CHAPITRE PREMIER
Au mois d'avril 185., la foule se pressait sur la jetée du Havre pour voir entrer dans le port un bâtiment français qui revenait des Indes. Ce spectacle, quoique fréquent, excite toujours l'intérêt ; mais, ce jour-là, l'intérêt était d'autant plus grand, qu'un vent de nord-ouest soulevait les vagues avec violence, et tout faisait craindre que le Jacques ne restât longtemps en vue. Les passagers seuls n'étaient pas émus : ils avaient triomphé de ûien d'autres obstacles ! Deux heures plus tard, en effet, ie bâtiment entrait aux joyeux applaudissements de la foule sympathique.
Parmi les personnes heureuses de revoir la
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France, se trouvaient M. et Mme Lh allier, avec leurs enfants. Maurice, âgé de dix ans. se tenait fièrement à côté de son père : il portait, dans une cage, une jeune perruche à laquelle il donnait les plus doux noms. Charles avait à peine cinq ans; effrayé du tumulte qui régnait à bord et de la foule qui encombrait les quais, le petit garçon se pressait contre sa mère. Une vieille bonne tenait dans ses bras une petite fille, Cécile, âgée de deux ans. L'enfant dormait , peu soucieuse d'être en France ou aux Indes : les bras de Modeste étaient sa patrie; rien ne put troubler son sommeil. Un nègre surveillait le transport des bagages.
M. Lhallier, négociant fort estimé par l'honorabilité de son caractère , avait quitté le Havre depuis six ans; il revenait en France après avoir organisé ses affaires à Calcutta, se proposant d'y retourner seul, de temps à autre, pour surveiller ses intérêts.
Maurice n'avait pas perdu le souvenir de la ville où il était né. Combien de fois , pendant la traversée, n'avait il pas dit à Charles : Tu verras comme c'est joli , le Havre. 11 y a des perroquets et des singes partout, et puis nous avons une maison à Ingouville, d'où Ton voit la mer; il ne fait pas chaud comme aux Indes, Mode^^e ne nous forcera pas à nous coucher en plein jour ; nous nous promènerons, nous courrons dans le jardin.
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au bord de la mer; tu verras, Charles, comme nous serons heureux en France ! »
Le bonheur tint parole cette fois-ci : M. Lhallier avait effectivement une charmante maison à Ingou ville, et, au bout de quelques jours, la famille y était parfaitement installée. Cécile, qui n'avait aucune connaissance géographique , répétait pourtant après ses frères : France ! France ! bonheur! bonheur!
L'éducation des garçons commença, mais de quel charme étaient les heures de congé! Les phares, Saint-Adresse, Graville et cent autres petits chemins inconnus aux Parisiens, étaient tour à tour le but de promenade. La rue de Paris, avec ses magasins; les quais où habitent les perroquets, les oiseaux des îles et les singes ; tout cela était plein d'intérêt pour les enfants. Maurice était un garçon résolu, vigoureux et destiné par son père à lui succéder dans le commerce. Charles voulait être marin, découvrir des pays nouveaux et écrire ses voyages. Les deux frères , d'humeur différente, se ressemblaient par un trait de caractère qu'on aimerait à retrouver dans toutes les familles : ils avaient une égale tendresse pour leur petite sœur. A la vue de Cécile, toute querelle cessait; c'était à qui lui ferait plaisir et la porterait. Plus d'une discussion s'engageait même lorsqu'il s'agissait d'obtenir d'elle une faveur. Si
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Modeste disait : « Votre petite sœur dort , il faut l'attendre pour aller à la promenade,» quelle que fût l'impatience des garçons , ils attendaient patiemment que la petite sœur fût éveillée.
On devine aisément le bonheur de la famille Lhallier. La mère se plaisait au milieu de ses enfants , pendant que le père , descendu à la ville , s'occupait des affaires; le soir on se retrouvait.
Plusieurs années se passèrent ainsi : l'été, Âme Lhallier habitait la campagne , et au commencement d'octobre elle s'établissait au Havre même et suivait les études de ses fils.
