‹ Cécile, ou, les passions (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · T. V. II · texte numérisé non relu

T. V. II

ce point, h. curiosité du lecteur.

Les regreis que leur causèrent l'absence de la patrie et la séparation des amis qu'ils laissaient en France , furent tempérés par le souvenir de tant de persécutions et de douleurs. Un pressentiment dont chaque jour augmentait la force , avertissait Anatole qu'un grand mouvement ne tarderait pas à bouleverser le sol natal. L'honneur monarchique qui, depuis trois siècles, remplaçait parmi nous l'honneur chevaleresque , était au moment de s'éteindre. La démocratie , sous les formes et pour ainsi dire sous la livrée du pouvoir absolu, régnait dans tous les esprits. Cette confu-

CONCLUSION. èft3

sion d'idées, ce chaos d'elémens politiques, prêts ase confondre', avaient sauvent été ro1)jet des entretiens de Charles et d'Anatole, et Pespérance d'une révolution, où ce dernier ne voyait encore qu'un moyen de réorganisation sociale, lui faisait legretter de s'éloigner de son pays dans un moment oii il pouvait avoir besoin du concours de toutes les âmes fortes, de toutes les volontés énergiques.'

Cependant Anatole , placé par une disposition singulière de sa destinée sous le charme des sentimens que lui inspiraient Cécile et Nathalie, aspirait au repos comme au bonheur suprême, et ne soupir

rait plus qu'après la retraite d'une vie obscurément paisible qui le hissât tout entier à ses 'tendres affections.

Charles, qui avait accompagne Anatole et Cécile jusqu'à Nantes , voulait absolument s'embarquer avec eux et aller les établir dans quelque coin des Etats-Unis, où il avait été convenu qu'ils se retireraient :

les instances de Cécile et de nouvelles considérations où il trouva la preuve qu'il serait plus utile à ses amis en restant en France qu^en les suivant en Amérique, le forcèrent à renoncer à ce projet-*^^- ^^

Après un séjour d'une semaine à Paimbœuf , pendant lequel Charles

CdNGLÙ^rON. 125

s'occupa de tous les détails de l^embaïquement, Cécile et sa fille, Anatole et le fidèle Lambert montèrent à bord du navire les Trois-Frèi^es en chargement pour Boston. Quelque pénible que fût une séparation dont il était si difficile d'assigner le terme, on peut aisément s'en faire une idée ; mais comment peindre le désespoir de cette bonne nourrice , dont l'attachement pour Nathalie ne pouvait être égalé que par celui de sa mère ! Cette excellente femme voulait les suivre au - delà des mers , et il fallut lui rappeler que son abandon pouvait causer la mort de son mari , pour la déterminer à retourner dans son

pays , CQmblée. (l^s.,J>ieiiiiûts du Cécile.

(( Le 5 du iû<^i6 de-Jévrier 178b, le navire mit à la voile , et après une heureuse traversée de trente-trois jours ^ nos jeunes voyageurs arrivèrent à Boston, où leur premier soin fut de faire hënir leur union par un prêtre catholique.»

L'existence industrielle et conjmerçante des cites américaines avait peu de charmes pour la brillante imaginatioQ d'Anatole* Apeine sortie (les langes de son/ f indépendance, l'Amérique e'tait tfiop fière d'avoir reconquis ses droits,> pour ne pas craindre de les compromettre en se liyj'ant aux habitudes d'um: luxe

dangereux pour les monarchies , et mortel pour les républiques. Ce n'étaient point le luxe, la pompe de la civilisation européenne qu'Anatole et son amie venaient demander à l'Amérique aftianchie ; mais ce n'était pas non plus cette vie monotone d'tme activité toute matérielle , qui renferme l'homme dans un cercle de travaux physiques, et constitue des sociétés humaines sur le plan d'un royaume d'abeilles ou d'une réptiblîque de castors. Ce qu'ils voulaient c'était une aimable solitude oii ils pussent embellir la nature sauv âge ; c'était une habitation riante et commode oii ils pussent , en réunissant leurs vœux et leurs

J28 COWCLUSION.

souvenirs , se composer un bonheur place si haut que le sort même n'y put atteindre.

« Après d'assez longues recherches, Anatole trouva sui* les bords de la Susquehanna , dans la Pensylvanie , un lieu tel que son imaginalion le lui avait ollert.

» Il y conduisit Cécile (qu'il avait laissée à Philadelphie pendant ses courses) , pour qu'elle choisit elleiiième l'emplacement de leur future habitation. Deux forets primitives, situées sur deux collines, descendent Tune vers l'autre par une pente trèsdouce, et laissent entre elles une vaste et riante vallée. La Susquehanna , fleuve d'abord très-impétueux , après

avoir roule ses eaux mugissantes sur les rochers qui hérissent le fond de la vallée, précipite son cours et vient s'y briser en cataracte : après tant de furie, le fleuve étend dans la plaine la nappe hmpide de ses ondes dont la fuite s'annonce à peine par un léger murmure. Cette situation parut charmante à Cécile qui dit à son ami : « Vois, Anatole, n'est-ce pas l'image de notre vie, orageuse avant la cataracte , paisible ensuite et obscure ? ))

» Le lieu choisi, Anatole en fit l'acquisition et s'empressa de louer à Boston et à Philadelphie les bras nécessaires aux travaux qu'il fit aussitôt commencer. 11 stu' veillait les

i3(> CONCLUSION.

ouvriers, traçait le plan du verger et jetait les fonclemens de l'habitatiou principale que Cécile avait déjà nommée Beauvoir.

