IX
(3i8) union tant qu'il auroil des droits sur mon amant.
J'étois donc fort loin de me douter que le marquis de Rangi qui devoit venir le lendemain, fût le tuteur de Dorville, et je ne m'en occupai que par l'importance que M. de Saint-Marc attachoit à cette visite.
Trop foible encore pour quitter son lit , il prit un soin particulier de sa personne , et me recommanda une extrême propreté dans son appartement : j'y brûlai quelques pastilles, mais je laissai fermés les rideaux des fenêtres., de. manière à ce que le jour restât assez obscur.
La disposition de son lit ne permettoit pas non plus de distinguer ses traits à moins qu'on ne fût très-près, et ses précautions paroissoient , ce jour -là, prises à dessein.
Lorsqu'on sonna à la porte , M. de Saint-Marc tressaillit et me pria de lui donner son flacon avant que d'ouvrir.
Je vis entrer un homme d 'une figure froide et imposante, il me demanda si c^'éioit dans cette maison que demeuroit un vieillard aveugle qui l'avoit fait prier de venir , par un ecclésiastique : tombé malade lui-même, il n'a voit pu l'accompagner.
J'élois prévenue , je lui répondis que oui^ et je l'engageai à s'avancer.
— Monsieur, dit-il à M. de Saint- Marc ( qui , au bruit de sa voix, et de ses pas^ tournoit la tête de son coté), votre l^om mfest tout-à-fait inconnu; mais si je puis vous être utile en quelque chose , TOUS avez bien fait de me faire avertir. — Je vous croyois capable de cette bonne action, dit M^ de Saint-Marc d'une Toix basse et tremblante; mais je ne sais pourtant si la mission dont je suis depuis long-temps chargé près de vous, vous sera agréable. — Il y a donc long-temps que vous désirez de me voir? — • Oh ! trèi-long-temps... J'ai connu quelqu'un
de voire famille. — De ma famille ', monsieur? Ah ! depuis long temps je n'ai plus de famille, tous ceux que je chéiissois sont morts.... — Du moins ils le seront bientôt, reprit ^ avec plus dé force, M. de Saint-Mate^ et c'est parce que votre frère infortuné n'a plus que quel- , ques jours à vivre, que je me suis décidé à vous parler de lui.
— Juste dieu î que parlez-vous de mon frère? le ciel, le juste ciel n'a t-il point appesanti sa main sur lui? — Il a fait plus que de lui ôter la vie,... son supplice dure encore, reprit mon malheureux ami avec une force surprenante, le remords à chaque instant déchire son cœur, des lorrens de l'armes ont obscurci ses yeux:
privé du jour,.., privé du repos, et quelquefois privé aussi de tout espoir en la miséricorde céleste, ce malheureux vieillard, ne le reconnoissez-vous point?. . ; En même temps M. de Saint-Marc ôta ^e mouchoir qui lui couvroit la tête et
une partie du visage, il s'avança vers la lumière qui perçoit à travers les rideaux, et le marquis reconnut son frère.
Par un mouvement aussi cruel qji'involonlaire il le repoussa d'abord avec horreur j mais tombant ensuite entre ses bras, leurs sanglots se confondirent.
Je m'étois retiré dans le cabinet voi-sin, par discrétion, et ce ne fut que longtemps après que je sus ces détails. Après jnille explications sur la fin funeste de la njarquise-fie Rangi, le chevalier ranimé par le généicux pardon que vendit de lui ' accorder son frère , lui dit qu'à l'époque des couches de la marquise, il avoit aposté nne personne de confiance près de, sa maison, pour l'instruire de Tévénement; que cette personne lui avoit écj:itque madame de Rangi éioit accouchée d'une fille qui se portoit bien, quoique la mère eût malheureusement péri persuadé que cet enfant , innocent de sa coupable nabsanee , lui serait toujours
chère , c'est alors seulement qu'il s'étoît décidé à quitter la France , ne pouvant se résoudre à revoir un frère qu'il avoit si cruellement outragé, et des lieux qui lui rappelleroient le criminel égarement où l'amour l'avoit entraîné.
Le bruit de votre mort et celle de Fenfant de la marquise s'est répandu depuis, ajouta 1© chevalier : j'y crus; mais voulant être oublié, méconnu de toute la terre , n'ayant plus aucun inté-»^ rêt au monde, je changea?^de nom et revins vivre dans un pays qui n'étoit presque plus le mien , tant j'y étois
ignoré; mais cet enfant, mon frère,
cet enfant, vous ne m'en parlez point,.... vit-il encore?... vous a-t-il consolé de mes crimes?,., ne puis-je point aussi avoir été trompé sur la nouvelle de sa mort?^àh ! s'il étoit vrai...
Le marquis consterné gardoit le silence et ne répondoit que parles plus profonds soupirs j mais pressé par son frère , il lui
dit , en fondant en larmes , qu'il n'étoit pas le seul coupable, et qu'il craignoit de n'avoir pas moins de sujet de remords que lui-même.
Il en \int à l'aveu de Ta manière doat il m'avoit abandonnée et confiée auit soin» de la providence , ne pouvant supporter la vue d'un enfant qui n'étoit pas le sien et qui avoit coûté la vie à sa malheureuse épouse.
