Issy, la croix de Crosne, la croix du cimetière d'Hay et la croix du pont de Charenton avaient été abattues.
Enfin, ce fut pendant cette nuit, au bruit de cet orage, que Danton, Camille Desmoulins, Barbaroux et Panis, décrétèrent la journée du 10 août.
Le 9, le baron de Marsilly était de garde aux Tuileries, et, comme d'habitude, la baronne faisait son service près de la reine.
A huit heures du matin, on entendit battre le tambour dans les différents quartiers de Paris. C'était Mandar, commandant en chef de la garde nationale, qui appelait la milice citoyenne à la défense des Tuilerie^, qu'on savait depuis la veiMe menacées par les faubourgs.
Trois ou quatre bataillons à peine se rendirent à cet appel. On les établit les uns dans la cour des Princes, les autres dans la cour des Suisses, les autres enfin dans l'étage inférieur du château. La coiir des Princes conduisait au pavillon de Flore, c'est-à-dire au pavillon qui donne sur le quai ; la cour des Suisses conduisait au pavillon Marsan, c'est-à-dire au pavillon qui donne sur la rue de Rivoji.
A midi, monsieur de Maillardor assigna aux Suisses les différents postes qu'ils devaient occuper.
A midi et demi, le baron de Marsilly reçut l'ordre d'accompagner le roi à la chapelle. Toute la famille royale voulait entendre la messe, comme autrefois les chevaliers communiaient à l'heure du combat ; on sentait sans rien voir encore qu'il s'approchait un événement terrible.
Ce fut quelque chose de solennel que cette messe, l'avant-demière que Louis XVI entendit.
La dernière fut celle du 21 janvier.
Le reste de la journée fut assez tranquille et se passa à faire faire dans l'intérieur du château quelques ouvrages de défense. Le baron fut chargé de couper le plancher de la galerie du Louvre, aujourd'hui la galerie du Musée.
A onze heures du soir, Péthion, le maire de Paris, le même qui, un an plus tard, fugitif à son tour, devait être dévoré presque vivant par les loups, dans les bruyères de Saint-Emilion, entrait chez le roi, d'où il sortait à minuit.
Aussitôt le roi parut, et ouvrant la porte d'une chambre où était un poste :
— Monsieur de Marsilly, dit-il en reconnaissant l'officier qui le commandait, je vous annonce une nuit plus tranquille que nous ne le croyions; naonsieur le maire de Paris m*assure que tout se pacifie. Faites passer cette bonne nouvelle à monsieur de Maillardor, mais que cependant elle ne Tempêche pas de veiller.
Le baron s'inclina et sortit poiir exécuter les ordres du roi; mais en arrivant au poste du grand escalier, il s'arrêta prêtant l'oreille et croyant d'abord avoir mal entendu. Le tocsin et le roulement de la générale retentissaient k la fois, et le cri : A vos postes I se faisait entendre d'un bout à l'autre des Tuileries, en môme temps qu^on fermait la grande grille du Carrousel.
Une demi-heure après, le bruit se répan<ïît que jes canonniers de la garde nationale, qui avaient été appelés pour la défense du roi et qui stationnaient dans la cour, venaient de tourner leurs pièces contre le château.
 deux heures du matin, on vint annoqcei* au I)aTpn de Marsilly que le roi le demandait, } Le baron trouva le roi, la reine, madame Elisabeth et leurs plus intimes réunis dans la chambre qui précède le /cabinet du roi. La baronne était dans l'embrasure d'une .fenêtre avec deux autres dames d'honneur.
I Toutes les femmes étaient fort pâles. Le caractère des physionomies, modelées même dans cette circonstance extrême sur c^Ue des souverains , 0tait la résignation.
Le roi ne s'était pas mis au lit. Au moment où le baron
entra, il était couché sur un canapé. Sa Majesté se leva ; elle était en habit violet et avait Tépée au côté.
Louis XVt alla au devant du baron, et, le prenant par * un bouton de son habit, comme c* était son habitude quand il parlait à ses familiers, il le conduisit dans un coin.
-^ Eh bien ! mon cher baron, lui dit-il, il parait que, malgré ce que m'avait dit monsieur Pétbion, les choses tournent au pire. Ils se rassemblent , et au point du jour on assure qu'ils marcheront sur les Tuileries. Que veulent-ils? Je n'en sais rien... Nous égorger, sans doute... Croyez-vous les Tuileries en état de défense ?
— Sire, répondit le baron, vous me demandez la vérité, n'est-ce pas ?
— Oh I oui I la vérité, toute la vérité. Si on me l'avait toujours dite, je n'en serais pas où j'en suis.
— Si nous sommes attaqués avec quelque ensemble et quelque acharnement, le château ne tiendra pas deiix heures.
— Comment ! vous croyez que mes défenseurs m'abandonneront?
— Non, sire, répondit le baron, mais au bout de deux heures, ils seront tous morts.
— Baron, ne dites pas cela tout haut, ménages la reine. Ainsi, c'est votre avis ?
— * Oui, sire.
— C'est aussi celui de Maillardor, que je viens de faire venir. Baron, prenez cinquante hommes parmi ceux que, vous connaissez pour les plus braves et chargez-vous du
poste de la porte de THorloge ; il est défendu par deux pièces de canon. Je veux pouvoir compter sur tous ceux .qui seront à ce poste, le plus important des Tuileries.
— Je remercie Sa Majesté de la confiance dont elle m'honore et je m'en rendrai digne, répondit le baron en s'inclinant pour se retirer.
Dites quelques mots à la baronne, je vous le permets, dit le roi le retenant.
— Merci, sire. Je n'eusse point osé demander cette grâce, mais Votre Majesté sait aller chercher au fond du cœur les désirs de ceux qui la servent.
-^ C'est que je suis père et mari comme vous, baron, répondit le roi, et que moi aussi j'aime la reine du fund du cœur. Puis il ajouta à voix basse : — Pauvre Marie ! que Dieu la garde !
Le baron s'approcha de sa femme.
— Louise, lui dit-il, on ne sait pas ce qui peut arriver. Dans le cas où les Tuileries seraient prises, réfugie-toi dans le cabinet derrière la bibliothèque de madame Elisabeth. Si je ne suis pas mort, je te retrouverai là.
— Mais si la reine quitte Paris?
— Alors, comme de mon côté je suivrai le roi, nous ne nous quitterons pas.
Tous deux se serrèrent la main.
— Embrassez-la, dit le roi en se penchant à l'oreille du baron et en lui mettant la main sur l'épaule, — qui sait si ceux qui se quittent à cette heure se reverront jamais?
— Merci, sire, merci, dit le baron, et il pressa sa femme contre son cœur.
La reine essuya une larme. Le baron vît ce témoignage d'intérêt; il alla mettre un genou en terre devant Marie- Antoinette.
La reine lui donna sa main à baiser.
Le baron s'élança hors de la chambre ; le soldat sentait que lui aussi allait pleurer comme un enfant.