» Trois mallieureux Ecossais chassés de leur pays pour avoir manifeste de rattachement à la cause perdue des Stuarts ; deux Irlandais plus malheureux encore, qtii, prives dans leur patrie de leurs droits politiques, avaient ëte chercher dans FAmerique la liberté de dire leur chapelet et de prier Dieu en latin , obtinrent d'Anatole l'autorisation de venir s'établir dans les limites de son domaine. Devenu, sans le savoir, fondateur d'une petite colonie, il partagea entre ces pauvres exilés

CONCLUSION. 43f

les terres dont il n'avait pas besoin et qui lui avaient été vendues à trèsbas prix. Bientôt la hache , la bêche et le soc entr'ouvrirent pour la première fois le sein de cette terre virginale , et Anatole trouva le prix dé ses bienfaits envers ses nouveaux concitoyens, dans les services qu'ils s'empressèrent de lui rendre.

)) C'était un singulier spectacle que cette activité de quelques hommes accomus des points les plus éloignés du globe, pour jouir, au fond d^in désert , de la liberté de conscience dont la société civilisée leur avait fait un crime. Anatole qui se trouvait le chef natmel de Beauvoir

l32 CONCLUSION.

exerça sans , pompe celle paisible inagislralure. »

Je commencerais v^a nouvel ouvrage, si j'entreprenais de soumettre à l'exaciilucle d'une description détaillée le genre de vie que la famille du sauvage Anatole menau dans ces solitudes. Les trava qx champêtres, les jotiissances paisibles se succédaient par un contraste qui en relevait le prix mutuel. Il y a aussi une sorte de contentement inspiré par la grande régularité de l'existence, et cette satisfaction pure, née d'un emploi complet de toutes les heures de la journée , est plus durable et plus profonde que celle dont nos passions et nos voluptés

nous apportenl l'ivresse passagère.

Ajoutons que peu de cœurs savent trouver dans leur propre fonds cette source intarissable de consolations et de joies.

Anatole et sa douce compagàfer,* bien que livres en proie au souffle dévorant de la passion qui avait tourmente leur première jeunesse , n'avaient point reçu l'atteinte de ces habitudes de frivolité qui absorbent la vie et Fèpongent, si j'ose parler ainsi , à mesure qu'elle s'écoule. Le tourbillon des mœurs brillantes et légères avait roule près d'eux" sans les entraîner^ et l'espèce d'ingénuité qu'avait conservée leur esprit ne repoussait point

î34 CONCLUSION.

il vec dédain les travaux et les plaisirs naïfs de la nouvelle colonie.

La nature que tant de decl amateurs notis ont fait méconnaître, par les travestissemens dont ils la cou-^ vraient , était la seule dispensatrice des heures de nos coloris. « A peine la hulotte bleue de l'Amérique, eu voltigeant au-dessus des forets, avait annonce le réveil du jour, chacun était à l'ouvrage, sous la direction de Lambert que l'on avait reconnu comme inspecteur des travaux. Les uns élargissaient le bassin où tombaient les eaux du fleuve, afin de prévenir les inondations que la crue subite de ces eaux u'aurait pas manque de causer. Anatole en per-

CONCLTJSIOiN. l35

sonne allait diriger les travailleurs :

sa voix ranimait l'activité, encourageait l'industrie, prétait de nouvelles forces aux moins robustes, indiquait des ressources ou des expediens contre les obstacles qu'il fallait vaincre. A neuf heures , le premier repas était annonce par le son, non d'une triste cloche , dont le bruit aigre rappelle des idées de destruction, mais d'un cor de chasse employé' par les Canadiens et qui fait retentir au loin les forets de sa fanfare éclatante. Chacun après le premier repas commençait les travaux de défrichement et de jardinage. Le soir arrivait; on battait hs bois voisins pour fournir à la nour-

l36 CONCLUSION.

riture des jours suivans , par les produits d'une chasse toujours abondante dans des forets dont les détonations de la poucke n'avaient jamais troublé le silence. ))

Ainsi se mariaient, chez les habitans de Beauvoir , l'ordre et l'indépendance : chacun contribuant au bien commun, partageait l'aisance de tous ; et ce problème insoluble de la politique, l'intérêt de la république naissante se trouvait l'avoir résolu , en soimiettant à une règle unique le libre développement des facultés de chacun.

Montesquieu a fait remarquer que les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; pour retentir dans la pos-

CONCLUSION. l3^

tériië, les peuples comme les fleuves ont besoin d'être grossis et troubles par Forage. Un cours paisible fait leur bonheur , mais ne fait pas leur gloire. Aussi très-peu de faits intéressans composent-ils les Annales de Beauvoir jusqu'au moment où la petite colonie eut à repousser les agressions de ses voisins.

Anatole, en adoptant les dispositions d'ordre que j'ai rapportées et qu'un frère Morave, long-temps admis par les Herhnutes d'Allemagne, lui avait communiquées, s'était bien garde de bannir les fêtes et lesdiver-. tissemens d'une société d'hommes laborieux réunis sous ses auspices.

ti Dès qu'un travail important se trou-

l38 , cgiNCLLSION.

vait termine, ou une iudustrie nouvelle introduite!, une journée était consacrée auv^ji^ux et nu repos ; on fixait, un^Boniain^ià J'avance, l'époque de, ce dd^ssemént. Le bruit s'en répandait isiir les rives de la Susquelianpay dont les liabitans affluaient k Beauvoir et y apportaient, pour prix de l'iiiospilaliié, des pelleteries et du vin. Les sauvages meme de quelques tribus voisines venaient faire admirer leur adresse au jeu de paume et ^ la lutte^ à laquelle s'exerçaient devant eux les iionmies de la chair blanche.

)) Quelquefois on voyait plusieurs de ces Indiens se grouper sous une touffe d'arljres,. pour.. donner aux

CONCLUSION. i'dg

eolons une leçon de leur jeu favori, les osselets. Souvent aussi ils commençaient les jeux sauvages et les danses figurées de leur pays : véritable pantomime de la nature qui représente tour à tour un combat ^ une chasse , ou les agitations de l'amotu% Ce sont des gestes qui parlent, des mouvemens qui peignent des idées : c'est à la fois de l'ëloquence sans paroles , de la poésie en action, de Fart dramatique sans dialogue : peut-être doit-on regarder ces danses comme le premier pas de Fintelligence humaine dans la carrière des arts.