JLes deux frères s'accusant et se pardonnant tour-à-tour, se promirent de faire les plus grandes recherches pour me retrouver; mab ils convinrent pourtant que s'ils avoieni ce bonheur , je ne serois point instruite des particularités si funestes de ma naissance , le chevalier me reconnoissant seulement pour la fille d'une femme qu'il avoit passionnément aimée, et avec laquelle il n'avoit pu s'unir avant l'époque où la mort la lui avoit enl evée.
Ils remirent au lendemain à se revoir
«t^ à se concencr sur les démarches à faire. Je jugeai, au mouvement qui se fit dans l'appariement , que je pouvois reparoître, et je reconduisis le marquis, qui, trop préoccupé de l'entreiien qu'il Tenoit d'avoir , ne jeta pas même les yeux sur moi , et ne soupçonnoit guère que celle qu'il désiroit retrouver fut si près de lui.
Un seul regard eût suffi pour l'éclairer j car Rixa prétendoit que ma ressemblance avec ma mère s'étoit fortifiée avec l'âge et qu'elle eût rendu prèsqu'inutiles touteslesautrespreuvesqu'elie donna depuis, de mon existence. L'état de M. de Saint-Marc ne lui permettoit pas d'en juger j mais le marquis, par la suite, en fut également frappé.
M. de Saint-Marc ne se trouva pas plus mal après cette visite qui l'avoit tant affecté, son ame étoit soulagée d'un grand poids ^ et le pardon que lui accordoit son frère avoit ranimé ses esprits.
Ma présence pourtant le rejeta dans un . ûuble nouveau : il venoit de promettre ma main et sa fortune à DorviUe ; et telle étoit l'affection qu'il avoit déjà pris* pour moi , qu'il en désiroit moins de retrouver une fille avec laquelle il étoit juste qu'il partageât sa tendresse et son bien. Je ne sais si le marquis de Rang! le souhaitoit davantage j et quoiqu'il parût faire avec beaucoup de zèle les démarches qu'il avoit promises à son frère, j'imagine qu'après seize ans , et le peu de précautions qu'il avoit prises , il ne > crovoit pas que j'existasse ou qu'il pût me reoonnoître parmi tous les êtres abandonnés et malheureux. Quoi qu'il en fût, dès le lendemain le marquis de Rangi se présenta à l'hospice , et se fit annoncer à la supérieure, atiprès de laquelle il fut de suite introduit : il lui exposa le sujet de sa visite , et comme il indiquoit de la manière la plus positive l'année et la date du jour où un jeune
enfant avoit été exposé, la supérieure fît yenir des registres oii lout éloit consigné avec le plus grand ordre ; il en résulta que de quatre petites filles exposées le même jour, une seule existoit encore, et c'étoit celle qui avoit une marque particulière au bras.
Cette circonstance n'expliquoit rienpour le marquis , qui n'en avoit aucune connoissance , et ce fut même pour lui une raison de^douter que je fusse l'enfant qu'il réclamoit; pourtant il demanda à me voir ; et la supérieure , toujours frappée des circonstances qui m'a voient protégée jusqu'alors, n'avoit déjà presque plus de doute que je ne fusse au moment de retrouver ma famille et de voir changer mon sort.
Je fus médiocrement troublée ett -voyant entrer M. de Rangi , et je pensai qu'il venoit me chercher de la part de son frère ; mais je fus étrangement surprise de l'entendre balbutier quelques.
mots en me fixant avec une allention particulière. — C'est bien elle , s'écriat-il en joignant les mains d'un air plus douloureux qu'attendri ! ah ! malheureux enfant , que de larmes votre naissance a coûté ! — Elle en est innocente , reprit la supérieure (remarquant l'air de reproche avec lequel M. de Rangi s'étoit exprimé ) ; mais qui vous dit encore que cette jeune fille soit celle que vous venez réclamer ? — Ce qui me le dit , reprit M. de Rang! avec chaleur, c'est son inconcevable ressemblance avec sa malheureuse mère ; . . . jamais rien ne fut si évident... si extraordinaire. — Vous avez connu ma mère, dis-je avec beaucoup d'émotion? Ali! Monsieur, existel-elle encore? m'apportez- vous l'espoir inattendu de la connoîtrc,. . . d'être un jour enfin pressée entre ses bras?-^\ otre mère est morte , me dit durement M. de Rangi^ votre fatale nais&ancc a enlevé au monde la femme la plus vertueuse , la
plus aimable , la plus intéressante ; vous avez plongé dans un deuil éternel tout ce qui la cliérissoit. — — Eh! pourquoi , repris-je alors, baignée de pleurs, \enezvous m'instruire. Monsieur , des malheurs irréparables que je ne connoissois pas ? Il n'a pas dépendu de moi de vivre ou de ne pas vivre ; mais si mon existence fait tant de peine à tout le monde, il est aisé de m'oublier encore , comme on l'a fait depuis seize ans. — ■ Point de reproches. Mademoiselle , me dit sévèrement M. de Rangi , vous ne connoissez pas les circonstances qui ont nécessité cet abandon, et il vous reste encore à remerciei' la Providence qui vous rend un père.