Cependant des nouvelles inquiétantes obhgèrent M. Lhallier à retourner à Calcutta. L'annonce de ce départ causa une grande peine à la mère et aux enfants. Charles, qui n'était pas consulté, donnait son avis : « Il faut aller avec papa, il faut m'emmener, je serai très-utile. »
A la fin de janvier 185 , M. Lhallier s'embarqua à trois heures de l'après-midi : sa femme et ses enfants étaient là, suivant tous les apprêts du départ. Bientôt la fumée s'échappe en grosse colonne noire, les allées et venues se multiplient, la voix des matelots domine les autres, les passagers lont leurs adieux à ceux qui restent, la cloche sonne, il faut se séparer 1
Le paquebot s'ébranle, il s'éloigne du rivage, ses larges flancs plongent dans les flots... il file ..
Le paquebot s'éloigne du rivage. (Page 4.)
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On court au bout de la jetée pour le voir encore, pour répondre aux signaux des passagers.... Il a disparu, chacun rentre chez soi.
Maurice, Gliarles et Cécile embrassèrent bien leur maman pour la consoler; ils ne parlaient que de leur père, Maurice était fier de montrer à Charles, sur la carte, la route que îa.\sai\i l'Amélie.
Je voudrais ne point attrister mes chers lecteurs, et, bien au contraire, leur laisser voir heureux et contents les enfants qu'ils aiment déjà, j'en suis sûre; mais les histoires ne sont pas des contes ; la vie est remplie de difficultés , souvent de malheurs , et ce serait faire une mauvaise action que de le cacher aux enfants.
Voici ce qui arriva : M. Lhallier trouva son commerce ruiné : l'homme qu'il avait cru digne de sa confiance, l'avait trompé, et les bénéfices d'un travail opiniâtre suffirent à peine pour sauver l'honneur de la maison Lhallier. Cette nouvelle fut d'autant plus pénible pour la mère de famille, que son mari ajoutait à mille tristes détails qu'il était résolu à suivre un de ses amis qui lui offrait asile et protection.
Non , ces choses ne sont pas des contes : les malheurs surviennent au moment où nous y pensons le moins. Si les enfants pouvaient voir alors ce qui se passe dans le cœur de leur mère. Us connaîtraient l'amour dont ils sont l'objet.
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Mme Lhallier, plongée dans la douleur, se demandait à chaque instant comment elle élèverait ses enfants; ruinée et presque sans ressources, pourrait-elle poursuivre le plan d'éducation tracé par son mari? Et Cécile, pauvre petite I quel serait son avenir?
Cependant quelques amis s'occupèrent de régler les affaires de la maison du Havre ; mais , tout compte fait, il ne restait qu'un revenu insuffisant pour subvenir aux besoins de la famille, même avec la plus stricte économie. Toutefois , on pouvait espérer que les nouveaux efforts du négociant ne seraient pas sans succès.
La maison d'ingouville fut vendue ; Mme Lhallier occupait un modeste appartement rue de la Barre ; plusieurs domestiques avaient été congédiés; il ne restait plus que Modeste, sa fidèle nourrice, qui, quoique âgée de soixante ans, était pleine de force et de vigueur. Elle cumula les emplois et devint cuisinière et femme de chambre. Augustin , le vieux nègre , dit à sa maîtresse : « Moi libre, moi rester avec grande et petite maîtresses ; moi mourir à la porte , si moi pas pouvoir entrer dans case (maison). »
Mme Lhallier n'essaya pas même d'éloigner ces fidèles serviteurs ; elle sentit de quelle nécessité ils étaient pour ses enfants , elle accepta, les larmes aux yeux, et sourit à Augustin qui
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exprimait sa joie dans un langage naïf et touchant.
Avec quelle impatience était attendu le paquebot des Indes! Mme Lhallier et ses enfants ne manquaient jamais de se rendre sur la jetée pour le voir entrer. Son apparition dans le port était le gage d'une espérance. Rentrés chez eux , ils s'y tenaient jusqu'au moment où le facteur avait l'habitude de distribuer les lettres. Les yeux fixés sur la pendule, ils comptaient les minutes, et lorsque la sonnette se faisait entendre , la mère et les enfants tressaillaient; Maurice et Charles se précipitaient vers le facteur, et la lettre prise d'assaut était portée en triomphe par le vainqueur.
Tout allait passablement, mais que de temps ne faudrait-il pas avant que M. Lhallier pût réaliser des bénéfices et envoyer de l'argent à sa famille !