» Mais rien , au milieu des fêtes ^ des travaux de la colonie, au milieu

l4o CONCLUSION.

de ces délassemens et de ces occupations si naturelles et si douces, ne contribuait plus au bonheur des amans que le souvenir de leur vie passée. Ils se plaisaient à en reproduire l'image de toutes les manières; le soir, Cécile chantait, près du berceau de NathaUe, des vers qu'Anatole avait faits et qui reproduisaient les émotions dont ils avaient été si long-temps tourmentés en France.

On choisissait une saison propice , pour aller explorer les rives magnifiques de la Susquehanna qui n'est navigable que sur une étendue de six lieues ; le reste de son cours étant obstrué par les roches dont i!

est semé. La plus fréquente des ex-

cursions d'Anatole et de Cécile les conduisait à la cataracte , sinon la plus imposante > du moins la plus pittoresque de cette partie du monde; chaque fois ils allaient admirer, sous une face nouvelle , le vaste torrent d'écume et d'eaux bondissantes , qui, sous ses aspects toujours changeans, et selon le point de vue sous lequel on le considère, offre tour à tour une nappe d'eau paisible , un voile épais de vapeurs qui reflètent l'arc -en -ciel dans leur humide tissu, et une épouvantable confusion d'arbres , de débris entraînés par les flots furieux. Un naturel du pays leur raconta l'histoire d'un suicide singulier, dont la tradition s'est per-

i4^ CONCLLSION.

pëluëe clans ces déserts. Un sauvage qui avait attaché son canot k la rive, au-dessus de la cataracte^ h l'endroit où les flots sont paisibles, revenait de la chasse à sa cabane située devant cet endroit même. Les Indiens d'une tribu voisine Tavaient pillée, et sa femme et ses enfans, prisonniers de guerre, avaient été, selon l'usage, massacrés et dévorés parles vainqueurs. Saisi d'un désespoii^muet, Flndien détache le lien qui retenait son bateau à la rive, s'y jette, se couvre de son manteau d'élan , s'abandonne au cours des ondes, et vase briser contre les rocs qui déchirent et dispersent les débris de sa barque et de son cadavre.

CONCLUSION. l4^

)) La colonie de Beauvoir ne comptait pas un an d'existence, et chaque jour voj'ait s'accroitre sa prospérité, lorsqu'une circonstance imprévue fut sur le point de la détruire : tm Ecossais nommé Albyn , homme audacieux, d'une vigueur extraordinaire , se plaisait a s'engager, après les travaux du soir, dans ces forêts .sans âge et presque sans limites y dont Beauvoir était entouré.

Un jour il entraîna tous les colons dana une de ces expéditions qui lui valaient : quelquefois la prise d'un bison ou d'un daîm sauvage. Les indigènes de ces bois , qui faisaient partie de la tribu célèbre des Onéydas , s'étaient retirés à l'approche

l44 CONCLUSION.

des Européens : mais quand on les alla cherclier dans leurs forêts et à l'ombre de leurs vieux chênes, de leurs immenses magnolias, ils jurèrent de faire résistance aux usurpateurs ; un premier combat eut lieu ; les sauvages furent disperses ; mais les colons ne firent d'autres prisonniers qu'un jeune sauvage qu'ils emmenèrent avec eux.

)) Anatole qui avait appris avec peine un combat qui pouvait avoir des suites si funestes au repos de la colonie, ordonna que l'on délivrât le jeune captif. Onantya, c'était le nom du sauvage , se croyait destiné au sort affreux des prisonniers, d'après le droit de guerre des nations bar-

COWCLUSIOiN. 145

bares : il fut bien ëtomië de se voir mis en liberté ; et les gestes du chef de la colonie et de ses concitoyens lui apprirent qu'il de\ ait son salut à Anatole. Il se prosterna dey^nt son libérateur, baisant ses pieds et ses mains, et prononçant dans l'idiome de son pays des remerciemens enthousiastes, dont la déclamation pou-^ vait seule faire devinerle sens à celui qui en était robjet:pej:te circonstance rétablit la paix avec les Onéydas.

^ » Beauvoir continuait à prospérer :

k force de persévérance et d'activité, le. jeune Français avait élevé, dans

ij''. ' '

cette nouvelle Arcadie, huit cbaumîères environnées de bois et de terres labourables.

t46 eo!»cT.uteïoH.

)) Anatole avait voulu célébrer le double anniversaire de la naissance- <ie Cécile et de la fondation de Beauvoir; tous les colons depuis huit jours étaient occupés des préparatifs d'ime fête dont Cécile était la seule qui ne fut pas prévenue : le 0 mai 1789, Anatole, à la tête des habitans de Beairvoir et d'une foule dé sauvages Onéydas, conduite par le jeune Onanthyà , vint chercher Cécile et Nathalie pour les conduire a ux Bruyères ^) Ce nom pourrait me dispenser de dire qu'Anatole, a Finsu de Cécile, avait fait construire à deux lieues de Beattvoir , et dans un site tout-k-fait semblable à celui dont il voulait rappeler le souvenir , une

espèce de donjon qui figurait grossièrement, par sa forme et ses principaux détails extérieurs, leur château de la Sologne et la fameuse tour des Archives. Les canots qui devaient remonter le cours de laSusquehanna, et conduire aux Bruyères la jeune châtelaine escorte'e des colons et des Onèydas , étaient pavoises avec élégance ; celui qui lui était destiné avait reçu , de l'ingénieuse adresse des colons , la forme d'un berceau de fleurs.