A ce mot, je devins tremblante comme la feuille: la nature ne me parloit pas en faveur de M. de Rangi ^ et je frémissois qu'il ne fût ce père , plus irrité que salisfait de me revoir. Une pensée rapide, mais disiiûcte , me faisoit entrevoir que
j'allois dépendre de cet homme qui me sembloit si rigoureux j je songeois à Dorville , qui m'adoroit , que j'aimois,... qui alloit être majeur , m'épouser et que je pouvois perdre, si la yolonlé d'un père inflexible s'opposoit à notre amour. Je dois peut-être m'accuser de celte impression involontaire , il seroit plus héroïque, plus noble peut-être de dire que l'amour filial de voit me consoler de tout; mais qu'on se rappelle que ce sentiment m'étoit tout-à-fait étranger , que je n'avois encore reçu aucune caresse qui ne fut due à la bienfaisance et à la pitié , et on me pardonnera d'avoir été dans ce premier instant plus susceptible de crainte que d'amour.
Quoi qu'il en soit , M. de Rangi remarqua que j'étois triste et consl«rnée, il s'étonna de mon silence et que j'exprimasse si peu de joie de cet événement.^ — Ne m'avez- vous pas compris, Cécile?... ne vous ai-je pas dit que vous retrouviez
C 25o ) aujourd'hui voire père?... A ce mol, je semis ma faule, et ne doulant plus que ce ne fiil lui-même, je lombai à ses genoux, en l'assurant qu'il trouveroit en moi une fille soumise^ qui ne s'écarleroit jamais de l'obéissance et du respect
qu'elle lui devoit —A moi, dit-il
en me relevant, à moi! Oh! non , vous êtes dans l'erreur,... vous n'éies point ma fille, vous ne m'êtes rien, votre naissance est illégitime ', mais celui auquel vous
devez le jour consent à vous avouer,
et j'ai promis de vous remettre entre ses bras. — Je suis prête à vous suivre. — M. de Saint-Marc vous attend, adoucissez, Cécile, sa déplorable vie. — Grand Dieu ! seroil-ce lui que je pourrois nommer mon })ère? dis-je avec un transport de joie que je laissai éclater (et dont M. de Rang! , par une de ces inconséquences qui Iroubloient son ame en cet instant , se trouva presqu'offensé ) , ah ! ne différez plus de me conduire, mon-
sieur : qu'il me sera doux et facile Je lemjilirnies devoirs envers lui !
Je baisai mille fois les mains de ma respecUible supérieure ,.•• de ma bieiifai- Irice,... elle éloit aliendrie elle-même et ne voulut point empoisonner l'idée de mon bonheur par celle de noire séparation. Au revoir , me dit-elle en m'embrassant , et je suivis le marquis.
Comme nous sortions de la maison , un nouveau témoin , que ma ressemblance avec ma mère avoit déjà rendu inutile, s'offrit aui veux de M. de Rangi : e'éloit ma bonne Rixa qui venoit me voir, et qui resta confondue de me Irouver donnant le bras à M. de Rangi: elle seule connoissoit jusqu'alors la conduite qu'il avoit eue envers moi^ il redouloit qu'elle n'eût commis quelqu'indiscrélion, et sa vue le troubla beaucoup.
Rixa ne sachant que penser de tout ce qu'elle vovoit , ne put se défendre d'en éprouver une grande crainte ; elle se
relira aussitôt , et je crus voir que M. de Rang! en reprit un peu plus de tranquillité. J'arrivai enfin chez M. de Saint- Marc , qui , privé du témoignage de ses yeux, s'étoit déjà cru averti par son cœur , que cette jeune fille qui lui rendoit des soins si tendres, et pour laquelle il éprouvoit tant d'intérêt, devoi» être l'enfant abandonné dont il déplorolt également la naissance.... ou la mort.
Persuadé, en me retrouvant , que ce bienfait du ciel prouvoit que ses larmes l'avoient fléchi en sa faveur, la joie de me sentir près de lui fut presque sans mélange, et j'osai me flatter, en cet instant , qu'il me seroit encorepossible, à force de soins , de tendresse et d'amour , de prolonger sa vie et de le rendre au bonheur.
Mais de trop longues douleurs enavoienl altéré le principe, et ses organes épuisés ne purent long-temps soutenir cette joie inespérée : celte force que je crus lui voir en cet instant , n'éloit due
( 253 ) qu'à Pactivitc delà fièvre, il nous le cacha, et M. de Rangi lui-même y fut trompé.
Pendant toutes les explications que celle rcconnoissance a voit rendues nécessaires, l'air sévère et froid du marquis éloit facile à remarquer; mais il éloit encore inexplicable pour moi : il nous quitta de bonne heure, et mon père m'ayant permis de faire apporter un lit de repos auprès du sien, j'eus le bonheur de ne plus confier à des soins mercenaires la vie de celui qui m'étoit si cher.
M. de Saint-Marc me parut fort agile toute la nuit, et voyant que je ne dormois pas non plus , il me parut disposé à causer avec moi et à me parler dcDorville, dont il ne doutoit pas que je ne fusse très-occupée; mais préférant bien son repos à un entrelien qui m'eut paru si essentiel dans un autre moment, je le conjurai de ne songer à rien qui pût l'intéresser trop fortement^ l'assurant que, de
( 254 ) mon côlé, j'élois tranquille et soumise d'avance à loul ce qu'il décideroit pour moi.
