‹ CécileChapitre 1 sur 3 · Cécile · texte numérisé non relu

Cécile

daDsunequipagema^ifiqueàJaportede la Fuie, et tout le monde se mit aux fenê très avec cette curiosité machinale qui naît dun spectacle nouveau. Oh ' que cela e.t beau, disoient tous ces enfans r

c est peut-être la reine ou au moins

quelque princesse- et chacune se redres^ soit , rajustoii sa cornette avec le secret espoir d'être remarquée.

Pour moi, jene courus point comme les autres, et mademoiselle l'Etoile s'en aperçut avec cette sagacité de malice qui la trompoit raiemem.

Demandez i Cécile quelle est cett.

dame ,....)« suis sûre qu'elle est du se- .r Veuillez voir qu'elle sera émergée de sa brodene...., c'est une fo- I„ne dans ses mains que cet ouvrage r Je ne pus m'empêcher de rougtr

déboutes les méchantes i-i-» J^ f^ voyois à cette fille, à qm. mon embarras

«rouva qu'elle avoit deviné juste ; elle ^:::Ù continué long-temps surUmeme

ton, si Milady, accompagnée de la supc^

Lre et de deux religieuses, neut fait Td! ces signes impératifsqm comman-

demie silence et le respect.

Mllady me parut adorable.

Comme la saison étou encore asse.

frolde.elleavoitunerobedesauncou- Uurderose,doubléed'hermtoe;sacott fuTeétoit sans prétention etlatssou pa-

rotre la plus belle chevelure blonde ■^-'eusseiamais vue; elle avou des

-"^^-tXt^rii^ratrar:

iroit , en souuani , a. i^j

ses pieds (les plus mignons qu'on puisse imaginer), en disant : voyez comme l'humidité des salles et des cours a déjà entièrement sali mes souliers.

Je crois bien , en effet , que c'étoit la première fois qu'une pareille toilette' avoit paru dans une semblable maison ; mais les gens riches et qui l'ont toujours été , savent-ils ce que c'est que la misère et les incommodités de la vie !

Excusons-les quelquefois de leur dureté avec les malheureux , c'est un état qu^ils ignorent et dont leur ame s'affccteroit peut-être plus souvent, si cette pénible image arrivoit jusqu'à eux.

Milady parcourut la salle , en paraissant prendre beaucoup d'intérêt à tout ce qu'elle voyoit : elle parloit souvent à demi voix à la supérieure ; et apparemment qu'elle étoit fort touchée de ses réponses , car elle portoit son mouchoir à ses yeux , en détournant un peu la lêle , comme une personne qui

(4) ne veut pas qu'on s'aperçoive qu'elle pleure , et qui relient même une parlie (le sa sensilnlilé. Rixa n'osoit se permettre d'avancer, elle restoit près de moi à l'embrasure de cette fenêtre où, ffiuie de pouvoir faire mieux , le regard moqueur et pénétrant de mademoiselle l'Etoile nous persécutoit toujours.

Milady, qui avoit dit la veille à Rixa de se trouver à l'hospice, la cherclioit <ies yeux et l'apercevant tout-à-coup , vint de son côté avec empressement. — \ous voilà, bonne négresse !.... où est cette Cécile dont vous m'avez parlé hier? voulez-vous bien me présenter à elle , dit- elle , avec une douce gaieté? — J'avançai avec timidité et fis une profonde révérence , sans oser lever les yeux. — Vous avez là une bien bonne amie , me dit-elle en désignant Rixa. — Je le sais, madame , aussi n'y a-t-il personne au monde que j'aime et que je respecte djivantage. — Vous mç conterez quel^

que jour comment vous vous êtes connue, Cécile; car j'ai coi>iracié uué dette avec elle, et je ne perds pas, en vous voyant, le désir de m'acquitier. — Bonté divine, s'ëeiia Rixa qui ne pouvoit plus contenir sa reconnoissance el sa joie , que milady est bonne ! — Madame, reprit celle ci en s'adressant à la supérieure , si le caractère de celte jeune fille répond à sa physionomie, je vor.s f«*!icite d'avoir un tel sujet dans votre maison, — Je n'ai que du bien à en dire, voulut bien répondre cette digne religieuse , elle est pieuse, douce et sage-, elle aime le travail,.... et à propos lU travail , Cécile , montre donc tes broderies à milady. On pense bien qu'elles éloienl toutes préparées. On 1«8 trouva charmantes; mais Milady ne jugea pas convenable d'expliquer en cet instant ce qu'elle vouloit faire de mon talent , elle fit un signe de bonté très-rassurant à Riia et continua sa visite dans la mai-

son. Quoiqne je n'eusse presque pas levé les yeux , je m'élols aperçue de l'air sévère et froid des deux Anglais qui accompagK oient Milady.

Aucun sourire d'approbation, lorsqu'elle a\oit parlé de ma physionomie ; et une femme, telle simple qu'elle soit, ne se trompe point à celte première impression , elle s'y attend même sans s'avouer qu'elle la désire , et augure moins mal d'elle-même , quand elle est trompée , que de celui qui la lui refuse.

Je jugeai donc d'abord que ces étrangers n'étoient point aimables ; et pour ne pas convenir que je les jugeois ainsi , parce que ma figure ne les avoit pas frappés, je me mis à craindre qu'étant parens et amis de Milady , ils ne cherchassent à me nuire dans son esprit.

Mais quoique Rixa ne fût pas trop en état de m'expliquer la conversation dont îelle avoit été témoin la veille , j'en conclus qu'il y avoit un peu d'affectation

(7) dans celle insouciance sur ma beau le ; que ces Anglais étoient seulement des philosophes, des penseurs, qui vouloient être jugés supérieurs aux foiblesses humaines : je ne me trompois pas, et leur générosité laissa une grande ojinion d'eux dans cette maison.

La supérieure pria Milady de ^o!lIoir bien venir se reposer dans son appartement, ce qu'elle accepta d'autant ]^îns volontiers, qu'elle souffroit du froid et avoit le cœur plein de tristesse dé tout I© malheur qu'elle avoit vu.

Elle trouva dans cet appartement non seulement un excellent feu , mais une colation exquise et très-bien servie , elle y fit honneur de la meilleure grâce du monde, et les deux Anglais beaucoup mieux qu'elle.

Ils ne disoient presque rien , et s'en cxcusoient sur la difficulté de parler notre langue j mais comme rappélit est

(8) de tous les pays , ils mangèrent et burent avec excès.

Apparemment que leur raison poiivoit soutenir celte épreuve , car ne perdant point de vue l'objet esseniiel de leur visite, chacun d'eux remit deux cents guinées à la supériejue. Milady en remit cent pour la maison et quarante pour Rixa, en chargeant la supérieure de les lui faire accepter, non à litre de récompense j mais comme une preuve de souvenir et d'estime; pour Cécile, ajoula-telîe, j'ai besoin de savoir de quoi elle est capable et en quoi je puis la servir essentiellement.

Aujourd'hui, c'est moi qui ai besoin d'elle. J'ai une fille , ajouta Milady , à laquelle je donne la plus grande éducation: elle a tous les talens possibles ; mais quoique par son rang et sa fortune elle n'ait besoin d'aucun, je veux même qu'elle n'ignore pas les ouvrages qui convie^-

( 9 ) nent à son s€xe ; si madame la supérieure le permet, J'enverrai chercher Cécile lops les matins par une personne sûre , elle passera quelques heures à Ini menlrcr à broder, et je la prierai aussi de l'encourager un peu au travail. J'aime à penser que Cécile ne manquera point de complaisance pour Florine , que j'aime passionnément , et je crois celte jeune fille , d'après son maintien et sa physionomie, assez bien élevée , pour ne pas craindre de la rappix)cher d'elle.

Je pense aussi que je vais déranger cette pauvre enfant d'un ouvrage qui lui procure sans doute quelqu'avantage , ainsi je lui ferai cent francs par mois , tout le temps qu elle viendra chez moi , et jusqu'à ce que je puisse disposer les choses d'une manière plus solide pour elle.

Que refuser à une grande dame qui

venoit de se montrer la bienfaitrice de la

maison ! chacun lui dit du bien de moi j,

car j'ai oublié de dire que plusieurs personoes avoient devancé Milady dans l'appartement de la supérieure : M. Féru en habit de satin noir, une perruque bien poudrée et des manchettes de dentelles y n'étoit pas celui qui se croyoit le moins d'importance et qui parla le dernier.

Il osa dire en mon absence qu'il m'a voit distinguée pour ma piété et ma sagesse , et que , sans se vanter, cela m'avoil déjà valu quelques bienfaits de sa part. Je me trouve honoré, dit-il d'un air vain et sot, que ma protégée devienne celle de Milady^ Dieu la bénit et récompense toujoui's la vertu... Milady, qui ne manquoit pas d'une certaine fierté , ne goûta pas beaucoup ce compliment , il lui parut as-r sez impertinent que vis-à-vis d'elle il osât parler d'un protecteur tel que lui : elle lui tourna le dos, mylord Kramen lui lança un de ses regards orgueilleux , qui lui fil sentir toute l'in convenance de

SCS propos et de sa vanité. Mllady désira de rejoindre sa voilure par un escalier dérobé, elle craignoit que le bruit de ses bienfaits ne fut déjà parvenu jusqu'à nous , et elle vouloil se soustraire à notre reconnoissance.

En effet, une des sœurs, qui avoit servi le déjeuner et qui avoit tout entendu, s'éloit dépêchée de répandre toutes ces nouvelles : on attendoit MiJady scir son passage, et nons ne sûmes qu'elle étoit déjà partie, que plus d'une deiiii-iieure après.

Mademoiselle l'Etoile ne fut plus maîtresse de vaincre sa jalousie , quand elle sut ce que Milady faisoit pour n:oi; elle me traita de petite aventurière à qui le bien ne venoit pas en dormant comme il le paroissoit; elle soutint que Rixa me ménageoit toutes ces intrigues ; que madame la supérieure étoit dupe de ce manège, et mille autres sottises , qui m'affecièreni d'autant plus sensiblement ,

que celle méchante créature cherchoità Gompromellre ma fidelle Riia.

La supérieure m« trouva tout en larmes lorsqu'elle vint à passer 3 elle en connut facilement le motif et m'ordonna de la suivre: je le fis sans crainte.

Pavois supporté avec douceur les mauvais irailemens de mademoiselle FEtoile, et l'air de la personne qui m'emmenoit avec elle n'avoit pas de quoi m'alarmer.

— Cécile , me dit-elle , vous savez déjà quelle bénédiction le ciel répand sur ma maison et sur vous , il paroît que la Providence vous destine des secours imprévus j reconnoissez ses bienfaits , rendez-vous-en digne , et ne vous amusez pas à prendre à cœur les propos d'une fille qui a le malheur d'envier votre sort. -!— Madame , répondis - je en pleurant encore , ce n'est pas moi seule que mar demoiselle l'Etoile accuse. — Que vous imporic, mon. enfant? croyez -vou^,

que je sois injuste^ ou que je ne saclie pas distinguer la vérité? Maderaoi'»eIle l'Etoile est malheureuse , elle a eu , comrae vous, des espérances, et elles ont été trompées : cela a aigri son caractère , et j'ai promis de ne point l'abandonner tant qu'elle voudroit rester ici ; mais pour que vous n'ayez plus occasion de mal vivre ensemble , j'ai résolu de vous séparer.

Je lis un cri de joie, et elle continua.

Tu te souviens , Cécile , de celle petite chambre oii lu fus si malade et si affligée lorsque tu perdis madame la marquise j je te la donne , mon enfant , et j'employerai , pour y placer tout ce qui t'est nécessaire , une partie de l'argent que Milady le destine ; quand tu ne seras point chez cette généreuse dame, lu seras libre de t'y retirer, tu y coucheras , lu y auras quelques livres de piété , enfia tu seras chez toi... Je te préviens seulement que tu y seras seule , et que je ne

( i4 ) permettrai à aucune de tes compagnes d'y venir causer ou même travailler avec toi. — Vous me faites un grand plaisir, m'écriai- je , en me jetant aux pieds de la supérieure; mais me permettez-vous de recevoir Rixa? — ■ Elle et tous ceux qui viendroient de la part de Mi* lady; mais personne de la maison , entends bien cela. Relève -tx)i, Cécile, je suis bien aise que tu sois contente j fais part de ta joie à ta protectrice , et qu'elle sache que c'est là l'usage que nous faisons de ses bienfaits. Va trouver M. Féru qui est un digne homme , et qui n'a pas peu contribué à l'établir dans l'esprit de Milady , il dira de quels meubles tu peux disposer pour arranger ta chambre ; et puisque cela te plaît tant , arrange cela au plus tôt.

Je ne trouverois pas d'expressions pour dire combien j'étois heureuse en ce moment.

D'abord, je recevois une distinction

flatteuse , et qui n'avoit pas (l'autre . exemple dans la maison , ensuite une certaine liberté pour me lever et me coucher quand il me plairoit, pour recevoir Rixa à toute heure et sans que mademoiselle l'Etoile écoutât curieusement tout ce qu'elle me disoil. On savoit qu'une grande dame me vouloit du bien , et ce n'étoit plus comme cette marquise dont personne ne savoit le nom ; on connoissoit celle-ci par ses bienfaits , c'étoit pour moi qu'elle étoit venue à l'hospice où probablement elle ne devoit pas m'y laisser toujours ; mais rien n'étoit suspect dans ses intentions, et je n'en sortirois sans doute que pour me trouver^ avec honneur j dans le lieu où elle voudroit bien me placer.

Je remerciôis Dieu , j'appelois et je bénissois ma bonne Rixa (qui n'étoit plus là pour m'entendre ), et je réfléchis enfin que cette ivresse de bonheur et de joie n'étoit pas trop décente à mon-

f ,6) Brer en retournant vers de pauvres créatures dont le sort n'éiolt pas changé.

Ce fut surtout de mademoiselle l'Etoile que j'eus pitié : pensant qu'elle souffroit également du bien qu'elle n'avoit pas et de celui qu'on faisoit aux autres , J'hésitai un moment si je lui ferois part des nouvelles bontés de la supérieure ; mais outre qu'il falloit bien qu'elle me rendît une foule de petites choses qui avoient été à notre commun usage lorsque nous avions travaillé ensemble , je pensai qu'elle l'apprendroit par d'autres , et qu'on se plairoit à la mortifier sans ménagement, car elle étoit généralement détestée , parce qu'elle étoii jalouse de ceux qui ëtoient au-dessus d'elle , et dure envers ceux qui en dépendoient.