(cRien de plus riant ni de plus pittoresque que ce voyage : le printemps expirait ; l'air était calme j la température délicieuse. Les bateaux remontaient le cours de la Sus-

f48 CONCLUSION.

quêhanna, qui se cachait entre deux rives couvertes de folle avoine, d'où des milliers d'oiseaux américains s'envolaient , au bruit de la rame qui frappait l'onde. Anatole et Cécile jouissaient de cette volupté profonde et douce qu'inspire une namre primitive et pittoresque aux âmes qui savent la sentir. Dans ces lieux oii l'homme n'a pas encore tout usurpé , les forêts ont une plus fraîche verdure , et les arbres qui ombragent à la fois la rivière embarrassée de joncs et la nacelle du voyageur, comptent des siècles d'une existence que jamais la main de l'homme n'a pu ni protéger ni iîltaquer.... Quand les colons attei-

gnaient quelque petit village situé au milieu de cette nature féconde pleine de vigueur et de jeunesse, ;la scène devenait plus animée : de jeunes Canadiennes ^ dont la beauté piquante est si remarquable dans le premier âge, s'assemblaient sur la rive. Le son d'un cornet destine à cet usage annonçait aux vil^geqis l'arrivée de cette flotte^ et les voyageurs^ descendant au milieu des colons , allaient visiter ces cabanes , ces métairies et ces plantatioi^s, berceau peut-être de quelque. fitéjJtk^ meuse par le commerce , la guerre ou les arts.

» L'installation de Cécile se fit au bruit des seuls instrumens que

l5o CONCLUSION.

Von possédât ; on pense bien que le cornet canadien y jouait un grand rôle. Cécile, la fleur de ces déserts, transplantée par le sort loiu de la civilisation dont elle avait toutes les sràces sans en avoir aucun vice , était portée, par les bras vigoureux de deux Onéydas , sur une espèce de trône de verdure. Elle n^eut que le temps de jeter un rapide coupd'œil sur le séjour nouveau que l'attention délicate d'Anatole avait préparé pour elle ; ses yetix étaient pleins de larmes , et le sourire qui embellissait encore son charmant visage prouvait que ces pleurs avaient leur source dans le sentiment du bonheur présent, comparé

au .souvenir des peines passées.

)) Le bruit du tambour annonça que les jeux allaient commencer sur la pelouse qui faisait face au châiieau rustique dont les colonnades , formées de simples troncs d'arbres^ imitaient grossièrement les pompes architecturales du château européen. Anatole, Cécile et Nathalie^ assis ensemble sous le portique du château des Bruyères, contemplèrent le curieux spectacle qui s'offrait à leurs regards. Plusieurs bipux placés aux pieds de Nathalie, devaient être distribués à ceux qui vaîmcraieiit dans les jeux. Chacun des joueurs portait au bras gauche un rubsua bleu pour distinguer des

l52 CONCLUSION.

simples spectateurs les concurrens aux prix de la journée. Les sauvages Onëydas , dont la fierté dédaigne ordinairement les divertissemens des hommes de la chair blanche, consentirent à faire partie des joueurs.

Onanthya , que la reconnaissance attachait à son libérateur Anatole , avait rassuré les hommes de sa tribu, qui dans cette fête solennelle voulait jurer Falliance éternelle avec la colonie , et fumer le calumet de paix. Précédé de trois jongleurs , Onanthya jura la parole, dans son langage auquel nul des colons iie comprit rien , mais dont chacun devina le sens et applaudit l'intention.

Alors les Indiens mêlés aux colons.

CONCLUSION. l53

déposant leurs haches en un faisceau, entonnèrent le chant de la paix.

» Le jeu de balle commença ensuite ; réunis et formant un cercle, les Indiens et les colons chassèrent , rechas^èrent, et pendant une heure iii^nt, voler à travers l'espace la balle toujours bondissante. Le prix de- \ait appartenir à celui qui aurait i^ontré à ce jeu le plus d'adresse.

Tputes les voix nommèrent Onanthya, auquel Cécile remit, par les mains de la petite Natalie, un collier d'acier et d'or, ornement favori des sauvages, et dont le jeune vainqueur se hâta de se par^r. Un festin, pris sous une grande futaie, au bord

l54 CONCLUSION.

d'une eau courante, interrompit les jeux : rien ne peut égaler la grâce naïve de Cécile, si ce n'est la joie bruyante et la vive allégresse des convives, quand sa blanche main remplissait les coupes.

» Après le repas, les femmes indiennes exécutèrent autour de Cécile une danse dn pays, qui représentait une chasse; et le combat de la course commença ensuite : un Anglais fut vainqueur. Le prix de Tare fut ensuite adjugé à Anatole lui-même, qui fi^appa d'une flèche un pélican rouge au sommet d'un pin. Le soleil se coudiait, et de grandes toiles attachées aux branches des arbres servirent à dresser

CONCLUSION. l55

des tentes, sous lesquelles les colons et \es sauvages s'endormirent, fatigués des plaisirs et ides travaux du jour.

» Cécile retrouva dans le donjon, qu'elle examina en détail, tous les meubles qui ornaient son ancienne chambre des Bruyères.Le berceau de Nathalie y occupait une place; Fillusion la plus douce la reportait aux Ueux qu'elle avait embellis aux premiers jours de sa jeunesse. Les voluptés brûlantes que donne l'amour, quand il s'environne de dangers et de mystères, que suivent les regrets et les douleurs , valent-elles cette nuit de la jeune épouse, près du berceau de sa fille livrée au plus doux soin-

i56 CONCLUSION.

TTieil, au milieu de souvenirs charmans, et dans les bras d'un époux qui n'aimait qu'elle, dont elle était la vie, et pour qui elle avait tout sacrifié au monde?

