CHAPITRE IV
Les jours passaient; nos orphelins, sans avoir perdu le souvenir du père et de la mère qui leur manquaient, s'établissaient dans la vie : Maurice avait douze cents francs d'appointements; Charles, ayant terminé ses études avec succès, était entré chez M. Cartier-Rose : il occupait une place dans les bureaux. De très-minces appointements lui étaient accordés, mais enfin il avait la satisfaction de mettre chaque mois quelques écus dcns la caisse. Cécile grandissait, sa raison dépassait sa taille de beaucoup. Tandis que les sœurs lui enseignaient les vérités de la religion. Modeste et Augustin lui donnaient l'exemple du travail. Ses deux frères avaient conservé la foi mise dans leur cœur par des parents qui l'avaient eux-mêmes.
Tout le monde priait et travaillait dans cette humble demeure.
Un jour solennel entre tous approchait : Cécile allait faire sa première communion. Modeste avait préparé la j-obe et le voile blancs. L'excellente femme voulait que ce jour-là fût marqué par le souvenir d'un bienfait. Parmi les compagnes de la classe, une petite fille boiteuse s'ctcàt placée sous la protection de Cécile, qui, la première fois qu'elle la vit, avait répondu à la sympathie de la pauvre enfant. Manette était devenue l'objet de ses soins. Cécile avait touj.ours une image à lui donner, et mieux encore elle déposait dans son panier quelques friandises que l'enfant partageait avec sa mère. Manette était humble par nature, et son infirmité avait encore développé ce sentiment. Elle savait que, le jour de sa première communion, elle aurait la robe des pauvres; mais, bien différente des petites filles qui pensent à l'effet de leur toilette, la protégée de Cécile n'avait que des pensées du ciel. Cependant qui n'aime à se voir l'objet d'une attention, à se dire : « on a pensé à moi ? » Ce fat donc une grande joie pour Manette, lorsque Cécile lui annonça que Modeste lui préparait tout ce qu'il lui fallait pour le grand jour. « Tout, tout, disait Cécile; mes frères te donneront un paroissien. »
Le 3 mai de cette année, la vieille église de
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SaintSymphorien abritait sous ses voûtes les enfants de la première communion. L'église était remplie, car ce jour-là il n'y a pas d'indifférents: les pères et les mères veulent voir leur enfant en habits de fête. Les voisins, les passants entrent aussi, et tous emportent de cette touchante cérémonie une impression profonde.
Manette, la petite boiteuse, était à côté de Cécile ; on la désignait comme l'heureuse protégée des Lhallier, et chacun bénissait ses bienfaiteurs. Il est peu de cœurs qui ne compatissent à l'infir mité de l'enfance : c'est la vieillesse au temps des premières joies et des premiers plaisirs.
Cécile se remit à ses études avec une nouvelle ardeur. Elle ne s'endormait plus le soir. Maurice suivait fidèlement le plan qu'il s'était tracé pour l'éducation de sa sœur, et, lorsque ses affaires le privaient de s'en occuper lui-même, il confiait à son frère Charles le soin de le remplacer, mais auparavant il l'instruisait du sujet de la leçon Ainsi les deux frères avaient le bonheur de se partager les soins de l'éducation de Cécile.
La pensée de leur père ne les quittait point ; ils voulaient à tout prix le remplacer ; ils avaient à ce sujet de longues et touchantes conversations Cette charmante petite sœur n'aurait pas de talents d'agrément. Cette pensée les contristait. Ils auraient tant aimé à voir ses doigts courir sur un
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clavier, à l'entendre chanter avec méthode, car Cécile avait une jolie voix. Quoi regret de ne pouvoir appliquer la belle mémoire de l'enfant à l'étude des langues, qui déjà faisait partie essentielle d'une éducation soignée, et surtout de ne pouvoir perfectionner et développer le peu d'anglais qu'elle avait appris avec sa mère !
Charles voulait toujours croire que ces lacunes seraient comblées un jour; le retour de son père n'était pas impossible. Le jeune homme avait besoin d'espérer, et plus d'une fois il avait tressailli en voyant un étranger franchir le seuil de la porte.