J'eus donc l'air avec elle de douter si cette disposition qu'on faisoit pour moi m'étoit fort avantageuse, j'observai que j|e serois souvent seule , et par un motif de délicatesse qui , je crois ^ n'étoit pas

blâmable j ^e ne fns pas tout- à-fait franche en celle occasion ; mais madeinuîseile l'Etoile n'en fut pas diipe , et ne vit qu'un sot orgueil dans ce procédé : elle éloil de ces gens qui jugent les autres d'après eux-mêmes , et ne croient point aux vertus qu'ils n'ont pas. — Peiiie hypocrite, me dit-elle , faites donc semblant de douter que ce ne soit une faveur qu'on vous accorde ! voyez donc comme mademoiselle est modeste ; mais c'est qu'en effet on ne fera jamais assez pour elle y elle est d'une espèce différente que les autres ; je croyois , moi , que le beau carrosse de Milady alloit l'emmener tout de suite : cela en viendia là quelque jour, et nous nous mettrons à la fenêtre aussi pour la voir passer; votre protection, mademoiselle Cécile .., (ou bien un autre nom); car voilà ce qui est commode dans votre situation , on s'appelle comme on veut, on n'a qu'à ouvrir quelque roman et prendre celui

qui iîôus va le mieux , personne né vous le dispute... , il n'y a que l'habit qui n'iroit pas avec aujourd'hui , car il est connu dans Paris , et on lit dessus : misère et pitié.

Ce mot là révolta tout le monde , et surtout celles de mes compagnes qui étoient d'âge à en comprendre la dureté. * — Eh ! voyez donc cette demoiselle , s'écria- 1- on autour d'elle, ne diroit-on pas qu'elle a de la fortune avec sa pitié?.... et n'est-eîle pas bienheureuse qu'on en ait eu pour elle en la plaçant ici ?... n'est-ce pas les pauvres qui la font vivre? et de quoi donc est-elle si fière , mademoiselle de l'Etoile ?... est-ce qu'ion sait ce que c'est que cela? a-ton jamais vu si elle a un père ou une mère ?.,. C'est qu'apparemment pour le dimanche elle a une robe de taffetas.

A mesure que celle qui portoit la parole s'échauffoit, la colère ou le rire gagnoit tout le monde , et elle futiiuée ,

( 19 ) baffouée jusqu'à ce que le dépit et la lionte lui arrachassent des larmes. Elle dit bien qu'elle alloit se plaindre... qu'elle nous feroit toutes punir. On savoit le contraire y et qu'elle ne se vanteroit pas d'avoir excité une pareille révolie : elle se leva pour sortir et voulut faire un air menaçant , mais ne fit augmenter la sanglante ironie dont chacun l'accabloit. Lorsque les gens ( de telle classe qu'ils soient) ont bien pris leur parti de se soustraire à une autorité tyrannique....

quand ils savent surtout que ceux qui les commandent ne sont pas nés pour cela, ils ne ménagent rien. Il n'y eut pas moyen d'empêcher ce désordre; ello quitta la salle en me lançant des regards foudroyans, et jurant de se venger de moi jusqu'à la mort. On verra plus tard qu'elle n'y réussit que trop bien.

J'avois fait quelques petites épargnes , tant sur mon travail que sur l'argent que celte prétendue marquise m'avoit forcée

( ÎO )

d'accepler , je ne [ms résister au plaisir de le partager avec quelques-unes de ces jeunes filles qui m'avoieut défendue avec tant d'indiscrétion, mais de zèle ; cela nie > valut les remercîmens les plus- doux.

Car le cœur humain n'est pas en général si envieux^ si ingrat qu'on le sup- ]>ose.

On n'exige point que la destinée traite les hommes également bien , il suffit qu« les plus heureux ne soient point insensibles aux maux des autres , qu'ils n'eu détournent point les yeux,... qu'ils ne méprisent point les malheureux ; et tel qni les plaindroit (même sans les servir), seroit encore étonné de trouver tant de gratitude et de résignation parmi les infortunés.. Pour moi qui avois le bonheur d'être aimée (et qui suis encore touchée aujourd'hui des marques d'affection que je reçus alors), on s'amusa à me prédire toute sorte de bonheur. — Je gagerais , disoil l'une ^ que lu te relrouyertiS

( 21 ) nn jour un père ou une mère; n'ai-je pas vu une marque sur ion bras , ce n'est pas par hasard qu'on a fait cela ,... c'est peut-être celte Milady ! Qui sait? — L'aulre ajouloit : eh bien ! quand elle ne relrouveroit pas ses parens . esl-ce qu'on ne s'en fait pas dans le monde? Il suffit qu'un jeune homme comme il faut la voie si belle et si gentille, il voudra l'épouser ! Les parens ne voudront pas d'abord ,.... et puis le jeune homme dira qu'il \"a se noyer si on n'y consent pas , et la noce se fera : mais , tiens , Cécile , quand cela arrivera , ne sois pas honteuse, viens nous voir... Si cela te fait de la peine, nous ne ferons pas seulement semblant de te reconnoîireà cause de ton mari, et nous te saluerons comme nous avons fait hier pour Milady. — Non , non , m'écriois - je tout attendrie et baignée de larmes , je ne désavouerai jamais mes compagnes qui ont pour moi tant d'amitié , et je rentrerai toujours

^v€C plaisir dans celte maison où Je n'ai manqué ni de soins , ni de mille bontés que je n'oublierai jamais j mais je vous assure , mes chères amies , que vous vous trompez fort, et que je ne serai jamais plus que vous autres.

Une grande dame me veut du bien aujourd'hui ; elle m'en fait , ainsi qu'à la maison : mais elle a bien autre chose que moi en tête. Dans quelques jours elle peut m'oublier . . ^ . . . j car elle ne me doit rien , et qu'est-ce qu'il y aura de changé pour moi ?

J'avais raison de dire cela , et peutêtre de le craindre ; mais au fond de mon cœur je ne le pensois pas , et mon pauvre esprit s'emparoit avec avidité de toutes les illusions dont on vouloit bien le remplir. Quoi qu'il en soit , ce jour fut un des plus heureux de ma vie, et on me dédommagea avec usure de la petite humiliation que mademoiselle l'Etoile ayoit voulu me donner.

D me rcstolt une détnarche assez em-»barrassanle à faire, c*ëtoil d'aller chesç ce M. Féru , qui, depuis mon aventure avec lui , ne m'avoit vue qu'eu puLTic ,' et ne m'avoit adressé que quelques mots insignifians.

Je n'avois pas osé témoigner de répugnance à y aller seule , et ce n'étoit pas h moi à trouver du danger où les autres n'en voyoienl pas.

Peut-être alloit-il me parler encore de son amour , de cet opéra , que je me trouvois si heureuse d'avoir refusé, ainsi que lui.

En avoit-il conservé du ressentiment ? . . . . ctoit-ce un ami ou un ennemi que j^allois revoir ? Comment surtout souiiendroit-il ma présence? JN'alloit-il pas être honteux de voir cette petite fille qu'il avoit voulu perdre;..,, à laquelle il avoit fait tant de honte de sa misère, de son obscuiité , etquipourtant tiouYoitdes protecteurs honnêtes, désin-

tcressés , . . . . et près desquels il étoit hii-même le plus peiit seigneur du monde ? Ces pensées m'occupoient ; mais au fond du cœur elles ne me faisoient pas de peine, et c'éioit bien le moins qu'il rougisse un peu , après avoir voulu abuser si indignement de la trop grande Gonfiance qu'on avoit en lui.

Naneite fut ravie de me revoir , elle me fit mille amitiés , et je crois qu'elle se doutoit de la conduite de son maître 5 mon égard ; mais elle savoit déjà les événemens de la veille , et me conduisit sans méfiance auprès de lui.

Je n'osois le regarder , croyant que mon regard devait l'embarrasser ; que ma joie même auroit quelque chose de mortifiant pour lui , et que peut-être se voyant seul avec moi , il chercheroit à justifier sa conduite passée.

Mais que je connoissois mal le caractère et la dissimulation de ce malhonnête homme ! je lui supposais des re-

môriis qu'il n'a voit guère , et dont il se seroit bien gardé d'ailleurs de me donner le plaisir.

— Eh bien î Cécile , me dil-il lorsqu'il me vil entrer , vous venez me faire part de voire bonheur .... C'est bien heureux pour vous que celle négresse ait trouvé une bourse;.... qu'elle l'ail remise à Milady , qui , par reconnoissance , a voulu vous voir et paroît vous prendre en amilié : . . . . comme tout cela s'est arrangé ! . . . . C'est vraiment un mil acie.

— Aussi , monsieur, j'en bénis le cie'.

— Et vous avez bien raison , mon enfant 5 car c'est lui qui est l'auleur de tout bien , et la vertu est toujours récompensée par lui, je vous l'ai toujours dit.

— Vous, monsieur?. . . repris je en souriant un peu de tant d'audace. — Oui, Cécile : la premièie fois que je vous vis et que je vous trouvai belle ( car vous l'êtes en effet) , je pensai ,

IL a

voilà un visage heureux , et qui n'est pas fait pour être mis dans l'oubli ; mais les occasions de faire le mal se présentent plus que les autres j ce sont des épreuves que le ciel nous envoie , et il se sert pour cela de qui il lui plaît .... Mais ce n'est pas de quoi il est question , mou enfant ; puis-je quelque chose pour vous? Est-ce votre bonne supérieure qui vous envoie ? Je fus enchantée que la couversaiion changeât de sujet , et je remplis macommission près de hii.

Bon ! dit-il en riant , on vous mc^

dans vos meubles , Cécile ! Savez-vous qu'il faut qu'on vous croie bien raisonnable .... Que vous faut-il ? un lit d'indienne , une table de noyer , quelques chaises. Je pense que c'est là tout; car je crois que celte chanibr e n'est pas grande , et qu'il n'y tiendroit rien de plus. — J'en suis très -contente , monsieur. — C'est peut-être un peu modeste, dii-U d'un air malicieux , et comme un

( 27 ) homme qui se rappelle qu'il m'avoît offert beaucoup mieux. — Je répondis (du mémo air, à ce que je trois,) qu'avec le contentement que je portois dans ce petit réduit, il deviendroit un palais ]ionr moi. Il vit bien que Je ne regreitois rien. J'élois pressée dé m'en aller; la vue de cet homme saris remords , et qm osoit eonserver vis-à-vis de moimême son langage hypocrite, m'ëtoit pénible à supporter. Quand il vit que j'allois sortir , il me prit la main. — Est-ce là tout , Cécile .... N'avez-vous lien de phiS à me dire ? — J'imagirfe que non , monsieur. — Ce n'est pas une rente , au moins , que Aiilady vou^ fait ; . . . il iaudroit tâcher qu'elle voiisf

fît un contrat , mon enfant ; , .

car toute cette amkié-là pourroil venir à vous manquer. — Oh ! je vous prie , monsieur, répliquai-je avec un peu d'humeur , ne me faites pas encore entrevoir des malheurs. Je suis contente

aujourd'hui ; et comme mon son est lout-à fait dans les mains de la Providence , je m'en repose sur elle. Votre servante, monsieur.

Ce fut le lendemain 25 février , et comme j'étois occupée à tout ranger dans celle pedle chambre , que.lVIilady m'envoya chercher j comme celle chambre dounoil sur la cour, pour peu qu'on connût le local , on pouvoit arriver tout de suite , sans passer par aucune salle , et presque sansêlrevude personne.

Mais madame Bertrand , femme du concierge de Milady , fut pour celle fois obligée de se faire conduire. Elle me pa^rut avoir beaucoup d'humeur. Les domestiques qui ont trop souvent l'ame servile 5 n'aiment cet esprit de bienfaisance dans leurs maîtres, qu'autant qu'ila en sont l'objet.

Le suisse d'un maréchal de France ne se croit pas plus l'égal du portier d'un corajuissaire de quartier , que le ma-

réchal et ïe sous-Iieuienant ne se croient éf^aux. entr'enx. La livrée a soti point d'honneur qu'elle estime, et qu'elle défend avec une rtiorgae plus dure pour les nialheuréax que tout l'orgueil de»

grands seigneurs.

— Eh bien , où est-ce donc ? disait en murmurant madame Bertrand. . .Quelle diable d'idée a Madame!*'. * Comme m elle n'avait pas pu envoyer Geneviève aussi bien que moi ( et Geneviève étoit la fille de cuisine ) ! Est-ce ici enfin ?... je n'ai pas le temps d'attendre, au moins.

J'avois cherché à plaire 5a adoucir celte bonne et vieille Nanelle , qu'on avoit insullée à cause de moi , de ses infirmités et de son grand âge ; mais madame Bertrand ne méritoit pas les mêmes égards, elle n'avoil que quarante ans, et elle éiolt fort bien mise pour une témn e de son étal.

Très-periiiadée que Miladv la payoit noblement de tontes les peines qu'elle

(5o) lui dormoit, celte peine meioucijoitpeii, et celle fierté ignoble et grossière ( s'il m'est pcjfniis de m'expliquer ain^ij, loin de m'abaisser à mes propres yeux , me luissoit apercevoir combien la généreuse et gratuite protection de Milady m'éle- \oil au-dessus de madame Bertrand.

Je pris tout de suite la résolution de ,me conduire avec une politesse froide avec elle,,et comme avec quelqu'un qu'on li'a nul besoin de ménager. — Etes-vous prèle, enfin, répéta madame Bertrand?

— Non, madame, répondis-je avec calme, je suis chargée de payer qes ouvriers que vpus voyez , et ils ont encore à faire ici ppiir quelques minutes j asseyez- \ou^, je vous prie. — Ah ! bon Dieu , quelle patience !... Quelqu'un qui m'auroit dit que j'altendrois jamais dans un hospice!... La belle vue que cette cour!... comme c'est gai tout cela ! . ^ . Demandez'-moi, cette imagination

Cprames'il n'y avait pas des pauvres dans

tout Paris ! . . . Aussi mon homme efet si bèle d'avoir laissé passer celle vilaine femme noire,. . . cela vous a feit uu las d'histoires.

Pendant tout ce collotiue , qtje je ne faisois pas semblant d'entendre, je payois mes hommes ; je les renvoyai , et me retournant très - froidement : Quand iï vous plaira, madame. — Est- ce que vous allez sortir avec moi comme cela? — Milady me permet d'enirer chez elle avec cet habillement. — Milady. . r Milady ne sait ce qu'elle fait j elle est dans sori

salon , elle .... on ne la voit pas

mais moi, je n'ai qu'à rencontrer quelqu'un ! — Voulez-vous que je lui écrive que vous ne voulez pas m'accompagnei-?