» Le matin suivant, Anatole fit observer à son amie toutes les particularités du nouveau séjour qu'il avait créé pour elle. Tout y rappelait quelque souvenir tendre et passionné de la vie des deux amans. Cette roche était celle de la séparation ; ce berceau, protégé par un gros arbre, était celui du rendez-ijous , et reportait l'imagination des époux vers cette époque de douleur et d'amour k laquelle ils venaient à peine d'échapper.

» Les jeux continuèrent le lendemain et le surlendemain ; et pendant que la révolution ébranlait l'Europe , les éclats d'une joie naïve faisaient retentir ces lieux sauvages, 011 l'on ne connaissait ni tiers -état, ni noblesse, ni balance de pouvoir, ni bureaux, ni ministère.

» Vers la fin du troisième jour, un jeune Indien Onéyda, s'avançant au milieu de l'arène, fit entendre qu'il roulait parler. Son discours, accompagné de gestes, ne fut point compris entièrement des colons; seulement on crut deviner, à travers cette pantomime un peu obscure, que l'Indien voulait indiquer un malheur dont la colonie devait bientôt être menacée;

que ce malheur, quel qu'il fût, viendrait des forêts occidentales, et que la nation desOnéydas défendrait ses nouveaux amis avec toute la vaillance et tout le dévouement dont elle était capable. Après avoir parlé, il jeta. devant lui detix colliers blancs el un rouge, en gage de paix, d'alliance et de serment.

» Le quatrième jour, les colons retournèrent à Beauvoir avec Onanthva qui ne quittait plus Anatole.

Beauvoir commençait à offrir cet aspect de demi-civilisation mélè à une nature encore sauvage qui a beaucoup de charmes et d'originalité. Au-dessus des grands arbres, dont le tronc caverneux attestait

CONCLUSION. l59

qu'ils avaient vu passer et s'éteindre trente générations, s'élevait la fumée des chaumières. Les coups de la cognée , le tintement de la clochette, l'aboiement de chiens, se joignaient aux cris de l'oiseau moqueur, au fracas de la cataracte, et à tous les brttits de la solitude qui ne ressemblent à aucun des bruits que répètent les échos de nos sociétés civilisées. Les animaux des bois, enhardis par une longue possession de ces domaines, et qui n'avaient encore aucune défiance de l'homme, saluaient leurs hôtes inconnus. L'aspect de la plus opulente habitation, au milieu des jardins les plus artistement dessinés, n'offrit jamais" rien

l60 CONCLUSION.

d'aussi délicieux , pour l'imaginaiiou et pour la pensée , qOe celle nature vierge, combattue et embellie par un commencemeni de culture. Le philosophe découvre dans ces fermeJ^ isolées l'avenir d'une civilisation riche, brillante, industrieuse: Ce germe de colonie se développe et grandit à ses regards : le bonheur, l'aisance, le luxe, les délicatesses de la vie, habiteront ce sol, naguère hérissé de ronces et chargé des débris d'une végétation qui remonte aux premiers jours du globe. La puissarice des arts, la richesse et le vice, 'auront une progression égale et infinie; et peutêtre cette faible bourgade devenue la capitale d'une province, un jour^

, épouvantée par des crimes nés, de son opulence , sera-t-elle forcée de regretter le temps d'innQcenceietîde pauvreté où elle se composait ^ .de quelques chaumières de sapin, bâties sur le bord du fleuve.

)) Les jours , les mois s!éqpulèrent. Bientôt les canots des liabi-tans de Beauvoir, voguant sur l'Oiiio et la Susquehanna, allèrent portei* aux marchés voisins les productions d'un sol fertile et d'une culture persévérante , productions, qu'ik échangeaient contre des denrées plus chères, des semences exotiques ou des instrumens d'agriculture. Le sauvage Onanthya, chaque jour plus reconnaissant envers son bienfai-

l6'l COWCLUSION.

leur Anatole, revint de temps en lemps le visiter dans sa chaumière et l'aider dans ses travaux. Ce jeune sauvage était vigoureux , agile et intelligent. Une amitié tendre l'unit bientôt h la famille d'Anatole. Tantôt il apportait de belles peaux d'hermine blanche pour en garnir la couche de la petite Nathalie , tantôt de la mousse de cyprès dont le duvet forme des oreillers plus doux que le duvet du cygne, tantôt des graines rouges et noires qui, placées alternativement et suspendues pâi^ un fil de soie, composent un collier naturel de la plus grande élégance. De concert avec Anatole, il employait sa force à saper et à

CONCLUSION. l63

abattre les plus gros arbres , et pendant des journées entières il se plaisait à repëtei' les noms français des objets^ et s'instruisait ainsi, par l'instinct de l'amitië, à parler la langue la plus élégante de l'Europe ; mais l'humeur sauvage de sa tribu n'était pas efFacëe chez lui : après avoir paru sous le toit de l'homme civihsë, ce jeune enfant des déserts jetait de nouveau sur ses épaules nues et brunies par le soleil la peau de loup qui lui servait de vêtement unique; il laçait ses mocassins rouges , entonnait le chant du départ , s'ëlançait comme le faon sauvage dans ses bois natifs, et s'y enfonçait pour ne se montrer de nouveau que quel-

i64 CONCLUSION.

ffues semaines on qnelques mois plus tard. Peu de jours suffisaient pour le iporter aux limites les plus reculées de ces solitudes : à travers ces forets sans route, le seul ins-; tinct le dirigeait sans jamais Fegarer;^ La mousse . rougeàtre des arbres ^ l'aspect des cîeux, les nuances de verdure lui indiquaient le chemin qu'il avait à suivre : plus rapproches de la nature, on dirait que ces liommes primitifs sont encore identifiés à elle et à ses ouvrages; elle a pour eux un langage que l'homme des villes ne connaît plus ; ils entendent clahement cette voix mystërieuséiv»

dont les accens n'ont de -sens qiie pour eux seuls. »

