L' ARTILLEUR DE LA CROIX-ROUGE
Derrière le baron de Marsilly, le roi, la reine et madame Elisabeth sortirent ; ils allaient tous trois faire une visite à leurs défenseurs. A chaque poste le roi essaya de dire à ceux qui le composaient quelques paroles d'encouragement. La reine voulut l'imiter, mais ce fut en vain qu'elle essaya de parler, les sanglots lui coupèrent la parole.
En effet, le spectacle qu'offraient les Tuileries était peu rassurant.
Les gardes suisses et françaises étaient à leurs postes, prêtes à mourir pour le roi ; mais il y avait dissension dans les rangs de la garde nationale. Les bataillons des Petits-
Pères, de la Butte-des-Moulins et des Filles-Saint-Tliomaa étaient restés fidèles et tenaient ferme dans la cour des Suisses et dans la cour des Princes; mais les bataillons des Thermerf-de-Iulien, et les artilleurs delaCroîx-Roùge, du Finistère et du Panthéon avaient déjà pointé leurs canons sur les Tuileries.
Le roi rentra le cœur brisé. La reine et madame Elisabeth avaient perdu tout espoir; personne ne dormit au château que le dauphin.
A six heures du matin on entendit un grand bruit, c'était Tavant-garde des faubourgs qui débouchait sur le Carrousel. En même temps on vit descendre le roi, la reine et le dauphin par le grand escalier. La reine portait l'auguste enfant dans ses bras ; tous trois se rendaient à l'assemblée.
En passant, le roi jeta un coup d'œil au baron de Marsilly, qui se tenait debout, l'épée à la main, sous la grande porte, à la tête de ses cinquante honmies. Deux pièces de canon présentaient à \^ porte leurs gueules de bro|i2;e : les artilleurs se tenaient derrière, mèche allumée,
Le dauphin salua de la main ses défenseurs, et les cris de : « Vive le roi ! » se firent entendre, proférés à l'unanimité par cette petite troupe.
Mais il n'en fut pas ainsi quand le roi s'approcha de la terrasse des Feuillants, qui était couverte de monde ; des vociférations terribles l'accueillirent. Un sapeur accabla la reine d'injures et lui arracha le dauphin des bras.
Ce fut porté par cet homme que le royal enfant entr^ dans l'assemblée.
Au même instant les premiers coups de canon tonnèrent. , A ce bruit la baronne se rappela ce que lui avait dit son mari : elle se retira dans le cabinet indiqué. Trois ou quatre femmes de la reine Ty suivirent.
A chaque instant le bruit du canon redoublait, et dans les intervalles on entendait le pétillement de la fusillade. A chaque bordée, le château tremblait de son faîte à sa base. Les carreaux, brisés, tombaient dans les appartements, les balles cliquetaient contre les boiseries.
Bientôt on entendit des cris ; ces cris se rapprochèrent, c'étaient ceux des Suisses et des gardes nationaux qu'on égorgeait dans les escaliers. Ils avaient reçu, de rassemblée, une dépêche du roi qui leur ordonnait de cesser le feu et de capituler; il était trop tard pour capituler, le château était pris d'assaut.
Les pas des fuyards commencèrent à retentir dans les appartements ; et la lutte, après avoir eu lieu dans les escaliers, se renouvela de chambre en chambre. La baronne, i'oreille collée à la porte du cabinet, écoutait le bruit se rapprocher, et dans chaque cri qu'elle entendait croyait entendre le dernier cri de son mari. Tout à coup la porte, ébranlée par une violente secousse, céda. Trois gardes nationaux de la Butte-des-Moulins se précipitèrent dans le cabinet en inaplorant du secours. Ils y trouvèrent la baropne et ses compagnes tout éplorées. La baronne demanda des nouvelles de son mari» s'oubliant elle-même pQ^r ne pqnser qu'à lui ; mais aucun d'eux ne le cqnoais' sait, et elle ne put rien apprendre.
