II
Je ne fus pas encore la maîtresse de suivre ma. volonté à cet êgàrd.
On vcnolt' d'apporter à'Florine une charmante robe de le van tii^è couleur de rose: je la trouvai fort en colère, l'ouvrière àvoit absolument màn'c|ué la robe; ellen'alloil pointa la taillé dé Florine,et pour mon malheur elle alloit parfaitement à la mienne; de-là , elle imagina mille folies, pour voir jusqu^à quel point l'extrême élégance pouvoit m'embellir , elle dit à Juliette d'arranger mes cheveux •avec artj en y plaçant plusieurs rangs de perles.
• 'JEM« me découvrit aussi la poitrine 5 non avec indécence j il est vrai , mais beaucoup plus q1i'à l'ordinaire, et me prêta le plus beau collier du monde. J'e^pérois que tout cela n'étoit qu'une plaisanterie , et , dévorant le chagrin dont mon cœur étoit rempli, je m'y prétois de bonne grâce, pour ne paà la désobligera -^^
Mais je pensai perdre toute patience , lorsque je vis que Florine entendoit que je restasse tout le jour haLillce de cette manière; elle vouloit que son cousin me vît ainsi parée... J'étois belle comme un ange, disoit-elle , j'avois l'air d'une princesse, et elle vouloit que Dorville en jugeât. Celal'amusoitj il n'y avoit rien à dire contre ses volontés.
Hélas ! c'cloit le plus souvent mon rôle auprès d'elle; dépendance humiliante , attachée à l'infortune , et plus pénible à supporter que les besoins de la vie ! Dans toute autre circonstance , l'idée de Florine ne m'eût paru que bizarre ; mais combien elle me parut fâcheuse et ridicule dans la situation où j'étois !
Dorville m'avoit déclaré son amour, et cet amour ne me convenoit pas.
Je ne lui répondois que pour lui dire de renoncer à moi , que je ne pouvois être à lui ; et le jour même oii je devois , par ma lettre , lui annoncer une si triste
( 124 ) résoliiiion , il alloit me voir parée avec toutes les recherches du luxe et de la coquetterie ! Que penseroit-il de moi
et de mon inconséquence? J'en versai des larmes , et je tentai , avec toute la douceur possible , d'obtenir de faire une autre toilette ; mais Florine répéta sèchement encoie , que cela l'amusoit , et je remontai bien triste dans son appartement,
Dorville, irès-empressé de connoître l'impression qu'a voit produite sa lettre, vint dès le lendemain , et ne put entrer chez sa tante , qui se disoit malade , et il eût au moins voulu savoir si j'étois chez f'iorine : il n'osa le demander , et il fallu! attendre au lendemain; aussi vint-il beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire. Il ne put s'empêcher de faire un mouvement de surprise en voyant l'extrême recherche de ma parure ; mais quoique son regard me fut assez favorable pour que je puss< le croiie satisfait de ma flgure^ ses pre-
miers mots , prononcés avec tristesse , m'nnnoncèrenl qu'il é'oit inquiet de mes projets. — Est-ce que mademoiselle ne passe pas le jour avec nous, dii-il à Florine ?el en effet , il n'étoit pas naturel de croire qu'une si brillante toilette n'eût aucun dessein particulier. Florine le sentit et n'hésita point à répondre que ma mère avait le dessein de me présenter à une de ses amies ; mais qu'elle espéroit e*>core qu'elle changeroit d avis. Ce nonveau mensonge me fit de la peine, je baissai les veux pour que ma phvsionon>ie ne le confirmât en aucune manière ; et ma profonde tristesse, jointe à beaucoup de «iraidité et d'embarras, dut faire snpposer à Dorville que l'aveu de son amour n'étoit pas le conimencement de notre bonbeur.
Mille idées affligeantes se présentèrent à son esprit, car il ne se fioit pas à sa cousine à mon sujet, et il pensa qu'il s^agissoit peut être de quelque entre vucr
avec un amant choisi par ma famille, et pour lequel mon inclination ne seroit pas consuliée.
Sans s'en apercevoir , ma mélancolie le gagna ; Florine prétendit que nousavions tous les deux de l'humeur; et comme elle aimoit qu'on la divertît , elle nous quitta pour passer un moment dans la chambre de madame Cléveland , qui ne se levoit point encore.
Je restai seule avec Dorvîlle qui, 'saisissant avec empressement cette occasion, me demanda , d'un air inquiet et suppliant, s'il avoit eu le malheur de me déplaire par l'aveu de ses seniimens.
— Je vous ai ré])ondu , lui dis-je à voix basse, et tirant de mon sein ma lettre que j'y avois cachée, je la lui donnai. Dorville la prit , et la baisa mille fois avec transport. J'ai cru qu'il alloit l'ouvrir, et je m'enhardis à lui dire avec vivacité que je le supplioisde ne la lire q\ie chez lui. — Ah! Cécile, me dit-il ,
de tout ce qu'elle reaferme un seul point m'intéresse, un seul renferme mon arrêt. Cécile j m'aimez- vous? — Hélas!
quand je vous aimerois,.-- répondis -Je en levant les yeux au ciel...
Dorville prit ma main ei cKercIia à me retenir ; mais me dégageant doucement, je lui fis connoîire , par un air un peu spvère, que je ne lui permeltois pas d'insister. Je fus rejoindre Florine que je ramenai peu de momens après.
Elle voulut faire de la musique, ei comme elle étoit plus forte que moi sur le piano , elle m'accompagna plusieurs romances cjue la disposition de mon esprit me fit chanter avec beaucoup d'expression sans doute ; car )e vis les veux de Dorville remplis de larrnes , et Florine elle-même me parut très -émue. II est vrai que la nature , qui ne m'avoit pas accordé une grande étendue de voix, m'en avoit donné une flexible et douce, qui conve;nO|ji^,, particulièrement à la,
( i28) romance, que les maîtres de Floiinem'avoient d'ailleurs appris à chanter avec méthode et avec goût.
Cette occupation agréable éloit parvenue à me distraire quoiqu'elle m'eût fort contrariée dans le premier moment.
Nous la prolongeâmes long-temps. On retarda le dîner : soit que ce fût à dessein ou non^ tontes les pendules se trouvoient retardééà','! et Florine parut ignorer , comme moi-même , que l'hem-ev de retourner à ma maison étoît' depuis long-temps passée.
Le temps avoit été fort mauvnis tout le jour (quoique la saison commençât à être telle ) ^ et la pluie avant fort refroidli Pair , Florine fit faire un très-^rand feui que nous eménrâmes tous trois , avec-' cette apparence de confiance et d'intimité qui naît d'un plaisir queTbii goûte en commun.
Je ne remarque cette cihcôn'stance (J'un- bien petit intérêt pat elle-même ^
qne parce qu'elle rendit bien plue dangereuse pour moi l'apparition d'une personne que je ne désirois guère et qu'assurément je n'attendois pas y c'éloit mademoiselle l'Etoile, qui avoit été lémoia d'un peu d'inquiétude que l'on prenoit .à l'hospice de ce que je n'étois pas rentrée à l'heure accoutumée.
Quoique personne ne l'en eût chargée y elle avoit pns sur elle de venir voir si j'étois bien réellement chez Wilady , et s'il étoit vrai que j'y fusse aussi bi«a Uaitée qu'elle l'avoit ouï dire : son aspect manqua me £aire évanouir, car je sentis tout de suite combien les apparences m'éioient contraires , et je prévoyois , avec beaucoup de fondement , que ma rivale ne m'épargueroit aucune des humihations que sa malignité et ma situation pouvoient lui inspirer.
Je rappelai mes forces, espérant encorepouvoir gagner la chambre de madame Clé\eland avant qu'elle ne m'ait recoa-
( i3o ) nue ; mais cette vivacité même lui fut suspecte, elle me barra hardiment le passage. — Jcsns ! bon dieu , s''écriat-elle en me fixant , je crois que c'est Cécile ! ^ — Que ce soit elle ou non , reprit Florine avec beaucoup de hauteur, je ne sais qui vous a permis de vous introduire jusque dans mon appartement sans savoir s'il me plaît de vous recevoir. — En effet , dit ironiquement mademoiselle de l'Etoile (fort hardie en tout temps , mais plus incapable encore de s'intimider quand elle' étoit en colère), îfi je crois bien qu'il suffisoit de faire dire à cette petite fille de descendre ; mais peutêtre qu'il m'auroit fallu attendre en bas que la comédie fût jouée. Yoyez donc la belle robe rose.... et puis des perles ; .... c'est sans doute les princesses que mademoiselle joue ^ et je pense, dit-elle en regardant très - insolemment Dorville , que c'est Monsieur qui joue les rôles .j» d'amoureux. A ce mot je ne pus re«
tenir nies -ëanglols et mes lajiïçes^ qar mon honneur et ma répulaliou me parurent au pouvoir de mon- ennemie.
JDorville jeta sur,, elle I^ coup d'œil du jJus profond mt^ris , et s'adressant à sa cousine : — JV^^ .çhèie Florinp, lui ^il-il ,. je vous laisije. Je soin et le plaisir 4e de-, fendre \plre?imie,-. elle n'aurpit besoin d'aucun^ autr^^.jCjuçmp^.^, ,si Iç, sexe de mademoiselle ne m'otoit pas la liberté de , la vepgçr : en disapi cela, DoryiUe. sortir, me donnant ^insi la plus grande preuve., de sa discrétion, et de sa délicatesse , pui.sr q^i?il ne pouvoit trouver une meilleure occasion de connoître tous mes secrets.
Mademoiselle PEioile ne se tint p^s pour confondue , et relevant le mot qu'avpjl dij-Dorville : Son amie, s'écria-t-elle 1 ^ sqn amie ! rLa fille de Milady seroil l'amie
d'une pauvre tille de la Piiié^ d'un
enfant trouvé,.... d'unç. petite pial^eureuse à laquelle on s'intéresse sans savoir pjQJû^qupi , sijce n'est qu'elle est assez gen-
tîlle et c|u*on prend plaisir "à supposer qu'elle est née quelque chose. ..Florine, si peu habîuiëe à des scènes sembla-" bles^ la laissoit continuer par l'exlrêm& surprise où la Jet oit tant de hardiesse et d'impértinetice ; du reste elle etoit tranquille siïr Dorville^ déjà trop loin" pour avoir entendu tout ce que la rage de mademoiselle l'Etoile lui feisoit dire avec tant de volubilité.
Trouvant enfin au-dessous d^elFe dese justifier envers celte fille , ou même de s'irriter contre elle, eîle se "contenta de lui dire très-froidement qu'elle pouvoit se retirer J qu'elle se chargeoit de me ramener, accompagnée de sa femme-dechambre ou de celle de Milady ; qu'elle eupliqueroit à madame la supérieure tout ce qui avoit paru la scandaliser , et que certainement son zèle officieux seroit ré' compensé et reconnu.
Mademoiselle l'Ëioile n'avoit pas attendu tant de fermeté d'une jeune per-
sonne comme Florine,, elle commença a craindre que les explications sur une démarche qu'on ne lui avoit pas commandée, ne lui fussent défavorables : impudente quand elle l'osoit , et rampante quand cela ne réussissoît pas^ elle fit le» plus viles excuses à Florine , et même àmoi. Cette conduite redoubla le mépris; que s -a malignité avok déjà inspiré. — Sortez, lui dit la fille de Milady du ton le plus sévère , vos offenses et vos excuses ont la même valent pour moi.
Mademoiselle l'Etoile, étrangement inquiète et humiliée , ne se fit pas réitéi er -l'ordre de se retirer j et soit que ma bellerobe lui en imposât, ou qu'elle eût réelle^ ment perdu la- tète , elle me ût une pro*fonde révéi-ence en s'en allant. — Yoilà une bieu vile créature , me dit Florine , plus émue de colère qu'elle ne l'avoit témoigné , je ne sais ce qu'elle fait k vetre liospice ; mais si le nom et les bienfaits de Milady y sont de quelque
recommandation , je veux qu'on la chasse demain.
