‹ Cécile, ou, les passions (volume 2)Chapitre 5 sur 24 · CECILE DE CLËNORD A SON PERE · texte numérisé non relu

CECILE DE CLËNORD A SON PERE

Février 1^88.

Mon père ,

Peut-être me pardonnerez-vous de vous appeler de ce nom, quand vous aurez la certitude que je vous le donne pour la dernière fois ? J'ai trahi des vœux que mWait imposés la terreur d'un hymen auquel vous vouliez me contraindre, et je m'exile stir une terre

Il4 CÉCILE.

étrangère où j'emporte le souvenir sacre' de ma mère: dans quelques heures j\aurai perdu de vue la terre où j'ai reçu le jour, et sur laquelle vous ne m'avez pas permis de vivre.

Je n'ai point à vous demander le pardon de mes fautes ; j'en trouve l'excuse dans le desespoir où vous m'aviez réduite, et j'ose croire que les maux atFreux que j'ai soufferts les ont sutlisamment expiées.

Quand, dans l'âge de la soumission la plus entière, j'abjure tout sentiment de dépendance ; quand je vais demander à d'autres cieux un autre [)ère , une autre patrie, j'ai besoin, pour me réconcilier avec moi-même , de me rappeler sous quelle influence cruelle

f ai eu le malheur de naître ; elle se fit sentir dès la première heure de ma vie, lorsque vous forçâtes la plus tendre des mères à me faire nourrir d'un lait

étranger.

Quelques années de mon enfance passées près de vous n'ont pu distraire un moment votre pensée des vues d'intérêt et d'ambition qui ont préoccupé votre vie.

A peine ma raison et mon cœur se ^ont-ils ouverts aux impressions des objets et des sentimens, que j'ai pu soupçonner la cause des pleurs que ma mère versait en secret.

Pour vous conformer aux usages de la noblesse , auxquels votre épouse au-

rait eu seule le droit de rester nUachee, vous avez exige que je fusse e'ievee dans un couvent. Vous espériez sans doute que fy prononcerais un jour des vœux qui vous laisseraient le maître de disposer d'une immense fortune en faveur de mon frère.

Des cousidérahons ue même nature, et pourtaut contraires à votre premier dessein, vous ont détermine à me rappeler dans ma famille , après avoir promis ma main à un homme d'une haute naissance.

Ma mère, que vous ivviez charge'e, pendant votre ab^ence^ de me pressentir sur cet hymen , ne fut pas insensible aux témoignages de mon invincible re'pugnapce, et parut espe'rer

que VOUS renonceriez à votre projet.

Je connaissais mieux le cœur de mon père, et déjà je me préparais un asile dans ce cloitre que vous m^iviez appris à aimer.

C'est alors que mon oncle (jen'avais pas encore le droit de lui donner un titre plus cher) revint sous le toit paternel

Je ne vous dirai pas, et sans doute il vous importe peu de savoir par quelle ineVitable destinée je fus conduite à prendre pour lui dessentimens dont la violence pouvait seule me révéler la source. Mon amour, ianoré de celui qui en était Tobjet, me conduisait au tombeau ; Tespoir de le voir partage, me rendit à la vie.

Il8 CÉCILE.

Votre retour fit e'vanouir le rêve du bonheur auquel je mV*tais un moment livrée. Le comte de Montf'ord me Fut présente' comme époux; vous avez vu mon desespoir sans en être ému; un de'lai de quelques semaines fut tout ce que mes prières purent obtenir de votre pilie : cVn était assez ,.•••• je mV*loignais de vous,....

Pendant ce fatal voyage, je perdis ma mère !... ma mère qui avait reçu Taveu de ma faute, et dont la piété si vive sVtait laissé attendrir aux larmes de sa fille. Un seul motif au monde pouvait m'empêclier de voler auprès d''elle au premier signal de son danger : ce motif existait JVtais mère

aussi !

V"oûs frémissez... Interrogez en ce

LETTRE CXV. IIQ

moment votre cœur; le sentiment qu**!!

éprouve efiace ma honte et adoucit Tamertume de mes regrets.

Orpheline, sous Pautorilé d^un père, j'obe'issais du moins à Fune de ses volontés, en cherchant au pied des autels un refuge contre l'hymen odieux où vous vouliez me soumettre. Des vœux sacrilèges m'y avaient enchaînée, lorsqu'un événement où je pus voir un ordre du ciel m^avertit de les rompre. Anatole m^avait encore une fois sauve' la vie : elle lui appartenait a tant de titres!... Pouvait-il n^en pas disposer ?

C'en est fait ; je fuis loin de vous. La nature et Tamour m^ont prescrit des droits et des devoirs : je n'en connais plus d'autres, et je vais chercher un

pays où je sois libre de les remplir.

Adieu, mon père; le dernier vœu que je forme m\icquitte du seul bien que j^aie reçu de vous : puisse le souvenir de Cécile et de sa mère ne jamais troubler votre sommeil.

La Correspondance qui m'a été confiée se termine ici j peut-être n'apprendra-t-on pas sans intérêt quel fut le sort d'Anatole et de sa jeune amie , dans les régions nouvelles où leur amour se vit contraint de chercher un dernier et tutélaire asile.

C'est dans les Mémoires manuscrits de M. de Césane que j'ai puisé les détails que l'on va lire, et qui me mettent à même de satisfaire, sur

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