CHEZ L'ÉDITEUR
RCE GARENCIÈRE , N. 4-
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ou
LAMBERT A CHARLES d'ÉPIVAL.
Des Bruyères, .... 1787
M. le chevalier, mon maître qie\ charge de vous faire le récit d'une terrible aventure qui nous est arrivée hier sur la brune, et dans le récit de la-, quelle vous trouverez la raison pourquoi il ne vous écrit pas lui-même;
et demi de diamètre, et d'un pouce de profondeur, se fermant avec un couvercle à vis ; le tout du poids d'un marc. »
Vous devinerez, peut-être, ce que Monsieur veut faire de tout cela ; pour moi je n'en sais rien, sinon que le portrait de cette pauvre jeune, bonne, belle demoiselle que vous savez, est tout juste de la grandeur de la boîte qu'il fait faire.
Pour en revenir à notre histoire , comme mon maître vit que j'avais quelque peine à le quitter, parce que vous m'avez recommande' de ne point le laisser seul : «Va, mon ami, me dit-il avec honte', et sois tranquille; je suis aujourd'hui mieux qu'à mon ordinaire.»
Il est vrai que depuis avai'it-hier , qu'il a reçu votre dernière lettre , il était d'un calme qui faisait plaisir à voir; mais , comme dit le proverbe , il n'y a pire eau que Veau qui dort; et, par précaution^ je cachai ses pistolets sans qu'il s'en aperçût. Comme je sortais par le pont-levis , il me rappela.
« Lambert , me dit-il , en revenant lu passeras vis-à-vis ( il ne dit pas le mot couvent , mais nous nous entendons ) ; tu t'informeras ; non , tu n'iras pas toi-même , mais tu donneras un ëcu à ia première paysanne que, tu trouveras , pour aller s'informer si mademoiselle d'Amercour est encore à Laguiche. »>
Me voilà en routié ; en moins de deux
heures j'avais fait ma commissioii et je revenais.
Enapprochantderabbaye,lebonheur veut que je rencontre, au bout de Pal- Jee, mademoiselle Adèle qui est aùjôuFd'hui, comme vous savez , au service de mademoiselle d'Amercour. Comme elle a beaucoup d^estime pour moi, elle fit un cri de surprise en me voyant, et nous nous retirâmes hors du chemin , pour causer un moment sans être vus. Je lui dis, comme à tout le monde, que jVlais au service d'un Anglais ; j'appris d'elle ce que M. Anatole voulait savoir, et beaucoup d'autres choses qu'il ne faut pas qu'il sache, sur la santé chancelante de mademoiselle, qu'ils appellent aujourd'hui sœur Sainte-'Ce'cile....
Comme nous causions , j'entends une
voiture qui s^arrète à quelques pas de nous, et j^en vois descendre, devinez qui?... Le comte de Montford , qui s\i-
vançait à pied vers le couvent
... i, 'Hyi'
Comme je paraissais surpris de celle rencontre, j^apprîs de mademoiselle Adèle que ce seigneur avait obtenu du père de sa jeune maîtresse la permission de la voir au couvent , où elle a obtenu la permission d''a]ler passer un mois , depuis que son amie a pris le voile. « On parle , ajouta-t-eile , du mariage de mademoiselle d'Amercour avec M. le comte ; mais je puis vous assurer qu'il ne se fera pas plus que Fautre : mademoiselle Pauline n'en veut pas entendre parler, et elle répète tous les jours quelle se fera religieuse, comme sa bonne amie, plu-
CKCILE.
tpt que dVpouser un homme quMIe 4#e;5te. )>
Là-dessus, nous nous sommes mis à nous demander pourquoi un beau jeune hpnime, qui est grand seigneur, riche ^jinillions, ne peut pas parvenir à se marier..*. J^avais grand plaisir à causer avec mademoiselle Adèle, mais jVtais pressé de retourner aux Bruyères.
La première chose que je fis, en arrivant, fut de raconter à Monsieur tout ce que je venais d^apprendre. « Il est là, sMcria-t-il d^une voix qui me fit frémir ; cette fois , il ne m^ëchappera pas. »
„ , En disant cela, il court dans sa .chambre pour y prendre ses pistolets : jMtais mort si je Ta vais forcé à me les re-
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demander deux fois. Il sort, je nWais garde de le laisser aller seul, et comme je prévoyais un malheur, je mVrme d'un couteau de chasse. Nous arrivons à Tavenue du couvent, et nous nous cachons, pour attendre la sortie du comte , dans le même endroit où , quelques momens avant , nous étions avec mademoiselle Adèle.
Monsieur ne parlait pas , mais je voyais sur sa figure des mouvemens de rage qui me faisaient trembler, moi qui ne suis pas timide.
Nous attendions depuis une grande heure , et le jour commençait à baisser, quand nous vîmes notre homme sortir du couvent, suivi de ce grand diable d'heiduque , qui ne le quitte pas plus
que son ombre. M. Anatole court à lui: « Regardez-moi, lui dit-il, et défendez votre vie. »
Le comte faillit tomber à la renverse de surprise ; mais il se lemit bientôt, el dit avec un rire insolent:
<( Encore un ncle de folie?
)» — Cest le dernier dont vous serez témoin, )/ reprit M. Anatole, eu lui pre'sentant par la crosse un de ses pistolets; mais il le refusa, et donna Tordre à son domestique d\dler prendre les siens dans sa voiture. J'^accompagnai riieiduque pour être sur qu^il ne ramènerait personne avec lui.