Je remerciai Florine, avec la plus sin-> cère reconnoissance, de la chaleur avec laquelle elle avoit pris ma défense; mais je la suppliai de ne point témoigner son ressentiment contre mademoiselle l'Etoile. — Hélas ! vous ne savez point , lui dis-je, qu'il n^ a point d'accusation* qui ne laisse une prévention fâcheuse sur les êtres malheureux : vous êtes jeune, et pleine de bontés pour moi; sans faire, tort à votre vertu, on craindra votre inexpérience , on me peindra parée avec une extrême élégance ( élégance, qui me convient si peu ) ,' entre vous , mademoiselle y et un jeune homme charmant qui n'a point caché , en vous quittant , qu'il ne prît quelqu'intérêt à moi, -. N'est-ce pas assez pour alarmer une dame pieuse pt sévère comme, la .supérieure de la maison^ qui ne connoîtra-
point toutes les circonstances qui ont amené les choses à ce point?
Il n'est pas à craindre que mademoiselle l'Etoile parle la première : elle ne couche point à l'hospice, et n'y rentrera que demain ; mais s'il est vrai que vous ayez l'extrême bonté de m'y reconduire vous-même , la moindre excuse suffira pour me justifier de rentrer aussi lard. J'ai déjà dit que Florine renonçoit trèsdifficilement à ses idées; mais je finis par la convaincre que son zèle me nuiroit au lieu de me servir ^ et j'obtins enfin de son bon cœur le sacrifice de son ressentiment.
Je me débarrassai avec bien de la joie de cette maudite parure qui m'a voit causé tant de désagrément j et pour la première fois je repris sans dégoût ces pauvres habits sous lesquels je n'avois jamais éprouvé de peine semblable à celles qui a voient rempli cette mallieu-
( rÔ6 ) rcu-se journée. Flovine conta avec beaucoup de vivacité à madame Cléveland ce qui venoit de se passer ; et quoique ce ne fût pas trop son sentiment , elle finit par permettre qu'elle me reconduisît dans une voiture , pourvu qu'elle fût accompagnée de Juliette, de madame Bertrand , et d'un vieux domestique de )a maison.
Florine fut eharmante en cette occasion: elle avoit naturellement l'ame généreuse et active ; elle voyoit que la complaisance qwe j'avois eue pour elle m'alliroil quelque chagrin ^ elle se fai^ soit un devoir de m'en dédommager ^ et non-seulement elle dit à la supérieure tout ce qu'il fallok dire: mais avant de me quitter , elle me glissa dans la mainune très - jolie bourse qu'elle avoit faite elle-même, et dans laquelle je trouvai plusieurs pièces d'or. Peu - à - peu le lPOid3le et la frayeur que m'avoit causés la -vue de mademoiselle l'Etoile , se
( '57 ) dissipèrent ; le danger éioit passe' , et ce n'étoit pas là ce qu'il y avoit de réel dans mon malheur.
Dorville avoit une réponse,... cette lettre où Je lui mandois que nul pouvoir humain ne pouvait lever les obstacles qui rendoient notre union impossible r ce qu'il avoit entendu ne l'écîairoit en. aucune manière sur la nature de ces obstacles j mais que pouvoit-il penser de cette petite fille ipii pouvait bien descendre ^ comme l'avoit dit mademoiselle* l'Etoile ? Une femme-de-chambre de ma mère, quelle qu'eût été sa mauvaise humeur , ne se seroît pas permis de s'eispKquer ainsi. Il étoit clair que mes habits, mon air , ma dignité, tout étoit emprunté, et je n'osois croire que , quelle que fût mon innocence sur tout cela , l'amour de Dorville fïit assez vif pour repousser d'aussi justes soupçons.
Je passai une nuit cruelle , et me levai dès qu'il fut jour 5 Je m'habillai à la hâiç
( i38 ) comme si J'éiois pressée ,... comme si on m'aliendoit,.., et fort curieuse de savoir ce que Florine se proposoit de dire à son cousin ; comment elle lui expliquc-
roii celle scène ridicule et je n'avois
pas eu le temps de lui en parler la \eille y et j'avois craint de me trahir en montrant loule mon inquiétude à cet égard. Florine m'auroit dit : — Que vous importe ce que pense Dorville ! il est poli et respectueux avec vous, vpilà tout ce qui doit vous intéresser.
Au lieu qu'en la laissant parler la première, mes questions devenoienl naturelles et ne l'impalienteroient pas.
C'étoil entre onze heures et midi que madame Bertrand venoit tous les jours me chercher : jusque-là , le temps m'avoit paru d'ime longueur interminable , il me semhloit que l'horloge de la maison étoit dérangée,. . je demandois l'heure à tout le monde, et je pensoisque tout le monde se trompoit ou mettoit de la
( »59 ) malice à me dire une heure pour une autre.... Enfin j'entendis sonner Vangelus 'y., il étoit midi , et madame Bertrand ne paroissoit pas ; je m'assis en face de celle fenêtre par où je devois la voir arriver. Je ne iravaillois pas ,.... cen'étoit pas la peine, me disois-je pour me rassurer moi-même ;... je ne lisois pas non plus, je n'aurois rien \u dans mon livre; mon esprit ne pouvoit recevoir qu'une seule idée,... on ne venoit pas,... l'heure accoutumée étoit passée^... qu'étoit-il donc arrivé? Six heures du soir me trouvèrent encore dans la même situation ; j'aurois pu compter les secondes au battement de mon cœur : je n'avois rien pris de tout le jour, et je n'avois pas soupe la veille ; aussi ma tête s'afiPoiblissoit. J'avois des vertiges,... j'entendois le bruit d'une voiture,f]uoiqu'il n'en passiit point. Je prenois toutes les femmes qui entroieut dans celte cour pour madame Bertrand, je m'élançois de ma chambre pour aller
( t4o ) at> -devant d'elles , eijereconnoissois def près quelque servante de la maison , qui ne lui ressembloit aucunement.
Quelle folle que notre imagination quand elle s'égare et que nous nous y abandonnons ! enfin la foi blesse et l'abaltement finirent par me rendre plu»
calme. J'étois découragée^ je ri'atiendois^ plus rien.... quand j'entendis frapper à roa porte ; j'ouvris aussitôt.
Est-ce vous qui êtes mademoiselle Cécile j me dit un petit décroît eur qui tenoit une lettre à la- main ? — Oui , mon enfant, donnez vile. — Je sois psyé , mademoiselle; mais vous devriez bien me donner pour boire, je viens de si loin, et madame Bertrand donne si peu !
Je prie douze sous sur ma cheminée, — Tiens, mon ami, sois content et vai-en. — Ah ! je crois bien que je suis content ! que Dieu vous fasse prospérer, Mademoiselle, car vous êtes généreuse coiiune une dame, vous.
Allons , me dls-je en reconnoissant, sur l'adresse de la lettre , l'écriture de
Florine, voilà mon sort décidé, cela
vaut toujours mieux que d'attendre
Milady aura trouvé mauvais que sa fille m'ait ramenée ici hiei' au soir... Dorville aura tourmenté sa cousine ; elle a tout dit sans doute , et il se regarde comme un homme qu'on a voulu jouer , tromper :.... il me méprise, personne ne veut plus me voir, et on prend encore bien de la peine de me l'écrire j il suffisoit de ne plus m'euvoyer chercher , etc. Et vous remarquerez pourquoi je me faisois tout ce colloque, au lieu d'ouviir ma lettre,... c'est que je voulois porter toutes les choses au pire , afin de me trouver assez de force pour les supporter , et puis aussi que dans les choses qui nous alarment le plus , il reste toujours un fond d'espérance qu'on craint de voir évaîiouir.
D V a une sorte de douceur dans cette
sltiialion , et sans me rendre compte de de lout cela, comme je le fais aujourd'hui, je la prolongeai quelques momens encore; le jour baissoit, je pris de la lumière, et enfin je lus une lettre fort amicale et fort longue, que la bonne Florine avoit passé une grande partie de la nuit à écrire; voici ce qu'elle contenoit :
Milady n'avoit pas su que sa fille fut sortie pour me reconduire à l'hospice j mais à dix heures du soir elle étoit montée dans son appartement pour lui faire part d'un nouveau projet qu'elle réalisoit à l'instant même. Milady alloit faire une
. tournée extrêmement intéressante selon elle, voir la Suisse , l'Italie et parcourir tout le midi de la France.
Elle connoissoit un savant naturaliste chargé d'un jeune élève de la plus haute distinction, il alloit faire ce voyage, et
- elle offroil à l'un et à l'autre une place dans sa voiture , sous la seule condition de profiler, dans leur société, de tout ce
( .43 ) <jii'il yauroitde curieux et d'instmciif. Milady eramenoit sa fille, partoit à quatre heures du malin, ne se couchoit pas, et toute la maison éloit sur pied pour faire les malles et les paquets.
Florine témoignoit la plus grande peine de cette résolution , et je ne doutois pas de sa sincérité à cet égard.
C'étoit précisément dans ce même temps qu'elle a\oit cru partir pour passer une partie de la belle saison chez la mère de son amant : le voyage qu'elle alloit faire pouvoit être long , et l'époque de son retour éloit indéterminée :
que de sujets de chagrin ! aussi avoitelle voulu faire quelques réflexions à sa mère, quincles avoit pas même écoulées.
Florine se rappelant de moi avec amitié au milieu de ses peines , avoit demandé à Milady si, en s'éloignant, elle ne faisoit rien pour sa pauvre protégée. — Je continue sa pension, avoit-elle répondu, ^écrivez à mon intendant de remettre
( i44 ) cenl francs tous les premiers du mois à madame Bertrand, je donnerai mes ordres en conséquence , et à mon retour je verrai ce que je puis pour elle. Florine m'annoncoil avec plaisir cette disposition où étoit Milady de ne point m'abandonner.
c( Je pars fort affligée de ne pas vous revoir , ajoutoit-elle encore j mais au moins vos secrets vous restent,... on ne sait pas qui vous êtes , on n'aura pas la liberté de m'interroger ^ puisque je pars à la pointe du jour : j'ai payé la discrétion de madame Bertrand j et si bien de* choses ont pu paroître extraordinaires , avec le temps et l'absence on oubliera tout. » Et vous devinez de qui il étoit question jivectous ces on : c'étoit Dorville, qui ne savait rien^ qui oublierait tout , et qui enfin me perdoit de vue sans retour.
La belle consolation que Florine me donnoit là ! Ce paragraphe de sa lettre
( i45) me fil tant de mal , que je pensai m'évanouir ; une abondance de larmes me soulagea , et j'eus tout le temps au moins de m'afillger en liberté.
J'avois souvent pensé que je mourrois de honte, si Dorville apprenoit l'extrême humiliation de mon sort j je n'étois plusfaeliée, depuis que je l'aimois, que Florine me fît un devoir de mon silence, je n'étois pas coupable de cette erreur et j'en profilois.
Mais en ce moment, où elle met toit une barrière insurmontable entre Dorville et moi, j'en éiois désespérée : le plus grand mal qui pût m'arriver au monde , c'étoit de ne plus le revoir... La honte de mes habits n'étoit plus rien: .. . deux jours plutôt j'aurois craint sa pitié, à présent elle eut fait mon bonheur... Et qui sait, me disais-je en sanglottant , s'il eût cessé de m'aimer en sachant qui je suis ? Etoitce à cause de ma famille qu'il avoit de l'amour pour moi? Etoit-ce pour ma II. 7
parure qu'il m'aimoil? Qti'y a-t-îl cTe changé dans tout ce qui ni'esl personnel? et peiit-êire ne nous reverrons-nous jamais! Que je suis malheureuse! répétoisje à loul momeni , qu'avois-je besoin de vivre?... mon exis^lence esl-elle uiile à tj^ielqu'un , el ne suis-je pas au contraire à chargea tout le monde ! J'excite l'envie ^ans celle maison,... il y a bien de quoi, c« effet !
