‹ CécileChapitre 6 sur 12 · L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION

Comme on le comprend bien , la marquise avait été d'une parfaite inutilité à sa fille pour tous les arrangements intérieurs de sa maison \ aussi était*elle restée pendant tout ce temps chez la duchesse de Lorg^s qui, en échanga, avait prié madame Du val de donner tous ses mx^. k Tin* stallation de son amie.

Madame Duval était anglaise, comme nous l'avons dit, d'une naissance bourgeoise, mais d'une éducation distinguée, puisque, grâce àcette éducation, elle avait pu se livrer au professorat. Outre la sympathie qu'un malheur oommun inspirait à la baronne pour elle, se joignit donc la reconnaissance de mille petits services rendus : il en résulta que pendant cinq ou six jours que les deux femsies restèrent ensemble , occupées à présider à l'ameublement du cottage, il s'établit entre elles une certaine liaison, dans laquelle, au reste , avec un tact parfait , madame Duval garda toujours la distance que les convenances sociales avaient mise entre elle et la baronne.

Les deux enfants, qui ne connaissaient encore rien de

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tout cela$ tantôt se roulaient sur le gazon de la pelouse, ou sur le tapis du salon, tantôt couraient Tun après Tautre, 0(1 en se tenant par la main , dans la Tallée circulaire du petit jardin. ^

Au bout de huit jourâ tout fut prêt. Madame Duval se chargea de trouver à la baronne une femme qui pût à la fois faire ml peu dé cuisine et prendre soin du ménage, et retourna à Londres.

Cela fit bien gros cœur aux deux enfants de se q;ntter.

Le lendemaiiii la dUchèsSe de Lorges arriva, amenant dfttis sa voiture la tnaf quiâe de la Roche-Bertaud et une Iteimê de ehambre française, t[ue^ celle-ci avait arrêtée péoi' iàtï netvkô pàttlculier.

La baroùnë vit avec inquiétude të surcroît de dotfiesdqile ëur lequel elle n'avait pas Compté ; mais elle Connaissait leà habitude^ aristocratiques de sa mère , et comme celle-ci avait besoin d'être servie, elle pensa qu'il Serait crtiél de priver la marquise de ce luxe, elle qui avait 9éjli taiit fait de sacrifices à sa position.

Gerteâj cette poâition était bien indépendante de la volôfité de la barônlîe; Inadame de Marsilly, comme sa lîière, était habituée à toutes leâ commodités d'une vie grande et élégante, et, par Conséquent, comme sa mère, étlfe subîàsait toiis les ennuis de la gêne dans laquelle, fcoriipâràtivèinèrit à son opulence passée, elle allait se tfôûVer ; iriàis il y à de ces caractères dévoués qui s'oublient toujours eux-mêmes pour ne songer qu'à autrui. Madaihe de Marsilly était un de ces caractères privilégiés

de la douleur, et sa seule préoccupation était pour sa mère.

Quant à la petite Cécile, elle ne savait encore rien des choses de ce monde ; douleur et bonheur étaient pour elle de vains mots, qu'elle prononçait comme un écho , sans avoir la conscience de leur valeur, et sans faire encore une différence dans l'accent avec lequel elle les prononçait.

C'était, au reste, une adorable petite fille de trois ans et demi , belle et douce comme les anges, avec tous les instincts charmants de la nature féminine ; souriant aux bonnes impressions comme une fleur printanière sourit au soleil ; nature heureuse qui n'attend que la fécondation de Famour maternel pour réunir toutes les vertus.

Aussi la baronne, qui avait apprécié cette heureuse organisation, se réserva-t-elle à elle seule le soin de la développer.

Ce soin, du reste, lui fut facilement abandonné par la marquise : certes, elle aimait aussi sa petite-fille. A la première vue, elle avait même, pour des regards peu exercés, l'air de l'aimer plus que ne l'aimait sa mère. Elle l'appelait d'un bout à l'autre de l'appartement, elle se la faisait apporter du fond du jardin pour l'embrasser avec passion ; mais au bout de dix minutes qu'elle était près d'elle, l'enfant la gênait et elle la renvoyait à sa mère. La marquise, à quarante-cinq ans, aimait Cécile comme enfant elle avait aimé sa poupée, c'est-à-dire pour jouer avec elle à la maternité. Cécile n'était pas pour elle,

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comme pour sa mère, un besoin du jour et de la nuit , c'était une simpledistraction.de quelques instants. La marquise, dans un moment d'enthousiasme, aurait donné sa vie pour sa petite-fiUe, mais pour sa petite-fiUe, comme au reste pour personne au monde, la marquise ne se serait pas imposé huit jours de privation.

Cependant, dès le premier jour, il s'établit une grave discussion entre la baronne et sa mère sur le genre d'éducation à donner à Cécile.

La marquise voulait une éducation brillante et digne en tout du rang que sa petite-fille serait appelée à remplir dans le monde quand le roi, vengé de ses ennemis et rétabli sur son trône, aurait rendu à la baronne, en la grandissant encore des intérêts de la reconnaissance, la fortune qu'elle avait perdue. C'était donc des msdtres de langue, de dessin et de danse, que, selon elle, il fallait donner à Cécile.

La baronne, de son côté, différait entièrement d'avis avec la marquise sur ce point ; femme de sens et de raison avant tout, elle envisageait les choses sous leur véritable aspect. Le roi et la reine étaient prisonniers au Temple ; elle et sa mère étaient exilées ; l'avenir lui sem-' blait donc bien incertain et plus chargé de vapeurs sombres que de lueurs dorées : or, c'était pour cet avenir incertain qu'il lui fallait élever Cécile. Une éducation qui ferait d'elle une femme simple, sans besoins et heureuse de peu, était donc l'éducation qui momentanément lui paraissait la plus convenable; libre à elle ensuite, si les

temps changeaient et devenaient meilleurs, de répandre l»ur l'excellent fonds qu'elle aurait tissu la proderie d'une brillante éducation.

Puis, pour donner à sa fille des maîtres de danse, de dessin et de langue , il fallait la fortune qU'où avait eue et noç celle qu'on possédait maintenant. Il est vrai que la marquise offrait de consacrer une partie de ses diamants à cette éducation; maiiâ cette fois encore la baronne, qui voyait plus loin qu'elle, tout en la remerciant du fond du cœur de son amour pour sa petite-fille, amour qui l'entraînait à faire le sacrifice de ce qu'elle avait de l)lus cher au monde, la pria de garder cette ressource pour un besoin extrême, besoin qui, si les choses continuaient à tharcher en France de la même façon, ne tarderait point à se fWre sentir.

