‹ Cécile (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · Cécile · texte numérisé non relu

Cécile

J\JLa naissance fut mon premier malheur : il sembloil qu'elle m'eût vouée à l'obscunié, à l'infortune et même à la honte ; car il est trop vrai qu'elle ne s'attache pas toujours à nos torts personnels , qu'une partie de la société se soumet aux préjugés parce qu'elle les croit utiles, tandis que l'autre les admet sans examen , les reçoit comme par héritage dô ceux qui les lui ont transmis, avec une tendance involontaire, mais naturelle^ à mépriser ce qui lui paroît malheureux et sans appui,

Jamais être ne dut le jour à un événement plus invraisemblable , à un forfait plus inoui j jamais il ne fut destiné à un abandon plus irrévocable j et pourtant c'est au sein du plus parfait bonheur que j'écris ces mémoires , moins encore pour me retracer les circonstances si bizarres de ma vie, que pour reconnaître une admirable providence , qui soutient l'in^ fortune, protège , récompense la vertu et change à son gré les plus funestes dispositions du sort.

Je n'ajouterois rien à l'intérêt de cette histoire , en disant le véritable nom de ma famille , et je crois devoir à la mémoire de ma malheureuse mère le soin de le cacher; c'est le seul point où j'altérerai la vérité , laissant d'ailleurs courir ma plume sans prétention et sans art , rapportant avec franchise ce que j'ai senti...., ce que j'ai souffert, ce que j'ai mérité de blâme ou d'éloge , étant quelijuefois capable des plus suljlimes efforts,

Cl quelquefois aussi susceptil)]e de la pîu$fntile vanité. Tel est le cœur de l'homme en général, et plus encore celui de kl femme, qui n'est jamais mieux peint que lorsque l'on fa présente avec ses inconl ^qu en ces et sa mobililé.

L'hisloiie de ma mère s'attache trop directement à la mienne, pour que j'en difiere le récit, eWe fut d'ailleurs connue d'un grand nombre de personnes , dont plusieurs vivent encore et parlent d'elle avec autant de respect que dlntérét.

Ma mère étoit fille unique d'un gentilhomme relire duservice, et qui vivoit dans une assez jolie terre aux environs de Bordeaux. Clara'j' ainsi qu'elle étoit nommée dans son enfance ci dans sa famille , éloit un prodige de grâce et de beauté j à la parfaite régularité des traits elle joignoit une fraîcheur et un éclat inconcevables ; ses grands veux noirs éi oient tour -à-tour sévères , sensibles , spirituels,

piodestes, expressifs, ils renfermoient un cliarme dont on ne pouvoit se défendre , bien avanll'âgemême oùilsaiiroient pu peindre et exprimer l'amour.

Clara n'avoit pas encore atteint sa quatorzième année : elle éioit fort petite; mais l'élégance et les proj)ortions de sa jolie taille n'étoient pas moins remarquables que les charmes de sa physionomie. Elevée avec la plus sévère décence et même avec sévérité, elle quittoit peu la campagne, etilétoit rare que mon grand-père, devenu veuf, lui permît d'aller à Bordeaux où il avoit des parens. Ce ne fut qu'après les plus vives, instances qu'il consentit à la confier à une de ses sœurs pendant un voyage qu;^il devoit faire aux eaux.

, Cette dame, fort riche, voy oit beaucoup de monde, donnoitdes bals, desfêtes dont ma mère fut bientôt le plus bel ornement. Les femmes, qui la regardoient encore comme un enfant sans conséquence,

h louolenl jusqu'à l'exagération; leshommes devançoient dans leur ardente imagination l'époque où elle inspireroit les passions les plus vives; et quoiqu'elle n'eut qu'une fortune assez médiocre, plusieurs se mirent sur les rangs pour obtenir sa main. Tout-à-coup la nature parut se repentir des biens qu'elle avoit prodigués à mademoiselle ***; une langueur mortelle succéda à sa piquante vivacité :

les roses de son teint s'effacèrent ^ et sans cesser d'être charmante par la perfection de ses traits et l'expression de sa physionomie , elle n'offrit bientôt plus que la douloureuse image d'un être . malheureux et souffrant.

On écrivit au comte de ***, son père : il revint aussitôt , consulta les médecins les plus célèbres de la province , et n'en «ut pas moins la douleur de voir les ravages sensibles de cette maladie; en vain chercha-t-on à se persuader que le changement qui s'opéroit dans la taille d»

■ (6) mademoisefle *** éloil la suite de sa négligence à s'habilleH et tlii peu de sqÎq qu'elle prenoit d'elle-même , il devint certain que sa taille se louirioit et qu'elle conserveroil une défectuosité très-évtTdente : loin de prendre aucune croissance, elle resta extrêmement petite j mais ce qui paroîtra plus singulier sans doute, c'est que l'ensemble de sa personne, tout irrégulier qu'il fût devenu , n'ctoit pas sans grâce, et que cette figum angélique faisoit aisément pardonner • loul le reste.

A la vérité, loin d'otre abattue par un revers si inattendu , ma mère qui avoil acquis encore p'ius de modestie et de méfiance d'elle-même, rachetoit par les laîens, par la douceur de soo caractère, la simplicité de ses mijuières, la finesse jet la solidité de son esprit, rimperfection de son [)hysique.

. Rien ne pouvoit être comparé à son coîirage, à sa patience > à son inaltérable

gaielé, et le tout étoit mis à une Irés^ grande épreuve par l'ignorance cl l'inca-» pacité des médecins, qui fa i soient les plus pénibles expériences pour obtenir une guérisoQ que leurs soins et le tems n'opérèrent pas. Le comte de ***, plus affligé que sa fille du malheur qu'elle cprouvoit , finit par donner toute s»

confiance à une sorte d'empirique quit Jura sur sa tête de la guérir en moins d'un an.

En effet on remarqua qu'un nouveau système amenoit des cliangemens évidens : les grandes douleurs cessèrent, mais firent place à un état non moins alarmant.

Ma mère s'évanouissoit plusieurs fois par semaine : c'éioit d'abord de simples foiblesses que les premiers secoure dissipoient ; mais par degrés celle situation se changea en un sommeil léthargique, presque semblable à la mortj elle restoit des heures entières saus pouls, san>

mouYemem, sans souffrance apparente j mais rien au monde ne la lappeloit à la vie; il falloit attendre que la force de la jeunesse et le pouvoir de la seule natur« terminassent cette crise effrayante.

L'année s'écoula : le médecin quiavoit parié sa téie qu'il la guériroit, la garda, mais fut chassé comme un charlatan, et trop tard sans doute le comte de *** se détermina à conduire sa fille à Paris,

Ma mère en témoigna heancoup de pciie sans qu'on connût alors le motif de sa répugnance; mais elle obéit, bien moins dans l'espérance de se rétablir que par le désir d'obliger et de consoler «on père. Les plus habiles docteurs anatomisies furent consultés, et contre 1'5pdinaire se trouvèrent d'accord.

Ils déclarèrent le mal sans remède j mais ils le jugèrent à son dernier période, annonçant que le défaut de la taille resteroit ce qu'il éloit, mais qu'à mesure que le tempérament de mademoiselle de***

(90 5è formel oit , les accidens seroient plus rares , et peut-être se dissiperoicnt entièrement.

Un arrêt plus cruel sortit de leur bouche, ils dc^cid^ent que mademoiselle de *** ne devoit point se marier , ou qu'en devenant mère elle courroil le plus éminent danger de perdre la vie.

A cette décision , ma mère fondit en larmes; et comme son père, touché de sa situation et de sa douleur, excita sa confiance par un excès d'indulgence et de tendresse , elle lui avoua que le marquis de Rangi l'a voit rendue sensible à Sâs soins et à l'amour qu'il ressentoit pour elle , malgré une disgrâce qui sembloit à ses veux la rendre peu digne d'inspirer des passions.

Elle ajouta avec toute la raison dont elle étoit capable , qu'elle rénonceroit à un bonheur qui devenoit condamnable, })uisque la religion ne lui pei mettoit pas dedisposer de sa vie; maisqu'elle le sup- I. i

( 'o) I.IÎGÎt de confier au marquis même l'excès^. de son malheur en lui permellant de le revoir et de lui \ouer une conslanie amitié.

Que refuser à une inléressanie créature digne de tant de félicité , et destinée à tant de sacrifices ! Le comte pleura avec sa fille, re[)rit la roule de Bordeaux, que le marquis habilpit, et qui fut un des plus empressés à connoître la décision des médecins.

Ma mère n'osait lever les yeux sur lui pendant l'entreùen qu'il eut avec son père; mais il étoit aisé de voir qu'elle étoii agitée et qu'elle attendoit avec une pénible anxiété l'impression que feroit sur lui l'arrêt falal dont elle étoit l'objeî. Le marquis , qui osoit se fiatter d'élie aimé de mademoiselle de ***, n'hésita point.

Suis-je assez connu de vous, dit-il au (jomie, pour vous demander la preuve là. plus flatteuse d'estime et de coiifiance ?

j^adore voîre aimable fille j vivre pré* d'elle , ne jamais craindre d'en être séparé, est un destin assez doux pour me souraeltre sans murmure aux plus sensibles privations: quand je donnerols mes jours pour prolonger les siens , pensez-vous que j'expose jamais une \ie qui m'est si chère ? accordez-moi le litre de son épou», et je jure sur l'honneur de ne prétendre à rien qu'à ce que pourroit obtenir un fi ère chéri qui ne sauroit être ni plus tendre ni plus réservé que moimême.

Marquis , dit mon père , je suis touché d'un sentiment si généreux; mais vous"^ êtes jeune etvif, l'amour même qui vous engage à me parler ainsi, ajoute à mes craintes : on se familiaiise avec un danger qui , pour être réel , n'est pas asse* évident , et la passion n'a que trop de raison pour combattre ce qui la contra- I ie ; restez notre ami , mais laissez à son père seul le soin d'adoucir sa crudQe desliaée.

Ce ne fut pas l'afTaire d'un jour de vaincre les inquiétudes du comte et de céder aux désirs du marquis j mais ce dernier avoit une ame si belle, des principes d'Iîonpeur si sûrs et si souvent éprouvés , qu'en promettant de part et d'autre un secret éternel sur les conditions bizarres d'un tel mariage, Use conclut peu de mois après.

Le marquis, d'ailleurs, éloit riche, retiré du service par .les suites d'une blessure honorable; une figure agréable, un caractère doux et aimable le rendoient très-séduisant.

Comme c'étoit un excellent mariage, le sort de ma mère fit des envieux : les petits esprits firent de méchantes éjngrammes; elle les connut, etles pardonna avec tant d'aménité , de bonne foi et de grâce , qu'on se hâta de réparer les torts que la jalousie seule avoit donnés contre elle.

Sa maison devint charmante , elle y

(i3) ailira les plus jolies femmes , donna des fêles , des concerts , montra sans vanité les talens les pins rares ; et quel que fût son bonheur avec un époux qui en étoit idolâtre , on finit par convenir que personne ne le méritoit mieux.

Tel est le pouvoir d'une femme dont le premier mérite est de faire valoir îout le monde , de satisfaire sans flatteries tous les amours -propres, de s'oublier sans cesse, et de savoir gré du bien qu'on pense d'elle comme si elle n'avoit droit à rien , que bientôt la crueKe infirmité de ma mère ne choqua plus personne.