— Peste ! est-ce que vous savez écrire , vous?. . . Allons, passez devant. . . je vous suis jla sotte commission! .^ . . Je me tins , en effet , à quelques pas d'elle , et sans affectation , car j'avois bien auirechose à penser qu'à ses sottises ; j.'étGis

foit décidée h ne pas me familiariser avec madame Bertrand , et pinsqne j'allois être admise à passer plusieurs heures par jour avec mademoiselle Flprine ( la fille de Milady), c'est à elle que j'aurois cru manquer en me niellant au niveau de sa concierge. Pourlant, ce qu'il en arriva pensa me causer bien de l'embarras et me devenir funeste.

Je n'avois pas seize ans , et il faut bien que je le dise ici , quoique ce ne soit pas trop modeste à moi , ma figure étoilfort remarquable.

J'étois d'une fraîcheur éblouissante j mes trails éioient nobles , fins et réguliers y cet habit qui n'éloit pas trop favoi able à ma taille , n'empêchoit pas qu'on ne vît encore fort bien que j'étois faite à peindre ^ et tout ce costume misérable contrastoll tant avec ma physionomie et ma tournure, qu'il avoit plutôt l'air d'un déguisement que dema parure habituelle.

(55) Tant que nous fûmes dans le faubourg, personne ne fit trop d'attention à moi.

Les marchands, les ouvriers, ne sont point gens à regarder sous le nez si une fille est laide ou jolie j s'ils ne la connoissent pas , ils ne s'en inquiètent guère.

Mais c'est tout le contraire pour les jeunes gens de la société.

Ce fut donc des hommes de celte sorte que je ne tardai pas à rencontrer ; et comme madame Bertrand s'éloignoit tonjours , pour que ses connoissances ne la vissent pas avec moi, ils me crovoieiit sefile dans la rue et s'approchoient avec plus de confiance,

— Où allez-vous donc, la belle fille?... vous n'êtes pas de Paris, sûrement, et vous allez vous perdre. . . . La première fois que j'entendis parler comme cela tout près de moi , et presque dans mon oreille , je fis un cri de frayeur , et mon premier mouvement fut de me sauver »

vingt pas de là j sans savoir où j'alloi»*

Je me reirouvois près de qnelqn'anlre qui, me voyant ioxn efl'aroiichee, vouloil me relenir entre gcs bras. »--Là , là , n'avez donc pas peur , la belle enfant , fiez-vous à moi ; me vonlez-vons pour vo4re ami? — Madame Bertrand , madame Bertrand , m'écriai -je dans un effroi extrême , ne me quiilez donc pas comme cela . . . voyez donc ce qui m'arrive. — Et qu'esl-cc qu'il vous arrive , poulette? ne diroit-on pas qu'on va vous manger?. . . . Qu'est-ce que vous avez à faire de madame Bertrand? est-ce que le valet -de -chambre du marquis de Créqui ne la vaut pas liien? — Laissez-moi, encore une fois, vous dis-je, on si vous avez senlemeni la hardiesse de toucher ma robe, j'a]7f:clle à mon secours. . . je vais chez des gens qui valent bien voire maître , et qni vous feront punir. — Tudieu 1 la petite farouche ! Dites donc, madame Bertrand, est-ce que c'est une princesse d/guisée que vous

Kcortez ïà?. . . . Bah ! mais je vous ai vue quelque part, madame Bertrand :....

je ne me trompe point, mon maître va chez votre dame. . . . voiis êtes la portière de la rue Canmartin ? — Eh ! raon Dieu, oui , reprit-elle avec humeur, je la suis. . . . Qu'est-ce qui tous dit le contraire?— Eh ! chère femme, lui dit-il à son tour, d'un air de protection (car vous reni arquerez qu'il étoit valel-dechambre et même d'un homme de la cour) , gardez-vous aussi bien votre porte que vous gardez celte jeune fille? La voilà prête à se trouver mal . . . J'ai cru , moi , qu'elle étoit seule et qu'elle chcrehoit des aventures. . . Parbleu, on n'at-' laque pas les filles qui ne le veulent pasj. il y en a assez qui ne demandent pas mieux , on n'en manque pas , au moins... .^ Bon soir , jeune fille , je vous demande pardon ; je n'insulte pas les filles sages y je pense sur elles tout comme M. le marqqisr— r Le sot ! dit madame Bertrand ^

( 56 ) en colère, et qui avoit pourtant pris son parti de se rapprocher de moi , voyez que c'est amusant de conduire des jeunes filles. . . —J'espère bien, madame, que c'est pour la dernière fois que vous avez ce désagrément-là . . . j'aimerois mieux être privée de l'honneur de voir jVliuidy, et ne sortir de ma vie de l'hospice, que de me voir exposée ainsi. — Yoilà ce que c'est que d'être si jolie, dit madame Bertrand , qui espéroit m'apaiser jtar celte petite douceur , et qvd commençoit à craindre que je ne me plaignisse à Miladyj mais je n'élois pas près de me calmer. — Ce n'est pas parce que je suis jolie qu'on me suit, c'est, comme vous l'a fort tien dit ce laquais, parce qu'on me croit seule, et que, ne voyant personne d'un «ge respectalile pour me conduii e , on cherchoità m'effrayer.... Mon habit vous humihe, madame Bertrand; mais vous devriez l'être encore bien davantage, d'être cause qu'on méprise et qu'on veut

(5?) OulragCF une personne de voire sexe",que votre présence suffisoil pour proieger. — Vous êtes bien fâchée, mademoïâelle Cécile. . . Tout cela me fait de la ]ieine aussi ; mais c'est que chacun a sa peûie vaniié ; tout ie monde n'est pas philosophe comme madame , ( n'esi - ce pas philosophe qu'elle appelle cela?) de se meure aii niveau de ceux qui sont moins que nous. — C'est vrai , madame Bertrand , voire robe vaut beaucoup mieux que la mienne. — Madame Bertrand me fixa , me comprit fort bien , et ma hauteur , quiétoii Juste , lui en imposa. — Faisons la paix, mademoiselle Cécile. Voilà que nous approchons. — Bien volonliers, pourvu que nous ne sortions plus ensemble ; je ne veux pas vous faire rougir. — Vous avez de la rancune ; estce que tout le monde n'a pas ses petits torts? moi J'ai les miens, et J'en conviens. . . . Allons , mettons que J'ai mal fait . . . Car si vous étiez habillée ^ vous

auriez bien l'air d\ine demoiselle , ci je serois toute contente alors de vous offrir mon bras... Supposons que c'est comme cela j voulez-\ ous l'accepter ? — Madame Bertrand, ce n'est qu'une supposition , et les passans ne voient pas que vous la faites. — Qu'ils voient ce qu'ils voudront, si vous ne m'en voulez pas

prenez - le. — Je le veux bien. — Et vous me le donnerez une autre fois? — ' De tout mon cœur. — Vous ne direz rien à Milady?— Je vous le promets', madame Bertrand.

Or , voyez comme un peu de fermeté et d'orgueil avoit bien fait dans cette

circonstance ! Celte femme , qui

ne vouloit pas attendre une minute, qui me falsoit marcher d'un coté de la rue pendant qu'elle éloit de l'autre , pour qu'on ne s'aperçût ])as qu'elle étoit avec moi , me pressoit d'accepter son bras , . . . . elle se meitoit à ma discrétion , .... elle me laissoit voir que je

poiivoïs lui faire de la peine ei petitélre la faire renvover. Sa vaniié devoit Lien souffrir de loul cela ; et comme elle eniead mal ses intérêts le plus sou- ■venl !

Mais laissons msdame Bertrand rentrer dans sa loge , après m'a voir conduit jusqu'à la salle de bain , dans laquelle etoii Miladv. Celte dame ne se souvenoit plus que je devois venir ; mais la petite Juliette qui savoit toute mon histoire , et qui mouroit de curiosité de me voir , m'altendoit à la porte et me fît entrer tout de suite. Je trouvai Miladv un livre à la main et tout en pleurs. — J'arrive mal à propos^ madame, où dois-je" attendre les ordres de Milady? — ?fon, non , Cécile , vous ne me gênez pas:

-d'ahord , je n'ai qu'un mot à vous dire, et je n'ai pas de ehagirn comme vous le

crovez peut-être c'est seulement

que je lis une histoire fort touchante , et

( 4o ) ^in me fait un mal bofrible ; pourtant elle m'attache et je veux commuer.

Ecoutez , Cécile , Juliette va vous conduire dans l'appartement de ma fille* elle est prévenue j cherchez à lui plaire..,. Florine est une bonne enfant ; mais elle n'est pas habituée à être contrariée.,. Faites tout ce qu'elle voudra , petite .... Soyez toujours de son avis j c'est bien aisé cela , et cela fera qu'elle s'attachera à vous. J'ai si peu de temps , moi ..... Cette dernière phrase me surprit un peu ; je crus y voir que Miladv étoit un peu refroidie à mon égard , et pourtant ce n'étoit pas cela j c'étoit seulement que son livre l'occupoit , et que sa sensibilité étant quelquefois dans sa tête plus que dans son cœur, il étoit égal pour elle que l'objet qui i'excitoit fût imaginaire ou qu'il fût réel.

J'arrive chez mademoiselle Florine ^ qui éloit seule à arranger des fleurs dans

un très- joli boudoir ; elle me reçut d'un air un peu dédaigneux , ne sachanl pas trop comment elle devoit m'appeler , élant prévenue par sa mère que mou maîlieuretmon caracière mériloient quelques égards particuliers. — Asseyezvous , ma chère , dit-elle enfin

Avez-vous vu ma mère ? — Oui , mademoiselle, et je me tenois toujours debout avec beaucoup d^embarras. Elle , de son coté , toucboit à sa coiffure devant une glace ; elle ne disoit plus

rien Mon trouble augmentoit par

son silence : je ne voyois pas trop comment cette scène devoit finir, je n'en augurois pas bien , et mon cœur se serroit de moment en moment. Toutà-coup Florine prit son parti. — Allez , Juliette , dit-el|e à cette jeune fille qui étoit encore là, je sonnerai si j'ai besoin

de vous Nouvel embarras

J'allois être seule. . . . qu'alloit-elle me dire ? Elle craignoit peut-être de m'hu-

(42 ) ^ Tiîîlîer devant un témoin j je n'imaginoîs que cela.

Julieile sort , et voilà Florine qui se jette à mon cou et m'embrasse comme si jVtois sa sœur. — Tiens, ma pauvre Cécile , voilà le seul moyen de faire con* noissance ; je veux laisser mon cœur faire comme il le veut avec toi , car ta charmanie figure me prévient beaucoup; mais j'avoue que ton habit me repousse , et voilà pourquoi tu m'as trouvé d'abord un air si roide et si froid ; je n'ai pas été maîtresse de cette première impression , il faut que tu me le pardonnes.— Vous pardonner, mademoiselle . , . . . quelle offense m'avez-vou& donc faite ? et des larmes que j'avois contenues avec peine , m'échappèrent avec abondance. Je tenois une main de Florine, je la couvrois de baisers avec un vrai transport de reconnoissance et de plaisir , car je voyois que j'avois affaire au meilleur cœur du monde , et

Je me senlois , de mon côté , bien disposée à aimer Florine à la folle. — Voilà quiestdit; j'ai avoué ma foiljîesse, Je l'ai vaincue et Je n'y re\iendrai j)as. Mais pourquoi noa mère, qui vous veut tant de bien , ne vous a-t-elle pas donné loul de suite de l'argent pour acheler des ro])es et tout ce qu'il vous faut ? — Hélas! mademoiselle, ce n'est pas l'a^-ggat quimcn^.anquejmais c'est la règle la plus absolue de la maison , qui me défend d'en quiller l'habit tant que J'y suis attachée. — C'est différent ; mais ditesmoi , ma chère Cécile , quand vous êtes ici, ne puis je pas vous arranger à ma fantaisie? vous seriez si jolie si vous étiez mise en demoiselle. — Ici , Je vous appartiens, et vous pouvez faire tout re qui vous amusera. — Tous me chas mcz, Cécile . et cela éiant , Jetez vite cette vilaine robe grise qui paroîl si peu faitiC: { our vous : Je veux être votre femmede chambre aujourd'hui»

On se donie bien que je ne le soiiffi is point j mais il fallut bien au moins faire mon cabinet de toilelte du boudoir de Florine.

Dès que ma robe fut ôtée , elle remarqua avec la plus grande surprise ce beau linge fin que je port ois dessous ; elle en avoil déjà préparé, mais'qui devint inutile , le sien ne pouvant être ni plus blanc , ni plus beau que le mien. — - O que cela estbizarre, s'écria Florine , du linge comme cela dans une maison si pauvre ! —'C'est que ce n'est pas non plus celui delà maison. — Qui est-ce donc qui vous le donne, Cécile? — On m'a dit , mademoiselle, que le lendemain du jour où je fus abandonnée A la porte de Phospice, un commissionnaire apporta une caisse énorme , remplie de liuge pour tous les âges, et en si grande quantité que j'en aurai peut-être poiir toute ma vie. — Mais , Cécile , comment sul-on que c'étoit pour vous, puisqu'on

(45) ne vous connoissoit pas ? — On désigna un enfant né de la veille , et auquel on avoit faitvolouiaiiemeni une blebsureau bras. — Comment , on n'interrogea pas cet homme? C'eut été inutile , je crois que lui même ne le savoit pas , et qu'il étoit seulement porteur d'une lettre dont il ne connoissoit pas le contenu. On me chercha dans le petit nombre des enfans arrivés depuis peu, etayanttrouvé à mon bras la marque désignée , on me réserva tout le linge de ce<te cassette avec la plus scrupuleuse probité.

Ce que je disois là u'étoit pas, comme on peut s'en rappeler , l'exacte vérité ; mais on avoit jugé convenable de me laisser ignorer que c'étoit Rixa qui avoit envové ce linge , pour que je ne la pressasse pas trop de m'instruire de ma naissance , car on voyoil bien qu'elle la connoissoit ; mais que n'ayant aucun parent disposé à me reconnoîlre , il seroit inutile ou peat-êlre dangereux d%

(46) m'en apprcndie davantage. C'est le moment de dire ici que celte bonne Rixa avoit fait toutes les recherches qui étoient en son pouvoir pour savoir ce qu'étoit devenu le chevaHer de Rangi depuis la mort de ma mère.

