‹ Cecile Ou La Petite SceurChapitre 24 sur 34 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

La mort d'Augustin laissa un vide qui se faisait sentir à chaque instant du jour. Il fallut songer, non pas aie remplacer, mais à partager entre plusieurs la besogne qu'il faisait à lui seul. Quant à ces prévenances, ces inventions qui surprennent et charment les maîtres, elles disparurent avec lui.

Cependant, Cécile se trouvait à Sainte-Radegonde avec bonheur ; elle courait partout, donnait son coup d'œil de maîtresse de maison. Elle ne vit pas sans attendrissement des travaux de jardinage commencés par une main qui n'avait pas eu el temps de les achever. Le chardonneret favori de Cécile était mort peu de jours avant qu'Augustin tombât malade, et il n'avait pas pu l'empailler.

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comme il voulait le faire, pour que sa jeune maîtresse le revît encore.

Cécile était visiblement heureuse de se retrouver à Sainte-Radegonde ; elle ne comprenait pas comment elle avait pu s'éloigner de cette petite maison ; mais ce fut bien autre chose, lorsque, aidée de Modeste, elle déballa ses robes élégantes. Tout cela lui parut folies.

MODESTE

Qu'est-ce que c'est que tous ces déguisementslà? Où allons-nous les mettre?

CÉCILE

Nous allons laisser ces robes dans la caisse ; je ne les mettrai pas ici.

Cécile était embarrassée ; les questions naïves et parfois piquantes de Modeste la molestaient, toutefois elle était de l'avis de sa bonne : ce qui lui semblait utile, et même indispensable à Paris, n'avait plus de sens à ses yeux.

Quelques jours passés à Sainte-Radegonde suffirent pour remettre Cécile bien avec elle-même. Les sentiments qui s'étaient comme assoupis dans son cœur se réveillèrent : la joie de ses frères, leurs caresses, l'admiration avec laquelle ils l'écoutaient, le déjeuner en famille, les promenades et les soirées près du foyer où le sarment brûlait parfois encore, tout cela donnait à Cécile le calme

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bonheur que ne lui avaient pas donné les plaisirs de Paris.

Cependant M. Lhallier remarquait dans la physionomie de Cécile une expression qui ne lui était pas ordinaire. Ce n'était pas précisément de la tristesse, mais plutôt une préoccupation habituelle : le père s'attendait à une confidence.

Amélie ne tarda pas à venir voir son amie ; elles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre : « Pardonne-moi, dit Cécile. » Un tendre regard fut la réponse.

CÉCILE

Ne me demande pas comment j'ai pu être absente si longtemps sans t'écrire. Je n'en sais absolument rien ; à Paris, les semaines, les jours et les heures s'envolent.

AMÉLIE

Moi, j'ai eu du temps pour penser à toi ! mais je veux oublier le chagrin que m'a fait ton silence, nous allons reprendre nos bonnes causeries. Du reste, ma chère amie, ton frère Charles n'a jamais passé une semaine sans venir nous donner de vos nouvelles. »

Cette première visite fut suivie de beaucoup d'autres ; Cécile et Amélie étaient plus intimes que jamais.

La famille Delorme ne témoigna pas moins de ioie du retour de M. Lhallier. Blanche surtout

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était radieuse : « Ne nous quittez plus, disait-elle à Cécile, je suis meilleure quand vous êtes là. »

Pour toute réponse, Cécile riait de l'importance qu'on lui donnait; mais elle ne pouvait se dissimuler que sa présence réjouissaittous les cœurs : dès qu'elle sortait, les enfants accouraient pour la voir, recevoir une caresse, une petite semonce au besoin.

La sourde-muette se cramponna après Cécile, lui faisant signe qu'il ne fallait plus qu'elle s'en allât.

Le cordier dit que Madeleine l'avait cherchée pendant plusieurs jours, et que ne voyant pas paraître sa protectrice, elle avait pleuré et témoigné une mauvaise humeur qui ne lui était pas habituelle.

Une après-midi, Cécile était seule avec son père ; la conversation se ralentit un peu , et M. Lhallier étendu dans son grand fauteuil, ne tarda pas à fermer les yeux.