On ne parloit que de son regard enchanteur , de sa voix céleste , de son affabilité touchante : chacun devoit quelque chose à son esprit ou à son indulgence, on s'acquiltoit par un engouemeirt général , et la marquise de Ran^ devint tellement à la mode, que les plus clégans de la ville se déclarèrent ses plus ardens adorateurs. Ma mère se pieloit à

leur cajolerie avec une grâce cliarmanle, et son époux parfaitement sîir de ses principes et de son cœur , n'en prenoit pas la moindre jalousie.

Le bonheur , le calme d'un cœur et d'un esprit toujours satisfaits produisirent un effet favorable à sa santé ; ses attaques de léthargie, sans cesser absolument, devinrent plus rai-es et moins longues. Elles jeloient toujours le marquis dans une inquiétude extrême; mais ma mère désiroit que le public les ignorât , et on la croyoit parfaitement rétablie.

Le premier malheur qui vint trouWer cette étonnante union , où le marquis , toujours amant, n'étoit jamais époux, fut la mort du comte de *** : il étoit déjà vieux, et la goutte, à laquelle il étoit sujet, l'enleva. Ce n€ fut pas sans lui laisser le temps de rappeler à son gendre l'imporlance de ses sermens , et sans le remercier avec chaleur du bonheur de sa fille j il pressa ses enfans contre sou

cœur, les bénit une seconde fois, el moiî* rut sans inquiétude et sans regret.

La marquise fut très-affligée et plus malade ; mais quel est le mal quele temps et les soins de l'amour n'adoucissent pas? Elle commença par se contraindre , et finit par se soumettre aux lois de la nature et du ciel.

Un événement qui combloit de joie son époux , fil d'ailleurs une diversion, très-favorable à sa douleur.

Le marquis avoit un frère cadet avec lequel il avoit passé toute sa première jeunesse ^ jamais union n'avoii égalé celle des deux, frères doués Pua et l'aulre des plus aimables qualités ; mais semblable a ce pigeon du bon La Fontaine, le chevalier avoit quitté toutes les douceurs du toîl paternel pour parcourir les mers et acquérir par de longs voyages la plus périlleuse célébrité : quelles que fussent les dislances , ses [»îaisirs ou ses fatigues , le chevalier de Rangi irouvoit le temps d'é-

( ï6 ) trlre à son frère , de l'informer de toute» ses actions avec une confiance et une tendresse que l'absence ne refroidissoit pas : pourtant des idées ambitieuses l'éloignèrent encore de se rapprocher de luij un vaisseau partantpour les grandeslndesy alloit mettre à la voile , des amis l'entraînèrent, et le chevalier, sans avoir le temps de consulter son frère , lui écrivit seulement pour lui annoncer son départ et lui faire un long et nouvel adieu.

Le marquis , déjà inconsolable , eut bientôt un plus grave sujet de s'alarmer. Les papiers publics annoncèrent que le vaisseau nommé le Téméraire ( celui que mon toit son frère ) a voit échoué ; on ajoutoit que, trop loin de la côte pour êlje secouru , tout l'équipage avoit péri : des lettres particulières confirmèrent cette nouvelle • du petit nombre de passagers qu'on connoissoit, aucun ne rejoignit sa famille ; le temps acheva de détruire toute espérance , et le marquis, trop sensible à

celle perte, fît une longue maladie qui fit craindre pour ses jours. y

Le temps, et plus encore l'amour et le bonheur qui accompagnèrent son union avec mademoiselle de ***, calma sa douleur; mais le moindre souvenir la ranimoit, on ne prononçoit jamais devant lui le nom du chevalier de Rangi , et s'il rencontroit par hasard quelqu'un qui l'eût connu , un torrent de larmes s'échappoil de ses yeux sans qu'il eût la force ou la volonté de les contenir.

Ce fut ce frère si chéri, si long-temps regreité, qui, dans son empressemeni , oubliant toute prudence, arriva brusquement sans se faire annoncer , et fut se jeter au cou du marquis de Rangi.

Le marquis le reconnut, s'évanouit, et leur joie , leur surprise et leurs larmes firent de cet instant le spectacle le plus louchant.

Ma mère ne s'éloit pas trouvée présente à l'arrivée du chevalier, elle entra quel-

( i8 ) «jués iliomens après, et son époux la lui présenta dans les termes les plus afl'eclionnés ; maïs il n'avoit pas encore eu le temps de prévenir son frère de la disgrâce de la marquise; et celui-ci, qui avoit peu vécu dans le monde, n'ayant pas l'habitude de vaincre ses premiers mouvemens , fit un pas en arrière et regarda le marquis d'un air ironique ei incertain, qui vouloit dire : à quoi peut conduire cette mauvaise plaisanterie?

Ma raère lut dans sa pensée et rougit beaucoup.

Pour la première foi* elle éloit affectée de l'eiTci qu^elle produisoit , car connoissant l'excessive union des deux frères , il lui sembloit qu'une impression défavorable pou voit avoir quelqu'influence sur le cœur de son époux : surmontant à Vinstant même ce chagrin involontaire, elle s'adressa au chevalier. \ ous êtes étonné, lui dit-elle , qu'avec un extérieur si fâcheux j'aie pu fixer \otre frère ; assure-

( '9 ) ment j'en suis encore plus surprise (jtïe yous-mêmej mais depuis que je goule uh tel bonheur, j'ai pris tant de confîancô en mon étoile, que je suis convaincue que vous m'aimerez aussi. Ne le voulezvous pas?

Un ton si doux, un regard si pur et si louchant accompagnèrent ses paroles, que le chevalier n'y répondit qu'en embrassant sa belle-sœur avec une leadressc infinie : et ce charme indéfinissable que ma mère élOiX accoulumte à produire n'eut jamais d'effet plus certain et plus prompt.

La marquise trouva un autre moyen de se rendre chère à sa famille : elle airaoit naturellement le monde, et se plaisoit à Bordeaux , où eWe avoil passé plusieurs années. Le marquis, au contraire, n'y resloil que par complaisance pour elle ; il venoit d'hériier d'ime terre fort pgréable aux environs de Paris, et il l »uroit eu le plus grand désir de l'habiter^

Cao) s^il n'avok pas craint que ma mère ne s'y ennuyât.

Le chevalier , jeune , aimable , plein d'esprit , de sensibilité et de grâce , n'en étoit pas moins farouche ; la contrainte, . la dissimulation de la société lui étoient à charge j entre son frère et la marquise , sa gaieté , la douceur de son caractère, âi^nonçoient qu'il étoit heureux , et que rien ne manquoit à son bonheur j mais dans tout autre instant il regrettoit la distraction et la liberté de ses voyages, et faisoil craindre que ce premier goût ne reprît encore tout son pouvoir sur son espiit.

Ce seroit trop m'écarter de mon sujet que d'entrer ici dans le récit des aventures qui étoient arrivées au chevalier , échappé par mii acie à des périls affreux. Il se plaisoil à les rappeler , pendant que le marquis et ma mère en frémissoient.

Les travaux de la campagne pouvoient seuls s'accorder avec ses goûts, et son

frère a voit tellement assuré sa fortune par des dons considérables, qu'il se irouvoit à même de les satisfaire et de former un établissement avantageux , s'il rencontroit une femme qui sût l'inté-» resser.

Ma mère, capalilede tous les sacrifices, oublioit elle-même qu'elle en avoit faits, quand ils pouvoient contribuer au bonheur de ceux qu'elle aimoit : elle feignit de se sentir fatiguée de la vie qu'elle menoit à la ville, elle convenoit que la plupart des relations et des politesses qu'on se fait dans le monde sont insignifiantes ou fausses ; elle asssuroit le chevalier que la liberté absolue dont elle avoit joui depuis son mariage avoit usé soii goût pour le plaisir. Enfin, elle fit si bien qu'on crut la satisfaire elle-même, en vendant la mai' son magnifique qu'elle avoit à Bordeaux, et en partant pour Monplaisir , château ?gréable et moderne qui tenoit à la fQre|

lîe Fontainebleau. Le chevalier u'éioU pas entièrement trompé par cet effort , mais il attachoit trop de prix à ce sacrifice pour le refuser , il senloit que la solitude de la camjxagne le ra|iproclieroit encore davantage de sa belle-sœur , qui, pour son éternel malheur, n'avoit que trop bien réussi à lui faire oublier la première impression que sa vueavoit produite. Le chevalier avoit connu des femmes; mais arrivé à l'âge de vingt-huit ans, il ignoroit l'amour, il ne se méfioit pas delà puissance d'un sentiment qui trompe également notre jugement et nos yeux ; il ne savoit paç que la plus puissante séduction est celle que produit la vertu ^ la modestie et les qualités de l'ame^ et la sienne étoit subjuguée , qu'il l'ignoroit encore.

La douce intimité que lui permeiloit son titre de beau-frère , le plaçoit sans cesse auprès de la marquise • son bras, sa main étoient superbes, son pied étoit cliarmant, son souriie faisoit paroître le*

plus belles dents du monde j enfin , ce regard tendre et pénétrant neiomboitpas sur lui sans bouleverser tout son être , ma mère lui épargnoit d'autant moins les dangereuses preuves de sou amitié , que ridée d'inspir-er un désir criminel jie s'étoit jamais offerte à son esprit.

Le marquis, plus tendre que jamais, la remercioit sans cesse de lui aroir conservé un frère qui paroissoit se fixer pour toujours près de lui ; il ne lui parloitpas encore de mariage, mais il lui destinoit secrètement une jeune personne charmante , très-bien née , élevée avec simplicité et dont les goûts étoient analogues aux siens. On ne pressoit rien à cet égard , parce que , connoissant l'indépendance du caractère du chevalier, on vouloit que le hasard seul parût amener la rencontre de celte demoiselle, dont la famille habitoil aussi dans les environs de Monplaisir. Ma mère, très-délicate , souteno^l mal les longues promenades.

c]jLe s'étoit fait des occupations paisibles, qui l'empéchoient de redouler l'ennui , mais elle exigeoit quefison mari et son beau-frère , qui avoient obtenu la permission de chasser dans la forêt, se livrassent à cet exercice.

Souvent les deux frères s'égaroient , et le chevalier , sous differens prétextes , rentroit le premier et venoit tenir compagnie à ma mère , qui le recevoit toujours fort tendrement ; elle ne fut pas longtemps sans être surprise du sujet que le chevalier choisissoit souvent dans leurs entretiens particuliers.

Que j'envie le caractère et la tranquillité de mon frère , lui disoit-il ! il vous aime, il est votre époux, et quand tout lui permet de vous ^ osséder,... il peut, sans mourir de regret et de douleur, s'en tenir aux preuves d'une innocente amitié !

Chevalier, vous savez à quel prix il pourroit user de ses dioilsj m'aimeroit-

il , s'il exposoit ina vie j^our son propre bonheur !

Avec voire esprit et votre caractère pouvez-vous, ma chère Clara, vous livrer à une crainte aussi puérile? ne vous ai -je pas entendue mille fois ]ilaisanter de l'inGapacité des médecins ? n'y a-t-il pas mille exemples de femmes qr.i , affiigées d'une incommodité semblable à la vôtre , j ouissen t du bonheur d'être en tourées de leurs eufaus?