On avoit su seulement, peu de temps après, qu'il avoit réalisé une partie de sa fortune et fait rendre l'autre à son fière , qui depuis l'avoit cherché en vain , sans pouvoir s'assurer même s'il eiistoit ou non.

J'en reviens à Peffet que produisiieut toutes ces explications sur l'aimable Florine. Cécile , me dit-elle , quand je n'aurois pas eu le moindre soupçon sur votre naissance, j'étois disposée à vous traiter comme mon égale , mais j'avoue qae c'étoit l'amitié seule qui m'y portoit : à présent , je jurerois que vous êtes une fille de condition , cela se voit à votre air distingué , à vos manières , à vos scnlimens , dont tout le monde a

(47) clit rallie biens à Milady j mais puisque bien injustement les yeux sont défavorablement prévenus par le costume , qui m'a tant choqué ce malin , je vous demande avec instance de la laisser chez Juliette , toute les fois que vous viendrez ieij vous y trouverez tous les ajustemens qui vous seront nécessaires, car je veux perdre jusqu'au souvenir d'une situation j)Our laquelle vous n'êtes pcânl faiie , et dont je ne doute pas que ma mère ne vous retire incessamment.

Tout en me parlant ainsi, l'aimable Flo-rine achevoit elle-même de relever mes cheveux avec un superbe peigne de corail ; une robe de tafîeias blanc étoit également fermée par des agrafes de co^ rail : celte parure éioit élégante et simple, mais si avantageuse à ma taille et à ma figure, que je ne me reconnoissois pas moi-même.

Florine m'assuroit que j'étois charmante et que je n'étois nullement em-

pruntée : il est certain que me prêtant à celte illusion flaueusc, j'avois toiità-fait oublié la pauvre Cécile de l'hospice; mon ton, mon air éloit posé avec aisance ; je ne m'étonnois pas que la fille de Milady me traitât avec amitié: je lui en montrois aussi beaucoup moimême , mais tout simplement parce qu'elle me plaisoit, et non parce que je lui avois obligation de ses procédés et de ses senlimens. Milady, qui contre son ordinaire n'avoit pas encore fait sa visite du matin à sa fille , entra , et d'abord ne me reconnut pas. Nouveaux complimens sur mes grâces.... Florine raconta tout ce que je venois de lui apprendre à elle-même, et toutes ses conjectures, appuyées de ma bonne mine , décidèrent que j'étois à coup sûr une fille de qualité: du moins Milady voulut-elle bien dire que ce qu'elle apprenoit changeoit toutes

ses dispositions à mon égard ; qu'elle

voyoit bien que ce qu'elle m'a voit ré-

serve ne me convenoit pas, que j'alîols être l'amie, la compagne de sa fille ^ qu'elle ëloit seulement d'avis que je profitasse de tous ses maîtres, bienfait dont je semis tout le prix , et dont je puis dire que je profilai rapidement.

Mon enfiint, ajouta Milady, est-ce que vous êtes venue à pied de celte vilaine maison ici ? Souvenez-vous bien que je ne le veux plus absolument, et je vais donner des ordres en conséquence ; il ne convient pas que l'on vous renconlie dans les rues et qu'on puisse dire un jour qu'on vous a vue ainsi : pourtant , vous prendrez simplement une voiture de place , la mienne feroit tenir trop de discours dans cet hôpital 3 et tant que vous y resterez , il ne £aut pas vous faire d'ennemis : cela ne sera pas long, Cécile, soyez-en assurée; j'ai quelque chose dans la pensée , qui exige le retour d'un de mes amis, ne perdez point patience. — Ah ! qu'il «st II. 0

aisé d'en avoir , Madame , comblée ,

comme je le suis, de vos bontés! jo

remels l'avenir entre vos mains , et je

suis, en attendant, la plus lieureuse créa-

ture que vous ayez jamais vue. -^ A

propos^ reprit encore Milady, vous êtes

ma pensionnaire, et il me paroît juste de

payer le mois d'avance : cela ne veut pas

dire, Cécile, que vous ne puissiez dire à

Florin e si vous avez besoin d'autre

chose ;... en même temps, elle me remit

le» cent francs du premier mois , et me

ferma la bouche sur tous les remercie -

mens que je me disposois à lui faire.

Quelle journée je passai avec Florine, qui, s'ennuyant horriblement de sa solitude habituelle , étoit ravie de se voir avec une jeune personne de son âge, , sur laquelle sur-tout elle senloit bien | qu'elle avoit , à raison des circonstances , une grande supériorité! |

Florine avoil le meilleur cœur possi- ^ ble , mais elle avoit l'amour-propre I«

plus délicat : il falloit lui trouver la voix charmante , quoiqu'elle l'eût dure et lausse ; die se croyoit des lalens , parce qu'elle avoit des maîtres , et je m'aperçus bientôt que la louer avec reserve et un peu froidement , c'eioit presque la dé* sapprouver et toujours lui déplaire.

J'avois souvent regardé la flatterie comme une bassesse, je m'étois cru ua caractère sincère et que mon intérêt ne pourroit jamais corrompre , et pourtant je dois avouer avec franchise que je soutins mal cette épreuve j je me dis que la complaisance, dans ma situation, étoit un devoir , qu'il me sej'oit mal de décider de ce qui étoit bien ou médiocre, avec si peu d'expérience pour bien juger; enfin je ne manquai pas de prétextes pour m'accuser moi-même sur r^xagération avec laquelle je louai Florine: je la trouvai jolie, bien faite, instruite même, quoiqu'en effet il n'en fût rien ; mais à ce prix elle m'aima avec passion e^ ne pou-

^fOlt se passer de moi un seul jour. Ma4 dame Bertrand me ramena à la chute du jour , fort étonnée de la faveur dont je jouissois auprès de Miladv ', car comme elle me voyoit toujours sous mes tiistes habits, j'étois toujours pour olle Cécile et rien de plus : je lui fis quelques générosités qui la surprirent et me gagnèrent son cœur. L'argent produisoit sur celle-ci le même effet que la louange sur l'esprit de Florine, et je connus, par cet exemple , la valeur de ces deux choses dont, dépend si souvent l'opinion qu'on prend de nous.

On sera peut-être étonné d'apprendre que je rentrai sans chagrin dans mon hos|Hce , j'avois besoin de me recueillir sur mon bonheur.

Cén'étoit pas tout de le sentir, je voulois l'examiner, voir où il pouvoit me conduire un jour'^ et quel fonds j'avois à faire sur l'affection des deux personnes qui , dès le premier moment , me

kraiioiént cômrtie une ancienne amie et e^igeoient que je ne m'enîbajfr;jssasiftplu& de moi-même. ;'. .\ r-

Tant de vivacilé dans une affenvion si nouvelle el que j'avois si peu méritée , ne m'inspiroitpas une entière confiance ^ je n'osois m'y fier, et j'en étais naturellement moins reconnoissante que des généreuses attentions que ma bonne supérieure avoit eues pour moi.

Elle avoit jugé qu'un poêle seroit trop triste dans ma petite cellule, et elle avoit fait déboucher, eu nion absence , une petite cheminée où Je trouvai un trèsbon feu : des provisions de différenteschoses à mon usage se trouvèrent dans une armoire ; mon lit et le reste de me» meubles étoient d'une excessive simplicité, et tout cela me fît bien plus de plaisir à regarder que toutes les richesses que j'avois vues chez Milady , car cela étoit à moi , et la proj^riété ajoute à tout un. prix indéfinissable.

Je passai une pailie de la nuit à arranger, à ma guise, les choses dont je pouvois disposer , je plaçois et dépla-» cois les chaises ; je crois que c'étoit pour avoir une volonté à moi , et jouir , jusque dans ces bagatelles , du plaisir de l'exercer ; mon écritoire , mes livres j; tout fut examiné , soigné avec un ordre extrême , et je savourai avec délice , en m'endormant , la pensée de m'éveiller quand je voudrois et sans qu'aucun ordre me contraignît à le faire.

Avec de telles jouissances , dont on ne se forme aucune idée , lorsqu'on n'a pas vécu dans une rigoureuse dépendance , on dort à ravir , on fait des songes agréables , et on sait enfin , à bien peu de frais , ce que c'est que le bonheur. Le nécessaire j la liberté ei, l'espérance, je crois bien que c'est en cela qu'il consiste, tarit que les passions ne viennent à la traverse nous rendre plus

exigeant , él placer hors de nous le bonh eurei le repos.

En venu de ma liberté je dormis jusqu'à huit heures , et qui pensez - vous que je vis à mon réveil?... Ma bonne , mon excellente Rixa; elle avoit apporté du café , de la crème , et préparoit ellemême mon déjeuner avec ces allenlions délicates que son cœur lui dicioit toujours. Elle vint ra'embrasser 5 .... je me jetai dans ses bras. — Riia , ma ehère Rixa, jouissez bien de voire ouvrage ,... c'est par vous que je suis heureuse, que j'ai des protecteurs, des amis, que je né manque de rien ici. O que je vous aime , et que je suis heureuse que vous m'ayez aiméeî... — Chère peiiie ,me disoil cette excellente femme, je vous doi^ bien au-delà de tout ce que je puis faire... Si vous saviez,... n'est-ce pas une obligation pour moi?... Et la pauvre Rixa , dans ces effusions de cœur, ( qu'en

(56) gcncraî elle é vil oit à cause de cela)^ ctok tome prête à se trahir,... à me dire qui j'étois ,... ce qu'elle devoil à ma mère : ... c'éloil là ce qu'elle appeloit ses obligations ; mais à la moindre question de lua part elle retrouvoit sa raison , et me faisoit quelque réponse vague dont je me contentois toujours , parce que j'étois intimement^^ersuadée qu'elle ne me coanoissoit que dep/uis quelques années.

Je n'abusai pourtant pas de la confiance que l'on avoit en moi ; non seulement je remis tout mon argent à la supérieure j mais passé ce premier jour,^ jl^e travaillai avec plus de zèle que jamais, du moins lorsqu'il m'arrivoit de rester à la maison, ce qui devint bientôt fort rare. Florine m'envoyoit chercher dès Je matin, et je ne rentrois qu'au coucher du soleil.

En moins de six mois j'avois fait des progrès surprenans dans la musique^; nous chantions ensemble, j'étois déj.^ en.

(57) ëlat de l'accompagner , et j'avois su lui rendre agréable celte occupation qu'elle aT.oii négligée Jusqu'alors.

J'avois reçu une fois les remercîraens de Milady à cet égard, qui me traitoit tODifour& avec la même bonté quanJ elle me voyoit ; mais de nouveaux goûts roccupoient apparemment, car elle nepassoit plus que quelques instans chez sa fille, et presque toujours avant *<^6î j'arrivasse.

Quelquefois Florine paroissoit sensible à cet extrême abandon j mais Milady n'aimoit pas qu'on se plaignît : c'é'toîl le seul cas où elle prît de l'humeur , peut-être parce qu'elle sentoit qu'elle avoit tort , et qu'elle ne vouloit ni enconvenir, ni changer.

Je lui convenois à merveille pour dîs-rtraire cette pauvre Florine qui ne sort oit presque jamais, si ce n'est qnelquetbis. l'été, quand sa mère la menoit à la campagne j dans les environs de Paris. L'ha—

(S8) bilude qu'elle avoil de celle retraiie la rendoit moins malheureuse qu'une aulre ; mais elle me disoit quelquefois : Tu le plains, Cécile^ de ne point connoîlre tes païens, et vois à quoi il me sert d'en avoir. Ma mère ne m'aime point, je la gêne dans le monde , et je ne suis guère moins orpheline que toi ; là dessus , elle pleuroit un moment, mais elle étoit facile à consoler, et j'y meltois tous mes soins.

Outre plusieurs femmes pour la servir (mais que Florine tenoit assez loin d'elle), elle a voit une vieille gouvernante , qui ne quittoit presque jamais la chambre où nous étions; elle assisloit aux leçons, s'informoit très-respectueusement s'il ne manquoit rien à mademoiselle, et faisait fort scrupuleusement tout ce que la bien-

séance exige.

Du reste , elle parloit peu et soupiroii beaucoup • elle prétendoit qu'elle n'étoit pas faite pour être gouvernante j

qu'elle avoit eu des malheurs.*. , et pat' respect pour son origine qu'elle ne faisoit pourtant pas connoître , elle ëloit d'une roideur, d'une dignité sans exemple.

Dès sept heures du matin elle avoit une robe de soie à grands ramages , un roantelet qui ne se dérangeoit pas , ainsi que sa coiffure, de toute >o journée; sa place dans l'appartement éioit marquée, elle n'en changeoit jamais: le même fauteuil^ la mêmctableéloieni toujours à son usage, elle faisoittout avec ordre et symétrie ; son langage même étoit aprêlé , elle disoit ce qu'elle devoit dire , j amais au-delà , n'étant assurément ni comraunicalive ni bavarde; c'étoit une véritable figure de tapisserie , qu'on étoit tout étonné de voir remuer quelquefois, et dont au lolal on n'avoit jamais ni à se louer ni à se plaindre.

Tout ce qu'elle avoit jamais dit à mon sujet, c'est que Milady. étoit la maîtresse...

qu'elle aToit pour principe de ne point juger ceux dont son infortune la rendoit dépendante.

C'étoit la plus longue pljrase qu'elle eût faite de sa ^ie.

Elle ne paroissoit sensible , ni à l'intérêt, ni à la flatterie, et on eût été fort embarrrassé avec elle , si on eût eu. besoin delui plaire ; mais c'étoit inutile, elle, ne savoit ni nuire , ni servir : elle étoit là, voilà tout.

Florine l'aimoit assez de celte humeur et ne l'qût pas volontiers changée pour, une autre; au fond de l'ame, je crois, inême que madame Cleveland , étoit indulgente et sensible, du moins ne se scandalisoit-elle pas mal-à-propos , ne voyoit-elle pas le n^l où il n'étoitpas, et vouloit-elle bien qu'on rît et chantât, pourvu qu'on la laissât dans son grand fauteuil de velours vert , et qu'on la dispensât de prendre la moindre part à nos j^lajisii s.

Cn. malin que je travaillois avec Flarine, qui léussissoil fort bien à la broderie j nous eniendîmes ouvrir la porie avec vivacilé. Un jeune homme qui ne s'éloit pas fait annoncer^ se jeta à son cou et l'embrassa avec une extrême amitié. — ' Madame Cleveland, s'écrie Florine, c'est Acbille, mon bon petit cousin 3 ah!

quelle joie de le revoir! Achille, cher Achille j et elle l'embrassa de nouveau..^ Ce premier mouvement passé, Achille s'aperçut que sa cousine n'éloit pas seule et qa'il manquoit de réserve sans doute en se livrant ainsi à ses transports devant nrfe étrangère 5 une révérence respectueuse et pleine de grâce m'exprima le regret qu'il avbit de cet oubli, et le, proj>os le jilus obligeant pour Florine sembla lui faire un devoir de le justifier près de moi..