Au reste, à la vue de ces hommes, dont les vêtements en lambeaux étaient couverts de sang, la terreur s'emparades pauvres femmes. Ce cabinet avait une porte qui donnait dans un corridor, lequel descendait par un escalier secret dans les appartements inférieurs. Une des femmes proposa ce moyen de fuite. Il fut adopté d'autant plus vivement qu'on entendait les coups de fusil et les cris des mourants dans la chambre qui précédait la bibliothèque. Hommes et femmes s'élancèrent pêle-mêle dans le corridor, puis dans l'escalier, qu'on descendit rapidement. La baronne seule, au moment de les suivre, s'était arrêtée sur la première marche. Son mari lui avait dit de l'attendre où elle était, et même, au plus fort de sa terreur, cette recommandation lui était revenue à l'esprit et l'avait arrêtée à sa place.
Un instant elle crut ses compagnes sauvées. Penchée sur la rampe, elle les suivait des yeux dans l'escalier et de l'oreille dans les corridors. Le bruit de leurs pas s'éteignit. Mais bientôt on entendit retentir trois ou quatre coups de fusil, puis des cris, puis la rumeur causée par cinq ou six personnes qui fuyaient leur succéda : c'étaient les compagnes de la baronne, c'étaient les gardes nationaux qui étaient allés heurter, au bout du corridor, une bande de Marseillais qui s'étaient mis à leur poursuite, et qui revenaient chercher un asile dans le cabinet où la baronne attendait toujours.
Sur Tescalier, un des gardes nationaux tomba; il avait, à la dernière décharge, reçu une balle au travers du corps :
les femmes furent obligées d'enjamber par-dessus son cadavre.
Maintenant, le massacre se rapprochait des deux côtés.
Il n'y avait plus moyen de rester dans le cabinet ; on entendait rugir les Marseillais dans le corridor. Il n'y avait pas d'espérance de fuir par la bibliothèque, on s'y égorgeait. Les femmes tombèrent à genoux, et les hommes saisirent les chaises pour mourir au moins en se défendant.
En ce moment, par un œil-de-bœuf donnant dans une ^ petite chambre retirée, un homme vêtu du costume d'artilleur de la Croix-Rouge s'élance et vient tomber au milieu des femmes, qui jettent un cri de terreur, et des gardes nationaux qui s'apprêtent à lui briser la tête avec leurs chaises, quand tout à coupla baronne étend les deux mains sur cet homme : c'était le baron.
En un instant les femmes le reconnaissent, et les deux gardes nationaux savent qu'ils ont affaire à un ami.
En deux mots le baron les met au fait; forcé à son poste, poursuivi de chambre en chambre, il a trouvé à la porte du cabinet attenant le cadavre d'un artilleur de la Croix- Rouge ; il l'a tiré dans le cabinet, a revêtu ses habits, et, par l'œil-de-bœuf qu'il savait communiquer avec la bibliothèque, il a rejoint sa femme.
A peine a-t-il donné cette explication, que les Marseillais, qui ont perdu de vue les fuyards, mais qui les ont suivis à la trace du sang, se précipitent dans l'escalier. Le baron prend une résolution rapide, soudaine, com« «
plète« et s'élance à leur rencontre,
— Par ici, amis, dît-il, par ici !
— Canonnier de la Croix-Rouge ? crientles Marseillais.
— Oui, frères, nous avons été pris, ces deux braves gardes nationaux et moi ; nous allions être égorgés quand ces femmes nous ont cachés dans ce cabinet. La vie pour elles, car elles nous ont sauvé la vie ?
— Eh bien I qu'elles crient vive la nation !
Les pauvres femmes crièrent tout ce qu'on voulut. Puis les Marseillais se répandirent dans les appartements, emmenant les deux gardes nationaux avec eux.
— Et ces pauvres femmes qui nous ont sauvés, s'écria le baron, les abandqnnerez-vous à d'autres, qui, ne sachant pas les services qu'elles nous ont rendus, les égorgeront peut-être ?
— Non, dirent les Marseillais en revenant sur leurs pas; mais que veux-tu que nous en fassions?
— Qu'on les reconduise chez elles et que leur dévouement soit récompensé.
-^ Alors, qu'elles prennent nos bras et qu'elles nous disent où elles demeurent.