Je leur porte envie , dit ma mère ea soupirant, et j'avone que si j'eusse vy^.^ marquis malheureux de notre manière d'exister ensemble, mon amour pour lui l'eijft, emporté sur mes craintes. Le rétablissement de ma santé m'a rendua plus forte ; peut-être le danger que l'oa prévoyoit il y a trois ans , n'existe- t-il plus; mais à quoi bon penser à tout cela et courir quelques risques ? nesuis-je pas la plus heureuse , la plus chérie de toutes les femmes? — Mon frère est bien heu» I. a

(a6) reux de vous trouver tant de confiance , il est rare que l'am our la permette, et dans votre position sur-tout un peu de jalousie seroit très-excusable... , et très-malheureuse, reprit ma mère avec vivacité. Je vous prie, Henri, ne me mettez point de semblables idées dans la tête ; si votre frère avoit quelqu'inclination , ne trouveroit-ilpas mille prétextes pour s'éloigner de moi? n'auroit-il pas assez de motifs pour justifier son indifférence? et loin de trouver le moindre refroidissement dans s? ♦cndresse pour moi , il ne se plaît que dans les lieux où je suis j il négligeroit même la chasse, qu'il aime avec passion, si je n'exigeois pas qu'il y fût; enfin si je suis tranquille, si je suis heureuse, c'est que mon cœur, quoique très-exigeant, a tout lieu d'être satisfait.

Quoique la marquise répondît ainsi, ce ne fut pas tout-à-fait en vain que le chevalier avoit éveillé ses premiers soupçons ; eUe remarquoit que son beau-frère

('7) levenoit presque toujours seul, elle en conclut que son époux lui cachoit quelques-unes de ses démarches , et elle tomba peu-à-peu dans cet état d'inquiétude et de mélancolie que le chevalier avoit souhaité et qu'il regarda comme une disposition favorable à son criminel amour.

Il le peignoit avec toute l'ardeur d une passion long-temps comprimée, avant que ma mère , qui l'écoutoit dans une confusion extrême, pût se persuader qu'elle ne se irompoit pas.

Suis-je assez malheureuse, s'écria-telle enfin , d'avoir à rougir et des sentimens que vous me déclarez et de ceux que j'avois pour vous! n'avez-vous pas horreur de vous-même , en songeant que vous trahissez ainsi le frère le plus tendre , l'ami le plus généreux ? de quel front osez- vous paroître à ses veux, lorsque vous portez dans votre coupable cœur l'odieux projet de déchirer le sien, de séduire une épouse qu'U adore ^ et près

(»8) de laquelle, pourtant, il vousa toujours laissé avec une entière sécurité? allez, Henri , efforcez-vous de me faire oublier tet égarement qui me fait horreur , et auquel je dois autant de pitié que de mépris.

Plus je vous parois criminel, reprit le chevalier, et plus ma passion doit vous paroÎLre involontaire et invincible. Je suis né délicat et vertueux , j'aime mon frère, je ne Tai point trahi sans remords, je renoncerois à la vie pour sauver la sienne j mais je tiens à mon amour plus qu'à la vie : qu'il reprenne ses dons..., funestes biens qni auguienteni mon ingratitude à vos yeux et ne sont d'aucune valeur aux miens! Clara, c'est votre cœur, c'est vous-même qu'il faut qu'il me cède, c'est alors qu'il sera généreux et que je reconnoîtrai qu'il a tout fait pour moi.

Insensé ! et quand il le voudroit , ne savez-vous pas que je l'aime , et la vertu plua que lui? mon cœur, à cet égard,

( ^9 ) n'a point de victoire à remporter , mon devoir m'est cher , itn mol de plus sur ce sujet et je vous éloigne pour jamais.

Le chevalier se contraignit à cette menace; mais ne trouvant plus auprès de ma mère celle douce confiance, cette tendre amiiié qu'elle lui avoil témoignées lors((u'el]e ne s'éioil pas méfiée de ses senlimens , il reconnut que sa faute étoit irréparable , il ne se flatta phis d'un pardon sincère et s'abandonna avec découragement au désordre de son esprit.

Une nouvelle tentative ayant eu le même succès, la marquise, au désespoir, finit par obtenir de lui qu'il lenieroit au moins, paruneabsence de quelques m ois, de recouvrer la raison; k ce seul prix , elle consentit à ne point avertir son époux , auquel elle étoit trop certaine de causer une moitelle douleur en lui faisant cet aveu. Comme il ne s'agissoit que

(30) d'un voyage dans l'inlérieiir de la France^ et relatif à des affaires de famille , le marquis fut le premier à souhaiter que le cheyalier prît cette distraction ^ car il lui fcmbloit depuis quelque temps que sou humeur étoit changée, et il l'atlribuoit à l'ennui.

Le jour du départ étoit fi^é , et le chevalier, après un déjeuner de famille où il montra assez de calme et degaîté, prit congé de la marquise , d'un air qui semb'oit lui dire qu'il espcroit au moins que lé retour de son estime seroit le prix d'un aussi grand effort.

Ma mère étoit émue , elle connoifsoii la violence de son caractère et de son amour, elle lisoit dans son ame et voyoit qu'il souffroit horriblement; une larme même s'échappa de ses veux, en pensant anx jours heureux qu'elle avoit passés près de lui , tant qu'elle avoit joui de son innocente amitié : le chevalier la remarqua , et soit qu'elle lui inspirât pour la

première fois un rayon d'espérance, ou qu'il crût qu'il avoit moins à corabaltre sa froideur que sa verlu,elle rencontra dans son dernier regard une ardeur et une salisfaction dont clie fut troublée, quoiqu'elle fût loin encore d'en pénétrer la cause.

La chaise de poste étoit dans la cour , le chevalier s'y précipita et partit.

Peu de momens p.près, des paysans \inrenl avertir le marquis qn'on venoit de voir dans la foret un loup d'une grosseur prodigieuse, qui avoit déjà fait de grands dégâts dans tout le canton.

n s'agissoit d'une battue générale ; les domestiques furent armés aussitôt, et la marquise enchantée d'une distraction qui venoit si à propos pour son époux, le pressa elle-même d'en profiler.

Elle se garda bien de dire qu'elle étoit souffrante, car elle savoit bien que ce seroit le retenir près d'elle , et elle étoit bien aise de se trouver seule après toutes les agitations qui l'avoient tourmentée dans celle journée.

Le temps ctoit superbe et la foret si près de la maison , que les femmes mêmes de la marquise, excitées parla curiosité , suivirent de loin les chasseurs , en se proposant de rentrer avant qu'on se fût aperçu de leur absence.

De cette manière le château resta absolument seul , car il ne falloit pas compter un vieuï concie? ge que l'âge et le vin endoi mo^.cnt à tous les instans du jour. Ma mèie .^entant augmenter son mal-aise, se désÎKibilîa, et,\êtued'uiae légère robe de mousseline , se reposa sur un canapé^ dans un jo!i boudoir , où plusieurs jalousies à demi ouvertes laissoicnt pénétrer peu de clarté , mais beaucoup d'air.

Il y avoit peu d'instans qu'elle y étoit, lorsqu'elle tomba dans un évanouissement qui présageoit toujours ce sommeil léthargique auquel elle avoit été si sujette autrefois , cl dont elle avoit encore eu quelques retours.

Elle eut pourtant la force de sonner et

(33) d'appeîer près d'elle Rixa , négresse qui lui éloit dévoilée dès sa première enfance, et qui par affeciion autant que par devoir ne s'éloignoit jamais.

Par une fatalité particulière , elle avoit sui\-i l'exemple des autres femmes de la marquise ; privée de tout secours , ma mère se trouva dans cet état si effrayant qnand on ne le connoissoit pas, et en tout si semblable à la mort.

Pendant ce temps le chevalier qui avoit feint de s'éloigner et quin'étoit qu'à quelques distances du château, y rentra seul à pied , en franchissant une haie du parc j c'étoit lui qui avoit envoyé les paysans au marquis, qu'il avoit trompés par la fausse apparition du loup.

Son dessein ctoit d'avoir un dernier entretien avec sa belle-sœur, et il ne pouvoit l'espérer que par ruse, car elle avoit fait serment de ne jamais le recevoir en particulier.

Le regret et la sensibilité qu'il avoit I. 4

( 54 ) cru lire dans ses yeux au momcut de son départ , avoient ranimé sa confiance , et quoiqu'il n'eût que les mêmes choses à lui répéter , il ne doutoit presque pas qu'elle ne dût les entendre cette fois avec indulgence, et peut-être avec plaisir.

Un entier succès répondit aux mesures qu'il a voit prises; il ne rencontra personne et se trouva bientôt à la porte du boudoir où il avoit reçu les derniers adieux de la marquise.

Il écouta , et n'entendant aucun bruit , il ne douta pas qu'elle ne fût seule.

Plus inquiet de son accueil au moment de la revoir, qu'il ne l'avoit été en en formant le projet, il ouvrit doucement la porte , et la voyant étendue sur un lit de repos , il supposa que la grande chaleur l'avoit endormie.

Un genou en terre , il prit une de ses mains et la couvrit de baisers sans qu'elle se réveillât; cherchant encore à croire qu'une telle immobilité pouvoit être

( 55 ) volontaire^ il osa effleurer de ses lèvres ses lèvres de rose, et elles ne s'ouvrirent point pour lui reprocher son audace, que l'insensé porta au dernier terme.

Revenu de cet odieux égarement, le chevalier fut épouvanté de lui-même; vertueux jusqu'alors , il entroit dans la carrière du crime, en trahissant tout-àla-fois l'innocence, la délicatesse, l'honneur et l'amitié; il fut près d'en perdre la raison.

Donnant plus de Jour alors à cette pièce qui étoit à peine éclairée , il osa fixer sa victime... La pâleur de la mort étoit sur son front , et il douta un moment si ce n'étoit pas à un être tout -à-fait privé de la vie qu'il avoit prodigué l«s preuves de son criminel amour.

Il porta en frémissant la main siu- son cœur , il baltoit assez fortement : rassuré alors sur s on existence, l'instinct, plus que la réflexion , dont il étoit incapable en ce moment , le décida à la fuite , car il

( 36 ) senlolt qu'il lui seroit également impossible de soutenir la vue de sa belle-sœur el de son époux.

Dévoré de remords et se condamnant lui-même à fuir pour jamais tou^ ce qu'il avoit aimé , il regagna sa chaise de poste et disparut.

Rixa , dont je ne sus ces détails que vingt ans après ma naissance, ne put me dire oii le chevalier porta alors ses pas, ni combien de temps ma malheureuse mère resta seule et sans secours j mais lorsque lemarquis de Rangi renti a chez lui , il la trouva encore dans le même sommeil, dans lequel seulement il lui parut qu'une fièvre dévorante l'agitoit fortement.

Plus chagrin que surpris de sa situalion , il se mit fort en colère de l'abandon où ses gens l'avoit laissée j mais la douleur et les regrets de la négresse surtout et oient si sincères et si vifs , qu'ils parvinrent à l'apaiser.

Ma mère ouvrit enfin les yeux , et ren*^ contrant aussitôt ceux de son époux , elle lui demanda pardon avec une tendresse extrême de l'inquiétude qu'elle avoit dû lui causer, elle ajouta pourtant que jamais son sommeil n'avoit été si douloureux , et que se sentant extrêmement fatiguée , elle avoit besoin de se mettre au lit.

On la soutint pour se relever, et la marquise, un peu surprise, ramassa uu gant d'homme qui se trouvoit sur le canapé et qu'elle reconnut pour appartenir à son beau -frère ; elle le posa sur la cheminée , et ne crut pas devoir s'arrêter à l'idée vague qui se présenta à son esprit ; car si le chevalier avoit changé de résolulion, il pouvoit revenir sans nul mystère , bien sûr encoreq uee marquis le reverroil avec joie.

