‹ Cécile (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · I. Pi · texte numérisé non relu

I. Pi

(98) «^ais qu'il n'éiou pas convenable de me donner raison. — Pak, pai^. ^'^V''^' elle d'un air sévère, il ne s'agit pas de cela , c'est celle broderie qu'il faut voir .. Voyons, avez-vous quelque chose de

fait?

Je triomphai pour lors , et ouvrant de suite un carlon qui renfermou une parniture charmante et de plusieurs aunes , j'osai dire à demi-voix que c eloU l'ouvrage de la semaine. ^

M féru mit ses yeux dessus et s ecna que c'étoit admirable; qu'il venoii d un pays oii l'on travailloit comme les fées, pt qu'il «'^^^^^ ^^^" '^ ^^ comparables cela On lui dit que c'étoit une pauvre négresse qui m'aimoit beaucoup , qui m'avoit donné des leçons.

Il tenoit toujours cette mousseline entre ses doigts, avec l'air delà conside. rer: mais jevoyois fort bien que eetoit

moi qu'il regardoit, et d'un air enchante et surpris de me trouver si )olie.

(99) C'est bien , en vëriié c'est bîen , ajouia t-û, û est bon et utile d'avoir du talent cest une grande recommandafion pour une jeune fille ; mais la vertu , la modestie passe avant • souvenez-vous-en Cécile ye m'mtéresserai à vous, si madame me repond de vos mœurs. Après avoir dit ce peu de mots d'un grand air de dignité et de protection, il se retourna , salua Iroidement mademoiselle l'Etoile, qui me rendu en humeur et en brusquerie ce que ,e lui avois valu de dëiùt et de mortification.

Huit jours après, madame la supérieure me fit appeler; cela mlnnuiéta beaucoup, je ne douiois pas que ma compagne ne cherchât l'occasion de se venger de la malice que je lui avois faite • elle etoit bien capable d'inventer quelque noirceur pour me perdre , et je n'étois pas sûre qu'on ne la crût pas plutôt que moi. ^

J'arrivai donc toute tremblante- mais

celle anxiété ne fut pas longue. — Approchez donc , Cécile , me dit la supérieure, vous savez bien que j'aime ici tous les enfans que le bon Diea m'a donnés j et quand il les bénit, qu'il leur envoie quelqu'appui, je suis récompensée dans ce monde , du bien que j'ai pu leur faire; elle me tendit la main que je baisai respectueusement , et elle continua : M. l'économe , que vous avez vu l'autre jour, vous veut du bien : il est riche , il connoît bien des dames respectables , et il peut vous rendre , par leur moyen , de grands services. — Ah ! madame ! comment ai-je pu mériter son intérêt.... — -? D'abord parce que votre travail lui a fait plaisir et qu'il vous croit laborieuse et sage , et puis parce que vous ressemblez clonnararaent, à ce qu'il dit, à une fille qu'il a perdue et qui auroit aujourd'hui votre âge j il dit que vous avez ses yeux , sa taille , et le cher homme ne peut retenir ses larmes en parlant de la perte

^u^il a faite. Voilà de ses hasards , Cécile*, dont il faut lic'nir la providence : il n'y à pas de méiite à vous de ressembler à mademoiselle Féru j mais c'est un bonheur , et il ne vous est pas défendu d'en profiter : lendez-vous donc digne des bontés de > ôtre protecteur , et soyez docile à ses conseils. S'il vous mène chez quelques dames , il vous dira comment il faut vous y conduire, et il le saura mieux que moi j^ car, voyez-vous , mon enfant , je suis vieille , religieuse depuis irenie-scpt ans, et je ne me souviens plus du monde ; mais je me souviens de ce que la religion enseigne par-tout , c'est d'être modeste , réservée , prudente , sans écouter les flatteries des hommes, qui ne cherchent qu'à perdre les jeunds filles, en leur inspirant de la vanité sur leurs agrémens : vous n'en manquez pas, Cécile ymais c'est un péril plutôt qu'un avantage , retenez- bien cela. M. Féru , qui est un homme, vous le dira lui-même 5 car,

ouire qu'il n'est plus jeune , il est pieux et homme de bien s'il en fût jamais, \ous lui rappelez sa pauvre Zoé, tâchez que ce soit en tout et pour lui donner quelque consolation.

Il n'est pas nécessaire de parler de cela à mademoiselle l'Etoile, la gouvernante de M. Féru viendra vous chercher au premier jour , et nos sœurs sont prévenues que je vous perraels de l'accompagner.

Ne manquez pas de porter vos broderies , car il s'agit d'une grande dame qui marie sa nièce et vous occupera pour son trousseau; j'aurai soin qu'il vous reste quelque chose de l'argent que vous allez gagner. Je fis une profond»

révérence, dans laquelle je crois que ma joie ei ma soumission étoient peintes, car j'entendis la bonne supérieure qui disoit entre ses dents , où a-t-elle donc pris ces airs nobles et gracieux...? on diroit une demoiselle. Elle se lut aussitôt, car

( îo5 s) elle n'a volt pas l'iniention c|né je FeriCèndjsse et de me donner trop d'orgueil.

J'aUai me rasseoir à côté de mademoiselle l'Étoile , qui éioit bien curieuse de savoir pourquoi madame la supérieure m 'a voit appelée. Est-ce pour de l'ouvrage^ m« discit-elle... elle auroit Lieu raison : au moins, Cécile, je sais bien que vous travaillez mieux que mol , je n'en suis pas jalouse , et comment le serois-je ! avec tout ce que je sais, i'aij>lus d un« ressource...., je ponrrois élre maîtresse dans une pension, ou demoiselle de com-^ pagnie chez quelque grande dame , au lieu que vous, ma pauvre petite , on vous occupera , on vous paiera et tout sera dit.

Cela n'éloit-il pas bien encourageant , quand on ne m'auroit pas recommandé le silence! mais j'éiois trop conlenlc intérieurement pour prendre les choses en mauvaise pari; je fis bien des complimens à mademoiselle l'Étoile sur toute sa science; mais je ne satisfis point sa curiosité.

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J'avois bien des réflexions à faire sur cette honne volonté de M. Féru , je ne saurois dire par quel instinct secret elle m'étoit un peu suspecte: il me sembloit qu'un homme de bien , comme il l'étoit, n'avoit pas tant besoin de mettre ainsi toute sa vertu en avant. Et puis , je m'en vouîois d'y trouver à redire, il n'y avoil pas long-temps qvi'il éioit attaché à la maison , il falioil bien qu'il s'v fît connoître sous ce rapport.

Je ressemblois à sa fille , rien de si naturel , cela arrive tous les joiu's j c'étoit sûrement pour cela qu'il m'avoit tant fixée en faisant semblant d'examiner ma broderie. Je ne me rappelois pas , à la vérité, qu'il eût ev l'air attendri ce jour-là, toute cette sensibilité étoit venue depuis; mais qu'avois-je encore besoin de faire cette remarque, est-ce que j'avois du penchant à l'ingralitude?... Est-ce que je suis méchante? j'espère que non.

Cinq jours s'écoulèrent sans nouvelles

( io5 ) de M. Féru, j'en étois f;\chce; mais en attendant, je meltois dans ma toilette plus de soin et surtout plus de propreté. Ma bonne Rixa, qui venoit toujours me^ voir deux fois par semaine, m'avoit fait présent d'un petit miroir de trois ou quatre pouces de large, je m'v regardois tous les malins , je soupirois en voyant cette cornette qui n'étoit pas favorable à la figure, et je m'étounois encore que je pusse rappeler mademoiselle Féru avec des vêtemens sans doute si différens des siens.

Le sixième jour, d'assez bonne heure, et comme nous étions toutes rassemblées dans la salle du travail , je vis entrer une vieille fille velue comme à la campagne, et qui avoit tout l'air d'une domestique j elle étoit un peu voûtée, n'y vovoit presque pas, et nous regardoit l'une après l'autre sous le nez , s'imaginant sans doute qu'elle devoit me reconnoîire sur le portrait qu'on lui avoil fait de moi , I. a*

(io6) sans qu'elle eut besoin de me demander sous mon nom.

Tiens , disoii grossièrement toutes ces petites filles , qu'est-ce que nous veut donc la mère Bobi... , encore si elle mettoit ses lunettes , il y a place sur son nez, elle ne seroit pas obligée de nous reluquer de si près... j et son dos , comme il est rond... ! Dites donc, la mère, est-ce aujourd'hui que vous avez cent ans? et mille antres sottises accompagnées de grands rires de celles qui ne disoient rien et qui tronvoienl bien de l'esprit à toutes ces gentillesses-là.

Il me vint tout à-coup en pensée que celte bonne femme étoit peut-être la gouvernante de M. Féru ; elle prenoit beaucoup d'humeur, grondoii entre ses dents , et je vis le moment où elle alloit sortir sans venir du côté où j'étois ; cela me donna la hardiesse de me lever et d'aller à elle.

Madame, hù dis-je, en m'approchant

( >07 ) de son oreille , ne seroit-ce pas une fîlle , nommée CéciJe, que vous veniez chercher ici ?— Cécile , Cécile, qu'est-ce qui dit cela , dit-elle en se redressant? c'est de la part de M. Féru ,. est-ce vous , ma petite ?.... — Qui, madame, et je vais demander la permission de vous suivre.

— À la bonne heure ; mais' dcpêchezvous : toute celte jeunesse est d'une inspîence..., cela insulte à Fàge , comme si elle ne devoit pas y venir; toute vieille que je suis, j'ai encore ma mère, moi, voyez si elles en pourroient dire autant.

Cette réflexion me fit soupiier ; mais la pauvre femme étoit fort en colère et ne disoit pas cela pour moi.

Passons paj- ici, lui dis- je , vous serez dehors tout de suite : venez , madame , prenez mon bras.

Je ne suis pas madame, reprit-elle d'un ton fort doux, je suis Naneite tout court, Cl je serai volontiers Nanetle,votre bonne amie, pai ce que vous êtes honnête

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"VOUS ! M. Féru vous demande sans doute^ pour vous donner des secours, hé bien, il a raison, il vous a distinguée au milieu de toute celte canaille... En ce moment^ nous étions dans la cour, elle me regarda fixement, je crois bien vraiment... Ah f ma petite, quel joli air vous avez ! heim, dit-elle , en secouant la tête , il y a bien du péril à faire la charité à ce visage-là.

Ce mot de charité ne plaisoil pas trop à mon oreille, elle ne vouloit pas s'y accoutumer ; mais je n'avois pas envie de chicaner INanetle, dont la prompte amitié me faisoit grand plaisir.

Je lui promis qu'une autre fois je sortirois dès que je la verrois entrer, car sans cela elle ne vouloit plus revenir.

M. Féru demeuroil tout au fond d'une seconde cour , où il avoit un très-beau logement ; Nanette me conduisit jusqu'à la porte de son cabinet , l'ouvrit en lui disant : Monsieur, voilà mademoiseUe Cécile 5 et se relira. Cette bonne fille

( Ï09 ) avoit dit mademoiselle Cécile , sans doute en se souvenant que je l'avois appelée madame : J'aurois souri partout ailleurs de sa reconnoissance; mais là, j'étoissi troublée, si tremblante, que je ne pensois guère à rire , et je restai debout à la porte, attendant toujours qu'il me dît d'avancer j mais je pense qu'il ne m'avoit pas vu.

Il étoit assis dans un grand fauteuil de maroquin vert ; des livres d'une grosseur énorme éloient sur son bureau, d'un côté , et de l'autre une vingtaine de lettres dont plusieurs étoient encore cachetées.

Il les ouvroit , en déchiroit plusieurs d'un air méprisant , et avoit , en tout , l'air d'un homme d'importance exlrêmement occupé.

Il ne paroissoit pas se douter que je* fusse là , et comme cela commençoit à me donner bien de l'impatience , j'imaginai de tousser assez fort pour qu'il fût forcé de lever les yeux.

(1.0) **- Bah , dil-il , est-ce qu'il y a quelqu'un ici? — Monsieur , c'est Cécile que mademoiselle Nanette est venue chercher de votre part. — Cécile! ah ! oui , je m'en ressouviens, avancez pelile , est-ce qu'il y a long-temps que vous êtes là ?— • Monsieur, je suis faite pour attendre.-— Cela est juste , mon enfant; mais je ne cherche point à vous en imposer , moi', vous m'avez inspiré le dessein de vous être utile , approchez.... Approchez donc, Cécile. J'avançai avec beaucoup de timidité, je n'osois m'asseoir. M. l'économe ^oit uh très-grand seigneur pour moi. Il me força de prendre une chaise de l'autre côté de ce bureau qui éloil entre nous et qu'il débariassa avec une grande vivacité.

Je vous ai fait appeler , continua M. Féru, parce que j'aitendois ce matin mada me la marquise de^"**, foit riche, qui me considère infiniment ei qui , à ma re-' commandaiion , vous fera travailler en vous payant quatre fois autant qu'une

(m) autre; mais elle étoit un peu malade hief^ l'heure €st passée , et je crois qu'elle ne viendra plus aujourd'hui. Nanelte avoit préparé le chocolat , nous le prendrons sans elle; n'est-ce pas votre avis, Cécile? Monsieur, j'ai déjeuné à la maison. — Et ce déjeuner-là étoit donc bien bon, qu'on ne puisse pas recommencer ? vous n'aimez pas le chocolat peut être ? — Je n'en sais rien , monsieur , je n'en ai jamais pris. — Jamais ! s'écria-t-il , jamais î ah! la pauvre malheureuse , et quel âge avezvoiis donc, Cécile? — J'ai quinze ans du mois dernier. — Et quinze ans de privation... , de souffrance, ô providence divine ! vous avez décidé qu'il y auroit un terme à ses peines et que je serois l'instrument de vos faveurs ! Nous causerons, Cécile ; mais déjeunons avant , car je m'allendrirois trop et ne pourrois plus manger. Nanette ! Nanctte !

Nanette vint , couvrit la table du linge le plus fin , apporta deux grandes tasses

d'une porcelaine toute dorée, que je prenois pour de l'or même j \^inrent ensuite ïes cafeiières d'argent , les couverts j les flacons de cristal. Jamais de mes jours je n'avois rien vu de semblable, je n'osois loucher à rien. M. Féru s'en apercevoit.... sourioit, se frottoit les mains, et voyoit avec un sensible plaisir l'idée que je pre-^ nois de sa magnificence.

Naneiie apporta encore un excellent pâté, des truffes, des oranges, des confitures, des vins de liqueur : que de choses dont je n'avois pas la nK)indre idée ,, et qui, je l'avoue, me firent assez de plaisir !

M. Féru maiigeoit beaucoup et seplaisoit à me faire raconter la mauvaise chère que je faisois ordinairement : ce n!(étoitpas par dureté toutefois, puisqu'en même temps il me faisoii entendre^qu'il adouciroit mon sort, sur ce point comme sur tous les autres. Pendant ce petit repas je perdois un peu de la contrainte et

de l'embarras qne j'avois eus en arrivant près de lui. Que je le irouvois bon et et généreux de faire ainsi attention aux misères d'une pauvre fille comme moi !

je le rêgardois avec des yeux pleins de reconnoissance, et cette expression sans doute l'encouragea ; il écarta un peu la* table qui nous séparoit, et se rapprocbant de moi , il me prit les mains que je n'osai pas retirer. — Que vous êtes belle, Cécile^ me dit-il, en me fixant d'un air qui me fit beaucoup rougir, je n'ai, de ma vie , vu tant de fi-aîcheur , de si beaux yeux... , de si belles dents ; mais ne pensez pourtant pas que ce soit pour cela ^ue je vous aime; oh! non, en vérité, avec mes principes, ma piété, tout cela est bien peu de chose. \ous a-t-on dit, Cécile , pourquoi votre vue a fait tant d'impression sur moi? — Madame la supérieure m'a dit , monsieur^ que j'avois le bonheur de ressembler à une per sonne qui vous étoil bien chère et que

( ii4 ) tôlis avez eu le mallicur de perdre — ) Cela est vrai, mon enfant, ei plus je vous vois, plus celte ressemblance me frappé et m'attendrit.... C'est le regard , le sou-» rire de ma pauvre Zoé... Et pensez-vous que ce soit le hasard qui m'ait amené dans celle maison tout exprès pour trouver cela? soyez sûre que c'est voire bon ange et en même temps le mien , car J'avoue que si vous vous comportez bien , Cécile , j'aurai plus de plaisir à vous faire du bien qu'à une autre. — Monsieur, tant de bonté me confond , m'embarrasse , et je ne sais comment je dois y répondre. ■'-^ En ressemblant de caractère comme de figuie à ma pauvre Zoé , en m'aimant comme elle m'aimoit.. , entendez-vous ^ mon enfant... • mais aurez-vous jamais sa confiance, sa tendresse, sa docilité?... — Oh ! pour la docilité, répondis-je, feserois bien ingrate si j'en manquois , c'est mon devoir d'abord, et puis c'est encore mon inclination. - — Yoilà comme ma pauvre Zoé auroit répondu j c'est son visage ,

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cWsonamc : ah! que cette ressemblance' me touche... , quel souvenir elle me rappelle ! et M. Féru se couvrit le visage et les yeux de son mouchoir , comme s'il Touloit me dérober ses larmes.