Mais M. de Saint-Marc connoissoit son état , il craignoit qu'une mort prochaine ne l'empêchât d'assurer comme il le vouloit ma félicité, et après avoir pris le lendemain une potion qui le fortifioit beaucoup , mais qu'il réservoit pour les grandes circonstances, il s'expliqua ainsi :
—Je t'ai retrouvée , ma chère enfant , et le ciel m'est témoin que j'aurois bien moins de joie de revenir à la lumière et à la vie que je suis prêt à perdre, que je n'en ai en te serrant contre mon cœur 5 que je ne veux rien exiger de ton obéissance qui soit contraire à ton bonheur.
Un tiers de la vie s'est déjà écoulé dans la misère et dans les larmes, la Providence a étendu sur toi la peine qui n'étoit due qu'à ma faute j mais la justice divine est apaisée , et c'est un ami , plutôt qu'ua
( "5 ) père , qui veut, avant de mourir, le faire connoître des désirs qu'il te permet de combattre et de ne point considérer
comme des devoirs rigoureux —
Mon tendre père, vos désirs sont des lois , et dussiez- vous m'ordonner de renoncer à Acbille... — Je ne l'ordonne pas^ reprit tristement M. de Saint-Marc ; mais il est vrai que c'est de lui dont je veux le parler ce matin... Cécile, j'ai promis ^^ Achille ma fortune et la main, mais^ërsque j'ai fait celte promesse indiscrète , j'ignorois que j'étois père, que lu existasses encore, et les lois, comme la nature, ne me permettroient pas aujourd'hui de tenir cet engagement dans toute son, étendue : je ne doute pourtant pas, ma chère enfant, de ton désintéressement envers un homme qui te fut cher, et je me dispose à lui faiie , par mon testament, des avantages dont il sera satisfait et qui lui prouveront que je suis homme d'hoimeur. — Mon père , dis-jc en pces*
( 256 ) «anl tendrement la main de M. de Saint- Marc, oubliez-vous que nous nous aimons?— Non, Cécile, non, Je ne l'oublie [las;.., mais oublies-tu, à ion tour, que maigre l'irrégularité de ta naissance, je suis prol à te reconnoîlre et à te donner mon nom? seroit-il convenable que je donnasse mon unique enfanta un jeune artiste, sans naissance, sans fortune, dont la famille est peut-être honnête^ mais vit sans doute dans une médippriié qui convient mal à ta nouveUe sitjj^giùon? J'estime Achille, et c'est parce que je l'estime, que je le crois capable de raê rendre ma parole et de me sacrifier son amour. — Ah î mon père , dis-je étourdiment, si la naissance est le seul obstacle que vous opposiez à notre amour , Dorville n'a rien à craindre^ et notre bonheur est assuré. — Quel est ce Dorvillc dont vous parlez, Cécile, me dit M. de Saint-Marc avec surprise?— A l'embarras, à la confusion où me jeta cette
(=«57) ^|uesûon si naturelle ( puisque M. de Saint-Marc ne connoissoit pas Achille sous son véritable nom ) , je sentis la faute que j'avois commise par ma dissimulation envers un homme qui m'avoit si tendrement aimée, et je tombai aux pieds de son lit avec un si vif regret d'àvoir manqué de confiance envers lui , que je me sentois plutôt portée à exagérer mes torts qu'à m'en disculper. Je lui appris où j'avois rencontré le neveu de Milady Kesby, qui n'éioit point , comme je lui avois dit, un musicien de profession, mais qui me croyant sans parent sur la terre , et connoissant toute l'obscurité de mon sort , n'en avoit pas moins résolu de devenir mon époux, dès que sa majorité le rendroit indépendant d'un tuteur dont il redoutoit de ne pas obtenir i'aveu. Je ne dissimulai point la crainte que j'avois eue qu'il ne désapprouvât des espérances si présomptueuses de mon ïôté... — J'entends, Cécile, me dit M. dç
( a38 ) Syinl-Marc d'un air profondément clia grin, vous avez craint d'avoir un guide , un anïi, et vous avez assez présumé de vous-même pour croire que les conseils les plus désintéiessés vous éloient inutiles... J'avoispour vous la tendresse d'un père , et vous n'aviez ni la confiance , ni les sentimens d'une fille sensible et qui craint de s'égarer j ah ! Gécile^ je me suis trompéj et la source de mes larmes n'eut point tari, s'il m'eût permis de soupçonner un seul instant que vous avez trahi la vertu et vos devoirs.
Je fondois en larmes, en essuyant les justes reproches de mon respectable père, et dans cet instant je crois que je serois morte de douleur à ses pieds , si j 'a vois eu d'autre tort que celui d'avoir manqué de sincérité envers lui j mais forte, malgré mon repentir à cet égard , de l'innocence de ma conduite^ je lui protestai que je ne m'étois point rendue indigne, au mgins par mes^aciionsp du généreux pai>
don que je sollicitois à genoux, et qui ne m'empècheroit pas de nie reprocher toute ma vie la douleur que je lui causois en cet instant. — Cécile , me dit M. de Saint-Marc, tu n'as point reçu l'éduealion qui convenoit à la naissance; la mère adorable qui t'a donné le jour n'a point eu la douceur de former ton ame et de l'éclairer sur ses dangers et sur £68 devoirs ; Je bénis donc encore le ciel de l'avoir préservée d'une plus coupable erreur ; je pardonne ta faute , mais mon cœur la ressent. — Ah ! mon père y ce n'est pas la pardonner, c'est punir... 11 me tendit les bras, et son tendre sourire m^apprit que ma grâce étoit complèie. Je lui jurai de nouveau une éternelle obéissance, sa bonté redoubloit mon repentir, il m'ordonna d'essuyer mes larmes et de suspendre un entreùen dont il avoit été trop fortement ému.