Comme ce n'est pas l'histoire de ma mère que je me propose d'écrire, je ne peindrai point tout ce qui dut se passer

( 58 ) id'étonnement, de douleur et de surprise, lorsque, deux mois après cet événement^ les médecins appelés à consulter sur les nouvelles souffrances de ma mère , déclarèrent unanimement qu'elle étoit enceinte... Son époux trop assuré de sa tendresse etde sa vertu pour ajouter un soupçon injurieux à son épouvantable malheur, eut assez de prudence pour cacher à tous les yeux la surprise que devoit lui causer celte grossesse. On rapprocha les époques , on établit des conjectures et le marquis ne douta pas que sa malheureuse épouse n'eût été outragée dans son profond sommeil. La seule idée qui vint interrompre sa douleur, fut un ardent désir de connoître le coupable et de se baigner dans son sang- Il fit secrètement toutes les recherches possibles , et ma mère en étoit d'autant plus épouvantée, que la connoissance qu'elle avoit des sentiments du chevalier , lui permettoit peu de douter que ce ne fut lui qui mér

rltâl la juste vengeance de son époux. A quoi eiil servi de le nommer ! quel sang à verser que celui d'un frère ! celte circonstance ne pouvoit qu'ajouter à son désespoir, et pour elle le saciifice de sa vie étoil fait. L'arrèl des médecins ne paroissoit que trop confirmé par ses souffrances, et malgré tout ce qu'on faisoit pour l'abuser, ses réflexions, loin de tomber sur elle-même qui n'a voit plus que quelques mois à vivre , se porloient sap^ cesse sur l'innocente créature à laquelle elle alloit donner lejour , et dont l'avenir lui paroissoit si effrayant.

La marquise savoit qu'elle pouvoit attendre beaucoup de la générosij.é et de l'amour de son époux ; mais enfin quand elle ne seroit plus , pourroit-il soutenir la vue de cette malheureuse créature qui lui étoit étrangère et qui auroit coûté la vie à ceUe qu'il aimoit ?

Elle cherchoit quelq uefois à le sonder à cet égard j mais il détounioit cet eu-

iretieri , ou lentoit de la rassurer par l'idée qu'elle acconclieroit heureusement et pourroit veiller elle-même à l'existence de cet enfant , pourvu seulement qu'elle consentît à l'éloigner de lui.

On avoit entièrement abandonné la campagne pour se tenir près des secours que l'état de ma mère pou voit exiger ; elle cachoit courageusement ses craintes et seplaisoit, retirée dans son appartement, à travailler elle-même , non à une layette ordinaire , mais à un trousseau considérable, et qui pût me servir jusqu'à l'âge de fpiinze ans, dans quelque lieu que je fusse placée.

Ma mère , fort simple , fort modeste dans ses goûts , n'avoit de recherche que pour le linge : le sien éioit superbe , et elle en a avoit si abondamment, qu'elle eût pu en sacrifier beaucoup sans en manquer elle-même; mais elle avoit un autre motif d'en être prodigue , bien persuadée qu'elle cesseroit incessamment d'en avoir aucun besoin.

Elle fit donc avec une grande tranquillité d'esprit toutes ses disposilions , et se confia à cet égard à la fidèle Rixa , qui, quoique née dans l'esclavage, méri^ toit par ses vertus et son dévouement sans bornes , de ne pas être rangée dans la classe ordinaire des domestiques. Elle la pria de veiller sur moi, et lui faisant sentir toute l'importance d'un secret éternel (tant que le marquis vivroit), elle lui permit de soupçonner à qui elle devoil demander des secours pour son malheureux enfant , si son époux venoit à mourir.

Rixa ne pouvoit presque répondre que par des torrens de larmes j lïdée de perdre sa maîtresse, le reproche qu'elle se faisoit de l'avoir abandonnée un moment (négligence dont les suites avoient été si funestes), la réduisoient elle-même au désespoir, et il n'y avoit rien dont son zèle et ses remords ne la rendissent capable. Cette cerlilude offroit quelques

tonsolallons à ma mère : mais que pouvoit pour moi une pauvre négresse, qui apparlenoit au marquis, et ne ponvoit tenir que de lui seul son existence et même sa liberté ?

Le terme si redouté de la grossesse de la marquise arriva, et l'affreuse prophétie s'accomplit. Au milieu des plus cruels tourmens ma mère me donna le jour, et ne survécut que deux heures à ma naissance ; elle tomba dans cet état de léthargie auquel elle étoit si sujette et dont elle ne se réveilla plus.

Tout doit faire croire que le marquis, malgré tous les avertis'semens qu'il avoit eus sur ce malheur, avoit pris lui-même une partie de la confiance qu'il avoit voulu inspirer à sa compagne; car il s'affligea sans modération. Il nepouvoit soutenir ma vue, elle le mettoit dans des transports aussi vjolens que si j'eusse été volontairement la cause de la perle qu'il venoit d'essuyer.

Rixa, dans un moment où le marquis

étoit abscut , par une prévoyance étonnante que lui donnoit également ses craintes et son zèle , eut le courage de me faire au haut du bras une blessure assez forte ; elle y ap{)liqua un fer rouge qui me laissa pour toute la vie une marque ineffaçable.

Le marquis que, jusqu'ici, je n'ai point osé nommer mon père , puisqu'il est trop vrai qu'il ne l'étoit point , et que le moindre doute n'éioit pas possible à cet égard , rentra peu detems après.Quand notre destinée est écrite , tout concourt à l'accom* plir : ce qui nous étonne , ce quiparoît le plus invraisemblable, n'est pkis hasard, c'estau con traire une nécessité. Cela arrive parce que cela doit arriver , et notre surprise ne vient que de ce que nous ignorons les secrets desseins du ciel. Or , ses desseins vouloient qu'une des femmes de la marquise fût accouchée le même jour que ma mère , et que son enfant fût mort en venant au monde.

( 44 ) Cette femme avoit une chambre qui donnoit dans celle de ma mère ; son enfant étoildéjà enseveli. Le marquis avoit déclaré qu'il vouloit passer la nuit auprès des restes de ma mère, avec la seule Rixa; il s'ctoit depuis long-temps muni d'un cercueil qui de voit lui servir , dans tout éfat de cause, à faire croire qu'il renfermoit l'enfant dont ma mère accoucheroit. Le marquis, au milieu delà nuit, pénètre dans la chambre de la femme de chambre qui dormoit, y dépose le cereueil où il n'y a que des pierres , emporte celui où étoit l'enfant mort , dit à sa négresse de le tirer du cercueil, de le mettre dans mon berceau , dodt il donna ordre à Rixa de m'ôtei- et de me porter dans une salle basse, où il lui commande de me tenir cachée jusqu'à ce qu'il lui déclare ce qu'il vouloit faire de moi. Le matin le chirurgien vint pour savoir comment je me portois, parce que ma mère, en mourant, m'avoit recommandée à ses

(45) soins. Il va à mon berceau et trouve un enfant mort j il ne doute point que c'est celui que ma mère avoit mis au monde la veille, et dont il apprend le sort avec précaution au marquis, qui n'en parut pas très-affligé; mais on crut que la perte de sa femme avoit absorbé toute sa sensibilité. On joignit les dépouilles du fils de Rosalie aux obsèques delà marquise , et ainsi il reçut des honneurs qui,dansle séjour des morts, ne les touchent guère.

Celle circonstance rendit extrêmement facile l'exécution de ce que le marquis avoit projeté. Rixa ne pouvoit assurer que j'étois vivante. Ou auroit-elle prig la hardiesse de démentir son maître et de le désavouer dans une chose d'une si grande importance, où le moindre doute devenoit, en quelque sorte, une espèce d'accusation ?

Elle garda donc le silence le plus absolu , et attendit avec une grande inquiétude les ordres du marquis , bien persua-;

dée toutefois qu'il étoit incapable de lui commander un crime et moins encore de l'exécuter.

On rendit les plus grands honneurs à ma mère , et ses tristes soins étant terminés vers la fm du jour, le marquis ordonna à Rixa de le conduire dans le lieu où j'étois.

On n'avoit pas manqué de prétexte pour éloigner les domestiques , elle calme le plus sombre remplaçoit en ce moment le trouble qui, depuis vingt-quatre heures, a voit rempli toute la maison.

Le marquis me fit envelopper dans une couverture, voulut savoir si on avoit pourvu jusqu'alors à mon existence , et apprit avec une sorte de plaisir que Rixa ne m'avoit point abandonnée; mais ce mouvement d'humanité fît bientôt place à ces souvenirs cruels qui avoient déterminé ma perte ; il ordonna à Rixa de le suivre, et l'entourant ainsi (Cjue moi d'un grand manteau , il descea-r

( 47 ) dit dans le jardin , au bout duquel ëtoit une porte où unevoiture de place nous atlendoit et où il monta avec nous.

Ce jour , le plus affreux de ma vie sans doute, fut moins malheureux pour moi que pour la pauvre négresse qui fondoit en larmes , n'osoit parler et commençoit pourtant à craindre que son maître n'eût les plus sinistres projets.

Après une heure environ , la voiture arrêta à la porte d'une fort grande maison que Rixa ne connoissoît pas.

Nous voici arrivés , dit alors le marquis avec une voix très altérée ; l'enfant du crime n'en est pas le complice, je le sais, il est juste qu'il vive; mais il ne l'est pas sans doute que sa vue et son existence fassent le tourment de la mienne.

Tu sais, Rixa, que cet enfant n'est pas le mien 3 tu as vu naître sa mallieureuse mère , tu as connu notre hymen y avec quelle rigueur j'ai observé les rigoureuses lois que son père çt son état m'avoient

(48) imposées... et pourianl elle a péri en devenant mère...., mère d'mi enfant qui p'est pas le mien ! A ce mot , le marquis sentit renaître toute sa haine contre moi. Rixa, ajouta-l-il , je confie cet enfant

d la religion, à la pitié des hommes

Jamais pauvre créature n'y eut {lus de droit... Cette maison est un hospice; si cet enfant doit vivre..., il y vivra... S'il doit périr , qu'aura-t-il à regretter dans la vie! sa mère n'est plus; le lâche séducteur qui lui a donné le jour a-t-il osé se faire connoîtrc...? a-t-il réclamé son sang? Obéissez, Riia , portez cet enfant au pied de cette grande grille , la foule qui passe sans cesse ne tardera pas à l'apercevoir , les portes de cet asile lui seront ouvertes, et quelque soit sojj sort, il ne sera pas plus malheureux que le mien.

Quelles que fussent la timidité et la soumission de la bonne Rixa , elle osa se je- V&T aux pieds du m-arquis , mes cris innp-

(49) »e joigniieat à son éloquent silence : 1« marquis ëloit énm^ il détourna les yeux ; maiç du geste Je plus impératif il renoui^ela l'ordre qu'il avoit donué, et Rixa £>beit.

^ La conduite du marquis paroîtra Lieu rigoureuse sans doute, elle éioit incompauble même avec la noblesse et l'équité de son caractère- mais ce caractère étoit aJgri par les plus violens chagrins.

Le premier dont je n'ai point encore parlé ,^ venoit de la part du chevalier. li n'avoit écrit qu'une seule fois depuis son départ , pour prévenir son frère qu'il »e pouvoit suivre les affaires dont il s'étoit chargé, et lui apprendre que, sous peu de jours, il se proposoit de passer pn Angleterre.