CONCLUSION. i65

Cependant le bonheur de la nouvelle Colonie commençait à la rendre célèbre; et quelques nouveaux colôtis se joignirent aux fondateurs; c'étaient > comme les premiers^ des hommes chasses de leur pays par le malheur et par la méchanceté' de leurs concitoyens. Un Anglais qui avait été condamné à rexportation pour avoir mal parlé d'un pair d'Angleterre, contre la loi àuscandalum inagnatum ; un Espagnol que l'inquisition poursuivait ; plusieurs émigrés français; deux Italiens que Rome papale bannissait; enfin un jeune Grec, échappé aux bourreaux d'un pacha, se réunirent dans cette terre de refuge, qui semblait devoir

servir de ix)rt coniriiun à toutes les infortunes. Tous ces hommes de nations diverses, jadis ennemies, ne formaient plus , auprès de la Susquehanna, qu'une petite nation heureuse et unie ; occupée de l'exploitation difficile d'un terrain vierge, elle oubliait le sang et les larmes dont l'Europe était couverte ; car au moment où Beauvoir commençait a fleurir^ la révolution, comme je Tai dit plus haut, éclatait avec toute sa violence, la bannière de la liberté flottait au milieu de l'orage, plantée sur des amas de mourans et de morts ; et l'écho lointain des triomphes et des fureurs de l'ancienne société civilisée venait époti-

vanter les citoyens libres et simples de ces solitudes transatlantiques.

Satisfaits d'une vie qui leur ofirait peu ée jouissances de vanité ou de luxe et beaucoup de plaisirs du cœur , Anatole et Cécile élevaient la jeune Nathalie qui entrait dans sa quatrième année. C'était la plus charmante des enfans, et les colons avaient raison de la nommer la Rose de la Susquehamia ; un me'lange indéfinissable de la naïveté' champêtre et de la finesse^, de la grâce , de l'élégance qui appartenaient à sa mère , la caractérisait déjà. Il fallait la voir , sur les genoux d'Anatole qui partageait ses plaisirs avant de partager

l68 , CONCLUSION.

ses travaux , enchanter son cœur paternel par mille séductions innocentes , par mille jeux enfantins , dont l'attrait se sent et ne petit se décrire. La religion inspirée par une vie simple ati sein d'une belle nattire, était la seule dont sa mère lui donnât l'idée. Elle la faisait prier en joignant ses petites mains, pour les hommes qui aiment l'humanité et smtout pour son père. Une négresse qu'' Anatole avait achetée et afFfahchie, se chargeait des soins du ménage : chaque jour de nouveaux fruits^ de nouvelles plantations, un siuxroît d'abondance et d'aisance, comblaient les vœux de la famille.

A mesure que Nathalie croissait en

grâce et en beauté, Onanthya semhlaît s'attacher plus vivement à ses parens et à elle : il perdait quelquesuns de ses goûts sauvages ; il acceptait quelques-unes des marques de la civilisation. Anatole admirait la reconnaissance, le bon cœur, Fintelligence de ce sauvage qui n'avait pas dix-huit ans, et dont la vigueur morale et physique lui avait mérite le nom glorieux d'aigle de sa tribu.

Cécile elle - même lui apprenait à prononcer les mots français les plus difficiles, et recevait de lui, en récompense , des présens tels que cet enfant des bois pouvait les offrir, des fleurs du désert, des nids i^oise^iix et des tissus.

Les Indiens, séduits parla honte céleste de Cécile , pensaient qu'unr ange leur avait été envoyé des ré- ^ions> des âmes par-delà le grand abîme j et le charme de la heauté et de la grâce, celui surtout de ses charitables vertus, captivaient les cœurs farouches des plus indomptables Onéydas. DeAk une alliance étroite et une véritable amitié entre ces derniers et les colons. Si les hommes de l'Europe l'emportaient dans l'emploi des ressources industriel-; les , s'ils ,connaissaie;it des moyens de tromper ou de vaincre la nature, que la simplicité indienne n'avait pas soupçonnés, en revanche la parfaite connaissance des 'locaHtés'>eç

l'adresse des sauvages rendaient , en beaucoup de circonstances, leur secours très-utîle à la colonie. Les rares maladies qui attaquent la vie du sauvage trouvaient dans la maison de Cécile des remèdes prepare's par elle ; aidée de Lambert, elle avait établi, dans une partie isolée du bâtiment, un petit laboratoire où son domestique l'aidait à garnir de médicamens simples et utiles cette petite pharmacie. On peut juger de la reconnaissance et presque de l'idolâtrie des Indiens pour la femme d'Anatole, et du bonheur que son ame devait au sentiment d'être aimée et de ren'dre tant de cœurs heureux. ^

17'^ CjONCLLSION.

J'ai rapidement esquissé les jeux, les occupations, l'histoire enfin de cette heureuse colonie , oii un philosophe n'eût trouve, comme dans les grandes villes , ni les afl'reuses exti^ëmitës de la misère accouplées , pour ainsi dire, aux extrémités du luxe ; ni la pompe et la barbarie des sentences judiciaires et sanglantes; ni la grandeur des palais à côté de la misère des échoppes. Anatole exerçait dans ce lieu désert une espèce de souveraineté républicaine dont Cécile tempérait quelquefois la: rigueur nécessaire ; juge et patriarche plutôt que gouverneur ou roi , il abandonnait d'ailleurs à l'intérèt bien entendu de chacun des

colons^ l'administration et la police de la colonie. Les exilés étaient trop exclusivement occupes du soin de cultiver la terre et de la féconder, pour se diviser eux-mêmes en factions ennemies ; et l'aisance qui commençait à se faire sentir à Beauvoir, les mariages qui en augmentaient la population , l'industrie active et perpétuelle qui en accroissait le bienêtre y donnaient à cette vallée une physionomie à la fois agricole , champêtre et élégante , qui charmait les regards et la pensée.