IMaintenant voici comment Paliaire se passa :
LEttRE CVI. If
Nous nous eïîfonçânies dans une espèce de taillis, et qaand nousfûmes à deux portées de fusil de la grandVoute, M. Anatole s''arréta dans une clairière d^où Ton découvrait une partie du cloître.
« Vous avez vos pistolets et fi\i les miens, dit-il au comte; je vaism'e'loigner de toute Tétendue du rondpoint où nous sommes; nous marcherons Tun sur Fautre, et nous tirerons à volonté : le point essentiel, c'est que Pun de nous reste sur la place. »
M. de Montford, à qui ces conditions ne convenaient pas, voulut entrer en explication....
« Point de phrases, lui cria mon
maître d^uiie voix de tonnerre; vous expierez vos crimes en vue de ce couvent, ou jY laisserai ma vie.
» — Des hommes d^honneur, reprit le comte, ne se battent point sans témoins.
)) — Pourquoi donc en demandezvous? interrompit M. Anatole en fre'missant de colère ; j^ai soif de votre sang et je ne veux pas attendre. »
Voyant qu'ail n'y avait pas moyen de reculer, le comte alla se placer à sa distance, mais comme je ni' aperçus qu'il faisait un signe à Theiduque , je m''emparai de ce dernier, et pour Toccuper à quelque chose, je lui proposai de mesurer son grand sabre
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contre mon petit couteau de chasse....
ïl refusa et je me contentai de surveiller tous ses mouvemens.
Nos deux maîtres sWancèrent Tun sur l'autre : M. de Montford tira son premier coup à vingt-cinq pas environ et atteignit M. Anatole au bras gauche.
« Ce n'^est rien », dit-il en continuant à s'avancer.
A dix pas environ il tire sur son adversaire et lui casse la cuisse. Celui-ci tombe.
« Je ne veux point, quoique j'en aie le droit, faire usage de mon second feu, lui dit votre ami, que vous ne soyez en ëtat d'y répondre, et je vous
l4 CÉCILE.
donne le temps de faire vos disposi-
tions ! »
Le comte, avec Taide de son domestique, s''assit sur le tronc pourri d^un vieux saule dont une branche lui servait d\ippui, et mon intrc'jîide maître , que son courage seul soutenait, car il perdait beaucoup de sang, vint se placer devant M. de Montford à six pas tout au plus : ils tirèrentensemble.
Je les crus tues tous les deux, je courus vers M. Anatole qui avait e'tc renverse', mais avant que j'arrivasse à lui, il avait eu le temps et la force de se traîner auprès de son ennemi et de lui plonger un poignard dans le cœur; i[ ne frappait qu'un cadavre : M. de Mont-
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ford, atteiat à !a têle d\ia coup de pistolet, était étendu sans vie.
a Ah ! mon cher maître , où avezvoiis été touché ? mVcriai-je en le prenant dans mes bras....
„ — Qu^imporle,répondit-iî ; maintenant (en jetant les yeux sur le couvent) je puis mourir, » et il perdit connaissance.
Pendant que Theiduque courait au couvent pour y chercher du secours, je vis d'un coup-d'œil ce que nous avions à craindre dans cette circonstance ; chargeant mon pauvre maître sur mes épaules, je m''enfonçai dans répaisseur de la forêt et je fis une première halte près d'*un ruisseau.
M. Anatole reprit ses sens ; je lavai ses blessures sur lesquelles je mis un premier appareil, et , après trois ou quatre stations, nous finîmes par regagner
notre gîte.
Ce matin, Monsieur quia dormi deux grandes heures, a paru surpris de se trouver vivant. J'ai visite' ses blessures; la seconde qu'il a reçue au-dessous de la mamelle droite , et que j'avais d'abord jugée mortelle, n'a fait que labourer les chairs , et celle du bras, quoique très-profonde, n'a pas cause la moindre fracture.
Pendant que je le pansais, Monsieur m'a dit en souriant : « Tu te donnes bien du mal inutilement, mon pauvre Lambert; je connais quelqu'un
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plus adroit que le comte et qui ne me manquera pas. » Je vous répète ses propres mots.
M. Anatole n'a 'jiâ^S Vblilu entendre parler de chirurgien, et= je n'ai pas cru devoir le contrarier, d'autant ^ue sans vanité je suis capable de lui en tenir lieu.
Je voulais absolument le saigner, comme c'est d'usage, mais Monsieur m'a ri au nez, en me disant qu'il a encore besoin pour quelques jours du peu de sang qui lui reste ; ce que j'en dis à M. le chevalier, n'est que pour mettre ma responsabilité à couvert, s'il arrivait quelque malheur.
Je ne vous parle pas, M. le chevaHer,
i8 CECILE.
de tout ce que j^ai souffert daUs cette terrible soirée à la vue du péril qui ïiienaçait un maître pour qui je donnerais cent fois ma vie; vous me connaissez, et vous rendez justice aux sentimens de celui qui a Thonneur de se dire avec respect , votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
Lambert.
CHARLES D EPIVAL A MADAME DE NEUVILLE
Ma chère Emilie , quand la iiiorl de votre excellent père est venue porter le dernier coup à votre cœur, et vous a forcé de partir en toute hâte pour Sisteron , où vous appelait le plus pénible des devoirs ' , je vous ai promis de vous
' La perte de son père avait forcé madame de Neuville à se rendre en Provence , dans la terre où M. de Césane était mort.