. Salettre étoit courte, froide, embarrassée , et on eût pu y remarquer l'affec- :ation avec laquelle il ne disoit qu'uu leul mot de sa beile-sœur. Les soupçon» le la. marquise eu furent confirmés, ï 3

( 5o ) maU loin que son époux les partageât , le premier reproche qu'elle eut reçu de lui , fut de n'avoir pas su fixer le chevalier dans leur intérieur , elle qui avoil le aon de plaire à tout ce qui la connois-

ioit. ' 'AA

A ce premier malheur avoit succède la perte irréparable d'une femme quil aimoit avec passion, et dont l'étrange infortune n'avoit pas aUéré un seul moment l'estime et l'affection qu'il avoit

pour elle.

Que lui restoit-il donc au monde ^...

Un pauvre enfant qui ne lui étoit rien , et qui , pourtant , avoit le droit de porter son nom !.. dontlWstence , l'éducation, l'établissement occuperoient vingt ans de

sa vie.

Jusé et blâmé du public s^il ne paTOissoltpasunpêretendre, et sûr toutefois

qu'il ne pourroit fixer cette mnocente créature sans chercher à reconnoître dans ses traits eeux de celui qu'il regardoil

(5i ) <;orarae l'assassin de son épouse et le plus criminel de tous les hommes ;

Craignant alors que cet enfant ne devînt l'objet de sa haine et ne payât de 5on bonheur le malheur de sa naissance , ^1 la rendit au hasard de sa destinée , ou pour mieux dire à la providence , plus |uste que les hommes, et qui, en effet, n« trompa point son espoir.

Rixa m'avoit portée au pied de -la grande grille 3 elle m'avoit couverte une dernière fois de ses baisers et regagnoit tristement la voiture du marquis , qui étoit restée à cent pas de là , quand elle entendit sonner avec force une cloche très-sonore , et qui parloit du lieu pième qu'elle venoil de quitter.

EUe se retourna, et comme elle éloît fort près encore, elle distingua une de ces respectables religieuses chargées du soin des enfans abandonnés. Cet ange de mérite se baissa, me piii dans ses bias avec des précautions iniiaies, et se faiâojat

(50 éclairer avec soin , me couvrit le visage, pour que l'air qui éloit assez vif ne m'incommodât pas.

Cette humanité délicate n'échappa point à ma bonne négresse; elle avoitpeu d'instruction et s'expliquoit assez mal dans notre langue; on n'appeloit pas ce qu'elle avoit , de l'esprit , mais c'étoit au moins de l'intelligence et l'intelligence la plus fine , la plus adroite, quand elle avoit quelque rapport avec son cœur. Elle avoit adoré ma mère, toute sa famille lui devoit la liberté ou des bienfaits : c'étoit assez pour qu'elle m'eût sacrifié sa vie , si sa vie eût pu assurer mon bonheur.

Elle ne s'appesantissoit pas sur les circonstances malheureuses de ma naissance. J'étois la fille de sa maîtresse : ce n'étoit pas ma faute si elle étoit morte en me donnant la vie. Elle m'eût aimée et Tespectée dans la misère la plus profonde, ^aus l'état le plus humble, pourvu qu'ij

( 55 ) lie fat pas méprisable et hors du chemin de la vertu. C'étoit là toute sa logique, toute sa philosophie , et elle ne la tenoit pas des hommes , elle ne l'aToit pas trouvée dans les livres , elle ne la devoit qu'à la nature et à son cœur.

Rixa, un peu plus calme, remonta donc dans la voiture à côté de son maître quiéloit tombé dans la mélancolie la plus profonde , n'ouvrant pas la bouche , et la connoissant même assez pour ne pas lui recommander le secret.

En rentrant chez lui , le marquis trouva un de ses amis qui le conjura avec ins« tance de s'^éloigner au moins pour quelques jours d'un lieu rempli de souvenirs si douloureux 3 il lui proposa de l'emmener à la campagne, où il vivroit aussi isolé qu'il le voudroit, et hbre de s'affliger sans contrainte et sans témoins.

Le marquis résista Ion gtempsj il étoit dans cette première affliction où tout c« qiii paroît aigrir la douleur , la soulage ;

(64) et quand son cœur oppressé ne pouvoïf lui fournir des larmes , un vêtement que )a marquise avoit porté, la vue d'un bijou qu'elle aimoit, du bureau sur lequel elle avoit éciit, changeoient en quelque sorte la nature de son mal ; il s'attendris- «oit , s'aliachoit à tout ce qui lui avoit servi, à ce qui lui avoit plu, comme s'il avoit encore la douceur de senlir avec elle y et cet état n'est pas sans charmes , il rend la douleur plusexpansive , épuise, à la fin , des impressions auxquelles la nature ne veut pas que nous succombions et que le temps efface d'autant plus sûrement, que nous nous y sommes livrés spns réserve.

Poui taniles femmes seules ( auxquelles la douleur est permise sans qu'elles soient taxées de foiblessa ) sont les seules aussi qui ne rougissent point de s'y abandonner. Le marquis vouloit être un homme et montrer plus de fermeté qu'il »'en avoit réellement. U se rendit donc ,

( 55 ) mais pour liois jours d'absence seulement.

Il passa toute la nuit à écrire dans le boudoir de la marquise , enferma avec soin ses cheveux, ses lettres, tout ce qui luirestoit d'elle, et le comte de***, en arrivant à six heures du matin , le trouva prêt.

D ne recommanda à Rixa qu'une lettre pour son frère, qu'à tout hasard il adressoit à Londres, et dont il chargeoit un banquier de Paris. Il étoit fort incertain que celte lettre arrivât jamais 5 mais il y avoit renfermé toutes ses douleurs ; et peut-être l'eût-il écrite de même quand il auroit pensé que le chevalier avoit cessé d'être.

Ma bonne Rixa n'avoit pas dormi de toute la nuit; elle avoit conçu un projet dont l'élojgnement de son maître rendoit l'exécution plus facile. Elle en remeicia le ciel. Elle fît un paquet peu volumineux du linge que la marquise avoit prépara

pourmoi,et, après quelques détours , se fil indiquer d'une manière sûre le lieu où elle m'avoit déposée.

Elle reconnut bientôt la grande porte qu'un très-beau clair de lune lui avoit permis de distinguer la veille. Son cœur battit avec violence à l'idée de me revoir j mais cet instant de joie fît bientôt place à une grande inquiétude , quand elle songea qu'elle ne connoissoit personne

dans celte maison ; qu'on n'auroit

peut-être pas la complaisance d'écouler et de répondre à une pauvre négresse qui n'étoit recommandée par personne;

peut-être même l'interrogeroit-on ,

la soupçonneroit-on de quelque crime...

et elle fut au moment de retourner sur ses pas.

Mais si près de revoir cette pauvre enfant que ma mère mourante lui avoit tant recommandée !.... Elle s'arrêta , et fut fî appée d'une pensée qui sembla résoudre à l'instant même toutes les difficultés.

Près de la porte de l'hospîce, elle vit la porte basse d'une petite église qui étoit entr'ouverte • plusieurs personnes y entroient pour entendre une messe qu'on, alloitdire.

Rixa étoit vertueuse dans tousies temps; mais elle étoit pieuse et fervente quand elle étoit affligée. Elle suivit machinalement ceux qui étoient devant elle , et comme les autres aussi, prit de l'eau bénite dans le bénitier. Au-dessus , elle remarqua un tronc disposé pour exciter la charité des fidèles. On y avoit écrit en gros caractère '.pour les pauvres enfans trouvés.

Jésus j mon Dieu! s'écria ma pauvre Rixa, et uniorreat de larmes coula de ses yeux.

C'étoit donc là la ressource de sa jeune maîtresse , de celle qui auroit dû avoir cinquante mille livres de rente! c'étoit à elle peut-être que les passans al 'oient faire l'aumône! El que ces aumônss

( 5S ) qu'elle Toyoit placer dans cç tronc , lui paroissoient petites et peu proportionnées aux besoins de tant d'infortunés !

Mille pensées déchirantes s'ofFroient à son imagination : elle tira un écu de sa poche, et sans se douter qu'elle fût obser- ■véedepersonne^elle lejeia dans le tronc.

Se prosternant ensuite à terre, elle se mit à prier avec une grande ferveur, s'interrompant souvent pour essuyer ses yeux avec son mouchoir et étouffer ses sanglots.

Une bonne sœur grise étoit aussi à genoux près d'ejle 3 sa prière comme son srme étoit calme.

Loin des graades peines de la vie , étrangère aux passions , contente de son sort et de ses jours remplis par la bienfaisance et la vertu, elle n'avoit à demander au ciel que d'accroître sa ferveur, sa patience , et de couronner sa foi par la récompense éternelle qui lui étoit réservée.

Elle avolt un moment détourné leîj yeux et elle avoil été frappée de la présence de Rixa dans l'oratoire, d'abord à cause de sa couleur, ensuite à cause de la Tl\acilé et de l'expression de ses yeux : car Rixa étoit jeune et avoit quelque chose de passionné dans tous ses mouvemens.

Elle l'avoit vue aussi avec une grande surprisejeierunécudans la boîtedesiinée aux pauvres enfans; et comme ce n'est pas se distraire de la prière que de consoler un être qui souffre, elle s'approcha d'elle et l'encouragea avec beaucoup de douceur à lui confier son chagrin.

C'étoit bien là ce que Rixa désiroit ; mais elle mcwitroit encore tant de timidité et tant de crainte, que la bonne sœur , prévoyant que cet entrelien pourroit être long , l'engagea à sortir et à' venir se reposer avec elle dans sa maison.

Rixa se laissa conduire et peignit dans sa .physionomie yive el mobile un seû-

timent profond de reconnoissance et de sensibilité.

Encouragée de plus en plus, elle s'expliqua enfin et témoigna un désir extrême de voir un enfant nouveau-né , exposé de la veille seulement et reconnoissable par une petite plaie au haut du bras.

Venez ^^^ dit la mère Sainl-Eiienne ,.

( car c'est ainsi qu'elle se nommoit ) , la providence nous a envoyé trois enfans hier au soir; mais je crois que celui qui vous intéresse est le plus jeune : peutêtre le reconnoîirez-vous ?

En même temps elle ouvrit une grande salle oii il y avoit cinquante barcelonnettes très-proprement couvertes; plusieurs paysannes venoient d'arriver et présenloient leurs seins à de pauvres enfans , qui n'avoient pas souffert en les attendant , car les bonnes sœurs leur avoient donné à boire du lait sucré autant qu'ils en avoient eu besoin.

Celle nourriture étoit encore trop forte pour les trois peiits enfans dont la

( 6i ) sceur Saint-Etienne avoit parlé ; une jeune religieuse leur préparoit quelques cuillerées d'eau et de sucre. Rixa n'eut qu'un coup d'œil à jeter pour me recon- Boître entre ces trois enfans auprès desquels on l'avoit conduite.

J'étois encore enveloppée des mêmes langesj qui étoient fins et auxquels on n'avoit pas songé qu'il convenoit peu de laisser de la dentelle et des rubans. On me déshabilla devant Rixa ; elle vit avec grand plaisir que mon bras avoit été fort Inen soigné , mais que la trace en seroit iaeffaçable.