Assurément je ne doutai pas qu'il n'en versât, et fort émue moi-même , je m'enhardis à lui dire : Mon dieu , monsieur , pourquoi voulez -vous me voir? vous voyez bien qu'au lieu de vous consoler^ je renouvelle votre peine : j'aime biea mieux être privée de toutes les bontés dont vous venez de me parler , que d'augmenter votre chagrin. J'ai beau ressembler à celte demoiselle Zoé que vous pleurez , hélas ! ce n'est point elle j je ne vous suis rien , je ne suis qu'une fille sans éducation , sans famille ; à tout moment vous découvrirez en quoi je diffère de celle que vous avez perdue , et cette comparaison vous fera regreiler vos bienfaits.. . — Non , non , Cécile, je ne regretterai rien ^ si vous êtes reconnois-

sàûte, si vous éles sensible..., et je vous ferai tant de bien que vous en serez étonnée voas-même^ cette éducation dont vous parlez, je ne trouve pas qu'elle vous manque autant que vous le dites j'ai vu de votre écriture chez votre supérieure , elle est fort bonne , et vous savez bien le français ; il me semble aussi que vous vous expliquez en très-bons termes : qui est-ce donc qui vous a appris tout cela !

Mais je dois beaucoup à celte grande demoiselle que vous avez saluée, Monsieur. — Bah ! est-ce qu'elle est votre aune, Cécile ? Je ne m'en soucierois^ guères ;... je ne veux pas que vous ayez d'autres amis que moij je vous défends même de lui dire que je vous ai fait déjeuner avec moi, entendez-vous, Cécile:

dans les choses les plus innocentes,... les plus simples, j'exige la plus grande discrétion- et avant de nous quitter, écoulez moi : je vais vous remettre quelques

aunes d'une superbe mousseline des Indes que j'ai achetée pour vous; coupezen de quoi en faire une belle garniture de robe , et dites que, ne pouvant venir elle-même , c'est une grande dame de mes amies qui vous a envoyé cela. Metlez-vous à l'ouvrage de suite , et d'ici à huit jours je dirai que cette dame veut juger si votre ouvrage est à son goût. Naneite ira vous prendre et je reverrai encore ma petite Cécile : . .. non pas Cécile, repritil en soupirant, ma chère Zoé; car je finirai par vous donner ce nom et vous confondre dans mon cœur.

Ces derniers mots me pénétrèrent de sensibilité , et j'en avois besoin , car la petite ruse de M. Féru me choquoit un peu : ce n'étoii pas aller tout droit que de parler de cette grande dame qui ne pensoit pas à moi ,... qui n'avoii pas donné cette mousseline.... J'avois déjà de petits mensonges à faiie ; mab comment s'arrêter à tout cela , quand c'est

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un protecteur , quand c'est un père qui parle , et M. Féru dlsoit de tant de manières qu'il Youloit être le mien !....

Je promis tout ce qu'il voulut , et je le quittai avec l'impatience de le revoir . Mon cœur étoit plein de sensibilité , d'espérance et de bonheur, j'avois besoin de l'épanCher, mais je sentois que je n'a vois personne autour de moi digne de ma confidence et je fus plus heureuse que jamais ce jour-là, car il n'y avoit pas deux heures que j'étois rentrée, lorsque ma bonne Rixa arriva.

On ne m'avoit pas recommandé le secret avec elle; elle déiestoit cordialement mademoiselle l'Etoile , et j'étois bien sure qu'elle ne parleroit p^. J'obtins donc la liberté de la conduire au jardin, où je lui racontai avec enthousiasme ma matiuée , mon déjeuner et mon avenir ; car ce n'est que l'expérience qui nous apprend à douter des hommes jst du bonheur, A quinze ans ou ne croit

( 119 ) que son cœur , et comme il est ineapable de tromper , on ne devine point ce quô l'on pourroit craindre j toute© qu'on souhaite devient certain. Ce n'est que dans le monde que cette triste prévoyance devance quelquefois les années ; mais je n'y vivois pas, et ma chère négresse étoit la femme du monde la moins capaljle de ra'éclairer : rien de tout ce que Je lui dis ne l'étonna.

Qu'on se prît du plus tendre intérêt pour moi, qu'on voulût me tirer de la misère,... m'adopler,... ceU lui paraissoit tout naturel, elle s'y étoil toujours attendue j elle alla bien plus loin... M. Féru s'ei;-; nuyeroit bientôt de ne me voir que rarement et seulement pour faire voir mes broderies; elle ajouta que , si je me comporiois bien.... , si je n'avois pas l'air de m'apercevoir qu'il étoit trop vieux pour moi, il étoit sûr qu'il m'épouseroit;... et qu'est-ce que faill'àge, quandil s'agit d'unç Ibrlune assurée! mon Dieu, que j'aime?

rois à VOUS voir madame Féru, après avoir été la pauvre Cécile, . . une malheureuse enfant^ enfant abandonnée !.... Et cette Bère mademoiselle l'Etoile, elle en mourroitde jalousie! il faudroitbien qu'elle se levât quand madame l'économe entreroit , sinon elle seroil renvoyée... Et M. Féru, qu'auroit-il de mieux à faire au monde; un vieux garçon tout seul et que je soignerois si bien.... Si je n'avois pas d'amour pour lui, je ferois mon devoir en honnête femme; nous pourrions encore avoir un enfant ou deux ; cela ne vaudroit - il pas mieux que de pleurer sa Zoé qui , au bout du compte, ne pouvoit pas revenir? Enfin je ne finirois pas , si je citois tout ce que la bonne Rixa imaginoit dans sa foibîesse pour moi et qui étoit bien fait pour exaller mon imagination ; d'ailleurs j'avois toute confiance en elle, je ne voyois que par ses yeux , et quoique je ne sentisse aucun penchant pour M, Féru ( je dis de ce

pencliant qui mène si >ile à l'amour ) , j'élois au moins Irès-reconnoissante , trèslouchée de son affection pour moi ; et celte disposition jointe à l'idée d'une meilleure fortune , me faisoit souscrire de très-bon cœnr aux espérances de ma bonne amie.

Elle me recommanda d'être le plus joli et le pins aimable que je pourrois ; elle n'y voyoit pas de mal. Il faut bien plaire à un homme pour le déterminer à vous épouser, quand on n'a pas de bien à lui apporter. Tout éloit innocent à ses yeux, et rien assurément nel'étoit plus que son cœur.

J'allai reprendre ma place et mon ouvrage auprès de mademoiselle l'Etoile ; mais je n'éloisdéjà plus la même : j'étois rêveuse, préoccupée et si conleule de moi-même , que cela devoit paroître sur mon visage. Mademoiselle l'Etoile s'y connoissoit, et s'en aperçut bien. Elle voaloit me plaisanter; c'étoit avec tant 1. 6

d'ironie el d'ameiluaie, que j'aurob fort bien pu m'en fâcher ; mais je voyoi?

qu'elle parloit ainsi par jalousie : je la plaignois de ce \ilain sentimenl-là , et je crus la consoler en lui disant que j'avois parlé d'elle à M. Féru. (Il n'y avoit pas de mystère à faire de cette ^?isite ^ Nanetie m'ayoit emmenée devant tout le monde; il n'y avoit que du déjeuner dont je ne devois pas parler. )

Comment, Cécile, dit mademoiselle l'Etoile , M. Féru t'a parlé de moi ? et qu'est-ce qu'il t'en a dil? est- ce qu'un saint homme commelui s'aperçoit si une femme est joHe ? parle donc, Cécile, n'oses-tu pas répéter ce qu'il t'a dit? oh ! ya, ne crains pas de me rendre trop vaine.... peut-être bien qvie je ne l'ai pas attendu pour savoir comment je suis.

Ce n'est pas cela, mademoiselle : il

ne m'a rien dit de votre figure; mais comme il s'élonnoit que je susse si bien Gcrir^ et si bien parler , j'ai cru qu'il

( 123 ) étoit de mon devoir de lui dire que c'étoit a vous que je d^vois tout cela.

Comment I reprit-elle avec dépit, il ne vous a dit que cela? bel éloge vraiment \ Voyez donc quel honneur pour moi d avoH' mstruit mademoiselle Cécile ! n'y a-t-il pas bien de quoi se récrier sur une SI belle élève! Tenez, ma fille, votre M. l^eru est un sot et peut-être quelque chose de pis.... le temps nous dira tout, mais je ne veux, plus en entendre parler , souviens-toi de cela, Cécile • j'ai toujours eu mauvaise opinion de cet homme-14.

Cette humeur étoit si maladroite, qu'elle ne me fit faire aucune réflexion défavorable contre M. Féru, et je consentis volontiers à ne plus parler de lui. Je travaillai avec une émulation nouveUe. Je n'avois jamais rien fait de si beau j et tout en comptant impatiemment ies jours , je vis arriver celui où M. Fém devoit m'envoyer chercher.

C'étoit im mercredi , et malheureuse-

meot ce n'étoit pas le Jour où on nous donnoit du linge blanc ; mais conirae le mien n'éloit pas celui de la maison , et que j'en avois une quantité considérable que ma bonne Rixa entretenoit avec le plus grand soin , la sœur Saint» Etienne ne fit pas difficulté de me satisfaire , et je fis autant de toilette qu'il étoit possible avec mes habits, qui étoient grossiers, et dont je me sentois déjà plus humiliée qu'à l'ordinaire.

Hélas ! la vanité est le péché originel de notre sexe. Depuis huit jours je pensois à tons les agrémens que peuvent procurer la fortune... des domestiques... une bonne table , une voiture peut-être. Il y a bien du plaisir à tout cela; mais ce n'est paslà où mon imagination s'arrêtoit. Je m'habillois (dans ma pensée ) comme madame Féru devoit s'habiller : une jolie robe de soie ,... une coiffure dp dentelle y un beau schall ,... mes beaux cheveux bouclés... arrangés par les mains d'un

( ta5) coiffeur ; je ne me reconnoissois plus ; j'eniendois dire autour de moi : Comme cela lui va bien !... en vérité elle n'est pas empruntée du tout sous ces habitslà :.-. et je saluerois tout le monde,... je ne serois pas fière, je ferois du bien à toute la maison ( même à mademoiselle l'Etoile) Oh ! comme on est bon et généreux quand l'amour-propre est satisfait ! tl n'y a qu'à y gagner.

Tel bien qu'on soit, la méchanceté, la haine peuvent trouver quelque chose à dire ; mais la bonté , la bienfaisance ferment la bouche , on tourne la calomnie contre le calomniateur : quand je m'abandonnois à ces pensées, je croyois déjà V être.

J'éiois toute surprise qu'on me nom mât tout simplement Cécile, et qu'on me parlât avec familiarité.

Je réponilois par habitude , mais je souriois intérieurement de la surprise on on seroit bientôt, car je ne fornioi*

( 1=6 ) presque pas de douie, qu'avant peu de temps M. Féru ne m'épousât , et je sentois plus de désir que de crainte de le revoir.

Il me sembloit même que je l'aimois , et ma tête et mon cœur éloient remplis d'illusions , que ma seconde visite ne détruisit pas.

Nanelle parut , en un moment je fus près d'elle, et sa conversation pendant le court trajet que nous fîmes ensemble , ne changea rien à ma confiance. — Oh!

comme monsieur vous aime, me dit celle bonne fille ! je n'ai pas connu cette demoiselle Zoé , à laquelle il dit que vous ressemblez si fortj car, voyez-vous, ma chère petite, je ne suis à son service que depuis qu'il est à Paris ; mais, toute sa fille qu'elle étoit , il ne pouvoil pas l'aimer mieux qu'il ne vous chérit... , c'est un grand bonheur, et pourtant il faut prendre garde à vous, mon enfant... Un saint est un homme comme un autre ,

èl le diable qui sait cela, fail loùl ce qu'il peut pour les lenier ; n'allez pas dire que je vous dis cela du moins...; mais c'est qu'on a clé jeune dans son temps. . . Allons^ lious voilà arrivées, je n'ai plus besoiâ d'avertir monsieur, il vous attend.

La porte étoit entr'ouverie ; dès qu'il m'aperçut , il vint me prendre par la main. Ce n'étoit plus ces grands airs d'importance qu'il avoit eus la première lois, il ne se soucioit plus que j'aie peur de lui, et en effet je n'en avois plus peur.

Je voyois bien qu'il me trouvoit jolie, qu'il avoit envie de me plaire, et que, toute malheureuse que j'étois, j'avois le pouvoir de l'affliger ou de le réjouir > comme il avoit , par d'autre* raisons , le' même avantage vis-à-vis de moi ; aussi ]e me laissai conduire auprès du feu, et je vis avec grand plaisir qu'il ne me parloit pas tout de suite de cet ouvrage qui véritablement n'étoit qu'un prétexte , et sans

(1.8) lequel je savois bien qu'il étoit bien aise de me voir.

Vous mourez de froid, me dit-il en ôtant doucement mes gants et réchauffant mes mains dans les siennes , pauvre enfant! que cela me coûte de vous voir ainsi souffrir! prenez patience, cela ne du rcria pas. .Voyons, Cécile, qu'avez-vous dit, à la maison? — Monsieur , on ne m'a pas interrogée, et quand on l'auroitfait, je n'aurois pas manqué de discrétion et d'obéissance envers vous.

— Cher enfant, qui ne s'inléresseroit pas à votre sort ! nous allons prendre quelque petite chose, je n'aime pas à sortir à jeun , et puis je vous mènerai chez la marquise... Elle est dans les meilleures intentions pour vous... Lui portez-vous quelque chose...? avez-vous un peu travaillé ? — Oh ! beaucoup , et aTCC tant de plaisir... j mais, monsieur, est-il donc bien nécessaire que je voiç cette grande dame? Si j'osoisvous dire...

— Parlez- mol avec franchise^ Cécile J qu'y a-t-il là qui tous fasse de la peine?... Vous baissez les yeux... : je crois y voir des larmes, parlez vite, je ne piris souffrir de vous causer quelque chagrin. — Ah! monsieur, c'est que tous allez me trouver bien ridicule...: quand on- est comme moi, il ne convient pas d'être fière..., il faut peut-êlie paroîlre «e qu'on est, sans en rongir, car enfin ce n'est pas ma faute, mais... — Achevez, Cécile, achevez... — Cet habit.... ah , monsieur, cet habit, c^est celui delindigence... , de l'indigence et de l'abandon , et je me mis à sanglolter, sans pouvoir me retenir, et peut-être sans le vouloir non plus , car je voulois bien que M. Féru fût touché et qu'il perdît l'envie de me mener nulle part avec ces vèlemens-là. — Que direzvous, Cécile, reprit M. Féru d'un air joyeux f que direz - vous si j'ai prévn tout cela? Vous avez l'ame délicate , Cécile, cela prouve en votre faveur, et je 1. 6^

( iSo )

vous èh aime mieux.j je ne voudrois pas non plus que ma Cécile inspirâtdela pitié à personne* mais encore une fois déjeûnons, vous avez beau être impatiente, vous ne saurez rien avant.