Les enfants grandissaient ; l'éducation des garçons se faisait hors de la maison; Cécile jouait près de sa mère. Le temps n'était plus où la petite, montée sur le dos du vieux nègre, faisait le tour du salon, s'amusait des danses et des cris d'Augustin ; mais le bon serviteur avait mille inventions pour plaire à sa petite maîtresse : déjà, par ses soins, une collection de jolis coquillages faisait l'admiration de Cécile. Ces coquillages ornaient l'armoire de la poupée; Inoiioge de la
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salle à manger était aussi enrichie d'une large bordure de coquillages roses. Enfin le bon nègre était ingénieux pour intéresser les enfants. Cécile ne dédaignait pas les épaules d'Augustin les jours de grandes promenades 'qui se faisaient sous la protection des deux fidèles domestiques.
Les lettres des Indes devenaient de plus en plus rares ; la dernière cependant donnait l'espérance d'une visite prochaine; M. Lhallier ne fixait point de date, il exhortait sa femme et ses enfants à la patience , et laissait entrevoir une surprise qui leur ferait bien vite oublier ce que l'absence avait eu de pénible pour eux.
Cependant, une année s'écoula sans qu'on reçût des nouvelles du voyageur. Un naufrage ayant eu Ueu sur les côtes de Ceylan, Mme Lhallier se confirma dans la triste conviction que son mari avait péri sous les flots.
A partir de ce jour, l'infortunée mère tomba dans un état de consomption qui mit sa vie en danger. La vue du port, le bruit de la tempête lui causaient des terreurs qu'il était impossible d'apaiser. Le médecin et les amis n'hésitèrent pas à déclarer que le séjour du Havre pourrait compromettre la vie de cette malheureuse et intéressante femme.
La malade ne l'ignorait pas, mais elle se gardait bien d'en convenir.
Cécile ne dédaignait pas les épaules d'Augustin. (Page 10.)
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Quelquefois Mme Lhallier épanchait son cœur dans celui de la vieille nourrice, qui avait toujours des paroles d'espérance à opposer aux craintes de sa maîtresse.
MODESTE
Moi, madame, on me tuerait plutôt que de m'empêcher d'espérer; mon cœur ne m'a jamais attrapée. Je suis sûre que monsieur est en vie. Vous dire qu'il est content et heureux, ah! dame, non ; je crois que le pauvre cher homme est bien triste d'avoir l'air de nous oublier.
MADAME LHALLIER
Et mes enfants I pourrais-tu me dire comment je les établirai ? quelle profession je leur donnerai ?
MODESTE
Je n'en sais rien, madame. Ce que je sais, c'est que nous étions sept enfans quand mon père est mort, que ma mère l'ayant suivi l'année d'après dans l'autre monde, nous sommes restés seuls, et à c't' heure d'aujourd'hui, nous gagnons tous notre vie. Voyez-vous, le bon Dieu est là, il n'y a pas de risque qu'il nous oublie.
La foi de la vieille femme relevait le courage de Mme Lhallier, et, lorsque Cécile montrait sa mine fraîche et joyeuse, la mère avait encore de doux sourires pour son enfant.
11 est bien certain qu'en ce monde les choses ne
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vont pas comme nous le supposons : il y a toujours des surprises heureuses ou malheureuses. Qui aurait pu prévoir qu'une cousine éloignée eût eu la bonne pensée de laisser en héritage à Mme Lhallier, qu'elle connaissait à peine, une petite campagne en Touraine, juste au moment où l'air de la mer était devenu dangereux pour la malade ?
Un matin, le facteur apporta une lettre de Tours. La famille n'avait aucune relation dans cette ville. Cependant Mme Lhallier brisa le cachet de la lettre avec une certaine émotion qui s'accrut encore en lisant ces mots : Étude de maître Delorme. Je ne sais qu'elle pensée traversa son esprit, mais elle dit à Maurice : « Lis tout bas, tu me diras de quoi il s'agit. »
Au premier mot, Maurice s'écria : « Pas du tout, maman, je vais lire haut, écoutez : »
« Madame, j'ai l'honneur de vous informer que Mme Eugénie Lemay, cousine de votre grand'mère, vous laisse, par testament, une maison de campagne située à Sainte-Radegonde, près de Tours, département d'Indre-et-Loire. Deux clos font partie de ce legs dont vous pouvez entrer en jouissance à partir de ce jour. Les frais de succession ont été payés d'avance.
« Agréez, madame, etc.... »
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MODESTE
En v'ià un tour du bon Dieu 1 Une maison de campagne en Touraine, dans le jardin de la France, ni plus ni moins, où tout le monde se rend pour respirer le bon air. Convenez, madame, que mon quelque chose qui me disait d'espérer n'était pas menteur.