Le peu de questions que s'étoit permis la mère Saint-Etienne, lui avoit fait connoître que le temps seul pouvoit changer sa destinée. Elle n'en fit pas davantage , mais ne put se rendre tont-à-fait an désir de ma bonne Rixa, qui, montrant le petit paquet de vêtemens qu'elle avoit apporté avec elle , la supplioit de recevoir une grande caisse qu'elle lui enverroit

(,6a ) lé jour même , et où elle Irouveroit de quoi m'habiller au moins jusqu'à l'âge de douze à quatorze ans. C'étoitune manière de me distinguer qui me seroit sûrement refusée par la supérieure , cette maison étant uniquement consacrée à Findigence j dont il falloit bien consentir à porter la livrée.

Cependant Rixa insista tant sur la volonté d'une mère mourante , sur le

dépôt qu'elle avoit reçu et sur mille considérations qu'elle faisoit valoir avec toute l'éloquence dusentiment, que celte bonne religieuse, qui se trouvoit justement chargée du soin des enfans , promit de conserver à son usage tout le linge de corps, pourvu que mes vêtemeris extérieurs fussent semblal)les à ceux de me» compagnes d'infortune.

Si jamais je pensois à faire imprimer ees mémoires, on trouveroit peut-être CCS détails bien minutieux , et pourtant j:© n'en peux rien retrancher ^ car cet

article fut pour moi plus importaut qu'on ne le pense.

Ce n'est rien dans le monde que d'avoir dû liage plus beau ou plus commun ; mais c'est beaucoup parmi des êtres privés de toutes les jouissances de la vie ^ d'en éj>rouver une qui aiiesie que quelqu'un a piis un intérêt particulier à votre bien-êlrej c'est toujours une singularité y et de l'argent ne feroit pas. si bien.

Une bonne ame pourroit bien, par charité, donner des vêtemens chauds et commodes, ce qui seroit peut-être mieux ; mais se Irouvei* abondamment fourni de linge d'une beauté parfaite et d'un blano éblouissant, voilà ce qui suppose des

circonstances particulières; ce n'est

pas la charité qui donne cela , ce n'est pas non plus une jouissance physique et de nécessité ; l'amour-propre est là qui fait toutes les suppositions qui Te flattent ; on verra par la suite que le mien n'attendit pas long- temps pou'? le sentir.

Dès le fiiéme jour Rixa fît parvenir' à la mère Saint-Etienne cette quantité de Fingc dont je viens de parler, et qui ne pouvoit tomber en des mains plus sûres. Mais elle apprit que je n'étois déjà plus à l'hospice , une nourrice de province étant venue me chercher pour me garder jusqu'à l'âge oii je pouvois y demeurer.

De toute manière , Rixa ne devoit pas s'attendre à me revoir de long-temps ; le marquis signifia , à son retour de la campagne , qu'il quiltoit la France et renvoyoit tous ses gens , Rixa seule exceptée.

Elle étoit dépositaire d'un secret trop important pour espérer sa liberté ', et err quittant pour toujours le pays où elle me iaissoit , il n'avoit plus à craindre que son attachement même ne la conduisît à quelqu^indiscrétion.

J'oublie de dire que la bonne mère Saint-Etienne s'étoit fort inqiûélée de

( 65 ) savoir SI J'avois reçu le baplérae ; et sur la réponse négalive de Rixa , elles étoient convenues d'y pourvoir et de me donner le nom de Cécile , qui étoit celui que ma pauvre mère avoit donné à Rixa dans une même cérémonie.

Si j^ai jamais des lecteurs, qu'ils ùe craignent pas que je les informe dé tout ce qui m'arriva dans les douze premières années de ma viej je n'en dirai qu'un mot en passant , encore Je prie qu'on mêle pardonne, car j'avoue que ce n'est pas d'un grand intérêt.,

Ma nourrice étoit une femme d'une santé robuste j elle avoit trop de lait , quoiqu'elle continuât à nourrir un "ros garçon qui avoit déjà six mois lorsqu'on me mit entre ses mains. Ce superflu me donnoit un nécessaire fort raisonnable, et je lui fis beaucoup d'honneur lorsqu'elle me rapporta à l'hospice. Malgré la manière rustique de cette femme, qui remplaçoit , pour moi comme pour

{ 66 ) ses enfans , les raisons par les coups , je ne pus la quitter j je la croyois ma mère , et j'appris alors que je n'en avoispas.

Il ne faut pas demander si un accueil bien tendre m'y allendoitj on m'enregistra avec beaucoup d'autres, on me vêtit , on me nourrit , parce que c'étoit la règle et que la religion et le gouvernement l'exigeoient.

Pourtant la mère Saint-Etienne prenant elle même le soin de ma petite toilette, reconnut à mon bras la marque qu'elle y avoit \ue le lendemain de ma naissancej elle se ressouvint aussitôt de la négresse , du dépôt qu'on lui avoit confié, et croyant sa conscience engagée à remplir rigoureusement les promesses qu'elle avoit faites, elle me laissa à moitié nue dans la salle où on nous habilloit , et m'apportant bien vite une chemise fine et d'autre linge, elle m'arrangea très-proprement.

Chemin faisant, elle imagina de me regarder et elle me trouva fort gentille .

( 67 ) Mes irails ni ma beauté n'éloicnt pâS encore achevés, mais on voyoit déjà que tout étoil bien et que j'avois , en attendant , le plus beau teint du monde , des yeui noirs fort expressifs et de grands cheveux blonds qui boncloient naturellement et qu'on avoit bien de la peine à resserrer sous le vilain petit bonnet dont j'élois affublée.

Ce fut une obligeante faiblesse de la bonne mère Saint-Etienne qui empêcha qu'on ne mêles coupât; car ces cheveuxlà demandoient plus de soin que d'autreb ; et qu'avoit-on à faire qu'ils fussent beaux ou laids , qu'ils m'allassent bien ou mal ? Je les gardai pourtant , parce que , disoit-elle , tous les dons que nous recevons de la nature sont les dons de Dieu , que nous devons admirer dans son ouvrage avec reconnoissance comme sans orgueil.

La vie que nous menions et oit triste et sévère : nos bonnes sœurs étoient en

général douces et humaines j mais de temps en temps nous avions a faire à des filles sans éducation , à des servantes qui , lorsque les sœurs ne les entendoient pas , en nous donnant une nourriture grossière , disoient encore que nous étions bien heureuses de l'avoir, et qu'il falloit en bien remercier le ciel.

Oétoit bieù là vivre rigoureusement pour ne pas mourir , car aucun plaisir de ce mondeneparoissoit fait pour nous , nous ne tenions à rien , pas même à nous-mêmes j car la plupart de celles d'entre nous qui étoient en âge de penser n'envisageoient rien dans leur avenir j on pouvoit disposer d'elles comme onauroit voulu j la misère et l'isolement où étoit leur cœur bornoient toute leur ambition au soin de leur existence ; on ne pouvoit pas les humilier , et elles n'avoient aucune idée de cejqui pouvoit le» élever au-dessus de leur situation.

J'en excepte pourtant deux, ou trois qui ëtoient peut-être d'une origine moins obscure et qui en recevoient une influence involontaire , ou bien auxquelles le hasard avoit fourni la lecture de quelques romans , et qui s'atlendoient à se voir enlever d'un jour à l'autre par quelqu'admirateur secret de leur beauté.

Je dois l'avouer , ma vanité très-précpce n'avoit pas de fondement beaucoup plus solide ; mais ce linge fin , qui ne m'avoit pas trop frappée d'abord , me sembla d'une plus grande importance, quand je vis la jalousie qu'il excitoit dans mes compagnes ; j'imaginai qu'il exigeoit que je prisse un soin particulier de ma petite personne.

La propreté étoit la seule recherche que je pusse avoir; mais je l'a vois à l'excès, je n'aimois pas non plus les jeux grossiers et bruyans ; et comme je me plaisois avec les personnes plus âgées que moi, avec les religieuses mêmej j^

(7o) jn^attirois mille petites préférences que je paroissois mériter, et dont mon orgueil naissant se trouvoit fort bien : plus je grandissois, et plus je voyois aussi qu'on laisoit attention à ma figure.

Apparemment que nos yeux prennent plus de plaisir qu'on ne le croit à la vue ,d'un yisage qui les flatte agréablement j car il en naît un sentiment de bienveillance et de prédilection qui nous tient souvent lieu des qualités que nous n'ayons pas.

Au lieu de penser que la nature nous - favorise déjà en nous le donnant, on trouve, sans y réfléchir, qu'elle nous de voit encore plus, et voilà comme je le remarquois par instinct et avant même de raisonner.

Il venoit assez souvent des étrangers dans notre maison, et pour mieux satisfaire leur curiosité , c'étoit presque toujours au réfectoire qu'on les condui- »Qit.

A quelques pas de moi étoit toujours placée une pauvre enfant d'une laideur et d'une difformité rebutante : elle étoit |a plus complaisante, la plus douce de toutes les filles de la maison ; mais elle avoit beau faire on ne lui savoit gré de rien , elle ne faisoit jamais que son deyolr, et pour elle ce n'étoit pas assez.

Passoit-il un de ces étrangers dont je parlois tout à l'h«ure, il en étoit frappé. Ah! la misérable créature j «niendoîlr elle dire en la regardant.

C'éioit bien avec pitié qu'on di»oit cela, mais c'étoit avec une pitié sèche et distraite , qui n'alloit pas plus loin.

Bientôt après on venoit à me voir.

Quel dommage! disoit-ou ; ah! la malheu. rcuse enfant ! quel âge a-t-elle?.. Et puis on se parloit à l'oreille, on me fixoit encoi'e, je rougissois beaucoup, j'en étois plus jolie, et je distinguois quelques mots , que je ne devois pas entendre e^ qui me sembloient vouloir dire que jç

(70 û'étois sûrement pas née pour le travail ni pour la misère.

Vous voyez bien que je n'étois pas , comme la pauvre Marie , une misérable créature , j'élois une malheureuse enfant^ et je sentois bien cette différence, quoique je n'eusse pas pu la définir.

Je ne pouvois"pas non plus être d'une classe obscure.. Et pourquoi cela? je vous prie... La^aturei a-t-elle cette complaisance , de disposer de la beauté selon les conditions? Je ne le pense pas; mais j'ai vu depuis qu'on se laisse aller à ce qu'on sent, sans s'embarrasser que la raison l'approuve ou non.

Ce qui n« me nuisoit pas non plus , c'éloit la fierténaturelle de mon caractère. Quelquefois ceux qui m'avoient regardée avec le plus d'attention, s'intéressoient à moi, jusqu'à me glisser quelques pièces, d'argent , de manière à ce que je sois la seule à m'en apercevoir.

Je p'osoîs pas le refuser; mais en ï^\r

( 7.5 ) sant une révérence gracieuse et qui iDontroitquej'élois sensiJjle à celle bonne volonté, je ne me prêtois pas à ce petit mystère ; je m'empressois de la remettre sur-le-cbamp à la sœur qui se trouvoit de service, et il me semble que mon air, sans être ridiculement fier, Touloil dire que je n'en avois pas besoin. Pas besoin ! lorsque j'étois en ce moment à manger quelques cuillerées de haricots dans une petite assiette d'étain ! ce n'étoit pas trop supposable, et pourtant c'étoit vrai, puisque je ne m'atiendois à aucune autre chose , et qu'il ne me venoit pas en pensée de le désirer.

Mais de cette manière ce n'étoit pas moi qui recevois l'aumône... c'étoit pour la maison... En quelque sorte , c'étoit moi, au contraire, qui la faisois, puisque c'étoit par l'intérêt que j'inspirois , qu'on se trouvoit si charitable. On ne s'y trompoÎL pas , et on voyoit iori bi«u que ce

( 74 ) n'étolt pas par maladresse que je ne conr seniois pas à le cacher.