— Où demeurès-tu, citoyenne ? demanda le bardfa i sa femme.
—Rue de Verneuil, n* 6, répotidit madame de Mar silly.
— Camarade, dit le baron à celui des Marseillais qui lui paraissait avoir la meilleure physionomie, je te recommande celle-ci ; c'est celle qui a pris le plus particulièrement soin de moi, et elle demeure en face ; il n'y a que la Seine à traverser.
— Sois tranquille, dit le Marseillais, elle arrivera à bon port, la petite mère ; c'est moi qui t'en réponds.
— Mais toi, citoyen I s'écria la pauvre femme se cramponnant au bras de son mari, que vas-tu faire ?
— Moi, dit le baron en affectant un langage et une allure en harmonie avec l'habit qu'il avait momentanément revêtu, moi, je vas voir un peu ce qu'est devenu le roi.
La baronne poussa un soupir, lâcha le bras de son ipari et s'éloigna au bras de son protecteur.
Puis le baron, repassant par l'œil-de-bœuf dans le cabinet voisin, revêtit son uniforme, qu'il n'avait abandonné un instant que dans l'espérance que, grâce à ce déguisement, il pourrait sauver sa femme.
La baronne attendit vainement son mari pendant toute la journée du 10 et celle du 11.
Le 11 au soir, comme on enlevait les cadavres de la cour des Suisses, un portier qui aidait à les jeter dans les charrettes qui les emportaient, reconnut le baron, IBt porter le corps dans sa loge, et alla annoncer à madame de Marsilly, qui était arrivée saine et sauve chez elle, que son mari venait d'être reconnu parmi les morts.
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LA MARQUISE DE LA ROGHE-BER'f AUD.
La douleur de la baronne fut profonde ; mais comme c'était une âme à la fois simple et forte, une grande consolation lui fut offerte par cette conviction que son mari était mort en faisant son devoir.
D'ailleurs, il lui restait à vivre pour sa mère et pour sa fille.
Demeurer à Paris avec la marquise, c'était s'exposer à mille dangers. La marquise avait un de ces caractères qui n'admettent aucune dissimulation, non point par force d'âme ou par conviction politique, mais parce que, née dans un certain milieu et élevée d'une certaine façon, il lui était impossible de cacher un seul instant ni sa naissance, ni ses opinions, ni ses haines, ni ses sympathies. Or, les temps devenaient de plus en plus orageux; le roi et la reine étaient au Temple; les massacres partiels continuaient dans les rues en attendant le massacre général qui couvait déjà. M. Guillotin venait enfm de faire hommage à l'Assemblée législative de l'instrument philanthropique qu'il avait eu le bonheur d'inventer : il était temps, comme on le voit, de quitter la France.
Mais quitter la France n'était pas chose facile. Les peines les plus sévères attendaient ceux qui tentaient d'émigrer,
et il ne fallait pas, en essayant de fuir un danger, se jeter dans un danger plus grand encore.
La marquise voulait tout conduire ; elle parlait de berline, de chevaux de poste, de passe-ports impossibles qu'elle prétendait obtenir par la protection d'ambassadeurs qui, au nom de leurs souverains, forceraient bien, disait-elle^ tous ces manants-là de la laisser sortir, elle, âa fille et sa petite-fille. La baronne la supplia de lui laisser mener cette affaire, et, à force de supplications, elle obtint de sa mère qu'elle ne se mêlerait de rien.
Ce fut donc elle qui dirigea tout.
Le baron avait une terre située entre Abbe ville et Montreuil. Cette terre était détemptée par un métayer dont les pères, depuis deux cents ans, avaient été fermiers des ancêtres de M. de Marsilly. La baronne croyait à bon droit pouvoir compter sur ce brave homme. Elle lui envoya un vieux domestique qui avait élevé le baron et qui, depuis quarante ans, était entré dans la famille ; cet ancien serviteur, de peur de perquisitions, n'avait aucune instruction écrite, mais il avait reçu de la baronne ses instructions verbales, et il savait tout ce qu'il avait à dire.