Do r ville , qu'une indisposition assez grave retenoit au lit depuis deux jours,
( 24o ) fut le sujet dont nous ne cessâmes pas de nous occuper. Le lendemain^ mon père m'avoua qu'il avoit pris la meilleure opinion de ce jeûne homme , moins encore pour les tendres seniimens qu'il lui avoit trouvés pour moi , que pour la solidité de ses principes , la justesse de son esprit et surtout un fond de candeur et de sévère délicatesse, qu'il s'étoit plu quelquefois à éprouver , et dont il avoit été d'autant plus surpris , qu'ignorant quelle éioit sa famille et son éducation , il l'avoit cru privé des exemples et des conseils que l'un et l'auti e peuvent donner.
Avec quelle joie j'eniendois ce tendre père applaudir à mon bonheur , à mon choix , et attendre l'anivée de Dorville presque aussi impatiemment que moimême ! J'avois prié Rixa d'aller s'informer de sa santé, et M. de Saint-Marc avoit permis qu'elle vint me rapporter chez
lui une réponse qui nous intéressoit tant.
Mille et mille fois j'avois parlé de cette cicellente fille à mon père, il sa voit quelle obligation je lui avois; mais s'en rapportant à mon cœur du soin de la récompenser par le bien qu'il me faisoit à moi-même , il n'avoit pas témoigné le désir de la voir, et elle n'étoit jamais venue chez lui. Le nom de Rixa ne l'a- %oit point frappé. Sa mémoire, chargée depuis tant d'années de souvenirs et d'événemens douloureux , ne lui rappeloit point la fidèle négresse de madame de Rangi , et ce fut encore pour lui une secousse très - violente , lorsque Rixa, en entrant chez mon père , qu'elle reconnut à l'instant même, et sachant moins que pei-sonne contraindre son extrême vivacité , laissa échapper quelque» mots qui aidèrent également M. de Saint -Marc à la reconnoître et même If. 11
à ■ deviner qu'elle avoil été dépositaire des secrets de ma malheureuse mère.
Cette circonstance renouvela ses douleurs et ses remords , il fondit en larmes et me pria de me retirer quelques momens dans la chambre voisine , temps pendant lequel il s'entretint en secret avec elle et apprit avec joie que j'igno-rois toutes les particularités de ma naissance , le nom de ma mère , et la gravité des torts qu'il avoil eus envers elle. Il me rappela bientôt près de lui, et ne voulut pas différer d'un moment à témoigner sa reconnoissance à celte Ci-, dèle amie j il lui remit une somme d'argent assez considérable , et lui assura une pension suffisante pour vivre dans une entière indépendance le reste de ses jours, Mais ce bienfait n'eût pas suffi au bonheur de celte sensible fille , si je n'y avois pas ajouté l'assurance de la conserver
(245) près de moi , dès que j'aurois épousé Dorville. Mon père apprit que je ne ravois vu qu'en sa présence, depuis que j'avois quille Milady , et ce ne fut pas de tous ses soins celui qu'il reconnut le moins.
La journée s'écoula dans des épanchemens de la plus douce confiance; et ma félicité éloit d'autant plus grande, que DorviJle alloit mieux et se croyoit en état de venir le lendemain.
J'avois défendu à Rixa de l'instruire de tout ce qui s'éloit passé depuis trois jjours , et je craignois de succomber à J'excès de mon bonheur en lui apprenant moi-même que cette Cécile , à laquelle il avoit voulu s'unir , en la croyant june pauvre fille obscure , abandonnée et sans naissance, et oit l'unique héritière du chevalier de Rangi, ou pour mieux jdire , de M. de Saint-Marc ; car mon père vouloit conserver ce nom et me le faire orter jusqu'à l'époque de mon mariage.
( 244 ) qu'il croyoit aussi facile que prochain , d'après les avantages qu'il me faisoit. Un chagrin trop réel fut dans cette même journée le prélude de ceux qui m'ait endoient encore. Nous reçûmes une lettre du marquis de Rangi , au lieu de sa visite que nous attendions à chaque instant. M. de Saint-Marc, loin de prévoir ce qu'elle pouvoit contenir , me pria de lui en donner lecture j et quoiqu'elle fût remplie d'obscurités pour moi , elle m'affecta très- vivement par la douleur qu'elle causa à mon malheureux père.