A cette époque, j'avois déjà treize ans, et il n'y avoit plus tant d'enfantillage dans mes manières , que je ne susse les rendre analogues à ma pensée.

Nous étions fort accoutumées à ces \isites pendant les rej)as; mais j'en reçus une, peu de temps après , qui devoit être d'un bien plus grand intérêt pour moi j c'étoit celle de ma bonne négresse , devenue libre par des événemens que je dirai plus tard, et dont le premier soin, en arrivant à Paris, avoit été -de me chercher dans la maison où j'élois , et dont tWe se rappeloità merveille.

On n'avoit pas pris la peine de la conduire j mais comme elle connoissoit un peu les êtres , elle étoit arrivée jusqu'au réfectoire , où les enfans seuls faisoienl attention à elle , à cause qu'ils en avoient peur, n'ayant jamais vu de femme de cette couleur.

Pour moi, quiélois déjà grande et qui avois été dans quelques promenades , j'en avois vues et j'éiois plus surprise qu'effrayée.... Eile nous regardoit toutes l'une après l'autre ; je la fixois aussi : tout-àcoup elle s'arrête.

...Ah! maîtresse à moi, petite maîtresse h moi , s'écrie la pauvre Rixa hors d'ellemême.... et elle baise ma robe, mon fichu, mes bras, avant que j'aie le temps de m'en défendre et de savoir si je dois repousser ou répondre à ses caresses...

Il se fait un éclat de rire universel , on la croit folle , et la sœur Alexis s'approche tout étonnée de ne l'avoir pas aperçue plus tôt.

Rixa n'a pas le temps de se formaliser de la gaieté fort peu décente qu'elle a excitée , elle est trop heureuse pour avoir de l'humeur; elle veut bien qu'on se moqtie d'elle, [lourvu qu'elle ne me ])erde pas de vue et qu'elle puisse parler à la mère Saint -Etienne, qu'elle n'a pas oubliée.

Touchée de l'émoiion de la bonne nëgi'esse, je deaiande et j'obtiens facilement la permission de sortir de lable et de ia conduire vers elle , et chemin faisant , elle continue ses caresses et des exclamations auxquelles je necomprends rien.

Je ne sais que penser , sur-tout en ia voyant tirer vivement la pointe de mon fichu et en examiner la marque.

Une S, dit-elle ! ah ! c'est bien cela ! (et c'etoit en effet la première lettre du nom de famille de ma mèrej elle n'a voit pas osé en mettre une autre, et c'étoit ellemême qui avoit pris la peine de marquer tout mon linge. )

La mère Saint-Etienne ne revit pas sans intérêt cette Rixa, femme sensible , dont l'attachement étoit si constant; mais la prenant un instantàl'écart, elle la blâma d'ajouter des témoignages de déférence et de respect à ceux de son affection , si «lie ne venoit pas apporter quelqu'éclairjCissemenl bien positif à mon sort.

Ce d'est propre , dit-elle , cp'à exciter l'orgueil de cet enfani, dont elle n'a déjà que trop , malgré l'humilialion de son sort.

Rixa soupira et avoua qu'il n'étoit pas changé , que j'étois toujours une malheureuse enfant qui ne pouvoit se réclamer de personne , quoiqu'elle sût fort bien à qui Je devois la vie; elle n'a voit pu se défendre de me marquer son respect en vovant combien je resserablois à ma mère, qui, hélas! n'existoitplus, mais dont j'étois le portrait frappant.

Elle apprit celte fois à la mère Saint- Etienne que le maître qu'elle avoit servi , elle ou safamille , depuis cinquante ans, lui avoit enfin accordé sa liberté, pour reconnoître le bonheur qu'elle avoit eu de lui sauver la vie dans une occasion fort périlleuse où le feu avoit presqu'entièrement réduit un pavillon qu'il habitoil.

Elle avoit vécu long-temps en Espagne , '

( 78 ) OÙ elle avoit appris à faire des broderies d'une beauté merveilleuse, espérant que si je\ivois encore , elle pourroit m'apprendre à travailler comme elle , et que celte ressource me mettroit au-dessus de la nécessité.

A la vérité elle étoittrop pauvre encore pour demander à me retirer de celte maison , ayant eu le malheur d'être volée d'une somme assez forte que son maître lui avoit donnée.

Je rapporte de suite les projets et la situation de la bonne Rixa, qui ne s'en ex' pliquapasdèssa première visitej elle avoit trop à faire de s'interrompre pour m'embrasser , pour me dire que j'étois belle, que j'avois les mains mignones et délicates, et cent mille autres éloges qui me faisoieril plus de plaisir dans sa bouche que dans une autre, parcee qu'on voyoit que c'étoit de la meilleure amitié du monde , et puis encore parce qu'elle

(79) ii'avoit pas l'air d'y mettre d'art el d'entendre finesse à la flatterie.

Il fut convenu qu'elle viendroil deux jours de chaque semaine me donner des leçons ; car , trayaillaut , comme on le pense bien, au profil delà maison, il convenoil à tout le monde que mon travail devînt plus lucratif.

Je ne fus pas long-temps sans veconnoître combien le retour de la bonne Rixa éloit un événement heureux pour moi ; c'étoit la première personne qui m'aimât véritablement... j'inspirois quelquefois un intérêt assez vif... j'étois bien vue dans la maison, jeplaisois...raaisma présence éloit toujours nécessaire pour inspirer ces sentimens-là , autrement ils passoient et on ne songeoit plus à moi. Quelle différence de la tendresse dans Riia ! La perte de son petit trc§or l'a- Toit rendue elle-même fort indigente ; les jours où elle ne venoit pas me voir , elle les employoit à travailler satif

( 8o -) relâche , et trouvoil nonrseulement le moyen de fournir par cette ressource à ses besoins et à son entretien , mais encore elle remplissoit ses poches de friandises que je ne connoissois pas encore , ou de mille petits cadeaux qui me faisoient un grand plaisir.

De ce nombre éloient de jolis gants qu'on me permit de porter , et qui me servirent à conserver des mains que la nature avoit faites très-belles, et dont ma petite vanité prit grand soin.

Si j'avois refusé toutes ces choses pour lesquelles je m'apercevois fort bien que Rixa se privoit^ je Taurois amèrement affligée , car elle n'avoit pas de plus grand plaisir au monde que de m'en faire.

Involontairement même , lorsqu'elle m'offroit quelque chose , c'étoit encore avec un certain air de déférence et de respect , comme si je lui avois fait bien de l'honneur d'accepter d'une pauvre fille comme elle. Sentiment généreux ,

délicat , qui doubloit le prix de ses bienfaits et ne trouvoit pas en moi im cœur né pour l'ingratitude. Combien je l'aimois cette bonne Rixa ! Que j'étois loin , malgré l'orgueil dont on m'accusoit , de rougir de sa familiarité avec moi î j'aurois voulu qu'elle fût ma mère , qu'elle m'emmenât pour travailler avec elle , et quelquefois je lui demandois naïvement si elle ne l'étoit pas.

Mais quand elle auroit voulu , comme je le désirois moi-même , me retirer de cette maison , on ne m'auroit pas rendu à une pauvre fille seule , vivant de son travail , et qu'une maladie pouvoil même laisser sans ressource.

Il falloit donc nous voir et nous aimer dans le lieu où j'étois j et comme le premier moyen de la satisfaire étoit de m'appliquer à cette broderie qu'elle m'enseignoit , je m'y appliquoi» de toutes me» forces et j'y réussissois à merveille.

Cela me valoit quelques petits privi-

(80 léges , et il n'en est pas qui ne paroîssent très-agréables dan sl'ëtal de dépendance où j'étois; par exemple, au lieu de travailler sur un banc avec les autres petites filles dont le babil ni'étoit insupportable , j'avois une chaise dans l'embrasure d'une croisée^ parce rpi'ilme falloit, pour mon ouvrage , plus de clarté qu'à toutes les autres , el je travaillois en face d'une grande demoiselle qui étoit comme surveillante de tousles ouvrages delà maison. __

Je crois bien que celle grande fille , qu'on appeloit avec beaucoup de respect MademoiseUe l'Etoile , avoit été autrefois, comme moi, pensionnaire de l'iios- ])ice ; je l'avois ouï dire au moins , mais elle ne s'en souvenoit pas et ne vouloit pas qu'on s'en souvînt. Elle avoit eu des proteciions, et par dessus tout un amant qui devoil l'épouser , et qui ne l'avoit pas fait , je ne sais pourquoi : c'étoit un homme , à ce qu'il paroissoit , instruit et bien élevé j il avoit voulu lui ensei-

(85) gner tout ce qu'elle n'avoit pu apprendre dans son premier état , la Fable j la Géographie , l'Histoire j elle en avoit profité , et l'ingrat , en l'abandonnant , lui avoit au tnoins laissé ce bien-là : du reste , il paroît qu'elle n'étoit pas riche et qu'elle s'adressoit encore à la même bienfaisance qui avoit pris soin de ses premières années.

Mais comme elle se rendoit utile , ça payoit ses soins j elle ne couchoit pas à la maison , s'y rendoit à dix heures du matin seulement et prenoit tous ses repas avec les sœurs.

Voilà quelle étoit sa position.

Pour sa personne , on pouvoit dire qu'elle avoit de la beauté , mais de cetlô beauté qui n'cra{)éche pas de s'apercevoir tout de suite qu'elle accompagne un cœur sec et un mauvais caractère: elle pouvoit avoir vingl-sii ans, sa taille étoit roide et toute sa personne apprêtée ; elle se piquoit de parler très «correctement , et ea

(84) effet elle savoit assez bien sa. langue j tout cela la rendoilsi vaine, que les petits éli es un peu grossiers qui l'entouroient lui sembloient à peine de la même nature qu'elle; elle les trailoit fort sévèrement , et moimême , quoique je prisse soin de lui plaire et que j'eusse des ^iianières plus polies que toutes les autres , je ne parus pas lui faire grand plaisir en m'en rapprochant.

Elle m'appeloit la belle Cécile y mais dans sa bouche , et de l'air dont elle le disoit, çe^n'étoit pa^un éloge, c'éloit wn sobriquet.

J'avois toujours envie de lui demander ce que je lui avois fait pour qu'elle m'appelât ainsi.

Voyez pourtant ce que c'est que l'air du visage , le ton de la voix... , puisqu'il change en dureté manifeste jusqu'aux mots les plus doux !

Quoi qu'il en soit , ce rapprochement qu'elle n'avoit pas désiré , nous fut utile

(85) à l'une Cl à l'autre ; elle s'embarrassoît fort peu que j'eusse de l'instruction et que j'apprisse à penser ; mais quelque part que ce fût , elle ne dédaignoit pas de montrer sa supériorité; elle aimoit à parler , à citer.

Il lui éloit indifférent que je ne la comprisse pas , pourvu que je l'écoutasse et que j'eusse l'air déporter en\ie à lagrand.e (éducation qu'elle a\ oit reçue ; je lui donbois sans cesse ce plaisir , et il ne m'en côiiloit qu'une petite cajolerie de plus pour obtenir toutes les explications qui m'étoient nécessaires.

J'acquis , non pas des connoissances, ce seroit trop dire , mais quelque facilité à m 'ex primer , je perdis l'usage des trivialités , des commérages , et par comparaison avec tout ce qui m'entouroit j'^vois le ton distingué comme la pliysionomie.