Que de façon pour cette pauvre Cécile qui, malgré la j>arurefort élégante qu'elle avoil ce jour-là, ne manqiioit point de;

Se . rappeler , dans l'occasion , que les apparences éloient trompeuses, et que les habits dont elle étoit parée n'éioient qu'un déguisement qui amusoit Florine et n'éioit là que pour lui faire oubliei* l'obscurité réelle de celle qui le porloit. Toutes ces pensées me vinrent tout-àcoup à l'esprit j je rendis celte révérence avec embarras et en rougissant beaucoup. Florine me jeta un coup d'œil très expressif, et qui vouloit me dire de la laisser parler.

— Ma chère amie , me dit-elle alors , je vous présente mon cousin , le meilleur enfant du monde , et que vous aimerez quand vous le connoîtrez. Je vis que Forine vouloit que je répondisse sur le même ton et sans gène. — Je prends déjà beaucoup d'intérêt à Monsieur , lui dis-je, en voyant combien il vous est cher , c'est un éloge pour tous les deux.

Madame Cleveland , qui remuoit si rarem ent et ne laissoit guère paroître ce

(63) qu'elle pcnsoit, fut conlenie apparemment de ma réponse, et ]e témoigna par un regard d'approbation qui m'encouragea beaucoup.

Achille n'en resta pas là , il dit à sa cousine mille choses flatteuses ; mais quoique ce fût bien à elle qu'il les adressât je ne pouvois m^empécher de voir qu'il pensoit à moi en la regardant ^ et que ce n'étoit que par respect qu'il n'osoit me les adresser à moi - même. Que la vanité est clairvoyante et nous instruit prompteraent de l'effet que nous produisons! Il n'y avoit pas un quart d'heure que le cousin de Florine éioit près de nous, et j'élois déjà sûre qu'il me irouvoit jolie et désiroit aussi que je fisse quelqu'attention à lui.

— Qu'êtes-vous devenu depuis six moisj reprit Florine? vous êtes un paresseux , et vous n'avez pas écrit quatre fois à nia mère. — Est-ce que ma tante s'en est aperçue j Florine? je vous avoue

que si ce n'eût été pour savoir de vos nouvelles, je n'aurois pas écrit du tout , Milady est si froide*.,., mais vous me ' demandez ce que j'ai fait : j'ai parcmua tout. le midi de la France, et visité deux terres en Dauphiné dont j'alle malheur d'être propriétaire; enfin j'ai fait tout ce que mon tuteur a voulu. — A la bonne heure; mais vous fixez-vous enfin? — Oh! je le suis pour toujours!.... je ne. vous quille plus, chère Florine.

Assurément il n^y avoit là rien qui me; concernât, et pourtant je n'osai lever les yeux, craiule de rencontrer ceux du chevalier Dorville : le son de sa voix étoit si doux , il avoit dans sa physionomie quelque diose de si expressif, de si mélancolique même, ilm'avoitdéjà jeté.

de ces regards où soname éioit de moitié comme d'intelligence avec la mienne ,... j'eniendois ce qu'il disoit, je devinois ce qu'il ne disoit pas, et tout cela étoit bien, ijiyolontaire assurément. Il y auroit eji^.

ime présompiion bien ridJcine â ?e comprendre ainsi , ci à croire que dès le j)remier instant ma vue avoil produit un effet aussi prompt sur son cœur.

^ Floi-ine me rendit l)ieni6t le sujet de l'enlrelien ,, il lui parut plaisant de iaue mille contes à son cousin.

Elle lui dit que j'étois la nièce d'utie amie de sa mère,... d'une dame de province, à qui Miladv s'amusoii à faire les honneurs de la capitale , en la j)romenant sans cesse de plaisir en plaisir j qu'elle nelrouvoil point convenable non plus de me faire partager toutes ces dissipations, et que, d'après cette conformité de sentimens entre les deux amies , on nous laissoit ensemble tout le jour.

Mais je vous préviens, ajouta Floiine , que la baronne de Mondial ( ce fut 1© nom qu'elle donna à ma prétendue tante ) fait mystère à sa famille du séjour de sa nièce à Taris. On croit que mademoiselle est restée dans un CQUveat. à^

Rouen , et la moindre indiscrétion l'y feroit en effet renfermer ; ainsi^ ])etit cousin, si vous ne voulez pas me priver d'une société qui m'est très-chère, ne parlez point de ma Cécile , oubliez devant ma mère et la sienne ( si vous la rencontrez ) que vous l'avez vue ici. — ■- L'oublier, seroil impossible, reprit Dorville; mais, ajoula-l-il avec une aimable inquiétude , le séjour de cette dame serat-il long à Paris?... Ma tante connoît-elle bien tout ce qu'il y a d'intéressant à y voir? — Vous voudriez peut-être vous charger de conduire ces dames? — Non , non, reprit-il vivement, et il y a bien de la malice dans cette question , vous savez «^ue je ne suis pas naturellement galant et que je ne me trouve bien qu'auprès de ceux que j'aime.— En ce cas, Achille, venez nous désennuyer tant qu'il vous plaira; car je me plais aussi beaucoup avec vous et j'avois peur qu'après avoir Vu le monde et voyagé , vous ne trouviez

plus de plaisir auprès de moi. — Quand je vousaimeroismoinSjFlorine, ne savczvous pas que je porte dans le cœur des chagrins si profonds, que la dissipation m'est à charge?... j'ai besoin de l'amitié, et qu'elle souffre même avec indulgence les momens de tristesse dont je ne peux quelquefois me défendre : je cherolie des cœurs sensibles j ma chère Florine , et je suis bien malheureux avec les indifférens.

Je ne connoissois pas encore les malheurs de Dorville , il me paroissoit bien jeune pour en avoir éprouvé de si graves j mais l'espèce de confidence qu'il venoit de faire me mettoit à mon aise pour m'intéresser à lui , et , de concert avec Florine , nous cherchâmes à lui faire passer le reste du jour le plus agréablement possible.

Le douloureux souvenir qu'il avoit rappelé dissipa l'instant de vivacité et de joie qu'il avoit éprouvé en revoyant

Florlnc, et c'éloil snr-lonl dajis cet étal de Jaiigueur ei de sensibilité qu« Dorville pouvoit paroîire inlére&sanl et dangereux.

On ne se niéfioit y^as de lui,.. ee

n'étoit pas j.arce qu'il étôit d'une figure charmante,... de la tournure la plus noble ei la plus élégante,..;., que l'on y faisoil attention ; iJ soulTroit ,... l'empreinte de la douleur étoit encore sur son visage, on pouvoit s'iatéresser à lui,... lui témoigner une sorte d'affection en toute sûreté de conscience, on pouvoit le consoler et on n'y penseroit plus^

V^oilà ce que je me disois en m^en occupant sans coquetterie , sans aucun dessein particulier de lui plaire, mais nonpas sans «n charmé secret et tout nouveau pour moi.

Un domestique vint annoncer qfie Milady étoit rentrée. Dorville observoit trop bien les bienséances pour en pa- CQÎXre contrarié : il descendit d'assez.

(69) bonne gràce-eliez sa tanie , après avoir promis à Florine de revenir le lendemain.

Serai-je aussi heureux qu'aujourd'hui, dil-ilà Florine en me regardant? — Soyez sage , reprit-elle, et on verra.

Je la laissai dire, et me contentai de faire une révérence assez grave : mais je^ crois que mon air disoit quelque chose de plus, et qu'il n'y avoit rien de décourageant pour lui. Dès qu'il fut parti, je demandai àFloiine quels étoienl les malheurs dont il paroissoit si affecté. — Oh! c'est une histoire épouvantable , et vous en auiiez ouï parler dans le monde si vous v aviez été alors.

La mère de Dorville étoit la propre sœur de Miladv , elle avoit épousé, par amour, un maître des re([uétes fort riche, et avec lequel elle vivoit fort-bien : elle aVoit trois enfans, Achille que vous vovez, et deux petites filles très-intéressantes qui ne la quittoient jamais j ma-

( 70 ) clame Dorville passoit l'hiver à Paris, où elle \enoit nous voir presque tous les jours j mais au commencement du printems , elle alloit avec sa famille à sa terre de Juvigné qui est à dix lieues d'ici. Il y a un an environ qu'elle fît ce voyage comme à l'ordinaire ; maisj deux jours après son arrivée , le feu prit dans une grange voisine du château.

Ce château est situé sur une hauteur , assez éloignée du village , et l'on ne s'y procure qu'avec peine l'eau nécessaire à l'usage de la maison. L'incendie commencé dans le jour , ne fut découvert qu'à l'entrée de la nuit , il se déclara avec une force épouvantable. Madame Dorville et ses deux filles furent étouffées dans les flammes , sans qu'on pût leur porter aucun secours; M. Dorville, les mains et le visage à demi brûlés , crut échapper à la mort, en se jetant par une fenêtre; mais il se blessa grièvement et

(70 ne survécut que trois jours à ce cruel événement.

Achille, qui éloit à Paris en ce moment , n'eut que le temps d'aller recevoir les adieux de son pèrej ce dernier conserva assez de connoissance pour faire un testament et nommer un de ses amis tuteur de son fils. Achille , héritier d'une grande fortune^ n'en sentit pas moins le malheur extrême de devenir orphelin : sa mère^ surtout, dont il étoit l^idole , lui causa des regrets si >dfs qu'il fit une longue maladie dont il pensa mourir. Ce fut à sa convalescence que son tuteur imagina de le faire voyager, non seulement pour le distraire, mais pour lui faire connoître plusieurs biens qui lui appartenoient. —-Voilà, reprisje , une aventure cruelle , etMilady aussi a dû en être bien affectée? — - Oui, dans le premier moment. Ellle fit venir Achille,... versa un torrent de larmes en

'( 72 ) Fembrassant , promit de lui tenir lien de la mère qu'elle avoit perdue, et m'ordonna de le regarder comme mon propre frère , puisepi'elle-mème ne vouloil ])his nous distinguer dans son cœur. — Oh ! tuademoiselk , cela ëtoit bien consolant ! — - Oui; mais cela ne dura pas. Achille , au lieu de se consoler, tomba malade. Il logeait ici , ma mère le soigna elle-même les premiers jours, où il eut une grande fièvre; mais on lui dit qu'elle s'exposoit en allant ainsi dans la chambre d'un malade ; que cela n'éioil bon à rien et ne le guériroit pas : elle se rendit aisément à ces raisons , et se contenta de me charger de lui donner de ses nouvelles tous les malins. Ce pauvre cousin , fort sensible à mes soins , le fut aussi beaucoup à l'abandon de ma mère , il en senlit mieux qu'il avoit fait une perte irréparable , et craignant d'être importun dans une maison où il se voyoit presque étranger, il alla passer chez son

tuieur, les derniers jours qui précédèrent son départ. — Et Milady le souffiit? — Sans s'apercevoir même que celte résolution éloit causée par le dépit; elle pensa que son neveu choisissoit, pour son plaisir, une maison et un quartier qui lui plaisoient davantage : distraite par les affaires ou les plaisirs , elle ne pensoit pas qu'il eût à se plaindre de son indifférence ; elle ne lui en vouloit pas , et ^lle crovoit l'aimer toujours.

Je soupirai, à ce récit qui ne me permeitoit pas de compter beaucoup sur les bontés de Milady , moi qui n'y avois aucuns droits ,.^i ne lui étois rien , et son engouement en effet étoit déjà passé.

— A présent , dis-je à Florine , ditesmoi , je vous prie, pourquoi vous avez fait toute cette histoire à votre cousin , liés d'amitié et de parenté comme vous l'êtes ensemble? quelle raison avez-vous de le tromper sur mon compte ? Je crains , mademoiselle , qu'il ne vienne U. 4

(74) à le découvrir , et qu'il ne me sache irèsmauvais gré de celle plaisanierie ; je rougis de recevoir les politesses et les respects qu'il me rend , el peut-être que quand il saura qui je suis il m'en méprisera davantage. — Vous me demandez, Cécile , pourquoi j'ai fait celle histoire : d'abord, je vous avoue que c'étoit sans, dessein, et seulement pour me divertir; mais depuis j'y ai songé, et je trouve que c'est beaucoup mieux. Je vous l'ai dit, Achille en veut un peu à ma mère... J'ai peut-être tort d'en convenir et de le répéter ; mais il la trouve légère, inconstante el inconsidérée... D ne comprendra rien à toutes ces circonstances qui l'ont conduite dans votre hospice, à toutes les libéralités qu'elle y a faites , et au bien qu'elle vous veut encore... Je sais bien, Cécile, qu'il n'est pas capable de l'en détourner ; mais il trouvera bizarre et peu convenable qu'elle vous ait placée si intimement près de moi, sans s'êtie bien

(75) ; assurée avant des principes et de Tédiiçalion que vous avez reçus.

Ea supposant encore qu'il voie Ja chose autrement , vous deviendrez pour lui une pauv<^ fille sans conséquence et sans appui, et peut-êti-e aura-t-il l'idée coupable de vous séduire. — Quoi !

mademoiselle, m'écriai -je , vous l'en , croyez capable ? — J'espère que non , - ma chère Cécile, et je crois bien que mon cousin est sage; mais enfin il est si jeune et vous êtes si jolie !... Je suis sure que ma bonne amie Cléveland est de mon avis... On respecte une demoiselle... on pense qu'on offenseroit sa famille en ^ l'insultant , et qu'il se trouveroit quelque frère ou d'autre parent pour en tirer j: vengeance. D'ailleurs ce seroit manquer . soi-même d'usage et d'éducation ; on seroit blâmé de tout le monde-, et tout cela relient... QueUe est donc la nécessité de le désabuser? je préviendrai ma mère...

jour les domestiques , ils ont trop dïn-

térêt à me plaire })Our dire aulremeni; el d'ailleurs Acliille se respecie et n'a point de t'aniiliarité avec eux.