M. Féru me remarque , . . . s'ijîléresse à moi , . . . doit me faire connoître une dame bienfaisanle qui veut changer mon sort : il m'attire chez lui , ex.cite ma confiance, me fail entievoir le sort le plus heureux , . . . el ce n'est rien qu'un hypocrite , un scéléi*at qui veut me séduire , me perdre, et qui m'abandonne quand je n'ai pas voulu cédei- à ses mau vaisdessenis.
Et puis vient une grande d?ime , bien a iche , Inen généreuse , qui s'engage avec ftia bonne Rixa à me faire du bien j elle dïîigue me raj^procber d'elle , me [)er-'
meure des lla'sons d'amiiié avec sa fîHejf elle me comble de bomés , ei iî faut quô je rencontre chez elle un jeune homme aimable, honnête, qui m'aime,. . , que j'aime aussi , . . . et dont il faut aussitôt me séparer,. . . sans qu'il sache jamais, où me retrouver,, où me revoir !.....
Voilà Milady partie^ et pour cqmbiea de temps? Dieu le sait ! Si elle se plaît eq Italie, qui l'erapêchera de s'y fixer ? On dit que c'est un si beau pays , . . Que ja suis malheureuse ! Ah ! Dorville , j'espère,... je désire mourir de chagrin , . . . peut-être au moins aurai-je ce bonheurlà , car je me sens si foil)le , si malade . . . Qu'on pense ce qu'on voudra de la douleur et de Tamour j mais à seize ans on se trompe quand on croit qu'on veut en mourir j la nature est la plus forte, elle réclame ses droits , et elle ne parlo^ point en vain. Je tombois d'inanition : i^ouvris mon armoire machinalement, (ans savoir ce que j'y cherchois, ei jo
( i48 ) mis la main sur des lableties de chocolat que Florine m^avoii données deux jours, avant. Ce n^est pas de faim que je veux mourir , pensois-je intérieurement, c'est le chagrin qui me tuera , et en disant cela je dévorai ce chocolat.
Je me sentis tout de suite une grande envie de dormir j je me couchai, et il ëtoit neuf heures du matin , lorsque je me réveillai.
A la vérité , toutes mes peines se retracèrent avec la même vivacité que la veille, lorsque je fus en état de réfléchir ; je m'ha-' billai tristement , sans aucun soin , et je' Qrus pourtant qu'il étoil temps de prévenir la supérieure du départ de Milady.
Trop occupée de Dorville et du chagrin qu^ilme causoit , je ne m'étois seulement pas inquiétée de ce qu''avoit pu dire mademoiselle l'Etoile j et en effet, vojant que Florine avoit parlé la première et dédaigné de se plaindre d'elle , eU»
avoit gardé le silence, trop heureuse en-
(î49) core qu'on ne 1 inquiétât pas sur la démarche inconsidérée qu'elle a voit faite. La bonne supérieure me trouva trèschangée. — Qu'y a-t-il de nouveau , Cécile? tu es Lien changée 5 qu'as-lu donc^ mon enfant? Ah! madame, je suis bien à plaindre , répondis-je du ton le plus triste. — Milady t'abandonne peut-être?
— Ah ! c'est bien pis. Je crois , . . . elle est partie , elle et toute sa famille ; elle m'a fait écrire par sa fille . . . , et en mêmetemps je présentai ma lettre (car le paragraphe qui me désoloit tant , étoit à part sur une feuille volante). La supérieure la lut très-attentivement, et me la rendant ensuite : — Mais tu es folle, je pense, avec ta douleur, Cécile; parce que Milady te protège , a-t-elle pris l'engagement de ne jamais quitter Paris ?. . . Où voisin donc que ce soit pis que si elle t'abandonnoit?. . . . elle a donné des ordres pour qu'on payât ta pension ... à son retour , elle s'oceupera de ton sort 3. . .
( i5o ) Aurols-tu le malheur, Cécile^ d'ètrt ingrate en-vers la pro\idence , et de ne pas voir tout ce qu'elle fait pour loi?-— Je tournai la tête d'uji ^lir qui vouloit tîire, que fait- elle donc? Aussi cette bonne religieuse répondit - elle à ma pensée comme si j'avois parlé. Ce qu'elle fait , Cécile î ce qu'elle fait !..,
Abandonnée dès ta naissance, tu pouvois craindre que la seule pitié ne prît soin de tes jours,... «t dès l'âge de dix ans tu trouves une brave et estimable femme (d'une classe médiocre, j'en contiens), mais digne ptir fa noblesse de ses sentimens, d'être distinguée partout : elle s'attache à toi , te chérit comme son enfant , te donne un talent qui pent dans tous les temps améliorer ton sort et qui en effet te fait distinguer par l'économe •de cette maison.
M. Féru te protège,. .. une de ses amies te -d^nne à faire des ouvi^ges qu'elle pai«
( '5ï ) :aii iriple de sa valeur et qui leprocurcût mille peiiies douceurs.
Celle dame meurt , il est Arai , et c'est une perle cpie lu as faite ; roiais le ciel qui te soutient visiblenient , et malgré ton peu deréconnoissance, t'envoie, peu de mois après, la plus-noble protectrice.,, elle répand ses dons sur celle maison et sur toi; pendant plusieurs mois lu \is chez elle aussi bien que sa propre iille , tu acquiersprès d'jelleun commencement de talent et d'éducalion à laquelle lu ne devois Jamais prétendie, elle s'cloigne el le continue la môme pension , quoiqu'elle n'ait plus rien à laii e de loi ! et lu pleures!... tu raurmui^es ! et lu îe plains.... Ingrate enfant, c'est que tu regardes au-dessus de toi ,^u lieu de jeici' les yeux au-dessous :... -vois donc ici cinq cenlsenfans nés comme toi dansl'aban- ■don et la misère , et destines sans doute càj mourir. La plupart d'entre elles pri-
( '52 ) \ëes des biens de la nature et des douces consolations de l'amitié, qui déjà l'ont été prodiguées,.... ne voyant que la dépendance et l'obscurité dans l'avenir, sans plaisir , sans espérance pour celte vie:... elles se soumettent,... ellog travaillent avec résignation et courage j et toi , Cécile , une privation de quelques mois
suffit pour l'abattre Dis-moi donc ,
qu'as-lu fait pour mériter un meilleur sort que tes compagnes? avois-tu quelque droit particulier à la bonté du ciel ? Répare ta faute , Cécile , reprends gaiement ton travail, jouis des petites faveurs que je veux bien te continuer, et ne me montre plus qu'un visage satisfait où je puisse reconnoître la raison qui convient à ton âge, et ta soumission parfaite à la volonté de Dieu.
Je restai confuse à cette leçon , moins sévère encore que juste; je convins dé mes torts , et m'eiTorçant de prendre un air de gaieté, comme si ma douleur
n'eût été que peu réûéclnq et passagère , je n'ea restai pas moins fort triste au fond du cœvir j car ma bonne supérieure se trompoit entièrement sur ce qui causoit ma peine et mes regrets.
Quand l'amour malheureusement s'est introduit dans notre ame, et qu'il est contrarié , est-ce qu'on pense à sa fortune , à son avenir ! est-ce qu'on se soucie d'être riche ou pauvre , de bien yivre ou d'avoir des privations! est- oe qu'on se soucie même beaucoup (et cela je le dis à la honte du pauvre cœur humain ) de ses amies, auxquelles on ne peut pas confier cet amour,.... avec lesquelles il faut retenir toutes ses pensées, ou pour mieux dire, la seule qui nous intéresse et qui domine toutes les autres !... Aussi la bonne. ^;supérieure se trompoit-elîe sur la nature de mon chagrin. Si j'avois seulement nommé Dorville^ j'aurois tout dit; mais je m'en gardai bien.
Ce nialheiur-là, je l'a vois par xxk^ faute:
^èla me faisoit plaisir âe l'aimer et qu'il m'aimât , je ne méritois pas qu'on m'en plaignît.
Pourtant je senlols la sagesse de tout ce qu'on m'avoil dit, ma télé se calma ^ j'appelai à mon secoms les ressources de la religion , et ce fut à elle que je fis particulièrement le saci ilice d'une pensée ^ui me tourmenioit souvent.
Je savoisbien oùdemeuroilDorvilIe...
Je cherchois quelquefois à me persuader qu'il seroit'bien de lui renvoyer la lettre qu'il m'avoit remise chez sa cousine ; les -apparences m'avoient été si contraires dans notre dernière entrevue... Est-ce ■que j'étois condamnée à lui paroîlre méprisable!.... et mille autres prétextes que la passion me fournissoit et dans lesquels ]e trouvois toujourls un molif pour lui dire oùj'étois et par conséquent lui rendre les moyens de me revoir; «nais je ne parvenoispas à me tranquilli- :«er suffisamment sur h légilimilé de cette
X ibo ) ^cmarc'he. Ma bonne Rlxa revint, je îui ouvris mon ame sans détour, et quoiqu'elle n'eût pas une grande expéiience -des effets des passions , elle fut d'avis que je gardasse ma letlre^t que jen'écriNÎs&e poim.
Maigre toute la pureté de son arae , •c'étoit peut-être une dangereuse consolatrice que ma elière Rixa : elle écoula l'histoire de tout ce qui s'étoit passé ea •son a])sence, comme une chose à laquelle •elle s'étoit aitendae et qui devoit arriver.
Tenez-vous tranquille , ma ^ihère
enfant , -me disoit - elle , M. Dorville n'est pas perdu pour toujours, il saura "bien vous retrouver , et voyant par la piTidence de votre conduite -que vous êtes une fille verii^use et sage , 41 n'en voudra que plus sûrement vous épouser. . . . Croyez - vous que vous soirffrez toute seule ? à présent , je suis sûre qu'il se désole aussi,... qu'il voi>s ckerohe partout. — Ah ! il ne cherchera
( i56 ) pas ici ; s'il me rencontroit il ne me reconnoîlroit même pas!.... est-ce qu'on regarde une pauvre fille comme je suis? — Oui , ma petite, quand elle est belle comme vousj et puis voiis dites que M. Dor\ille est si bon , si généreux , si sensible... qii'auroit-il donc besoin d'être tout cela, pour épouser une demoiselle bien née, riche, jolie, qui auroit tout pour elle! Le beau mérite! je vous dis que vous serez madame Dorville, qu'il faut être vertueuse et laisser aller les choses comme elles voudront. Cette manière de me consoler me fit prendre patience pendant deux mois. Madame Bertrand étoit venue le premier jour de chaque mois m'apporter avec une grande exactitude les cent francs de pension que mefaisoit Milady, elle y avoit ajouté la dernière fois quelques hgnes de l'aimable Florine : elle étoit à Berne^ et il me parut que la dissipation du voyage la consoloit un peuj mais elle voyoit
( .57 ) Deanmolns qn'il seroit encore long ; car sa mère s'arrétolt par-loul où il y avoU quelque chose d'ialéressant à voir.
J'élois toujours tentée de demander à madame Berlrand quelques nouvelles de Dorville , il étoit même assez convenable que je m'informasse du parent de ma bienfaitrice , que pendant plusieurs rnois j'avois eu l'occasion devoir tous les jours; assurément je l'aurois fait s'il se fut agi de tout autre; mais le trop grand intérêt qve je prenôls à Achille m'arrêtoit toujours au moment de prononcer son nom; je senlois qu'il me seroit impossii)le de cacher l'altération de mes traits ou de ma voix , et tout en la regrettant |e laissois perdre l'occasion de m'entret«nir de lui.