Au contraire, en se chargeant elle-même de cette éducation, la baronne pouvait donner à Cécile les premières notions de tous les arts et de toutes les connaissances nécessaires à une jeune fille, et de |)lus, en l'enveloppant entièrement de sa surveillance maternelle, développer les instincts excellents que la nature avait mis dans ce jeune cœur, tout en écartant les mauvais principes qu'une influence étrangère pouvait introduire dans son esprit.

La marquise , qui d'ailleurs n'aimait pas à discute^ Céda donc bientôt devant les raisonnements de la baronne, et madame de Marsilly , du consentement tacite de sa mère, se trouva chargée de l'éducation de Cécile.

Elle se mit aussitôt à l'œuvre. Les grandes et saintes

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âmes trouvent un adoucissement à leur douleur dans Paccomplissement de leurs devoirs. La douleur de la baronne était profonde, mais le devoir qu'elle s'était imposé était bien doux.

L'emploi du temps fut réglé par la baronne : elle était convaincue qu'un enfant peut apprendre en jouant les premiers éléments de ce que la femme doit savoir un jour. Elle offrit à Cécile le travail sous Taspect d'un plaisir, et l'enfant s'y laissa prendre, d'autant plus facilement, que tout travail lui était indiqué par sa mère et qu'elle adorait sa mère.

Ainsi, la matinée était consacrée à la lecture, à l'écriture et au dessin ; l'après-midi, à la musique et à là promenade.

Ces différents exercices de la pensée et du corps étaient interrompus par trois repas, après lesquels le salon du rez-de-chaussée devenait, pour un temps plus ou moins long, un lieu de réunion.

11 va sans dire qu'au bout de quelque temps, la marquise cessa de paraître au déjeuner. Ce repas, qui avait lieu à dix heures du matin, dérangeait trop ses habitudes. La marquise s'était, pendant trente années de sa vie, levée entre onze heures.et midi, et pas une fois ne s*était mon-' trée à qui que ce fût au monde, pas même à feu son mari, sans sa poudre et ses mouches. C'était donc une trop grande gène pour elle que de se soumettre à cette discipline ; elle s'en exempta, et, comme à l'hôtel de la rue de Verneuil, on lui apporta son chocolat dans son lit.

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Quant à la baronne, les soms de la maison et l'éducation de sa fille occupaient tout son temps. La marquise, qui n'était ni institutrice ni ménagère, passait le sien, renfermée dans sa chambre, à lire les contes de Marmontel et les romans de Grébillon fils, tandis que mademoiselle Aspasie, c'était le nom de la femme de chambre irançaise, qui n'avait plus rien à faire dès qu'elle avait habillé sa maîtresse, brodait ou causait près d'elle, et , élevée au rang de dame de compagnie, remplissait, par sa conversation, les intervalles que laissaient entre elles les différentes lectures de la marquise.

La marquise avait bien essayé d'établir quelque communication avec ses voisins de campagne ; mais la baronne, tout en laissant sur ce point toute liberté à sa mère, avait déclaré que, pour son compte, elle vivrait isolée.

L'hiver se passa ainsi. L'intérieur de la petite famille, réglé par la baronne, ne s'était pas dérangé une seule fois. La marquise, seule, jetait de temps en temps un peu de trouble dans l'emploi du temps, mais presque aussitôt, par la constante et placide volonté de la baronne, toute chose reprenait sa marche accoutumée.

Cependant les nouvelles de France arrivaient de plus en plus désastreuses pour les émigrés. Un jour, plus terrible que tous les jours passés, un jour, devant lequel le 10 août et le 2 septembre s'effaçaient, s'était levé nonseulement pour la France, mais pour l'Europe ; ce jour, c'était le 21 janvier.

Le coup fut terrible pour la pauvre famille isolée. La

mort du roi présageait celle de la reine. En ontre, c'était le dernier lien rompu entre la révolution*et la royauté, et peut-être même entre la France et la monarchie. La marquise ne voulait pas croire à cette sanglante nouvelle : mais il n'en fut pas ainsi de la baronne ; elle avait toujours vu l'avenir du côté sombre, parce qu'elle le voyait à travers son deuil. Le malheur habitue au malheur ; elle crut à tout, et cependant elle ne crut qu'à la vérité.

En voyant pleurer sa mère comme elle l'avait vue pleurer il y avait six mois, la petite Cécile demanda :

— Est-ce que papa a écrit qu'il ne reviendrait plus ?

Cependant les terribles événements qui se passaient en France, à part les larmes nouvelles qu'ils lui coûtaient, ne changeaient rien à la vie ordinaire de la baronne. La petite Cécile grandissait à vue d'œii, et, pareille aux fleurs du jardin, elle semblait prête à fleurir avec le printemps.

C'est qu'en effet les premiers jours du printemps étaient revenus, et tout, autour de la petite maison, avait repris un aspect de fête, le jardin s'épanouissait, les buissons de roses se couvraient de feuilles et se chargeaient de boutons, les lilas commençaient à montrer leurs grappes de pourpre, les acacias secouaient au vent leurs panaches parfumés, le ruisseau, que les glaces de l'hiver avaient emprisonné dans sa course souterraine, reparaissait tout grelottant encore ; enfin il n'y avait pas jusqu'à la maison qui, grâce à ses fleurs grimpantes, ne reprit un air de vie, de jeunesse'et de joie dont l'avait dépouillée l'hiver.

C'était une époque de bonheur aussi pour la petite Ce-

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citej. Pendant tout Thiver» cet hiver sombre, froid et pluvieux de Lonclres» sa mère l'avait tenue renfermée avec le plus grand sqin, et Tenfant, habituée à la vie de Paris etaux exigences de Tbôtel delà ruedeVerneuil, n'avait pas vu une grande différence entre cet hiver et Thiver précédent, qu'elle avait, au reste, déjà oublié peut-être ; mais quand elle vit venir le printemps, cet hôte inconnu de Paris, qu'elle put en quelque sorte le toucher de la main, qu'elle vit tout naître, s'animer, fleurir, sa joie fut grande : et tout le temps qu'elle ne donnait pas à ses petites études enfantines, elle le passait dans son jardin.

Sa mère la laissait faire; elle lui montrait le ciel éclaircissant peu à peu son voile de brouillard, et quand un rayon de soleil glissait par quelque gerçure de nuage qui laissait apercevoir l'azur du firmament, elle disait à la petite Cécile que ce rayon de soleil était le regard de pieu qui se fixait sur la terre, et que ce regard divin faisait fleurir le WPQde.