Mme Lhallier pleurait de joie et succombait presque sous les baisers de ses enfants déjà capables de comprendre le bienfait de cet héritage.
Modeste et Augustin auraient voulu tout emballer le même jour, la chose n'était pas possible On était en janvier, ce qui faisait dire à Modeste que sa maîtresse avait reçu de fortes étrennes. Un déplacement pouvait être nuisible à la mère qui s'affaiblissait chaque jour, et il fallait attendre le retour du printemps.
Maurice avait seize ans.
Comme le temps passe !
Il se rendrait chez M. Delorme, visiterait la propriété et prendrait tous les renseignements nécessaires pour adoucir à sa mère la fatigue du voyage.
L'imagination des enfants leur faisait voir un beau château, et mille projets étaient formés chaque jour : Cécile aurait une balançoire dans une <?rande avenue où il ferait nuit à midi; Augustin
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prendrait des oiseaux et leur ferait de belles cages où ils seraient plus heureux qu'à courir les champs.
Mme Lhallier, sans témoigner le même enthousiasme que Cécile, éprouvait une bien douce consolation en pensant que, grâce à la générosité d'une parente si éloignée, un asile lui était assuré. Là, du moins, elle élèverait ses enfants, et n'aurait pas la douleur de leur imposer des privations qui laissent une impression de tristesse toute la vie. La jeunesse a besoin d'air et de bonheur.
L'hiver fut très-rude cette année-là. Un vent de nord-ouest se fit sentir pendant plusieurs semaines. Mme Lhallier ne sortait plus ; elle s'affaiblissait ; Modeste commençait à n'être plus sûre de voir se réaliser les prédictions de bonheur qu'elle distribuait chaque jour.
Ce ne fut qu'à la mi-mars que Maurice se rendit à Tours. Le notaire était un de ces hommes rares qui savent préserver leur cœur de l'indifférence où conduit trop souvent une vie consacrée aux affaires. Il reçut le jeune homme avec cordialité, lui raconta comment Mme Lemay, sa respectable cliente, avait été amenée à faire Mme Lhallier son héritière :
« Un jour, il y a bien longtemps de cela, Mlle Eugénie avait rencontré votre mère, encore enfant,
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chez une dame où on tirait une loterie. Mlle Eugénie avait proposé à plusieurs jeunes personnes d'échanger le lot qu'elle avait gagné contre un autre objet qui lui plaisait davantage. Les demoiselles repoussèrent la proposition avec mauvaise grâce. Alors la petite Caroline (madame votre mère) lui offrit de faire l'échange.
« Mlle Eugénie fut charmée de cette attention, et se promettait de lui en témoigner sa reconnaissance un jour ou l'autre. Les circonstances ne le permirent pas.
« Veuve et sans enfants, lorsqu'elle apprit, par un habitant du Havre, les malheurs de votre famille, elle m'appela et me dit :
« — Voilà une belle occasion de m'acquitter envers ma petite cousine. Il y a vingt ans que je n'ai entendu parler des parents éloignés qui me restent ; je veux laisser ma campagne à Mme Lhallier. »
« La respectable personne a tout prévu, tout disposé pour que madame votre mère entre en jouissance de cette petite propriété sans que l'héritage lui impose des obligations onéreuses : une somme a été déposée chez moi, en même temps que le testament; si vous le voulez, jeune homme nous irons demain à Sainte-Radegonde, petit hameau où se trouve la maison qui appartient à votre mère ? »
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M. Delorme invita Maurice à dîner, le présenta à sa famille, et dès cette première entrevue il mérita le nom d'ami. Maurice écrivit tous ces détails à sa mère ; il lui fit aussi la description de la ville de Tours : le pont, les quais, la rue Royale, la promenade du Mail, tout cela était nouveau et charmant pour le jeune homme. Il était surtout surpris de la douceur de la température : déjà les arbres étaient en fleurs. Gomment douter que sa mère ne se remît promptement dans ce climat?
Le lendemain, M. Delorme et Maurice montèrent à Sainte-Radegonde. Ils suivirent la levée jusqu'à un petit chemin, dans lequel ils s'engagèrent résolument, en dépit du mauvais état où il était, vu la saison. .
» Évidemment, pensait Maurice en faisant de grandes enjambées, nous n'avons pas hérité d'un château 1 On y arriverait plus aisément.
