CHAPITRE II
Charles et Cécile accompagnés d'Augustin attendaient le voyageur à la gare. Ce fut une grande joie pour les enfants de se retrouver. Sans qu'il fût besoin de le dire au frère et à la sœur, Maurice avait pris une grande importance : le voyage qu'il venait de faire était un grand voyage ; pour aller à Tours, Maurice avait passé par Paris. Plusieurs heures furent consacrées à l'écouter. Mme Lhallier n'éprouva point de déception en apprenant que le legs de sa cousine était un legs si modeste: un château l'eût fort embarrassée, et peut-être eût-elle été obligée de le vendre. Ce qu'il lui fallait, c'était une retraite où elle pût vivre économiquement.
Cependant toute position a ses difficultés: de
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nouveaux obstacles allaient surgir. Comment s'achèverait l'éducation des jeunes gens à la campagne ? Modeste intervint encore une fois, et pria sa maîtresse de ne pas aller plus vite que le chemin de fer. « On verra quand on y sera, » disait la vieille bonne.
Les amis de Mme Lhallier présidèrent aux préparatifs du départ, mais à la joie de quitter le Havre succéda un regret : ce port, dont la vue avait tant de fois navré le cœur de celle qui attendait toujours, lui devenait cher en ce moment.
Le printemps était beau cette année -là: c'était en avril, époque à laquelle la famille montait autrefois à la côte. Les étrangers arrivaient pour voir et admirer ce qu'il fallait quitter sans espoir de retour.
La nouveauté plaît à l'enfance. Charles et Cécile quittèrent tout ce qu'ils avaient aimé avec une indifférence parfaite; d'ailleurs ils emportaient leurs trésors: perruche, oiseaux des îles et un navire construit par Augustin.
Le voyage s'effectua avec toutes les précautions nécessaires pour la malade; elle resta deux jours à Tours, pendant que Maurice et Modeste étaient allés tout préparer pour la recevoir.
Si la visite du jeune Lhallier avait produit sensation à Sainte-Radegonde, ce futbien autre chose lorsqu'une berline de louage, victorieuse de l'é-
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troit chemin qui conduit de Saint- Symphorien î Sainte-Radegonde , s'arrêta devant la maison. Cécile, pencliée à la portière, produisitlaplus heureuse impression sur les closiers, et, quand elle fut descendue, quand on vit sesgrandsyeux no'rs et doux, son visage frais et de bonne humeur, ses cheveux bruns et frisés, tout le monde lui sourit.
Mme Lhallier fit effort pour adresser de bonnes paroles à ceux quila recevaient avec des marques de respect. Maurice était déjà une ancienne connaissance dont chacun sollicitait la faveur d'un bonjour.
De tous les nouveaux habitants de Sainte-Radegonde celui qui produisit le plus d'effet ce fut Augustin : un nègre était une nouveauté presque inconnue dans le hameau. Les petits paysans se sauvaient, mais pas assez vite pour que Modeste ne put en attraper un et lui dire: « Mon garçon, son âme est aussi blanche que sa figure est noire. Tu l'aimeras et tout le monde d'ici, car il n'y a pas meilleure créature sous le ciel. »
Le discours de Modeste fut vite connu, et s' il ne persuada pas tous les paysans, il eut au moins l'avantage d'inspirer du respect pourle vieux serviteur de Mme Lhallier.
Modeste et Augustin eurent bientôt établi l'ordre dans la maison. Mme Lhallier occupait, au rez-
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de-chaussée, la pièce principale exposée au soleil. Cécile, qui s'attendait à voir de belles allées, fut un peu étonnée de ne trouver que des vignes ; toutefois la petite fille s'en consola aisément et se mit en marche avec Augustin pour faire le tour du clos, visiter les poules et tous les habitants de la basse-cour.