La famille du fermier se composait justement de sa mère et de sa femme; il fut convenu qu'il viendrait à Paris, et que la marquise et la baronne sortiraient de la capitale avec les habits et les passe-ports de ces deux paysannes.
Pendant ce temps, la baronne de Marsilly fit tous ses préparatifs de départ. ,
Il y avait à cette époque, où tout le numéraire avait été
converti en assignats, très-peu d'argent comptant, môme dans les plus riches maisons; cependant la baronne parvint à réunir une vingtaine de mille francs, qui, joints à quatre-vingt mille francs de diamants appartenant à la marquise, rassuraient d'avance les émigrantes sur leurs premiers besoins. D'ailleurs, chacun pensait que Tétat de choses ne pouvait durer, et cette émigration, aux yeux même des pessimistes, devait avoir son terme avant trois ou quatre années.
Les deux pauvres femmes s'occupèrent donc des préparatifs de leur départ.
Du côté de la baronne, ils ne furent pas longs et se firent avec Fintelligente simplicité qui formait la base de son caractère ; mais il n'en fut pas ainsi de la part de la marquise. Sa fille, en passant dans son appartement, la trouva au milieu d'une multitude de caisses, de malles et de paquets suffisante pour encombrer trois fourgons : elle n'avait voulu laisser aucune de ses robes et elle emportait jusqu'à son linge de table.
— Ma mère, Iqi dit la baronne en secouant tristement la tête, vous vous donnez bien de la peiQe inutilement. Nous ne pourrons guère, afin de ne pas éveiller les soupçons, emporter que la robe que nous aurons sur nous, et, quant au linge, un seul de vos mouchoirs brodés et à dentelles ;$uffirait pour nous faire reconnaître et arrêter.
—Mais cependant, ma chère, dit la marquise, nous ne pouvons pas nous en aller sans être vêtues.
— Oui, ma mère, vous avez raison, répondit la baronne
avec son inaltérable douceur, mais nous ne nous en irons qu'à la condition d'être vêtues de choses simples et en harmonie avec notre état apparent. N'oubliez pas, ajouta-telle en essayant de sourire, que nous sommes des paysannes, mère et femme de paysan ; que vous vous nommez Gervaise Arnoult et moi Catherine Payot.
— Oh ! quel temps I mon Dieu ! quel temps I murmura la marquise, et que si Sa Majesté avait, dès le premier moment, réprimé les abus, fait pendre M. Necker et fusiller M. de Lafayette, nous n'en serions pas où nous en sommes !
—Songez à des infortunes plus grandes que la nôtre encore, ma mère, et que cette comparaison vous donne la patience. Songez au roi et à la reine prisonniers au Temple, songez au pauvre petit dauphin, et ayez pitié, sinon de nous, mais du moins de Cécile, qui, si elle nous perdait^ resterait orpheline.
C'étaient là de trop bonnes raisons pour que la marquise ne s'y rendît point, mais elle ne s'y rendit qu'en soupirant. La marquise était née dans le luxe ; elle s'était habituée à y viyre ; elle comptait y mourir, et les choses superflues surtout lui étaient devenues, d'absolue nécessité.
Mais ce lut bien pis lorsque la baronne lui remit sa part du linge qu'elle venait de faire faire, et qui, sans être tout à fait grossier, était cependant bien rude auprès de la toiie de Hongrie et de la batiste dont elle usait habituellement : les chemises surtout l'exaspérèrent, et elle déclara qu'elle ne porterait jamais de pareil linge, tout au plus bon pour des manants.
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— Hélas t ma mère, répondit tristement la baronne, bien heureuses si, pendant huit jours, nous parvenons à faire croire que nous appartenons à cette classe que vous méprisez tant, et qui, aujourd'hui, est toute-puissante.
—Mais cela ne durera pas ! s*écriala marquise ; j'espère bien que cela ne durera pasi
— Et moi aussi, ma mère, je Tespère : mais cela est ainsi, et si vous le voulez, en attendant le jour de notre départ, je porterai le linge qui vous est destiné, aûn d'en user la première rudesse.