M. DELORME
Nous aurions pu monter par le faubourg de Saint-Symphorien ; mais nous autres Tourangeaux nous sommes fiers de notre Loire, et j'ai voulu vous faire faire une belle promenade. Du reste, nous sommes arrivés. Voici un clos de vignes qui fait partie de la propriété : une belle pièce comme vous voyez ; à droite, cette porte grise, c'est la maison.
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A l'approche du notaire et de l'héritier, un chien aboya, les deux closiers parurent et saluèrent, tout en inspectant le jeune homme de la tête aux pieds.
La porte est ouverte. Dans une cour de modeste apparence s'offre, à main gauche, une maison tout aussi modeste. Les visiteurs étaient attendus, Dequoy le fermier avait ouvert les volets ; mais, bien entendu, il n'avait pas pris la peine de mettre les choses en ordre : une affreuse poussière couvrait les meubles, et le soleil n'en dissimulait rien ; mais n'importe, c'est le soleil que Maurice désire pour sa mère. Le jeune homme vit avec attendrissement le fauteuil de celle qui leur léguait son petit héritage.
M. DELORME
Mme Lemay était assise à cette place, et moi ici, lorsqu'elle m'a fait part de ses volontés. C'est sur cette petite table qu'elle a signé son testament.
Maurice ne répondait pas, il lui semblait être introduit devant sa bienfaitrice, et sa reconnaissance se traduisait par le silence.
La maison fut bientôt inspectée : trois pièces au rez-de-chaussée, deux en haut, une cuisine de l'autre côté de la cour.
Étant sortis, ils entrèrent dans le jardin, situé en face de la maison; deux gros figuiers,
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placés à l'entrée, firent sourire Maurice. Ce jardin avec pour tout ornement de beaux rosiers dont les feuilles commençaient à paraître, deux allées, bordées de fraisiers, des espaliers, et encore un vieux figuier au bout du jardin qui cachait une petite fenêtre de la maison du closier.
M. Delorme et Maurice visitèrent le pressoir, endroit le plus important de l'habitation, et les autres dépendances, puis ils entrèrent dans un magnifique clos de vignes, planté ça et là d'amandiers en fleurs. Ce fut seulement alors que Maurice connut les sentiments du propriétaire. Il promenait ses regards à droite et à gauche, et ne se détermina qu'au bout d'un certain temps à dire :
« C'est magnifique ! »
Le notaire entra dans mille détails, dontje vous fais grâce; il conduisit le jeune Lhallier dans tout le clos, lui rendant un compte fidèle de la valeur de son bien.
Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du clos, M. Delorme ouvrit une porte donnant sur un chemin bordé de peupliers :
ce Quand vous voudrez gagner la levée, aller à Marmoutier, vous promener enfin, vous prendrez ce chemin. »
Maurice était ému, triste, content. Son titre de fi'.s aîné de la famille se révélait à lui dans toute son importance. C'est lui qui devait régir cette
C'est sur cette table qu'elle a signé son testament. (Page 19.)
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petite propriété ; comment s'y prendrait-il ? Le clioix d'une carrière n'était pas encore fait.
M. Delorme devina sans doute les sentiments qui agitaient le jeune homme, car il lui dit : « Je vous aiderai;... si vous voulez suivre mes conseils, tout ira bien. »
Maurice prit la main que lui tendait le notaire.
Pendant que ces messieurs visitaient la propriété, la mère Dequoy et sa fille Victoire avaient servi un petit repas dans la salle à manger.
Du jambon, des œufs et du beurre composaient ce déjeuner qui n'était pas une improvisation. Le paysan de la Touraine n'est pas généreux, mais il a, comme tout ceux de sa classe, l'instinct de ses intérêts ; or, une prévenance pour le nouveau maître était indiquée.
Le vin du cru figura sur la table, et, malgré toute sa modestie et son inexpérience, Maurice ne put s'empêcher de constater l'importance qu'il venait d'acquérir par sa nouvelle position.
Un temps magnifique faisait valoir l'héritage à ses yeux ; il ne trouvait plus la maison si mesquine : avec le temps, Sainte-Radegonde s'embellirait, et, en tout cas, l'air pur, la tranquillité et le soleil seraient autant de bienfaits pour sa mère.
De retour à Saint-Symphorien, où demeurait
M. Delorme, notre jeune propriétaire se hâta d'écrire à sa mère l'heureux résultat de son voyage; il lui annonçait en même temps son arrivée prochaine.