Les circonstances au milieu desquelles nous vivons agissent à notre insu sur notre caractère et sur notre raison. Sans doute Cécile folâtrait encore dans le clos, embrassait ses lapins blancs avec transport, serinait ses oiseaux avec une patience et un calme risibles, restait en contemplation devant le chardonneret qu'Augustin, dans sa tendresse pour, sa jeune maîtresse, avait eu la cruauté de dresser à tirer de l'eau lui-même, s'il voulait boire ; tout cela, dis-je, constituait des ^'oies encore très-vives au cœur de Cécile. Cependant on la voyait se promener tranquillement dans le clos et dans le jardin, accordant un intérêt sérieux au potager, aux espaliers et aux fraises. Elle s'était dit, la chère enfant, que le mo-
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ment approchait où elle devait se rendre utile à la maison. Souvent cette pensée était rappelée à son esprit par la vue de Modeste, qui, en dépit de ses efforts et de son dévouement, devenait chaque jour moins ingambe. Augustin semblait au contraire prendre de nouvelles forces : il était partout, aux champs, dans le clos; il taillait les arbres à sa manière, et cette manière rendait les arbres féconds. Quand le vieux serviteur voulait attirer l'attention de sa jeune maîtresse, il chantait une chanson nègre, et Cécile arrivait nonseulement pour entendre Augustin, mais aussi pour lui faire plaisir.
A douze ans, une petite fille qui a son père et sa mère est encore l'objet de toutes les complaisances ; on la traite en enfant ; on désire même qu'elle conserve le plus longtemps possible le caractère de son âge. Protégée, gâtée par toute sa famille, cette petite fille n'est point pressée de devenir raisonnable.
Il ne pouvait en être ainsi de notre orpheline : à l'exception des enfants de l'école qui venaient la voir dans la belle saison, Cécile vivait habituellement près d'une vieille servante ; ses frères étaient bien là soir et matin, mais la journée était longue et silencieuse. Dès que la saison le permettait, la petite sœur allait à la rencontre de
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Maurice, et comme Charles avait un trajet beaucoup plus long à faire, Maurice et Cécile descendaient quelquefois jusqu'à la Loire pour lui causer une agréable surprise.
Un jour Modeste dit à Cécile :
« Mon enfant, m'est avis que maintenant tu as des choses plus pressées à apprendre que toutes ces batailles où sont morts des gens qui ne reviendront plus en ce monde.
CÉCILE
Par exemple ! Ma bonne, veux-tu donc que je sois une ignorante? Et quand papa reviendra, que dira-t-il, si je ne suis pas élevée comme les demoiselles?
MODESTE
Ma mignonne, j'entends que tu sois mieux élevée que toutes les demoiselles de Saint-Symphorien et de Tours. Tu en sais déjà plus long que bien des filles majeures sur le jardinage, les vendanges et tout le reste ; ce n'est pas assez : il faut que tu deviennes une bonne maîtresse de maison : il faut... que tu apprennes à coudre... regarde comme ma main est enflée... Et puis, ce n'est pas seulement cela, le premier argent gagné est celui qu'on ne dépense pas. J'ai connu dans mon pays trois sœurs de bonne maison, qui, ayant de très-petits revenus, étaient arrivées à tout fabriquer, robes, linge, chapeaux et om-
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brelles; le tapissier ne posait pas un clou dans la maison : Mlle Virginie mettait les rideaux aux fenêtres, recouvrait les fauteuils, faisait les gilets de son frère....
CÉCILE
Ohl c'est cela, Modeste ; je ferai les gilets de Maurice et de Charles ! Est-ce difficile, ma bonne?
MODESTE
Très-difficile. Tu dois comprendre que de pareils talents ne s'acquièrent pas dans un jour; il faut aller tout doucement. Si je ne sais pas la gramaire^ comme tu appelles, je peux me vanter d'avoir été une bonne ouvrière, et je te rendrai, chère enfant, le service qu'on ma rendu.
CÉCILE
Maman serait bien contente, si elle t'entendait, elle qui travaillait si bien !
MODESTE
Oh ! oui, elle en a cousu et brodé des robes pour ses petits enfants, la chère dame! Il fallait la voir tailler avec ses grands ciseaux et préparer de l'ouvrage à sa femme de chambre ! On trouvait de tout dans son panier.
CÉCILE
Je veux avoir un panier à ouvrage. Modeste.
MODESTE
Tu auras le sien, mon ange ; je l'ai serré précieusement, car je sais depuis longtemps que les
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années passent vite, et nous voici arrivées au jour où ce cher panier va reparaître. Voyons tes petites mains, Cécile. Ah ! tu seras adroite comme elle I »
Le soir du même jour, Cécile racontait à Maurice l'entretien qu'elle avait eu avec Modeste. Tout homme sensé aime l'économie et en apprécie les immenses avantages. Maurice approuva donc les projets de sa sœur ; il eut soin toutefois de modérer le zèle de la gentille ouvrière. Il fit un nouveau règlement de l'emploi de la journée. Les études, quoi qu'en dît Modeste, ne devaient point être négligées ; Cécile donnerait à la couture le temps qu'elle eût consacré aux arts d'agrément.