M. de Rangi lui écrivoit que des raisons qu'il devoit connoître , lui rendoient ma présence impossible à soutenir ; qu'en rendant justice aux agrémens de ma figure et aux bonnes qualités que je ^paroissois avoir , il sentoit qu'il ne s'accoutumeroit jamais à ma vue , ni à se croire le moindre lien avec moi que ce sentiment involontaire étoit poussé jusqu'à la haine j mais qu'il prouveroit que
( 345 ) sa raison le combaltoit , et qu'il ne vonloit pas m'en rendre victime , puisqu'il me faisoit don d'une terre qu'il avoit en Dauphiné, etdont ii apporieroit les titres le lendemain même ; que la seule condition qu'il y meitoit, c'est que je ne me ti ouverois point chez son frère , auquel il consacroit encore cette journée , après laquelle il s'éloigneroit de Paris et de tous les lieux que je pourrois habiter.
Il me fut impossible alors de comprendre tant de haine, d'animosilé d'na homme auquel je n'avois jamais fait de mal, et qui m'avoit cherché lui-même j mais je n'osai me permettre d'interroger M. de Saint-Marc sa douleur medésoloit , et je ne doutois pas que ces coniinuelles épreuves n'avançassent le terme de ses jours.
— Mon bon père , lui dis- je , ce n'est pas à moi de vous éloigner d'un frère que vous chérissez, qui vous aime aussi , et près duquel vous vivriez heureux , si
( 246 ) je n'exislois pas. Je n'ai que faire de celle lerie que M. de Rangi veut bien me donner , et j'avoue que celle haine qu'il a pour moi me rendroit peu sensible à un bienfait que son cœur ne lui dicte pas. Mais j'ai une grâce à vous demander : qu'elle assure le bonheur de mon père; et quoiqu'il puisse m'en couler , je ne m'en plaindrai pas. — Que me demandez- Yous , Cécile , et comment pensez- vous accorder dans mon cœur des inléréls si différens et qui me sont si chers? — Hélas ! c'est en me séparant de vous j en renonçant à Dorville. Il existe des couvens où je puis me reiirer , je promettrai de n'en jamais sorlir. M. de Rangi demeurera avec vous, ne craindra point de me rencontrer ; le repos , le bonheur rendront la sanlé à l'être qui m'est le plus cher au monde , et peutêtre se fera -t il conduire quelquefois jusque dans ma relraiie, où un seul mo-
(a47) ment 6e sa présence effacera tous mes maux.
M. de Saint-Marc , touché de mon courage et d'une résolution si sévère , me pressa tendrement entre ses brasj maïs quoiqu'il parût n'y consentir qu'avec le
plus mortel regret , qu'il refusât
même un si grand sacrifice , je voyois qu'il brûloit du désir de retenir son tVère et de réparer par la plus grande preuve d'attachement possible les torts qu'il prétendoit avoir envers lui , et que je ne connoissois pas. Il sembloit que cette idée soulageât son arae , et ce fut par ce moiif qu'elle exalta la mienne , jusqu'à me dissimuler ce que la perte de Dorville et celle de ma liberté alloient me coûter de regrets.
Jusque-là je n'avoiseu que des devoirs faciles à remplir vis-à-vis de mon père, et sa tendresse m'en payoit trop ; c'étoit le moment de montrer de quoi la recon-
( 248 ) BOissance me rendoit capable; Je pou- ■vois réellement quelque chose pour son repos , moi qui lenois tout de lui , ci je l'assurai que celle nouvelle destinée ne m'afîligcoit que par 1©. regret de nie séparer de jui et de ne pouvoir lui rendre des soins auxquels il éloit accoutument dont il avoil encore le plus grand besoin dans l'état ôii il étoit.
— Ma chère enfant, me dit-il, je vous sais un gré infini duparii que vous prenez ; mais soyez siire qu'il ne nous séparera pas long-lemps i je ramènerai mon frère à d'autres sentimens , il finira par vous chérir autant que moi-même : pour Dorville , il est jeune, et il ne s'agit qtie d'attendre un peu de temps encore; laissez-moi conduire tout cela , et fiez-vous au vif désir que j'ai de vous voir unis avant de mourir. En attendant , éloignezvous demain , comme il le désire , et allez passer celle journée avec votre bonne supérieure. J'ai difféié à lui faire quel-
( 249 ) ques présens auxquels elle sera sensilile , et dont vous serez chargée pour elle. Vous trouverez dans les conseils et la piété de celle tille respectable , de nouvelles forces pour vous soutenir dans les vicissitudes de la vie, dont vous commencez déjà à faire l'épreuve , et que M. de Rangi , ainsi que moi-même n'avons que trop cruellement éprouvées. D'après ces arrangemenSj mon père passa une nuit assez tranquille ; je jouissois <le lui voir Ce calme qui éioil mon ouvrage* mais je ne pus tout-à-fait le partager.
Je m'étois fait une si grande joie d'apprendre notre prochain bonheur à Dorvillel et malgré les promesses de mon père il me paroissoit incertain , ou du moins très-éloigné.
Il éloit presque jour lorsque je m'endormis 5 je m'aperçus que M. de Saint- Marc m'avoit attendue et n'avoit pas voulu troubler mon sommeil, je me hâtai de préparer tout ce qui lui était né-
( 25o ) eessaire ; et après avoir reçu ses plus tendres caresses et lui avoir recommandé mille fois Dorville , je me rendis à l'hospice.