— Déjeûnons donc , lui dis-je en le regardant avec bien de l'amitié et en essuyant mes larmes j de quoi pourroiton être inquiète avec un protecteur tel que vous !

— Ne dites pas protecteur, Cécile ; je serai , si vous le voulez, beaucoup plus, et j'ai autant besoin de vous, à présent, que vous avez cru avoir besoin de moi. Ah ! combien je goûtai ce propos ! l'esprit prévenu comme je l'étois , je n'y trouvai pas la moindre obscurité; et quand M. Féru m'auroit dit, voilà le notaire, Cécile, et c'est demain que je vous épouse, je ne m'en serois pas cru plus assurée ; aussi m'abandonnant à ma joie qui éloit bien légitime^ je me jetai à son cou et je l'embrassai.

Il ne s'éloitpas attendu à ccite action 5

il en fut si troublé , si hors de lui , qiie, dans le premier moment , il ne fit que me soutenir dans ses bras , sans me rendre mon baiser j j'eus le temps de m'en apercevoir et de m'imaginer qu'il étoit peut-être offensé de la liberté que j'avois prise. — Ah ! pardon , pardon , m'écriaije, ma reconnoissance m'égare , et je me suis sans doute oubliée. — Non , non , Cécile, tu m'enchantes, tu me ravis de te trouver si sensible pour le bien que je veux te faire..., car je n'ai rien fait encore j mais j'avois besoin de connoîlre ton cœur, J'en suis content et je me fierai à toi..., je suis encore tout ému de ta sensibilité; mais calmons-nous, mon enfant , Nanette peut entrer d'un moment à l'autre , et ce n'est que quand nous sommes sans témoins qu'il faut te livrer à ton bon cœur.

M. Féru sonna , et Nanette apporta un fort joli déjeûner , mais que nous prîmes à la bâte 3 car, comme nous devions

( 102 ) passer toute la journée ensemble, il ne se soucioit pas de me garder long-lemps chez lui.

Nanelie rangeoii toute sorte de choses autour de nous , il prit ce moment pour me dire qu'il avoit écrit à mon sujet, la Teille , à madame la supérieure , et en me remettant sa réponse il me pria de la lire tout haut ; la voici :

« La providence se déclare en faveur » de ma chère Cécile^ et vous en éies » l'instrument, mon cher monsieur , je » l'en bénis avec vous ; conduisez-la y) chez celte dame cpd veut le proléger, )) et veillez sur elle ; mais ne demandez » plus de permission , il ^uffit que Na- » nette vienne la chercher de votre part. » Je sais bien qu'elle ne peut être con- » fiée en des mains plus sùies et pins » chrétiennes, que Dieu soit votre ré- » comj)ense ! J'ai reçu la petite somme » que vous destinez à mes pauvres en- » fans, cela vient bien à propos, j'en a

» beaucoup de malades , et vous savez )) mieux qu'un autre que la maison est 7) pauvre ; ainsi que vous le désirez, Tnon » cher monsieur , ils vont prier pour )) vous. »

S'il m'éloit venu quelque mauvaise pensée sur l'afi'eclion extraordinaire de M. Féru , quelle lettre pouvoit mieux rétablir ma confiance que celle de cette bonne religieuse !... on me coniioit entièrement à lui..., et celle charité qu'il faisoit à la maison..., ces prières qu il demandoit... Ah ! quel digne homme , disois-je ! que je serai heureuse d'être sa femme!

Je lui remis sa lettre d'un air attendri ; et comme il soupçonna peut-être que je voulois lui donner quelque éloge , il me mit la main sur la bouche. Ne me louez pas , Cécile, de faire du bien aux malheureux , c'est un plaisir pour moi , et c'est le devoir de ceux qui ont de la fortune , de la partager avec ceux qui n'en ont pas.

( lU) Naneue , passez dans ma chambre ayec cet enfant , tout est-il prêt?

Sur sa réponse affirmative, je suivis Naneile qui éloil bien la meilleure fille du monde et qui se faisoît une joie de ma surprise • elle me diid'ôler ma grosse robe de bure et me montra le plus joli habillement possible.

Ce n'étoit pourtant qu\in habit de paysanne , une jupe de laine rouge avec grandes rayures blanches , un corset de serge verte, un beau fichu de mousseline et un bonnet à la lyonnaise garni d'une petite dentelle. Nanette éioit vive comme une jeune personne quand il s'agissoit d'obliger. En un instant, elle fit toute ma toilette , et cela devant une grande glace où je me voyois tout d'un coup de la tête aux pieds , ce qui ne m'étoit jamais arrivé, et où j'aj^pris non-seulement que j'élois jolie, mais bien faite et de boûne grâce , comme je n'avois ja-

( i55 ) mais vu personne. Nanelte le disoit aussi) tout en joignant à ses éloges la recommandation d'être bien sage , de ne pas écouter les hommes, etc., etc.

Cécile, me dit-elle, il faudra bien ce soir reprendre les habits de la maison ; mais quand vous sorlirez avec monsieur, vous porterez ceux-ci jusqu'à ce qu'enfin votre sort change..., et je gagerois que ce sera bientôt j ce qu'elle ajouia d'un air de mystère et de finesse , qui me fît croire qu'elle en savoit plus qu'elle n'en Youloit dire ; je la pressai beaucoup.

Eh bien , me dit-elle à la fin , avec toute la simplicité de son caractère , j'ai rêvé de coqs^ c'est victoire! cela n'a jamais manqué : j'élois sans place, il y a siï mois ; je ne savois que devenir, car, vovez-vous , les vieilles gens on ne s'en soucie guères , on ne les croit propres à rien..., je m'en rappelle..., il faisoil un chaud terrible, je m'endormis dans la campagne sous une meule de foin : dans

ûion sommeil, je -vis deux coqs qui se Jballoient, et de loin une pauvre poule qui: paroissoit malade et blessée; un des coqs fut tué par l'autre, et la poule se mit à courir aussitôt, vive et gaillarde , que cela faisoit plaisir à voir.

Hé bien , Cécile , deux heures après , une voisine vint me dire qu'un monsieur bien riche cherchoit une ménagère, mais qu'il ne vôuloit j>as de jeunesse à son service.

Je convins tout de suite à M. Féru, et depuis ce temps-là mon sort est digne d'un roi : pas trop de besogne,... de quoi vivre à discrétion,... maîtresse de tout ici... Monsieur n'y est jamais. Soyez tranquille, Cécile, je ne vous desservirai pas.

Il ne faut pas que je me pique ici d'avoir été tout de suite au-dessus de louies ces puérilités , je ne voyois pas bien ce que les coqs du rêve de Nanelie avoient de commun avec son sort; mais elle disoit cola de si bonne foi , elle en avoit vu

( iSy ) tant d'exemples, que je l'écoutois avec plaisir , et prenant volontiers tout pour des avertissemcns de mon bonheur futur.

Pendant que Nanette fmissoit de m'habiller, M. Féru faisoit aussi une grande toilette 5 l'habit de soie noir , les boucles d'or...j je le trouvai véritablement fort bien, je ne le voyois plus des mêmes yeux que la première fois , et il n'y perdcit pas. Je m'élonnois qu'il voulût bien sortir avec une pauvre fille comme moi , car, malgré mon déguisement, je n'étois encore qu'uoe j)etiie paysanue; mais il me regardoit d'un air si satisfait , il me irouvoit si bien , que Je me laissois aller à ma destinée, sans réfléchir davantage. Nanette fut chercher une voiture; nouveau plaisir pour moi ! je n'y et ois monté de ma vie, le cœur m'en batioit de joie! je ne connoissois pas les usages, ainsi je m'assis sans façon à côté de M. Féru , et nous partîmes.

Cécile, me dil-il en chemin , je voù's lïiène chez la marquise dont je vous ai parlé , il seroii peu convenable qu'on vous \ît toujours seule avec moi j cette dame est la bonté même , tâchez qu'elle s'attache à vous, il est inutile de lui dire que vous êtes une pauvre fille dé J'hospicô 5 je lui ai raconté que vous étiez ma filleule, et qu'^ayant perdu depuis peu vos père et mère, je vous avois fait venir à Paris et vous avois placée pour travailler chez d'honnêtes bourgeoises , au faubourg Saint- Germain.

Encore ime histoire... un mensonge...^ j'en fis involontairement la remarque.

La singuhère chose que le monde me disais-je , où il ne faut jamais que l'on dise tout bontiement la vérité ! Puisqu'il ne s'agit que de m'obliger,... que^de me donner de l'ouvrage,... qu'est-ce que cela fait à celte marquise , que je soisà l'hospice ou chez des demoiselles du faubourg Saint-Germain? tout ce

( ï^g ) qui la regarde là-dedans , c'est que je suis malheureuse , qu'elle est riche et qu'elle peut me faire du bien.

Mais tout d'un coup je fus frappée comme d'un trait de lumière ; mon dieu ! que j'étois simple de n'y avoir pas songé plutôt !

M. Féru ne faisoit-il pas déjà un assez grand sacrifice d'épouser une paysanne sans fortune , sans aller dire dans le monde et parmi ses connaissances qu'il me prenoit à l'hôpital î

Passe encore pour une fille de campagne , je pouvois appartenir à d'honnéles fermiers. Ce n'étoit que par comparaison avec ma misère que M. Féru étoit un si gros Monsieur... Comme le disoit fort bien mademoiselle l'Etoile , ce n'étoit pas un grand seigneur j il étoit riche, voilà tout.

Cette marquise étoit peut-être quelque dame puissante et dont il avoit besoin lui-même pour obtenir une meilleure place que la sienne.

Il falloil bien qu'elle ne désapprouvai pas trop notre mariage.

Admirez comme ma petite imagination arrangeoit tout, et cela si \ite, si \ite , que je mis^'moins de temps à le penser , que je n'en mets à l'écrire, M. Féru, lui-même, n'eut pas le temps de remarquer ma précipitation , il tenoit ma main dans les siennes,]© la lui laissai serrer , mais §ans le regarder.

n y avoit dans ses petits yeux gris je ne sais quoi de vif , de pénétrant , qui me gênoit , qui me rendoit honteuse; mais je n'aurois pas pu dire pourquoi.

La voiture arrêta à la porte d'une maison d'une fort belle apparence , et je crois à la Chaussée-d'Antin.

Madame la marquise y est-elle ? — Montez , Monsieur , fut la réponse , et je remarquai que le portier le disoit d'un air assez familier; il me suivit des yeux jusqu'au haut de l'escalier , je le

(.4.) vis secouer la tête,... prendre un air de pitié; cela acheva de ra'iDlimider, je tremblois comme la feuille. — Au nom du ciel, dis-je à M. Féru, ne puis-je me dispenser d'entrer?... mon cher monsieur , voilà ma broderie , montrez- la à cette dame et laissez- moi darvs l'antichambre , Je ne puis me résoudre d'aller plus loin, mais je vous attendrai ici.

A ma grande surprise M. Féru y consentit tout de suite. — Vous êtes un enfant , me dit-il ; mais je ne veux paws vous contrarier , et il entra tout seul.

Je Pavois souhaité , et cela me (it quelque peine... Les domestiques passoient et repassoicnl sans faire la moindre atientioo à moi; cela étoit bon, et de reste, pour la pauvre Cécile , mais pour la femme de M. Féru, ' elte figuroitbien mal dans une antichambre.

J'en avois le cœur fort triste , quand je vis ouvrii' une graride porte a deut ballans.

Une dame d*un embonpoint extraordinaire ( et ce fut d'abord la première chose qui me frappa ) vint k)ut franchement à moi. M. Féru, est-ce là cette peiite qui a grand peur?... Ah! mon dieu, qu'elle est belle ! vous disiez qu'elle ëloit assez gentille ; ce n'est pas le mot en vérité : venez, Cécile , venez , me ditelle en m'entraînant par le bras, je suis sûre que dans une heure nous nous aimerons à la folie. '

J'avançai sans oser lever les yeux , j'avois l'air bien gauche. M. Féru a\ oit avancé un fauteuil..., dans mon trouble, )e manquai m'asseoir à côté , et la marquise se mit à rire aux éclats , d'une grosse gaieté si franche et même si • bruyante, que je me décidai à sourire aussi et à la regarder.

C'étoil une femme d'environ quarante atîs, ce qu'on appelle une femme de bonne mine et tout-à-fait réjouie; apparemment

( i45 ) que c'est parce qu'elle étolt marquise, qu'elle avoit mis un pied de rouge sur des joues déjà très-colorées; elle avoit desl^agues à tous ses doigts, de longues plumes qui vohigeoient sur sa tête, avec un air de désordre assez extraordinaire, son ton, sa parure, tout contrarioit l'idée que je m'étois faite d'une femme de qualité.

M. Féru paroissoit fort bien avec elle^ il lui bai^oit les mains à tout moment, lui parloit à l'oreille, et je crois qu'il parloit de moi ; mais il n'en disoit pas du mal sans doute, car elle me faisoiç ensuite mille petites amitiés. — Ah çà ^ M. Féru , qu'est-ce que vous faites pour "votre filleule? Je pense que vous ne comptez pas la renvoyer à son village, ce seroit un meurtre au moins. — Madame la marquise , Cécile travaille à ra- ■yir. — A propos , voyons donc ces délicieuses broderies dont vous m'étour- .dissez depuis quinze jours. — Je me hâtai

( i44 ) de les lui présenter. — C'est charmant... du meilleur goût..«, mon dieu ! quel travail!... quelle patience... et à peine ce travail donne-t-il de quoi subsister , on vit... Le beau plaisir! tiens, Cécile, laisse ces chiffons-là, je trouverai quelque chose de mieux pour toi ,* est-ce qu'on se fait des rentes avec cela?

Je fixai M. Féru d'un air tout surpris... Je n'étois plus assez enfant pour ne pas savoir que le travail qui ne rend pas riche , qui ne fait faire aucune économie , est pourtant la seule ressource d'une honnête fille qui n'a pas de bien ; j'attendois qu'il répondît pour moi , et il le fil d'après ma pensée qu'il devina très-bien.

Madame , dit-il à la marquise , qui s'expliquoit si légèrement , Cécile n'a pas beaucoup d'éducation, elle n'a pas de fortune , pas de tuteurs( comme vous le croyez sans doute) , il faut qu'elle travaille, et je trouverois très-mauvais qu'elle n'en eût pas le désir : c'est parce qu'elle

( i45 ) est laborieuse et sage, que je m'intéresse tant à elle, et je vois bien que c'est une éj)reuve que vous voulez faire en paroissanll'en dégoûter. — Qu'en pensez -vous, Cécile, me dit celte dame de l'air le plus giacieux? — Je pense, madame, que de toutes les manières vous avez bien de la bonté de faire attention à moi , et que vous ne voulez sûrement rien que de bien. — Vous pensez juste , me dit la marquise , et en voilà la preuve ; en même temps elle prit dans ses armoires des robes, des garnitures, et m'en mettant une très-grande quantité sur la table , tenez, Cécile, emportez tout cela, faites le loutà votre idée, et pour le prix, c'est, avec moi , le triple de ce que cela vaudroit partout ailleurs.

Je piis sa main que je baisai respectueusement, elle me prit le visage dans ses deux mains , m^erabrassa dix fois de suite. A présent, Cécile, me dit- elle, que

nos peiits inléréts sont réglés, passons gaiement le reste du jour.