Cécile suspendit son travail, et considérant son père, elle fut frappée de l'altération de ses traits. « Combien le repos lui serait nécessaire I pensait-elle, le trouvera-t-il à Paris? On dit bien qu'on est libre d'y vivre comme on veut! Il n'en est rien : on participe plus ou moins à cette agitation continuelle, à ce besoin de voir, d'entendre, d'aller et de venir. Mon père se fait un devoir de

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me conduire dans le monde ; il se croit obligé do remplacer ma mère. Pauvre cher père!... Cette existence si contraire à ses goûts ne pourrait-elle pas compromettre sa santé? Mon Dieu !... Et puis, le meilleur des pères ne peut remplacer une mère dans un salon, au bal, partout où l'œil maternel exerce la surveillance. Mme de Nelsy est une amie parfaite ; je l'aime tendrement, mais elle n'est pas ma mère ! »

M. LHALLIER.

Je me suis endormi, à ce qu'il paraît? Tu étais là à me regarder, Cécile?

CÉCILE

Oui, mon père, et je ne crois pas avoir perdu mon temps; j'ai fait des réflexions très-sages, du moins j'espère que vous en jugerez ainsi.

M. LHALLIER.

Tu n'en es pas bien sûre î Voyons, mademoiselle la raisonnable, je vous écoute.

CÉCILE

Mon père, si vous m'en croyez, vous n'achèterez pas d'hôtel à Paris.

Tu me surprends beaucoup, Cécile. L'hôtel du faubourg Saint-Honoré te plaisait. Quel motif a pu te faire changer d'avis?

CÉCILE

Écoutez-moi, mon père bien-aimé : le séjour de

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Paris ne vous convient pas. Vous avez besoin de calme et de repos. Le monde vous fatigue, sans vous distraire. Ce n'est pas dans une ville comme Paris que vous reposerez votre santé altérée par le climat des Indes et par ces chagrins dont mon cœur ose à peine se souvenir. C'est la vie de campagne et de province qu'il vous faut, mon père, croyez-moi.

M. LHALLIER.

Chère enfant, nous pourrons partager l'année entre Paris et la campagne. Il est de mon devoir de te mener dans le monde. Que penserait-on d'un père qui, ayant de la fortune, garderait sa fille dans une campagne comme Sainte-Radegonde?

CÉCILE

Mon père, malgré tout le respect que j'ai pour vous, je ne souffrirai pas que vous disiez du mal de notre maisonnette. C'est ici que j'ai passé mon enfance.... C'est ici que j'ai retrouvé mon père....

M. LHALLIER.

Chère Cécile, j'apprécie tes bons sentiments, je suis touché de ta tendresse, et toutefois je ne puis me rendre à tes désirs.... j'avoue que la vie de campagne me plairait; mais il ne peut en être ainsi pour toi.

Vous vous trompez, je n'aime pas le monde.... Ce n'est pas ma place à moi, non plus. La protec-

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tion et les conseils de Mme de Nelsy ne m'ont pas suffisamment garantie des dangers de ce monde brillant. J'y étais mal à l'aise; j'ai commis plus d'une étourderie. Enfin, mon père, sachez-le, mon cœur était moins bon.

M. LHALLIER.

Es-lu sincère, ma fille? Ne veux-tu pas renoncer à tes goûts pour favoriser les miens ?

CÉCILE

Je suis sincère, et je le serai toujours.

Cécile raconta fidèlement à son père tout ce qui s'était passé en elle depuis qu'elle avait quitté sa vie paisible : l'oubli d'Amélie, les sentiments de vanité qu'elle avait éprouvés dans le monde, ses réflexions piquantes , sa paresse, l'ennui qu'elle éprouvait à la fin chez Mme de Nelsy, ses conversations frivoles avec Sarah et enfin la tristesse qu'elle ressentait de ne pouvoir, comme les autres jeunes personnes, aller s'asseoir près de sa mère après chaque contredanse.

M. LHALLIER.

Quel âge as-tu, Cécile?

CÉCILE

Dix-sept ans et demi, mon père.

M. LHALLIER.

Tu es trop raisonnable, ma fille I

La raison m'a été donnée par des circonstances

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peu ordinaires; je dois en profiter. Songez-donc qu'à l'âge où les enfants reçoivent les caresses de leur mère, je devins orpheline ; j'ai grandi sous la garde de Maurice et de Charles qui travaillaient avec un courage au-dessus de leurs forces et inconnu à la plupart des jeunes gens. Bientôt j'ai comparé notre gêne à l'aisance qui régnait chez Mme Delorme ; grâce à Modeste, j'appris à me passer du superflu : je devins une bonne ménagère. Alors je connus des joies nouvelles : économiser l'argent de mes frères, suppléer le travail de ma bonne, me rendre utile, indispensable à tous, telle a été mon existence jusqu'au moment où vous avez été rendu à notre amour. Convenez, mon père, qu'une pareille éducation n'est point ordinaire : ne vous étonnez donc pas qu'elle porte ses fruits. Ne regrettez pas surtout , père chéri, que j'aie été soumise à ces épreuves; elles m'ont été utiles : ma mère et vous manquiez seuls à mon bonheur.