Pourtant j'attendois ce premier jour du mois avec une grande impatience 5 \e m'imaginois que je m'enhardirois à ]^ Jûn, et que peut-être aussi madame Bertrand m'en parleroit la première. Ebûb
'l'evcnement que j'étois le plus loin 3è prévoir arriva ; le jour où j'allendois madame Bertrand , et où je prenois par •conséquent le plus grand soin de ne pas m'éloigner, je vis venir un jeune homme portant la livrée de Mihdy.Le jour commençoit à baisser et je ne distinguai pas •son visage entièrement caché sous un «hapeau rabattu.
Il vint directement à la porte de ma chambre, qui lui avoit été indiquée, il -frappa doucemcvit et je courus ouvrir.
-—C'est de la part de Milady , dit une A'oix qui m'étoit trop chère pour être méconnue un seul moment. — O moa 'Dieu, c'est M. Dorville! Gui, Cécile^, c'est votre ami ,... votre amant,... votre époux , qu'a-t-il donc fait pour être traité avec tant de rigueur, oublié sans tpitié?.*. et Dorville s'éloit empains de 'mes mains, il les baisoit de la manière 4a plus passionnée^ quoiqu'il eût daûs
)soia lang âge l'arr le phis respectueux =€* le plus soumis.
Mon trouble éloil^i grand qne je ne pouvoi^ ni lui répondre, ni exprimer aucun des senti mens qui m'agitoient, c'étoil de la Tionic, dn plaisir , delà tîrainle,.... je n*osois fixer Dorville; l'amie de Florine le connoissoit , c'étoit la première fois que l'infortunée Cécile paroissoit sans déguisement à ses yeirx.
Pourtant les démonstrations de sa tendresse et de sa joie me rendirent la confiance de lui parler, et ce fut pour lui faire sentir avec courage l'inutilité de me revoir etdem'aimer... J'exagérai (s'il ëtoil possible) l'humiliation de moa sort , l'affreuse distance qui nous séparoit, moins encore par la différence de nos fortunes , que par les préjugés du n>onde que l'on m^avoit appris à <;onnoîlre et à respecter.
£n ce moment j'étois sincère, j'éwis
(i6o) frappée de l'idée que m'avoit une fois présentée si cruellement Florine , [d'un époux qui rougiroit de moi , et que la société rejeteroitde son sein.
Je crois que mon pauvre cœur me Irompoit encore en cet instant, car avec l'idée du sacrifice qu'il étoit prêt à faire, il se permettoit le petit dédommagement de montrer combien il étoit sensible, et Dorville en dut être content.
Les discours des amans ne sont intéressans que pour eux , je passe donc sur jaicn des explications que nous nous devions réciproquement , et après lesquelles nous fnmes fort satisfaits l'un de l'aujLre. J'en viens à dircj ici comment Dorville 5 après trois mois d'inutiles recherches , venoit de me retrouver.
Madame Bet trand , en l'absence de ses maîtres , s'étoit , pour se distraire , habituée à s'enivrer tous les soirs : quoi- <[ue Dorville vînt très-souvent savoir s'il y avoit pour lui quelque lettre de Milady
onde sa cousine (peut-être aussi quelques lignes de moi, car il m'avoua qu'il s'en éloit flatté quelquefois), il ne s'éloit jamais aperçu de l'état dans lequel se meltoit madame Bertrand ^ parce que c'étoit toujours le matin qu'il avoit eu occasion de la voir.
Le dernier jour du mois, l'intendant de Milady étoit venu compter à madame Bertrand l'argent qu'elle devoit m'apporter le lendemain ; la concierge l'a voit posé négligemment sur une table , avec le projet de le serrer , projet qu'elle avoit oublié en buvant.
Dans je ne sais quel mouvement de vivacité , elle avoit éparpillé tous ses écus sur la table et par terre , elle s'étoit ensuite endormie à côté , au grand danger qu'ils fussent ramassés et emportés par le premier qui entreroit dans la loge.
Heureusement ce fut Dorville qui s'en aperçut, la réveilla et demanda ce que e'étoit que cet argent.
( iSs. )
TVIaclanTC Bertrand, discrète quand elle savoitsa raison et qu'elle étoit payée pour l'être, ne reconnoissoit pas même, dans ■sou ivresse , celui qui lui parloit. — Eh t>ien ! c'est pour cette petite Cécile , lui •dit-elle,... c'est ma corvée de tous les mois; quand je reviens de là je suis luée.^. "O la chienne de commission que Miiady m'a laissée ! Ce n'est pas que la petite ne soit assez généreuse........ voyons
donCj où est ma bouteille, que je boive Tin coup à sa santé?... Elle finit par dir« à Dorvillequi j'élois et où j'étois^... niais il -étoit trop délicat pour laisser échapper "un seul mot qui pût non-seulement me blesser, mais même exprimer la surprise qu'il avoit dû éprouver. A l'entendre on eût dit que rien n'éloit si simple que d'être sans parens,... sans autre asile que celui de la Pitié. Je ne trouvai ni moins d'égards , ni plus de familiarité dans ses manières , je crois même qu'il eut encore |)lus de réserve avec moi; qu'il û'eûâu-
( j63 ) rok eu dans le monde; car^ disoit-iJ, il avoil dès-lors à respecter non-seulement mon sexe , mais encore mon mal'ieur.
J'en reviens à madame Bertrand qui lui avoit confié irès-voloniiers et l'argent et la peine de le perler à 1 hospice; mais craignant de me compromettre et d'être reconnu de mademoiselle l'Etoile , il a\oit emprunté l'habit du neveu de madame Bertrand , qui étoit frolleur à i'hotel.
Il est -vrai t|ue le lendemain celle femme, inquiète de tout ce qu'elle avoit dii la veille, et oit venue le trouver et le |)rier à genoux de lui garder le secret et de lui remettre l'argent qu'elle devoit m'apporler; mais celui qu'il lui avoit donné l'avoitmise dans ses intérêts, tellement que moi seule pouvois le priver à l'avenir du bonheur de me revoir. — Aussi , repris- je bien tristement, je serai il l'avenir moins malheureuse , puisque liien des choses qui me readoient cou-
( i64 ) paHes en apparence se sont expliquées à vos yeux. Je sens bien que je n'en dois pas souhaiter ni permettre davantage.
Mais Dorville insista d'une manière si vive et si pressante , qu'après bien des combats je consentis à ce qu'il n>'a]|)portât tous les mois la pension que m'en- Yoyoit Milady. Nous convînmes que ce seroit sous les mêmes habits cju'il reviendroit pour n'attirer l'attention de personne , et j'ajoutai expressément que ma bonne Rixa ( que je lui appris à connoître ) seroit toujours présente à nos entretiens. Dorville se plaignit beaucoup d'une loi aussi dure ; mais en s'y soumetlant il crut pouvoir aussi mettre une condition à son obéissance.
J'engageai ma parole d'honneur de ne jamais quitter la maison où j'étois , sans le prévenir. Il lui restoit mille choses importantes à me dire; mais je ne lui permis pas de prolonger cette visite, qui me laissa plus de bonheur que
( i65 ) je n'en avôis jamais connu. Je n'osois pourtant me flatter que mon union avec Dorville fût jamais possible; mais j'élois sûre de le revoir , mon imagination et mes vœux s'arrêtoient là.
Le lendemain je reçus une caisse énorme remplie de café , de chocolat et de confitures de toutes espèces : les porteurs, quin'avoient pas voulu attendre, avoient seulement dit , en la déposant, que c'ëtoit un envoi de Milady. Je pensai bien que c'étoit une attention de Dorville , mais je ne pouvois renvoyer ce présent sans me compromettre; je le fis porter sur-le-champ à la bonne supérieure , qui exigea que j'en gardasse la plus grande partie ; je fus embarrassée et un peu honteuse dès complimens qtt'ell© me fit sur ma raison , ma fraîcheur et la manière dont j 'a vois surmonté mon ridicule chagrin. Mademoiselle l'Etoile , qui se trouvoit là en ce moment, ne m'épargna aucune des plai?
sanieries les plus piquâmes j renvoi luî parut suspect, et elle me dit qu'un ama»t n'auroit pas d'attention plas aimable qu©. Milady; .... que j'étois une lieureuse-
créature Mais où est donc la lettre
d'envoi ? d'oii vient donc celte caisse ?... Je ne savois où pouvoit s'arrêter sa malignité, et je rougissois avec un embarras, qui me donnoit l'air coupable, et que la supérieure remarqua.
Le ciel prit en ce moment soin de ma vengeance, et ce fut par la circonstance la plus extraordinaire qu'elle s'opéra.,
Une lettre venoit de tomber à nos pieds, sans qu'aucune de nous s'en fût aperçue. Mademoiselle l'Etoile la vit^ me fixa. Je me déconcertai sans savoir de quoi , mais seulement de la mauvaise intention que je lui voyois ; elle en conclut que celte lettre étoit du donneur de confitures, et, la ramassant , el'e la remit à la supérieure. — Cécile oublie de mon- UÇr la letue de Milaily; je pense. que je
( '6? ) puis la remellre à Madame , dii-eire , câ me regardant. Moi! Maderaoiselle! j'ai déjà dit qu'il n'y aToit pas de lettre; ce sont des porteurs qui sont Yenus^, et je ne les ai pas vus.
Comme celte lettre avoit été mise sous enveloppe , et que celte enveloppe étoit ôtéc , il n'y avoit pas d'adresse. — De Milady ou d'un autre, dit la supérieure, je crois, que mon devoir est de la lire. EHe prit ses lunettes et fit, en la lisant , un. mouvement de. surprise qui ne m'inquiéta point.
— Eies-vous bien, sûre que celte let^ tre soit pour Cécile, dit la supérieure d'un air très-irrilé ? . . . . Depuis quand se nomme-t-elle Pauline? . . . . Qu'est-ce. que c'est que ce Joseph?.... IS'est-ce point ce maître maçon qui est venu travailler tout cet hiver? .... Mademoiselle l'Etoile, pâle comme la raort, et prêle sk s'évanouir, tendoit la main et redeaiandoit sa lettre (car cetoit ea
( i68 ) effet de sa poche qu'elle éloll lorohée ). La supérieure continuoit de lire ( tout bas à la vérité); mais sa physionomie sévère peignoil tout le méconieniement que lui causoit cette lecture. Il falloit qu'il y eût des choses bien terribles dans cette lettre , car elle la déchira en mille morceaux ; et quoique ce fût la personne la plus charitable du monde, elle ne put contenir son indignation. — • Que Dieu ait pitié de vous! s'écria- 1- <ellc j vous êtes une grande misérable assurément , et j'ai été bien trompée sur
votre compte Allez chercher tout
ce qui vojis appartient dans cette maison , emportez-le et n'y rentrez jamais....
O mon Dieu ! qui l'auroit cru ?