Quant à la marquise, il n'y avait pour elle ni printemps ni hiver. Elle se levait toujours à onze heures et demie, Çiangeait son chocolat dans son Ut, s'habillait, se coiffait, se poudrait, se mettait ses mouches et relisait pour la vingtième fois Iqs contes drMarmontel et les romans de Grébillon fils, dont elle commentait les beautés avec mademoiselle Aspasie,

i La baronne priait pour son mari et pour le roi qui étaient morts, pour la reine et pour le dauphin qui allaient mourir.

Puis de temps en temps, on entendait dire que les ar-

GBCiLE. TU

mées républieainea avaient remporté quelques grandes victoires, et les noms de Fleuras et de Valmy venaient relantir jusqu'au fond du cottage.

vn

DIEU DANS TOOT.

Grâce à cette vie isolée que menait la baronne et à cette vie excentrique que menait la marquise^ la petite Gécild 8e trouva élevée dans des conditions toutes particulières.

Co&une DQus Tavons dit, par suite du système d'éducation adopté par la baroniley aucune étude n'était présentée àrenfantsottsra^ct d'un travail; cependant, lorsque son esprit avait été occupé par une lecture ou par une leçon de piano ou de dessin, sa mère pensait qu^il lui fallait une dis* traction, et alors la porte du jardin s'ouvrait pour Tenfant

Ce jardin, c'était pour elle le paradis^

D'abord, la baronne le soignait elle-même, et elle y avait réuni les plus jolies fleurs qu'elle avait pu trouver. C'étaient des touffes de lis; des buissons de roses, des massifs d'aubépine et de boules de neige à ravir les yeux et * l'odorat. La petite Cécile, avec ses jambes à moitié nues$ sa robe courtoi ses cheveux blonds flottants et ses joues veloutéesi semblait une fleur déplus au milieu de ce par^ terre. Puis ce petit jardin n'était pas seulement le domaine des lis et des roses, c'était un petit monde tout entier ; de

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qeaux insectes fourmillaient sous le gazon et de temps en ^emps traversaient quelque allée, pareils à des émeraudes vivantes; de splendides papillons aux ailes nacrées semblaient pleuvoir du del et voltigeaient d'une course inégale et capricieuse ai^-dessus de ce brillant tapis;. enfin, des chardonnerets et des fauvettes sautillaient de branche en branche, apportant la becquée à leurs petits qui sortaient le cou et tendaient le bec hors de leurs nids de mousse et d'herbes sèches.

Gomme la baronne ne recevait personne, que la petite Cécile était entièrement isolée de la société des enfants de son âge, son jardin devint son univers. Les fleurs, les papillons et les oiseaux devinrent ses amis. Au premier mot qu'elle en avait dit à sa mère, la baronne lui avait expliqué comment chaque chose venait de Dieu et recevait sa vie de Dieu. Elle lui avait montré le regard du soleil animant la nature, et elle lui faisait remarquer que les fleurs qui s'ouvraient le matin se refermaient le soir; que les papillons qui accouraient dans les heures chaudes de la journée, disparaissaient longtemps avant la nuit ; enfin que les oiseaux qui s'éveillaient avec Faube, s^endormaient avec le crépuscule,' excepté quelque rossignol dont le chant veillait comme une prière, comme un hymne nocturne, comme un écho mélodieux. Eh bien ! ces gazouillements du matin et du soir, les vifs élans de ces fleurs volantes qu'on appelle des papillons, les doux parfums de ces étoiles de la terre qu'on appelle des fleurs, tout cela, grâce à l'esprit religieux et poétique de la baronne, n'était

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rien autre chose que les prières des êtres et des choses, que la façonnent oiseaux^ papillons et plantes louaient et chantaient le Seigneur.

Mais les amies que Cécile aimait le mieux parmi ses amies, c'étaient les fleurs. Lorsque Cécile courait après quelque beau papillon aux ailes d'or, le papillon lui glissait entre les doigts ; lorsqu'elle voulait surprendre quelque oiseau gazouillant dans un buisson, l'oiseau s'envolait et allait achever sa chanson sur quelque arbre où l'enfant ne pouvait l'atteindre ; mais ses fleurs, ses fleurs chéries, elles se laissaient embrasser, caresser, cueillir même. 11 est vrai qu'une fois cueillies elles perdaient leur couleur et leur parfum, languissaient tristement et mouraient enfin.

Ainsi ce fut à propos d'une rose sur sa tige que la ba^ ronne fit comprendre à sa fille ce que c'était que la vie, et à propos d'un lis brisé qu'elle lui expliqua ce que c'était que la mort*

Dès lors Cécile ne cueillit plus aucune fleur.

Cette conviction d'une existence réelle cachée sous une apparente insensibilité établit entre l'enfant et les fleurs, ses amies, des rapports dans lesquels, grâce à sa jeune imagination, chaque chose s'expliquait. Ainsi, ses fleurs étaient pour elle malades ou bien portantes, tristes ou joyeuses ; elle s'attendrissait avec les unes, elle s'égayait avec les autres. Si elles étaient malades, elle les soignait et les soutenait ; si elles étaient tristes, elle les consolait. Un jour qu'elle était entrée au jardin de meilleure heurç que d'habitude et qu'elle trouva ses lis et ses jacinthes

ti GBGUiB.

eduverts de rosée, elle revint toute en larmes, disant qoe ses fleurs avaient du chagrin et qu'elles pleuraient ; un autre jour, la baronne la surprit faisant manger un morceau de sucre à une rose qu'elle avait accrochéQ en passant et i|u'elle voulait consoler do ce qu'elle lui avait fait tœaatMr plusieurs feuilles.

Aussli panm les dessins qui naissaient sous le crayon de l'enfant, parmi les fantaisies qui naissaient sous son feiigdille, les fleurs étaient toujours les élues de son ehoix : ' quand elle voyait fleurir un lis plus beau que les autres, ellefaisait son portrait comme on fait le portraitd'un ami ; ^uand elle voyait une rose plus vive de couleurs, plus riche de boutons, elle la fixait sur sa tapisserie pour n*uk pas peindre le souvenir. Ainsi, pendant le printemps^ t)endaiit Tété et pendant l'automne elle vivait avee la réalité : pendant l'hiver elle vivait avec l'image.

