CHAPITRE XVn
Le lendemain, Cécile se leva une heure plus tôt. Elle écrivit à Amélie pour lui annoncer les projets de la journée ; elle l'invitait à y prendre part ainsi que son père.
Un domestique fut chargé de porter le billet et de s'assurer en même temps d'une bonne voiture. La matinée était fraîche, mais belle; Cécile, enveloppée dans son burnous, le capuchon sur la tête, parcourait les étroits sentiers du clos extérieur. Elle marchait vite, sans donner la moindre attention à ce qui se passait sur le chemin. Tout à coup un clic clac se fît entendre. « Une voiture I dit Cécile tout haut, qui peut s'engager dans nos chemins à pareille heure ? » La réponse fut un second clic clac plus rapproché.
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Cécile se dirige en toute hâte vers le chemin , elle entend très-distinctement une voiture qui avance péniblement.... on approche.... c'est l'Écureuil, le meilleur voiturier de la ville, avec sa plus belle berline, précisément celle que Cécile souhaitait d'avoir pour la promenade.
Enfin, l'équipage est sorti du mauvais chemin, une tête blonde, une physionomie enjouée et malicieuse se montre à la portière : c'est Sarah I
Cécile jette un cri de surprise.
SARAH
Ah ! mademoiselle, vous avez cru pouvoir nous échapper. Eh bien, nous venons vous dire adieu avant de partir pour l'Ecosse.
La réponse de Cécile fut un tendre baiser. Elle n'avait plus rien à craindre de Sarah, elle était ferme sur son terrain.
M. et Mme Wells désiraient depuis longtemps visiter la Touraine, et la présence de M. Lhallier à Sainte-Radegonde leur avait semblé une invitation formelle pour réaliser ce projet.
CÉCILE
Il faut vraiment avoir du courage pour arriver jusqu'à nous. N'avez-vous pas craint de verser dans notre mauvais petit chemin ?
SARAH
Ma bien chère, quand on a valsé sur la mer de glace, on peut monter jusqu'à Sainte-Radegonde;
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d'ailleurs nous avons versé trois fois en Italie : on s'habitue à tout.
M. Lhallier fut médiocrement satisfait de cette visite inattendue. L'homme qui avait vécu aux Indes, dans l'opulence, était vexé d'être surpris dans une habitation aussi modeste.
Cécile devina la pensée de son père : elle fit paraître porcelaines, cristaux et argenterie. Les domestiques comprirent, sans qu'il fût besoin de le leur expliquer, l'importance des étrangers; ils revêtirent leur livrée et prirent une attitude qui n'était pas habituelle à Sainte Radegonde.
M. Lhallier était satisfait ; il ne s'excusa que par convenance de la mesquinerie de sa maison.
SARAH
C'est charmant ! ce linge damassé, cette argenterie, ces fleurs, tout ce comfort de la table sont un contraste avec la petite maison. Cela me plaît beaucoup. Miss Elliot a dépeint dans un de ses romans un intérieur absolument semblable au vôtre. L'héroïne Héléna est représentée par la chère Cécile qui fait les honneurs de son home avec une grâce que je voudrais avoir.
Le repas fut gai et cordial. M. Dermicourt et sa fille Amélie arrivèrent, et à l'heure dite, toute la société se mit en route pour aller visiter la propriété de Saint-Cyr.
Les deux voitures suivirent la levée de la rive
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droite de la Loire, jusqu'au moment où l'on s'engagea dans un chemin montueux pour arriver au château. Sarah n'attendit pas qu'on lui demandât son avis. Elle était dans le ravissement ; une terrasse abritée de marronniers, donnant sur la Loire, excita sa plus vive admiration; des barques de pêcheurs, voiles déployées, animaient en ce moment le paysage. La jeune fille courait partout, faisait des découvertes, et appelait toute la société pour partager son contentement. A l'en croire, M. Lhallier ne devait pas hésitera se rendre propriétaire d'une si belle habitation.
Cécile riait de l'enthousiasme de Sarah ; mais ce qu'elle désirait connaître, c'était l'impression d'Amélie. Plus réservée que miss Sarah, Mlle Dermicourt admirait en silence ce beau séjour, tout en souriant à la pensée de venir souvent y voir Cécile.