Mademoiselle l'Etoile me regarda d'un air qui sembloit me dire : parlez pour moi. Je l'entendis et mon ressentiment cessa. — Madame , dis - je a la bonne supérieure, il n'y a que vous et moi quiçonnoissions l'imprudence dont Made-
rnoiselle s'est peut-être rendue coupable: a\ ez la charité de n'en rien dire , je n'en puilerai de ma vie, et vous pourriez lui laisser le temps de cliercber à se placer quelque part. — Où elle portcrok , comme dans cette sainte maison , la home et le déshonneur. Non, ma filleje vous sais gré de parifer pour cette malheureuse qui n'avoit pas trop bonne intention pour vous : en me remettant cette lettre, elle s'est perdue elle-même • mais c'est le ciel qui l'a permis. J'approuve pourtant voire silence, Cécile, il faut épargner le scandale ; gardez le secret , mais que dans une heure elle ne
soit plus ici Mademoiselle l'Etoile
avoit repris son audace en voyant qu'elle imjJoroil en vain ; elle osa me dire , d'ua air railleur : — Tous aurez votre tom*, mademoiselle Cécile , et je connois un jeau garçon qui ne vous laissera peutêtie pas toujours ici. — Sortez, répéta la supérieure avec colère j et sans s'ia- II 8
( 170) qniéter des derniers mots de mademoiselle l'Etoile, elle donna ordre à la sœur qui la servoit, de veiller h ce qu^elle quittât la maisotî sans retour.
Rixa pensa mourir de joie lorsque je lui dis ce qui s'éloit passé entre Dor- \ille et moi. L'ignorance où elle étoit des rigoureuses convenances de la société lui cachoit absolument la difficulté de mon mariage avec lui ; elle m'emhrassoit , me nommoit sa jeune maîtresse , . . . voyoit déjà ma voiture , . . . mes gens , . . . mon hôtel ; et quoiqu'elle approuvât la réserve de ma conduite, elle étoit désolée qu'il fallût encore attendre un mois avant qu'elle ne pût voir ce Dorville dont elle avoit la meilleure opinion possible , et qu'elle regardoit déjà comme mon époux. Elle fut chez moi dès huit heures du matin le jour où il devoit venir ; et prévequ des grandes obligations que j'avois à Rixa , Dorville \yn fit toute sorte d'amitiés dont elle
eut Heu d'être satisfaite. Sa présence,' loin de contrarier Dorville , paroissoit au contraire lui laisser plus de liberté pour me parler de son amour, et il dé' siroit lui-même d'avoir dans celle visite un témoin de ses intentions et des engagcmens qu'il vouloit prendre avec moi.
Je le grondai de l'envoi qu'il m'avoit fait ; mais il soutint gaiement qu'il n'en avoit aucune connoissance ; que j'étois libre d'en accuser Florine ou Milady, et qti'il ne répondoit pas de ce qu'à l'avenir elles pourroienl faire pour moi.
Dorville sachant qu'il n'avoit que peu de temps pour me voir, voulut le mettre à profit pour me déterminer au parti qu'il avoit pris à mon égard.
Il nous dit que dépendant encore d'un tuteur sévère , et qui se croiroit obligé de songer à accroître sa fortune, s'il étoit consulté sur son mariage , il avoit lieu den craindre un refus pour le mo-
ment j mais que devamalleindre sa majorité dans un an, il éloit résolu de modérer son impatience jusqu'à cette époque, où il deviendroit le maître absolu de ses actions. Je l'arrêtai pour lui représenter , avec beaucoup de force , qu'il ne seroit jamais libre de braver l'opinion de la société , d'épouser une pauvre fille sans naissance , et dont le moindre obstacle pour son union avec elleétoitde ne rien posséder sur la terre. — Cécile , me dit Dorville avec tendresse , ne m'affligez point par ces discussions que la délicatesse vous dicte , mais qui sont inutiles, si votre cœur ne rejette pas mes vœux. Une seule chose eût pu me faire sacrifier mon propre bonheur : si mon père et ma mère vivoient encore , il | n'est point d'âge où j'eusse voulu me soustraire à leur autorité et choisir une épouse qui neleur eût point été agréable. J'en étois aimé, Cécil , et peut-être se seroient-ils décidés à me rendre heu-
( 175 ) reuî en m'unissant à vous. Mais hélas ! un accident affrenx me les a ravis : c'est à moi-même à décider de mon sort , et il l'est sans retour. Voyez donc , ma tendre amie , si les dispositions que j'ai faites sont telles qu'en vous rendant dès ce moment plus heureuse elles ne puis^ sent porter aucune atteinte à votre réputation. Je connois un couvent où vous pourriez vous présenter comme «ne jeune orpheline qui veut attendre dans cette retraite l'arrivée de quelques parens éloignés et qui , à leur retour en France , doivent songer à son établissement. Qui empêcheroit que la bonne Rixa ne vous v conduisît ellemême comme une personne attachée à votre famille et à laquelle vous avez été confiée? Quant à la pension , la première année seroit pavée d'avance, ei vous y porteriez tout ce qui vous seroit nécessaire pour paroître avoir de la fortune et comme accoutumée à l'aisanpe.
( «74 ) . — Et tîe qui donc liendrois-je ions ces biens , dis-jeà Dorville? — De l'homme qui doit être votre époux, Cécile; de celui qui mérite que vous cioyiez à ses sermens , et qui jure à vos pieds de n'avoir jamais d'autre épouse que vous.
Dorville, j'ai ]^eu d'expéiience, et dans une circonstance aussi délicate je me sens fort à plaindre d'être privé© d'un guide qui me seroit si nécessaire; mais il en est un au fond de ma conscience qui ne peut m'égarer , et auquel je suis décidée ii me rapporter imiquement. Je vous crois sincère, Dorville j et quoique le bonlieur que vous m'anïioncez soit au-dessus de loiue vraisem- ])lance , je veux croire qu'il ne dépend que de vous de le réaliser ; mais peut-être ignorons-nous tous deux les obstacles qui peuvent encore s'y opposer , et dans le doute, je ne veux ... je ne dois rien recevoir de vous; je ne dois sur-tout pas vivre dans une continuelle dissiraït-
[action à laquelle d^jà trop de circonstances m'ont souvent entraînée j et pensez-vous , Dorville , que si la moindre recherche sur ce que Je suis faisoit connoitre la véiilé , je ne fusse regardée comme ki j)lus coupable , la pins imprudente de toutes les filles ? La nécessité où je serois de cacher ma conduite m^en dit assez , et je \ ous supplie de ne pas insister à cet égard.
Ma grande jeunesse et le trouble où me mcltoit encore la présence de Dorville ne me permettoient pas de pousser mes »é flexions plus loin j je ne sentois pas toute l'extravagance d'un projet que mon amant me présenloit sous un asj ect d'autant plus honnête , qu'il s'engageoit à ne jamais me voir tout le temps où je deraeurerois dans ee couvent.
Ma bonne Rixa , qui connoissoit mieux que moi les usages de la maison oà j'élois, observa que le projet (ju'avoit
( «76 ) formé Ddrville éloit tout-à-fait impraticable dans son exécution ; que si je quittois l'hospice furtivement et sans l'aven de ma supérieure , je donneiois lieu à penser fort mal de ma conduite et à me croire de la plus grande ingratitude envers ceux qui avoient pris soin de moi jusqu'à ce jour; que dans le cas contraire la supérieure seroit loin de permettre que je me misse ainsi à la discré-j lion d'un jeune homme qui vouloit Ri'épouser , il est vrai , mais qui n'avoit point pour cela l'aveu de sa famille , ni l'^îge nécessaire pour disposer de lui.
J'ajoutai, en combattant avec regret une idée qui me prouvoit toute la sincérité de Dorville, que Milady, qui étoit sa tante, étoit aussi ma bienfaitrice; que je n'avois pas lieu d'espérer qu'elle consentît à mon union avec lui , et qu'il seroit bien plus sage de n'y pins songer. Dorville me fit les plus tendres reproches et m'accusa d'une indifTcience dont,
( '77 ) hélas î j'élois bien éloignée ; mais iî céda en6n à la seule crainte de compromeure ma répulalion , qui ne souffroit pas de nia position, ei que la moindre démarche équivoque pouvoit détruire sans retour.
Rixa^ malgré ma présence ;, ne put s'empêcher de lui dire mille Liens de moi. La prévention de Dorville en ma faveur rendoit ce soin fort inutile , mais il ne fut pas insensible au tableau qu'elle lui fit de la douleur que j'avais éprouvée en apprenant le départ de Milady, et la crainte où j'étois de ne plus le revoir , de n'en plus être aimée , et même de lui avoir laissé, par ma ridicule parure, Popinion la moins favorable de mon caractère et de mes intentions.
Il fallut nous quitter, mais c'étoit avec l'espoir de nous revoir et l'idée d'être un jour unis pour la vie : j'avois beau dire que je ne le croyois pas,... que je ne devois pas le souhaiter, Bixa vouloir
( .78 ) «pie j'espérasse , et mon faible cœur le \ouloil encore plus.
Peu de jours après, ma bonne supérieuie qui me croyoil plus soumise que salisraile de mon sort, me fit appeler 5 une extrême salisfacùon ëloit peinle sur sa physionomie resj)eclable. — J'ai de bonnes nouvelles à te domicr, Cécile, me dit-elle en me tendant la main, le ciel le protège visiblement, et j'entrevois un événement, qui peut assurer le sort de toute ta \\e. A ces mots^ je changeai de couleur,- car comme les évéïiejûiens qu'elle pouvoit m'annoncer n'a- Voient rien de commun avec Dorviile , je ne jîouvois que les craindre . el je frémis de la seule idée qu'ils pou voient encore une fois me séparer de lui.
Tu connois madame Dupuis, me ditelle (sans s'apercevoir de mon émotion ou l'attribuant au plaisir), c'est ma parente, une femme ricJie, pieuse et d'un très-l>Qn jugement : elle a jetp les yeux
'ur
( 179 ) ir loi pour le placer chez un vieillard aveugle, dans un état de marasme effiavant, et que la douleur, bien plus que les années, conduit au tombeau. Il demeure depuis un au dans sa maison , don^ il ne sort jamais, et où il ne voit que trèspeu de personnes. — Madame , dis-je avec inquiétude, est-ce que c'est en qualité de domestique, que madame Duj.nis Tcut me faire entrer chez cet homme? — Non , non , Cécile. Ton petit amourpropre est bien facile à s'effaroucher, c'est là ton défaut , et le hasard de ta destinée auroil encore pu te faire considérer celle condition comme un bonheur j mais il ne s'agit point de cela : M. de Saint- Marc (c'éloit ainsi qu'il se nommoil) a près de lui une \icille gouvernante qui le sert, ainsi qu'une garde qui le quille très -rarement ; il ne s'agit que de lui tenir conq>aguie, d'écrire sous sa dictée, de lire avec inielhgence de bons ouvrages auxquels il se connoit très-bien, peu; -
( i8o ) fctre même de chanter ei de faire un peu de musique près de lui : cela n'est pas »ûr encore , car il est si profondément afiQigé , qu'il se refuse le moindre plaisir, comme s'il se reprochoit d'en jouir. Ce n'est pas sans beaucoup de peine que madame Dupuis l'a enfin déterminé à recevoir quelqu'un , et encore y a-t-il plutôt consenti à cause de l'intérêt qu'elle lui a inspiré pour toi, et du bien qu'il peut te faire, que pour lui-même. • — Quoi! madame, il sait que je suis dans cette maison? — Oui , mon enfant , il le sait etil n'en aura pas moins d'égards, si lu réponds , par ta modestie , ta sagesse et tes soins , à l'idée qu'on lui a donnée
de toi Ne parle point de les intérêts,
Cécile , et lu l'en trouveras bien j car il est généreux, n'a ni femme ni enfansj et si tu restes près de lui jusqu'à sa mort ( qui , malheureusement , ne peut être bien éloignée), il est presque certain qu'il assurera ton soru — Ah ! madame , je
(.81 ) ne souhaite point qu'il soit fixé à ce prix, ei j'aimerois bien mieux, sans connoîlre ce \ieillard, que vous me donnassiez i'espoir de prolonger ses jours. — • Tu as raison de penser ainsi , me dit la supérieure en me baisant au front, et si tu avols d'autre senlinienl, lu serois indigne du bien que l'on \eut te procurer. Mais il me reste encore une chose agréable à te dire , Cécile , c'est que tu vas quitter pour toujours les habits de cette maison : les circonstances et ton âge m'autorisent suffisamment à faire celte exception pour toi ; madame Dupuis le procurera des vêiemens trèssimples, mais dccens et tels que pourroil les porter une demoiselle de bonne famille réduite par sa fortune à la plus sévère économie. — Ah ! madame , m'écriai-je avec beaucoup de joie, je sui& en vérité trop heureuse ; mais j'attends, pour vous témoigner mon bonheur et ma reconnoissânce , de savoir si tout
( '82 ) cela nêm'éloigne point de vous, à laquelle je doisaulaiil que la vie,... qui êtes vériiablemenlma mère, jiar tout ce que la cliarilé d'abord et la bouté ensuite vous ont failfaire pour moi. Ce que je disois moinf , je l'avoue , pour la sainte fille, que par la crainte de manquer îi la jîiomesse que j'avois faite à Achille de ne pas quitter la maison sans l'en avertir. La supérieure trancha la difficulté en me disant : — Non^ Cécile, tu garderas la chan bre ici, et lu y coucheras; mais lu dîneras avec M. de Saint-Marc, tu te rendras chez lui depuis raidi jusqu'au soir, et pour cela je le donneiai la clef d'une petite porte qui donne dans la seconde cour de celle maison : cette porte communique dans la maison de madame Dupuis , il n'y a qu'un pas d'ici chez elle j tout cela t'arrange -t-il ?... ai-je l)ien fait , Cécile , de répondre et d'accepter ])Our loi? — Ah ! madame , est-ce à moi de savoir ce fjui me convient ,. et n'êies-
VOUS pas la maîtresse de disposer de vo-- V'e enfanl? à mon âge sait- on ce qui fait ou non le bonheur? Je suis si trou- Ijlée de toutes ces nouvelles, que je ne puis vous marquer ma reeonnoissance.