Loin qu'on chercliât à m'humilier dans celte maison , par le souvenir de l'abandon où j'avois vécu long-iem])s, le changement de ma fortune m'aiiiroit mille félicitations et point d'envieux. Le malheur m'avoit appris de quelle valeur sont pour les infortunés jusqu'aux plus légers secours. Je ne manquois point d'argent , et il en falloit peu pour satisfaire l'ambition de ces pauvres enfans, accoutumés à tous les genres de privations.
J'obtins aisément les plus doux témoignages de leiir reconnoissance ; et après avoir passé deux heures au milieu d'eux, j'eus peine à obtenir la liberté de m'en séparer et de me rendre au[»rès de la supérieure , qui ne fut pas, de soiii côté , insensible aux dons généreux que
( 25i ) je lui offris de la part de mon père , et qui ne m'acquittoient pas assez sans doute de loui ce qu'elle avoit fait pour moi.
Ma sensibilité fut si occupée et si salisliùle dans celte journée, qu'elle se passa rapidement et me laissa peu de momens pour réfléchir et m'inquiéter de ce qui se passoit pendant ce temps chez M. de Saint- Marc.
Dorville, encore très-languissant, mais Lien impatient de me revoir^ étoit venu d'assez bonne heure il fut surpris de ne pas me trouver près de M. de Saint-Marc , et bien plus encore de tout ce qu'il apprit de ma naissance, qui ne lui causa de la joie que quand il fut assuré qu'elle ne changeoit rien aux dispositions de mon père envers nous deux. Cet entrelien si intéressant et dans lequel on n'a voit })oint encore nommé M. de Rangi, fut lout-à-coup inierrorapu par l'arrivée de ce dernier , qui, étant entré sans se faire
Cq5. ) annoncer , resta immobile et confondu en trouvant Dor\ille familièrement assis auprès du lit de mon père , tenant encore une de ses mains qu'il pressoit avec une respectueuse reconnoissance du consentement qu'il donnoit à notre union.
M. deRangi pressentit à l'instant même une partie de la vérité, car il ne soupçonnoit pas que je connusse aussi son pupille et qu'il ait pu s'attacher à moi dans la situation où je m'étois trouvée jusqu'alors. C'est Dorville ! Dorville ici ! s'écria-t-il avec surprise j et depuis quand connoissez-vous mon frère? — Votre frère ! s'éci-ia à son tour Dorville. — Mon cher ami , reprit M. de Saint- Marc, nous n'avons pas dessein de vous cacher l'intérêt qui nous rapproche ce jeune homme et moi. J'ignorois qne vous le connussiez; mais si, comme je l'espère , il est aussi digne de votre estime que de la mienne, je me flatte que vous ne
( 255 ) désapprouverez pas le choix que j'ai fait de lui pour époux de ma fille. — Pour épouser Cécile , dit d'un ion amer M. de Rangi : Monsieur est bien jeune, à ce qu'il me semble, pour songer à se marier; il vous a dit sans doute qu'il étoit libre de ses actions .... — Non , mon frère : au moment où vous êtes entré , il me parloit d'un tuteur sévère et dont il paroît craindre un refus ; mais Dorville a vingtquatre ans. . . — Et pour prix des soins paternels que lui a donnés ce tuteur depuis la mort de ses parens, il fait un choix sans le consulter. ... il n'aspire qu'à son indépendance. Ce tuteur, c'est moi; et Dorville ne s'est point trompé, en croyant que j'userois jusqu'au dernier moment de tous mes droits , pour empêcher une union que je désapprouve , et à laquelle je refuse formellement mon aveu.
Dorville, à peine convalescent, s'évanouit à ce mot, et M. de Rangi qui l'ai-
( 554 ) tnoit , malgré la rigueur de ses principes et de son caractère , en parut attendri : il le secourut avec empressement; et satisfait du respect et de la modération que lui témoigna son pupille , lorsqu'il fut revenu à lui-même , il l'eût peut-être ramené à d'autres senlimens, s'il n'eût pas cru qu'il étoit de son devoir de s'opposer à une unioiï convenable , à la vérité , sous le rapport de la fortune, mais qui j sous celui de la naissance , n'étoit pas tel que Dorville pouvoit le prétendre et l'espérer.
M. de Rang! étoit profondément sensible ; mais malheureux par l'objet de tous ses senlimens, son caractère s'étoit aigri jusqu'à la dureté : tout ce qui touchoit son ame la blessoit ; et malgré la joie momentanée qu'il avoit eue de retrouver et de pardonner à son frère, il étoit plus résolu que jamais de fuir toute affection et toute occasion de s'y abandonner.
n parut sensible à la préférence que M. de Sainl-Marc lui donnoit sur sa propre fille, en consentant à m'cloigner pour le rapprocher de lui • mais il persista avec une extrême fermeté dans toutes ses résolutions : il força M. de Saint-Marc à recevoir pour moi le don de celte terre qu'il me donnoit comme dédommagement des malheurs démon enfance; mais rien ne put le dissuader du parti qu'il avoit pris de partir le lendemain même pour l'Angleterre, où il vouloit se fixer. Dorville sollicita en vain le consentement qui pouvoit accélérer son bonheur , M. de Rangi éloit inflexible , quand il croyoit obéir à son devoir plutôt qu'à son ressentiment.