Je vais faire défendre ma porte , pour ne pas avoir de ces visites importunes qui gênent les vrais amis , et en vérité , M. Féru , votre petite Cécile est déjà la mienne, je me suis sentie tout de suite prévenue pour elle : la grandeur faligue, elle gêne la joie , la liberté , et la liberté est le premier des biens , n'est-ce pas, Cécile ? — En vérité , madame , dis-je en soupirant, dans ma position on ne sait pas trop ce que c'est que la liberté. Ma réponse lui parut sans doute un reproche du ton léger avec lequel elle parloit à une personne aussi infortunée que moi. Du moins , dit-elle à M. Féru d'un air assez mécontent, votre filleule est un peu sérieuse , je l'aimerois mieux d'une autre humeur ; mais chacun la sienne, on est comme on peut j en disant cela, elle raccommoda sa coiffure au miroir, courut avec toute la vivacité que

( i47 ) lui permeiloit son embonpoint, montrer son perroquet à M. Féru, et finit par aller jouer un air sur son piano, auprès duquel il la suivit.

Je ne revenois pas de ma surprise , et involontairement elle se changeoit en tristesse, car il n'y avoit pas moyen de croire qu'une femme de ce caractère s'occuperoit bien séneusement de mon sort.

Je m'étois fait une idée l^ien différente d'une femme de ce rang, je m'attendois à de la dignité , à de la réserve , à de la

1 hauteur même , je m'étois préparée à du respect, de la considération : je troutois juste qu'une grande dame me tînt à une fort grande distance d'elle , et je ne m'en scntois pas humiliée. Cette marquise (à laquelle , par parenthèse , on ne Idonnoit aucun autre nom) , cette marquise faisoit tout le contraire , et je n'en étois pas flattée.

Elle me iraitoit avec une extrême éga-

lité, elle me faisoit mauger avec ,ell«, mais ce n'étok pas bonté , il éioit aise de le voir.

Elle faisoit tout cela par caractère ^^ parce que cela lui étoit plus commode, et par d'autres raisons aussi que je ne siis que iQng-temps jiprè^.] . ;

Ce qu'il y a de s^r ,,: c'est qu'on ne se gênoit. pas avec moi, qu'on ne me' croyoit ni assez d'usage du monde, ni assez de goût naturel pour m'apercevoir dé liOLiies: les ipctiteis choses qui me choqttoient , et en effet ,,je ne sais ce qui me reudoit si difficile ; si ce n'est pourtant que la vertu , la décence , ont un caractère à elles et qui ne dépend pas des conditions.

- De ce bon ton qui n'appartient qu'à des. mœurs pures, à des. cœur;» désiuléressés et sensibles., j'en ^vois été toute ipa vie entourée, je n'avpis jamais vu î^u'on parlai du travail avec mépris ^ du malbeur sans intérêt , de la religion s^ns \

respect, et il échappoit à la marquise milje traits de gaieté qui senloient l'impiété , et que M. Féru laissoit tomber , sans avoir ici cette ostentation de vertu et de rigidité dont il étoit si prodigue à la maison.

Je remarquois tout cela , mais je n'étois pas d'îîge à être si sévère que je ne me laissasse un peu entraîner à la bonne humeur de la compagnie.

Le dîner fut charmant et la marquise d'un enjouement qui cadroit mal avec son âge: mais elle avoit de l'esprit, de Tamabilité, de la mémoire, un talent inimitable pour se moquer de tout, et même d'elle-même; cela détournoil de l'idée qu'elle fût véritablement méchante, etondevenoit sa complice sansle savoir:

ajoutez à tout cela , que de moment en moment elle redoubloit de tendresse pour moi; si elle ne me parloit ni de ma mauvaise fortune actuelle, ni de mon son à venir, c'éloit peut-être parce que

cela alJoit sans dire... , que quand on aime tant les gens^ on leur veut du bien , on leur en fait , et cela n'a pas besoin d'être résolu d'avance.

L'occasion vient toujours, parce que le sujet occupe, intéresse, qu'il se présente tout de suite à l'esprit , et que vous êtes toujours là pour profiter des événcmens.

La marquise disoit a M. Féru : Cette petite fille nous brouillera j vous voudrez qu'elle vous aime mieux que m oi , vous direz que vous êtes son parrain, que vous l'avez vue naître et que vos droits son^ les plus anciens.

Moi , je dirai que je veux lui tenir lieu de mère , que j'en ai l'affection , et qu'une jeune personne sage doit avoir plus de penchant pour une personne de son sexe que pour le vôtre j qu'est-ce que Cécile répondra à cela ?

Wétoit-ce pas une dispute bien obligeante, bien délicate même? les larmes

m'en venoi«nt aux yeux , mon émotion valoit mieux que mes paroles, et M. Féru, sur-tout, en paroissoit content ; il me pressoil contre son cœur , mais d'une manière toute paternelle et qui ne me scandalisoit pas.

Il fallut revenir à la maison : mon cœur se serra lorsque j'en approchai j mais je n*en fis rien paroître . je ne voulois pas abuser de la bonté de la marquise et témoigner trop d'empressement à la revoir.

M. Féru mit le comble à l'agrément de cette journée (agrément que mes réflexions avoient un peu troublée), mais où le plaisir l'avoit emporté sur la peine, en m'a})prenant de quoi il étoit convenu avec ma prolectrice.

Nanelte viendroit me clierclier régulièrement deux fois par semaine, et me conduiroit ellé-mème chez la marquise ; ce seroit précisément au moment où je pariirois avec elle, ou'il viendroit faire

( j5. ) son travail avec madame la supérieure ; de cette manière , on seroit comme assuré que nous n'étions pas ensemble, et cela nous épargneroil mille conjectures et mille caquets, qu'il falloit toujours craindre dans une maison où il y avoit tant de femmes.

— Quoi ! dis-je avec chagrin , les jours où je sortirai je ne vous verrai poini?

Quelle aimable inquiétude ! que je ▼ous aime, Cécile! ah ! ce n'est plus pour l'amour de ma pauvre Zoc, et parce que votre vue me la rappelle , à présent c'est bien pour vous-même, et je sens que bientôt je ne pourrai plus vivre sans vous. — Yous n'avez pas à faire à une ingrate, et je suis déjà bien heureuse depuis cjue je vous cohnois... ; mais revenons à ce que vous me disiez tout-àriieure, est-ce que je ne vous verrai plus? -— Yous ne serez pas une heure chez la marquise, avant que je vous y rejoigne, et je vous assure que vous y passerez fort

(>53) agréablement voire temps. Peut-être, Cécile , que cette dame vous a paru un peu vive, un peu légère même; mais ^le "voulez-vousj mon enfant, elle est riche , elle est heureuse , il ne lui manque rien, cela rend fort gai, et vous êtes accoutumée à des visages qui par état bu par misère sont graves ou malheureux. — Ne ferois-je pas fort bien, monsieur, Juidis-jecn souriant, d'avoir aussi un de ces visages-là ? cela ne cdnviendroit pas mal à mon sort. -—Oh ! votre sort changera, Cécile, so\ez-en bien as5uréé^ il faudroit que vous ne le voulu»sie;!^pas vous-même , et'que vous refusassiez de vous conduire par les conseils des ceux qui vous aiment et qui savent ce qui vpo* convient. î > '- îo

.Nous étions à la porte de l'hospice , Êfanette vint nous éclairer ; je repris mes habits chez elle et je rentrai pour me couclier aussitôt, car.il éloit déjà tard, et je pouvois me passQïi^brt aisément du 1. 7*

( i54 ) souper plus que frugal que l'on m'avoil réservé.

Le lendemain, je portai à madame la supérieure tout cet ouvrage dont on Ki'avoit chargé ; elle calcula , avec beaucoup de délicatesse, le prix que j'en de* vois demander pour qu'il me fût avantageux et que je n'abusasse pas de la bonne volonté de la marquise j elle y metloit un scrupule extrême, et elle auroit été bien surprise si elle avoit su combien celte dame s'embarrassoit peu de tout cela , et du prix et de la broderie aussi.

J'aurois cru fort mal agir que de la détromper à cet égard; car c'étoit sur tout cela qu'elle fondoit la plus grande estime pour elle , devinant bien qu'elle m'occuperoit toute l'année; tandis qu'à défaut de connoissance, la bonne Rixa n'avoit pas toujours de quoi s'occuper elle-même , et par conséquent n'avoit rien à me donner. = *^

Avec quel empressement je fis partager à celle excellente amie ma petite fortune ! Je mis de côté pour elle ce qui éioit le plus facile , le plus avantageux , et cela avec la permission expresse de ma supérieure, qui m'approuvoit d'être reconnoissante et généreuse, et avec laquelle le désir de bien faire n'étoit jamais contredit.

Que d'exemples de venu j'avois sous les yeux ! on ne m'en parloit pas souvent et il falloit que l'occasion en vînt tout naturellement; mais parmi toutes ces pieuses filles que jevoyois chaque jour, quel modèle de patience , de résignalion !... Quel calme, quelle union î c'étoit là la véritable leçon , elle agissoit sur «ou s mieux que des conseils, et il étoit extrêmement rare que , même parmi les pauvres enfans de la maison , il y eût à faire quelqu'usagede la sévérité.

Six semaines s'écoulèrent sans apporter de changement à ma situation et à

ma félicité. La marquise me cliérissoit , M. Féru me prévcnoil par toutes les attentions possibles , je passois au milieu d'eux des soirées charmantes, et il me falJoit acce])ter de l'un où de l'autre mille petits présens, qui rendoieul les jours où je ne soriois pas exempts de toute espèce de privations.

Ma santé, mafraîclieurse ressentoient de ce bien-être habituel, et c'étoit véritablement sous les habits grossiers de l'hospice que je paroissois déguisée.

La marquise vouloit que je susse me présenter avec grâce, saluer avec aisance et sans conserver cet air humble que l'obscurité de ma Nie m'avoit d'abord donné.

Rien n'éloit si facile à suivre, bl doux à écouler que ses conseils : à mesure que l'amitié et la confiance s'établissoient , ses manières ne me choquoient plus, je n'y irouvois plus que de la franchise et de la bouffonnerie. M. Féru, content de

( 1^7 ) ma docilité et de mes progrès , fut même d^avis que je lui fisse connoîlre sans réserve ce qui en éloit de ma position ; il avoit craint d'abord que cela ne la rebutât et qu'elle imaginât que Je ne serois Jamais propre à rien ; mais en si peu de temps il disoit que j'avois acquis un maintien si agréable , une tournure d'esprit si piquante, qu'il ne craignoit plus rien pour moi.

Je meltois un grand prix à cette confidence, je la fis avec une grande honte, un embarras inexprimable, et selon sa coutume la marquise la reçut en riant.

— Mon dieu, Cécile, qu'est-ce que cela me fait ? (me dit-elle tout crûment) que lu sois un enfant trouvé ou la fille légitime d'un fermier, est-ce la faute à toi? Et qu'est-ce que cela jieut faire à ton sort ?... ton sort est d'être la plus jolie filie du monde , et de faire faire des extravagances à tous les hommes qui te verront.

( i58 ) ^— Moi , madame ! ah ! j'en serols au dé« sespoir. — Voyez donc cela , dit-elle en imitant un ton mignard , le grand mal que les hommes fassent des folies pour nous.. , le grand dommage que leur bonheur tourne à notre profit..., n'en a-t-on pas vus qui alloient jusqu'à épouser des filles de rien...; le tout est de savoir se conduire avec eux comme il faut.

Le commencement de ce discours ni'avoit presque révolté, la fin me rassura pleinement ; se conduii^e comme il faut , cela ne vouloit-il pas dire qu'il falloit être sage, ne rien leur accorder que d'honnête ? je ne pouvois l'entendre autrement, et elle vit bien qu'il n'étoit pas encore temps de me désabuser.

J'aurois eu bien mauvaise gfâce de combattre celte idée-là.

Quand je prétendois épouser M. Féi u, que je m'attacliois chaque jour à cet espoir, je savois bien qu'il feroit une sottise en m'épousant, qu'on l'en blâme-

(>59) Voit dans sa famille et dans le monde; mais, je l'avoue, ma délicatesse n'alloit pas jusque là.

Je voulois bien qu'il m'aimât assez pour faire cette sottise, ce n'étoit plus un jeune homme..., il étoit bien son maître... , et quand on verroii les soins que je prendrois de lui dans sa vieillesse , Je public finiroit par applaudir à son cboix. La marquise ne me fit donc pas plus mauvaise mine qu'à l'ordinaire , ne m'en méprisa pas plus , mais me fit pitié de moi-même, quand elle sut le genre de vie rigoureux que j'avois mené jusqu'alors.

Je me sentis plus malheureuse de voir qu'elle meplaignoit autant, J'en eus plus de désir d'arriver à celle fortune qu'elle regardoit comme le bien suprême entre deux personnes dont l'une paroissoit me chérir comme sa fille, et l'autre, que je prenois toujours pour un homme de bien, incapable de eliercher à scduiie

( i6o ) une jeune fille qui lui ëloîl confiée. Hélas! je courois un danger , et je ne puis trop bénir la providence qui permit que j'y échappasse.

La marquise eut une grande conversaftion avec M. Féru , je n'y fus pas préssente; mais je crois que j'en fus l'objer: il ne s'agissoit pas de me faire de la peine ; mais seulement de prendre quelques mesures pour que je pusse rentrer tard à l'hospice ( car pour découcher, cela n'arrivoit jamais ). M. Féru écrivit que la marquise étoit fort malade , que mes soins lui faisoient plaisii-et qu'elle désiroit ne me renvoyer qu'à minuit dans sa voiture et avec lui , si on voul oit bien y consentir. '/up 'ù'.

Un domestique defort borinemine , et dont on connoissoit la discrétion.^ porta la lettre et fit son message en vrai valet de comédie qui n'est paS'fâehé d'y mettre un peu du siep pour prouver sop intelligence et son talent, ^ ^

H dit que madame la marquise qui éloil fort grasse, éloit menacée- d'une attaque d'apoplexie, qu'elle avoit déjà été sai«^née deux fois dans le jour, et qu'on parloil de faire venir son confesseur.

La respectable supérieure se garda bien de douter de tout cela, elle fit venir la sœur de l'apoihicairerie, prit la liberlé d'envoyer à madame la marquise un ëlixir précieux dont elle avoil fait l'expérience elle-même..., elle regreitoit que la règle de la maison fût aussi formelle , et m'auroit volontiers laissé passer la nuit ; mais elle ne se couclieroit pas pour savoir des nouvelles avant de s'endormir, et m'ordonnoit de monter dans son appartement dès que je serois rentrée.

Le domestiqi'.e (qui étoit aussi fort familier avec sa maîtresse) lui raconta en détail ce qu'avoit dit la supéiieure, et lui remit l'élixir dont elle Tavoit chargé 3 la marquise trouva tout cela charmant , elle ré compensa généreusement pour avoir si bien fait sa commission.

Quant à moi , puisqu'on tnè pardon noil tant de liberté, je pris celle d'avoir beaucoup de chagrin et de le laisser voir. — Je ne conçois pas , dis-je fort sèchement à M. Féru , ce qu'il y a de si plaisant à se moquer d'une femme âgée et respeciable, qui ne soupçonne pas qu'on ait aucun intérêt à la tromper.

Qu'a de risible son bon cœur? l'intérêt qu'elle prend à madame sans la connoître... voilà bien de quoi s'amuser à ses dépens ! si elle savoit qu'on s'est joué d'elle, elle me défendroit de revenir ici , et peut-être...

Doucement , doucement , dit M. Féru d'un ton fort sévère , vous vous oubliez étrangement, Cécile, en voulantinstruii e madame de la manière dont elle doit voir les choses. Est-ce elle quia dit à ce domestique de faire toutes ces histoires? on s'amuse de l'imagination de ces gens-là ; et dans le principe, c'est par zèle qu'ils vont au-delàde ce qu'on leur ordonne, c'est ce

( i63 ) motif qu'on récompense , quoiqu'ils en abusent quelquefois.

Mais parce que mademoiselle Cécile n'a pas deviné tout cela , elle se scandalise et nous sermonne , Madame et moi!