Cécile et Anatole ne donnaient de regrets qu'à leurs amis d'Europe :

ils regrettaient peu d'ailleurs l'existence brillante des villes du vieux

174 COiNCLUSION.

conlineiii. Ils se cro\ aieoi iieureux , lorsque le coiiire-coup des iroubles européens fut sur le point de détruire leurs toits paisil>les ei tout Tédifice de leur bonheur. L'influence niystërieuse de la politique des nations les plus éloignées devait attaquer au sein des déserts celte republique naissante et innocente, composée par le hasard et fondée par de malheureux fugitifs. L'Angleterre^ forcée de reconnaître enfin l'indépendance américaine, s'était lâchement vengée de son ancienne colonie , en lançant contre elle des liordes sauvages qui portaient le fer et la flamme dans les villages des Etats-Unis , les plus éloignes du cen-

eoNCLuslONi 475

ire et les pliîS difficiles à protéger. > 'iOn avait redoute l'existence et envie la rapide prospérité de la colonie de Beauvoir; des envoyés anglais étaient venus semer l'alarme parmi les tribus sauvages des efiivîrons. «Les Chicawhaw^s y tribu ennemie des Onéydas, avaient cédé aux suggestions des Anglais et s'étaient déterminés à attaquer la colonie. Ce projet^ depuis long-temps médité ^ avait été annoncé par un jeune chef Onéyda, aux colons assemblés, le troisième jour des jeux; mais l'ignorance de la langue des sauvages n'avait pu donner, sur les faits que ce discours contenait, aucune lumière positive. Enfin le jour du

Jangei approcha, et lesOnéydas, fidèles à leui alliance, revinrent, sôus la conduite du même chef et d'Onanthy4, protéger la colonie et Cécile. Cette dei'uière était restée aux Bruyères avec Nathalie et Lambert, lorsque le son de la conque ei les pas des ludiens retentirent dans les forêts. Une foule d'Onéydas remplit bientôt le vallon ; et les colons ctant accourus pour les recevoir, le jeune chef prit la parole et prononça ces mots, qaOnanthya, dans son langage à demi-barbare, interpréta à peu près ainsi ;

(( Hommes de la chair blanche , nous n'avons pas coutume de verser beaucoup de paroles ni beau-

cascLusioN. 177

coup de larmes. Vous êtes faibles et\eii< petit uombre. Nous avons planté avec vous l'arbre d'une amitié éternelle. Le génie du mal vous menace. Nous venons secourir vos bras et frapper vos ennemis au cœur.

» Apprenez que , vers la troisième lune des dernières neiges , deux hommes de chair blanche sont venus fumer avec notre tribu le calumet de paix. Ils nous ont apporté des colliers , des pierreries , des haches et de la liqueur de feu.

Ils nous ont dit que nous ne devions pas laisser profaner les os de nos pères par des barbares ; et que l'intention de votre Grand-Soleil {^jo-

17^ CONGLUSIOW.

Ire Roi) était de nous ohhsser î^ jamais de la 'possession de nos solitudes,

» Nous n'avons pas voulu les écoutei*, nous avons lu dans vos cœ-urs ; mais les Chicawliaws sont une nation dure et féroce. Leurs sachenis (leurs sages) ont délibère entre eux.

Déjà quelques combats avaient excité, contre vos paisibles huttes, le courroux de cette tribu, et si elle n'eût tremblé devant la vengeance des Onéydas, elle eût débordé comme un torrent dans votre vallée.

Mais les paroles et l'alliance des guerl'iers anglais rendirent le courage à ces cœurs de lièvre, et les conseils des deux hommes de la chair blan-

che prévalurent parmi eux. Ils résolurent de livrer à votre colonie une guerre de lions afiamës ou de tigres rugissans, et d'en cacher l'intention avec tout le secret des renards.

Un grand rocher s'élève au> bords de l'abîme des âmes (l'Océan) c'est sous ce rocher que la mer s'en gouflfre dans une caverne profonde^ ou les canots peuvent entrer et oii les tribus ne sont convoquées que dans les momens des plus grands dangers. Ce fut là que la voix de nos vieillards nous ordonna de nous réunir y pour méditer ensemble y guerriers et sachems , ce que nous avions à faire pour détruire les non-

l8cl CONCLUSION.

velles habitations qui menaçaieiii notre indépendance.

)) Nos canots entrèrent sous ces roches stériles dont nos torches ne pouvaient dissiper les ténèbres épaisses : au fond se trouve une hutte de la prière , consacrée par six Manitous puissans , qui élèvent du sein des eaux et de la nuit, leurs formes épouvantables; on y fit des cérémonies que je ne puis révéler ; ma bouche, parjure au serment du silence, se collerait contre mon palais. Enfin , l'assemblée tenue dans les entrailles de la terre a décidé que Beauvoir n'existerait plus, le troisième soleil après celui où je te parle.

» Tel ëtail l'avis des Chicawhaws et de la majorité des tribus : mais la voix des Onëydas a retenti. Les accens de leur colère ont ébranlé les vieux portiques de ces cavernes. Ils ont représenté que votre vie était paisible , que vos huttes n'étaient habitées que par de bons génies , et que les Onéydas , ayant juré aux colons paix et alliance, les défendraient jusqu'au dernier souffle. J'ai dit. »

Onanthya, prenant ensuite la parolje , s'adressa au chef de la colonie :

i(f Tu î^e diras, pas que le cœta d'Onanthya, est sans reconnaissance; tu m'as sauvé j tu es mon frèrej j^ai

tSa eONCLUSîON.

bu la coupe de ta cabane; j'ai pris ta petite fille dans mes bras , et je l'ai balancée, suspendue aux longs rameaux du chèvre-feuille. Voici le malheur qui approche. H y a un nuage terrible à l'horizon; tu le crois une vapeur faible et légère :

en peu d'heures il deviendra redoutable. Nous avons traverse le désert plus rapidement que les chevreuils ne traversent la savane , et vous êtes avertis; invoquons le dieu de la guerre et défendons-nous. )) Les colons, avertis du danger par la généreuse amitié des Indiens, prirent sous la direction d'Anatole toutes les mesures nécessaires à leur sûreté. Onanthya partit pour le

CONCLUSION. l83

fortMeschawas oii se trouvaient une garnison américaine et des secours pour la colonie. Anatole fit construire à la hâte des espèces de fortifications improvisées, e t élever une digue assez puissante poiu' que ses madriers, en retombant l'un sur Fautre, arrêtassent le cours des eaux, et, en inondant le terrain, opposassent aux ennemis un nouvel obstacle.