Le lendemain, Charles rapportait à sa sœur un joli dé, un étui et des ciseaux anglais, le tout renfermé dans un coffret en bois jaune orné de pointes d'acier. C'était la première fois qu'un objet de luxe entrait dans la maison. Charles pouvait-il oublier que sa sœur avait douze ans ? Ne fallait-il pas encourager l'aimable enfant dans l'entreprise qu'elle abordait si généreusement ?
Bientôt l'apprentissage commença : Cécile fit de tendres adieux à sa poupée, lui fit entendre raison, et vint s'asseoir près de Modeste, dont les verres de lunettes furent bientôt obscurcis par
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les larmes que la vieille nourrice ne pouvait retenir.
C'était par une douce matinée de printemps ; les lilas, les roses et le réséda du jardin donnaient leur parfum. La cage des canaris et celle du chardonneret étaient accrochées en dehors de la fenêtre ; les oiseaux célébraient à l'envi le retour des beaux jours. Ce concert eût certainement détourné l'attention de toute autre petite fille ; mais la nôtre était assise à côté de Modeste, son doigt était orné d'un dé d'ivoire, elle enfilait son aiguille et, pour la première fois, elle allait essayer son talent de marque. Il ne s'agissait plus de l'A, B, C, sur le canevas, mais bien d'une paire de bas à Augustin.
MODESTE
Bien marquer I C'est un ialent rare, et je te réponds que toutes les demoiselles qui font des broderies seraient fort embarrassées de marquer leur trousseau ; elles disent ne pas bien voir les fils ; ce sont des contes. Et je veux que tu sois habile en ce genre de travail, comme dans tout le reste.
La respectable bonne n'abusait pas de la patience de Cécile ; elle savait intéresser son élève par des histoires; on parlait aussi récolte et vendanges, poules et pigeons. Modeste n'oubliait rien.
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Quelquefois Cécile donnait un tour plus sérieux à la conversation : la pensée du retour de son père lui était habituelle. Elle parlait peu de sa mère dont elle avait reçu les caresses, son père était l'objet de tous ses rêves. N'accusons pas le cœur de l'enfant, la vue d'un tombeau la remplissait de tristesse; elle avait besoin d'espérance, et tant que la mort de son père n'était pas constatée, Cécile refusait d'y croire.
Les années passaient rapidement : Mme Delorme partageait l'intérêt que portait son mari aux orphelins de Sainte-Radegonde. Plusieurs fois elle avait invité Maurice à venir dîner avec sa sœur. L'âge de Cécile avait toujours été un prétexte pour refuser ces invitations réitérées. Mais Cécile allait entrer dans sa quatorzième année, et, Mme Delorme ayant renouvelé son invitation, il fallut accepter.
Cécile savait déjà nouer sa belle chevelure, lisser ses bandeaux : habituée à une extrême simplicité, elle ne fit aucune réflexion sur sa toilette. Ce ne fut que lorsqu'elle se trouva au milieu d'autres enfants qu'elle s'en aperçut. Elle n'en éprouva pas de confusion, mais seulement de la surprise.
Mme Delorme la combla dattentions et de caresses. La tendre mère aurait volontiers échangé la robe de sa fille contre celle de Cécile, si cet
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échange avait pu donner la fraîcheur et le charme de la physionomie qui manquaient à une fille unique.
Quand plusieurs enfants sont réunis, l'intimité va vite : on ne court pas toujours; les petites filles sont curieuses et bavardes ; elles questionnent leurs nouvelles compagnes. Ce n'était pas sans doute la première fois que les amies de Blanche entendaient prononcer le nom de Cécile, mais ce n'était pas assez. La conversation s'engagea.
LOUISE
Quel âge avez-vous?
CÉCILE
Bientôt quatorze ans.
LOUISE
Moi, j'ai eu treize ans ce matin. Jouez-vous du piano ?
CÉCILE
Non, mademoiselle.
LOUISE
Oh! appelez-moi Louise tout bonnement. Vous dessinez alors?
CÉCILE
Non, Louise.
LOUISE
Tiens, comme c'est drôle ! moi, je joue du piano et je vais commencer le dessin avec M. Adam. J'apprends l'anglais ; et vous?
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CÉCILE
Lorsque j'étais toute petite, je le savais, mais je l'ai oublié ; je l'apprendrai plus tard.