Je n'osai répondre j mais je conservai nn air triste et mécontent, car toute celte dissimulation me pcinoitf Ce n'est rien que d'être une pauvre fiWk inconnue,..., au moins ce n'est pas par sa faute qu'on est comme cela; on pourroit encore vous rendre justice, vaus estimer et vous plaindre ; raaissoufFiir qu'on se méprenne à ce que vous êtes, qu'on vous flatte par des respects et des prévenances ,... peutêtre même qu'on s'attache à vous comme à une personne qui est votre égale ei dont il est honorable d'être bien traité, c'est de quoi choquer un homme délicat qui voit qu'il a été votre dupe et n'étoit pas fait pour vous procurer ce divertissement... Je ne disois donc rien; mai; pour Florine quin'avoit été contrariée de sa vie , mon silence disoit trop. — Je ne vous croyois pas si entière dans vos opi-

(77) liioïî«5 me dii-elle avec humeur: choisissez , ait surplus, de vous conduire comme je le souhaite , ou de rester dans votre maison. Je n'aurois jamais deviné qu'il y eût laul de plaisir à déclarer qu'on y cfemeurât. Je ne sais siFlorine envisar j^eoii les choses comme il falloil ]es ^ oir; mais ce qui est sûr, c'est que mes raisons,, qui me paroissoient bonnes, nemelouchoient aussi vivement que parce qu'il s'agissoit de Dorville.

II n'y a voit que lui qjiii cul tant d^mportance, il est vrai, pour moi; ses regards j que j'avois involoniairemenl si bien compris ^ n'avoiem été nullement remarqués de sa cousine ; elle ne savoit pas que j^'élois déjà instruite de l'intéi et qui venoit de naître dans son cœur , intérêt que je n'enlendois si vite que pat ce que le niLen y répondoit aussi. Mes délicatesses et mes sincérités ne luiparois> soient que de l'entêtement , et je fus Ibrcée d'y renoncer , par le len absolu

( 78 ) donl elle me parla pour la première fois.

Je vis, dans cette occasion, que 3 l'orgueil , qui Teul bien quelquefois oublier ses droits^ ne les abandonne pas. Florine consentoit à me traiter comme son amie , comme son égale , tant que je l'applaudissois et la flaitois en tout ; mais dès que je m'avisois d'avoir une volonté. . .'. .^, une idée seulement à moi , je redevenois Cécile ; on m'humilioit sans pitié; mes babils ne me déguisoient plus , et je n'avois qu'à retourner à mon premier état.

Pourtant , quoique Florine fût fàcbée et vint de me traiter assez durement , je ne me sentois pas coupable , et ne voulois |>as m'abaisser trop dans ma réparation. ~- Mademoisell'e , lui dis-je , ce n'est jîSis la crainte d'un avenir mallieureux donl j'ai besoin pour ne faire qtie ce qui vous sera agréable , le passé vous ^doiuie déjà assez de<lroils à ma recon-

(79) nolssance , et vous interprétez mal moa silence , si vous croyez que j 'hésite à vous obéir. — A la bonne heure , dit Floïine ; vous devez voir de l'amitié à l'envie que j'ai de vous conserver près de moi , et vous serez ingrale si vous faites eosorie que j'en puisse être blâmée. Ce discours , qu'elle me tint avec beaucoup de bonté , Cn couler mes larmes; je m'élonnai d'avoir eu l'air de lui résister

un moment. Au fait , je l'aimois

je devois l'aimer assurément bien plus que Dorville; et si celui-ci vouloit encore s'occuper de moi , je n'avois qu'à n'y

faire aucune attention n*y pas

répondre regarder ses discours

comme des galanteries bannales et qu'il ne m'adressoit que parce qu'il mccrovoit l'amie de sa cousine.

Alors, qu'il me crut, ou non, une fille de qualité , cela devenoit indiffèrent ; il n'avoit pas d'iniérèt à le savoir , et si un hasard indépendant de ma volonté le

( 8o ) lui faisoît connoître, c'éloit Florine et

' non moi qu'il devoil accuser.

Aussi bien , je n'ëtois ])as d'accord avec ma raison , sur celle impression qu'il me semblok avoir produite sur Dorville . . . . . Est-ee qu'on aime, me disois-je,une personne quel'on ne connoît point , que l'on n'a vue qu'un seul jour? Dorville sait-il si j'ai un bon cœur...

nn bon caractère? et la raison

veut qu'on sache tout cela : à la vérité , l'amour ne l'exige pas ; il vient d'abord^ quitte à se repentir après. C'ctoit bien M ce que j'éprouvois moi-même j mais.

je crus que le mal seroit plus grand en l'examinant de si près ; je me promis de n'y plus penser^ de laisser allei' les choses comme elles vondroient, toutefois en gardant religieusement le secret que Floripe-exigeoit de moi.

^--j Au lieu donc de prendre pour moi

"toutes ces choses flatteuses que Dorville

feavoii, indirectement , mais avec igint d«;

( 8i ) finesse , m'adresser , j'en pris occasion. de le plaisanter ayec une certaine liberté d'esprit qui ne m'était guère naturelle , mais qui convenoit au rôle que je devois jouer j je n'enlcndois ni les soupirs, ni les regards, je les voyois pourtant ....... j'en éiois touchée :

mais je savois me contraindre, et je le sus si bien que Dorville ne retrouvoit plus en moi cette Cécile qui lui avoit, paru si sensible , si timide , et dont l'emr barras naïf lui avoit tout de suite donné tant d'amour et d'espoli'.

. j\ous nous voyions tous les j^ours , et • c'étoit bien l'essentiel pour moi.

Florine trouvoit que j.e me comporlois à merveille, elle ne concevoit pas où.j'avois pris cette aL^ance et cette politesse que ma première éducation n'avoit pas dû m'apprendre. Nos journée»

étoient charmantes; Dorville éloit trèsbon musicien , jouoit de plusieurs înstrumens , il nous accompagnoii sur sa;

guitare, et quelquefois chantoit lui-même les romances les plus tendres; ilavoitfait les paroles et la musique de plusieurs, et ces paroles peignoient toujours un amour malheureux qu'on ne devinoit pas et qui n'osoit se déclarer.

Mon peu d'expérience ne m'empéchoit pas de comprendre à merveille quel éloit l'objet de cet amour ; mais l'extrême attention que je mettois à m'observer jusque dans les plus petites choses me lialîit. Dorville s'imagina que je m'étois fait un plan de rigueur et d'indifférence , et il en conclut avec beaucoup de jugement, que dès qu'elle étoit raison née elle n'étoit plus sincère.

Il nous dit tout-à coup qu'il craignoit de s'êtje trompé dans l'espérance de pas-' ser l'année près de nous ; que son tuteur parloit d'un très - prochain voyage à l'étranger, et qu'il avoit passé toute la mathiée à lui prouver combien il éloit avantageux p(5ur un jeune homme de sô former dans un autre pays que le sien.

Dorville, qui avoli une revanche à prendre de tous mes airs légers, nous dit cela à son tour d'un air assez dégagé et comme un homme tout près de céder à cet avis.

Ce fut alors , et en la présence même de celui dont je voulois le moins être devinée, que j'appris lemieux àconnoître mon propre cœur ; une rougeur subite me couvrit le visage, je me baissai aussitôt pour me cacher et comme pour ramasser mon ouvrage. Dorville, tout près de moi en ce moment , se baissa aussi. — Avez-vous laissé tomber quelque chose , mademoiselle? — Non , répondis-je toute troublée et sans savoir ce que je disois. Florine, qui ne soupconnoit rien , ne nous observoit nullement 5 d'ailleurs ayant la vue très-basse, elle ne remarqua i-ien , et se mit à gronder très - sérieusement son cousin de la facihté avec laquelle il se laissoit conduire.

C 8^ ) Vn tuiear n'est ])as un père, lui disôitelle, il me semble qu'à dix-neuf ans oir peut bien se permetti e quelqu'observati'on sur une chose qui contrarie réellement ; mais c'est qlie vous ne demandez pas mieux , dit Florine en se levant avec humeur , et allant fermer la porte de la cage dé son oiseau , Tenez ^ dit-elle à Dorville, moitié cliagrine et moitié en plaîsantant, j'aime mieux cet oiseau que vousj tout inconstant qu'il paroît, je suis sûre que si je liii rendoisla liberté, il n'en profileroit pas pour me quitter.

Dorville, toujours occupé de moi et satisfait sans doute du trouble où il me voyoit , répondbit des nrots insignifians à sa cousine, simplement pour qu'elle pût croire qu'il l'écouloif, mais profitant de la position où étoit en ce moment Florine et madame Cléveland qui avoient le dos tourné et ne pouvoientnous voir, il' mil un genou en lene , et joignant les mains d'un air affligé et suppliant, it

rtie dit à yoi-s basse : Partirai - fe ^ mademoiselle? c'est à vous de le décider... — Si c'est à moi, repris-je vivement et en le forçant de se relever , vous ne partirez point.

Dorville s'empara de ma main et Ja couvrit de baisers. Je me levai tout effrayée de son action et de la craintequ'il n'ait été vu, je voulus mêmeparoître fâchée. — En vérité , vous abusez , monsieur. — Non , Cécile j non, ma charmante amie ; mais j'espère... J'avois eu le courage de m'éloigner toul-à-fait^ il se contenta d'exprimer par ses regards la jilus vive reconnoissance. Ce n'étoit pas encore le moment de la réflexion et des regrets. Dorville meparoissoit si heureux.... j et ce bonheur étoit mon ouvrage!... ce ne fut que long-temps après que je soupçonnai que ce voyage an- Boncé n'étoit qu'une épreuve qu'il avoit voulu faire.

Pans ce moment je croyois tout, j«

(S6) jouissois de tout , j'étois aimée, Dorvllïe me rendoit l'arbitre de ses actions , cela me fit tomber dans une douce rêverie, où je ne songeai plus à m'pbserTer ; je laissai Florine disputer avec son cousin sur ce prochain départ, mais je savois à quoi m'en tenir : je regardois Dor ville avec douceur, avec complaisance, je le remerciois de cette manière de m'épargner l'horrible peine dont je m'élois cru menacée , et sans les témoins dont nous étions entourés , si Dorville m'eût demandé en ce moment si je l'aimois, je suis sûre que je luiaurois dit tout naturellement.

Demandez à ceux qui ont véritablement aimé , combien les paroles sont peu nécessaires entre deux amans pour s'entendre,... c'est le regard, c'est le son delà voix,.... un soupir,... un sourire, une manière de s'isoler au milieu du monde , de dire de ces choses qui ne paroissenl point équivoques pour les indif-

(87) férens , et qui ont pourtant un sens différent avec celui qu'on aime 5 nous nous entendîmes ainsi , Dorville et moi , tout le reste du jour. Cela n'ëtoit-il pas bien plus aimable^ bien plus sincère que la conduite affectée que je tenois depuis plus d'un mois ?

Nous étions conlens l'un de l'autre , et en vérité je n'y voyois point de mal ; il est vrai que je ra'étourdissois , que je craignois de réfléchir, et que celte crainte seule prouvoit peut-être que je n'étois pas tout-à-fait sans reproche en agissant ainsi.

En rentrant à la maison , j'appris que ma bonne Rixa y étoit venue j on me remit un billet qu'elle y a voit laissé,, pour m'apprendre qu'elle alloit passer un ou deux mois à la campagne.

Une dame de sa connoissance , malade , avoit besoin de ses soins ; et quoiqu'il lui en coûtât de s'éloigner de moi , elle me savoit heureuse, et me prioit

(88)seulement de lui écrire dans le lien qu'elFc m'indiquoit.

Ce fut sans doute un malheur pour moi 5 que ce voyage; car je n'aurois pas manqué de parler de Doiviîle avec elle , que je regardois comme ma mère, et elle m'eût appris que ce Dorville, que j'avois si aisément le pouvoir d'aflBiger ou de consoler^ étoil un amant ,... et un amantbien plus dangereux que ne l'avoit été M. Féru, parce que celui-ci éloit jeune, beau, aimable et séduisant. Je me fis bien par la suite toutes les réflexions qu'elle auroit pu me faiie alors ; mais je les fis trop tard pour inon repos , qui ne tarda pas d'être détruit , par une silua^ tion qui me fit croire que Fliorame que j'aimois passionnément étolt perdu pour moi sans retour.

Lorsque je revis Dorville le lendemain , ce fui pourtant avec l'intention de m'observer davantage, non-seulement à cause de.lui, dont je craignois de perdre

( 89 ) l'eilime, en lui laissant si vîie pénëtKCr mes senliraens , mais aussi à cause de Florine , dont je me méfiois beaucoup.

Je ne pou vois croire qu'une parenté qui n'excluoit pas la possibilité de s'unir par le mariage à son cousin , réduisît à la simple amitié la vive affection qu'elle paroissoit avoir pour lui.

Comment avoit-elle pu le voir si malheureux > si sensible, être chargée du soin dangereux d'adoucir ses peines , et conserver son indifférence ?

Un aveu qu'elle me fit depuis , m'expliqua ce mystère ; mais }e devois croire que, quel que fût son sentiment pour Dorville , elle eut été fort choquée de l'amour qu'il avoit pour moi.

D'abord , parce qu'elle ne pouvoit y ^oir un but honnête ; . . . qu'elle savoit qui j'étois , ou , pour mieux dire , qu'elle savoit que je n'étois rien ; ensuite, parce qu'elle se seroit trouvée en quelque sorte çesponçable de sa folie et de la niienoe j^

(9°) en ayant caché à Achille, par de folbles nioiifs , l'inégalité qui existoit entre nous; encore, parce qu'elle ne manquoit pas d'une certaine coquetterie qui la porloil à croire que dans le lieu où e]]e étoit, aucune femme ne pouvoît [>aroître avec avantage et lui être préférée : c'éloient bien des motifs pour craindre sa pénétration , dont en eJOTei je n'élois giîère à l'abri que par celte petite vanité dont je viens déparier.

Une maladie que fit la supérieure, qui fut courte , mais très-violente, me priva pendant plusieurs jours d'aller chez Milady. J'avois de trop grandes obligations à la supérieure pour qu'aucun plaisir me dispensât de lui témoigner ma reconnoissance : aussi le fis-je en restant les jours et les nuits près d'elle ^ ce qui , soit dit en passant, me changea un peu et me fît craindre que Dorville ne me trouvât moins jolie quand il me reverroit.

Mais si j'avois bien connu mes intc-

(91 ) léls, j'aurois pensé qu'il valolt mieux jîour moi qu'il me trouvât moins de fraîcheur , et que quelques jours d'absence lui apprissent combien j'élois nécessaire à son bonheur.

Le regret qu'il eut de ne pas me voir fut d'autant plus vif, quM savoit qu'il éloit aimé , et ne doutoit peut être pas que celte séparation ne me coulât autant qu'à lui. Florine , à laquelle j'avois écrit, connoissoit la raison qui mereienoit loin d'elle; mais elle se conienla de dire à son cousin que ma mère étoit malade et que je ne pouvois sortir. Dorville fit mille questions sur cette mère .... où demeuroit-elle? qu'avoit.elle? seroit-ce long?