Le reste de la journée se passa à visiter la ville de Tours, et à cinq heures la famille Wels remontait à Sainte-Radegonde où un bon dîner les attendait.
Les adieux furent tendres ; on se donna rendezvous à l'île de Wight où Sarah serait fière de recevoir ses amis.
La journée du lendemain fut consacrée à rétablir l'ordre dans la maison. Huit jours plus tard, M. Lhallier et ses enfants retournaient visiter le
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château, et, après une sérieuse délibération, on l'acheta.
Cette propriété avait appartenu autrefois aune famille dontle souvenir était religieusement gardé dans le pays. Des héritiers avides et indifférents renonçaient à conserver ce bel héritage. On se demandait àSaint-Gyrsi les nouveaux propriétaires seraient dignes de ceux qu'ils allaient remplacer. Le doute disparutenvoyantM.Lhallieretses enfants. Le château fut meublé par les soins d'un tapissier de Tours ; Cécile n'avait point voulu commander les meubles à Paris : « il faut, disait-elle, nous faire aimer des gens du pays. » Et, comme toujours, son père lui avait donné raison.
L'installation devait avoir lieu au mois dejuin. Cécile ne quittait plus, sans nécessité, Sainte-Radegonde. On eût dit qu'elle voulait s'imprégner de ses plus chers souvenirs. Elle multipliait ses visites aux pauvres, prévenait leurs désirs, les assurait qu'elle ne les oublierait jamais.
Usant de l'autorité que lui donnait son père, elle institua une caisse de secours chez les sœurs» chargées de la remplacer.
Madeleine entra dans un établissement de sourds muets. L'espérance de s'instruire et d'être un jour près de Mlle Cécile, put seule l'arracher des bras de son vieux père. Cécile allait la voir souvent, elle acquit la certitude que l'enfant était intelli-
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gente et que. rien ne s'opposerait aux plans qu'elle
avait faits.
Cependant la campagne était dans toute sa parure ; le château attendait ses hôtes : il fallait partir : ce fut un moment triste et solennel. Cécile pleurait en disant adieu aux fermiers et aux enfants du village. Tous l'accompagnèrent jusqu'à la levée où elle monta en voiture pour ne plus s'arrêter qu'à sa nouvelle demeure.
Cécile se remit de son émotion : elle songeait au bien-être qu'allait trouver son père dans cette belle propriété. Là ou ailleurs, elle s'occuperait de lui, le soignerait, elle le verrait content.
Le plaisir avec lequel nous avons vécu près de Cécile à Sainte-Radegonde, ne nous empêche pas d'être satisfaits de la voir châtelaine. Elle-même ne tarda pas à convenir que cette belle propriété avait ses avantages et ses charmes. Elle s'habitua bien vite à une existence large et honorable. Modeste elle-même finit par convenir que la vue de la Loire valait bien celle des deux figuiers et du puits qui l'avaient réjouie si longtemps. Des chevaux sont à l'écurie, chevaux de selle et de voiture. Cécile fait des promenades à cheval avec ses frères qui n'ont pourtant pas renoncé à leurs occupations : Maurice tient le premier rang dans l'étude de maître Delorme : il suivra la carrière du
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notariat, Charles a pris goût à l'industrie et ne veut pas y renoncer.
La famille Lhallier est aimée. Ces jeunes gens donnent de la vie au pays. Ils ne sont pas fiers; ils causent avec les paysans ; la demoiselle arrête les petites filles qu'elle rencontre, leur donne des images et les exhorte à être obéissantes, elle les caresse. On sent déjà que les nouveaux propriétaires sont des protecteurs.
Charles réalisa une partie de ses rêves: un bateau de promenade remplaçait le navire, et la Loire l'Océan. Le soir, la famille montait à bord de la jolie embarcation. Maurice et Charles ramaient comme de vieux mariniers.
Souvent Cécile était seule avec Charles qu'elle aimait d'autant plus qu'il lui faisait des confidences. Le frère et la sœur passaient sur la rive gauche et assistaient au coucher du soleil. Quelle fraîcheur et quelle beauté ils respiraient sur cette belle rive ! Il y a peu de parties de la Loire où ses bords offrent alternativement tant de saillies qui forment comme autant de caps revêtus d'une charmantevcgctation, et d'enfoncements qui sont autant de délicieux golfes où l'on voit souvent au repos la barque du pêcheur.