Après ses fleurs, ce que Cécile aimaitle mieux, c'étaient ses oiseaux ; comme les |)asserèaux de Jeanne d'Arc qui véùafent se poser sur fion épaule et qui poursuivaient leur Nourriture jusque dâôs le corset de la vierge de Yaucouleufs, les oiâéaux dii Jafdin^e \A petite maiseâ s'étaient peu à jpeu habitués à Cédle. EU eflét, pour épargner au pèfe et à la mère de ti^p longues courses, Céâle Venait deux ou trois fois pàf jour répandre du graiti au pied des Ërbreâ ô& ses hôtes hamiohieûx aivaiént établi leur nid. et, comme elle respectait le^ petits, le père et la mère ne s*effarouchaient pas d'elle; il eti résultait que lesoisillotis« de leur côté, hëbitiiés à Voir l'enfant, h*éti concevaient

aucoBe craiote, et que te jardin était devenu pour Céeile upe véritable volière dont les habitante chantaient leurs plus doux airs dès qu'ils l'apercevaient, la suivant comme des poules suivent la fermière, et voletant tout autour d'elle quand elle causait avec ses fleurs ou lisait 9ous son berceau.

Quant aux papillons, malgré leurs vives couleurs, 2» lui étaient bientôt devenus indifférents ; en effet, quelques avances que l'enfant eût essayé de faire à ces inconstant^ bijoux des airs, ils y avaient constamment paru insensibles; d'ailleurs, deux fois elle avait tenté de saisir, une fois un magnifique Atalante à la robe de velours, une autre foie UD superbe Apollon au corsage d'or, et chaque fois des fragmepts de leurs ailes s'éta\ent brisés entre les mains de l'enfant, qui, lorsqu'elle les avait l&cbés, avait compris à leur vol incertain que ce qu'elle avait regardé eomme une caresse de sa part était pour eux une blessure.

Voici donc le monde daiis lequel vivait Gédle : sagrandV mère, qui Taûnait par boutades et qui l'effrayait quelque^ fois dans l'expression de son amour; sa mère, toujours calme, sereine, religieuse, réfléchie; ses fleurs, dentelle comprenait les douleurs et les joies ; ses oiseaux, dont elle écoutait le chant; ses papillons, dont elle suivait le vol.

De temps en temps cependant la solitude de la petite famille étail troublée ou par une visite de madame la duchesse de Lorges, qui venait plus particulièrement peur la marquise, ou par l'arrivée de madame Duval, qui venait plus particulièrement pour la baronne*

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Dans les premiers temps, œs visites de madame Duval avaient été une fête pour Cécile, car toujours elle amenait avec elle Edouard. Alors ces deux enfants se promenaient, jouaient, couraient dans le jardin, tous deux foulant herbe, plantes et fleurs, se cachant dans les massifs, piétinant les plates-bandes, brisant les branches des arbres sur lesquels ils essayaient de monter, effarouchatnt les oiseaux, poursuivant les papillons. Mais peu à peu, comme nous l'avons dit, Cécile s'était mise en rapport avec tous les hôtes de son paradis ; de sorte que, lorsque venait Edouard, ce n'était plus qu'avec une grande inquiétude qu'elle l'introduisait dans son petit univers. D'abord elle avait voulu faire comprendre à son turbulent compagnon les sensations de ses fleurs, les gazouillements de ses oiseaux et l'inconstance de ses papillons ; mais l'insoucieux écolier s'était mis à rire, lui soutenant que les fleurs étaient des choses insensibles, n'ayant ni amour, ni haine, ni joie, ni douleur. Quant aux oiseaux, Edouard voulait les prendre pour les mettre en cage, quoique Cécile lui soutint que le bon Dieu, qui leur avait donné des ailes, ne leur avait point fait un pareil cadeau pour sauter de bâtons en bâtons dans l'étroit espace d'une prison grillée, mais pour fendre l'air et s'aller poser à la cime des peupliers ou au faîte des maisons. Enfin, une dernière circonstance avait achevé de perdre Edouard dans Tesprit de sa jeune amie. Un jour, pendant qu'elle causait avec une de ses roses de choses si importantes qu'elle avait oublié son compagnon, celui-ci revint à elle

avec un magnifique paon de jour, qui, le corps percé d'une épingle, se débattait douloureusement cloué à son chapeau. Alors Cécile avait jeté des cris de douleur; mais ces cris avaient à leur tour profondément étonné Edouard, qui avait assuré ^ la petite fille qu'il possédait déjà plus de trois cents papillons cloués ainsi et arrangés symétriquement dans des boîtes, où ils se conservaient comme s'ils étaient vivants.

De ce jour, Cécile s'était promis qu'Edouard ne rentrerait jamais dans son jardin ; et, en effet, à sa première visite, l'enfant, sous différents prétextes, l'avait retenu dans les appartements, mettant à sa disposition tout ce qu'elle avait de joujoux, lui permettant de briser poupées, boutiques et ménages, mais ne voulant plus qu'il se moquât de ses fleurs, qu'il tourmentât ses oiseaux, qu'il torturât ses papillons.

La baronne de Marsilly remarqua cette affectation de sa fille à éloigner Edouard du jardin; et lorsqu'il fut parti, elle lui demanda pour quelle cause elle lui en avait interdit l'entrée. Alors Cécile raconta à sa mère ce qui s'était passé pendant les visites précédentes, et lui demanda si elle avait eu tort d'agir ainisi.

'— Non, ma fille, lui répondit la baronne, et, tout au contraire, je t'approuve, et tu as eu raison. C'est un travers de notre orgueil de croire que l'univers a été créé pour nous seuls; que nous avons le droit de tout briser et de tout détruire. Chaque chose ici-bas est, au contraire, comme l'homme, l'œuvre de Dieu ; Dieu est dans la fleur

» GfiGILK.

dans Toîseatt* dans le papillon, dans la goatto d'eau éphémère comme dans VOcéan infini, dans le ver luisant qui,

brillesousrbcrbe, comme danslesoleilquiéclairelemoode. Dieu est dans tout I

vm

Pendant qpe la famille exilée s'établissait loin de tous jes yeux, dans un petit coin de TAngleterre, d'immenses événements s'accomplissaient dans le reste de TEurope.

La mort du roi et de la reine avait porté ses fruits, leurs meurtriers, comme les soldats antiques nés des dents du dragon de Gadmus , s'étaient détruits euxmêmes» La Convention avait proscrit les Oirondins ; puis les guillotineurs avaient à leur tour dévoré les septem- ))riseurs, puis enfin le 9 thermidor était arrivé, et la France» encore toute bouleversée par les secousses révolutionnaires, se reposait un instant.