En éctange de ce service ^e lui mon- Irois à faire les broderies que m'avoit apprise Rixa : elles prenoient une vogue infîr

(86) fcié ; iTiaîs comme elle avoit la vue basse, très-faible, et qu'elle éloit maladroite, elle Ygagnoit fort peu, ce qui, à sa grande jalousie , rendoit son travail beaucoup moins lucratif que le mien.

Rixa n'étoit pas naturellement fort discrète ; mais la sœur Saint-Etienne lui avoit si bien prouvé que les notions qu'elle pourroit me donner sur ma naissance ne serviroient qu'à me rendre ma condition plus misérable , qu'elle ne m'écoutoit pas sur ce sujet.

Quand jeluidemandois comment elle avoit pu me distinguer et me reconnoître le jour qu'elle éloit venue au réfectoire , elle me disoit que je ressemblois beaucoup à une dame qui avoit été autrefois sa bienfaitrice , et qui étoit morte J je la lui avois rappelée, et delà étoient venues toutes ses exclamations, comme le tendre intérêt qu'elle av oit tout de suite pris pour moi.

Mademoiselle l'Etoile n'étoit pas tout-

(8^) à-fait si réservée. Lorsque je IHnterrogeois sur le monde dans lequel eDe disoit quelquefois qu'elle avoit vécu : Eh ! pauvre peiiie, disoit-elle d'un air méprisant, de quoi vous inquiétez-vous ?

A quoi vous serviroit de le connoître et de le voir? exisle-t-il un monde pour vous, et quelle figure y feriez-vous? Avezvous un père , une mère , pour vous y présenter? Qui est-ce qui vous connOÎt, si ce n'est cette pauvre négresse qui vient vous voir ? et savez-vous ce que c'est que les femmes de cette couleur ? de malheureuses esclaves qu'on vend dans leur pays et que l'on considère un peu moins ici que la plupart de nos servantes. Belle protection que cellelà ! comment vous en réclamer !

A la vérité j vous êtes gentille de figure , et c'est bien là votre plus grand malheur... car si vous rencontriez quelque grand seigneur qui vous trouvât à son gré, que

( 88 ) feenserolt-il, Cécile? Que vous élcs trop heureuse qu'il daigne faire attention à vous i et quand sa fortune lui permeiiroit de donner de grosses sommes à des courtisanes et des femmes de spectacle, il penseroit que quelques écus sont bien assez pour acquérir toute sorte de droits sur votre personne, et si vous y consentiez , il vous abandonneroit après, sans seulement se ressouvenir de vous. Pauvre Cécile ! ajoutoit-elle , ne songez qu'à vous cacher ici , votre subsistance y est assurée : vous travaillez bien , cela vous vaudra des douceurs , et peut-être qu'un jour on vous trouvera quelque condition où vous aurez des gages, si vous vous comportez bien.

Mademoiselle l'Etoile disoit tout cela d'un ton si triste , si lamentable , qu'on eût dit qu'elle me plaignoit , et pourtant il entroit bien de la dureté dans toutes ses réflexions j elle vouloit m'humilier ^

m'empécher de me montrer où elle étoit. et elle y réussissoit fort bien.

Je devins si sauvage, que dès qu'il paroissoit quelcju'élranger dans la maison , je me cachois , je trouvois des prétextes pour sortir ou pour tourner le dos de manière à ce que mon visage ne fût pas remarqué.

Je me faisois aussi dispenser de toutes les promenades, je ne sortois jamais.

Voyez , disoient les bonnes religieuses de la maison, comme Cécile est modeste, comme elle est raisonnable j ah! qu'elle pense bien pour son âge ! car quand on la regarder oit..., quand on diroit qu'elle est jolie, que lui en reviendroit-il ? C'est le démon qui tend ses pièges à la jeunesse ; mais elle aime la retraite , le travail , le bon Dieu la bénira.

Je rougissois de ces éloges , car je senlois qu'au fond de mon cœur je ne les méritois pas.

Mademoiselle l'Etoile m'avoit appris

beaucoup de choses ; mais , entr'auti-es , c'étoit par elle que je savois que j'étois malheureuse, abandonnée et dans un état abject aux yeux de la société...; j'avois souffert du froid , de la faim , de mille besoins physiques ; mais j'ignorois les maux de Famé et de l'imagination, et elle me les avoit appris.

Je ne voulois pas servir, recevoir des gages... , j'y et ois bien décidée, et je ne "VOulois pas qu'à cet égard mon air propre et ma physionomie tentassent personne j je travaillois assez bien pour ne pas être à charge à la maison , et peut-être bien qu'on ne m'en chasseroit jamais.

Pour ces grands seigneurs auxquels je pourrois faire envie , et qui m'offriroient

quelques écus mademoiselle l'Etoile

m'avoit cru , en m'en parlant, bien plus instruite que je ne l'étois; je n'y compreuois rien du tout , sinon que je pourrois en être maltraitée , méprisée, et je ne savois quelle en seroit la raison ; mais

( gO

le mieux pour moi éioit de n'être vue de personne, pour que mon sort ne devînt pas plus malheureux.

Et puis, me disois-je à mesure que mon imagination se développoit, il est sîir que quelqu'un m'a placée ici , j'ignore par quelles circonstances; mais si ces circonstances n'étoient pas la misère, seroit-il impossible qu'on vînt m'y réclamer?... Cette marque qu'on m'a faite au bras ne dit-elle pas qu'on a eu cette pensée... Or, voyez comme il seroit agréable si j'appartenois à des personnes d'une classe élevée , de penser qu'on a pu me voir dans les promenades publiques sous les malheureux habits que je suis forcée de porter !

Toute jeune que j'étois, cette idée de l'avenir me donnoit des forces pour soutenir les sacrifices présens, et je ne voulois rien avoir à me reprocher.

Il s'étoit fait beaucoup de changement dans la maison depuis que j'y étois; mais

Comme aucun n'en apportoit d'essenlieï à notre existence , je ne m'en occupois guère. Il en vint un qui eut des suites extraordinaires pour moi, et ce n'est qu'à cause de cela que je vais en parler.

L'économe de la maison éloit mort depuis trois mois, il venoit d'être remplacé ; c'éloit une espèce de fête dans la maison ; il avoit pavé sa bien-venue par im diner fort bon pour de pauvres filles comme nous, et pour jouir sans doute de notre reconnoissance, il traversa, deux heures après, la salle où nous avions repri» notre travail.

A son approche on nous fit lever avec respect, et la récréation qu'il sollicita pour nous lui valut beaucoup de bénédictions.

Peu sensible à ce plaisir et plus calme que mes compagnes , j'en profitai seulement pour examiner cet économe , dont je vais vous faire le portrait.

M. Féru étoit un homme de quarantehuit ans à-peu-près , il étoit gros , court , et peut-être auroit-il été pesant, sans l'attention qu'il prenoit toujours de marcher sur la pointe des pieds, en sautillant avec une vivacité factice , qui prouvoit qu'il n'étoit pas d'accord avec son visage des années qu'il annonçoit.

Ce visage d'ailleurs étoit blanc , frais, bien conservé , c'éloit celui d'un homme qui en fait cas et ne s'épargne point de soin pour paroître encore jeune.

Aucun de ses traits n'étoit précisément mal, et d'après cela j'imagine qu'il se crovoit beau ; mais il n'y avoit dans aucuns nulle expression , nulle physionomie , il scmbloit que ses veux gris et un peu gros fussent là uniquement pour son visage; aussi bien ne les vovoil-on guère , car il porloit des conserves et se piquoit d'avoir perdu la vue par Texcès du travail.

Il se trouvoit un contraste frappant

(94) dans le ion et les manières de M. Féru (du moins dans cette maison); l'habi-^ iude lui a\cât donné un air assez léger , assez mondain même , el il ne disoit pas deux paroles sans y faire entrer la morale ou la religion* la religion sur-tout, qui console de tout et sans laquelle il n'auroit pu survivre a. une épouse tendrement aimée et dont il étoit veuf depuis un an.

Il est vrai qu'il étoit doux par caractère et par éducation , qu'il a voit pris nécessairement les mœurs de la classe dans laquelle il étoit né , et puis il avoit eu si

peu de mérite a être un bon mari ;

Madame Féru l'aimoit tant. . . , elle lui trouvoit tant d'esprit, elle attachoit tant de prix, aux connoissances qu'il avoit acquises ; elle se trouvoit si flattée de la manière dont il étoit accueilli dans les meilleures sociétés de Lj on (où il avoit eu la même place qu'il venoit d'obtenir à Paris), il avoit tant d'amis...... , tant de proiec-

(95) leurs..., tant de protégés aussi.... On savoit tout cela en une demi-heure; et comme c'étoit dans la bouche des absens ou des morts qu'il plaçoit son éloge , on ne le démentoit jamais.

Toute cette vanité n'étoit pas trop grossière avec de bonnes filles , simples , pieuses, charitables, qui lui croyoient d'avance toutes les vertus possibles , puisqu'il étoit envoyé par l'archevêque de Lyon , et qu'il étoit du pays de leur directeur.

J'en reviens à la visite de M. Féru , qui ayoit l'air d'eiaminer et de se connoître à tout.

Il aniva près de cette croisée où nous brodions , mademoiselle l'Etoile et moi. Elle l'avoit suivi des yeux , elle s'y attendoit, et quand elle pensa qu'il pouvoit lavoir , elle lui fit une grande révérence, qui l'engagea d'approcher.

J'ai déjà dit que mademoiselle l'Étoile étoit assez bien mise et ne pQrloit pa5

( Ô6 ) l'habit de la maison , c'étôit assez pour être remarquée de M. l'économe, qui s'approcha d'un air gracieux et pour ainsi dire galante

Elle s'en aperçut sans doute, car du regard le plus significatif elle m'oidonna de m'éloigner; je compris cet ordre et ne me le fis pas répéter.

Je poussai deux ou trois personnes qui se pressoieut pour voir de plus près M. Féru , je me glissai derrière un grand volet qui fermoit dans l'intérieur de la salle , et me cachai , sans m'ocarter de plus de dix à douze pas.

M. l'économe devinant bien que mademoiselle l'Étoile avoit la prétention de lui parler, s'approcha d'elle. — — Vous faites là un bien bel ouvrage , lui dit-il , en se baissant sur celui qu'elle avoit à la main? — Mon dieu, je le commence à l'instant , et il seroit bien impossible d'en juger. — C'est vrai, dit la supérieure, qui accompagnoit M. Féru ( mai& qu^

(97 ) étant fort âgée, marchoil lentement et lie se trouvoit là qu'après lui); mais vous serez bien aise de voir celui de C^cUe..... Eh bien! oii est-elle donc cette petite... Cécile I Cécile!

Oh ! n'appelez point , reprit mademoiselle l'Éioile d'un ton fort sec, est-ce qu'on sait jamais oii elle est! elle' court sûrement dans les jardins j quand U s'agit de quitter le travail , elle ne se le lait pas dire deux fois.

J'entendis ce peu de mots derrière mon volet, et je parus toui-àrcoup si lûdignee contre mademoiselle l'Étoile , que je ne la ménageai point.

Mademoiselle sait bien que je ne suis pas loin, dis-je à la supérieures car il n'y a qu'un moment qu'elle m'a fait signe de m'en aller, quand elle a vu venir monsieur.

La bonne religieuse connoissoit la

pedie jalousie de mademoiselle l'Étoile ,

elle crut sans doute que je disoisia vérité •

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