Il ne cacha point à Dorville , tout en lui pardonnant , qu il écriroil à sa tante milady Kesby, et s'opposeroit à «on mariage . par toutes les voies qu'il croiroit devoir employer ; mais malgré cette rigueur extrême , il étoit aisé de voir que
( 256 ) son cœur en soufïroit , et qu'il apprendroit sans colère que Dorville remplît un jour les engagemens qu'il avoit pris envers moi. Rien ne put déterminer M. de Rangi à me revoir.
Ma ressemblance avec ma mère le tu oit et réveilloit dans son ame toutes les pas* sions d'amour et de vengeance que pendant seize ans il avoit pris tant de peine à assoupir. Il pressa son malheureux frère contre son cœur , souhaita sincèrement son rétablissement et son bonheur , mais abrégea des adieux également douloureux pour tous les deux.
Il étoit tard , et quoique Dorville eût espéré que celte journée ne se passeroit point sans me voir un moment , l'heure et le besoin de repos qu'éprouvoil M. de Saint-Marc le Toréèrent à se retirer.
Il avoit été résolu , ainsi que je l'appris le lendemain , que mon mariage n'auroit lieu que dans six mois , époque de la majorité de Dorville , et j'avois eu
( ^57 ) trop de preuves de l'amour et de la constance de Dorville pour redouter que le temps apportât quelque changement à sa résolution.
J'attendis donc la fin de cette année sans impatience, redoublant^ ainsi que lui-même , de tendresse et de soins envers M. de Saint-Marc.
Telle fut l'influence de notre bonheur «iH* ce respectable vieillard , qu'elle prolongea de plusieurs années fa vie ; qu'il vécut assez pour nous unir et pour embrasser le premier enfant que je donnai à l'époux le plus sensible et le plus chéri qui fut jamais. M. de Rangi tint sa promesse sans doute , et écrivit à Milady Kesby j mais comme elle avoit changé de Heu , sa lettre ne lui parvint pas , et j'étois déjà l'épouse de Dorville, lorsque nous apprîmes son retour à Paris. Je lui avois de trop grandes obligations pour ne pas redouter sa colère à celte nou- ■velle j mais Milady, fort indulgente par
( i258 ) caractère ( et dans quelques occasions par insouciance) , trouva inutile de s'irriter d'une chose qui éloit sans remède et qui nous rendoit tous heureux. Elle roe reçut avec la plus tendre bonté , et me fît présent de mille choses précieuses qu'elle avoit achetées dans ses voyages. Florine ne me témoigna pas moins de tendresse , applaudit avec joie au choix, de son cousin j mais je connus bientôt que son ame renfermoit un chagrin profond.
Le jeune homme qu'elle aimoit s'étoit marié pendant son absence j elle versa des larmes amères dans mon sein , et ma tendre amitié adoucit ses chagrins , jusqu'à ce qu'une union bien assortie guérit enfin son cœur et fixa sa destinée. La mienne est encore digne d'envie , au moment où j'écris ces Mémoires. Epouse adorée^ mère d'une intéressante famille qui assure le bonheur de ma vieillesse , je n'ai point oublié celle dont la Pror
( ^5^ ) vidence s'est servi pour changer mon sort.
Ma bonne négresse , arrivée dans un âge avancé , donna à la jeunesse heureuse de mes enfans les tendres soins qu'elle eÙL voulu prodiguer à la mienne. Cène fut qu'après la mort ^eM. de Saint- Marc qu'elle consentit à m'instruire de ce qui m'éloit encore inconnu des particularités de ma naissance : elles m'aidèrent à justifier et à comprendre M. de Rangi , sans altérer mon respect pour la mémoire d'un homme que la passion avoit égaré , il est vrai , mais qui avoit expié un crime qui ne lui procura qu'un moment d'une fausse jouissance , par vingt années de vertus , de regrets et de repentirs.
Je ne puis quitter la plume, sans reparler de deux êtres peu dignes^ il est vrai , de trouver place ici , mais dont il est utile de montrer la punition , pour prou-
rer que la vengeance célesip atteint toujours tôt ou tard les coupables.
On se rappelle comme mademoiselle l'Etoile fut chassée de l'hospice. Ne sachant où aller , elle crut qu'elle trouveroit dans M. Féru un protecteur ; elle ne se trompa point. Il est vrai qu'elle lui fit accroire que c'étoit pour avoir pris trop chaudement sa défense, qu'on l'avoil renvoyée. Elle alla jusqu'à lui dire que j'avois trahi son secret. M. Féru se erut assuré de perdre sa place ; et aimant mieux en tirer parti que d'être remercié, il la céda à un procureur de ses amis, et se retira de nouveau en province, emmenant avec lui mademoiselle l'Etoile, qu'il -mit à la tête de sa maison. Elle le ruina complètement et l'abandonna. Il s'étoit attaché à elle j il en mourut de chagrin. Elle n'étoit pas sortie de chez M, Féru les mains vides. Elle fit savoir à son cher Joseph que sa Pauline lui étoit toujours
fidèle et lui offroit le fruit dç ses économies avec sa main. Le maçon se hâta de la venir trouver. Ils se marièrent ; mais Joseph ayant eu la ceriiiude de la mauvaise conduite de sa femme , la fit enfermer à l'Hôpital, où elle traîne les jours les plus tristes , car elle a pour tout souvenir les fautes de sa jeunesse qui l'om perdue pour jamais.