Lorsque la terreur s'était déclarée, Louis Duval, qui, ainsi que nous l'ayons vu, était resté royaliste au fond.du cœur, n'avait pas eu le. courage de rester en France : sacrifiant la portion de sa fortune qu'il n'avait pas encore eu le temps de réaliser, il était donc parti pour TAngleterre, et un beau jour, k la grande joie de sa femme, il était arrivé h Londres. Mais comme à Londres madame la

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ducfaefse de Lovges n'avait plus betoifl d'intendant, n'ayant plus oînq cent nulle livres de rentes à régir, oomme, d'un autre côté^ M< Duval était eneore trop jeune pour demeurer à ne rien faire, et n'était pas assez riche pour vivre de son revenu, il entra comme caissier dans une maison df. banque « où les quarante ou cinquante mille francs quUl possédait lui servirent de cautionnemeat. Bientôt sa probité fut si bien reconnue et sob intelligenoe si Men appréciée , que le banquier lui donna on petit intérêt dans sa maison. Sur ces entrefaites i la dachesse d'Artois quitta l'Angleterre emmenant avec elle la duehesse de Lorges ; madame Duval demanda à rester avec son mari, ce qui lui Ait accordé d'autant plus facilement que l'exil, en se prolongeant, forçait les émigrés à faire des éeenomies. La bonne famille demeura donc tout eotière à Londres, tandis que la duchesse de Lorges partait pour i'AUemagfie.

Pendant ce temps, le môme état de choses qui agissait sur la famille plébéimme réagissait sur la noble famille. Cîontre l'attente de la marquise, les alliés avaient été rë^poussés au delà de la frontière^ et, loin que les émigrés pussent tirer des ressources de France, leurs biens avaient été confisqués, et, devenus propriété de la tiation^ avaient été vendus révolutionnairement. Or, la première chose à laquelle avait pensé la baronne, c'était à rembourser au pauvre Pierre Durand les deux années de fermage tjù'il lui avait avancées au moment de son départ : les dix mille fraoes avaient donc été rendus^ à rhdnnété fetmier àveb

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une lettre dans laquelle la baronne, tout en le remerciant, lui assurait que, grâce aux ressources qu'elle avait su se ménager à Tétranger, non-seulement elle ne manquait de rien, mais encore qu'elle vivait dans Tabondance. La baronne avait pensé, avec raison, qu'il ne fallait rien moios que cette assurance pour déterminer le brave bommeè reprendre une somme qu'il avait offerte avec tant de délicatesse et de dévouement.

Labaronne, alors, s'était trouvée réduite aux seules res. sources de quelques diamants qu'elle possédait person* nellement et des diamants de sa mère.

Elle avait alors été trouver la marquise, l'avait inte^ rompue au milieu de la lecture du Sopha^ et lui avait fait un exposé succinct de leur position ; cet exposé (ni :

— Eh bien I ma fille? demanda la marquise.

-^£b bien I ma mère, répondit la baronne, mon avis serait que nous réunissions tout ce que nous possédons de diamants à nous deux, que nous les vendissions d'un seul coup, afin d'en faire une somme assez forte, et que de cette somme, une fois placée sur la banque de LondreSi nous vécussions autant que possible de son revenu.

C'était, comme on le voit, une proposition des plus raisonnables ; mais il fallait, pour la mettre à exécution, que la marquise se séparât de ses diamants. Or, les diamants de la marquise, c'était tout ce qui lui restait de son ancienne splendeur. De temps en temps elle les tirait de leur écrin, et, quoiqu'elle ne pût les faire admirer qu'à mademoiselle Aspasie, c'était une consolation pour elle.

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•— Mais, rendit la marquise cherchant à éluder la demande, ne serait-il pas plus raisonnable, ces diamants étant des diamants de famille, auxquels naturellement nous devons tenir beaucoup, ne serait-il pas plus raisonnable de n'en vendre que strictement la quantité nécessaire? cela ferait qu'à notre retour en France nous retrouverions toujoursce qui aurait échappée notredésastre;

— A la manière dont vont les choses, ma mère, répondit la baronne, notre retouren France n'est pas prochain, et de cette façon nous entamerons incessanunent notre petit capital, tandis qu'en vendant le tout en une seule fois, nouseussions pu, à la rigueur, vivre avec les intérêts.

«— Mais, dit la marquise essayant d'attaquer sa ûllepar l'amour maternel , mais c'est que je t'avoue que je réservais ces diamants pour être un jour la dot de ma petitefille. Pauvre enfant ! ajouta la marquise en secouant la tête et en cherchant au coin de sa paupière une larme qui n'y était pas> peut-être n'en aura-t-elle jamais d'autre !

— Ma mère, reprit la baronne en souriant tristement, je vous ferai observer que Cécile n'a pas sept ans encore, que> selon toute probabilité, nous ne la marierons pas avant dix ans d'ici, et que d'ici à dix ans, si vous n'adoptez pas la proposition que je vous fais, vos diamants et les miens auront disparu les uns après les autres, et cela partiellement et sans rapporter aucun intérêt.

— Mais enûn I s'écria la marquise en s'échauffant justement parce qu'elle comprenait la justesse des observations de sa fille, cette pauvre eafanjtn'auradoncpasde dot?

^ Gftais.

— Sadott B» m^, rdpoiidii lat bmromiQ a^eo cette ùialtéraible doao&m qoi faisait d'eQe sur la terre uq modèle des aages do del« sa dot* sera un nom sans tache, (me éducation religieuse, et si on peut ajouter à ces bien» s(4ides un bien aussi fingile que la beauté, une beauté» dis-je, qui parait devoir aUer toujours cnMSsante.

^G'est bien, ma fiHe, c'est faien« dit la manpûses atora Je Féflécbirai*

•«^ Béflécbisses, mam^t répondit la baroiiffle}^t«sa« luant respeatueusem^t la marquise, elle se retira.

Huit jours aprte, la baronne revint à la charge; maia pendant ces huit joius, la marquise, qui avait eule temps de réfléchir à la sluation, s'était fait un arsenal de maavaises raisons si formidables, que la baronne vit bien qud c'était chSE sa mère un parti pris; dès lors, elle n'insista point davantage. Aubout du compte, les diamants que ré* damait la baronne étaient la propriété de la marquise 9 elle avait le droit de les lui domier ou de les lui refiiser* Seulement^ la pauvre femme se retira le cceur serré, en voyant que le seul moyen raisonnable de lutter contre tai mauvaise fortune lui était dénié par un de ces capricieux travers que Tédueation avait mis dans l'esprit et non dan» le cœur de sa mère.