En vérité , Cécile , c'est manquer au respect et se rendre peu digne de ce que l'on fait pour vous. Jamais M. Féru ne m'avoit fait le moindre reproche; ce n'étoit que par ses bienfaits que j'avois connu son autorité; j'étois timide, sensible, etjen'avois pas besoin d'être traitée si durement pour reconnoître ma faute.

Je dis ma faute quant à la manière dont je m'étois expliquée ; car, quant au sujet de la querelle , je ne me trouvois pas de tort, mais je venois d'oublier ma dépendance, ma misère ; j'avois dit que si on connoissoit ce qui se passoit , on ne me laisseroit peut-être plus revenir... \ oyez la belle menace et comme on avoit besoin de moi... Aussi je n'hésitai point à me trouver coupable , bien moins pour les plaisirs que je pouvois perdre que pour

( i64 ) ïe j)eu de reconnoissance qne je venois de montrer.

Je fondis en larmes, et n'osant prendre la main de la marquise , je me baissai comme pour me mettre à ses genoux et lui demander pardon : elle ne m'en laissa pas le temps... C'est assez, assez , Cécile^ il suffit que vousreconnoissiez vôtre tort et que vous ne soyez pas si prompte à l'avenir. Je te pardonne^ mon enfimt , dit- elle : et m'embrassanl : je veux faire ta paix avec ton parrain ; allons, M. Féru, embrassez-la , point de rancune, je suis garante de son repentir.

Pour lui, qui avoit résolu de jiaroître imposant et de s'assurer de ma discrétion parlacrainte, ilsefitun peu prier et je n'en .eus pas mon pardon à si bon marché ; mais comme sa colère éloit toute raisonnée , quand il crut avoir fint assez sentir que je ne devoisj)Oint me permettre de le juger, de me croire plus sage et plus raisonnable qu'une autre , il s'a-

( i65 ) ^ paisa et promit de ne plus parler de tout cela.

J'avols le cœur fort serré :on servit le. dîner auquel je ne fis pas grande fèîe j et lamarquise dit : Ilesttard, cela sera commencé , mais aussi nous ne serons pas 'VUS en entrant , et c'est ce que je veux. On n'expliqua pas où nous allions ; je n'osai pas le demander , et pendant le dîner il ne s'éloit pas dit un mot qui me le fît soupçonner.

Ce fut. fa^aire d'une demi-heure de partir et d'arriver en face d'un grand bâtiment que je ne connoissois pas. Il y avoit ençQre beaucoup de monde à l'entrée ; mais je suivis la marquise, qui me conduisis par une porte dérobée dans de longs couloirs foiblement éclairés, et de-1^ dans une loge grillée qui lui fut ouverte dès qu'elle arriNa.

Elle se mit derrière moi avec M. Féru et me força de m'a^seoir devant elle , en me disant de regarder où j'élois. L'Opéra

ctoit commencé : le monde , les lumières, la musique, les costumes, les décorations, les ballets, tout cela me jeta à-la-foisdans une surprise et dans un ravissement qu'aucune expression ne pourroit peindre; aussi je ne l'essayerai pas. Je serrois les mains de la marquis« , je les pressois contre mon cœur pour la remercier de ma joie ; et , en vérité , elle et M. Féru paroissoient en jouir autant que moimême et bien plus que du spectacle.

Ce dernier passoit un bras autour de ma taille et la serroit légèrement : comme elle est vive!... comme elle sent bien ! disoit-il, et il m'appeloit sa chère enfant, son adorable amie... il profitoit del'obseuritéde laloge où nous étions, pour baiser une boucle de mes cheveux , qui étoit échappée de dessous mon petit bonnet villageois.

J'imagine que la marquise ne remarquoit pas tout cela j ce qu'il y a de sûr,

c'est qu€ moi même je ne l'jal su , pour ainsi dire, que par souvenir.

Dans le moment, je n'en fus ni surprise, ni contente^ ni fâchée j je le sentois sans m'en apercevoir , car toutes mes facultés étoient suspendues , mon ame toute entièreétoitsurla scène jj'élois émue , attendrie , je ne savois plus où j'en étois , et ce fut pour moi un coup terrible quand la marquise , me prenant par la main , me dit qu'il falloit partir. —Ah ! déjà, madame ! — Oui, chère enfant , n'abusez pas de la permission , pour avoir une autre fais la liberté de revenir. Cette idée me donna la force de me lever, en jetant encore tm regard bien triste sur le théâtre , car le spectacle n'étoit pas fini , et dans ce moment ceux qui pouvoient rester jusqu'à la fin me paroissoient les créatures les plus heureuses du monde.

Nous ramenâmes la marquise jusque

chez elle, dans son carossej puis faisant venir une voiture de place, nous y montâmes, M. Féru et moi. A l'hospice, dil-j il assez haut au coclier. — A l'hospice? reprit le cocher surpris j quel hospice? — A la Pitié. — Quoi! aux Enfans-Trouvés?... — Eh oui, vous dis-je. — Ah!

yoilà encore une belle pratique ! mon bourgeois, payez-vous d'avance? c'est que c'est diablement loin , au moins. — JNe t'inquiète pas et marche, — Je me sentois cruellement hunjiliée , et je pensois que M. Féru auroit pu m'épargner ce chagrin. J'aurois mieux aimé aller à pied, mais je crois à présent qu'il entroit précisément dans ses})rojets , que mon amour-proj)re. fût au désespoir et que je trouvasse mon sort le plus malheureux du monde. Nous ne dîmes pas une parole en chemin j il avoit pris ma main , je crois qu'il la baisoit^ mais je restois toute entière dans mes idées , dont plusieurs m'accabloient d'un diagrin d'autant plus profond , qu'il

( '69 ) venoit d'être précédé du plaisir le plus vif.

De l'Opéra aller à l'hospice ! quelle chute, quel contraste, et que j'en fus afieciée !

J'avois quelquefois comparé ma situation à celle des personnes qui n'éprouvent ni souffrance , ni besoin , ni privations : c'étoit déjà beaucoup j mais voir tant de plaisir... , de gaieté , de luxe , de volupté, mot dont je ne comprenois pas le sens , que je n'avois jamais de ma vie entendu p'ononcer , mais dont toute la définition se irouvoit faite par celte foule de sensations agréables que j'avois éprouvées pendant toute cette soirée.

Dès que j'eus déposé mes habits chez Nanette et repris les miens, elle me conduisit , avec une lampe à la main, jusque chez la supérieure , qui m'atlendoit.

Ce trajet , qui n'étoit -pas long , me parut éternel : les corridors si humides, I. 8

( 17» ) si obscurs. . . ; tout le monde ëtoit couche . c'cloit un désert que cette grande maii son; tout y paroissolt mort, iqut y éloit dans un silence profond , et je savois qu'à quelques cents pas de-Ià , il y avoit tant de gens éveillés, et éveillés par le plaisir...

Dès que la supérieure m'entendit , die accourut au-devant de moi.

Te voilà, Cécile? tu reviens bien tard, et j'étoi.s déjà inquiète; eh bien, comment va celle chère dame? est-elle hors de danger?... A-l-elIe pris mon élixir?... Avoitelle mangé avant?... A-t-elle bu après?... et une foule de questions auxquelles je crois que je répondois tout de travers , n'étant pas accoutumée à mentir j aussi s'aperçut -elle de mon trouble. Tu parois fatiguée, Cécile..., à ton âge, la vue de la mort effraie , et tu as sûrement cru que ta bienfaitrice alloit mourir ; mais si elle a pris mon élixir, je suis sûre qu'elle en reviendra : vas vîle te coucher , je le pcrmeis de ne le lever qu'à huit heures

( t7i ) cLcmaln; prie le boa Dieu pour^elle , emends-tu... Car, après tout, ce n'est I rien que les remèdes, et c'est Ja volonté de Dieu qui fait tout. Je fus ravie que cet entretien fût terminé, et je laissai volontiers croire que j'élois un peu malade : la bonne Nanetle me reconduisit jusque dans la salle où nous couchions , et au milieu de cinquante autres me fit reconnoître ma triste couchette ; elle emporta la lumière , et je n'eus pas même le courage de me déshabiller.

Je mourois de froid, et quoique 'eusse éprouvé mille fois la m^me chose, 'en étois désolée, comme si je n'a vois janais souffert ; mon esprit restoit à l'Opéra, andis que mon pauvre corps étoit à l'ho- )ital, et le sort des malheureux seroit trop igoureui, s'ils éloienl souvent à mémo e faire de semblables comparaisons.

Peu-à-peu mon enthousiasme se calla, la réflexion lui succéda, et quelque liose aussi dans ma conscience, qui resîmbloit au remords.

D'abord je venois moi-mêmç de coofirmer tous les mensonges de la marquise pn répondant aux questions de ma supé-? rîejire; il n'cloit plus question de la blâmer, j'éiois sa complice..., et je ne sais si je l'ëtois , plus par la crainte de me brouiller avec elle , que par Icv désir de retourner au théâtre; je commençai à m'étonner de sa conduite et de celle dç jM. Féru à mon égard.

Car il n'étoit plus question d'être sage, laborieuse^ je voyois très-clairement que la marquise n'avoit point de religion , Qt M. Féru auroit rougi d'en montrer vis-àvis d'elle ; on me donnoit le goût du plaisir f et quand j'avois peu travaillé dans la semaine, au lieu de m'en faire de; reproches, on nie disoit que j'avois raison de ne pas me fatiguer...., qu'un< femme qui n'auroit que cette ressource seroit bien à plaindre.... , et pourtant or ne s'expliquoit pas sur ce que j'avois d( mieux à faire. On ne parloit pas d<

(■75) me sortir d'oii j'éloi»..., de ce lieu que je prenois en horreur , dans lequel je renlrois dislraiie , découragée , froide à tous les eiercices de piété , et par conséquent privée de tous les secours qu'elle peut donner contre le malheur.

Je sentis tout cela avec inquiétude , inais en même temps avec la ferme résolution de parler avec confiance a M. Féru, et de savoir enfin ce qu'il TOuloit faire pour moi: car je voyois bien qu'il m'aimoit plus que jamais ; et depuis sa réprimande, qu'il n'avoit peutêtre fait si giave qu'à cause de la marquise, il me traitoit encore avec plus de soins èl d'amitié.

3e fus, le jour suivant, d'une tristesse mortelle , et la bonne supérieure que lè hasard amena dans le lieu où je travaillois, voulut bien s'en apercevoir. Tu es inquiète, Cécile, je le vois bien, et cela fait l'éloge de ton cœur; eh bien, demain matiû , vas chez M. Féru savoir

(174) des nouvelles de la bienfaitriee , sans doule qu'il l'aura vue aujourd'hui, jeté permets d'y aller demain à dix heures.

Je baisai sa main , et lui répondis avec vérité que c'étoit me faire un grand plaisir.

C'étoit pourtant une terrible visite que celle qu'on me permetloit là , car je craignois de fâcher M. Féru et qu'il ne m'abandonnât , je voulois qu'il me permît de ne plus aller à l'Opéra, dont je sortois si dissipée et si malheureuse , et en même temps je sentois que j'aUois de gaieté de cœur, et sans qu'on m'en priât, me priver du plus grand plaisir que je pusse jamais avoir.

Est-ce que je ne pouvois accorder tout cela! m'amuser un jour et travailler de bonne grâce le lendemain.... , étoit-ce à moi à dire et à savoir ce qui me convenoit le mieux? Ma précipitation pouvoit tout gâter , et peut être que M. Féru vouloit, avant de me prendre pour sa femme,

( 175 ) connoître si je me ferois aisément aux manières du monde , et si je n'y seroi$ pas trop déplacée. Je crois bien que je n'oubliai rien de tout ce qui pouvoit justifier sa singulière méthode envers moi : je faisois des conjectures, des raisonnemens ; mais je ne parvenois pas à me tromper moi-même ; et après avoir passé une seconde nuit sans dormir et très-agiiée , je m'armai de courage, je priai Dieu d'inspirer une pauvre fille qui n'avoit point d'autre guide qu'elle-même et qui craignoit de s'égarer plus que de mourir.

Ce bon mouvement fut récompensé tout de suite , car je me senlis plus d'assurance, plus de facilité à m'expliquer que je n'en a vois eu de ma vie.

J'étois sûre que ma démarcbe avôit un bon motif, que je faisois bien, et j'éprou- Tois une satisfaction intérieure, qui m'eût consolée lors même qu'il eût été décidé que j'aurois de grands sacrifices à faire.

Je pensois aussi que M. Féru ne me blâmeroil peut-être pas, qu'il m'en trouveroitplus sage , plus estimable , et cela ne nuit pas vis-à-vis d'un homme qui songe à nous épouser.

La bonne Rixa m'entretenoit toujours dans cette idée ; il est vrai que je ne lui disois pas tout , elle ne connoissoit pas le monde , elle pouvoit se scandaliser mal à propos , et mal penser de gens vertueux qui n'avoient peut-être d'autre tort que de manquer de prudence , ou de penser assez bien de moi, pour ne pas deviner qu'il fût si dangereux de me donner quelques heures de plaisir.

M. Féru ne m'attendoit pasj mais il me reçut avec une tendresse extrême , etcomme un homme qu'on surprend agréablement.^ Vous voilà, Cécile ! je pensois à vous en ce moment même ; on vous a donc permis de venir?-— On me croit inquiète de madame la marquise , et on veut bien quQ je vous en demande

(les nouvelles. — Quelle bonne femme que cette supérieure.... Je ne yous demande pas si vous avez gardé le secret bur votre soirée d'avanl-hier... — Oli! vous en êtes bien sûr , monsieur... , vous savez peut-être qu'elle m'auroil blâmée..

— Pourquoi? Cécile... , on vous mène, ce n'est pas votre faute j et puis , s il y avoit du mal à cela , est-ce que yirois moi-même...? Malgré cela, chère petite, j'approuve votre discrétion : des religieuses ne sont pas comme les gens du monde, elles ont des devoirs particuliers à remplir, et prennent l'habitude de trouver du crime à tout ce qui leur est défendu. Je baissois les yeux..., la timidité me prenoit malgré moi. — Qu'avez- " vous, Cécile? qu'as- tu, mon enfant? me dit M. Féru, avec cette familiarité protectrice qu'il prenoit quelquefois et que son âge et sa place rendoient assez naturelle? je vois que tu as quelque chose ~ qui lepèse surle cœur. — Ahî monsieur..»

( '78 ) mon cher pro lecteur , je voudrois Lien parler , mais je crains de vous déplaire... de vous indisposer contre moi ; dites que vous mé le permettez..., que vous exigez que je m'ex'plique librement , car sans votre ordre je vois bien, que je ne l'oserai jamais.

— Eh ! qu'y a-l-il donc? chère enfant, parle^ puisque tu le veux, je l'exige 3 mais en vérité, Cécile, si tu savois combien je l'aime... , combien je veux ton bonheur, cette preuve de ta confiance ne le coûteroit pas tant... j il n'y a rien que je ne veuille faire pour toi, pourvu toutefois que tu m'aimes aussi, et que tu sois disposée à m'en donner quelques preuves... , ainsi parle... de quoi s'agit-il ?

— Oh ! dis-je (en fondant en larmes), de rien , mon cher monsieur, qui ne soit bien facile à m'accorder.