—Ce n'est pas moi, c'est le ciel qu'il faut remercier, CécilCj et c'est sur-tout par la sagesse de ta conduite qu'il faut te rendre digne de ses faveurs. Je vais le faire conduire chez madame Dupuis ; elle le fera habiller et te dira quand elle pourra te
conduire chez M. de Saint-Marc
Je n'avois plus rien à objecter , cependant j'aurois bien voulu avoir l'avis de M. Dorviile 5 il me sembloit que disposer de moi sans qu'il le sût , éioil manquer à l'amour qu'il me lémoignoit.
Mais comment résister atix. volontés de celle de qui je dépendois depuis ma nais» sance î je me bornai donc à le faire prévenir un peu plus tard de ces arrangemeus par ma bonne Rixa, — ^ Cécile^
( i84 ) tu ne me dis rien de Milady, reprit ïa supérieure , tu lui dois beaucoup , et dès qu'elle sera de retour, il faudra la voir et lui faire part de cet événement : soiiqu^elle veuille, ou non, te continuer ses bienfaits , e][e aura toujours beaucoup de part au bien qui t'ariâve; car c'est chez elle que tu as sur-tout acquis le plus de talent et d'éducation , ce qui te rend capable de la place où je te mets. Il est inconcevable combien sa société t'a formée, tout le monde ici l'a remarqué comme moi : il faudroit même écrire à Milady, si tu savois où elle est. Mais comment ta lettre airiveroit-elle, puisqu'elle voyage toujours et qu'elle ne t'a laissé d'adresse nulle part? — Cela est vrai, madame; mais son retour n'est peut-être pas éloigné. — Quand elle seroit ici , je pense qu'elle approuveroit très-fort ce que tu vas faire, et que ce ne seroit point une rais on de te retirer sa protection.
Ce n'étoit pas l'asseniiment de Mllady qui m'occupoit , mais bien celui de son neveu ; cependant je pensai qu'il ne désapprouveroit pas tin projet qui ne m'éloignoit pas de lui cl me rendroil moins dépendante de Milady , car je me reprochois intérieurement ses bienfaits , de puis que je nourrissois des espérances qui n'avoient point son aveu. Je vis pourtant par la suite que Dorville eût bien préféré le couvent, et que l'âge et les infirmités de M. Saint Marc, qui étoit mourant , le rassuroicnt à peine snr la crainte qu'il ne m'aimât et ne voulût même m'épouser.
Dans la situation où j'élois , et qu'il eonnoissoit fort bien , cela n'étoit guères supposable; mais l'amour me prétoit tant de charmes aux yeux de Dorville , qu'il ne voyoit rien que de naturel à faire ma fortune et à oublier tous les avantages
que le ciel m'avoit refusés^
Enfin j encouragée par Rixa et bien
( (86 ) décidée à renoncer à tous les avantages possibles, si pour les oblenir il falloiraffliger Achille, je me rendis chez madame Dupuis : elle éloil très-bienfaisanle par elle-même ; mais ensuite irès-aitachée aux choses qu'elle cnlreprenoit , elle ne larda pas à me présenter à M. de Saint-Marc* J'élois fort intimidée par la crainte dene pas répondre à la bonne opinion qu'elle avoil donnée de moi, et pourtant j'étois si touchée de tout ce qu^on m'avoil dit de la douceur , de la patience et du profond chogiiu de cet intéressant vieillard, que j'étois fort impatiente de le voir et très-prévenue en sa faveur. Sa physio- Bomieconfirmabientôt cette disposition ; mais je ne le trouvai pas , à beaucoup près, si vieux que je m'y élois attendue, peut être même n'avoil-il pas cinquante ans, et se trompoit-on siu' son âge , ]iar les effets funestes que la douleur avoit produits sur lui.
Sa lêle", qui éloit découverte quand
( i87 ) j'arrivai, éloil presqu'enilèremenl cham ej seulement de côté il lui restoil quelques cheveux blancs qui lomLoient sur ses épaules et lui donnoient l'air doux et vénérable.
Quoiqu'il fut dans nn étal de eécilé absolue, ses veux éloient ouverts et ne paroissoienl attaqués d'aucun mal , ses traits éloienl nobles et réguliers, et le son touchant de sa voix me causa wne émotion qui me mit pendant quelques inslaus hors d'état de lui répondre.
— - Est-ce vous, mademoiselle, me (lil-H j qui voulez bien venir distraire et consolcrnn pauvre malade comme moi? ce soin n'est-il pas bien ti iste pour une jeune personne comme vous, et ne Craignez-vous pas d'être bientôt rebutée de voir sans cesse souffrir et soupirer? — Je ne crains, lui répondis-je, que de ne pas deviner assez vite en quoi mes services pourroient vous être agréables ; mais une fois que vous me l'amez £ait coQuoîlre ,
( 188 ) ttionsieur, j'espère, à force de zèle, pré-» venir tous vos désirs. Pendant qne je parlois, je crus voir que M. de Saint-Marc pâlissoit : il s'appuya contre la cheminée et poussa un profond soupir. — Vous vous appelez Cécile, je crois? — Hélas! je n'ai pas d'autre nom. — Eh bien, Cécile j celui-là me deviendra cher. Ah! madame Dapuis, quel organe a cette jeune personne !... quel souvenir elleme rappelle! je me sens si foible,... mon im aginaiiorr se frappe de tout. Madame Dupuis fut chercher une petite fiole d'un élixir qu'elle connoissoit et dont il faisoit usage quelquefois ; il le ranima un peu , et cette bonne dame m'ayant instruite de ce que j 'a vois à faire si M, dé Saint-Marc se trouvoit mal (ce qui lui arrivoii assez souvent)^ elle me laissa près de lui.
Jem'élois attendue àquelqu'exigeance d'un homme si souffrant et qui ne pou- Toit se livrera aucune occupation ; mais j'eus le bonheur de lui plaire dès le pre-
( '89 ) mier moment. Tout ce que je faisoiséloît bien et à propos : si je choisissois un livre dans sa bibliothèque , c'étoit tout justement de celui-là dont il souhaitoit la lecture; il trouvoit mon esprit juste et m'encourageoit par ses éloges, au point d'oser lui communiquer mes réflexions et lui soumettre toutes mes idées : il aimoit à m'entendre raconter comment j'avois passé ma première enfance et mon séjour chez Milady. Je lui disois bien avec confiance tout ce qui étoit relatif à Florine et à cette dame ; mais je n'osois lui parler de Dorville , car, quoiqu'il fût aveugle et qu'il n'eût pu s'apercevoir de ma rougtur en prononçant son nom, il éloit si attentif dans nos entretiens , et je le Irouvois si pénétrant que j'appréhendois de me trahir; je le redoulois d'autant plus, qu'il m'avoit paru d'une sévérité extrême sur le chapitre de l'amour.
Ce n'éloit qu'avec une extrême réserve qu'il en parloit, ne soupçonnant pas que
( «9^ ) j'en eusse la moindre idée • mais il me faisoil alors des peintures effrayantes des désordres quecausoit dans le monde celte impérieuse passion. C'étoit elle, selon lui, qui ôloit aux hommes le bonheur, le repos, la raison et le plus souvent l'honneur ; il s'agiioit vivement dans ces entreliens qui le rendoient toujours plus malade quand il les avoit eus. Je m'étonnois qu'un homme qui me paroissoit si doux, si sensible, pensât tant de mal d'un sentiment qu'il avoit dû inspirer et par lequel il avoit sans doute mérité d'être heureux ; mais quelques mots qui lui échappèrent involontairement jne firent ensuite imaginer que l'amour avoit eu une grande part à ses malheurs; et sans que cela pût altérer l'estime et le respect qu'il m'inspiroit invinciblement, j'eus lieu de croire que l'amour l'avoit rendu coupable et que le remords dé- . chiroit son cœur.
}/l. de Sainl-Marp éloil fort reljgieui^ ,
(191) je le snrprenois souvent , quand j'entrois le malin chez lui, à genoux, baigné de larmes et répétant de la manière la j)lu» douloureuse, qu'il éloit indigne de vivre et de la miséricoi'de du ciel. Pauvre pe-' liie, me disoitil alors, meiiez-vous en prières avec moi, c'est à votre innocence à fléchir la divinité , faites aller mes prières jusqu'à elle , car Je ne mérite pas qu'elle écoute mes vœux. Je suis un grand pécheur,.... un grand coupable, Cécile , et peut-être qu'au lieu de vos tendres soins qui me font tant de bien , vous me repousseriez avec horreur, si vous me connoissiez mieux. — Ah !
Monsieur , lui disois-je en versant aussi des larmes , que je me sens loin de cette horreur dont vous me parlez! si j'ose vous le dire, je vous aime , je vous chéris comme un père:... vous vous exagé^ rez sûrement les fautes dont vous parlez, et vous êtes trop sévère envers vouspaémp 3 piais si vous voulez que je pris
avec vous et que j'implore le ciel, c'est pour qu'il vous rendela tranquillité et qu'il prolonge vos jours, fût-ce aux dépensdes miens ! Mais vous verrai- je toujours dans cette agitation , et ne m'avez- vous pas promis bien des fois de chercher sincèrement à vous guérir?— Je chercherai à vous cacher des peines auxquelles vous êtes si sensible , me répondoit il : mais je ne puis souhaiter de vivre j car la mort sera le seul terme de mes douleurs. Je vous afflige, ma pauvre Cécile, ne parlons plus de moi, je vous prie... Et alors je lui faisois quelque lecture qu'il feignoit d'écouter ; car bien souvent je m'âpercevois qu'il retomboit dans sa rêverie , malgré tous mes efforts et peutêtre les siens.