Cette proposition de la baronne toucha la marquise, dont le cœur était excellent au fond, au point qu'elle consentit à tout, et il fut arrêté qu'aux nombreux sacrifices qu'elle avait déjà faits elle joindrait ce dernier sacrifice, qui était pour elle, à ce qu'elle affirmait, le plus pénible de tous.
Sur ces entrefaites le fermier, sa mère et sa fenmie arrivèrent ; la baroime les reçut comme des gens qui venaient sauver sa vie, et la marquise, comme des gens à qui elle voulait bien faire l'honneur de devoir la sienne.
Outre les vêtement qu'ils avaient sur eux, ils apportaient leurs plus beaux habits, leurs habits des dimanches : ceux-là étaient pour la baronne et la marquise.
Heureusement, à peu de choses près, les tailles étaient les mêmes. Le soir même de l'arrivée, on barricada les portes, on ferma les volets et l'on ût l'essai des costumes.
La baronne se prêta à merveille aux incommodités relatives de ses nouveaux vêtements, mais la marquise éclata en plaintes : le bonnet ne tenait pas sur sa tête»
les sabots lui faisaient mal aux pieds et les ouvertures de ses poches n'étaient pas à la môme place.
La baronne lui donna le conseil de garder ces habits jusqu'au moment du départ afin de s'y habituer. Mais la marquise répondit qu'elle aimerait mieux mourir que de porter de pareilles nippes une heure de plus que le temps strictement nécessaire.
Le départ fut fixé au surlendemain.
Pendant ce temps, Catherine Payot confectionna à la petite Cécile un costume complet ; l'enfant était charmante sous ses nouveaux habits et surtout enchantée: le changement est le bonheur de l'enfance.
La veille du départ, Pierrs Durand s'occupa de faire viser son passe-port. La chose fit moins de difficultés qu'on ne s'y attendait ; il était entré avec sa mère, sa femme, sa charrette et son cheval ; il sortait cinq jours après avec sa mère, sa femme, sa charrette et son cheval : il n'y avait trop rien à dire. On avait bien songé à faire ajouter l'enfant aux personnes inscrites, mais on craignit que cette adjonction n'éveillât les soupçons des municipaux, et, après mûre délibération, il fut convenu qu'on n'en parlerait môme pas.
Le lendemain matin, \ cinq heures, la petite carriole, tout attelée, était dan3 la cour de l'hôtel. La marquise, habituée à se mettre au lit à deux heures et à se lever à midi, avait préféré ne pas se coucher ; la baronne, de son côté, avait passé la nuit à coudre de l'or dans son
corset et 4es diamants dans les remplis de la robe de la petite Cécile.
A dnq heures, la baronne entra chez sa mère et la trouva prête ; seulement elle avait conservé, toute vêtue en paysanne qu'elle était, des boutons de diamants à ses oreilles et une magnifique émeraude à son doigt; on eût dit qu'elle allait à quelque bal masqué et qu'elle avait pris toutes ses précautions pour que l'on vît bien que ce n'était qu'un déguisement.
Après une légère discussion, la baronne obtînt d'elle qu'elle ôtât ses boucles d'oreilles et sa bague, opération qui ne s'accomplit point sans que la marquise poussât de profonds soupirs.
Mais où fut là véritable lutte, be fut lorsqu'il s'agit de monter dans la carriole : la marquise n'avait pas encore vu le véhicule destiné à la transporter hors de France, et elle s'était fait l'idée de quelque chose comme une remise ou comme un fiacre tout au plus. A la vue de M carriole, elle demeura anéantie. Ce^îendant, comme les grandes circonstances amènent les grandes résolutions, la marquise fit sur elle un violent et dernier effort, et monta dans la carriole.
La baronne pleurait silencieusement en quittant son hôtel, où elle avait ëtè si heureuse, ses gens qui l'avaient si bien servie, et les bonnes paysannes qui lui donnaient linè si grande preuve de dévouement.
Quant à la petite Cécile, elle ne fusait que répéter :
— Mais où est donc papa, et pourquoi ne part-îl pas avec nous?