Voyons, votre petite Cécile a-t-elle raison?

M. LHALLIER.

Je crains, chère enfant, que ta piété filiale ne te fasse illusion, et que plus tard tu ne regrettes d'avoir pris trop légèrement un parti qui va te créer une existence très-sérieuse.

CÉCILE

N'avez-vous pas toute ma confiance? si je m'a-

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perçois que je me suis trompée, que jai trop présumé de mes forces, je vous le dirai. C'est convenu, nous n'achetons pas d'hôtel à Paris. Nous y ferons de temps à autre de courts séjours, quand la fantaisie nous en prendra.

M LHALLIER.

Et tes frères, Cécile ?

CÉCILE

Mes frères ; ils ne songent guère à quitter la Touraine. Ce sont des campagnards renforcés.

La conversation fut interrompue par l'arrivée d'une voiture : Sophie se voyant oubliée, et pensant que la toilette de sa maîtresse devait souffrir de son absence, s'était fait conduire à Sainte-Radegonde. Elle s'obstinait à ne pas vouloir descendre de voiture, disant au cocher qu'il se trompait, que cette maison n'était assurément pas celle de iM. Lhallier, et que le château de Sainte-Radegonde devait être plus loin.

Sophie portait chapeau, ce qui lui valut le respect des paysans accourus au bruit de la voiture ; mais lorsque le cocher, mieux instruit, eut prononcé le nom de la femme de chambre, les éclats de rire succédèrent à la gravité qu'on s'était cru obligé de garder.

Cécile vint au secours de Sophie : elle la présenta à Modeste qui ouvrit de grands yeux. Un mot de Cécile suffît pour les lui fermer sur beau-

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coup de choses. Modeste fit bonne mine à la nouvelle venue et la conduisit dans une mansarde où l'élégante femme de chambre s'installa à peu près en soupirant.

La présence de Sophie eût été, à en croire Cécile, une sorte d'engagement à faire de la toilette. C'était inutile à Sainte-Radegonde. Quelques jours passés loin du monde avaient suffi pour rendre à Cécile son bon sens et sa simplicité; elle avait un tact exquis et comprenait combien il serait ridicule de s'habiller au village comme on s'habille à Paris : un autre motif, encore plus puissant peutêtre, ne lui permit pas d'hésiter : la présence de Sophie devait né:essairement déplaire à Modeste, Cécile dit donc à Sophie, le lendemain même, que ne devant pas retourner à Paris l'hiver prochain, elle la remerciait de ses bons services et lui rendait sa liberté.

Sophie parla de son attachement et finit toute* fois par avouer qu'elle n'aimait pas la campagne et qu'il lui fallait son Paris.

Tout était donc pour le mieux : Sophie ne prolongea pas son séjour à Sainte-Radegonde ; elle regagna sans tarder son Paris.

M. Lhal lier n'approuvapas cette mesure. L'homme riche veut voir dans sa maison ce qui accuse la richesse. Cette fois-ci encore la victoire fut à Cécile; voulant toujours mériter le titre de Made-

Mademoiselle Cécile a de grandes idées. » (Page 2G1.)

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moiselle Raisonnable, elle sut éviter l'exagération qui eût donné à Sainte- Radegonde une apparence de mesquinerie : une jeune ouvrière fut placée sous la surveillance de Modeste qui se chargea d'en faire une femme de chambre accomplie ; de nouveaux serviteurs furent ajoutés aux autres.

Ces changements étaient à la petite maison le caractère de simplicité qui en était le charme. Cécile n'attendit pas que son père en fît l'observation, et un m.atin elle lui dit: « Mon père vous devenez paresseux à Sainte-Radegonde ; le terrain vous manque. Pourquoi n'achèteriez-vous pas cette jolie maison de la côte de Saint-Gyr dont le colonel vous parlait l'autre jour ? »

Un éclair de joie illumina le visage de M. Lhallier.

« Quelle bonne idée î Dès demain nous ferons cette promenade ; mais, c'est un château, et Mlle Cécile n'aime que les maisonnettes, je crois ? »

CÉCILE

Mlle Cécile a de grandes idées, de bonnes et belles idées, monsieur mon père.

M. LHALLIER.

Que veux-tu dire?

CÉCILE

Je ne veux absolument rien dire en ce moment

Permettez-moi, mon père, de vous faire une condition ?

M. LHALLIER.

Il me semble que je les accepte toutes!

CÉCILE

Que vous êtes boni Eh bien, promettez-moi que chaque année nous viendrons faire les vendanges à Sainte-Radegonde, ce hameau chéri où j*ai passé mon enfance.

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