Charles et Cécile passaient des heures entières à contempler ce paisible paysage. Qu< Iquefois ils gagnaient le petit bois de Saint-Côme qui s'étend
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sur CCS caps et ces golfes. Jamais le souvenir de ces heures d'intimité fraternelle et de ce soleil couchant ne s'effacera de la mémoire de Cécile et de Charles.
Il ne se passait guère de semaine sans qu'Amélie ne vint à Saint-Cyr avec son père. L'intimité des jeunes personnes se resserrait de plus en plus. Amélie était de toutes les promenades, de toutes les fêtes. La famille Delorme, au contraire, venait rarement à Saint-Cyr. Blanche était trèsréservée avec Cécile qu'elle semblait pourtant aimer beaucoup.
Peu de temps après que M. Lhallier eut quitté Sainte-Radegonde, une réforme notable se fît dans la maison du notaire de Saint -Symphorien: il vendit ses chevaux et sa voiture, congédia plusieurs domestiques. Mme Delorme et sa fille n'acceptaient aucune invitation et n'en faisaient pas. On les voyait seulement à l'église où elles attiraient l'attention par la simplicité de leur mise. Cependant, comme le notaire avait la même attitude, que les affaires marchaient avec la même régularité, personne ne pouvait expliquer un pareil changement.
Qu'était-il donc arrivé?
Rien de bien nouveau : M. Delorme n'avait pu se préserver de l'esprit de spéculation qui commençait à gagner les gens les plus sages. Incapa-
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Lie de s'occuper d'autres affaires que de celles de son étude, il avait eu l'imprudence de compromettre sa fortune : il fallait vendre la charge pour sauver Thonneur.
Maurice était un successeur naturel et nommé par tous : M. Delorme fit donc une ouverture au jeune homme, se résignant aussi à lui vendre sa jolie maison et à se retirer dans une petite campagne près de Marmoutier. Effectivement l'affaire fut conclue, mais pas aux conditions faites par le notaire.
MAURICE
Monsieur, j'achète votre étude; mais je n'ai pas oublié le jour de la conscription : maître Delorme sera donc toujours le notaire de Saint-Symphorien, et je serai toujours son premier clerc.
M. DELORME
Mon cher Maurice, vous êtes jeune encore : les affaires ne se traitent pas ainsi.
MAURICE
Monsieur, je vous dois tout, vous n'avez pas le droit de mettre des bornes à ma reconnaissance.
Une longue discussion suivit; M. Lhallier intervint, et tout se passa comme Maurice et son père l'exigeaient.
Mais quel changement dans la maison ! Blanche comprit, sans qu'il fût besoin de le lui dire,
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qu'elle devait désormais prendre part à toutes les occupations qu'elle avait dédaignées jusqu'à ce jour. La santé de sa mère, détruite par ce cruel revers de fortune, devint une nouvelle complication. Blanche versait des larmes ; elle regrettait les heureux jours de son enfance. Que de pensées se présentaient à son esprit, lorsque assise près de sa mère elle raccommodait le linge de la maison. Cet apprentissage ne fut pas aussi long que Blanche le craignait. Elle ne tarda pas à se convaincre que le zèle et la bonne volonté sont de grands maîtres. Ahl qu'il en coûtait à la pauvre enfant de se lever de bonne heure ! Sa toilette n'était pas longue à faire ! Que de soins et d'occupations la réclamaient!
Des paroles d'encouragement ranimaient Blanche vingt fois le jour. Le moindre service était payé des plus tendres paroles : « Tu es notre consolation, lui disait sa mère, ta piété filiale sera récompensée. »
M. Delorme, habituellement soucieux, souriait à la vue de Blanche; il acceptait les soins de sa fille avec bonheur. Cécile n'avait pas été initiée au secret de l'affaire ; c'était la première fois que son père ne lui avait pas demandé son avis. Elle voyait bien toutefois le changement opéré chez les Delorme, leur tristesse ne lui échappait pas non pins. C'était assez pour que la généreuse enfant
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redoublât d'affection. Elle allait le dimanche chercher Mme Delorme et sa fille pour passer la journée à Saint-Gyr, et ne négligeait aucun moyen de les distraire. Cependant une année était à peine écoulée, et déjà Blanche sentait son fardeau allégé. Elle était devenue matinale, elle s'attachait à ses devoirs, elle y prenait goût.