Charles ne prit pas aussi vite son parti d'être réduit à accrocher son navire au lieu de le lancer sur l'eau; une mouche ne se noierait pasàSainte- Radegonde. Cette absence d'eau faisait la joie de Modeste : elle pourrait laisser courir Cécile sans crainte dune catastrophe toujours àredouter avec une petite fille de huit ans, naturellement vive et étourdie.
M. Delorme témoigna à Mme Lhallier le même intérêt qu'il avait témoigné à son fils. Tl l'aida de ses conseils ; Charles et Maurice continueraient 'eurs études au collège de Tours.
Cécile n'avait pas encore commencé les siennes, et toute autorité échouait pour retenir la petite fille à la maison. Coiffée d'un chapeau rond, elle prenait part aux occupations d'Augustin, qui n'avait pas attendu d'ordre pour se faire jardinier; il vaquait à tous les soins extérieurs du ménage et toujours en compagnie de Cécile. Souvent Modeste les cherchait bien loin et ne ramenait pas sans peine la petite vagabonde qui, aussitôt rentrée,
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s'endormait sur le canapé où elle avait consenti à se reposer pour faire plaisir à sa maman.
Six mois n'étaient pas écoulés.
Imaginez, si vous le pouvez, les transports de Cécile lorsque vint la saison des vendanges; Modeste lui avait préparé un costume de circonstance : une jupe de droguet vert comme en portent les paysannes, des sabots aux pieds, un fichu rouge noué sur la tête, des mitaines chaudes; elle avait au bras un panier et tenait dans sa main une serpette. Ainsi armée, la petite vendangeuse accompagnée d'Augustin n'attendait pas que la brume eût disparu pour se mettre à l'œuvre. C'était, au contraire, un grand bonheur de sortirpar le brouillard, d'apercevoir le soleil tout rouge et gros comme la lune !
A l'arrivée de Cécile, les vendangeurs retournaient la tête et chacun disait son mot sur la petite sœur.
Quand le panier de Cécile était rempli de beaux raisins, que son nez et ses mains étaient rouges, qu'elle avait mangé le pain glissé dans le panier par Modeste, Augustin la prenait sur son dos et faisait semblant de succomber sous le poids du fardeau. Il arrivait jusqu'à la porte de la salle à manger, précédé par de joyeux éclats de rire.
Cécile courait près de sa mère pour lui montrer
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son panier bien rempli^ etelle exigeait autant sie
baisers qu'il y avait de grappes.
Toutle monde espérait, la mère seule avait perdu tout espoir de vivre. Elle regardait tristement ses enfants et les appelait tout bas de pauvres orplielins.
Modeste elle-même trahissait souvent ses inquiétudes par des soupirs.
Cependant cette mère malade était toujours là; si elle ne pouvait plus s'occuper de ses enfants, ils la voyaient, ils l'embrassaient matin et soir. Au retour du collège, Maurice et Charles racontaient les détails de la journée; Cécile entrait vingt fois dans la chambre pour se faire caresser et raconter ses joies enfantines.
L'hiver fut rigoureux, et la malade en souffrit beaucoup. Elle dépérissait chaque jour ; tout espoir était perdu....
Maurice était toujours là: on eût dit que le jeune homme voulait mûrir son expérience, s'inspirer du cœur de sa mère pour accomplir les devoirs que la mort allait lui imposer.
Bientôt, on compta les jours, puis les heures.... enfin la pauvre mère expira entourée de ses fils et de ses bons serviteurs.
Mme Delorme emmena Cécile à la campagne pour lui épargner la vue d'un cercueil. L'enfant s'amusa beaucoup, mais elle éprouva une cruelle
Elle regardait tristement ses enfants. (Page 30.)
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surprise en ne retrouvant plus sa mère. Elle se jeta tout en pleurs dans les bras de Modeste, comme pour y chercher protection. La robe noire, que lui mit sa bonne, lui faisait peur. Maurice et Charles s'efforçaient de sourire pour la rassurer: cette petite sœur était un trésor qu'ils devaient précieusement garder.
La mort de Mme Lhallier excita la plus vive sympathie.