Jusqu'ici vous m'avez cru raisonnable, courageuse , soumise à mon sort : eh bien , je ne suis rien de tout cela ! depuis

( 179 ) que vous me comblez de bonté ainsi que madame la marquise , depuis sur-lout que j'ai été à l'Opéra qui m'a fait tant de plaisir , je ne vois rien de si malheureux que moi sur la terre, je méprise cet ouvrage que je faisois de bon cœur avant , je murmure contre la providence qui m'a jetée dans le monde sans que cela intéresse personne; je me demande ce qu'ont fait de plus que moi toutes ces jeunes filles que j'ai vues l'autre jour , qui dansent, qui chantent..., qui sont si heureuses , et que je ne crois pas pourtant de grandes dames non plus. Enfin, mon cher monsieur , dis-je, en me jetant à ses genoux, je ne puis plus supporter la misère, le froid, la mauvaise nourriture, d'être aux ordres de tout le monde... : tout mon cœur est révolté, je n'ui plus de goût pour la religion , et je crois vraiment que je vais mourir de désespoir et de chagrin. — Chère petite , dit M. Féru tout ému , que conclus -tu de tout cela? — Qu'il

( i8o ) faut que je cesse d'aller chez madame la marquise , et peut-être aussi de vous voir , dis-je en redoublant mes pleurs ( car je crois que je l'aimois véritable^ ment ) j mais peut-être que quand je ne verrai pas le monde et le bonheur des autres, je me soumettrai , et Dieu m'aidera à reprendre mes premiers senlimens. Voilà ce que je voulois vous dire : j'ai fini , monsieur, ne m'en voulez-vous pas à présent que je vous ai ouvert mon cœur , et que vous devez me trouver si enfant et si foible.

M. Féru me releva, me pressa dans ses bras, et médit avec émotion : assiedstoi,Céci]e, je ne t'en veux pas..., je l'aime plus que jamais; mais calme toi et écoute ton meilleur ami. J'élois si tremblante, si agitée, que j'avois bien de la peine à me remettre, et pourtant j'élois contente de moi.

A présent ma conscience étoit en repos , et je devois bien penser qu'il ne

( >8i ) me resloitj quelque chose qu'il dît, qu*à me soumettre et à ol>éir.

— Cécile , n'as-tu jamais pensé que j'eusse des vues sur loi ? — Pardonnezmoi, monsieur, j'avoue que j'ai pensé..., n'étoil-oepasune trop grande présomption à moi? Mais quand il seroit yrai que vous voulussiez bien m'élever au rang de votre épouse, ne ferois-je pas encore mieux de m'occuper de mon ménage et du soin de vos affaires, que d'aller courir le spectacle et les plaisirs... ? — Mon ëpouse ! s'écria M. Féru en reculant d'un pas, lu as pensé que lu pourrois devenir mon épouse...! Assurément, Cécile, je t'aimerois assez pour cela , et si je voulois me marier, je pourrois faire plus mal : mais tu ne sais pas ce que c'est que les préjugés... Ne vois-tu pas que la marquise , malgré l'amitié qu'elle a pour toi , ne le reçoit qu'en secret, et qu'elle fait , ces jours-là , fermer sa porte...? est-ce qu'on épouse une pauvre enfant aban-

donnée, qui n'est rien..., qui n'a rien , et qui pourroit devoir la vie à quelqu'être méprisable... , à quelque malfaiteur même...? — A quelque malfaileur, diles-vous! ah! monsieur, si vous avee une semblable idée, comment avez-vous pu faire quelqu'attention à moi?... Comment ne m'avez-vous pas rejetée avec horreur...? Je pourrois être la fille d'un malfaileur ! Ah ! mon Dieu , mon dieu , je n'avois jamais pensé cela , et à présent je voudrois bien mourir. — Calme-loi , Cécile , je ne le dis pas cela pour te désespérer , mais seulement pour que lu saches qu'on n'épouse pas une pauvre créature comme toi ! Le hasard de sa naissance n'empêche pas qu'on ne' lui veuille du bien, qu'on ne lui en fasse même, quand elle est sensible et jolie, et certainement lu l'es beaucoup; seulement il faut bien que lu saches, ma pau- \re enfant , que les règles du monde et de la société ne sont rien pour toi ,

( .85 ) parce que tu ne fais pas partie de la société..., que tu n'es d'aucune classe... , que personne ne te réclame... , que personne ne te venger oit , et qu'il ne dépend que de toi seule de sortir de cet état abject où t'a placée le hasard et le malheur... M. Féru pouvoit continuer sans crainte que je l'interrompisse, j'élois couverte d'humiliations et d'amertumes.

Je ne pleurois plus avec celte effusion de cœur qui soulage... Des larmes rares et brûlantes tomboient de mes yeux et se séchoient aussitôt sur mes joues animées du plus vif incarnat.

H continua :

Je t'afflige , Cécile , c'est à regret , je l'assure ; mais je vois bien qu'il lefalloit, sans cela tu te ferois de petites idées de conduite..., de vertu, qui sont justes en général, mais qui ne le seroient pas pour loi.. Je ne pensoispas qu'il fallût aussitôt m'expliquer j mais tu en fais naître l'occasion, et autant aujourdhui que de-

( i84 ) main , puisque je n'ai ri«n résolu qui ne soit pour loi autant que pour moimême. Apprends donc, ma pauvre enfant, que je t'ai un peu trompée... , trompée pour ton bien , comme l'on fait avec une enfant sans expérience qui n'est pas encore en état de juger de ce qui lui'con-. vient.

Cette dame chez qui tu vas , et qui s'intéresse à toi , n'est pas, comme tu Je penses, une marquise , c'est tout simplement la maîtresse du directeur de l'Opéra..., une excellente femme que j'ai connue , il y a vingt ans , et qui par considération j^our moi , veut bien te rendre service.

Quoique tu n'ayes guère plus de quinze ans, il est déjà un peu tard, Cécile, pour acquérir des talens pour le chant et pour la danse que tu as tant admirés l'autre jour 5 mais comme cette dame est toute puissante auprès de M. S. ^ elle te fera recevoir quoique tune saches rien.

Tu ne paraîtras que rarement et dans les cliœurs^ malgré cela tu auras de petits appointcmens, et puis tout ce que je te donnerai en secret.

^ D'abord un joli logement , avec dé jolis meubles et des glaces.

Ce ne sera plus tes habits de paysanne^ mais de jolies robes de toutes saisons, des maîtres de danse et de musique , de l'argent tout ce qu'il t'en faudra, et une petite bonne pour te servir : pour toiit cela , Cécile, je ne veux que ton obéissance et ton amour.Qu'en dis- tu, Cécile? — Monsieur , je reste confondue. — Confondue, et reconnaissante^ j'espère j mais tu crois peut-être que tout ce que je le propose est impraticable,... tu as peut-être peur que ta vieille supérieure ne te réclame et te punisse , laisse - toi conduire, chère enfant , et tu ne risques rien.

D'abord tu penses bien qu'il ne faut pas que je paroisse dans tout cela : il te

sera très-facile de i'écha])per un de ces soirs de la maison , où on ne fait pas , au milieu de tant de filles , grande attention à toi j nous conviendrons d'un endroit pour nous rejoindre: sors avec les habits de tous les jours , je l'en ferai changer quelque part, et nous les jete-^ ions ensuite contre une borne : je te «onduirai chez madame de***^ elle te fera recevoir à l'Opéra, dès le même soir je le mènerai à ton logement et dès cet instant personne n'aura plus de droit sur toi. Eh bien, Cécile, suis-je ton ami, qu'en dis-tu ?-i— Je dis, repris-je avec Une hardiesse et une véhémence qui m'étonne encore, que l'enfer n'a pas de plus dangereux séducteur que vous, M. Féru 5 c'est sûrement un mauvais moment^ et Dieu aura pitié de vous ! Ne vous souvient - il plus de tout ce que vous me dites ^ lorsque vous arrivâtes à l'hospice... que vous ne m'aimiez que parce que je vous

( '8? ) paraissols modeste , laborieuse et sa-ge..* que la beauté n'étoit rien sans la vertu, enfin que je vous intéressois , à cause que je ressemblois à votre fille Zoé ? Dites, ditesj mon cher Monsi«ur, si cette chère enfant vivoit encore , et qu'on lui fît une semblable proposition^ que penseriez-vous de celui qui voudroit ainsi la conduire à sa perle ?

Tu veux toujours comparer , Cécile , et c'est en quoi tu manques de bon sens: si ma fille vivoit , elle auroit des parens qui s'intéresseroient à son honneur ,...., le public , qui élabliroit sa réputation ; on parlcroit d'elle , on la norameroit :.. et peut-être , en effet , la blàmeroit-on , parce qu'elle pourroit faire mieux j mais toi 5 pauvre misérable, qui sait seulement que tu es au monde ? une fois hors de ton hospice, qui saura ce que tu es devenue?... peut-être pensera-ton, en retrouvant tes habits, que tu as pris du chagrin et que tu t'es noyée j

île hîetij qu'en sera-l-îJ? douze heures après^ personne n'y songera plus... c'est cela de moins à nourrir dans la maison. *■=— En vérité , Monsieur, dis-je en sanglcttant , je né pense: pas qu'on soit si dur, on ne m'a Jamais reproché mon pain.- — Qu'on te le reproche , ou non j Cécile , on te le donne par charité, on ne ■ le le doit pas , et des occasio'ns de faire ïa charité, on n'en manquera jamais.

Il y aura toujours des êtres à charge à leurs parens , et que par misère , ou par libertinage, on conduira à la porte de l'hôpital. •*— ■ Tout cela est vrai... trèsvrai , repris- je avec désespoir , que Dieu me le pardonne ; mais pourquoi m'a-t-il donné la vie?... la lui avois-je demandée?... Qu'est-ce qui avôit besoin que je fusse au monde ... pour tant souffrir, pour être si humiliée,... si confuse, que je voudrois que la terre s'ouvrît sous mes pas et m'engloutisse à l'instant ! — • Quelle violence, quelle exagération, Gé-

( iSg ) elle ! et comme ta mauvaise têie t'empé-? chede raisonner! D'abord, de ce que j'ai dit que tu pouvois être la fille d'un malfaiteur, il n'est pas sûr que tu le sois..., lu pourrois être la fîUe de quelque paurvre ouvrier sans ouvrage, infirme, veuf, et qui t'aura mis là , pour l'empêcher de

mourir; et depuis , qu'as-tu donc

éprouvé de si fàcheuî ? au lieu de rester maigre, pâle et chétive comme la plupart de tes compagnes, malgré ta misère , tu as grandi avec une excellente santé , lu es fraîche comme une rose , tu as Ie§ bras, les mains superbes , les plus belles dents du monde , et tu vois bien, Cécile , que Je ne disois pas vrai lorsque je disois que tout cch étoit peu de chose; car c'est pour tout cela que je t'ai remarquée; et si ce n'avoit pas été moi , peut-être que cela auroit été un autre ,... mais un autre, qui auroit cherché à abuser de ton inno-r cence, sans s'occuper de ton avenir; qui t'auroi^ désbpnorée pt pw^s l'awroit

plantée là après : qu'ai-je fait au contraire, Cécile ? je me suis attaché à toi , et je l'ai préparé un sort heureux , qui le rendra indépendante de tout le monde , et même de moi. Demain , tu es libre de quitter cette vilaine maison, nous te donnerons un nom, on t'appellera madame, et il n'y a pas de danger que parée comme tu vas l'être , on s'avise de le reconnoître pour la pauvre fille de la Pitié.

Au contraire , comme tu es belle et naturellement fière, tu auras le plaisir d'humilier les rivales, tu recevras les hommages des hommes , tu les verras à tes pieds;... car je ne veux pas te rendre esclave; et pourvu qu'au fond tu me restes fidelle, je ne veux pas l'empêcher d'avoir des adorateurs.Tu vois bien, Cécile, que Dieu n'a pas si mal fait de te mettre au monde, puisqu'il dépend de toi d'être heureuse et de sortir pour toujours de l'état où tu es née. — Osez-vous bien parler de Dieu, en disant de pareilles

( igO

choses, Monsieur? et seroit-ce pour Irouver raon plaisir dans le déshonneur el dans le crime , qu'il m'auroit donné la vie? Hélas! si je n'ai ni naissance ni fortune, il dépend encore de moi d'avoir de la vertu et de ne pas rougir au moins de ce qui est en mon pouvoir.

Oui, je sens bien à présent que j'avois tort de maudire mon existence,... n'ai-je pas été élevée par des personnes pieuses et de bonnes mœurs, qui ne m'ont donné que de bons préceptes et de bons exemples?

ne m'ont-elles pas appris que cette vie est courte, et qu'il v en aune autre, où noua attendent des récompenses éternelles?

tout ce que vous venez de me dire, Monsieur, est bien mal, et Dieu permet que eela ne me séduise point... — Ainsi^ mademoiselle, vous décidez que vous voulez

retourner à votre misère; je vous

croyois l'ame plus élevée , mais je me ■ suis trompé;... en ce cas-là, que voulezyous de moi ?• . .-—Rien, monsieur , rien j

jdis-je , en renouvelant mes pleurs , qu^ le dépit avoit un peu suspendues.... je sens bien que vous allez m'abandonner, et madame la maîtresse du directeur aussi j mais je ne veux plus rien d'elle non plus 5... aidez-moi seulement à donner quelque raison , afin qu'on ne croie pas que j'en ai mal agi avec elle ou avec vous. —Oh! rien n'est plus aisé, Cécile: comme personne ne la connoît, et qu'on a cru hier qu'elle éloit fort malade, je

puis dire qu'elle a succombé Je vous

en remercie , Monsieur 3 pour ce mensonge-là, je veux bien encore !e faire.... ^u moins ce sera le dernier.

— Croyez-moi, Cécile, me dit M. Féru d'un air plus doux et presque chagrin , même, ne vous décidez pas si vite...

Vous êtes bien jeune, Cécile, et vous avez encore bien d«s années à souffrir.... Je ne trouverai pas une autre fois une occasion comme celle-ci; au moins consultez-YOus.

Demain je passerai dans la salle oh vous travaillez : si vous avez changé d'avis , laissez tomber votre ouvrage lorsque je serai près de vous , je saurai ce que cela signifie, et je vous demanderai pour le lendemain j mais si vous ne me faites aucun signe , il sera inutile de recourir à moi , je ne vous écouterai plus. — Oh ! cette épreuve , Monsieur , n'est pas nécessaire , je ne veux pas être danseuse à l'Opéra votre maîtresse

avoir des adorateurs ;... tout cela est horrible à mes yeux , et je vous prie de m'oublier dès à présent. — Vous êtes une ingrate , Cécile. — • Non , Monsieur, non, je ne le suis pas j et si vous m'aviez fait quelque bien , sans exiger que je devinsse pour cela une malhonnête fille , je vous aurois aimé toute ma vie,... je vous aurois obéi jusqu'à la mort,

— C'est assez , Cécile , cet entretien Qie fatigue : j'ai voulu faire votre bon-

heur,... vous ne le voulez pas, et quand vous le regreilerez il sera trop lard.

Je sortis le cœur rempli de douleur, de honte, et je crois presque quej'aurois pu dire de haine , car M. Féru, pour me rendre plus facile à ses désirs et me décourager eulièrement, m'avoit parlé de moi-même en des termes si vils et si méprisans , que je n'osois plus jeter les yeux sur ma destinée ; je n'a vois plus d'avenir,.... il m'avoit ôté jusqu'à l'espérance,.... bien trompeur, mais solide, en quelque sorte, puisqu'il nous suit d'ordinaire jusqu'au tombeau.

J'allai de suite chez la supérieure , et pour qu'il n'y ait plus à s'en dédire, qu'il ne me vînt pas la mauvaise pensée de retourner sur mes pas, je lui dis, en fondant en larmes, que ma protectrice étoit morte de la veille au soir. (Ce n'étoit presque pas mentir, elle étoit morte pour moi, puisque je ne devois jamais la r&yoir. )

—Morte! s'écria-t-elle; ah! mon diea que c'est prompt !... Mais Dieu est le maître, ma pauvre Cécile.... Il faut pourtant que celte chère dame n'ait pas pris mon élixir à t-împs , car il est infaillible j mais voilà qui est bien fâcheux , et ce n'est pas sans motif que tu as du chagrin. Pendant qu'elle me parloit ainsi , un frisson terrible s'emparoit de moi , je devenois toute violette, et un claquement de dents, dont elle s'aperçut, lui fît connoître que je me seniois bien mal.— Tu l'affectes trop, Cécile, il faut modérer la sensibilité : la providence ne t'abandonnera pas , et pour te prouver que je prends part à tes peines, je veux que tu soignes ta santé et que lu prennes du repos. Je vais dire qu'on mette un lit de sangle au n°. 5 ^ on y fera du feu , tu te coucheras et tu pourras faire prier la bonne Rixa de te venir voir.