Le même jour^ la baronne écrivit à M. Duval que^ si le dimanche suivant, lui, sa femme et son fils n'avai^t rien de mieux h faire^ elle les invitait à venir passer la journée à H^don.

La bonne famille arriva vers le midi. Quoique lesaffiii^

CeCILfi. 9i

res de M. Daval prospérassent de plus en plus, et qu'il fût maintenant associé dans la maison de banque où il n'était d'abord que commis, il était resté ce qu'il était au^ trefois, c'est-à-dire le cœur humble et honnête qui avait mérité la confiance de la duchesse de Lorges et l'amitié de la baronne de Marsilly.

Cependant, la marquise voyait avec peine ce qu*elle appelait les propensions de sa fille à descendre vers de petites gens. Elle lui avait souvent reproché sa liaison trop intime ayec les Duval ; et lorsque la baronne lui avait rappelé quel service capital avait été la source de cette liaison, la marquise, forcée d'avouer les obligations qu'elle avait au digne municipal, essayait de les atténuer en disant qu'il n'avait fait que ce que tout honnête homme eût fait à sa place, ce qui était bien encore un certain mérite dans une époque où il y avait si peu d'honnêtes gens.

Il eja résulta que, prévenue la veille de la visite qui devait ayoir lieu le lendemain, la marquise, au moment où la famille Duval entrait dans le salon, fit dire à sa fille qu'elle la priait de l'excuser près de ses hôtes, maïs qu*ellè avait Ja migraine.

Selon son habitudQ, Cécile ferma la porte de son jarr diu à Edouard, qui était alors un bon gros garçon de neuf Qu dix ans, plus incapable que jamais de comprendre la vie des fleurs, de respecter la tranquillité des oiseaux, et de compatir à la douleur des papillons.

En échange, grâcQ aux soins particuliers que M. Duvad avait donnés à l'éducation d'Edouard, soins sinon

aussi poétiques, du moins aussi perfectionnés que ceux que madame de Marsilly avait accordés à la petite Cécile, Edouard faisait, à l'instant même, les multiplications les plus compliquées et les divisions les plus fantastiques, non-seulement la plume à la main, mais encore de simple mémoire.

Aussi, ce cher enfant était-il l'orgueil de son père.

Après le dîner, la baronne pria M. Duval dépasser avec elle dans son cabinet.

Arrivée là, elle le fit asseoir, et, tirant d'un tiroir un écrin qui renfermait les seuls diamants qu'elle possédât, c'est-à-dire deux boucles d'oreilles et une croix, elle lui expliqua, avec la simplicité de la grandeur, la gêne dans laquelle elle se trouvait, le priant, à son retour à Londres, de lui faire argent de ces bijoux chez quelque honnête joaillier et de lui en faire passer la valeur.

M. Duval s'empressa alors de mettre cette même valeur èrla disposition de la baronne, sans qu'elle eût besoin de vendre ses diamants, lui répétant ce que lui avaient déjà dit vingt fois la duchesse de Lorges et la marquise, c'est-à-dire qu'un pareil état de choses ne pouvait durer. Mais la baronne refusa en même temps avec cette reconnaissance qui ne permet pas qu'on se blesse et cette fermeté qui ne permet pas qu'on insiste. De plus, comme la baronne se défiait de l'obligeante délicatesse de M. Duval, elle lui dit que les diamants ayant été payés tout montés quinze mille francs, elle ne croyait pas qu'ils dussent avoir une valeur de plus de huit ou neuf mille.

GËGILE. 93

C'était dire à M. Duval qu'elle ne prendrait pas le change dans le cas où il essayerait de la tromper sur la valeur de ces diamants.

M. Duval fut donc forcé de renoncer à l'instant même à Tespoir de faire recevoir à la baronne plus que les diamants ne valaient.

Cette petite affaire terminée, la baronne et M. Duval rentrèrent au salon, oii les deux enfants jouaient ensemble sous les regards de madame Duval, et la conversation tomba naturellement sur les affaires du temps.

On en était arrivé à l'époque de l'expédition d'Egypte; Bonaparte, en s'éloignant de France, semblait avoir emporté avec lui la statue de la Victoire. Les Français, privés de leur chef, se faisaient battre en Italie et en Allemagne. Le directoire faisait force niaiseries en France. Ces défaites extérieures et ces niaiseries intérieures étaient encore exagérées à l'étranger : il en résultait que, tout en ayant soin de repousser les espérances des autres émigrés, la baronne ne pouvait entièrement douter de l'avenir.

D'ailleurs, douter de l'avenir avec la conviction qu'elle avait de suivre la bonne cause, c'était presque douter de Dieu.

Le surlendemain, la baronne reçut par madame Duval une somme de neuf mille francs, prix de ses diamants.

A cette somme, et pour ne laisser aucun doute à la baronne, était jointe l'estimation et le reçu d'un des premiers joailliers de Londres.

Oi CÉCILE.

smiPToiiu.

des neuf milld francs suffirent à là baronne pouf vivre {«ndant deux ans : pendant ces deux ans, de nouveaux Avènements s'étaient accomplis; mais ces événements, au lieu d'apporter quelque soulagement à la situation des royalistes, leur avaient ôté tout espoir. "^

Bonaparte était revenu d'Egypte, avait fklt le 18 brth- BMiret avait été nomnié consul et avait gagné la bataille ddMaraigo.

Il y avait bien ëhcore quelques optimistes qui disaient ftte le Jeune général travaillait pour les Bombons^ et que, terâqu'il en aurait fini avec les jacobins, il remettrait lé seeptre^ style du temps, aux mains de ses rois légitimes; mais oeux qui envisageaient sainement les choses fi^en croyaient pas un seul mot.

ISh attendant, l'Europe tremblait devant le vainqueur dg LoA) des Pyramides et de Marengo.

La baronne attendit jusqu'au dernier moment pour f^re use tentative près de la marquise qui , depuis le jour où il avait été question des diamants, n'en avait plus rouvert la beuétoi ne s'inquiétant aucunement de la façon dont sa fine Vivait^ et ne lui ayant pas demandé une seule fois quelles étaient ses ressources.