Mais Florine dit légèrement qu'elle ne savoit rien de tout cela et qu'elle m'atlendoit au premier jour.

En effet , la supérieure se rétablit , et sachant que je n'avois pas voulu sortir tout le temps que son état avoit pu me rendre utile près d'elle , eUe exigea quo

( 9-2 ) je reprisse mon assiduité auprès de FTorine; car c'étoil de cetle amitié qui s'établissoit entre nous , qu'elle se flatloil que je sorlirois de mon triste état.

Je revis donc Dorville^ et la joie qui se peignit sur sa physionomie ui'ota l'envie de contraindre la mienne. Il s'informa de ma santé et de celle de manière, avec la plus tendre inquiétude ; mais comme tout cela ne passoil pas les bornes d'une galanterie naturelle avec une persounede mon sexe , de mon âge , et du rang dont il me supposoit , on ne, s'en étonnapoint. Je crus remarquer que Dorviile clierclioit à me parler eu particulier ,, mais j'en évitois l'occasion de la meilleure foi du monde 5 car je devinois qu'il me parleroil de son amour, et je vonlois encore douter que rtous en. eussions l'ii a pour Fautre : je sentois que si jamais il s'expliquoit à cet égard, mon devoir seroit de lui imposer un silence absolu , de bw. faire connoître , de quelque majjièi Q^

( 9Ô ) que ce pûl être , qu'il avoit tort de s'attaclier à moi; que j'avois en tort de le souffrir, et que désormais il falloil détruire tout espoir , toute illusion entre nous.

Que de mal pouvoit donc me faire cet aveti formel que Dorville désiroit tant!

Ce n'éloit pas que Je n'entrevisse bien que tôt ou tard nous en viendrions là ; mais c'étoit beaucoup que de retarder un instant si douloureux : en attendant , nous nous aimions , nous nous voyions , et je souhaitois que cet état durât longtemps.

Dorville , qui n'avoit pas les mêmes raisons , désiroit et comptoit apprendre de moi mille choses qui l'inléressoient et sur lesquelles il voyoit qu'il étoit inutile d'interroger Florine. Il avoit pris ses mesures d'avance , supposant bien que nous n'aurions pas la liberté de nous expliquer sans témoins.

Il nous avoit prévenu de bonne heure que son tuieur l'atiendoit, et qu'il n'avoit que peu de temps à passer près de nous. Je ne trou vois pas qu'il en fut assez affligé, et il me sembloit que je complois plus que lui , ces heures où nous ne pouvions nous voir. Je nie trompois sans doute , mais Dorville étoit sûr que je m'occuperois de lui avant celle où nous devions noiw retrouver.

Florine m'avoit donné un fort joli coffre de bois d'acajou , où je serrois mon dé et mon ouvrage. Dorville s'étoit amusé plusieurs fois à deviner plusieurs cachettes que ce coffre renfermoit. Je ne fi» pas d'abord grande attention à le lui voir entre les mains ; mais à l'insiant où je jetois indifféremment le» yeux sur lui, je le vis tirer un papier de sa poche, le mettre dans le petit coffre , me le rendre , prendre son chapeau , se lever et sortir; tout cela se fit si prompiement, que j e ne pus faire aucune réflexion.

Je ne sus que trembler , rougir , serrer ce coffre entre mes mains, avec une mortelle inquiétude qu'il ne prît fantaisie à Florine de me le demander , puisqu'il est vrai qu'elle en faisoit usage aussi souvent que moi. Un moment après, me croyant plus calme , je pris celte lettre pour la mettre dans mon sein ; mais tel étoit encore mon trouble, que je la laissai tomber par terre ; ce que Florine auroit certainement vu , sans un événement imprévu qui détourna son attention et même la mienne.

Madame Cleveland venoit d'être attaquée d'un coup de sang ; elle fit un^ cii aigu , et tomba sur le plancher , de son grand fauteuil vert , qui, heureusement, n'étoit pas élevé. Nous courûmes toutes deux à son secours; elle n'avoil pas toutà-fait perdu connoissance, mais elle étoit si rouge , si violette , qu'eUe nous fit grand peur. .

Toute la maison s'empressa autour

d'elle , on la porta dans son lit; el le clîiiiirgTen l'ayanl saignée à propos, cet accident n'eut pas de suite.

Fiorine lui donna dans cette circons* tance mille preuves de son amitié et de son bon cœur ; mais comme madame Cleveland avoil besoin de repos , et qu^elle étoit d'ailleurs hors de tout danger, nous la quittâmes pour aller nous mettre à table , Fiorine et moi.

J'aurois fort désiré me retirer plus tôt qu'à l'ordinaire ; je ne devois pas revoir Dorville , et j'étois bien impatiente de lire cette lettre que j'avois posée sur mon cœur , et qui , malgré tous les embarras où elle alloit me jeter, me causoil autant d'émotion que de plaisir.

Car quand on aime, ce qui plaît le plus c'est d'être aimée : savoir à quoi cela mènera , c'est l'affaire de la réflexion , c'est le soin de l'avenir.

En attendant, le présent est heureux ,

(97) et on ne voudroii pas le perdre, même en soupçonnant tous ses dangers.

Florine perdit peu à peu l'idée de madame Cleyeland , qui l'avoit fort épouvantée , et témoignant même quelque plaisir de se voir, pour le reste de la journée^ seule avec moi, elle me montra plus d'amitié qu'elle n'avoit jamais fait.

Le plaisir, comme la peine , a quelquefois besoin de s'épancher j il y a peutêtre même une espèce de vanité dans lô bonheur, qui nous rend moins discrets sur notre félicité que sur nos chagrins : on ne sauroit se repentir de ce qui réussit; on le j uge par le bien qu'il rapporte ^ tandis que le malheur , au contraire , reste découragé , et si près du blâme , qu'il préfère souvent le silence à l'espoir incertain d'inspirer l'intérêt.

Telle étoit la situaùon de Florine , qui n'eût peut-être pas voulu de ma pitié , si elle avoit été malheureuse, mais qui

vouloit bien que je susse qu'elle a voit un amant, parce que cet amant étoit beau , jeune , amoureux , fidèle , et que les nouvelles récentes qu'elle en avoit reçues , lui donnoient l'espoir de l'épouser le printemps prochain.

Quelque distraite que je fusse moimême en ce moment , et peu propre ,

'par conséquent, à recevoir sa confidente,

' elle l'entama ainsi :

— N'étes-vous pas étonnée , ma chère enfant, me dit-elle , qu'à seize an» passés j'aie le courage de vivre dans la retraite où Milady me condamne? jamais de baJ, de spectacle, de promenade (si ce n'est celle du jardin de cet hôtel) j et, entre nous, ma chère Cécile, je ne crois guère ma mère , lorsqu'elle dit à tout le monde que c'est pour achever mon éducation.

Je sais bien qu'elle est fâchée de s'être mariée si jeune, d'avoir une fille si grande, et qui ne lui permet pas de cacher son âge, quoique son visage et sa tournure

(99) lui permissent aisément de tromper de quelques années.

Voilà la vraie raison pour laquelle ma mère me renferme ainsi ; c'est là sa foiblesse j car au fond elle n'est ni sévère , ni méchante j elle m'aime à sa manière, et croit que, n'imaginant pas une autre manière d'exister , celle que j'ai ne me donne aucun regret. — U y a bien de la raison à vous de ne point la désabuser, — Ce n'est pas la raison qui m'en empêche, ajouta Florine j je ne regrette pas le monde , parce que je porte au fond de mon cœur plus de plaisir qu'il n'en pourroit jamais donner. Tiens, Cécile, me dit-elle en me sautant au cou avec une joie folâtre , je meurs d'envie de te dire mon secret. — C'est me faire beaucoup d'honneur, mademoiselle. — Oh ! si jeté le dis , Cécile , je veux, que tu me nommes ton amie , et non pas mademoiselle j ce nom-là me gène , et je n'oserois plus l'ouvrir mon cœur. — Ma chère Florine^

osai-je dire alors , quelque nom que vous me permcliicz de vous donner , vous savez bien que je n'oublierai jamais la dislance qui est entre nous. —Oui , pour la fortune, car pour le reste nous n'en savons rien ; plus je te vois , et plus je me crois sûre que tu as de la naissance : tu as des grâces , des façons , une manière de t'exprimer qui vient de je ne sais où ; car enfin ce n'est pas le monde qui te l'a donnée, et tout le monde yseroit trompé. Dorville n'en a pas douté d'une minute 3 c'est au point que si on venoi": lui dire que tu es une pauvre fiUe de la Pitié , il ne -/oudroit jamais le croire ; ce seroit ce misérable habit qu'il prendroit pour un déguisement, et non celui que tu portes aujourd'hui. Cette idée me fit pousser un profond soupir j car malgré toute la peine qu'il pourroit avoir à reconnoître la vérité , je pensois bien que tôt ou tard Dorville en seroit insu uit. — ■ Eh bien , reprit Florine, ne de-

vînes-tu pas ce qui me lient lieu de toirs les plaisirs dont je suis privée ? — Je ne vois rien , dis-je , que la tendre amitié de voire cousin qui puisse vous suffire et vous distraire. — Eh ! mon Dieu non , Cécile 5 j'aime Achille de tout mon cœur , je lui connois mille qualités précieuses ; mais nous avons été élevés ensemble, et l'habitude ne fait pas naître 1 amour ; d'ailleurs, il est naturellement mélancolique ; il pleure toujours ses parens ,• et je crois que de long-temps il ne sera susceptible d'un autre sentiment. Il n'en est pas de même d'un jeune homme que j'ai connu en Picardie, où ma mère me mena avec elle i il y a deux ans. Le marquis de la Tliory est fils unique ; sa mère est la meilleure amie de la mienne , et c'est chez elle que nous allons tous les priniem[)s , dans une très-belle terre qu'elle a aux environs d'Amiens.

Théodore , au service depuis peu (car il D'à que dix-neuf ans ) , étoit en garni-

son dans sa famille. Quand nous y fûmes passer deux mois, on nous regardoit comme des enfans sans conséquence , et nous étions m aï 1res de courir tout le jour dans le parc avec la plus grande liberté.

Ce qui persuadoit sur-tout à ma mère que j'étois bien loin de songer à l'amour , c'est que je me disputois assez souvent avec Théodore. Malgré la tendresse qu'il prenoit pour moi , il ne me cédoit pas volontiers ; je me fâcliois . . . , quelquefois même je pleurois d'impatience et de dépit, mais cela n'empéchoit pas que nous ne nous aimassions à la folie, et qu'à la place des jeux et des enfantillages qui nous avoienl occupés d'abord , nous nous avouâmes mutuellement nos sentimens et le désir réciproque de nous appartenir pour toujours.

Je faisois d'abord quelque difficulté d'en convenir, parce que ma mère ne le feavoit pas et que j'ignorois si cette union

(io3) éntroit dans ses vues; mais Théodore' me dit qu'il éloit riche ; que sa mère , qui n'avoit eu que lui d'enfant , ëloit incapabl^e de s'opposer à ce qui fer oit son bonheur, et que la mienne, de son- côté, n'avoit pas le moindre motif pour s'y opposer, ])uisque notre fortune et notre naissance s'accordoient parfaitement.

Pourtant Théodore observa, que Milady le trouveroit sûrement trop jeune pour consentir tout de suite à notre mariage, et qu'il seroit imprudent d'en faire la demande avant qu'il ne fût majeur.

Sa réflexion me parut juste; mais je m'inquiétai alors de savoir s'il seroit constant , sur-tout constant loin de moi et à son régiment où il auroit mille occasions de m'oublier et de connoître des jeunes personnes plus aimables que moi.

Théodore me rassura par mille protestations que je pris plaisir à croire sincères, et que le temps a confirmées.

Je le montrerai ses lettres , ma chèïc .

( To4 ) Cécile , tu y verras que depuis un an d'absence sa passion n'a fait qu'accroître. — Un peu surprise, ]e dis à Florine : Quoi! ■vous vous écrivez? J'avois toujours ouï dire qu'il étoit fort mal d'écnre à un jeune homme et de recevoir ses lettres sans l'aveu de ses parens. »— Oui , me dit Florine, et je pense bien que dans d'autres circonstances je seroispeut-êtie blâmable de le faire j mais je ne regarde point le marquis comme un amant , c'est un époux auquel je ne peux prouver trop de confiance et d'amour ; ses principes , ses sentimens , tout me répoiid de lui 3 et puis observe bien , Cécile, que nous nous convenons, même aux yevLt du monde. Je ne saurois prétendre à un meilleur parti, et Théodore peut en dire autant de son côté : cela change bien les choses , et il n'y a que le cas (à ce que m'a dit Théodore ) où l'on auroit des obstacles à craindre dans sa famille ou d'après l'opinion du monde , où il

( >o5) >eroit irès-mal d'avoir une semblable liaison.

Par exemple, Cécile, ajoula-l-elle, si \in homme de qualité s'avisoit de penser à loi ( ce qui ne seroit pas impossible au moins , puisqu'il est vrai que lu es très-jolie) , tu de viendrois inexcusal^le de l'écouter , parce que tu serois sûre qu'il ne veut que s'amuser à tes dépens; s'il poussoit la folie jusqu'à penser au mariage, tout le monde s'y opposeroit tant que cet homme de qualité auroit un parent ayant quelqu'autorité sur lui ; on emploieroit les lois pour l'empêcher... ; 61 encore, 'quand il seroit libre, majeur et maître de ses actions, iln'oseroit braver à ce point les préjugés , car il craindroit le mépris public , et qu'on ne dise en le voyant avec sa femme : Savez-vousoùill'a prise ? A la Pitié; n'est ce pas une belle fortune pour celte petite mallieureuse! N'a-t-elle pas bien sujet d'eue iière ? et mille autres propos sem-

( io6 )

blables. — Qui sont bien inutiles à roe mettre sous les yeux , dis-je à Florine en laissant couler mes larmes. Je ne pense pas qu'aucun homme, d'une condition si distinguée, pense jamais à m'épouser, et il n'en est point sur la terre que j'exposasse jamais à rougir de moi. — Je suis fâchée de l'avoir fait de la peine , Cécile ; je m'en afflige , mais je ne m'en justifie pas ; mon exemple au r oit pu t'entraîncr à mal faire , si tu n'avois pas senti tout de suite que cette correspondance, si innocente dans ma position , seroit trèscriminelle dans la tienne.