Mes jours s'écouloient doucement et se trouvoient remplis par le vif intérêt que je prenois à M. de Saint-Marc. La plus légère altération dans sa sanlé me causoit une inquiétude mortelle j et quand
je parvenois à le distraire , à l'égayer ua moment, j'étois au comble de mes vœux. Je pensois même quelquefois que si j'étois jamais unie à Dorville il raanqneroit à mon bonheur; que je n'aurois point le courage de l'abandonner à luimême, pendant qu'il s'attachoit si francheraentà moi , ne s'imaginant point que j'easse jamais d'autre projet que de rester près de lui jusqu'à sa mort.
Un jour que M. de Saint-Marc m'avoit demandé mon âge, je me hasardai à lui demander aussi s'il n'avoit jamais eu d'enfans ; mais celte question si simple le fit tressaillir. — Je ne sais , me dit-il,... peut-être,... et il se trouva si mal , que je n'eus que le temps de lui porter du secours, en me repentant beaucoup de mon indiscrète question. Peu-à peu pourtant je crus m'apercevoir qu'il étoit un peu mieux , il se plaisoil avec moi et surtout à me faire chanter, pourvu que ce fût des airs tendres ou un peu tristes,
( Î94 ) ^ar la gaieté vive et bruyante lui éloit à charge eloffroit un contraste trop sensible avec la disposition habituelle de son atnc; aucune joie ne pouvoit s'y introduire , et je crois qu'il se fat fait un reproche d'en être susceplible.il étoit rare qu'un léger sourire vînt effleurer ses lèvres, et c'étoit la plus douce récompense que je pusse recevoir de mes soins. Je lui dis que je touchois un peu du. piano j et je le priai instamment de s'en procurer un ; il hésita d'abord, quoiqu'il aimât passionnément la musique j mais il s'étoit fait un devoir de se refuser à tous les plaisirs , et j'eus bien de la peine à le décider. Madame Dupuis, qui venoit le voir souvent , me seconda en lui disant que je le désirois beaucoup , et que passant nies jours près de lui, il devroit me donner cette satisfaction. — Je n'ai rien à refuser à cette aimable enfant, lui dit-il , et dès le lendemain madame Dupuis en fit apporter un.
L'inslant de revoir Dorville éloit arrivé, je m'étois refusée à la douceur de lui écriie et de recevoir ses lettres quoiqu'il m'en e6t instamment pressée; mais ma chère Rixa avoit bien voulu l'instruire de tout ce qui s'étoit passé relativement à M. de Saint-Marc ; aussi vintil, le premier jour du mois, de très-bonne heure, et avant celle où je devois sortir. Jamais il ne m'a voit paru plus tendre ; et quelque déraisonnable que fut l'espèce de jalousie que lui inspiroit M. de Sainl- Marc, j'y reconnoissois trop d'amour' pour en être blessée; mais je le trouvai moins disposé que Jamais à supporter le sacrifice de nous voir aussi rarement. Il avoit reçu des nouvelles de Milady et de sa fille , ces dames étoient toujours à Florence, elles s'y plaisoieiit beaucoup et ne parloient point de revenir : Milady s'étoit brouillée avec le savant qu'ellfc avoit emmené , et- il coniinubit sba voyage seul avec son élève. Dor\ille en
( 196 ) étoit saiisfait, il prévoyoit que sa lame passeroit plusieurs mois encore en Italie, qu'il gagneroit pendant ce temps l'époque de sa majorité , et que tout-à-coup il lui écriroit qu'il éloit marié , sans qu'il , eût à supporter mille réflexions , qui deviendroient inutiles quand il seroit mon époux.
Je ne pouvois concevoir l'idée d'agir si mal avec ma bienfaitrice , d'enli er dans sa famille sans son aveu, et nous avions à ce sujet des querelles fort vives, OÙ Dorville me reprochoit mon indifférence et de tenir à toutes les considérations possibles, tandis qu'il ne voyoit que moi seule sur la terre et ne pouvoit être heureux ou malheureux que par moi.
Comme l'inquiétude de son esprit le ramenoit toujours à me parler de M. de Saint-Marc et à savoir à quoi je m'occupois près de lui , je lui dis qu'il avoit fait venir un instrument pour que je pusse
m'accompagner et ne pas perdre le peu de talent que j'avois acquis chez Miladv» Celte circonstance lui parut la chose du monde la pins favorable pour faire luimême la connoissance de ce respectable vieillard qui me témoignoit tant d'intérêt.
Il lui parut aussi facile que simple de le faire passer pour le maître duquel j'avois reçu les premières leçons, et d'amener M. de Saint-Marc à la bonne volonté de me les faire continuer. La grande jeunesse de Dorville ne pouvoil être un obstacle , l'infirmité de M. de Saint- Marc ne lui permettant pas de la remarquer.
J'avoue que mon cœur fut de moitié dans le désir que j'eus de réaliser ce projet ; l'attachement que je prenois de jour en jour pour M. de Saint-Marc deve- Doii plus vif et plus profond, c'éloil un mélange-de confiance et de respect que je n'avois jamais ressenti et que j'aurois ,
( -98 ) je pense, comparé à l'amour filial, si j'avois eu le bonheur de l'éprouver : il n'avoit rien fait encore pour moi , et il me sembloit lui devoir déjà plus de reconnoissance qu'à Milady.
Quel meilleur guide pouvois-je avoir qu'un tel ami I il me paroissoit le plus vertueux, le plus prudent des hommes; et quoique je ne communiquasse pas ma pensée à ce sujet à Dorville , je ne consentis à l'introduire chez M. de Saint- Marc, à l'aide de quelques mensonges, qu'avec le dessein secret de lui ouvrir un jour mon ame et de ne me conduire -que par ses avis.
Rassurée, donc, par cette intention , Je laissai Dorville bien satisfait de la promesse que je lui lis, et que je remplis avec bien plus de facilité que je ne m'y étois attendue; car M. de Saint-Marc me demanda de lui-même quel maître j'avois eu , et si je ne serois pas bien aise
de profiter des ëlonnantes dispositions qu'il me trou voit.
Je n'osai témoigner tout de suite l'extrême plaisir que celle offre me faisoiu — Je craindrois trop, luidis-je, de vous faire mourir d'ennui en étudiant devant vous , il me semble que je dois me borner à vous distraire par le peu que je sais ei ne point songer à moi. — Hc bien, ma chère Cécile , j'y songerai pour nous deux : votre voix est charmante , et vous avez déjà pour le piano un commencement de talent qui promet beaucoup ; la crainte que vous avez de m'ennuyer par vos études, vous engagera à faire des progrès rapides^ vous en jouirez un jour j et quand je ne serai plus , ce sera encore un moiif de songer à moi. — Ah ! ne parlez jamais du jour où vous ne serez plus, luidis-je, tout attendrie et suisissant sa main que je portai à mes lèvres, ce jour sera le plus malheureux
de ma vie: je ne suis qu'nne pauvre fille sans naissance et qui ne devroil peut-être pas se permettre d'exprimer ses sentimens; mais je crois pQiirlarrt que vous m'avez permis de vous aimer , et qu'il est mal à vous de me présenter sans cesse l'idée qui m'affligeroit le plus. — Vous avez raison , Cécile , et je vous sais gré d'y être aussi sensible : je ne suis point digne d'un aiiacliement si tendre; croyez^mon enfant, que je saurai le récompenser; vous aurez adouci la lin de ma vie, j'assurerai le bonheur de la vôtre pour m'acquilter envers vous ; mais il n'est pas temps de parler de tout cela , je sais bien que vous vous fiez à moi , Cécile j revenons donc à ce maître que vous aviez chez Milady , est-il jeune , est-il vieux ? — Il est jeune , Monsieur , mais il est très-iimide, très-respectueux , il me semble que Milady l'estimoit beaucoup.
— Et Cécile l'estime aussi ? reprit M. de Saint-Marc en souriant un peu. Mon.
enfant , pourquoi ne m'en avez-Vous Jamais parlé? -^ Je n'en ai pas eu l'occasion , dis-je avec embarras; cai" je crois que dès cet instant M. de Saint-Marc commecçoit à soupçonner que le jeune musicien ne m'étoit pas indiSerent; mais comme il eutroit dans ses vues de m'établir, et qu'en me donnant une forte dot, ce mariage lui panoissoit sorlablc , ce ne fut pas une raison pour l'éloigner; au contraire j l'idée de me rendre doublement heureuse en m'unissaot à l'homme que je préférois , lui donna la plus douce salisfaciion qu'il pûtéprouver; mais il me cacha ses généreuses dispositions, se réservant d'étudier les principes et les seniimens de ce jeune homme , et de m'en détourner s'il ne le trouroit pas digne de moi. — Comment s'appelle ce maître , Cécile ? — Je le connois sou» le nom d'Achille. — Eh bien , fatlies savoir à M. Achille de venir me parler. . . Mais il est peut-élre bien cher, mon en-
fanl ? M ilady étoit une grande dame qui ne regardoit pas à cela, et je ne suis qu'un particulier dont la fortune est bornée. — Je ne sais pas ce qu'il recevoit de Milady ; mais il étoit fort complaisant; et comme il sait que ceux qui s'intéressent à moi , le font par bienfaisance, je pense qu'il seroit jaloux de la partager. — Nous verrons cela^ dit M. de Saint- Marc.
Ce n'étoit pas une petite inquiétude pour moi que ces arrangera ens d'intérêt dont il vouloit parler : quoique Dorville ne fut point connu sous son véritable nom, je savois bien qu'il lui seroit odieux d'accepter l'argent de M. de Saint- Marc , et pourtant un refus l'eut rendu très-suspect 5 je m'en rapportai à l'adresse de Dorville et encore plus à son amour qui lui inspireroit le moyen de tout accorder.
Sur l'invitation de M. de Saint-Marc que je lui fis parvenir sans délai, il &e
rendit cLez lui , et ce fui un bonheur pour nous en ce moment , qu'il ne pût le voir -, car sa bonne mine et l'extrême noblesse de ses manières nous aurolent trahis. M. de Saint-Marc aborda la question délicate; uials Dorville répondit qu''il me connoissoit pour la protégée de Milady Kesby ; qu'il éloit comblé de ses bienfaits et trop heureux de trouver un moyen de s'acquitier envers elle. M. de Saint-Marc ne voulut point de cet arrangement, prétendant que dans ce mo-^ ment félois sa protégée aussi ; que le retour de Milady étoit incertain , et qu'il n'étoit pas juste qu'un jeune artiste qui vivoit sans doute de son travail , perdît, près de moi , des momens qu'il pouvoit utiliser ailleurs.
Après de longs débats sur ce sujet , Dorville, qui souienoit assez difficilement son personnage de maître de piano , dit qu'il conscnliroit à recevoir un écu par cachet j mais qu'il supplioil qu'à la fia
du mois celte petite somme fut employée au souJageraent d'une mère de famille qui étoit tombée en paralysie et qui n'avoii plus aucuns moyens d'existence. En effet, il en donna l'adresse à M. de Saint- Marc , qui restoit fort surpris de tant de générosité et de désintéressement. Votre jeune maître, me dit-il, quand il fut parti, m'cTl'air d'un fort honnête garçon • mais je n'approuve pas qu'il soit si peu sensible à ses intérêts : il n'est pas riche, sans doute , et il n'y a rien d'humiliant à recevoir le prix de son travail; je n'ai pas* voulu le chagriner aujourd'hui , mais je trouverai bien le moyen de récompenser, ses soins, sans priver de sa charité cette pauvre femme qu'il protège. Chantet-il aussi, Cécile? — II a la plus jolie voix du monde et nous chantions souvent des duos ensemble. — J'entends , dit un peu malignement M. de Saint- Marc , vous étiez d'accord. Je n'eus pas l'air de le comprendre^ et je commençai
( 205 1 a celle époque les jours les plus heureux de ma vie.