Co qai fit que la marquise parut trè^tODuée lorsque sa fille lui parla de nouveau de ses diamaatSk

Gomme la première fois, la marquise épuisa toutes les raisojis qu'elle put trouver dans son esprit pour défendre ses précVvjses parures \ mais cette fois il y avait urgence, de sorte que la baronne insista à la tm avec tant de respect, de calme et de dignité, que la marquise, tout en soupirant très-fort, finit par tirer de aa cassette un coltter qui pouvait valoir une quinzaine de mille firanGS*

La baronne insista de nouveau pour qu'on fit une seule vente de tout ce qui restait, et qu'on plaçât les dnquante mille francs qu'on pouvait en tirer sur la banque; mais à cette proposition, la marquise se récria de teUe fagon^ que madame de Marsilly eonqprit que toute tentative de ce genre devrait inutile*

De plttSf la marquise demanda que, sur la vente du eoUier, une doaam de mille écus lui fftt remise pour ses petites dépenses personnelles*

Madame de Muinlly se procura les quinze ttiille francs par la même voie qu'elle s'était procuré les diJE mille. Gomme la première fois^ M. Duval lui fit toutes les offres de service possibles ; mais, comme la première fbis, inadame de Marsilly refusa.

Cependant Cécile grandissait; c'était maintenant Une belle jeune fille de douze ans, grave et douce, tendre et religieuse, le visage d'un ange dans toute sa A^cheuf , Tôîne de âa mère datis toute sa pureté, c'est-à-dîre comme elle était avant que le malheur l'eût flétrie*

06 GËGILB.

Souvent, de sa fenêtre, sa mère la regardait croître et fleurir au milieu de ses roses, ses amies, ses compagnes, ses sœurs ; puis elle songeait que, dans trois ans, Tenfant serait bien près d'être une femme, et alors elle soupirait profondément, se demandant quel avenir était réservé à cette merveilleuse création de la nature.

Puis une chose qui inquiétait surtout madame de Marsilly, non pas à cause d'elle, mais toujours à cause de sa fille, c'est qu'elle sentait que, ^us ce climat brumeux de l'Angleterre, au milieu de cette éternelle préoccupation que lui inspiraient sa mère et sa fille, sa santé commençait à se déranger. Madame de Marsilly avait toujours eu la poitrine faible, et, quoiqu'elle eût atteint l'âge de trente-deux ans sans éprouver aucun accident sérieux, elle n'avait jamais pu vaincre^entièrement ce vice oi^nique qui, depuis quelque temps surtout, vers l'automne, lui faisait éprouver ces vagues souffrances, symptômes terribles de cette implacable m^adie.

Cependant il était impossible que tout autre que madame de Marsilly elle-même s'aperçût de cette invisible affection. Aux yeux étrangers, au contraire, sa santé devait paraître meilleure que jamais ; son teint ordinairement pâle, se colorait d'un carmin qui semblait celui d'une seconde jeunesse ; sa parole, ordinairement un pe» lente et que le malheur et la tristesse avaient faite grave, s'animait quelquefois d'un accent vif et incisif qui n'était que l'excitation de la fièvre, mais que l'on pouvait prendre pour un excès de vitalité. Jamais, enfin, mademoiselle de

GËGILË. 97

la Roche-Bertaud, jeune fille, n'avait été aussi belle et aussi désirable que Tétait madame de Marsilly.

Mais ces symptômes de destruction ne lui échappaient point à elle : aussi, vers 1802, au moment ou^ les portes de la France s'étaient rouvertes aux émigrés, aVait-^Ue eu un instant Tidée de rentrer daps sa patrie, quoique l'hôtel de la rue de Vemeuil fût vendu, et quoique ses deux terres de Normandie et ses trois terres de Touraine et de Bretagne eussent passé à vil prix entre les mains de spéculateurs qui faisaient commerce d'acheter les terres nationales^ comme on les appelait à cette époque. Mais c'était une chose grave que ce retour en France, sans aucune sécurité de fortune : un déplacement, une vente , un voyage portaient un coup terrible aux petites ressources de la baronne. La marquise poussait bien sa fille à traverser la mer et à revenir prendre son titre et son rang à Paris, prétendant qu'une fois que Ton serait dans la capitale elle trouverait moyen, par ses anciennes connaissances, de faire rendre gorge aux accapareurs qui s'étaient illicitement emparés des hôtels , des terres et des châteaux ; mais la baronne, comme on s'en doute bien, n'avait pas grande confiance dans les appréciations économiques de sa mère : elle résolut donc d'attendre encore avant de prendre aucune décision.

On atteignit ainsi l'année 1803. Cécile avait treize ans et en paraissait quinze. Son cœur, tout en prenant les sentiments d'une jeune fille, avait gardé ses croyances d'enfant ; et, à part ses jeux avec Edouard, qui, depuis

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éetxt ou trois ans, au reste, étaient devenus infiniment plus réserves, elle n'avait jamais parlé à un autre homme qu'à M. Duval, les soins de sa mère ayant suffi entièrement à son éducation.

AusÀ cette éducation était-elle plus distinguée qiiô supérieure ; elle savait toutes choses comme une femme du monde devait les savoir, c'est-à-dire pour s'en servir et non enseigner. Ainsi elle dessinait d'une manière charmante fleurs et paysages , mais son talent, qui se bornait à Taquarelle, ne s'était jamais élevé jusqu'à Thuile. Ainsi elle jouait du piano pour s'accompagner quand sa voix douce, suave , flexible , vibrante chantait quelque tendre romance ou quelque mélancolique nocturne; mais il ne lui serait jamais venu l'idée de chercher à faire de l'effet en exécutant une sonate ou en attaquant un grand air. Il est vrai que souvent, sur son piano, elle se laissait aller à des improvisations étranges, à des rêveries merveilleuses^ à des mélodies inconnues ; mais c'était, si cela peut se dire, la musique de son cœur qui débordait mal^é elle. Enfin, elle connaissait d'une façon supérieure Ttustoire et la géographie, mais elle croyait sérieusement dq les avoir jamais apprises que pouf répondre en cas d'interrogation.

Quant aux langues, elle ignorait que ce fût un talent qtie de parler plusieurs langues, et elle les parlait indifféremment : l'italien et le français avec sa mère, l'anglais sivec les domestiques et les fournisseurs.