Dans le dénuement d'armes offensives et défensives où se trouvait la colonie, on fit usage de toiit ce qui pouvait se changer en instrumens de destruction ou de rempart contre les agresseurs. '^"

Un détachement d'Indiens donnés à Oécile se rendirent aux Brtiyè-

lîJ4 CONCLUS lOiy.

res, conduits par Anatole qui leur avait recommandé de ne point avertir sa femme du péril de la colonie.

En effet, ils se livrèrent à leurs jeux accoutumés avec cette sérénité que les stoïques de la vie sauvage portent dans toutes les actions de leur vie et qu'ils conservent dans tous les dangers.

L'arrivée de quelques troupes provinciales, jointe aux efforts d'Anatole et sttrtout au dévouement d'Onanthya , dispersa en peu de temps les Chicawhaws qui n'osèrent plus reparaître ni inquiéter la colonie. Onanthya avait reçu une blessure grave à la cuisse. La colonie lui devait beaucoup : car c'était lui

CONCLUSION. l85

qui, après avoir secouru Anatole dans les préparatifs de défense , avait en peu d'heures traversé le désert pour avertir les Américains du danger qui planait sur la colonie.

Il était revenu concourir à la défense de Beauvoir avec la même célérité : la reconnaissance , dont les sophismes de l'homme civilisé le débarrassent aisément , est une vertu d'instinct pour l'homme sauvage.

Cécile n'avait point appris les dangers que son mari avait courus, et au moment où elle reparut à Beauvoir , les colons et les Onéydas grou-pés sur le gazon, se reposant de

leurs fatigues, chantaient, après le

i86 CONCLUSION.

repas , l'hymne joyeux de la victoire. La paix régna de nouveau dans la vallée.

Un soir , k cette heure voluptueuse et mélancolique , oii l'amour devient plus tendre et la joie plus rêveuse , les heureux époux parcouraient ensemble le verger qui se trouvait derrière leur habitation, le doux épanchement d'un bonheur mutuel remplissait leurs discours et leurs âmes. Un Indien, couvert de sueur et haletant de fatigue, franchit d'un seul bond la haie qui séparait le verger de la forêt, et se précipite aux pieds d'Anatole; c'était un des Onéydas alhés de Beauvoir , qui apportait^

a^yec la rapidité d'un enfant des bois, une lettre dont on Pavait charge aufortMeschawas. Anatole reconnut la main de son ami, et brisant le cachet avec vivacité, il lut ce qui suit :

CHARLES A ANATOLE

« Reviens, mon ami, reviens, il en est temps; le combat entre le (droit ^t le privilège , entre la liberté et la licence est fortement engagé ; il y^, danger pour l'homme de bien dans cette lutte terrible; c'esif pour cela même que tu ne dois pas en ce moment rester éloigné de la patrie.

» Trône, Eglise, institutions monarchiques, tout s'écroule k la lois; le passe s'eftace, un monde nouveau renaît des cendres brûlantes de l'ancien. Tu sais que dans nos entretiens nous avons souvent agite la question de savoir combien de temps pouvait subsister une monarchie au milieu des ëlëmens oligarchiqties et démocratiques où la nôtre se trouvait placée : eh bien , mon cher Anatole, comme je l'avais prévu , ces élémens , échauflës , agités en tout sens , ont produit une combustion spontanée; l'incendie est devenu général , et déjà l'on ne s'occupe plus qu'à hmiter ses ravages. Je dois avouer qu'il est à craindre qu'on ne se rende maître

du feu qu'après de bien grands sacrifices; les plus sages et les plus habiles pourront fort bien périr sous les débris y mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans cette conflagration universelle une chance de développement pour les hommes d'un grand caractère. Reviens donc au moment où les talens se classent, où les hommes peuvent servir leur pays avec éclat et avec gloire. Ai - je besoin de te parler de moi? de te dire que le seul bien qui manque à ma vie , c'est de te presser sur mon cœur , et de revoir Cécile y cette douce compagne de tes adversités , et qui l'est aujourd'hui de ton bonheur ?

i^G CONCLUSION.

» P. S. Ci-joint une lettre pour MM. Davisson de New-Yorck , chez qui tu trouveras les fonds dont tu peux avoir besoin pour ton retour.»

Trois mois après la réception de cette lettre, Anatole et Cécile étaient de retour en France ; et la niéme maison réunissait^ à Paris, Charles d'Epival, devenu l'époux de madame de Neuville, et les exilés des rives de la Susquehanna. Ce qu'ils devinrent dans le cours d'une révolution oii Charles et Anatole jouèrent un si grand rôle , c'est d'eux seuls qu'on l'apprendra dans les Mémoires dont M. de Césane occupe sa vieillesse.

Quant à la petite colonie de Beauvoir, après une prospérité de dix années, et déjà parvenue à la dignité d'un bourg, elle fut détruite par le fameux Brandt, Indien civilisé par les Anglais, qui, mêlant à la politique de ses maîtres, la férocité des cannibales ses aïeux, couvrit de cendres et de cadavres, en 1799, les bords rians et fertiles de la Susquehanna.

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