Je ne m'y trompai point, et malgré cette explication je \is très -bien que Florine avoit voulu se venger de ce que j'avois eu l'air de la blâmer un moment.

Florine avoit le cœur bon ; elle étoit aimante, mais il n'y avoit pas d'araourpropre plus chatouilleux que le sien : elle avoit satisfait son petit ressentiment,

( lo? ) et elle continua du ton de la confiance el de l'amilié.

Jcii^ai qu'à me louer de la tendresse du marquis, et depuis dix -huit mois que nous sommes séparés elle n'a fait que s'accroître et me prouver que nous étions bien sûrement destinés Ftin à l'autre ; mais aujourd'hui , Cécile , mon bonheur acquiert une nouvelle certitude par les projets de Milady, dont Théodore m'instruit dans la lettre que j en reçois ce malin.

Madame de laThory cherche à vendre une assez belle maison de campagne, qui n'est qu'à une demi-lieue de celle qu'elle habite une grande partie de l'année : eh bien , Cécile . . . , celle maison , c'est ma mère qui l'achète , uniquement pour le plaisir de se rapprocher de son amie.

Vous -sentez combien une semblable intelligence entre la marquise et Milady

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tn'assuie que la recherche de Théodore lui sera agréable; je crois même qu'il ne tardera pas à demander ma main , et je vais passer de l'esclavage le plus pénible à la félicité la plus parfaite , avec nn homme que j'aime et dont je suiï adorée. — Vous mentez un tel bonheur, dis-je à Florine, et je vous remercie de m'en avoir fait la confidence; mais je ne saurois m'oubîier tout-à-fait, et je crains bien que cette époque ne soit celle où la pauvre Cécile, oubliée de tout le monde , retournera à sa misère et à son obscurité. — Tu letrompes, Cécile, et je veux te faire part d'une idée que m'inspire mon amitié et ton malheur aussi.

Il n'est pas impossible que ceux auxquels tu dois le jour viennent à se faire connoître et à te rechercher dans cet asile oii des circonstances particulières les ont peut-être forcés de te placer j mais, hélas! cet espoir devient plus ia-

( »o9 ) ceriain à mesure que les années s'ëcôtl-' lent , et depuis seize ans que lu n'as eu aucune nouvelle de personne , que l'on ne s'est pas informé de loi , c'est peutêtre une folie de l'espérer. En attendant , la jeunesse etla beauté se passent, et on a sacrifié la moitié de sa vie à des chimères qui nous font échapper à la réalité. — Ai-je un moyen , hélas ! d'éviter cela ? — Oui , ma chère Cécile , et j'en fais mon affaire. . . . Un homme d'une certaine condition ne voudra peut-être pasde toi ; notais quand je jouirai de mon hïen et de celui du marquis , j'aurai des terres et des gens d'affaires qui tiendront tout de ma bonté et de ma protection.

Dans ton état, ma pauvre petite ^ il ne faut pas s'amuser à être amoureuse , à préférer un homme à un autre , . . . un jeune amant à un vieux mari j .... ce qu'il te faut , c'est d'apjiartenir à quelqu'un , d'avoir une famille, ... un avoir assuré; et tout pela dans une province

( '"o) éloignée de Paris où on n'est reconnu dé personne, el je le choisirai pour époux un brave homme auquel je ferai du Ijiien sous la condition de l'épouser : tu te conduiras honnêtement , et tu l'aimeras si tu peux.

Je soupirai profondément, mais je baisai la main de Florine en signe de reconnoissancej car, quoique cette fortune-là ne me leniêt guère , il ne me. convenoit pas d'en espérer une meilleure ei de me montrer plus difficile sur mon bonheur.

L'heure de retourner à ma maison arriva , et contre mon ordinaire je l'entendis sonner avec plaisir. Dorville n'éloit pas là , mais sa lettre étoit sur mon cœur, c'éloit la première que j'eusse reçue de ma vie. J'élois impatiente de la lire , et fort inquiète de ce qu'elle renferraoit.

Pourtant, lorsque je fus seule dans ma chambre , et bien certaine de ne pas être interrompue, je me demandai s'il ne se»^

roit pas plus honnêle et plus sage de la rendre à Dorville , en lui défendant de m'en remettre d'autres à l'avenir.

Je me consultois sur celte résolution courageuse, quand j'observai que la lettre n'étoit pas cachetée. Dorville auroitil jamais pu croire que je ne l'avois pas lue , et n'étoit - ce pas me priver d'un grand plaisir sans qu'il en eût plus d'estime pour moi ? Ce raisonnement , appuyé de toute ma foiblesse , me parut sans réplique , et , toute tremblante d'émotion et de plaisir , je lus ce qui suit:

« Pardonnez, Mademoiselle^ la liy) berté que je prends de vous écrire J> sans que vous m'y ayez autorisé ; l'im- )) possibilité oii je suis de vous parler » sans témoins l'exige et la pureté de » mes sentimens m'excuse. Je vous aime, » adorable Cécile , et cet amour (le pre- » mier de ma vie) en sera le destin.

» Bien jeune encore, vous savez de quel » malheur j'ai déjà été frappé, je peu-

5) sois ne pas y survivre , et même je ne » le désirois pas.

)) Je vous ai vue , Cécile , et j'ai senti » que l'existence pbuvoit me devenir » chère. J'ignore si je dois me le par- » donner a. moi-même • mais l'amour » éloigne déjà mes douloureux souvc- 7> nirs.

T) Excusez ma présomption , ma chère y) et charmante amie j mais lorsque vous » me défendîtes de pariir , vos regards... y> votre trouble, trahirent le secret de » votre cœur.

)) Cécile , nous nous aimons ! Que la 5) douceur d'en convenir ensemble » ajoute au bien de le sentir. Loin de j) nous les vaines affectations des coeurs » méfians et froids, ne retranchons pas )) par de puériles considérations un » seul moment du bonheur que l'amour y) nous promet. Ecoutez , ma Cécile , il y) me semble que votre existence est eny) veloppée de je ne sais quel mystère^

y> sur lequel Florine n'a jamais Toulu » m'éclairer. Une indiscrète curiosité ne J> m'engage pas à exiger de vous plus de » franchise ; si je vous croyois iodé- » pendante, Cécile^ et libre de ra'accor- » der votre main sans l'aveu de vos » parens , je ne vous demanderois rien , » et dès demain je vous conduirois à » l'autel • mais votre grande jeunesse ne » me permet pas de le supposer.

» Daignez donc m'apprendre , adoray> ble amie , auprès de qui je dois solH- )) citer le bonheur de vous appartenir , y) ne rejetee pas les vœux de l'amant ï) le plus sincère , et en lui répondant y> quelques lignes , qu'il demande à vos » genoux , songez qu'elles feront le des- » lin de toute sa vie. »

Ah ! voilà tout ce que j'avois craint ,

m'écriai - je , en laissant tomber celle

lettre avec un accablement extrême !

DorNille, cher DorviUe , que de regrets

'sont nous coûter un joui' d'illusion et

( ii4 ) (ieboDheurl... Mais c'est moi, moi seule qui mérite d'en souffrir, moi qui ai causé, encouragé votre erreur ! Ah ! Dorville, c'est l'égale, c'est l'amie, la compagne de Florine, que vous croyez aimer; mais quand vous saurez que votre hommage s'est adressé à une pauvre fille sans parens , sans fortune , le mépris et l'oubli succéderont à l'amour; seule victime de%on imprudence, c'est à moi de la pleurer en secret.

J'aurai au moins la force de vous désabuser! Oui, Dorville, je vous répon-^ drai : encore quelques heures et mon bonheur sera détruit sans retour.

Mon projet étoit en cet instant de me faire entièrement connoître à mon amant. Plus j'élois porté à prendre confiance en sa tendresse-, et plus je pensois que je devoisla détruire moi-même par l'excès de ma sincérité : c'étoit contre sa douleur et ses regrets que je me senlois sans force ; mais la nuit, que je passai

(ii5) dans la plus grande agitation possible^ fit naître de nouvelles réflexions. Florine et sa mère, auxquelles je devois tout , dont j'atlcndois tout , m'avoient expressément défendu de faire connoître mon secret à Dorville ; ma seule irrésolution avoit extrêmement blessé la première : j'avois éprouvé dans mille circonstances qu'elle attendoit de moi une obéissance absolue, et je me serois crue très- coupable en y manquant.

Quoi qu'U eût pu m'en coûter en disant qui j'étois , je me sentis extrêmement affligée d'être forcée à quelque réserve ; car les partis extrêmes sont toujours ceux que l'on choisit dans la douleur.

Au fond du cœur , on attend toujours quelque bien d'un grand effort ; ce qu'il coûte a quelque prix ; au moins notre sort est décidé. D'ailleurs , il est bien plus cruel qu'un homme qui nous est cher , soit désabusé par les autres que par nous. Je regrettai donc jusqu'à celle

èOTlè d'immiliallon que j'aurois pu mé donner, et je pense aussi que J'aurois bien pu l'adoucir un peu en forçant Porville , déjà si preTenu à mon égard,' à remarquer combien la fortune étoit injuste, et eombien j'étois digne d'un meDleur sort.

Au lieu de ce courage , de cette franchise qui m'eût au moins rendue digne de ses regrets, je me vis encore condamnée à écrire avec contrainte, et à lui laisser ignorer quel obstacle existoil entre nous: je ne pouvois pas même nommer ceux auxquels j'obéissois par mon silence , et cette réponse que Dorville attendoit en devint bien plus difficile pour moi.

Il me eonvenoit d'écrire avec respect et modestie j s'il devoit connoîlre un jour ce que j'étois , et ce langage n'étoit plus fait pour l'amie de sa cour^ , sine, pour celle qui devoit être plus flattée que surprise de son choix.

Je recommençai vingt brouillons de

(i>7) letlres, dont aucua ne me satifaboU et que je brûlois ensuite. Je couservai celui qui me parut fait avec plus d'abandon , et comme d'une personne de bonne foi , qui ne veut point qu'on attache trop d'importance à son esprit, à son style et à elle.

Il ne s'agissoit pas que Dorville en eût meilleure opinion que moi , je n'avois à lui demander que l'indifférence et l'oubli : voici ce que je lui écrivis dans un billet que mes larmes interrompirent plusieurs fois , et dont je crois que les traces mêmes restèrent sur le papier :

tt Je ne suis' pas fâchée que vous » m'ayez écrit , Monsieur , j'en suis » même fort aise , puisque vous m'of- » frez , en exigeant une réponse, la meil- » leure occasion de réparer mes torts.

» J'avoue que }'ai deviné que vous » m'airaicE , que j'en étois satisfaite^ » parce que je ygus aimois aussi 3 mais

( ii8 )

» que j'ai fait une grande faute en vous )) le laissant voir!

)) Je ne suis point ce que vous croyez^ » et j'ai en effet des secrets que je vou- » drois bien dire, si j'en étois la maî- » tresse j mais je ne la suis pas : si vous » craignez de me nuire et de me ren- )) dre encore plus malheureuse que je ne y) le suis déjà , ne cherchez pas à dëcou- » vrir la vérité. Il n'y a qu'une seule

» chose qui vous importe à savoir

» c'est que je ne mérite pas l'honneur » que vous voudriez me faire en me » prenant pour votre épouse, et qu'il n'est y^ pas au pouvoir des hommes de triom- » pher des obstacles qui s'élèvent entre D) nous.

» J'espère que vous vous trompez , » Monsieur ^ et que celte déclaration ne » fera pas votre malheur : soyez indif- » férent pour moi j mais , je vous en )) prie, ne soyez pas triste, ne venez plus » tant chez votre cousine, oubliez même

(«■9) » sans remords celle qui vous en sup^ » plie, et qui ne peut s'empêcher de » dire encore une fois qu'elle ne vous i> oubliera jamais. » Cécile.

Voilà ma lettre, où il y avoit bien de la foiblesse encore , et qui se ressentoit peut - être un peu de l'éducation que j'avois reçue, au moins je l'ai trouvée depuis d'une grande simplicité 5 mais elle défendoit bien formellement à Dorville de ra'aimer , et de songer à celte union dont il parloit; c'étoit là l'essenliel. Une fantaisie de Milady empêcha Florine de m'envoyer chercher le lendemain , je ne savois qu'en penser , et j'eus le temps de me trouver la personne la plus malheureuse qu'il y eût au monde.

Je craignois que Dorville ne fût parvenu à faire parler sa cousine, qu'il ne sût la vérité , avant même que j'eusse eu le petit mérite de refuser ses soins j je m'imaginois qu'il m'accusoitd'avoircher-

ché à le tromper , et que Florlne , pour ne pas convenir de ce qu'elle avoit exigé d« moi, aimoit mieux m'abandonner que de me défendre. Tout cela étoit injuste, il ne s'agissoit que d'une migraine , et Milady, pour la première fois de 6a vie , avoit exigé que sa fille restât près d'elle.

J'en fus pour mes soupirs , mes soupirons, mes conjectures, et, le jour d'après, madame Bertrand parut. Comme j'avois passé deux nuits à pleurer, j'avois le visage très-abattu , et Florine crut sans peine que j'avois été malade j elle paroissoit m'aimer bien davantage depuis qu'elle m'avoit confié son amour. Jusquelà elle n'avoit été que ma bienfaitrice , mais à présent j'étois son amie , je pense qu'elle avoit besoin de moi pour parler du marquis , et que ce n'étoil pas un petit mérite à ses yeux , que de lui procurer ce plaisir en toute sécurité.

(^u'en lisant ceci on ne m'accuse pas

tViin cerlain penchant à l'ingraiiludc , Florine avoit mille bonnes qualilés ; et ne fût-ce que pour le bien qu'elle me faisoit, j'aurois peut-être dû ne pas voir ses défauts : mais avec un oœur généreux elle avoit l'jesprit sec et dur; elle obligeoit par ses procédés , en vous blessant par ses discours ; et l'amour - propre blesâé , »ans détruire la reconnoissance , en fait un devoir, et non plus un plaisir. J'aurois fort désiré que Florine, qui s'amusoil toujours à me parer dès que j'arrivois chez elle , me permît de choisir. ce jour-là , l'habillement le plus modes' e et le plus simple : jç voulois bien que Dorville vit que j'avois du chagrin , que j'étois incapable de chercher à le séduire par, les soins de ma parure et de mes agrémens personnels , je crois même que Jedevoislviienparoître plus intéressante avec cet abandon et cet oubli de soimême que produit la véiitable douleur.

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