Cependant cettB bonne famille Duval qui continuait dp

CfiCULB. 99

pmf)âWï gr&09 h Vi9âmXm de son çbef « n'avait point cessé ses relation» avec la baronne* Mille fois M. Duval avait invité la mar^ise • madame de Marsilly et Cécile à vaiûr passer une semaine, quinze jours, ou un mois dans \^ msâson de LiOndres ; mais madame de Marsilly avait toujours refusé. Elle savait combien est facile à impres** sionner rame d'une jeune fille dequatorze ans,et elle tremblait de peur de voir s'introduire dans l'existence calme et paisible de Cécile quelque désir qu'elle ne pût pas satisfaire* Mais de son côté , chaque fois qu'elle voyait la fa* mi]}e PuvaU elle lui reprochait la rareté de ses visites, et sait qa'il M sensible à ce reproche, soit qu'il nourrit quelque projet dont il ne faisait part à personne, M. Duval, efi^^tivenientf commença à reparaître plus souvent 4an$ I9 petit montage, où son arrivée, ainsi que celle de sa feoum et de son fils, étaient toujours saluées avec le ^m gniQ4 plaisir, excepté par la marquise, qui, avec les idées d'aristocratie que nous lui connaissons, s'était plu9 à'vm f^ étonnée de l'affection que sa fille portait à toute cçtte roture» Cependant, elle en avait pris son parti, et depuis longtemps, quand la famille Duval venait passer son dimanche à Hendon^ la marquise descendait au diner< Mais alors elle faisait grande toilette, se parant de tout ce qui lui restait de diamants, magnificence qui lui donnait une grande wpériorité sur madame Duval, qu'on voyait tOHJonr$ avec la mise la plus .simple et qui ne portait ja-ms|is nn i^ul b^ou* Toutes caa petites affectations faisaient horribiement

iOO CECILE.

souffrir la baronne; mais elle ne se fût pas permis vis-àvis de sa mère la plus légère observation.

Au resie, ni M. ni madame Duval ne paraissaient s'apercevoir de ces mouvements aristocratiques de la marquise, ou, s'ils s'en apercevaient, ils avaient l'air de les trouver tout naturels; seulement il était facile de voir qu'ils savaient gré à la baronne d'être pour eux tout autrement que ne l'étaitmadame la marquise.

Quant à Cécile, l'adorable enfant n'avait aucune idée de toutes ces distances sociales : elle savait que M. Duval avait rendu un grand service à sa mère. Elle souriait lorsqu'il entrait, lui tendait la main lorsqu'il sortait, embrassait madame Duval presque aussi souvent que sa mère, et disait qu'elle voudrait bien avoir un frère comme Edouard.

Cette bonne et franche cordialité touchait ces braves gens jusqu'aux larmes ; et tout le trajet du retour et souvent encore, la journée du lendemain étaient consacrés à parler de la baronne et de Cécile.

Quelques mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels s'épuisèrent peu à peu les ressources de la baronne. La marquise, comme nous l'avons dit, en remettant les diamants, avait demandé qu'une certaine somme lui fût attribuée. La baronne la lui avait remise, et elle avait dépensé cette somme en futilités.

Ce fut donc une scène plus pénible encore que celle que nous avons racontée lorsqu'il fallut que madame de Marsilly fît une nouvelle démarche près de sa mère. La marquise ne comprenait pas comment en si peu de temps

GEOLE. iOl

le prix du collier avait disparu, et il fallut que la baronne lui rappelât les dates et lui montrât remploi de l'argent pour qu'elle se rendit à sa prière ; elle remit en conséquence à sa fille une agrafe qui pouvait valoir une dizaine de mille francs.

Madame de Marsilly écrivit comme d'habitude à M. Duval; comme d'habitude M. Duval accourut. Il trouva la baronne horriblement changée , et cependant il y avait huit jours à peine qu'il ne l'avait vue ; sa figure portait des traces visibles de larmes.

Cécile elle-même, qui n'avait aucune idée de la position de ses parents, ignorante que la pauvre enfant était des choses de ce monde, s'était aperçue depuis deux ou trois jours de la tristesse de sa mère, tristesse qui, pour ainsi dire, mettait à nu la souf&*ance physique cachée jusque-là sous le voile de son éternelle sérénité.

Cécile attendit donc M. Duval, et, comme on Tintroduisait, elle l'arrêta dans le corridor :

Oh 1 mon Dieu ! mon cher monsieur Duval , lui dit-elle, je vous attendais avec impatience; ma mère est bien triste et bien inquiète. Je lui ai demandé ce qu'elle avait, mais elle me traite comme un enfant et ne veut rien me dire. Mon cher monsieur Duval, si vous pouvez quelque chose poUi elle, je vous en prie, faites-le.

— Ma chëre demoiselle, répondit le brave homme eil

regardant tendrement Cécile , j'ai plus d'une fois offert à

madame la baronne tous les petits services que je suis à

même de lui rendre, mais toujours madame la baronne a

40t CSCIU.

refusé. Hélas I ajouta-t-il en soopîraoif je qe suis pa$ son égal, voyez-vous : voilà pourquoi elle D'accepté riea de moi.

— Vous n'êtes pas son égal, mon cher monsieur Duval 7 Je ne vous comprends pas bien. Ma mère vous rocoit-ellç, quand vous venea nous voiri autrement quci vous ne voulez être reçu?

— Oh I non , Dieu merci , mademoiselle ; madame l9 baronne est, au contraire, pleine do bonté pour moi.

— Serait-ce de moi,par hasard, que vous aurie:(à yQU§ plaindre, mon cher monsieur D^val? Ah I dapa c^cas^ je vous le jure, ce serait bien à mon insu que j'aurais fait quelque chose qui vous fût désagré^}e, et JQ vous en demanderais bien pardon.

— Ah I me plaindre de vous, ma chère enfant 1 s'écfia M. Duval emporté par sa tendresse pour Cécile; mais autant vaudrait se plaindre d'un ange du ciel | Se plaindre de vous I oh I non, non !

— Mais qu'a donc ma mère alors?

-^ Ce qu'elle a? Je le saist moi, dit M. Duval.

— Oh ! si vous le savez, dites-to-moi... et ai je puis quelque chose...

— Vous pouvez beaucoup i mon enfant,

— Oh I alors ordonnez.

— Je vais voir votre mère, ma chère demoiselle: je vois causer sérieusement avec elle, et si elle accueille ce que je lui dirai. . . eh bien I ce sera à elle à vous demander la grâce d'où dépend notre bonheur à tous.

Céeili fouvrit de gndidfl yeux étonnéSi mm H. Daval, sans lui répondref loi saira la maini et iuitra chei madame de Maramy*

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