Tout alla bien jusqu'à la barrière Saint-Denis; xs\iy^ \ la barrière Saint-Denis eut lieu 1^ scène que pous avoas racontée, et qui, au lieu de tourner au pire, comme on l'avait cru d'abord, eut des résultats si beureux ppurla famille émigrante.
En effet, comme l'avait prévu le bon municipal, grâce à içur nouveau passe-port, plus en règle que l'auçien, on fit peu de difficultés ç^ux voyageurs ; d'ailleurs, pour plus de sécurité, ils ne s'arrêtèrent, comme cela* convenait à des gens de leur conditiqn apparente, que daps de petites auberges; de villages. Le cbeval était bon et faisait ses dQÙzq ijeues par jour^ de sorte que, daps }a puit jdu ^èmo jour, les fugitifs étaient à Boulogpe,
^ passant à Abbeville, Pierre Durapd avait fait vi3^r son passe-port pour continuer sa route.
^ous passops sou§ silence les plaintes de la marquise quapd il lui fallut coucher dans des draps d'aubergQ et brûlqr de la chandelle.
La baronne supporta toutes ces boutades aristocratiques avec son angélique douceur.
Quant à la petite Cécile, elle était enchantée ; elle voyait des arbres, des fleurs et des champs. Les enfapts sont copune les piseauiç, et p'en d@mand^pt pas da* vantage.
Qq arriva pepdapt la nuit ^ Boulogne, et on descendit à l'hôtel de France, dans la rue de Paris.
L'hôtel était tenu par madame Ambron, royaliste au fond de l'âme, et dont la baronne avait pris l'adresse, comme œlle d'mie femme sur laquelle on peut compter. En effet, à peine la baronne se fut-elle ouverte à elle, que son hôtesse lui répondit de tout et lui promit que dès la nuit du lendemain, si le vent ^tait bon, elle partirait pour TAngleterre.
Puis elle donna aux voyageurs d'humbles chambres, comme cela convenait à des paysannes, mais d'une propreté si remarquable, que la marquise elle-même fît momentanément trêve aux soupirs qu'elle n'avait cessé de pousser depuis qu'elle avait quitté son hôtel.
En effet, le lendemain matin, madame Ambron, qui avait des relations avec tous les mariniers de la côte, fit prix avec le patron d'un petit sloop, lequel, pour la somme de cent louis, s'engagea à conduire les trois fugitives à Douvres.
Toute la journée les yeux de la baronne demeurèrent fixés sur une girouette qui se trouvait en face de ses fenêtres. Le vent était contraire, et déjà depuis cinq ou six jours soufflait obstinément du même côté. Mais conune si Dieu, jugeant la pauvre famille suffisamment éprouvée par la perte de son chef, la regardait enfin en pitié, vers le soir la girouette tourna, et l'hôtesse entra toute joyeuse pour dire à la baronne de se tenir prête à sortir avant la fermeture des barrières.
En effet, à cinq heures, la marquise, la baronne et la petite Cécile reprirent place dans la carriole et Pierre
a^CILE. 57
Durand sur le brancard. Gomme s'ils retournaient à Montreuil et surtout grâce au nouveau visa, ils sortirent sans difficulté. Mais, à une demi-lieue de la ville, on prit un chemin ûe traverse qui conduisait à une petite maison de campagne qu'avait achetée madame Ambron, et qui était située à un quart de lieue de la mer. C'était ordinairement à cette maison que, grâce au procédé qu'à son tour venait d'employer la baronne, on venait prendre les voyageurs qui désiraient passer en Angleterre.
Madame Ambron avait voulu cette fois s'y trouver ellemême ; ce fut donc cette digne femme qui reçut, à leur arrivée, la baronne, sa mère et sa fille ; il était dix heures du soir, on attendit jusqu'à minuit.
A minuit on frappa à la porte, c'était le patron du sloop en personne. Selon les conventions faites, la baronne lui paya cinquante louis à l'avance T les cinquante autres devaient lui être payés en mettant le pied sur la côte d'Angleterre.