Un matin qu'elle s'était levée encore plus tôt qu'à l'ordinaire, elle ouvrit sa fenêtre et resta en contemplation devant le paysage qui s'offrait à ses regards étonnés. C'était au mois de juin ; les îles que porte la Loire étaient autant de frais jardins ; paysans et paysannes se rendaient au marché de Tours, chacun portant les trésors de son champ : des cerises, des légumes et des fleurs de toute espèce; la vigilante ouvrière se rendait à sa journée ; les soldats faisaient la manœuvre, le cantonnier cassait la pierre. Ce mouvement n'était pas nouveau, mds c'était la première fois que Blanche en était témoin. «Allons, dit-elle, moi aussi, j'ai une tâche à remplir. » Elle s'éloigna le cœur content.
Si le monde dévoile nos défauts, juge nos actions, il est juste de dire qu'il rend hommage à la vertu : il n'était question que de Blanche dans la société; son éloge était dans toutes les bouches; on analysait sa conduite, on lui prédisait un avenir plus heureux. Les domestiques eux-mêmes se
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plaisaient à louer leur jeune maîtresse, à dire partout qu'elle n'était plus la même.
Blanche se sentait estimée ; ce sentiment donnait l'essor à ses facultés, et bientôt on la vit gaie et contente comme doit l'être toute jeune personne qui accomplit bien ses devoirs.
Les revers de fortune semblaient oubliés ; la maison, tout en gardant une apparence modeste, reprenait un petit air de fête; Blanche avait de la coquetterie pour le salon de sa mère ; elle savait trouver du temps pour faire des rideaux de filet, des coussins en tapisserie ; elle était devenue aussi une excellente jardinière, les fleurs favorites de sa mère ornaient le salon.
Vous le voyez, à la petite fille volontaire et capricieuse a succédé une aimable personne, donles qualités sont d'autant plus précieuses qu'elles ont été acquises par de généreux efforts. Le lecteur n'éprouvera donc aucune surprise en apprenant qu'un an plus tard, Maurice épousait la fille de son bienfaiteur. M. Delorme se retira ouvertement des aff^aires, mais il ne quitta plus ses enfants.
Charles épousa Amélie, la première amie de Cécile. Le château de Saint-Cyr les réunissait tous dans la belle saison.
Et Cécile? Nous ne voulons pas tourner la page pour connaître l'avenir de la petite sœur. Nous la
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laissons à dix-neuf ans, heureuse et faisant le bonheur de tous : jamais fille ne fut plus tendre, jamais sœur ne fut plus dévouée, jamais maîtresse de maison n'usa de son autorité avec plus de justice et de bonté.
Modeste, à sa grande surprise, était encore là. Elle vivait de ses rentes, selon son expression, il ne se passait pas un jour sans qu'on allât lui rendre visite dans sa chambre.
Quelques années plus tard, l'éducation de Madeleine était achevée, et la jeune sourde-muette venait au château prendre les fonctions de femme de chambre auprès de Cécile.
L'adresse de Madeleine tenait un peu de la féerie; il n'était sorte d'ouvrage qu'elle ne fît avec une perfection rare. Réduite à l'isolement par son infirmité, elle employait ses heures de loisir à faire des ouvrages dignes des mains d'une châtelaine. Cécile ne regardait à aucune dépense pour distraire sa protégée. Mais que dire du dévouement de Madeleine? Elle soignait les enfants, jouait avec eux et avait mille inventions à elle pour les amuser. Madeleine se prêtait à tout ; grands et petits, personne ne pouvait se passer d'elle. Le cœur et l'intelligence suppléaient largement aux facultés qui manquaient à la pauvre fille.
Un soir, toute la famille était réunie sur la ter-
rasse qui domine la Loire, Mme de Nelsy complétait le tableau, chacun disait son mot sur ce riant paysage. M. Lhallier seul gardait le silence et semblait plongé dans de profondes réflexions. « A quoi pensez- vous, mon père? demanda Cécile.
M. LHALLIER.
Je pense que Cécile . la petite sœur de Maurice et de Charles, a su, par son courage et sa bonté, rendre à ma vieillesse le bonheur que je croyais perdu pour toujours.