Je fus bien sensible à cette bonté, mou plus grand désir étoit d'être seule qj^

( 196 ) d'avoir près de moi une personne avec laquelle je pusse épancher mon eœur.

Ce numéro 5 , il faut que je le dépeigne, car c'est là où le bonheur vint me chercher, et depuis je ne m'y suis jamais retrouvée sans émotion : c'étoit une petite pièce au rez-de-chaussée , fort obscure et très-humide quand on n'allumoit j^as un poêle de terre qui éloit au milieu ; la muraille auroit été tout-à-fait nue , si on n'y avoit pas collé, à différentes époques, des mandemens de Monseigneur l'archevêque ou quelques réglemens de la maison.Une table de bois, quatre chaises de paille , un prie-dieu grossièrement fait , voilà quels étoient les ornemens de ce lieu , qui devint préférable, pour moi, à tout les salons de la capitale.

Mais il n'est pas le temps de le dire.... aujourd'hui j'y suis malade , désespérée et même hors d'étal d'expliquer à ma meilleure amie ce qui me met dans cet état.

Rixa. lonle curieuse qu'elle est quelquefois , a uop peur d'exciter ma peine, elle ne m'interroge pas ; elle me plaint sans savoir de quoi, elle me console parce qu'elle m'aime et que rien ne console si bien que d'être aimé , enfin je revins à la vie, parce qu'elle eut soin de moi, et aussi parce que j'avois quinze ans.

Elle obtint de passer les jours..., les nuits à mes cotés. Clière et bonne Rixa , que je lui dois de reconnoissance et d'amitié! Après huit jours d'une fièvre violente et qui m'avoit fort abattue, je nrwî trouvai calme... tout ce qui s'éioit passé, plaisir et peine ^ ne me paroissoit que comme un songe: il me sembloit que tout s'éioit éloigné de moi , comme s'il s'étoit écoulé dix ans , et je me trouvai disposée à raconter à Rixa ^ avec modération, ce qui m'avoit si violemment agilée quelques jours avant. La mémoire me revint peu-à-peu, je lui parlai de cette marquise

( T98 ) qui n'ëloit pas marquise ,... de M. Férit qui éloit un fourbe , un hypocrile , et qui vouloit que je devinsse sa maîtresse, et fille d'Opéra.

A chaque mot , Rixa m'inlerrompoit par des exclamations violentes qui prouvoient bien la vertu de cette bonne fille et sa tendresse pour moi. — O le monstre î le scélérat ! et moi qui cioyois qu'il vouloit épouser ma chère Cécile,... ne seroitce pas bien trop de bonheur pour luiî... Ah'! ma chère enfant, que vous avez bien fait de rejeter ses offres avec horreur ! allez, chère petite, une jolie fille n'est jamais que cela, et il y en a tout plein d'autres qui lui ressemblent ; au lieu qu'une fillo vertueuse et sage, qui préfère sa misère aux richesses, prix du déshonneur, est un trésor jDieu la bénit , la récompense dans l'autre vie, et souvent dans celle-ci.... Mais avez-vous tout conté à Madame la supéri eure? Que je serais bien.

aise de voir démasquer cet homme-là , cei hypocrite qu'on croit un saint ! — .Non , ma chère Rixa , je n'ai rien dit ,.... je ne dirai rien, et vous me garderez le secret si vous avez quelqu'amitié pour moi. Hélas! mon amie, quelle preuve J)uis-je donner de tout ce que je viens de •vous dire? me croiroit-on de préférence à M. Féru , et n'auroit-on pas raison de supposer que j'ai été d'abord d'intelligence avec lui pour me fâcher après?

Croiroil - on que j'ai été deux mois chez cette dame, sans m'apercevoir qu'au Heu. de m'inspirer le goût de la vertu , elle ne me parloit que de dissipation et de plaisir?... et ces habits que je prenois chez M. Féru , dont je n'ai jamais parlé? . en revenant de l'Opéra, n'ai- je pas consenti à toute l'histoire de cette marquise qu'on disoit malade?... Peut-être qu'au fond du cœur on voudroit bien croire que M. Féru a pris du goût pour moi... et demandez à mademoiselle l'Etoile ce

( aoo ) qu'elle en pcnseroit! que j'ai fait des avances pour lui plaire j que je suis une petite coquette dont il a voulu s'amuser un moment , et qui a besoin d'être surveillée à l'avenir. Ah! ma bonne Rixa , je ne suis pas dans une position à me faire rendre justice , il ne m'en reviendroit que du mal , et M. Féru le sait bien sans doute- car il no m'a pas recommandé le secret; il n'a pas peur de moi, et il sait bien sûrement ce qu'il auroit à faire si je voulois me plaindre de lui.

Rixa eut bien de la peine à se rendre à mes raisons ; mais enfin elle convint que ma conduite étoit prudente ^ qu'il falloit tacher d'oublier toutes ces vilaines gens-là, et me remettre courageusement au travail, qui me valoit quelques douceurs, et, ce qui valoit mieux encore, me faisoit distinguer dans la maison. A propos de ce travail, nous avions, Rixa et moi, beaucoup d'ouvrage pour cette dame... M. Féru prévint notre embarras, il nous fit dire de continuer; que la

sœur de madame la marquise prendroit ces broderies au prix convenu , et qu'on pouvoil tout renvoyer chez lui. Cette attention me fît connoître qu'il me savoit gré de ma discrétion. Pendant ma maladie il s'informa de moi plusieurs fois, et on resta persuadé que c'étoit un homme de bien , qui avoit charitablement cherché à me secourir. On me laissa toutie temps de me rétablir j mais comme enfin je n'étois plus malade , je repris ma place accoutumée auprès de mademoiselle l'Etoile , qui , par je ne sais quel instinct de méchanceté, soupçonnoit quil y avoit quelque mystère entre M. Féru et moi : elle lançoit des mots piquans, que je ne faisois pas semblant d'entendre ; mais je voyois bien qu'elle croyoil que je l'aimois, elle pensoit qu'il étoit dégofitc de moi.

Quelle société qu'un méchant esprit comme ^«lui-là! on ne prend pasla peine de se défendre, même du mal qu'il ima-

( 2oa ) glne : s'il vous approuve, il ne vous flalie' pas j s'il vous méprise il ne vous i)lesse pas non plus , on cherche toujours un motif étranger à ce qu'il témoigne . et en général on ne se trompe pas.

Quoiqu'il ne me vînt pas à l'espiit de regretter un instant les infâmes propositions de M. Féru , il y avoit des jours où je ne pouvois m'empêcher de troufer mon sort bien malheureux. Il ne faut quepeu de temps pour s'accoutumer au bien-être, à la fortune, au plaisir j mais l'ennui et les privations ne perdent jamais de leur amertume : si on cesse de s'en plaindre , oe n'est pas preuve qu'on »e souJBfre plus, c''est seulement que personne n'étant frappé de vos peines, ne les partage vivement. Elle est née dans cet état, dit-on, elle doit se faire une raison, et si cette raison n'est pas venue, c'est un tort que vous avez , voilà tout.

Pourtant , il y avoit des pensées bien (consolâmes dîuis mon malheur : §i. je

( ao5 ) n^avoi.-; pas un logement , des robes , des domestiques , c'est que je n'en avois pas voulu : ces mauvais habits , je ne les portois pas par nécessité et par foice , il n'avoit tenu qu'à moi d'en avoir d'autres , je les avois choisis de préférence à la honte du désordre. Quehju'horreur qu'on ait pour le vice , il faut avouer qu'on n'est pas sans mérite de lui pi^éfé- Fer la vertu.

Sur-toutqitand c'est pour elle-même...

qu'il n'y a que vous et Dieu qui le sachiez, la conscience vous en tient compte , peut-être l'orgueil aussi ; mais je crois que cet orgueil là , on ne fait pas mal de l'avoir, des caractères foibles ou vicieux ne s'en soucieroient pas. Ajoutez à tous les motifs que j'avois de prendre couiage, l'amitié et les presseniimens de ma bonne Rixa : elle ne doutoit pas que mon sort ne dût changer, si ce u'étoit pas aujourd'hui ce aeroil demain : couitmeni cela arriveirot-il ? elle ne le pré-

( 3o4 ) ■voyoit pas j mais dans ses idées' la pro- Tidence medevoit ee miracle et la providence ne iromperoit pas sa confiance et «a foi.

Voici ce qui arriva pour confirmer «es heureux présages , et je le dus beaucoup à l'affection de celte vertueuse fille , qui m'aimoit comme son enfant , mais -qui, à raison de ce qu'elle savoit, méloit toujours en secret de la considéra- •tion à sa tendresse : elle ne m'avoit pas permis de l'appeler ma mère , comme je l'avois souvent désiré , et je la désobli- 'çeois lorsque je voulois lui rendre mille petits services que je recevois d'elle et qu'absolument elle refusoit de moi.

Quoi qu'il put lui aniver, elle y faisoit peu d'attention pour elle-même ; mais elle cherchoit si cela ne pouvoit pas m'étre utile en quelque chose ; car elle ne voyoit de hasard à rien , et croyoit que c'étoit à elle à profiler de tout. Un soir qu'elle avoit traversé les Tui-

( 3o5 ) leries à la chute du jour , elle sentit quelque chose à SCS pieds, que l'obscurité ne lui permettoit pas de diiitingncr ; elle !e ramassa , ^ sortant du jardin pour s'approcher d'une boutique qui étoit fort éclairée, elle vit que c'éloit un petit sac de velours vert fermé avec un cadenas en or.

Son premier mouvement fut de courir au lieu même où elle l'avoit trouvé , pensant que la personne qui l'avoit perdu , retourneroit sur ses pas pour le chercher ; mais elle y passa plus d'un quart-dlieure sans lien remarquer de relatif à la découverte qu'elle venoit de faire j et comme il étoit tard, elle rentra dans la petite chambie qu'elle occupoil au faubourg Saint-Marceau.

S'éiant enfermée et bien assurée qu'elle étoit seule, elle fit alors l'inspection du petit sac.

Elle trouva d'abord un joli étui d'or, une paire de ciseaux fins, une bourse

C so6- ) pleine d'or , mais de pièces étrangères qu'elle ne connaissoit pas ; enfin elle y'n un très-peiit portefeuille qui renfêrmoit quelques lettres d'une écriture de femme fort petite , et qu'elle eut bien de la peine à lire ; pourtant^ quoirque ce ne fût pas trop discret , elle s'y appliqua beaucoup dans le désir de reconnaître à qui ajjpartenoit le petit sac et de le remettre à son maître : en effet la suscription des lettres ne lui laissa rien à désirer, elle distingua ces mots : à Milady Kesby , rue Caumarlin , n°. II. D'après ce renseignement, elle ne douta pas qu'elle ne pût se débarrasser dès le lendemain d'une chose qu'elle ne regardoit que comme un dépôt ^ sans qu'il lui vînt même à l'esprit qu'elle eût pu s'en approprier la moindre chose.

J'ai déjà dit que Rixa ne croyoit point au hasard et qu'elle cherchoit dans les moindres circonstances de. la

vie , s*ll n'y avoit pas un côté qui pût m'élre favorable; car ce n'éloil jamais que de mon sort qu'elle s'occupoil.

Cette excellente fille ne se croyoit pas faite pour en avoir elle-même un différent du sien ; elle travaiUoit pour \ivre , elle étoit née pour cela, elle n'y trouvoit ni injustice, ni malheur, et pensoit tout le contraire à mon égard.

Trouver à ses pieds un sac, une bourse , un portefeuille , c'éloit un événement, et elle sentit tout de suit^ le parti qu'elle en pouvoit tirer.

Elle serra le tout avec beaucoup de précaution dans une armoire, et se coucha l'esprit rempli de mille chimères agréables, qu'elle trouvoit bien préférables au sommeil : au bout de quelques heures pourtant, sa tête se calma, et la réflexion lui fit entrevoir mille diffi^ cultes qu'elle n'avoit pas entrevues d'abord.

IJ étoit évident que ce sac apparie-

( 3o8 ) noit à Milady Kesby , dont elle avoit trouvé l'adresse parles lettres quiétoient dans le portefeuille ; mais comment espérer, en le lui rapportant , d'arriver jusqu'à elle? laisseroit-on approcher une pauvre négresse , qui n'étoit recommandée par personne? Une si grande dame devoit-elle être d'un accès si facile ?

Rixa se leva , quoiqu'il ne fît pas jour encore, et rechercha dans ce portefeuille qu'elle avoit éiéjà parcouru, si elle n'y trouveroit pas quelque renseignement. En effet , une petite lettre qu'elle n'avoit pas lue , en éioit tombée, et c'éioit justement dans celle-là que se trouYoilun article intéressant pour elle.

Ceiieleltre étoit d'une amie de Milady, d'un style intime et familier , mais ne renfermant y)Our tout autre que des choses insignifiantes.

Elle finissoit par ces mots : « On dit,

» ma chère amie , que Juliette est . » plus étourdie que jamais , depuis * qu'elle est entrée à votre service : pre- » nez patience avec elle, elle est si jeune » et a tant de désir de vous plaire, qu'elle » se corrigera sûrement. »

Quelle découverte pour Rixa! une des femmes de Milady s'appelle Juliette.... elle est jeune, étourdie, il sera facile de la gagner... et elle n'y fera pas tant de façon que les autres domestiques , bien pénétrée de la dignité de leur maîtresse.

Tout s'arrangeoit alors , et dès que l'heure le pemiit , Rixa s'habilla le plus proprement qu'elle pût.

Lorsqu'elle avoit sur sa tête son beau mouchoir des Indes, et qu'elle meltoit sa robe de cotonnade d'un blanc éblouissant , elle avoit fort bon air; son œil vif, ses dents d'ivoire, et sa taille grande et élancée ^ prévenoient en sa faveur , et elle avoit trouvé plus d'une fois Toc-

f 3IO )

casîon de se marier. Mais Rixa ne voti" loit pas prendre un maîlre qui ne Ini eût peut être pas permis d'avoir tant de • soin de moi , de me Yoi4- aussi souvent , el sur-tout de me donner la plus grande partie de ce qu'elle gagnoit à l'aide de son travail 5 aucune promesse ne l'auroit rassurée sur un intérêt aussi cher, et c'étoit encore un sacrifice sur lequel elle n'Iiésiioit pas. Midi sonnèrent, et Ri\a se rendit à l'hôtel de Milady : elle demanda à parler à mademoiselle Juliette ', le portier, qui travailloit dans sa loge, ne tourna seulement pas la tête et cria : à l'entresol > l'escalier à gauche. Rixa y fut dans un instant , et frappa doucement.

Une jeune fille, d'^environ seize ans , ouvrit tout de suite , mais en la voyant fit un eri terrible^ en se sauvant à l'autre bout de la chambre j puis tout étonnée elle-même de sa terreur, elle se ,^ mh à rire comme une folle, ce quit]

n'empêcha pas Rixa d'avancer sans humeur et d'an air agréable. Julielle sentant alors que sa conduite éioit lout-à-fait déraisonnable j eut envie delà réparer j mais l'accès de folie n'éioii pas encore lout-à-fait passé, et ce fut en se retenant à peine, qu'elle lui dit : — Pardon, Madame!.... mais aussi, pourquoi avezvous le \isage noir comme cela ? — ► Parce que je suis d'un pavs , répondit Rixa, où les femmes ne sont pas blanches et jolies comme vous.

Ce petit compliment acheva de gagner lout-à-fait le cœur de Juliette , et elÏQ ne pouvoit être mieux disposée à faire toait ce qu'elle desiroit d'elle.