Les bonnes âmessesentaientportéesàaimerles orphelins.
« Que vont-ils devenir? L'aîné est encore si jeune! Et cette petite fille si gentille! Ça fend le cœur ! »
Certaines personnes douées d'un charme particulier, inspirent de l'affection même à ceux qui ignorent leurs qualités. Mme Lhallier était de ce nombre. On aimait à lui rendre visite, à lui porter une primeur, un bouquet. L'incertitude de l'existence de son mari était un mystère qui ajoutait encore à l'intérêt naturel que mérite toute bonne mère de famille. Et puis, Mme Lhallier était charitable : secondée par Modeste, elle avait su, avec un modeste revenu, trouver moyen de faire la part des pauvres.
M. et Mme Delorme entourèrent de soins et d'affection les trois orphelins. Le lendemain de la mort de Mme Lhallier le notaire monta à Sainte-
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Radegonde ayant un plan tout fait pour venir en
aide aux jeunes gens.
A la vuedeM. Delorme, Maurice sentit son cœur soulagé ; il était évident que, le premier entre tous, cet homme généreux devait être l'instrument de la Providence.
M. DELORME
Maurice, mon cher enfant, je voudrais vous avoir près de moi. Auriez-vous de la répugnance à entrer dans mon étude?
MAURICE
Être sous votre toit, monsieur, serait un bonheur inespéré; mais un pauvre garçon comme moi peut-il croire que le notariat lui fournisse une carrière.
M. DELORME
Mon ami, en général je regarde devant moi avant de regarder plus loin. Je ne demande pas comment je ferais pour traverser la Loire, si je n'avais pas de bateau. L'essentiel est de vous trouver une position. Vous avez fait de bonnes études, vous êtes laborieux, vous avez de la raison, hélas 1 je voudrais que les événements de votre jeunesse ne l'eussent pas rendue si précoce ! Ainsi, moucher enfant, je ne vois pas d'objection à ce que vous soyez admis dans mon étude. Quant à Charles, j'ai aussi son affaire : laissons-le achever son année scolaire, et, s'il se rend à mes conseils.
il n'hésitera pas à accepter une place dans la fabrique de M. Cartier-Rose, une des maisons les plus honorables de notre ville.
CHARLES
Ah! monsieur, moi qui voulais être marin, voir les pays où a passé notre pauvre pèrel
M. DELORME
Mon garçon, ce désir est un beau rêve de votre imagination : d'abord, vous n'avez fait aucune étude préparatoire pour entrer dans la marine, et de plus vous avez passé l'âge pour l'admission.
CHARLES
Je brûlerai mon navire !
M. DELORME
Il faut, au contraire, le garder comme un précieux souvenir de vos généreuses pensées.
Cécile était là pendant ce sérieux entretien, car la pauvre petite ne quittait pas ses frères.
M. Delorme étant parti, Maurice alla tout conter à la fidèle Modeste; celle-ci approuva les offres de M. Delorme, elle encouragea Charles à entrer chez M. Rose.
« C'est une bonne maison, dit-elle. L'hiver qu'il faisait si froid, Mme Cartier, la mère, rencontra un matin une pauvre femme qui grelottait. Que fît-elle, mes enfants? elle regarde à droite, à gauche, la rue était déserte, alors la vénérable femme détache son jupon de laine, le donne à la
pauvre ouvrière et continue tranquillement son chemin. Pour moi, Charles, je serais glorieuse de passer le pas de la porte de cette maison. »
11 fallait bien prendre son parti ; Maurice écouta longtemps Modeste qui avait une entente admirable de l'économie domestique. Il fut décidé qu'il s'en remettrait entièrement à M. Delorme, et qu'il suivrait ses conseils en tout point. Modeste et Augustin travailleraient de leur côté. Quant à Cécile, la vieille nourrice était d'avis de la laisser courir encore un peu, promettant de la faire lire chaque jour, comme le faisait Mme Lhallier, car Modeste savait lire dans tous les livres.