Dorville vcnoit me donner une leçon tous les deux jours, M. de Saint-Marc Favoit réglé ainsi j mais s'apercevant que mon jeune maître avoit autant d'éducation que d'esprit , son désintéressement, d'ailleurs, le mettant, à ses veux, au-dessus de la classe ordinaire, il le retenoit presque toujours à dîner ; il causoit avec lui avec cette touchante aflabilité qui dislinguoit un caractère que ses chagrins n'avoient point aigri, et qui inspiroit tout de suite tant d'intérêt à ses malheurs. Dorville parlsgeoit mon enthousiasme pour lui et me pardonnoit l'extrême attachement qu'il m'inspiroit:
aussi sincère que constant dans ses desseins à mon égard , il n'étoit pas éloigné de lui ouvrir aussi son cœur , et il ne difierôit de le faire que dans la crainte qu'il ne connût son tuteur, et que par un zèle indiscret il ne lui causât quel-
qnes chagrins. La présence de M. de Saint-Marc ne permettoit jamais à Dor- ^ille de me parler de son amour ; mais je crois que cette contrainte même ajoutoit encore à sa vivacité : un regard , un soupir, un léger serrement de mains nous instruisoient assez de nos sentimens mutuels ; et voir mon amant sous les yeui de celui que je chérbsois comme un père, étoil une félicité pure dont je ne me lassois pas de remercier le ciel.
C'étoit surtout quand nous chantions ensemble que M. de Saint-Marc paroissoitému : celte extrême sensibilité nuisoit évidemment au rétablissement de ses forces j hélas! elles diminuoient de jour en jour , et Dorville partageoit mes alarmes, car il s'étoit sincèrement attaché à mon.
cher bienfaiteur.
M. de Saint- Marcaim oit particulièrement à entendre chanter desromances^il lui étoit indifférent qu'elles fussent nouvelles, pourvu qu'elles fussent bien faites
et que le chant en fut agréable : un jour Dorville arriva avec un gros recueil qu'on lui avoit prêté ; comme il étoit bon musicien , il les déchiffra de suite avec une grande facilité , et s'attacha particulièrement à une romance dont l'air étoit charmant , et dont le s«is des paroles lui parut aussi extraordinaire que déchirant ; c'est à ceux qui se ressouviennent du commencement de ces mémoires et de ma funeste naissance , a reconnoîire quelle déplorable histoire y éloit fidèlement tracée. Voici celte romance qui produisit de si importans résultats :
Compagne de ma vie.
Au printemps de tes jours ,.
La Parque l'a rarie
A mes chastei amours ;
Jamais doux hy menée
N'unit plus tendres cœurs ,,
Et jamais destinée
K 'offrit plus de douleurs.
it^
Au sortir de l'enfance , Un mal cruel te vint , Et des tiens l'espérance En un seul jour «''éteint.
L'amour de ton aurore Adoucit la rigueur , Mais l'époux dut encore N'aspirer qu'à ton cœur.
De ce dur sacrifice L'honneur fui le garant , Je crus le ciel j)ropice A ce noble serment.
Ta naïve tendresse Ignoroil les plaisirs, Et t'adorant sans cesse , Je comblois tes désirs.
Quoiqu'une épouse sage.
Né trahît point sa foi , Son sein reçut le gage D'une amoureuse loi , Et succombant au crime Qu'excita sou sommeil , Clara fut la victime , la mort fut le réveil.
Pour venger mon inj ure J'invoquai tous les Dieux j Mais bientôt la nature Me dit : ferme les yeux.
Frappé d'une main chère , J'entrevis mon destin :
O ciel ! je dois aie taire , Pardonne à l'assassin !
A ce dernier mot^ un cri terrible nous fit détourner la tête; M. de Saint-Marc venoit de tomber dans les convulsions le» plus Tiolenles , il prononçoit avec égarement le nom de Clara j... joignoit ses mains vers le ciel avec l'expression du désespoir , et pourtant il n'étoit pas privéde saconnoissance,, et cen'étoitque par l'ignorance où nous étions de ce qui se passoil dans son ame qu'il nous paroissoil dans un délire effrayant.
Dorville s'unissoil à moi pour lui donner tous les soins possibles ; mais quoique sa gouveinaniene fût pas éloignée, nous
(ovulons d'appeler un secours étranger, dans la crainle de ce qu'il pouvoit dire par le terrible désordre où étoit tombé son esprit, r-^ Mes énfans , nous disoitil, éloignez-vous, vos regards innocens ne doivent point être frappés du spectacle horrible d'un criminel que le remords entraîne au tombeau 3 .... qu'il s'ouvrej . . , qu'il m'engloutisse ; . . . j'ai trop vécu. . . . Etj'oublioismapeine! . . . et je jouîssois de vous voir heureux près de moi , et du bonheur plus grand que j'espérois vous donner encore. . . Ma fortune est à vous,. . . vous serez heureux;. . . j'ai lu dans vos cœurs ^ mais je ne suis point digne d'être le témoin de votre félicité ;.. . c'est sur ma tombe qu'il faut vous unir, voilà l'autel sur lequel vosvœux pourront peut-être apaiser ie ciel.
M. de Saint-Marc^ succombant à cette extrême agitation ^ perdit bientôt tout sentiment j je le crus mort , et courus
(si, )
comme une folle avertir et appeler lout^ ]a maison. Madame Dupuis fit avertir le médecin ainsi qu'un ecclésiastique auquel il avoit confiance. Dor ville se relira de son côté , et je fus aussi contrainte à sortir malgré le désir extrême que i'aurois eu de le veiller , et de m'assurer au moins que son état étoit sans^ danger. Je passai la nuit dans une grande inquiétude , et je me rendis chez lui beaucoup plutôt qu'à l'ordinaire. Je trouvai M. de Saint-Marc d'une pâleur et d'une foiblesse effrayantes; il étoit couché , et quoique soutenu par beaucoup de cous-^ sins qu'on avoit mis autour de lui , il avoit peine à rester sur son séant ; dès qu'il reconnut ma voix il m'appela avec tendresse. — Ma Cécile , me dit-il, je vous ai fait bien peur hier au soir , ce n^est rien que la mort pour tous les hommes ; mais je n'ai pas mérité que la mienne fut paisible , et je vois bien que mon agonie sera très-cruelle.
Je ne pus répondre à cela que par mes larmes, j'en arrosai ses mains foibles et débiles dont l'horrible maigreur me donnoit une idée si frappante de la destruction dont il ne cessoit de me parler. — - Mon enfant , rae dit M. de Saint-Marc , il faut que je sache de qui votre jeune maître lient cette romance qu'il m'a chantée hier. — Ah ! monsieur , elle vous a fait un mal horrible; je vous en conjure, ne la rappelons jamais. — Cécile, la dernière consolation de ma vie y est peut-être attachée : il est des événemens que l'on ne doit pas attribuer au hasard , et celui-là est du nombre. En ce moment Dorville , fort inquiet de l'état oîi il avoit laissé M. de Saint-Marc , se présenta pour savoir de ses nouvelles. II l'appela aussitôt , et après lui avoir témoigné beaucoup de sensibililé des soins qu'il lui avoit rendus la veille, il en vint à celte malheureuse romancé qu'il étoit impossible d'effacer de son esprit.
Dorville , forcé de lui répondre, lui dit que le recueil qu'il avoit apporté dans l'espoir de le distraire , lui avoit été confié par le marquis de Rangi avec lequel il faisoit de la musique quelquefois. — Quoi ! par lui - même ! s'écria M. de Saint -Mare d'une voix altérée.
Mon ami , vous le connoissez donc *?. . . Et savcz-vous où il demeure? — Assurément. -— Pourriez-vous me donner son adresse ?. . . je l'ai aussi connu autrefois , je serois heureux de le revoir.
Dorville me parut embarrassé j mais il prit un crayon , et trouvant une carte sur la cheminée , il l'écrivit.
Pendant ce temps M. de Saint-Marc , excessivement ému , respiroit des sels , s'efforçoit de re[)rendre des forces , comme si quelque grand intérêt lui avoit donné le désir de vivre quelques jours encore. Il demanda celte adresse , la mit &OU& son chevet, et me pria de faire
( 2l4 ) avenir promptement cet ecclésiastique qu'il avoit vu la veille.
J'obéis en silence, et pendant que je sortois pour donner les ordres en conséquence , M. de Saint-Marc dit à Dorville : — Mon cher ami , l'homme respectable que j'envoie chercher est dépositaire de mon testament. Quand je ne serai plus , adressez - vous à lui : je donne tout mon bien à cette intéressante jeune fille qui s'est attachée à moi : elle est sage ; . . . on dit qu'elle est belle , et je soupçonne que vous l'aimez j . . . jurez-moi de la rendre heureuse et de devenir son époux. ' — • Je le jure , reprit Dorville avec transport : mais vous ne mourrez points notre bonheur en seroit à jamais troublé.
M. de Saint-Marc lui serra la main et ne put retenir quelques larmes. Laissezmoi , lui dit-il , vous m'attendrissez trop tous les deux 3 j'ai encore une épreuve , une terrible épreuve à soutenir , . , . .
après celle-là que le ciel dispose de mui! ... Je rentrai , et le trouvant à chaque moment plus foible , je lui fis prendre une potion que le înédecin avoit ordonnée et dont il se trouva très-bien.
Il n'étoit point question de musique , . . . ^ n'étoit point question d'amour ; Dortille m'en fut plus cher , l'état de M. de Saint-Marc l'oceupoit uniquement. Eh ! quelle femme n'est pas heureuse de trouver dans celui qu'elle aime une sensibilité indépendante de l'amour!
Dorville nous quitta de bonne heure , parce qu'il crut s'apercevoir que M. de Saint-Marc, très- accablé , avoit besoin de sommeil , et m'ayant baisé la main avec une douce tendresse , je restai seule auprès du lit de mon malheureux ami.
Il m'avoit priée de lui lire quelques pages d'un livre de piété , dans lequel il cherçhoit souvent sa consolation ; mais
peu d'instans après il s'endormit , fut calme pendant plus de deux heures , et malheureusement réveillé par la visite de cet ecclésiastique qu'il avoit envoyé chercher.
Comme la douceur de M. de Saint- Marc étoit inaltérable , il n'en parut pas contrarié , se montra très-sensible à son empressement; mais je crus voir qu'il désiroit lui parler en secret , et je me relirai dans une chambre voisine , prête à lui donner les plus prompts secours que son état pourroit encore exiger. Je fus agréablement surprise de voir , au contraire j que cet entretien avoit ranimé ses forces. Il prit un peu de nourriture, me répéta plusieurs fois qu'il se sentoit mieux , avec cette douce et aimable confiance d'un homme qui sait qu'on l'aime et qu'on s'intéresse à sa vie. Je remerciai mille fois ce digne abbé dont la présence produisoit un si bon effet ; mais il me dit de ne point lui attribuer ce miracle 3 que
lel étolt le pouvoir suprême de la relîmon , qui mettoit le désespoir même au 'ml)re de nos erreurs , nous ordonnant i croire que la miséricorde de Dieu oit au-dessus de tous nos crimes. — Je crois, et j'espère, reprit M. de Saint- ' arc , en joignant ses mains , avec l'expression la plus touchante, je me sens assez de force pour la journée de demain , et vous pouvez m'amener M. de Rant^i.
D est des choses qui nous paroissent invraisemblables, parce qu'elles auroient pu et du peut-être aller autrement; mais il y en a tant aussi où la jeunesse attache peu d'importance, qu'on ne doit pas s'étonner s'il ne m'étoit jamais venu à Pesprit de demander à Dorville quel étoit le nom de son tuteur. Quel qu'il iiît, je ne le connoissois point, je n'allois pas dans le monde ^ et je ne me souciois guère de lui , parce qu'il me sembloit que Dorville l'envisageoit comme un homme sévère ^ qui s'opposeroit à notre