Quand elle sut qu'il ne s'agissoil que d'introduire Rixa chez sa maîtresse, elle lie lui fit aucune question, la prit par la main de la meilleure amitié du monde, et après être montée au premier et avoir traversé les apparteraens les plus beaux et les plu» magnifiquemeojl

meublés qu'elle eût jamais vus, elle la fil entrer dans la chambre à coucher, demandant, la permission de la présenler, lorsqu'elle étoit déjà arrivée à quelques pas de Milady. Milady ne s'offensa pas de celle liberté. C'étoit encore une trèsbelle femme , qui ne paraissoit pas trenie-six ans, et dont toute la physionomie annonçoit l'indulgence et la bonté. —— Que me voulez- vous, ma bonne ? dit-elle à Rixa. — Oserois-je demander à Milady si en sortant hier des Tuileries elle n'a pas perdii quelque chose? — Moi! répondit-elle, je ne m'en suis pas encore aperçue,.... mais je me lève à l'instant : c'est peul-êlre mon voile d'Angleterre , Juliette , ne l'avez- vous pas rangé? — -Non, madame, dit Rixa , en découvrant le petit sac vert qu'elle avoit caché sous la pointe de son mouchoir; je crois que ce sac aftpartient à Milady, et j'ai trouvé des lettres qui me l'ontindiqué. — Ah! mon dieu , mon sac Quoi ! je l'avoiï

( 2i5 ) perdu ! Que je vous suis obligée.... , je crois qu'il y avoit dedans un élui d'or auquel je tiens beaucoup. — Et une bourse aussi ; je n'en connois pas le contenu , je n'ai vu que les lettres , et Milady me pardonnera.... — Vous pardonner, bonne négresse , dit Milady (en s'apercevant que celte bourse, nouée d'une certaine manière , n'avoit pas même été ouverte), vous pardonner , ne seroit pas assez... j et prenant sur sa cheminée une trentaine de guinées qui y éioient étalées , — Etes-vous contente , ma chère enfant ? — Non , non , Milady , je ne le suis pas ^ que vous puissiez pensera me recompenser pour avoir fait mon devoir.

Est-ce que ce sac ctoit à moi ?... estce que je ne savois pas qu'il étoit à Milady?... De l'argent, pour cela ! ajoutat-ellc en s'cisuyant les yeux ; ah ! il faut donc toujours que les pauvres gens soient humitiés, on ne les croit pas honnêtes pour rien....

— Vous me faites bien de la peine ^ reprit celle eicellenle dame , et ce seroit moi que vous morliiîeriez beaucoup en refusant ces marques si justes de ma reconnoissance. Je reprends cet argent....

Comment vous nommez -vous? — — Rixa , madame. — Hé bien, Rixa , faisons connoissance ensemble ^ et si vous ne voulez pas me faire de peine , cherchez quelque chose qui vous obUge; quoi que ce soit , je vous le promets d'avance.... Parlez, bonne négresse,.... dô la manière dont vous vous faites connoître à moi, les distances se rapproclient , et je ne voudrois pas valoir moins que vous.

— Quel langage ! quelle bonté 1 dît Rixa en se mettant aux genoux de Milady , et baisant la main qu'elle lui présentoit ; il est vrai , Milady , que je désire quelque chose avec passion.... , et 1 qu'il est en votre pouvoir de me l'accorder, —r Parlez, Riia ; je ne me dé;

dirai point. — Eh bien , Milady , je ■vous supplie d'accorder votre protection à une jeune infortunée , qni n'a ni père , ni mère , ni parens sur la terre... — Ni parens, Rixa ! — Ni parens, Madame ,... au moins ne les connoît-elle pas, et ne peut -elle pas se réclamer d'aucuns!

malgré cela , elle est vertueuse comme un ange , elle a quinze ans , et elle est belle comme le jour.

— Amenez-moî cette enfant , et si elle est comme vous le dites... — Que je vous l'amène , madame! dit Rixaj mon dieu , je ne le peux pas , on ne me la confieroit pas. — Quoi ! cette fille, qui n'a pas de parens , dans quelle maison est-elle donc ? — Ah ! Milady , voilà ce que je n'oserai jamais vous dire. — D le £aut bien pourtant, et le front de Milady s'obscurcissoit visiblement, elle commençoit à craindre d'être la dupe de quelque aventurière : pourtant ne voulant pas encore témoigner sa méfiance...

Je veux aller dans celle maison. — Ah ! Milady n'est pas faite pour cela. — Rixa , vous m'étonnez... , vous m'étonnez beaucoup. — Je vois bien que Milady pense quelque chose de mal,....

cela me donnera la force de parler ; mais si , après cela , madame ne veut plus voir ma pauvre Cécile? — Rixa, vous abusez de ma patience : à présent je vous ordonne de vous expliquer. — Milady... , celte pauvre infortunée... est à la Pitié. — A la Pitié? s'écria Milady. Qu'est-ce que c'est que la Pitié ? je n'ai jamais entendu parler de cela ; mais rassurez-vous , Rixa , si ce lieu est honnête, je verrai votre protégée.

En cet instant la porte s'ouvrit, et deux seigneurs anglais, parens de Milady, entrèrent familièrement et, vinrent lui baiser la main.

— Vous n'êtes pas de trop , leur ditelle j celte bonne négresse que vous voyez ici , vient de me rendre un vrai ser-

vice : je vous conterai cela plus lard ; ea ce moment il s'agit de l'obliger à mon tour dans la personne d'une jeune fille qui l'intéresse , et qui est , dit-elle , à la Pitié j elle en étoit à me dire ce que c'est que cette Pitié.

Rixa , encouragée par l'air de bonté qu'avoit repris Milady , fit , avec plus de sensibilité que d'éloquence , la description de cette maison , fondée par le plus saint des hommes, conservée par les bienfaits du Gouvernement et dirigée par des fUles pieuses, qui servoient nuit et jour les pauvres enfans abandonnés avec un zèle et un désintéressement infinis , ce qui n'erapêchoit pas ces pauvres enfans de manquer de bien des choses nécessaires , parce que leur nombre étoit immense , s'accroissoit tous les jours , et que la maison étoit pauvre.

Quoi ! il est possible , dit Miladv , très -touchée, que des parens a} eut le cou-

( "8 ) rage d'abandonner ainsi leurs propres enfans ! mon dieu , que cela est cruel ! et ne les rcclame-t-on jamais? — Fort rarement^ Milady , et encore faut - il qu'on ail pris bien des précautions pour les reconnoître ; car ces bonnes religieuses ne les rendent pas facilement^ et jie les exposent pas à perdre les sentimens de religion et de venu qu'elles cherchent à leur inspirer.

— Brave , très-brave, dit alors nn de ces deux Anglais qui venoient d'entrer, un maison de celle nature y être trèsbrave.... et tout ce qui est pour la bienfaisauce et l'humanité être digne d'un Anglais , la richesse êlre faite pour cela.

— Vous me devinez j cher cousin^ reprit Milady, et je suis si attendrie que je puis à peine exprimer ma pensée j si vous le voulez toutefois^ demain même nous irons voir cet établissement , et aussi celle Cécile que je ne méprise point parce qu'elle est pauvre et sans

parens . — Voilà le vrai philanlropie ^ icjuit cet autre Anglais qui n'avoit pas encore parlé; je me prie^ pour le demain , à accompagner Milacly.

— Bien volontiers. Bonne négresse , dit elle ensuite à Rixa ; mylord va prendre l'adresse de cette maison , annoncezy notre visite, et dites à la digne supé- . rieure que c'est bien moins la curiosité qui nous y attire que le désir d'y porter des secours. Mais je pense à votre pauvre Cécile : dites-moi , ma clicre enfant , sait - elle faire quelque chose , et n'aurois-je point quelque prétexte pour l'attirer chez moi? — Elle brode à ravir, et si Milady étoit tentée d'apprendre à

faire de ces jolis ouvrages — Oh !

non , non , je ne me soucie pas beaucoup d'apprendre, et je n'en aurois guère le temps ; mais j'ai une fille de l'âge de Cécile , et celle idée est excellente. Allez , Rixa, et reposez vous sur la parole de Miladv Kesbv.

Rixa sortit comblée d'une joie extrême , et Juliette , qui avoit été présente à cet entretien , lui fil mille amitiés. — Que je suis fâchée d'avoir tant ri , lui disoit-elle , me le pardonnerez-vous? c'est un vilain défaut que j'ai là , mais je m'en corrigerai 3 et à présent^ loin d'avoir peur de vous, je vous prie bien de me venir voir. Quelle journée pour Rixa î Le plaisir lui ôioit la faculté de marcher et presque de se soutenir j mais rien ne lui coùloit un jour comme celni-là : elle prit une voiture, et on pense bien qu'elle fut bien reçue de tous ceux qu'elle étoit si impaiienle de revoir. Allons, Cécile j disoit-elle dans son transport, voilà tous mes pressentimens qui se réalisent; je suis bien sûre que Milady sera enchantée de vous , elle est si bonne! si belle! elle paroît si généreuse!... Elle raconta à regret l'hisloire du petit sac vert, el n'en eut point parlé, si elle n'a voit pas été obhgéGdedire corn-

ment elle avoit connu MilaJy , et les éloges que lui donna la bonne supérieure la peinoienl véiilablement.

Je crois que c'est ici qu'il convient de faire le portrait de Miladv^ que je ne ^is que le lendemain ^ et dont je ne connus le caractère que long- temps après ; j'espère ne pas manquer à la reconnoissance que je lui devrai tonte ma vie^ en mêlant quelques critiques à la peinture de ses vertus ; car je puis dire que ces dernières étoient à elle , la nature les lui avoit données, et elle les retrou voit toujours au fond de son cœur, tandis que ses défauts étoient la suite de l'inexpérience , de la dissipation , et de l'entière indépendance où elle s'éloit trouvée avant d'être en âge de réfléchir.

Il falloit aussi en accuser son énorme fortune qui, lui faisant trouver partout des complaisans et des adorateurs , ne lui permelloit pas de bien juger des hommes et du monde.

Milady éloit française, veuve, avant î'age de dix-huit ans , de mylord Kesby, qui l'avoit épousée par amour et s'étoit engagé à ne jamais quitter la France ; elle avoit eu une fille la première année de son mariage.

Mère à l'âge de quinze ans , charmante , mais délicate et peu formée, elle avoit Joue avec son enfant comme elle avoit joué 5 peu de temps avant , avec sa poupée ; ensuite elle s'en étoit fatiguée , et n'étant pas assez pénétrée de ses devoirs , elle avoit confié à des soins étrangers l'éducation de Florine pour qui elle crovoit beaucoup faire, parce qu'elle dépensoit beaucoup d'argent pour elle et lui donnoit tous les maîtres de Paris.

Coquette sans le savoir , et sans vouloir faire un usage vicieux de son talent de plaire, elle s'étoit aperçue avec peine que paroissant d'une extrême jeunesse , Ja présence d'une fille de quinze ans trahissoit le secret de son âge j aussi étoit-il

Irès-rare que sa fille sorlît avec elle ; elle restoit dans son appartement, où Milady alloit la voir tous les malins , la caressoit beaucoup, et la quilloit ensuite jusqu'au lendemain.

Florine n'éloit pas accoutumée à plus de tendresse , elle ne s'en irouvoit pas malheureuse.... Comme elle avoit tout l'argent qu'elle pouvoit désirer , et qu'elle passoit sa vie avec des subalternes qui avoienl intérêt de satisfaire ses fantaisies , elle trouvoit mille moyens de se divertir, sans toutefois que ni elle, ni Milady méritassent le plus léger reproche du côté de la conduite et des mœurs.

Pour Milady, elle n'avoit pas un mauvais caractère, mais elle n'avoit pas trouvé le temps de s'en former aucun.

Très-inconstante dans le choix deses sociétés , elle prenoit tour à tour les goûts et les opinions de celle dans laquelle elle se trouvoit.

Etoient-ce des gens frivoles , superfi-

ciels , et prenant pour le ton du grand mond« les airs , les prétentions et les ridicules à la mode , elle s'y conformoit par mille enfantillages , dans lesquels elle surpassoil tout le monde ; elle s'évanouissoit à l'ombre d'un objet qu'elle avoit pris pour une souris; elle a\oit mal aux nerfs ; elle grasseyoit , prenoit des airs impertinens et toutes les mignardises les plus capables de nuire à son esprit ordinairement aimable , vif et plein de naturel.

Aussi ce genre-là ne manquoit-il pas de la fatiguer promptement.

Elle recherchoil un autre cercle , et cette même femme qu'on avoit trouvée si légère , si délicate et si peu réfléchie , paroissoit tout à coup passionnée pour les sciences et les arts , se levoit à quatre heures du matin , suivoit tous les cours , bravoit toutes les saisons, et ne voyoit plus que des savans qui avoient quelquefois la honte d'être remplacés par un singe ou un perroquet.

Enfin , celte inconstance d'idées et de seutimens avoit placé Milady au milieu d'un monde tout nouveau pour elle, où on ne parloit que vertu , humanité, bienfaisance, perfeeiion humaine:

tout cela , à la vérité , avec un peu d'ostentation ; mais comme elle avoit naturellement l'ame bonne et sensible, elle se livroit avec abandon à ce nouveau genre de jouissance que sa fortune lui permetloit et dont il résultoit un bien réel.

Mais n'étoit-ce pas le plus grand bonheur pour Rixa et pour moi de s'étrfe précisément présentée au moment où toutes ces pensées généreuses remplissoient son ame avec une sorte d'exagération ? On se doute bien que les deux seigneurs anglais étoient à la tête de celte société philantropique : pour des pen-^ seurs de profession , quelle belle occasion que d'aller à la Piiié , et voir toul-àla-fois et les malheureux et ceux qui les

soulagent ! aussi l'aventure de la négresse devint l'histoire du jour; on s'allendril sur son désintéressement , sur ses vertus sans culture , que l'adversité conserve et que la fortune corrompt toujours. On pleura aussi sur cette pauvre Cécile , belle, sage, mais sans famille et sans appui. Peu s'en fallut qu'on ne décidvnt qu'il falloil me laisser dans ma profonde misère , parce que cet intérêt si libéral et si peu prévu me feroit trop connoître mes avantages personnels. On vouloit me faire du bien , disoit mylord Kramer, et on alloit m'apporter, dans mon hospice , la vanité , l'orgueil , l'ambition , toutes les passions^ tous les vices des hommes : cet état de malheur et de privations étoit^ selon lui, le plus près de la nature et le plus voisin du bien.

Lors même que mon ignorance, et le défaut peut-être d'une assez grande surveillance ^ me livreroit à quelque erreur grossière, mes sens seuls enseroient res-

pensables , et cela n'eniraîneroit pas le désordre de mon esprit ; enfio on ne pouvoit pas , au nom de la raison ^ dire de plus grandes extravagances; heureusement le sentiment de mylord ne prévalut pas. Milady déclara qu'elle ne vouloit pas se fixer à une opinion si défavorable pour les gens heureux, et qu'elle espéroit bien mériter elle-même qu'on fit quelque exception.

Un Français eût cédé par galanterie j mais mylord n'étoitpas galant , il avoua qu'il y avoit une certaine énergie d'idée , une certaine force de raisonnement qui ne pouvoit pas s'organiser dans la foible tête d'une jolie femme; et faisant grâce à la frivolité du sexe , il promit de ne pas la contrarier dans ses desseins. Quant à moi , qui attendois la visite de Milady, je modérai la vivacité de mon imagination, et je ne me fiois plus qu'à demi aux espérances de ma bonne Rixa, qui s'cioit déjà si fort trompée sur les vues bon-

nêies de M. Féru, et sur rinlérét que ma vue devoit inspirer.

Tout cela se bornera ^ me disois-je , à quelque petite somme d'argent qu'on donnera peut-être à la maison , ou même à moi; peut-être Milady voudra-t-elle me prendre à son service, et j'étois décidée à refuser cette offre (qu'elle eût sans doute regardée comme une faveur ) : je ne négligeai pourtant pas les moyens que j'avois de paroître à mon avantage , et Rixa, qui ne me quitta pas ce jourlà , m'encouragea de toutes les illusions que faisoit naître son amitié.

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