Les deux femmes s'enveloppèrent dans leurs pelisses; madame Ambron se chargea de soutenir la marquise, à qui cette demi-lieue faite à pied et au milieu de la nuit causait une mortelle terreur; Pierre Durand prit la petite Cécile dans ses bras , et l'on partit.
A mesure qu'on avançait, on entendait la mer qui se brisait le long de la côte avec ce long et triste murmure qui semble la respiration de l'Océan. La marquise frissonnait à l'idée de s'embarquer ainsi sur une petite chaloupé et parlait de rester cachée en province.
58 GËCILE.
De temps en temps la baronne regardait la petite Cécile qfû s'était endormie dans les bras du fermier, et sans mot dire essuyait une larme.
On arriva au bord de la falaise : il fallait descendre. On ne voyait rien qu'une espèce de muraille taillée si pic ; la marquise jeta de grands cris.
Un petit chemin large de deux pieds rampait le long de cette muraille; la baronne reprit sa fille des bras de Pierre Durand, et s'y engagea la première^ madame Ambron la suivit en se retenant à la main du fermier, la marquise ferma la marche, soutenue par le patron.
On arriva sur le galet,
{a baronne eut un instant de terreur* Aussi loin que la Yue pouvait s'étendre on n'aperceyait ni hommes ni barques ; mais le patron fit entendre un coup de sifflet, et Ton yit apparaître un point noir qui grossit len ^'approchant; c'était un canot et deux rameurs.
^{adame de Marsilly se retourna une dernière fois pour remercier madame Àmbron et dire un dernier adieu à Pierre Durand s elle trouva le brave fermier tournant son chapeau entre ses mains avec l'air évidemment embar^ rasséd'un homme qui voudrait parler et qui n'ose lefairoy
— Vous avez quelque chose à me dire, mon ami 7 demanda la baronne.
— Pardon, excuse, madame la baronne, dit Pierre Durand, car ga n'est pas à moi à me mêler de vos affaires.
— Dites toujours, mon cher Pierre^ tout ce que vous me direz sera bien reçu.
— Je voulais donc dire, madame la baronne, continua Pierre, qu'en partant comme cela au moment où vous vous eu doutez le moins et pour un pays aussi cher à vivre que TAngleterre, sans savoir combien de temps vous y resterez...
— Eh bien 7 dit la baronne voyant que Pierre hésitait de nouveau. '
— Eh bien l madame ia baronne, continua le fermier, n'a peut-être pas réuni toiis les fonds qui lui sont nécessaires?
— Pierre, mgn ami, dit la baronne en lui serrant la main, je vous comprends.
— Et, continua Pierre, si madame la baronne... comme nous avons encore six ans de bail et que, j'espère bien, madame la baronne nous le renouvellera; je dis donc que si madame la baronne voulait nous permettre de lui donner d'avance deux années de fermage, outre que ça nous rendrait service, attendu que les brigands pourraient bien nous piller cet argent-là, et qu'il serait plus en sûreté dans les mains de madame la baronne que dans... les nôtres... Enfin, en acceptant ces dix mille francs, madame la baronne nous ferait bien plaisir. Les voilà dans un petit sac et tout en vieux louis. Oh I madame peut les prendre de confiance, il n'y en a pas un de rogné.
— Oui, mon amir oui, j'accepte, dit la baronne, et nous nous reverrons dans des temps plus heureux « et« soyez tranquille, Pierre, je n'oublierai pas votre dévouement.
— Allons , en barque ! en barque ! cria le patron ; un
douanier qui s'aviserait par hasard de faire sa ronde, et nous serions flambés, voyez-vous.
La recommandation était juste. La baronne serra une dernière fois de sa main fine et blanche la grosse main calleuse de Pierre Durand , elle embrassa madame Ambron et sauta dans la barque où l'attendaient déjà la marquise et Cécile.
En ce moment on entendit une voix qui criait : Qui vive?
— Au large, dit le patron, et nageons, enfants, nageons vivement.
Et lui-même, tout en sautant dans la barque, la lança d'un coup de pied en mer.
Dix minutes après on était à bord du sloop, et le lendemain au matin les trois fugitives débarquaient à Douvres.